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mercredi 13 mai 2026

Acharnement : prouver envers et contre tout que Nisman a été assassiné [Actu]

La procureure Viviana Fein


Le procureur fédéral Alberto Nisman est décédé de mort violente un jour d’été il y a plus de onze ans maintenant. Un dimanche soir, dans la nuit, il a été retrouvé par sa mère baignant dans son sang, en pyjama, dans sa salle de bain. Le lendemain, il devait réaliser une prise de parole publique solennelle au cours de laquelle on pensait qu’il allait accuser la présidente Cristina Kirchner de complicité politique avec l’Iran, dont les dirigeants étaient les probables commanditaires de l’attentat à la bombe contre l’AMIA, la mutuelle juive argentine, en 1994 (86 morts, 300 blessés dont bon nombre de handicapés à vie).

Le magistrat avait passé ce dimanche d’été sans donner signe de vie à ses gardes du corps qui n’avaient pas osé aller aux infos, eu égard à son caractère plutôt difficile et à sa vie privée, dont on a découvert beaucoup plus tard qu’elle était assez olé-olé et qu’il n’était peut-être pas le bourreau de travail qu’on avait pu croire. L’autopsie a démontré que la mort était due à une balle dans la tête (certains ont prétendu que la balle était entrée par l’arrière du crâne), que la mort avait été immédiate et qu’il avait encore dans l’estomac une petite dose d’un alcool blanc dont la digestion n’avait pas commencé, ce qui laisse à penser qu’il s’était donné du courage quelques minutes avant d’attenter à ses jours.

Dans son coffre, on a retrouvé deux brouillons de réquisitoire aux raisonnements opposés, l’un accusant la présidente, l’autre la disculpant complètement. On a aussi constaté qu’il allait sans doute assez mal du point de vue psychique et qu’il était peut-être atteint d’une forme de paranoïa car, loin de faire confiance à son administration, il avait embauché, à ses frais, sans en prévenir personne, un jeune informaticien au rôle assez opaque et à qui il avait demandé, le samedi précédent, de lui confier son propre revolver, or la balle qui l’a tué avait été tirée par cette arme, retrouvée dans la salle de bain.

Comme l’une des caméras du hall de son immeuble de luxe, dans le quartier nouveau et ultra-chic de Puerto Madero, était en panne (ça arrive, même chez les riches, surtout en plein été quand le réparateur est en vacances), beaucoup de commentateurs en ont conclu qu’il s’agissait d’un assassinat mais depuis onze ans, on n’a encore jamais pu en apporter la preuve. Or l’histoire nous enseigne que lorsqu’on met les moyens pour chercher une vérité judiciaire ou politique ou de quelque autre nature qu’elle soit, on la trouve toujours et assez vite ! De plus, l’ex-femme du défunt, elle-même juge fédérale à San Isidro, dans la banlieue chic de Buenos Aires, s’était portée partie civile au nom de ses deux filles, alors mineures, et au bout de quelques années où l’instruction n’avait pas pu prouver l’homicide, elle avait décidé de se désister. Or en droit argentin, si elle se désistait, elle entraînait l’incapacité perpétuelle de ses filles d’être jamais partie civile dans le procès sur la mort de leur propre père. Pour que cette femme, si persévérante et si hargneuse dans sa volonté de faire la lumière (politique) sur ce décès, ait ainsi abandonné la partie, il fallait qu’il n’y ait vraiment rien à tirer qui aille dans son sens.

Cependant, la justice fédérale est restée attachée à prouver une fois pour toutes que l’homme a bien été assassiné car s’il l’a été, alors la coupable est toute trouvée : c’est la présidente en fonction à cette date ! On pourra ainsi l’envoyer au zonzon pour le restant de ses jours. Derrière les barreaux, « la Cristina » ! En taule, alors qu’on la laisse pour le moment se prélasser dans le « confort » de la prison domiciliaire dans un appartement du centre historique de Buenos Aires qui lui appartient. J’écris confort entre guillemets parce que les juges ont imposé des conditions si restrictives à cet aménagement de peine, pour faits de corruption de ses subordonnés,soit dit en passant, qu’elle a en fait des conditions de vie très dures à supporter pour elle au jour le jour.

Le procureur qui instruit l’affaire de la mort de Nisman a donc trouvé le moyen de relancer les opérations et de gagner du temps sur les délais de prescription : il vient d’inculper Viviana Fein, la procureure locale, de la justice de Buenos Aires, qui avait conduit l’enquête après la découverte du corps. Elle est aujourd’hui à la retraite depuis plusieurs années mais les magistrats fédéraux ne l’ont jamais lâchée du regard. Ils l’ont toujours eue dans le collimateur parce qu’ils souhaitaient que l’affaire leur soit transférée, ce qui n’était pas légitime, une mort violente étant du ressort de la justice locale, sauf si la preuve est apportée qu’il s’agit d’un attentat politique contre une personnalité d’envergure nationale. Or sous les yeux, on avait une scène de suicide. A charge pour la justice fédérale de prouver qu’il s’agissait du maquillage d’un meurtre. Ce qu’elle n’a jamais fait et ce qui n’a pas empêché à une juridiction d’appel d’ordonner le dépaysement et le transfert au niveau fédéral, il y a quelques années.

