mardi 13 octobre 2015

Sortie d'un documentaire sur les Salgán père et fils – n° 4500 [à l'affiche]


Il y a dix jours, alors que je me trouvais à Saint-Dié des Vosges au Festival international de Géographique (FIG), la documentariste d'origine nord-américaine Caroline Neal, le Maestro Horacio Salgán et son fils, le désormais pianiste César Salgán, ont accepté de donner une interview à Página/12 à l'occasion de la sortie d'un nouveau film documentaire, Salgán & Salgán (85 minutes couleurs), autour de ce duo musical père-fils, un long métrage qu'ils ont tous les deux déclaré ne pas avoir vu et ne pas vouloir voir. Ils se reconnaissent très timides et réservés ! Il a d'ailleurs fallu à la cinéaste beaucoup de patience pour obtenir leur participation : “Mi trabajo de convencerlos para filmarlos fue de hormiguita” : "mon travail pour les convaincre de se laisser filmer a été un petit travail de fourmi", dit-elle dans cette interview à Página/12 au lendemain de la première projection, le 2 octobre dernier.

Le film est en effet sorti au Malba (le musée d'art moderne de Buenos Aires à Palermo), le 1er octobre, et il y est projeté tout le mois, chaque vendredi, ainsi que à des dates diverses dans d'autres salles un peu partout dans la capitale fédérale et les provinces.

Une des pages culturelles de Página/12 (édition du 2 octobre 2015)

Extraits d'une interview où les deux hommes ont beaucoup plaisanté comme font souvent les timides pour éviter de se livrer :

¿Cómo surgió "Salgán & Salgán"?
Caroline Neal: –Yo iba a filmar el backstage de una entrevista, era algo muy chiquito. Pero enseguida vi que hay una relación muy interesante entre ellos, algo había ahí. Después sumamos a Alberto Muñoz, que trabajó en el guión. Sentimos que era un material muy rico, por lo que es cada uno y por la relación entre padre e hijo.
Página/12

- Comment est né Salgán & Salgán ?
Caroline Neal : J'allais filmer les coulisses d'une entrevue, un tout petit truc. Mais tout de suite, j'ai vu qu'il y avait une relation très intéressante entre eux, là il y avait quelque chose. Ensuite nous avons fait équipe avec Alberto Muñoz, qui a travaillé sur le scénario. Nous avons compris que c'était un matériel très riche, en ce qui concerne chacun d'eux et à cause de la relation entre père et fils.
(Traduction © Denise Anne Clavilier)

Horacio Salgán: –Pero nadie sabe quién es el padre y quién el hijo (risas).
César Salgán: Hace poco fui a hacer un trámite. “¿Cómo se llama usted? Salgán. “¿Es algo del maestro?” Sí. “¡Ah, ya me parecía que era el hermano!” Y después me quedé pensando: ¡A lo mejor creía que era el hermano mayor! (risas).
Página/12

Horacio Salgán : Mais personne ne sait qui est le père et qui est le fils (rires).
César Salgán : Il y a peu je suis allé faire des démarches administratives. Comment vous appelez-vous ? Salgán. Vous êtes parent avec le musicien ? Oui. C'est donc ça, j'avais l'impression que vous étiez son frère ! Après, je me suis dit : Si ça se trouve, elle croyait que j'étais le frère aîné ! (rires).
(Traduction © Denise Anne Clavilier)

[…]

C.S.: –Conociéndolo a mi papá, no sé cómo hizo Caroline para convencerlo, realmente. Porque él nunca fue de hablar y menos de cosas íntimas. De cosas musicales puede ser, pero de temas personales, jamás. ¡Si hasta logró filmarlo cuando yo le cortaba el pelo! A alguien que nunca fue afecto a dar entrevistas, por exceso de timidez, a alguien tan reservado... Si me lo cuentan, no les creo. Es que Caroline en un momento llegó a ser uno más. Sin darnos cuenta, se armó una linda relación entre los tres.
Página/12

César Salgán : Tel que je connais mon père (1), je ne sais pas comment Caroline s'y est prise pour le convaincre, je vous assure. Parce qu'il n'a jamais été homme à parler et encore moins d'affaires intimes. D'affaires musicales, je ne dis pas mais sur le plan personnel, jamais. Elle est même arrivée à le filmer pendant que je lui coupais les cheveux ! Quelqu'un qui n'a jamais couru après les interviews, par excès de timidité, quelqu'un de si réservé... Si on me le racontait, je ne le croirais pas. C'est que Caroline est arrivée à un moment à être l'une des nôtres. Sans que nous nous en rendions compte, c'est une belle relation qui s'est tissée entre nous trois.
(Traduction © Denise Anne Clavilier)

[...]

