mardi 12 mai 2026

Une chaîne de pharmacies low-cost baisse le rideau [Actu]

Le rideau baissé de la pharmacie de l'avenue Corrientes,
dans le quartier de Villa Crespo, pas très loin du monument
à Osvaldo Pugliese (l'image est gravée dans ma mémoire)


Dr. Ahorro (Dr. Épargne) est une chaîne de pharmacies low-cost d’origine mexicaine arrivée en Argentine il y a un quart de siècle et que l’on voit partout dans tout le pays. A Buenos Aires, il y a une boutique à tous les coins de rue, à 300 m. de la pharmacie la plus proche, qu’elle appartiennent à la même enseigne ou à une autre, comme le veut à la législation locale. La chaîne est si présente qu’elle avait fini par faire partie de l’identité visuelle urbaine de la capitale argentine.

Le 5 mai dernier, la holding a annoncé par écrit et d’un ton assez badin que les succursales allaient toutes fermer et que les salariés étaient priés, « jusqu’à nouvel ordre », de ne pas se rendre sur leur lieu de travail. Comme une fermeture générale et le licenciement collectif qu’elle entraîne suivent des règles précises prévues par la loi, qui exige au minimum qu’un télégramme personnel soit adressé à chaque salarié licencié, les pharmaciens et les simples vendeurs sont allés au travail hier matin et chacun a trouvé le volet de sa pharmacie fermé avec un cadenas de sûreté dont aucun membre de l’équipe n’avait la clé.

Les salariés ont scotché des feuilles écrites
à la main pour protester contre les manières de voyou
de leur employeur sur un rideau fermé à Buenos Aires
Cliquez sur l'image pour lire les déclarations

Impossible pour eux d’entrer, ne serait-ce que pour récupérer leurs affaires personnelles, le gilet ou le parapluie qu’on apporte sur son lieu de travail au cas où, une paire de chaussures confortables pour passer toute la journée debout à aller et venir, un nécessaire de maquillage pour se repoudrer après le déjeuner, un mug qui rappelle des souvenirs ou un paquet de biscuits pour apaiser les petites fringales. Ces salariés déclarés se retrouvent dépossédés de tout, ils ont perdu leur travail, leur salaire (qui ne sera selon toute vraisemblance pas versé), leur couverture sociale et même ces petites choses apportées de la maison parce qu’à la pharmacie, ils se sentaient chez eux, comme tous les gens qui aiment leur travail.

Depuis quelques temps, l’enseigne n’allait pas très bien. On avait vu que différents produits de snacking et de parapharmacie avaient déserté les rayons en libre-service et on pouvait même parfois au comptoir manquer de tel ou tel médicament. Au-delà des querelles familiales dans l’actionnariat mexicain qui n’ont pas dû aider, c’est le modèle commercial de la chaîne qui n’aura pas survécu au régime de cheval que Milei impose à son pays, entraînant un pouvoir d’achat des consommateurs en chute libre depuis deux ans et demi.

Dans la rue Uruguay, dans le centre de Buenos Aires

Dr. Ahorro s’adressait surtout aux travailleurs sans couverture sociale, ces très nombreuses personnes, à peu près la moitié des actifs, qui travaillent au noir pour un employeur ou sous statut d’auto-entrepreneur et peinent à boucler leurs fins de mois (llegar a fin de mes). Ils trouvaient là des médicaments génériques pour la plupart, vendus à prix très bas puisque la chaîne assurait sa rentabilité avec le volume et la différence entre prix d’achat et prix de vente au particulier. Chez Dr. Ahorro, il n’y avait pas de tiers payant. L’argent passait directement de la main du client au tiroir-caisse de la pharmacie. L’effondrement du marché du travail et celui du pouvoir d’achat qui l’a suivi ont donc signé l’arrêt de mort de l’entreprise qui se retire du marché argentin comme un voleur ou, ce qui revient au même, comme un patron voyou, tout aussi voyou que le gouvernement du pays qu’elle quitte.

Outre les nombreux salariés qui restent sur le carreau du jour au lendemain, ce sont aussi un grand nombre de locaux commerciaux vides et abandonnés qui vont d’un coup enlaidir les villes argentines. Paysage urbain cafardeux qui va accroître encore la détresse des habitants affrontés à une situation économique générale désastreuse.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12
lire l’article de La Nación
lire l’article de Infobae, le quotidien en ligne le plus lu en Argentine
lire l’article de Ambito, un quotidien économique
lire l’article de Pharmabiz, un quotidien économique sectoriel