L’actuel procureur fédéral accuse donc sa consœur locale d’entrave à la découverte de la vérité. Elle aurait dénaturé, volontairement, la scène du crime en exerçant mal ses compétences procédurales dans cette affaire. Or la scène du crime, si crime il y a eu, a été piétinée par la mère du défunt, puis par les secours qu’elle a appelés ainsi que par les gardes du corps, bref par une grande quantité de personnes. Viviana Fein est arrivée après, quand on a bien voulu prévenir les autorités compétentes, à une heure très avancée de la nuit, et elle ne peut pas être tenue responsable ni des désordres apportés par les premiers intervenants ni des opérations qui étaient du ressort de la police technique, qui n’a peut-être pas relevé la scène avec toute la rigueur qui s’imposait. Ce sont hélas des choses qui arrivent. On ne peut pas parler de sabotage pour autant.

Dans cette affaire, Página/12 a presque toujours inclus parmi les solutions raisonnables la thèse du suicide. C’est en effet la plus vraisemblable dans une salle de bain dont la porte était fermée de l’intérieur et qui ne disposait d’aucune autre voie d’accès permettant à un être humain de s’y introduire et d’en sortir, qui plus est en passant inaperçu. La Prensa, Clarín et La Nación de leur côté ont toujours privilégié et parfois défendu avec la dernière énergie la thèse de l’assassinat, quand bien même les données techniques viennent la contredire. C’est l’opposition que l’on retrouve encore aujourd’hui, onze ans après les faits, entre les différents articles de ce jour. Mais l’instruction n’en est pas moins relancée… C’est comme l’affaire Grégory mais avec une dimension bassement partisane en sus !

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

mardi 16 novembre 2021

Le non lieu sur l'affaire iranienne en passe de devenir définitif [Actu]

Cristina Kirchner lors de sa comparution devant le TOF8 par Zoom
pendant sa déposition alors qu'elle demandait l'arrêt des poursuites
contre elle et le prononcé d'un non lieu.
Elle avait tenu à comparaître depuis son bureau du Sénat
avec les attributs institutionnels de son actuelle fonction autour d'elle


Il y a quelques semaines, un tribunal fédéral, le TOF 8 de son petit nom (1), reconnaissait qu'il n’y avait pas lieu de poursuivre l’ancienne présidente Cristina Kirchner, ses ex-ministres et ex-conseillers pour le projet d’accord qu’ils avaient négocié avec l’Iran pour que des juges argentins puissent se rendre à Téhéran pour y recueillir la déposition de deux personnalités iraniennes soupçonnées d’être les commanditaires de l’attentat contre l’AMIA, le plus gros attentat antisémite qui avait fait à Buenos Aires 85 morts et plus de 300 blessés, en juillet 1998, dans la très centrale rue Pasteur. Cristina Kirchner et ses co-accusés étaient poursuivis pour haute trahison (rien que cela !) à la suite d’un authentique procès d’intention : l’accord international aurait eu pour but inavoué de faire lever à Interpol les deux notices rouges (toujours en vigueur) qui pesait depuis des années sur les deux Iraniens à la demande de la justice argentine. Or le Congrès argentin avait ratifié l’accord, lequel n’est d’ailleurs jamais entré en vigueur puisque l’Iran ne l’a jamais ratifié.

Devant l’arrêt de non lieu, le procureur avait aussitôt intenté un recours en cassation et c’est ce même procureur qui vient de se désister avec un argument juridique frappé au coin du bon sens (enfin !) : quand il vote, le Congrès ne peut pas commettre d’infraction à la loi. Cela tombe sous le sens puisque c’est pour voter que la constitution l’a institué. Il est donc assez curieux qu’il ait fallu attendre tout ce temps pour que le parquet s’en aperçoive. Force est de constater que l’affaire s’était envenimée pour des raisons de basse politique : immédiatement après la mort violente du procureur Alberto Nisman, aussitôt attribuée à un ordre secret de la présidente en place, la droite avait opportunément saisi l’occasion de cette accusation préparée par le défunt au cœur de l’été 2015 pour jeter toutes ses forces contre Cristina et tenter de la jeter en prison. Cristina a un certain charisme, comme Lula au Brésil, et la droite s’en méfie comme de la peste.

Après ce désistement du ministère public, il faudra encore que la Cour de cassation se réunisse pour examiner les conclusions des parties civiles (surtout les deux organisations confessionnelles traditionnellement à droite, la DAIA et la AMIA). Elles ont elles aussi présenté un recours contre ce non lieu. Cette audience devrait se tenir cette semaine.

Il n’en reste pas moins que l’argument du procureur, qui reprend l’un de ceux de la défense, est si fort qu’il serait pour le moins scandaleux que la justice poursuive dans cette voie délirante. Notons que le magistrat s’est désisté à la veille d’un scrutin qui semblait acquis à l’opposition, donc à un moment d’affaiblissement politique de l’ancienne présidente et de son camp. Un bon point pour la démocratie et l’indépendance grandissante de la justice qui semble progressivement abandonner la tradition partisane, les préjugés de classe et le machisme qui lui ont longtemps valu une méfiance certaine de la part de bon nombre de justiciables.


© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :



(1) En France, on ne parlerait pas de "tribunal oral n° X", on parlerait de « chambre » et la numérotation se ferait à l’aide d’un adjectif numéral ordinal et non d’un nombre entier.

mardi 8 juin 2021

Nouveau non lieu en faveur de Cristina Kirchner [Actu]

L'info est traitée en haut, au centre
Titre principal : l'incertitude au 2nd tour
de l'élection présidentielle au Pérou


Une nouvelle fois, la justice fédérale clôt un dossier dans lequel la vice-présidente Cristina Kirchner était impliquée, soupçonnée de persécution politique, donc illégale et inconstitutionnelle, contre un fonctionnaire du contre-espionnage argentin. L’ancienne présidente aurait utilisé ses pouvoirs pour espionner l’espion. Comme dans d’autres affaires impliquant l’ancienne cheffe d’État, dans celle-ci, les faits n’étaient pas établis en bonne et due forme mais comme ils fragilisaient la crédibilité de la leader politique, ils arrangeaient l’opposition et les médias qui la soutiennent, lesquels ont donc préféré donner à tout cela l’apparence de la certitude. Les preuves manquaient, comme c’est le cas dans toutes les causes ouvertes contre elle. Pour les mieux construites d’entre elles, elles ne reposent que sur des faisceaux d’indices et pas toujours vraiment concordants.