¿Y por qué no vieron la película?
H. S.: –Porque yo no lo quiero ver a él, y él no me quiere ver a mí (risas).
¿No me va a contestar nada en serio?
H. S.: –Yo podría haber hecho una gran cantidad de películas, aunque sean breves, pero podría haber hecho muchas cosas. Pero no, nunca me llamó la atención. No me gusta. No me interesa.
C. S.: –Inclusive, si le hacían una nota o estaba en un programa de televisión, él se quedaba con la imagen de lo que había hecho, pero no quería verlo después. Si yo le digo “van a pasar un programa tuyo por televisión”, él no lo mira.
Página/12

- Et pourquoi n'êtes-vous pas allés voir le film ?
Horacio Salgán : Parce que je ne veux pas aller le voir lui et lui il ne veut pas aller me voir, moi (rires)
- Vous ne voulez vraiment pas être sérieux et me répondre ?
Horacio Salgán : Moi, j'aurais pu faire des tas de films, fût-ce des films courts, mais j'aurais pu faire beaucoup de choses. Mais non, ça ne m'a jamais intéressé. Je n'aime pas ça. Ça ne m'intéresse pas.
César Salgán : Et même quant on l'interviewait ou qu'il participait à une émission de télévision, il restait sur l'impression de ce qu'il avait fait mais il ne voulait pas le voir après. Si je lui dis : on va diffuser une émission avec toi à la télévision, il ne la regarde pas.
(Traduction © Denise Anne Clavilier)

[...]

C. N.: –¡Es igual, en todo! (Risas.) César dice que no quiere ver una actuación suya filmada, porque él tiene un recuerdo lindo de cómo sonó y cuando lo ve filmado nunca es igual, saca esa gloria de la memoria.
C. S.: –Lo que creo es que a veces uno arriba del escenario, como en cosas de la vida, siente ciertas emociones. Entonces a veces después de una actuación, uno se queda con que fue una noche mágica, por el público, por la música. Se queda con esa imagen y después por ahí ve el video, y no fue tan así como uno lo sintió. Entonces tengo miedo de arruinar un recuerdo.
También podría suceder al revés...
C. S.: –Sí, pero hay muchos momentos que prefiero guardar como los viví y no volver a verlos. A él (Horacio) le pasó cuando grabó “Boedo”: pensó que había salido mal y no lo quería escuchar.
H. S.: –Tengo la imagen mía tocando el piano, que actuando fue horrible.
Página/12

Caroline Neal : Et c'est pareil pour tout ! [rires]. César dit qu'il ne veut pas voir un de ses spectacles à l'écran parce qu'il a un bon souvenir de la manière dont ça sonnait et quand il le voit à l'écran, ce n'est jamais pareil. Cela lui vole ce que le souvenir a de beau.
César Salgán : Ce que je crois, c'est que parfois on monte sur la scène, comme dans la vie, on ressent telles ou telles émotions. Et alors parfois, après le spectacle, on reste sur l'impression d'une nuit de magie, grâce au public, grâce à la musique. On reste sur cette impression-là et après on voit la vidéo et ce n'est pas comme ce qu'on a ressenti. Du coup, j'ai peur d'abîmer le souvenir.
- Le contraire pourrait aussi se passer...
César Salgán : D'accord, mais il y a plein de moments que je préfère garder tels que je les ai vécus sans les revoir. Pour lui (Horacio), ça lui est arrivé quand il a enregistré Boedo : il a cru que le résultat était mauvais et il ne voulait pas l'écouter.
Horacio Salgán : J'ai toujours cette impression de moi au piano, que je jouais et que c'était horrible.
(Traduction © Denise Anne Clavilier)

C. S.: –Cuando él grabó “Boedo” con la orquesta, en ese momento no se podía escuchar la grabación, había que esperar a que saliera el disco. Y él se quedó con la idea de que había una parte que no había tocado bien. Y no lo quiso volver a escuchar. Hasta que un día lo escuchó en un taxi y se dio cuenta de que no lo había tocado tan mal. Entonces sí, pueden pasar las dos cosas. Pero no estoy acostumbrado a verme, ni siquiera en fotos. Por ahí veo una foto mía en Facebook y la saco del muro, porque no la quiero ver. Imagínense en una película que habla de mí...
¿Y la directora qué opina?
C. N.: –Filmamos durante tanto tiempo, tantas cosas y tantas horas de material y charla, y resulta que elegí pedacitos de todo eso. Y verlo después así, digamos, destilado a su esencia, tal vez sería una experiencia muy fuerte. Tal vez sería shockeante para dos personas tan reservadas.
Página/12

