lundi 6 juillet 2026

Barrio de Tango en mode canicule pour l’été [ici]

Un champ de blé mûr dans la province de Santa Cruz,
en Patagonie : les effets du changement climatique !


A Paris, les canicules se suivent et se ressemblent. Comme je le fais tous les jours depuis au moins 2007, je vais rester en veille quotidienne sur l’actualité culturelle, sociale, économique et politique argentine mais le rythme de mes articles sur ce blog va évoluer : il se calera désormais, jusqu’à la fin septembre, sur la météo pour que mon ordinateur ne participe à réchauffer mon domicile lorsque le soleil fait des siennes dehors.

Si quelque chose d’important se produit là-bas pendant une phase de canicule en France, je ferai comme j’ai fait avec la démission de Manuel Adorni : j’en rendrai compte avec quelques jours de décalage. Et en attendant que la météo redevienne plus clémente, une partie de mon temps sera consacrée à améliorer mon apprentissage de l’ukrainien (українська мова), comme certains de mes fidèles lecteurs ont sans doute déjà pu l’observer (une langue très intéressante, une culture à découvrir de zéro, une littérature riche, écrasée par l’ordre colonial russe pendant trois cents ans jusqu’en 1991, des traditions culinaires et gastronomiques à ne plus savoir où donner de la fourchette, une actualité tragique d’une cruelle guerre de décolonisation à contretemps, bref des enjeux qui sont similaires à ceux sur lesquels je me suis penchée depuis vingt ans à propos de l’Argentine et des pays voisins).

Le mate prêt à consommer sur fond de paysage
de la province productrice de Missiones (tout au nord du pays)

En Argentine, pour revenir à elle, c’est une vague de grand froid qui s’est abattue il y a quelques jours notamment sur Buenos Aires et sa région où il a neigé, entre autres à Buenos Aires et à Mar del Plata, ce qui est exceptionnel. A ma connaissance, c’est la troisième chute de neige sur la capitale fédérale depuis le début du 20e siècle (on n’a aucun témoignage de ce phénomène ni dans la période coloniale ni au cours du premier siècle d’indépendance). Cette neige parisienne qui se répète à Buenos Aires (1918, 2007 et 2026) et cette chaleur portègne récurrente à Paris nous disent assez bien que le climat est tout sens dessus-dessous puisque les situations extrêmes se font de plus en plus fréquentes. Il est donc urgent d’agir collectivement et politiquement,au niveau national et européen, au lieu d’attendre les bras croisés comme nous l’avons fait jusqu’ici.

L'Obélisque au centre de Buenos Aires, le 9 juillet 2007 :
la deuxième chute de neige connue sur la capitale argentine
(photo EFE)

Durant cet été qui nous surprend, protégez-vous. N’hésitez pas à fermer les volets si vous en avez et à placer sur vos vitres des couvertures de survie. C’est efficace. Si vous habitez la France des langues d’oïl comme moi, fermez les fenêtres le jour (dans le midi, vous savez tout ça depuis des générations). Ouvrez en grand la nuit lorsque les températures baissent en-dessous de la température qui règne dans votre logement et si vous aimez bricoler, installez un ventilateur plafonnier si vous en trouvez dans le commerce (en ce moment, cela ressemble à une mission impossible). Hydratez-vous. Evitez l’alcool. Préférez-lui l’eau gazeuse (l’effet confort est spectaculaire) et le maté si vous pouvez vous procurer un paquet d’une bonne yerba mate importée d’Amérique du sud (trois pays producteurs : l’Argentine, le Brésil et le Paraguay, la patrie des affreux footeux qui ne connaissent pas le fair-play) mais, attention, préparez votre mate à l’argentine, pas en trempant un sachet tout prêt dans de l’eau chaude (en tisant, c’est l’effet zéro garanti).

Le mate à l'eau chaude (75° C)
Par grosse chaleur, on peut préparer la yerba mate
avec un agrume pressé additionné ou non d'eau froide

Bon été à tous.