En l’occurrence, un officier des renseignements avait disparu (il s’était installé aux États-Unis). Or il venait d’être entendu par la procureure portègne dans le cadre de l’instruction sur la mort violente du procureur fédéral Alberto Nisman. La justice et la presse, persuadées d’avoir de bons motifs pour soupçonner Cristina Kirchner d’être la commanditaire de la mort de Nisman, ont alors donné libre cours à leur imagination : en est sorti un véritable roman impliquant la présidente dans la disparition du magistrat alors que les évolutions ultérieures de l’enquête s’acheminent vers la probabilité d’un suicide, en dépit de tout ce qu’on a dit sa famille.

Au moment où la mort du procureur fédéral déclenchait un énorme scandale à rebondissements spectaculaires, une procédure normale avait été déclenchée par le chef du renseignement pour exiger d’une centaine de fonctionnaires sous ses ordres qu’ils rendent des comptes sur leurs activités professionnelles. L’officier auditionné par le parquet de Buenos Aires ne s’y est pas présenté, il a donc été considéré comme en fuite et par conséquent, il a été radié des cadres. Un ordre d’arrêt international a été émis par l’Argentine contre lui. Là-dessus, un procureur fédéral a considéré que cette procédure interne aux services de renseignements était inconstitutionnelle. Il y a vu dans le chef du gouvernement une tentative de réduire des témoins gênants au silence. Une instruction satellite a donc été ouverte et s’est accrochée à celle portant sur la mort de Nisman. La campagne électorale de 2015 a fait le reste pour déconsidérer la présidente et l’impliquer à fond dans cette disparition sanglante et dans le roman qui n’a cessé de se développer autour.

Le juge en charge de cette enquête secondaire vient de jeter l’éponge en libérant de toute poursuite les trois inculpés : la vice-présidente et les numéros 1 et 2 des services de renseignements de l’époque, le second étant à présent vice-ministre national de la Justice.

Bien entendu, comme Cristina est maintenant le deuxième personnage de l’État, ces trois non-lieu restent suspects aux yeux de ceux qui aimeraient beaucoup la voir derrière les barreaux. « Calomniez, calomniez, disait Francis Bacon, il en restera toujours quelque chose ! »

C’est imparable.

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

lire l’entrefilet de Página/12
lire l’éditorial de Página/12 sur le lawfare (en cette nouvelle période pré-électorale)
lire l’article de La Prensa

mercredi 18 novembre 2020

L’affaire Nisman est relancée [Actu]

Un tribunal fédéral a exigé que l’enquête concernant un compte bancaire ouvert aux États-Unis au bénéfice de la mère et de la sœur de feu le procureur Alberto Nisman, qui avait lancé l’hallali judiciaire contre Cristina Kirchner à la fin de son second mandat de chef d’État avant d’être retrouvé gisant dans un bain de sang, la cervelle brûlée, dans sa salle de bain, à la veille de sa comparution devant une commission parlementaire devant laquelle il devait exposer les chefs d’accusation contre la présidente.

L’opposition avait tôt fait d’incriminer celle-ci en l’accusant ouvertement d’être la commanditaire d’un assassinat, dont les méandres de l’instruction laissent à présent penser qu’il s’agit bel et bien d’un suicide, la première conclusion vers laquelle s’acheminait la première enquêtrice, une procureure locale de la ville de Buenos Aires, avant que l’affaire soit transférée à la justice fédérale dont elle dépend toujours depuis.

L’enquête criminelle qui a suivi la macabre découverte a peu à peu mis au jour des manipulations d’argent assez peu reluisantes : évasion fiscale, évasion de capitaux, voyages de loisirs sous des cieux paradisiaques couverts par des motifs professionnels douteux et ce compte de 600.000 dollars US auquel le magistrat était le seul à avoir accès mais dont les titulaires officielles étaient sa mère et sa sœur, elles-mêmes dénoncées aux autorités d’instruction par leur ex-bru et ex-belle-sœur, elle-même juge fédérale, divorcée du défunt et mère de leurs deux filles mineures.

Ce volet financier de l’enquête n’a guère avancé sous le mandat présidentiel de Mauricio Macri et le tribunal vient donc de demander que les démarches avancent plus rapidement.

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

samedi 25 janvier 2020

Au lendemain de la marche Nisman, la grande interview de la ministre de la Justice [Actu]

"Notre objectif est de changer l'image
et le fonctionnement de la justice", dit le gros titre

Dans la série des grandes interviews que les nouveaux ministres accordent à la presse pour présenter le programme politique qu’ils vont mettre en œuvre, la ministre de la Justice, Marcela Losardo, a attendu l’anniversaire de la mort de procureur Alberto Nisman, toujours sans explication incontestable, pour parler de son ministère.