César Salgán : Quand il a enregistré Boedo avec son orchestre, à ce moment-là il ne pouvait pas écouter l'enregistrement, il fallait attendre que le disque sorte. Et il est resté avec cette idée qu'il y avait un endroit où il n'avait pas bien joué. Et il n'a pas voulu le réécouter. Jusqu'à ce jour où il l'a entendu dans un taxi et il s'est rendu compte qu'il n'avait pas joué si mal. Alors c'est vrai, les deux choses peuvent arriver. Mais je ne m'habitue pas à me voir, même en photo. C'est pour ça que si je vois une photo de moi sur Facebook, je la retire du mur parce que je ne veux pas la voir. Alors imaginez un peu un film qui parle de moi...
- Et la réalisatrice, elle en pense quoi ?
Caroline Neal : Nous avons tourné si longtemps, tant de choses et tant d'heures de pellicule et de conversation, et du coup, j'ai choisi des tout petits bouts de tout ça. Et le voir comme ça, après, disons distillé dans son essence, ce serait sans doute une expérience très forte. Sans doute ce serait un choc pour deux personnes aussi réservés.
(Traduction © Denise Anne Clavilier)

C. S.: –El hilo conductor de lo que ha sucedido, por ahí lo ha visto Caroline, pero nosotros no. Al contrario, nosotros nos preguntamos: ¿de dónde sacó una historia? Para mí somos dos tipos que viven encerrados, él escribiendo, yo tocando y otras cosas, pero no pasó más que eso. Si a mí me dicen que tengo que escribir un guión de todos esos años, lo escribo en dos renglones: yo en mi casa tocando y mi papá conmigo. Creo que la historia la ha visto Caroline. Por otro lado, recibo comentarios de gente que la ha visto y le ha gustado, y entonces me da mucha intriga de saber qué hizo Caroline con lo nuestro, para que resulte interesante para otros. Porque insisto, para nosotros es muy rutinario.
H. S.: –Y bueno, yo por ahí quiero verlo, pero con anteojos negros... (risas)
Página/12

César Salgán : Le fil conducteur de ce qui s'est produit, de ce côté-là, Caroline l'a vu, nous non. Au contraire, nous nous nous demandions : d'où est-ce qu'elle a sorti une histoire ? Pour moi, nous sommes deux types qui vivons enfermés, lui à écrire et moi à jouer et d'autres trucs, et il ne s'est rien passé de plus. Si on me dit à moi qu'il faut que j'écrive un scénario sur toutes ces années, je l'écris en deux lignes : moi à la maison en train de jouer et mon père à côté de moi. Je crois que l'histoire, c'est Caroline qui l'a vue. D'un autre côté, les gens qui ont vu le film me font des commentaires, il leur a plu et ça m'intrigue beaucoup de savoir ce qu'a bien pu faire Caroline avec nous pour que ça s'avère intéressant pour les autres. Mais en ce qui nous concerne, j'insiste, c'est vraiment de la routine.
Horacio Salgán : OK, moi, je veux bien aller le voir, mais alors les yeux bandés... (rires) (2)
(Traduction © Denise Anne Clavilier)

Les recomiendo la película. Vayan a verla.
H. S.: –¿Quién trabaja?
Un tal Salgán.
H. S.: –Ah, sí... Me suena.
Página/12

- Je vous recommande ce film. Allez le voir.
Horacio Salgán : Il y a qui dedans ?
- Un certain Salgán.
Horacio Salgán : Ah oui... Ça me dit quelque chose.
(Traduction © Denise Anne Clavilier)


Pour lire l'interview intégrale, cliquez ici.
Pour en savoir plus :
lire l'article de Clarín du 30 septembre 2015
lire l'article de La Nación du 30 septembre 2015 sur le documentaire
lire l'article de La Nación du 30 septembre 2015 sur Horacio Salgán et sa contribution dans le tango
lire la dépêche de Télam du 30 septembre 2015 avec bande-annonce du film
voir la fiche -encore embryonnaire- du film sur le site argentin Cine Nacional
Se connecter avec la page Facebook du film.



(1) Il est beaucoup plus fréquent en Argentine de parler en public de mi papá ou mi mamá dans des circonstances où l'usage francophone européen emploie père et mère. En Argentine, il ne s'agit pas d'un registre de langage enfantin ou réservé au cercle intime.
(2) Littéralement : avec des lunettes noires. En Argentine, anteojos negros, ce ne sont pas des lunettes de soleil (anteojos de sol) mais des lunettes aux verres obscurcis, pour priver de la vue celui qui les porte.