On se retrouve à la prochaine vague de fraîcheur sur la Ville-Lumière.

© Denise Anne Clavilier

jeudi 2 juillet 2026

Adorni s’en va, le scandale reste et c’est de pire en pire chaque jour [Actu]

Le gros titre a à peine besoin d'une traduction.
C'est comme en français : Ado, c'est la fin.
A ceci près, que finado, en espagnol portègne,
signifie : "mort"
Une du 28 juin 2026.
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Samedi dernier, le 27 juin, Manuel Adorni a fini par démissionner, poussé vers la sortie -à leur corps défendant- par le président Javier Milei et sa sœur, qui ne pouvaient plus résister aux exigences qui venaient de toutes parts.

Il a été remplacé depuis par Diego Santilli, un ancien macriste, qui finit par là même de trahir son propre camp, ce que Mauricio Macri, qui rêverait d’être une alternative de droite à Milei, a dû avaler comme une couleuvre de plus. Santilli était jusqu’à présent ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire qu’il s’occupait des infrastructures et des parcs nationaux, la sécurité du territoire et le maintien de l’ordre étant de la compétence du ministre de la Sécurité. Santilli cumulera les deux maroquins : l’Intérieur et la direction du gouvernement. C’est dire combien la sortie de Manuel Adorni est improvisée.

La Une de lundi dernier, le 29 juin 2026
Le gros titre, qui se passe de traduction,
parodie la formule chrétienne pour désigner la Trinité :
El Padre, el Hijo y el Espiritu Santo
(le Père, le Fils et le Saint-Esprit)
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L’ancien Premier ministre avait à peine quitté ses bureaux de la Casa Rosada que la justice ouvrait une nouvelle branche de l’instruction pour corruption contre lui. Dans la presse, circulait déjà une anecdote supplémentaire : Adorni aurait utilisé les cartes d’une ou de plusieurs de ses collaborateurs au sein du gouvernement pour faire des achats. Et devinez quoi ! C’est vrai.

Dans cette série de révélations, on a ainsi appris que lorsqu’il était au gouvernement, Adorni dépensait de 4 à 6 millions de pesos par mois, avec sa propre carte de crédit, alors que son indemnité de fonction mensuelle s’élevait à 3,5 millions. En deux ans et demi de présence dans les instances gouvernementales, il a dépensé un total de 139 millions de dollars. D’où sort tout cet argent sinon de rentrées clandestines et donc illégales ?

"Adorni est partout", dit le gros titre du 30 juin 2026
La photo est celle de Plaza de la República
et du célèbre Obélisque, installé il y a près de 100 ans
Les photos de Adorni reprennent les panneaux publicitaires
géants et lumineux qui défigurent la place
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On a aussi compris qu’il avait fait pression sur l’artisan qui lui avait arrangé sa villa avec une jolie piscine à cascade dans un quartier privé non loin de Buenos Aires. D’après le message qu’il a laissé à cet homme sur sa boîte vocale, ce ne serait pas le premier témoin auquel l’ancien ministre aurait offert son appui contre un silence complice de son interlocuteur.

On a enfin appris, dans le cadre de l’instruction, que l’une des secrétaires qu’il avait à son cabinet comme porte-parole du gouvernement avait reconnu au cours de son audition qu’elle avait fait des achats avec sa carte personnelle pour le compte de son supérieur qui la remboursait en espèces. Elle avait ainsi acheté pour lui de la literie, du linge de maison et de l’électroménager pour 8 millions de pesos.

La Une d'aujourd'hui
Là encore, la traduction est inutile
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Et ça continue comme ça tous les jours, au point que l’ancien Premier ministre a aussi dû démissionner de son fauteuil au sein du conseil d’administration de la compagnie pétrolière nationale YPF, laquelle n’a pas encore été privatisée mais est menacée de l’être à nouveau, comme sous le mandat de Carlos Menem, qui a conduit l’Argentine à la catastrophe de 2001 (une faillite complète du système financier dans tout le pays).