Elle va prendre le contre-pied de tout ce qu’il s’est passé autour de ce scandale Nisman, où les services d’espionnage ont joué un grand rôle et où la manipulation politique a eu plus que sa part, comme on l’a encore vu lors de la marche du souvenir, le 18 janvier, où une droite très dure en a profité pour insulter les hommes et femmes politiques de gauche, suspectés d’avoir mis à mort le magistrat. Pourtant la famille et les organisations représentatives de Argentins de confession juive ont refusé cette année de participer à la manifestation, trop politisée à leurs yeux. La famille, représentée par la mère du magistrat, a organisé une réunion autour de la tombe du défunt, dont l’ex-épouse, elle-même magistrate et longtemps partisane d’une théorie d’assassinat politique, s’est désistée de sa constitution de partie civile en expliquant, il y a de nombreux mois, que l’instruction ne permettait pas de prouver l’homicide dans cette affaire. En droit argentin, ce désistement est irrévocable.

La ministre de la Justice est donc un peu plus libre que ses prédécesseurs par rapport à cette affaire sordide. Elle parle d’en finir une fois pour toutes avec les écoutes illégales et les opérations souterraines, dont l’affaire Nisman est un exemple paroxystique. Elle envisage de décentraliser le tribunal fédéral qui juge les grandes affaires de corruption politique avec seulement deux magistrats contestés en permanence par la gauche et la droite en fonction de qui ils incriminent. Elle veut aussi modifier les modalités de sélection des juges et de professionnaliser le métier. Ces modalités, elle les connaît très bien puisqu’elle vient comme le président Alberto Fernández (et la vice-présidente Cristina Kirchner) des bancs de la faculté, où les futurs juges font les mêmes études que les futurs avocats, pour deux métiers très différents mais facilement interchangeables en Argentine.

La une de Página/12 du 18 janvier
sur les découvertes portant sur d'étrangers communications
téléphoniques autour du domicile du magistrat
dans les heures qui ont précédé l'heure hypothétique et contestée de sa mort

Unique interview parue dans les colonnes de Página/12 dans son édition du 19 janvier dernier puis commentée le lendemain dans celles de La Prensa.

samedi 28 décembre 2019

La ministre de la Sécurité reprend l’enquête Nisman envers et contre tout [Actu]



Les deux scénarios selon les expertises incompatibles entre elles
En haut, celui de la gendarmerie en 2017
En bas, celui de la police portègne en 2015
Schéma La Nación
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Après une première salve d’interviews conciliantes, la nouvelle ministre de la Sécurité, Sabina Frederic, entre dans le vif du sujet.

Elle vient d’annuler les protocoles de sa très agressive et assez violente prédécesseuse, Patricia Bullrich (1), qui autorisait l’utilisation du taser et autres armes dangereuses dans le cadre des missions de maintien de l’ordre et la poursuite des malfaiteurs et elle a récemment annoncé qu’elle allait procéder à de nouvelles nominations à la tête des deux corps de police que Bullrich a choyés,souvent d’une manière très partisane et contre les enquêtes judiciaires, pendant tout le mandat, notamment autour de deux affaires qui sentent le souffre pour les kirchneristes : la gendarmerie pour l’affaire Alberto Nisman, le procureur décédé le dimanche 18 janvier 2015, alors qu’il s’apprêtait à dénoncer le lendemain matin la présidente Cristina Kirchner d’avoir entravé le cours de la justice dans l’instruction d’un attentat, laquelle a aussitôt été soupçonnée a priori par son opposition d’être la commanditaire de cette disparition violente (qui pourrait n’être qu’un suicide, comme tend à l’indiquer le désistement irrévocable de la mère des filles du magistrat -elle-même juge fédérale en exercice- qui s’était constituée partie civile au nom des deux mineures) et la préfecture (police fluviale et maritime) pour la disparition de Santiago Maldonado, retrouvé mort dans une rivière glacée en plein hiver qu’il tentait de traverser pour échapper, pensent les kirchneristes, à des effectifs préfectoraux et gendarmesques qui auraient été en train de le poursuivre pour la seule raison qu’il s’opposait à la privatisation de territoires que certains groupes mapuches revendiquent comme terres ancestrales.

Les deux schémas dans le même ordre
Schémas Clarín
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Sabina Frederic, qui a le parcours d’une universitaire de valeur, a aussi annoncé qu’elle allait faire réexaminer l’expertise réalisée par la gendarmerie sur la mort de Nisman, une expertise qui laisse entendre que le magistrat a été assassiné par deux sicaires dont on n’a jamais retrouvé la trace. Qui plus est, cette expertise a été réalisée sur une scène du crime reconstituée (l’appartement ayant été libéré et remis en location), sans aucune capacité de faire des prélèvements biologiques ou de relever des empreintes digitales ou palmaires qu’on n’a pas trouvé à la découverte de la scène. Or cette expertise fait partie d’un processus judiciaire dans lequel l’exécutif ne devrait pas pouvoir s’immiscer, ce que la magistrature a rappelé très rapidement par des déclarations publiques. Cette expertise a été évaluée de façon contradictoire par différentes instances juridiques et elle fait maintenant partie du dossier même si elle contredit les premières expertises qui avaient été diligentées par la justice portègne, avant que l’affaire ne soit transférée à la justice fédérale. La tenue de ce dossier rappelle furieusement chez nous l’affaire Grégory, avec une dimension plus clairement politique encore.

