jeudi 28 mars 2013

Le changement de ton se confirme à Página/12 [Actu]


Qui aurait cru pouvoir trouver un jour dans les colonnes de Página/12, ce quotidien qui boulotte du curé tous les matins, des phrases comme celles-ci :

Jorge Bergoglio eligió en su reemplazo a Mario Aurelio Poli, hasta ahora obispo de Santa Rosa. Es un hombre cercano a su perspectiva y de su directa confianza, moderado y de bajo perfil. La designación deja fuera de juego al sector ultraconservador de la Iglesia.
Página/12, 28.03.2013

Jorge Bergoglio a choisi pour le remplacer Mario Aurelio Poli, jusqu'à présent évêque de Santa Rosa. C'est un homme proche de sa manière de voir et qui a sa confiance directe, [un homme] modéré au comportement discret. Cette désignation laisse hors jeu le secteur ultra-conservateur de l'Eglise. (1)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Or c'est bien ce que vient d'écrire un des rédacteurs idéologiquement très marqués, Washington Uranga, dans les pages intérieures de ce quotidien, sous le titre général Una sede que ya no está vacante - Un siège qui n'est déjà plus vacant, au sujet de la nomination du nouvel archevêque de Buenos Aires.

Monseigneur Mario Poli est né en novembre 1947 à Buenos Aires. Il a fait des études de théologie et s'est formé au service social. Ordonné prêtre en 1978 à Buenos Aires après dix années d'études pluridisciplinaires (donc presque aussi longues que celle d'un jésuite), il a d'abord été envoyé comme vicaire (simple prêtre) à la paroisse San Cayetano de Liniers, dont l'église, qui a rang de basilique, accueille un important flux de pèlerins composé essentiellement de personnes en difficulté sociale, économique et professionnelle (San Cayetano, que nous appelons saint Gaëtan, un évêque italien, est le patron des travailleurs et le saint auxquels les fidèles recourent lorsqu'ils cherchent du travail ou voient leur emploi menacé ou dégradé). En 2002, Monseigneur Poli a été ordonné évêque, toujours à Buenos Aires, par Monseigneur Bergoglio pour être l'un de ses auxiliaires, un ministère qu'il a rempli jusqu'en 2008, date à laquelle il a été nommé par Benoît XVI évêque de Santa Rosa, capitale de la Province de La Pampa, au sud-ouest de la Province de Buenos Aires...
Santa Rosa est un peu à l'Argentine ce que Pont-L'Evêque est à la France : c'est une région où l'on produit des fromages particulièrement appréciés dans le pays (et assez chers même si l'Argentine n'a pas encore développé la même notion de terroir que celle qui existe en Europe)...

A mon humble connaissance, ce choix constitue la toute première décision pastorale du nouveau Pape en dehors du diocèse de Rome et il donne le ton pour ce qui va venir. Les sceptiques, dont quelques journalistes de Página/12, disaient que les gestes d'humilité, c'était bien joli mais qu'on l'attendait désormais au tournant des décisions. Nous y sommes et celle-ci déjoue une nouvelle fois les pronostics puisque Mario Poli n'apparaissait pas dans la liste des candidats pressentis par la presse argentine et les cercles qui s'auto-définissent comme "bien informés".
La nomination, et c'est Página/12 qui le dit, a été bien accueillie par le Gouvernement actuel qui n'en fera donc pas un fromage (elle est lourde, je sais, mais avouez qu'elle était tentante, le jour où l'on célèbre le Dernière Cène, comprenez le dernier dîner du Seigneur).
Après le rude choc politique qu'a été l'élection du 13 mars 2013 et dont je vous ai abondamment parlé dans ce blog (cliquez sur le nom du Pape dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, pour accéder à l'ensemble des notes sur le sujet), il était important qu'il en soit ainsi et que soient minimisés pour l'avenir les risques de voir se répéter les mêmes erreurs stratégiques dans l'affrontement de points de vue qui ne manquera pas d'intervenir encore, un jour ou l'autre, entre le nouveau prélat et tout Gouvernement en place car ces frictions et ces conflits sont inhérents à la différence des enjeux, spirituels pour l'Eglise et politiques pour la conduite des Etats. Depuis la reconnaissance du catholicisme par l'empereur Constantin, ils n'ont cessé de se multiplier, avec des contentieux qui se sont plus ou moins bien résolus sous Philippe Le Bel, sous Henri VIII, sous Napoléon 1er ou avec le chancelier Bismarck pour ne citer qu'un petit nombre de querelles retentissantes...