Les Unes de Página/12 de ces derniers jours racontent, avec leur humour habituel, cette succession de faits tous plus indécents les uns que les autres.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

dans l’ordre chronologique
lire l’article de Página/12 du 28 juin sur la sortie du Premier ministre
lire l’article de Clarín d’hier sur ses achats exorbitants avec sa carte de crédit
lire l’article de La Nación d’hier sur les déclarations de sa secrétaire pendant son audition
lire l’article de Página/12 aujourd’hui sur le fastueux train de vie de l’ex-Premier ministre
lire l’article de La Prensa aujourd’hui sur les propos de la secrétaire

mercredi 1 juillet 2026

Triste mois de juillet : Daniel Melingo n’est plus – Article n° 7900 [Actu]

Manu cruel : main cruelle, dit le titre
C'est aussi celui d'un célèbre tango
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C’est la triste nouvelle qui m’a cueillie au réveil dans les premiers rais de lumière filtrant à travers la fenêtre ouverte pour un peu de fraîcheur post-caniculaire : hier, l’un de ses enfants a trouvé Daniel Melingo inanimé, chez lui, dans un quartier ordinaire de Buenos Aires, alors qu’il luttait contre une pathologie pulmonaire sans remède (il était en soins palliatifs à domicile), ce qui ne l’empêchait nullement de bâtir de nouveaux projets musicaux, qu’il ne réalisera pas. Le rocko-tanguero à la voix cassée par les intoxications de sa jeunesse était déjà mort. Il n’avait que 68 ans.

Ce qui m’a frappée à la lecture des journaux en ce petit matin parisien, c’est l’abondance des articles dans la presse argentine. J’avoue ma surprise car l’artiste était aimé et apprécié par une partie du public mais ouvertement détesté, voire méprisé, par une autre, qui allait jusqu’à lui dénier tout talent.

Daniel Melingo en mai 1983, jouant au sein des Abuelos de la Nada

Or du talent, Melingo en avait et, pour autant que je puisse en juger, il en avait à revendre. Le timbre même de sa voix brisée, il s’en servait pour susciter l’émotion, au moins aux oreilles des auditeurs sensibles à cette esthétique décapante. Or il faut croire que ces auditeurs sensibles sont beaucoup plus nombreux que ce que j’aurais imaginé car aujourd’hui, ce n’est pas seulement Página/12 qui publie plusieurs articles sur Melingo. C’est aussi Clarín (si, si) et La Nación !

Issu d’une famille d’origine grecque, Daniel Melingo avait commencé la musique par des études classiques au conservatoire, où il s’est formé, d’une manière très rigoureuse, à la musicologie et à la clarinette. Baigné dès sa naissance dans l’univers sonore et esthétique du tango, déjà bousculé par la révolution introduite par Astor Piazzolla (en 1955) et bientôt par Piazzolla associé au poète Horacio Ferrer (en 1968), Melingo, passionné par la musique de Aníbal Troilo, le maître des deux précités, avait renoncé assez tôt au bandonéon, l’instrument fétiche des deux compositeurs, eux-mêmes maître et disciple : on lui en avait bien offert un mais il ne parvenait pas à en tirer le son auquel il aspirait. Il était donc allé chez un brocanteur l’échanger pour autre chose et cette autre chose fut une clarinette, qui changea le cours de son destin musical.