Pour aller plus loin :
le 27 décembre
lire l’article de Clarín, très nettement favorable à la thèse de l’assassinat, comme La Nación
lire l’article de La Nación, qui a pris d’emblée fait et cause pour la famille de Alberto Nisman contre Cristina Kirchner
le 28 décembre
lire l’article de Página/12, qui défend la thèse du suicide



(1) Peu avant le vote de la loi d’urgence alimentaire et sociale au Congrès nationale, Patricia Bullrich avait appelé l’opposition parlementaire à rassembler des pierres pour empêcher le vote de la mesure… Attitude bizarre de la part d’une responsable politique qui prétend défendre la démocratie menacée par l’actuelle majorité ! De plus, elle vient de publier un livre de propagande sur son action à la tête de son ministère qui vient de paraître avec une couverture qui lui donne un cachet officiel, gouvernemental, comme si elle était toujours aux affaires alors que le nouveau gouvernement a prêté serment le 10 décembre. Pour le respect de la démocratie, il reste une grosse marge de progrès.

samedi 22 décembre 2018

Retournement dans l’affaire Nisman [Actu]

Sandra Arroyo Salgado, l’ex-épouse du défunt procureur fédéral Alberto Nisman, vient de se désister de son statut de partie civile dans l’instruction qui doit déterminer si le décès du procureur était un suicide ou un assassinat. Un dimanche soir de janvier 2015, le magistrat avait été retrouvé chez lui baignant dans son sang, alors qu’il s’apprêtait à accuser le gouvernement argentin de vouloir protéger les auteurs iraniens d’un attentat antisémite sur lequel il enquêtait (1).

L'une des apparitions devant la presse de la juge, en 2015

En sa qualité de partie civile, son ex-épouse représentait ses filles mineures. En se désistant, elle se libère de toute obligation procédurale dans le cours de l’instruction, elle perd aussi le droit de réagir aux thèses de la défense du seul inculpé dans l’affaire, Diego Lagomarsino, l’ancien informaticien du procureur, celui qui lui a fourni l’arme avec laquelle il s’est donné ou on lui a donné la mort, et dont le rôle qu’il jouait dans le cabinet d’instruction sur l’attentat contre l’AMIA reste un mystère. Or elle l’a accusé sans relâche et a fait feu de tout bois pour obtenir son inculpation. Le laisser désormais se défendre sans jamais lui faire opposition est un vrai retournement chez cette accusatrice féroce. Lagomarsino lui-même dit aujourd’hui son étonnement (voir l'entrefilet de La Prensa).

Cette femme, elle-même juge fédérale, a mené un combat très rude d’abord pour que la justice locale, celle de Buenos Aires, soit dessaisie de l’affaire : elle préférait en effet que le dossier passe à la justice fédérale, dont elle connaît parfaitement le personnel puisqu'elle en fait partie. Elle s’est beaucoup démenée, dès les premiers jours, pour convaincre tout le monde qu’il s’agissait d’un assassinat aggravé contre un représentant de l’autorité dans l’exercice de ses fonctions (magnicidio).

Elle se retire du procès en invoquant la nécessité de protéger sa famille de menaces qu’elle ne cesserait de recevoir et de reprendre elle-même le cours de sa vie professionnelle et personnelle. On ne peut évidemment pas savoir s’il s’agit là des vrais motifs puisqu’elle connaît parfaitement la procédure pénale et qu’elle sait comment en jouer, comment justifier son retrait d’une manière formellement parfaite (au sens juridique de l’adjectif). En tout cas, Página/12 doute de l’existence des menaces puisqu’elles ne font pas l’objet de plaintes devant la justice. Pour une juge, c’est en effet assez suspect.

Fait nouveau, Sandra Arroyo Salgado reconnaît que les actes d’instruction, dont elle salue la qualité de l’exécution (c’est nouveau !), n’ont pas été concluantes sur le point de savoir si la mort de son ex-mari est ou non de nature criminelle. Or elle n’a cessé de proclamer le contraire à longueur de conférence de presse et devant de nombreuses instances judiciaires depuis l’été 2015. Cette argumentation est donc pour le moins troublante.

Página/12, peu enclin à accepter la thèse de l’assassinat, qui mettrait en cause le gouvernement Kirchner, y voit l’écroulement d’un château de cartes, une manipulation de l’opinion pour salir le nom de Cristina Kirchner en essayant de l’impliquer dans une commandite d’assassinat politique.
Clarín et La Nación se contentent d’une paraphrase de la lettre dont les deux quotidiens reproduisent un fac-similé et d’un rappel de l’affaire et de ses multiples rebondissements.

La mère de Alberto Nisman reste, quant à elle, partie civile dans ce procès.

Les deux femmes ont toujours montré un visage plutôt antipathique. Toutes deux ont un style très agressif, en grand décalage avec l’idéal féminin de la haute société à laquelle leur mode de vie pourrait les assimiler (idéal parfaitement assumé par des personnes comme Julia Awada, l’actuelle épouse du président Macri, ou la reine Máxima des Pays-Bas, elle-même issue de l’oligarchie des grands propriétaires agricoles argentins). Toutes deux sont à peu près aussi souriantes et avenantes que la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich. Elles n’ont jamais gagné l’affection ni de l’opinion publique ni de la presse, même de droite.

