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mercredi 13 mai 2026

Marée humaine pour l’université et la science [Actu]

Le gros titre est très difficile à traduire.
On pourrait dire "L'Argentine en grand"
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C’est une marée humaine qui a défilé pacifiquement dans toutes les villes d’Argentine hier, alors que le gouvernement refuse depuis 203 jours de mettre en œuvre la loi votée par le Congrès sur le budget des universités, sous des prétextes fallacieux, dont l’un est que dans les deux grandes universités publiques que sont la UBA (Universidad de Buenos Aires) et la UNLP (Universidad Nacional de La Plata), la moitié des étudiants seraient étrangers et n’acquitteraient pas de droits d’inscription différenciés parce que les conseils d’administration des ces institutions « le refusent par pure idéologie ».

Analyse par La Nación de la composition politique
et syndicale de la manifestation
alors qu'elle arrive sur Plaza de Mayo
Le toit rouge en croix est celui de la cathédrale (18e s.)
La coupole grise sur le flanc est celle
de la chapelle qui abrite la tombe du général José de San Martín
ajoutée en 1880 pour accueillir les restes du héros
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En fait, les chiffres sont d’un peu plus de 4 % toutes disciplines confondues et de 28 % en médecine, signe que la formation médicale argentine est l’une des plus réputées d’Amérique du Sud.

Une manifestante de Salta, d'origine visiblement amérindienne,
raconte que son père est maçon et sa mère simple employée
elle est la première universitaire de sa famille

On estime à 1,5 millions le nombre de manifestants sur l’ensemble du territoire national. Cela fait beaucoup pour une population générale qui n’atteint pas encore les 50 millions d’habitants

Banderole à travers Avenida de Mayo :
"Milei, respecte la loi"
Plus loin, le même slogan mais regardant de l'autre côté

Les banderoles portaient des slogans souvent simples et clairs : « Sans université, pas d’avenir » ou « Mileí, respecte la loi ». Plus émouvant, de nombreux participants portaient des pancartes racontant l’histoire de leur famille : ici, une fille d’ouvriers heureuse d’avoir pu accéder à une formation supérieure grâce à la gratuité de l’enseignement universitaire, ailleurs des descendants d’Amérindiens revendiquant l’ascenseur social qu’est l’université même dans leur lointaine province, ailleurs encore des moqueries contre Adorni et la corruption qui prospère dans les rangs gouvernementaux, tuant le savoir, la recherche et la culture.

"L'opposition s'approprie la revendication universitaire"
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Pendant ce temps-là, plusieurs ministres et autres courtisans se sont réunis au palais pour se plaindre d’y être « assiégés » par des « perturbateurs professionnels » qui « ne veulent pas comprendre » la logique de réduction du déficit public qui présiderait (sans aucune dimension idéologique, vous pensez bien !) à ces coupes claires dans le secteur non-marchand alors qu’en fait, le résultat ciblé par ces mesures est, comme aux États-Unis, l’enrichissement d’une petite coterie d’oligarques dont Javier Milei aimerait bien faire partie un jour et dont les rejetons peuvent aller se former au commerce, au management ou à la haute finance à l’étranger, surtout aux États-Unis, tandis qu’eux-mêmes peuvent y faire soigner leur cancer et tant pis si les pauvres en crèvent !

"Application de la loi du financement universitaire tout de suite" 


Ce qui est intéressant, c’est de constater que contrairement à une tradition tenace jusqu’en 2023, qui voulait que, dans la rédaction des articles comme dans le choix des photos, la presse de droite minimise le succès des manifestations plutôt classées à gauche (et celle-là en est une) et grossissent celui des défilés classés à droite, les journaux, qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre partie de l’éventail politique démocratique, tombent d’accord sur plusieurs points d’analyse, reconnaissent et même montrent qu’il y avait vraiment beaucoup de monde dans la rue. Les journaux de droite poussent la loyauté jusqu’à reproduire certaines pancartes assez accusatrices. C’est intéressant parce que cela se répète souvent depuis deux ans que cette politique libertarienne est mise en œuvre et que cette harmonisation soudaine des quotidiens pourrait bien signifier que la droite argentine a conscience que ce gouvernement n’est pas un gouvernement de droite comme les autres et qu’il met bel et bien en danger le pays, sa réputation internationale, sa prospérité, son avenir et sans doute même s’inquiète-t-elle pour la démocratie elle-même.

"Exigence massive en faveur
de la loi du financement universitaire", dit le gros titre
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Acharné à maintenir son cap mortifère, l’exécutif prétend en appeler à la Cour suprême parce que celle-ci s’est toujours montrée opposée aux politiques de redistribution et qu’elle n’est aujourd’hui composée que de trois juges très à droite, tous nommés par Mauricio Macri, président néolibéral, reagano-tatcherien (mais raisonnablement démocrate), qui, de 2016 à 2019, a précédé dans la fonction le centriste de gauche Alberto Fernández (2019-2023).

"Encore une exigence massive des universitaires :
C'est une manifestations d'opposants, dit le gouvernement"
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Les manifestants en ont donc appelé à la haute cour pour qu’elle respecte, comme c’est son devoir et sa raison d’être, le travail du Congrès et la loi qu’il a votée. L’avenir nous dira s’ils auront été entendus.


© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article national de Página/12 sur la manifestation
lire l’article de Página/12 sur les différentes manifestations dans l’Intérieur (comme on appelle tout ce qui n’est pas Buenos Aires)
lire l’article de Página/12 sur la réaction de la Casa Rosada
lire l’article de Página/12 sur la réunion d’une poignée de ministres avec Peter Thiel, le PDG de Palantir, qui réside en ce moment dans une propriété qu’il possède à Buenos Aires, alors même que la foule occupait Plaza de Mayo à 40 mètres de la façade de la Casa Rosada (c’est le deuxième rendez-vous que l’inquiétant milliardaire de la Silicon Valley a avec les décideurs argentins – la première avait été dissimulée au public grâce à un refus d’accès au palais opposé aux journalistes accrédités auprès de la présidence, sous un prétexte cousu de fil blanc et avancé par la maison militaire du président. Il est donc probable qu’ils ne parlent pas seulement recette de la sauce chimichurri !)
lire l’article de La Prensa sur la manifestation
lire l’article de La Prensa sur l’appel des protestataires à la Cour suprême
lire l’article de Clarín sur la manifestation
lire l’article de Clarín sur l’impasse que le gouvernement s’entête à emprunter sur la question universitaire
lire l’article de La Nación sur la participation à la manifestation
lire l’article de La Nación sur l’immobilisme du gouvernement