Une de ses dernières photos
dans un café typique de Buenos Aires

Très vite, Melingo bascule du côté du rock, avec une bande de copains musiciens comme lui. Ils forment le groupe Los Abuelos de la Nada (les grands-pères du néant – en fait, il s’agit d’un jeu de mot avec le patronyme d’un des musiciens, Abuelo). Le groupe a laissé sa trace dans l’histoire du rock argentin et hispano-américain. On est alors dans les années 1980. Melingo se laisse happer par les paradis artificiels, le fléau du rock depuis les années 1960. Il boit et se drogue et cela finira par se voir dans son corps et par s’entendre dans sa voix qui s’éraille. Arrivé à la moitié de la décennie, qui vit revenir la démocratie et l’État de droit en Argentine, Melingo la quitte et s’en va vivre en Espagne, alors que la Péninsule découvre la démocratie et intègre le Marché Commun. C’est le temps d’autres rencontres musicales qui viennent nourrir son expérience artistique et son répertoire.

Melingo fait encore partie d’un autre groupe de rock avant de retrouver son berceau, le tango, mais ce sera un tango à sa façon, rude, rugueux, asocial, fantasque, définitivement en-dehors des clous, tant dans la manière de le chanter que dans le contenu du répertoire. Il se lie d’amitié avec Edmundo Rivero et l’inspiration qu’il a puisée dans l’observation du grand chanteur s’est ressentie jusqu’à ce jour. Il fait aussi la connaissance du poète Luis Alposta (à qui j’envoie toute mon amitié en ce jour de deuil). Melingo met en musique ses textes caustiques et théâtraux aux chutes ciselées et spectaculaires. De son côté aussi, lui-même écrit une partie du répertoire qu’il enregistre.

L'adieu d'un ami musicien
"C'est pas possible, l'ami
T'es parti sans prévenir !
Il nous manque le clip vidéo
Bon voyage jusqu'au ciel, Dani"

Daniel Melingo nous laisse de nombreux disques au contenu décalé comme il l’était lui-même, dont un Tango Rebetiko, où il avait marié la tradition portègne dans laquelle il avait grandi et celle de la Grèce dont provenaient ses ancêtres. Les articles en ligne de Página/12, Clarín et La Nación intègrent de nombreuses archives sonores et filmées de ses spectacles et de ses albums.

Le message du grand rocker qu'est Fito Paéz

Au lendemain d’une disparition qui semble tous les avoir surpris, ses amis musiciens lui rendent hommage avec des textes ou des images aussi poignants les uns que les autres. Pour contesté qu’il ait pu être, c’est bien un grand du tango et de la musique populaire urbaine qui vient de nous quitter.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article principal de Página/12
lire le billet d’opinion paru dans ce journal, intitulé Daniel Melingo, l’alchimiste (il y avait en effet de cela chez ce musicien difficile à classer)
lire l’article de Página/12 sur les réactions du monde musical à cette disparition
lire la nécrologie unique de La Prensa, pour un artiste très éloigné du monde esthétique passéiste apprécié généralement par cette rédaction réactionnaire (je n’en reviens pas que La Prensa en parle !)
lire l’article principal de Clarín
lire la dernière interview que Melingo avait accordée à ce quotidien et qui qui aurait dû paraître dans quelques jours : contraint et forcé par le journaliste, il y commente, à reculons et sur la défensive, son amitié et son partenariat musical avec un musicien qui a été condamné pour meurtre et qu’il refuse de condamner et de rejeter : « je ne suis pas juge », dit-il (nous avons eu ce même genre de polémique au sujet de Bertrand Cantat)
lire l’analyse musico-politique de ce que nous laisse le chanteur et le compositeur, dans le même quotidien
lire l’article principal de La Nación
lire le splendide article de fond de La Nación sur le legs musical laissé par Melingo (et quelle mise en page, en prime)
lire l’article de La Nación sur les réactions dans le monde musical
Il existe encore un quatrième article du même quotidien mais ce n’est pas le plus riche.

vendredi 19 juin 2026

L’ancien maillot de la sélection pour défendre le travail des Argentins [Actu]

Capture d'écran sur Youtube/CGT Argentina


Inspirée par l’entrée en fanfare de l’équipe argentine de foot à la Coupe du monde il y a quelques jours, la CGT, le principal syndicat d’Argentine, a publié un petit clip pour démontrer que la ferveur autour du maillot national, ferveur qui dure toute l’année tous les ans, pourrait permettre de sauvegarder l’emploi en Argentine dans l’industrie textile, l’emballage, la distribution et le commerce alors qu’aujourd’hui, l’ouverture des frontières dérégulée aboutit au résultat inverse : les Argentins achètent désormais leur maillot sur Amazon et il est made in China.