Pour aller plus loin :
lire l’article de La Prensa

Ajout du 23 décembre 2018 :
lire cet éditorial de Clarín, qui a toujours soutenu la thèse du crime et qui se retrouve bien mortifié par le retrait inattendu de Sandra Arroyo Salgado



(1) L’attentat contre la AMIA a fait en 1995 85 morts et environ 300 blessés, dont de très nombreux survivants sont restés handicapés à vie après consolidation du cadre clinique. C’était l’affaire, gigantesque, dont s’occupait exclusivement le procureur, qui en assurait l’instruction, jusqu’à la découverte des auteurs ou de l’auteur des faits, qui n’ont toujours pas été identifiés. En procédure criminelle argentine, dès lors qu’un auteur est déterminé, l’enquête est confiée à un juge d’instruction.

samedi 2 juin 2018

Nisman assassiné : c'est officiel [Actu]

Gros titre : "Un crime contre une personne dépositaire de l'ordre public"
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A Buenos Aires, la justice vient de requalifier la mort violente du procureur fédéral Alberto Nisman en janvier 2015 en assassinat, sans désigner de suspect, ni dégager un mobile ni établir le modus operandi. Cette décision n'a rien pour surprendre : on voyait bien que les magistrats dirigeaient leurs recherches dans ce sens. La surprise est qu'ils n'en aient pas inculpé Cristina Kirchner, dont la majorité au Sénat tâche depuis plusieurs semaines de faire lever l'immunité parlementaire sans parvenir à surmonter la résistance d'une opposition qui, sur ce sujet, fait cause commune.

Página/12 voit dans cette décision de justice le fruit d'un complot politique national et international, ni plus ni moins. Le ton de l'article est si partisan et si agressif qu'il en devient irritant.
Dans un éditorial, La Nación, visiblement peu convaincue par le travail bancal de la chambre d'accusation, souligne les carences du dossier que le journaliste analyse avec beaucoup plus de précision et de bien meilleurs arguments juridiques que son confrère de Página/12.

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La Nación et La Prensa mettent l'info à la une et relèguent dans leurs pages intérieures le traitement de la manifestation contre le gouvernement qui a paralysé le centre historique de Buenos Aires hier. Sans surprise, Página/12 fait exactement l'inverse. Clarín a mis les deux infos en une.

Pour en savoir plus :

mercredi 27 décembre 2017

Instructions à charge ? [Actu]

La photo en bas à gauche est celle d'un brise-glace qui reprend la mer
après plusieurs années en cale sèche pour des réparations sur avarie grave
Les marins ont rendu hommage à l'équipage disparu du ARA San Juan
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Le juge fédéral Claudio Bonadio a clos son dossier d'instruction contre Cristina Kirchner et une dizaine de ses ministres et responsables sans entendre l'ex-Secrétaire général d'Interpol, Ronald Noble, qui avait demandé à témoigner puisqu'il ne cesse de répéter depuis quatre ans que jamais, au grand jamais, le gouvernement argentin n'avait fait mine de retirer l'alerte rouge contre des fonctionnaires iraniens soupçonnés d'être les commanditaires de l'attentat contre l'AMIA en juillet 1994. Bonadio a estimé qu'il n'avait pas à entendre Noble, ce qui veut dire qu'il n'enquête qu'à charge, ce qui manque d'impartialité et ressemble aux autres procès qui sont intentés ailleurs en Amérique du Sud, contre d'anciens responsables politiques de gauche, passés dans l'opposition. C'est pour le moins déplaisant.

Cristina Kirchner avait fait appel de son inculpation mais la Cour a confirmé la mesure, tout en requalifiant les faits en simple entrave à la justice, au lieu du crime de haute trahison, dont Human Rights Watch avait écrit publiquement combien il était ridicule et partial et donnait de la justice argentine une image désastreuse.

La prochaine étape est donc l'audiencement du procès.


Même politique pour la une
La photo montre le départ en mission du brise-glace
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Dans l'autre volet de la même affaire, la mort violente du procureur Alberto Nisman, il y a quatre ans, le juge fédéral Ercolini a inculpé l'informaticien du magistrat décédé, Diego Lagomarsino, qui avait prêté son arme à son patron, à la demande de celui-ci, la veille de sa mort. Il est inculpé de complicité d'assassinat avec les gardes du corps du procureur, au comportement étrangement passif ce fameux dimanche d'été, au terme duquel on avait retrouvé le cadavre de Nisman, dans sa salle de bain, baignant dans son sang. L'inculpation de Lagomarsino se réalise en l'absence de preuves matérielles et d'aveux mettant en évidence la participation du jeune homme.

Página/12 a titré sur le déficit commercial impressionnant
L'ouverture du marché a fait monter les importations
et menace les industries nationales

Tout cela intervient alors que les Argentins sont en vacances, entre deux fêtes et au début de l'été. C'est assez troublant et c'est d'autant plus troublant que le Président Mauricio Macri avait dit en prenant ses fonctions le 10 décembre 2015 qu'il ne voulait pas de juges macristes. C'est pourtant ce qu'il a en ce moment. On le constate à l'accélération de procédures conduites d'une manière contestable, avec un droit de la défense peu respecté.

Pour en savoir plus :
sur le procès contre Cristina Kirchner :
lire l'article de La Prensa, qui reprend la défense que Cristina Kirchner a exposée ce matin au Sénat, dont la session n'est pas terminée
sur l'instruction Nisman :

jeudi 21 septembre 2017

Les nouvelles pistes de l'enquête Nisman [Actu]

La Nación la joue modeste : la photo de une est pour le Mexique.
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L'affaire Nisman, du nom de ce procureur retrouvé mort dans son appartement au soir d'un étrange dimanche d'été, le 18 janvier 2015, à la veille de sa comparution devant le Congrès où il devait exposer les raisons qu'il avait de vouloir poursuivre en justice la présidente Cristina Kirchner (alors en exercice), vient de changer de cours pour la seconde fois.
Il y a quelques mois, l'affaire, qui dépendait jusque-là de la justice de la Ville Autonome de Buenos Aires, est passée à la justice nationale, qui a confié à la gendarmerie la tâche de refaire toutes les expertises, dans des conditions difficiles puisque la scène de crime n'a pas été conservée (l'appartement a été reloué à d'autres occupants quelques mois après le drame).
Dans le dossier d'instruction confié à la procureure portègne, Viviana Fein, partie à la retraite depuis, les pistes suivies privilégiaient la piste du suicide, ce que la famille du défunt, sa mère et son ex-épouse, la mère de ses enfants (elle-même juge fédérale), contestait formellement.

