mardi 1 novembre 2016

Petit tour par San Juan – Article n° 5100 [Retour sur Images]

Façade de la maison natale de Sarmiento tôt le matin,
avec les décorations du bicentenaire
telles que Sarmiento lui-même les avaient imaginées pour les fêtes nationales
Entre réchauffement climatique et arrivée du zonda,
les arbres se croyaient déjà au printemps le 14 août

En août 2016, j'ai entamé ma tournée de conférences dans l'ouest argentin par la ville de San Juan, la capitale de la province homonyme, dans le nord de cette région géo-culturelle qu'on appelle Cuyo, d'un mot huarpe qui signifie "le sec", "le désert". Et c'est bien ce qu'est cette zone située aux pieds des Andes, à mi-distance entre la frontière nord et la frontière sud.

Le métier à tisser (telar) de Doña Laura dans la maison de Sarmiento
C'est avec ce type de métier que les Cuyaines ont tissé les étoffes
dans lesquelles ont été taillés les uniformes des soldats de l'armée des Andes
C'est aussi sur ce type de métier que les femmes tissent les ponchos et des tapis décoratifs

La tournée était organisée par les cinq Alliances Françaises de la région, établies à San Juan, Mendoza, San Rafael, San Luis et Villa Mercedes. Chaque directeur a tenu à me faire découvrir avec passion sa ville et ses environs d'une manière très complète et très intense, avec des rencontres humaines très chaleureuses.

D'un côté de la place, le musée Sarmiento.
De l'autre, le ministère provincial du tourisme et de la culture avec ces beaux dinos en plastoc !
San Juan est une terre bénie pour les paléontologues (les vrais)
Les petits adoreront !

Dans le patio, avec la directrice du musée Sarmiento et le directeur de l'Alliance Française
devant le figuier de Doña Laura Albarracín que son fils a immortalisé
et sa statue dans son fichu de femme humble qui travaille pour nourrir sa progéniture

A San Juan, j'ai donc visité les musées et la ville elle-même, surtout le musée provincial des Beaux-Arts Franklin Rawson (d'une modernité somptueuse dont vous n'avez pas idée ! Et la collection permanente, mama mía, il faut voir ça...), le Museo Nacional Casa Natal de Domingo Sarmiento (qui dépend donc du ministère de la Culture de Pablo Avelluto, au niveau fédéral), la Celda Histórica (qui n'a pas de page Internet à jour, depuis quatre ans). L'Alliance Française elle-même occupe une très belle maison traditionnelle qui a été inscrite au patrimoine historique de la capitale provinciale, à juste titre... Et le dimanche, son directeur, accompagné de quelques dames du conseil d'administration, m'a emmenée vivre au milieu des Sanjuaninos un petit bout d'un long week-end : promenade dans la montagne, sous la forte chaleur du viento zonda (1), déjeuner dans un petit restaurant des Sierras de Zonda, à la bonne franquette, puis goûter dans une micro-exploitation agricole bio, avec ses animaux (monsieur Verrat et madame Truie à la silhouette massive, quelques guanacos, des ânes, des chevaux, de la volaille de toutes les tailles) et son potager... Une Argentine intérieure que les touristes ne connaissent pas et qui vaut vraiment le coup, pour connaître quelque chose d'original, de simple et de vrai.

Signature du livre d'or de la Casa Natal de Sarmiento,
entre sa directrice et le directeur de l'Alliance Française

San Juan se présente avec ses deux grands personnages de dimension nationale et même continentale : San Martín et Sarmiento. Et il se trouve que mon livre, San Martín par lui-même et par ses contemporains (2), les réunit tous les deux. En cette année du bicentenaire de l'indépendance, ce lien dans un livre publié en France ne pouvait qu'arrêter l'attention des Sanjuaninos....

Ma conférence dans la petite salle capitulaire avec sa superbe charpente apparente

La salle capitulai juste avant la conférence
Sur le mur et le lutrin, des explications (en espagnol uniquement)

Le général José de San Martín a été de 1814 à 1816 le gouverneur légendaire de Cuyo lorsque San Juan appartenait à cet ensemble qui a été divisé en trois depuis (San Juan, Mendoza, San Luis).