Non content de reconnaître implicitement que Bergoglio n'appartenait donc pas à l'extrême-droite et qu'il en est même très éloigné, contrairement à tout ce qu'il a toujours affirmé jusqu'au 13 mars dernier, l'article de Página/12 va jusque se conclure par une citation, assez longue, exacte et complète, du Pape François telle que l'avait reprise Mario Poli le 15 mars, le lendemain de cette homélie papale, lors de la dernière ordination sacerdotale qu'il aura célébrée à Santa Rosa :

“Cuando caminamos sin la cruz, cuando edificamos sin la cruz y cuando confesamos un Cristo sin cruz, no somos discípulos del Señor: somos mundanos, somos obispos, sacerdotes, cardenales, papa, pero no discípulos del Señor. Quisiera que todos, después de estos días de gracia, tengamos el valor, precisamente el valor, de caminar en presencia del Señor, con la cruz del Señor; de edificar la Iglesia sobre la sangre del Señor, derramada en la cruz, y de confesar la única gloria: Cristo crucificado. Y así la Iglesia avanzará”

Quand nous marchons sans la croix, quand nous construisons sans la croix et quand nous confessons un Christ sans la croix, nous ne sommes pas disciples du Seigneur : nous sommes du monde, nous sommes évêques, prêtres, cardinaux, pape mais pas disciples du Seigneur. J'aimerais que tous, à compter de ces jours de grâce, nous ayons le courage, le courage oui vraiment, de marcher en présence du Seigneur, avec la croix du Seigneur, de construire l'Eglise sur le sang du Seigneur, répandu sur la croix, et de confesser la seule gloire [qui existe] : le Christ crucifié. Et de cette manière, l'Eglise avancera.
(Traduction Denise Anne Clavilier) (2)

Il y a trois jours, je n'aurais même pas osé imaginer retrouver des paroles aussi radicalement éloignées de la vision matérialiste du monde qui prévaut à Página/12 dans les colonnes de ce quotidien pour lequel j'ai un attachement profond parce qu'il y a chez les journalistes qui le font, jour après jour, une véritable recherche de la démocratie et ils sont, me semble-t-il, en train d'en faire une nouvelle fois la preuve en lâchant petit à petit leur dogmatisme erroné...
Ils m'épatent !

Pour aller plus loin :
lien avec le portrait de Mario Poli dans Info Región, le journal de la région métropolitaine bonaerense.
Je n'ai pas trouvé l'information ce matin (mais il est encore très tôt) sur le site Internet de l'Archidiocèse de Buenos Aires.


(1) Selon Página/12 (à prendre avec des pincettes par conséquent), le secteur ultra-conservateur de l'Eglise serait dirigé par Monseigneur Héctor Aguer, évêque de La Plata, qui a adopté des positions très fermes à plusieurs reprises sur des questions de mœurs, ce qui est encore et toujours le critère de référence du soi-disant progrès pour le quotidien portègne (et en général pour tous les courants athées qui ne comprennent pas que le cœur du message de l'Eglise ne se situe pas du tout dans cette zone conceptuelle). Mais bon, on ne peut pas tout avoir d'un seul coup.
(2) J'ai pris ici l'initiative de procéder moi-même à cette traduction parce que j'ai encore l'homélie en italien qui résonne à mes oreilles. Pour qui l'a écoutée une fois, il n'est pas très difficile de s'en souvenir toujours : simple, concise, courte, admirablement structurée et de vol stratosphérique, tout ça en même temps. Les internautes soucieux de connaître le texte intégral dans sa traduction française officielle se reporteront au site Internet www.vatican.va, sur les pages en français consacrées aux homélies du Saint Père à la date du 14 mars 2013 (homélie de la messe avec le collège des cardinaux célébrée dans la chapelle Sixtine au lendemain de l'élection).