Pourtant le maillot qu’a porté Diego Maradona était fabriqué en Argentine depuis le tissage du coton jusqu’à la distribution dans les points de vente répartis sur tout le territoire national, des points de vente innombrables et accessibles à tout le monde à une distance très raisonnable de chez soi, même à la campagne.

"Industria Argentina" en Argentine correspond à l'équivaleut
français : Produit/Fabriqué en France
peu importe le secteur : artisanat, manufacture, industrie
Cela est valable dans l'alimentation aussi...

Le syndicat a mis en ligne sa vidéo sur sa chaîne Youtube. Página/12 et La Nación en parlent à leurs lecteurs ce matin. A noter que, une fois n’est pas coutume sur cette thématique, l’article de La Nación est plus intéressant et plus long que celui de Página/12 qui semble se contenter de reprendre à peu près tel quel le communiqué de la CGT tandis que le quotidien libéral, de droite, prend la peine de publier sa propre analyse du phénomène.

Le message de Jorge Pino Sola, l'un des membres du
triumvirat à la tête de la CGT :
Prenons soin de ce qui nous appartient
Il est encore temps
Prenons soin du travail argentin
Confédération Générale du Travail

Pour rappel : dans tous les secteurs, la production industrielle et manufacturière s’est effondrée en Argentine depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei (10 décembre 2023), à cause de la dérégulation brutale qu’il a instaurée sans aucune concertation avec les acteurs économiques dans tous les domaines. Des PME mettent donc la clé sous la porte tous les jours. Des Argentins se retrouvent au chômage ou basculent dans le travail au noir tous les jours. Dans les enseignes de la petite et de la grande distribution, la consommation baisse tous les jours et on le constate dans les chiffres tous les mois. Le tissu économique du pays se déchire un peu plus tous les jours, principalement au profit de grands empires chinois (pour la production) et états-uniens (pour la distribution) tandis que Milei s’acharne contre toutes les évidence à vanter de façon obscène sa propre politique et à promettre, comme Hoover dans les années 1930, que « la prospérité est au coin de la rue ».

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lundi 15 juin 2026

Adieu, Taty : les droits de l’Homme en deuil [Actu]

"Maintenant et pour toujours", dit le gros titre
sur cette photo récente de la disparue
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Fille d’un militaire qui fit carrière dans la cavalerie et se retira avec le grade de lieutenant-colonel, Lidia Estela Mercedes Miy Uranga, dite Taty, était née le 28 juin 1930. Elle vient de nous quitter à l’âge de 95 ans dans son sommeil, entourée des deux enfants qu’il lui restait, sa fille et l’un de ses deux fils, à l’Hôpital Italien, où elle avait été admise il y a trois semaines.

Taty Almeida était tout à la fois ce qu’on appelle en français familier « une sacrée bonne femme » (on ne la lui faisait pas !) et une adorable minuscule vieille dame qui vous donnait envie de la serrer dans vos bras... Jusqu’à son dernier jour, elle est restée une militante active des Droits de l’Homme, une résistante dans l’âme. Elle était la présidente de l’association Madres de Plaza de Mayo Línea Fundadora, celle des deux associations issues du mouvement des Mères [de disparus] de 1976 qui est inclusive, tolérante et sans option partisane autre que celle de la démocratie et de l’État de droit, même si Taty Almeida s’est montrée aux côtés de Cristina Kirchner, surtout à partir du moment où l’ancienne présidente a été en but à des manœuvres judiciaires et médiatiques déloyales destinées à la faire condamner coûte que coûte pour l’écarter des processus électoraux (où elle a toujours gardé des chances d’être élue).