D'après ces nouveaux examens, dont les résultats ont été rendus publics hier comme cela était annoncé depuis le début de la semaine, on aurait affaire à un assassinat : le magistrat aurait été drogué par deux personnes puis exécuté dans sa salle de bain par deux personnes qui auraient ensuite faire croire à un suicide et nettoyé les lieux avant de disparaître sans être vus (il s'avère que plusieurs caméras de surveillance de l'immeuble ne fonctionnaient pas ce soir-là et que les gardes du corps du juge ont gardé toute la journée une étrange inertie). Elisa Carrió, l'une des leaders de l'anti-kirchnerisme, ne cache pas ses convictions et ne s'embarrasse pas de conditionnel. Elle affirme tout de go qu'Alberto Nisman aurait été assassiné sur ordre de la présidente (il existe entre les deux femmes une formidable haine réciproque).

Página/12 détourne l'attention vers la grève des lycéens
qui protestent contre une réforme qui, à Buenos Aires, les obligera
à faire un stage en entreprise au cours de leur scolarité
L'affaire Nisman est traitée dans l'un des petits titres en bas

Aujourd'hui, Cristina Kirchner a choisi de faire la une de l'actualité en se prêtant à une nouvelle et retentissante interview sur une radio et avec un journaliste qui lui sont ouvertement favorables. Elle y accuse amplement le gouvernement en place de manipuler l'opinion publique pour imposer son modèle néo-libéral. Elle cherche ainsi à reprendre l'avantage (ou à ne pas perdre ses électeurs) alors que la campagne électorale bat son plein (renouvellement des chambres en octobre).

Comme on pouvait s'y attendre, la presse se partage en deux camps : la presse de droite (La Nación et Clarín) étalent les conclusions des experts dans tous les sens tandis que le titre de gauche, Página/12, critique autant qu'il est possible la gendarmerie, qui aurait agi sous pression politique. C'est d'ailleurs le discours permanent de ce quotidien sur cette institution depuis la disparition d'un militant de gauche, le 1er août dernier, alors que la gendarmerie tâchait d'inspecter un terrain patagonien que les Mapuches considèrent comme sacré.

De toute évidence, l'affaire Nisman est relancée. Elle restera une pierre de discorde entre la gauche (kirchneriste) et le reste du spectre politique et en termes de procédure pénale, elle va devenir ce qu'est en France l'affaire Grégory ou en Belgique l'affaire Dutroux, une enquête ratée, un scandale judiciaire et une source à fantasmes et à rumeurs de toutes sortes, appréciée de tous les complotistes.

Pour en savoir plus :
lire l'article secondaire de La Nación, qui confirme une série d'échanges téléphoniques entre membres des services spéciaux pendant et après la commission du meurtre
lire l'article de Clarín, qui avait déjà annoncé ces conclusions, comme un scoop, au début de cette semaine.

Ajout du 22 septembre 2017 :
lire cet article de Página/12 sur le lâchage du corps des médecins légistes par la Cour Suprême, auquel ce corps, qui appartient à la Police fédérale, est subordonné. Or ce sont des médecins légistes qui avaient établi les premières expertises dans l'affaire, alors instruite par la procureure Fein.
Si l'on rapproche la rapidité de ce lâchage avec la ténacité qu'a montrée la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, pour défendre la gendarmerie (qui est sous ses ordres), alors que cette institution est montrée du doigt dans la disparition de Santiago Maldonado au début du mois d'août, il y a de quoi se poser des questions quand on est dans l'opposition et en pleine campagne électorale.

vendredi 30 décembre 2016

La justice argentine revient sur la chose jugée [Actu]

Página/12 titre : de l'attentat contre la AMIA à l'attentat contre la Justice
au-dessus du portrait des trois juges formant la première Chambre pénale de la Cour de Cassation
En manchette, en haut, un titre secondaire concernant Milagro Sala (en photo)

Hier, la première chambre pénale de la Cour de Cassation fédérale a choisi de faire droit à la demande de la DAIA (association parapluie de toutes les associations représentatives de la communauté juive nationale) de rouvrir un dossier pourtant définitivement clos, puisque la cause avait déjà passé toutes les étapes de la procédure en étant à chaque fois rejetée pour défaut de fait répréhensible : l'imputation de Cristina Kirchner par feu le procureur Alberto Nisman pour entrave à la justice constituée par sa tentative de conclure un accord d'échanges de procédures judiciaires avec l'Iran, suspecté d'abriter les commanditaires de l'attentat à la voiture piégée contre la AMIA, le 18 juillet 1994 (85 morts et plus de 300 blessés).
Or cette négociation avec l'Iran, qui n'a jamais fait retiré les ordres de capture internationale transmis à Interpol contre les commanditaires potentiels, est restée sans effet puisque l'Iran n'a jamais ratifié aucun accord. En revanche, du côté argentin, le Congrès a examiné le projet d'accord et l'a ratifié, ce qui rend encore plus ubuesque une inculpation pénale de la chef d'Etat. Depuis l'accord ratifié a été déclaré inconstitutionnel par la Cour Suprême fédérale, ce qui en aucun cas ne peut constituer un motif d'inculpation contre qui que ce soit.