Les reliefs de la région de Zonda, à quelques kilomètres de la capitale provinciale
Sarmiento avait créé un journal local qu'il avait intitulé El Zonda

A San Juan, lorsque San Martín faisait ses tournées pour organiser la défense des Provinces Unies du Sud (future Argentine) contre une éventuelle invasion par les absolutistes qui tenaient le Pérou et le Chili, San Martín retrouvait les principaux dignitaires indépendantistes, Laprida (voir plus bas), Fray de Oro, les deux députés de la province au Congrès de Tucumán, et De La Roza, le gouverneur délégué, dans un couvent de dominicains, dont la partie historique est devenue un musée, la Celda Histórica (la cellule historique). Cette cellule était le séjour que San Martín avait choisi comme hébergement dans ce qui n'était alors qu'un tout petit village de quelques centaines d'habitants.

Dans la campagne du petit village de Albardón dans les environs de San Juan
Une petite exploitation biologique offre ses produits cuisinés maison
aux clients de son Restoran de Campo
Le soir hivernal est en train de tomber
après une journée où les familles sont venues là se défouler

C'est dans cette partie historique, une ancienne salle capitulaire où les quatre hommes se concertaient, particulièrement émouvante, que j'ai eu l'honneur de faire une conférence qui portait sur Domingo Faustino Sarmiento et la vie de la fille de San Martín, Mercedes, dont c'était cette année le bicentenaire de la naissance.

L'autre grand personnage, c'est précisément Domingo Faustino Sarmiento, né dans cette ville en 1811 (et mort au Paraguay en 1888). Sarmiento est l'un des plus grands intellectuels argentins de la seconde moitié du XIXème siècle. Avec Juan Bautista Alberdi, né à Tucumán en 1810, et Bartolome Mitre, né à Buenos Aires en 1821, il forme le trio qui a marqué à jamais la vie intellectuelle et littéraire du pays comme l'a fait en France le quatuor formé par Corneille, Molière, Racine et La Fontaine pendant le Grand Siècle. Sarmiento fut aussi un homme politique très marquant : il fut gouverneur de San Juan, devenu province en soi, puis président de la Nation. Dans les années 1840, il vint en Europe et singulièrement en France étudier les systèmes scolaires mais aussi travailler les opinions publiques pour les dresser contre le gouvernement de Juan Manuel de Rosas, le leader du courant fédéraliste, alors qu'il était pour sa part un unitaire radical, au cœur de la guerre civile plus ou moins franche, plus ou moins larvée qui a ravagée l'Argentine entre 1820 et 1880. J'espère avoir pendant notre hiver septentrional le temps de travailler les enregistrements que j'ai fait de mes conférences et pouvoir les mettre en ligne sur mon site Internet (3), sur lequel pour le moment vous pouvez écouter celles données l'année dernière (conférence en espagnolconférences en français).

Retour à Buenos Aires
la Casa de San Juan, le patio central, originellement celui de la vie familiale
avec son puits au centre
C'est là qu'a vécu Sarmiento à partir du moment où il a été sénateur national
Un petit rayon de soleil dans une journée où la sudestada menaçait,
cette tempête caractéristique du Río de la Plata

La ville de San Juan s'enorgueillit de conserver la maison natale du grand homme, né dans une grande famille patricienne de Cuyo que les accidents de la vie déclassa. Ce qui est cause que Sarmiento a eu une éducation très distinguée pour ce qui est de sa connaissance du monde tout en étant un autodidacte qui n'a pas pu aller à l'école faute de moyens. Il fut même refusé au Colegio San Carlos de Buenos Aires parce qu'il était pauvre. Ces expériences traumatisantes en fit un partisan de l'école obligatoire, gratuite et laïque pour tous, et le père de la loi qui l'institua en 1883, malgré l'opposition d'une bonne partie de la société catholique et de l'épiscopat. La maison natale était une propriété de sa mère, doña Laura Albarracín, qui joua dans sa vie un rôle prépondérant, à côté de ses quatre sœurs, deux aînées et deux cadettes, qui ont toutes été elles aussi des intellectuelles, des artistes et des pédagogues d'envergure. En revanche, on connaît moins bien son père, José Clemente Sarmiento (1778-1848), qui travailla aux côtés de José de San Martín à l'aventure de l'Armée des Andes (il semble qu'il ait accompli plusieurs missions d'espionnage au Chili), et ses frères et sœurs morts pendant l'enfance. Domingo Sarmiento est plutôt discret sur eux et on ignore pourquoi...