Taty Almeida avait rejoint le mouvement des Mères de la Place de Mai parce qu’elle recherchait son fils qui est toujours porté disparu à ce jour. Elle avait bien entendu compris depuis longtemps qu’il était mort et elle n’aura hélas jamais pu le porter en terre.

Elevée dans une famille militaire, elle-même mariée avec un officier, dont elle a divorcé avant le coup d’État en 1970, elle était politiquement opposée au péronisme et cela n’a pas suffi à épargner sa famille sous le régime dictatorial de la Junte militaire de 1976-1983, dont la plupart des victimes appartenaient au vaste mouvement du péronisme, lequel se développe sous des formes multiples, qui va de la gauche révolutionnaire à la droite autoritaire en passant par la gauche de gouvernement dans le cadre démocratique (pour les effectifs les plus nombreux).

De profession, Taty Almeida (du nom de son mari et donc de ses enfants) était enseignante (comme l’était d’ailleurs aussi Estela de Carlotto, présidente de Abuelas de Plaza de Mayo). Son fils disparu, Alejandro, avait commencé sa vie professionnelle comme journaliste à la défunte agence de presse nationale Télam puis en 1974, il était entré à l’institut national de météorologie (que Milei est en train de détruire) tout en faisant parallèlement des études de médecine. Sans rien dire à sa mère, qu’il savait opposée à cette option, Alejandro Almeida avait rejoint un groupe révolutionnaire péroniste qui n’hésitait pas à utiliser la violence contre la dictature et, un jour, il a disparu le 17 juin 1974, neuf mois avant le coup d’État de Videla et consorts, sans doute victime de la Triple A, l’association argentine anti-communiste fondée par le couple Perón, Juan et Isabel qui lui succéda après le décès de son mari. Taty Almeida a frappé à toutes les portes des militaires qu’elle connaissait par son parcours familial et personnel. En vain. En 1976, elle s’est fait violence pour se rapprocher de l’association Madres de Plaza de Mayo qui l’a accueillie avec une empathie et une sororité qu’elle n’avait pas imaginées. Elle a alors connu une sorte de conversion politique. Abandonnant ses préjugés idéologiques, elle a rejoint la lutte pour les droits de l’Homme au sein de cette association alors unitaire.

En Argentine, le mot « gorila » (gorille en français) désigne les anti-péronistes. Avec un sourire, elle aimait dire d’elle-même qu’elle était une « gorille épilée » (ou rasée). Après la répression militaire, en 1983, l’horizon démocratique lui avait redonné de l’espoir jusqu’à l’élection de Javier Milei, qui porte en lui, avec ses alliés, la volonté de réhabiliter la Junte et son régime de répression sanglante.

En avril dernier, devant ses enfants survivants et ses petits-enfants, la UBA (Universidad de Buenos Aires) l’avait faite Docteure honoris causa, ce qui l’avait émue aux larmes. Taty Almeida avait pris part aux célébrations du cinquantenaire du coup d’État de 1976 organisées par Página/12 et, dans ce cadre, en décembre dernier, elle avait accordé une interview au quotidien qui la republie aujourd’hui sur son site Internet (ici en vidéo).

Samedi, elle semblait aller mieux. Elle s’était même maquillée pour une séance de photo. La veille de sa mort, elle avait téléphoné à Página/12, comme elle le faisait très fréquemment, pour signaler une activité à venir des militants des droits de l’Homme. Pourtant hier matin, ses enfants ont pu constater qu’elle allait vraiment très mal. Elle s’est éteinte hier soir à 19h30.

Taty Almeida sera veillée aujourd’hui, de 14h à minuit puis demain de 8h à midi, à la Fédération des Ouvriers et Salariés Téléphoniques de la République Argentine (FOETRA), dans le quartier central de Balvanera, à Buenos Aires.