C'est un gros coup de tonnerre car il y a deux principes intangibles dans l'Etat de droit :
  • On ne juge pas deux fois les mêmes faits dès lors que tous les recours et délais légaux sont épuisés. ; on ne revient pas sur la chose jugée.
  • La loi n'est pas rétroactive. Les actes doivent être jugés à la lumière de la loi qui était en vigueur au moment où ils ont été commis. Or au moment de la négociation, il n'existait en droit argentin aucune possibilité de jugement par contumace en Argentine et pour juger les commanditaires, il fallait donc pouvoir aller les auditionner en Iran si l'Iran ne voulait pas les livrer (et l'Iran ne les a jamais extradés). La possibilité de juger par contumace a été proposée récemment au Congrès, au cours de cette première année du mandat de Mauricio Macri, sans doute pour remédier à cette difficulté...


La Nación réserve la photo de une à la nouvelle équipe des ministres de l'Economie
voir mon article sur le départ du ministre Prat-Gay
(le physique de Macron, mais les idées nettement plus à droite)
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Il y a fort à parier qu'il va y avoir du sport dans le monde judiciaire argentin dans les jours ou les semaines qui viennent, une fois passée le réveillon de la Saint Sylvestre, et peut-être quelques démissions de juges qui voudront protester (les juges qui démissionnent se reconvertissent ipso facto en avocat, donc leur démission n'a pas le poids qu'elle aurait dans un pays comme la France où la reconversion d'un magistrat prend beaucoup plus de temps).

Le tribunal a fait savoir tôt dans l'après-midi que les juges travaillaient à la rédaction de l'arrêt. On a donc compris à ce moment-là que la Cour de Cassation fédérale rouvrait l'affaire. Dans le cas contraire, elle n'aurait pas eu besoin de longues heures entre ce premier communiqué et la publication (tard hier heure de Paris) du jugement, qui fait 249 pages intégralement publiées sur le site Internet du Centre d'Information Judiciaire (CIJ). La Cour a logiquement décidé d'écarter du dossier les juges qui l'ont déjà eu à en connaître mais la presse prend cette décision comme une sanction, notamment contre le juge Daniel Rafecas, que la droite soupçonne d'être favorable à Cristina (ce qui ne saute pourtant pas aux yeux). En tout cas, dès l'annonce de la réactivation du dossier, le gouvernement n'a pas caché sa joie, ce qui vient au regard de la gauche renforcer le soupçon d'une justice aux ordres, qui changerait d'avis en fonction du gouvernement en place.

Même politique sur Clarín
La photo de une est réservée à un problème social à Buenos Aires
avec des rues à nouveau immondes dans la chaleur de l'été
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Dans la même semaine, Cristina Kirchner a été inculpée de corruption et ses biens ont été mis sous embargo à hauteur de 10.000 millions de pesos (1) (pour éviter leur aliénation et sa fuite), dans l'affaire Lázaro Báez, un promoteur auquel la famille Kirchner a été liée sur le plan économique et sa partisane, Milagro Sala, la dirigeante du mouvement social et révolutionnaire Tupac Amaru, a elle aussi été condamnée à trois ans de prison avec surpris et une forte amende de près de 4.000 $ ARG pour une première série de chefs d'inculpation par la justice provinciale de Jujuy (une condamnation qui couvre l'intégralité de ce qu'il reste à courir du mandat de l'actuel gouverneur).

C'est donc une cataracte d'affaires judiciaires qui tombe sur le camp kirchneriste, qui garde un rôle central dans l'opposition nationale.

Pour en savoir plus sur la réouverture de l'affaire Nisman-Kirchner
Je vous donne ici les liens vers les articles d'hier mais vous pouvez accéder aux journaux et voir sur leurs sites les éditions d'aujourd'hui. Elles sont tout aussi édifiantes.
lire l'article de Página/12 (la rédaction était scandalisée, comme on peut l'imaginer, elle l'est toujours aujourd'hui comme en témoigne la une du journal)
consulter le schéma synthétique que La Nación a publié hier pour représenter l'embrouillamini des allers et retours du dossier entre les différents niveaux de juridiction depuis près de trois ans
lire le communiqué du CIJ qui propose l'intégralité de l'arrêt en format pdf téléchargeable

Pour en savoir plus sur l'inculpation de Cristina Kirchner, qui tombe entre les deux fêtes de fin d'année (2) :
lire l'article de Clarín sur la cascade judiciaire qui tombe sur l'ancienne chef d'Etat (la rédaction se frotte les mains)
lire le communiqué du CIJ de mercredi dernier (avec l'intégralité de l'acte d'inculpation contre Cristina et quelques autres co-inculpés, dont plusieurs ministres)

Pour en savoir plus sur la condamnation de Milagro Sala, qui reste en prison préventive dans le cadre d'autres affaires :
lire l'article de Página/12 (qui la soutient sans l'ombre d'une hésitation)
lire l'article de Clarín aujourd'hui sur l'amende qui a été infligée en plus de la peine de prison avec sursis.



(1) Cela fait beaucoup d'argent pour quelqu'un qui ne se serait pas enrichi pendant ses mandats et ceux de son défunt mari...
(2) Il est tout à fait possible que ce soit volontaire, pour éviter l'organisation de trop grosses manifestations, notamment à Buenos Aires, vidée d'une partie de ses habitants de la classe moyenne partis en vacances, à la mer, à la montagne ou à la campagne)