Début de conférence à la Casa de San Juan - Casa histórica de Sarmiento
Aux côtés de la directrice de la Casa de la Provincia de San Juan en Buenos Aires

Les contacts pris sur place à San Juan, notamment à l'université nationale, eurent des conséquences à Buenos Aires, avec une conférence programmée au dernier moment à la Casa de la Provincia de San Juan, installée dans ce qui fut la maison particulière de Sarmiento dans la capitale fédérale, une maison traditionnelle de trois patios successifs, très belle, qui lui avait été offerte par un mécène car Sarmiento était d'une probité économique, qui fait désormais partie de sa légende et qui lui a interdit de s'enrichir. Tout au long de sa vie, il a donné tout son argent à des écoles, des hôpitaux, des universités, des musées, des bibliothèques et toute sorte de projets de développement de son pays. Là encore, ce fut pour moi une grande émotion que de présenter mes recherches sur ses écrits en français, devant un public d'historiens, de chercheurs en littérature et de conservateurs de musée, dans cette belle salle du premier patio, celui de la vie sociale du maître de maison dans la haute société portègne.

Pour aller plus loin :
Museo Provincial de Bellas Artes Franklin Rawson : site Internet et page Facebook
Museo Nacional Casa Natal de Sarmiento : site Internet et page Facebook
Alliance Française de San Juan : site Internet et page Facebook
Casa de San Juan en Buenos Aires : page Facebook

Ajout du 2 novembre 2016 :
lire cet article de La Nación sur les descendants de Francisco Narciso Laprida (1786-1829). Ils se sont tous rassemblés dans la maison de l'un d'entre eux, à San Isidro, dans la banlieue huppée de Buenos Aires, pour célébrer son anniversaire de naissance (qui tombe le 28 octobre).
En Argentine, les descendants des proceres (les grands hommes), notamment ceux qui ont pris part au processus révolutionnaire et indépendantistes, sont assez conscients d'un devoir envers la patrie du fait du nom qu'ils portent.



(1) Le viento zonda est un phénomène météorologique des Andes, un vent d'altitude qui réchauffe brutalement l'atmosphère en provoquant des frottements intenses entre masses d'air de température très différentes. On passe des 15° ordinaires en pleine journée en cette période d'hiver à des températures de 30° et plus en l'espace de 24 heures. Au sol, en pleine campagne, le zonda peut provoquer des tourbillons de vent qui déchaînent des tempêtes de poussière et de terre que les ruraux supportent mal. L'air devient exceptionnellement sec. La peau se craquelle si le zonda dure plusieurs jours et on a plus soif qu'en temps ordinaire. Ceci dit, si j'ai ressenti cette année la sécheresse de l'air sur ma peau (crème hydratante bienvenue), je n'ai jamais connu les désagréments des vents de poussière en me promenant à la campagne et pourtant, j'ai vécu déjà deux épisodes de zonda très longs dans les deux cas, en août 2015 et cette année, où le phénomène a duré près d'une semaine à chaque fois...
(2) Le premier tirage du livre est presque épuisé. Une nouvelle édition sera bientôt disponible chez l'éditeur, qui peut toujours honorer les commandes que vous pouvez faire chez votre librairie de proximité.
(3) Dès que la rédaction de mes prochains articles (Souvenir Napoléonien, à Paris, et Instituto de Investigaciones Históricas de la Manzana de las Luces, à Buenos Aires) et le démarrage de mon prochain livre m'en donneront la disponibilité. J'ai un bel hiver, bien occupé, qui s'annonce ! Ce que j'ai déjà pu mettre en ligne, ce sont deux interviews radio, l'une en français diffusée sur Radio Mercedes et l'autre en espagnol, diffusée en direct sur Radio Libertador, l'antenne de Radio Nacional à Mendoza. Il m'en reste une troisième à préparer, dont je viens de recevoir l'enregistrement (sur Radio Cultura, à Villa Mercedes)