La famille a demandé qu’il n’y ait pas de fleurs. Un seul hommage est recevable : un don à Madres de Plaza de Mayo Línea Fundadora pour que celles-ci continuent la lutte dans le contexte très hostile développé par les actuels pouvoirs publics tant au niveau fédéral qu’à celui de la Ville autonome de Buenos Aires.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

jeudi 11 juin 2026

La Feria Francesa revient mais à Recoleta cette fois [à l’affiche]

Au menu : une soupe à l'oignon, un éclair, des macarons,
un croissant, un camenbert, une fourme d'Ambert,
deux baguettes, une Tout Eiffel et ce mot si exotique :
Boulangerie
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Une fois par mois, l’association des artisans des métiers de bouche de tradition française qui exercent leur métier à Buenos Aires ou dans sa proche banlieue, Lucullus, organise un marché festif sur un week-end entier pour initier les Portègnes aux secrets gastronomiques de notre pays : ateliers, masterclass, dégustation, repas et bien entendu vente des spécialités en boulangerie, pâtisserie, confiserie, charcuterie, fromages, vins et cuisine.

Le week-end prochain, le 13 et 14 juin 2026, c’est dans le quartier de Recoleta, sur Plaza Uruguay que les gourmands et les gourmets retrouveront leurs producteurs habituels, avec la bénédiction de l’ambassade de France.

Des croissants façon Patrouille de France au-dessus des Champs-Elysée

On attend une trentaine d’exposants dans les allées de ce marché festif. L’entrée est bien entendu libre et gratuite et si jamais il devait pleuvoir, la manifestation serait annulée et reportée au week-end suivant.

A gros appétit, salut !

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

Adorni : une déclaration de patrimoine façon Potemkine [Actu]

"Adorni a présenté sa déclaration et admis
qu'il avait des économies au noir à hauteur de 506.000 dollars",
dit le gros titre
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Manuel Adorni, le Premier ministre impliqué dans de nombreux scandales de corruption et d’enrichissement personnel, vient enfin, après plusieurs mois, de publier une déclaration de patrimoine corrigée et qui ne tient pas debout.

Elle tient si peu debout que l’homme a dû expliquer que son épouse et lui avaient fait des économies au noir avant son entrée en fonction au gouvernement afin de justifier le patrimoine immobilier très impressionnant dont la presse a révélé l’existence qui ne figurait pas sur la déclaration déposée lors de la prise de fonction. Il a aussi fait valoir qu’il avait eu recours à la loi d’amnistie fiscale qui permettait aux contribuables de déclarer des revenus ou des biens qu’ils avaient jusque là « oubliés » (les gens étourdis, ça existe).

"Adorni affirme qu'il a caché des économies
au noir dans ses déclarations de patrimoine",
dit le gros titre
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Dans les journaux, personne ne croit à ses explications alambiquées et indignes. Dans les conférences de rédaction, il y a dû y avoir quelques accès de fou rire, on le sent dans les articles.

Bref, Adorni se fiche du monde comme d’habitude !

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12
lire l’entrefilet de La Prensa
lire l’article de Clarín
lire l’article de Clarín sur les persiflages de la vice-présidente qui ne croit pas un mot des déclarations du ministre
lire l’article de La Nación

"Un mensonge mondial", dit le gros titre
par allusion à l'ouverture de la Coupe du Monde
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Ajout du 12 juin 2026 :
lire cet article de Página/12 qui analyse une incohérence qui aura échappé aux conseillers de Adorni, à moins qu’ils n’aient pas pu l’éviter
lire cet article de Clarín sur la réaction critique de Patricia Bullrich, qui n’est plus à un lâchage près
lire cet article de La Nación sur la réaction de la justice devant les invraisemblances de la nouvelle déclaration de patrimoine
lire cet article de La Nación sur la condamnation de Manuel Adorni par Esteban Bullrich (sans lien avec la précédente), homme politique de droite plutôt dur, maintenant retiré à cause d’une maladie dégénérative du système nerveux et dont la dignité dans la maladie lui vaut le respect de tous : « C’est un corrompu. Un point, c’est tout. »

Provocation de Milei et Cie : des militaires en armes dans un musée de l’ex-ESMA [Actu]


Hier, pour marquer le jour de l’Affirmation du Droit de l’Argentine sur les îles Malouines, sous autorité britannique depuis le coup de force de la Royal Navy en janvier 1833, le gouvernement argentin s’est autorisé une provocation contre les associations des droits de l’Homme qui, depuis des années, ont installé leurs centres culturels respectifs, tous consacrés à la mémoire des victimes de la dernière dictature militaire, sur l’ancien campus de l’École supérieure de mécanique de la Marine (ESMA en espagnol).

Sur ce terrain de l’ex-ESMA, où se trouve aussi un musée consacré aux Malouines, une poignée de soldats en tenue de combat et lourdement armé a garé deux véhicules militaires sur le parking avant de pénétrer dans le musée alors qu’aucun militaire armé n’est autorisé à fouler le sol de ce complexe culturel, placé d’ailleurs sous le parrainage de l’UNESCO, à l’exception de la garde d’honneur des Grenadiers à cheval, le seul régiment qui s’est tenu à l’écart des pratiques criminelles de la Junte puisque ce corps historique, fondé par le général San Martín pour garantir l’indépendance du pays et dissous en 1826, a été reconstitué en 1903 comme escorte présidentielle et symbole d’unité de la nation afin d’assurer la sécurité des personnalités et des établissements nationaux, dont ce musée fait partie.

Cette intrusion, peu discrète qui plus est, constitue une violation délibérée des règles établies par la démocratie et une provocation destinée à imposer par le fait accompli le négationnisme de ce gouvernement nostalgique de la Junte au détriment du travail de mémoire opéré par les associations et les historiens depuis le retour à la démocratie, le 10 décembre 1983. Le symbole est très lourd. Ni les soldats ni les véhicules militaires n’ont pas le droit d’entrer dans cette enceinte consacrée à la mémoire de toutes les victimes de la répression de la dictature puisque la Marine avait installé là un centre de détention, de torture et d’exécution extrajudiciaire qui a été actif de 1976 à 1983. La règle est d’autant plus ferme que la ex-ESMA se situe à proximité des deux régiments historiques du pays, la caserne du premier régiment d’infanterie dit des Patricios (1807), lequel a combattu les Britanniques aux Malouines, et le quartier des Grenadiers à cheval dit du Général José de San Martín (1812). Pour autant que j’arrive à voir l’écusson sur les portières des véhicules, ces soldats n’appartiennent à aucun de ces deux corps.

Tout cela est d’autant plus choquant que Javier Milei se contrefiche royalement de la souveraineté de son pays sur l’archipel qu’il s’est montré prêt à marchander avec la Grande-Bretagne jusqu’à la victoire de l’actuelle majorité travailliste qu’il hait et méprise de toutes ses forces et à laquelle il tourne le dos. En revanche, si jamais le Royaume-Uni devait passer sous la coupe de Reform UK et de Nigel Farage, la revendication constitutionnelle de l’Argentine sur les Malouines aurait du souci à se faire !

Contre cette mise en scène odieuse, Abuelas de Plaza de Mayo a publié un communiqué dans lequel l’association tient à honorer la mémoire de tous les disparus sous la dictature, celle des opposants mais aussi celle des pioupious du contingent tués pendant la guerre des Malouines en avril 1982.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12, le seul quotidien à rapporter l’incident
lire le communiqué de Abuelas

Ajout du 12 juin 2026 :

La justice se saisit de l’incident pour acte illégal de la part du ministère de la Défense.
A ce sujet, lire l’article de Página/12