.jpg) |
Le sabre et sa gaine au Museo Histórico Nacional avec une reproduction du drapeau de l'Armée des Andes (1817) Cliquez sur l'image pour une haute résolution |
Le Sable Corvo (le sabre courbe)
du général José de San Martín (1778-1850) a été légué au
peuple argentin en 1897 par Manuela Rosas de Terrero, la fille de
Juan Manuel de Rosas, qui était gouverneur de Buenos Aires à la
mort du général en 1850, raison pour laquelle celui-ci avait
disposé dans son testament que cette arme emblématique des luttes
pour l’indépendance devait lui revenir.
Alfredo Carranza, fondateur du
Museo Histórico Nacional (MHN) à Buenos Aires, avait personnellement
sollicité ce legs de Manuela Rosas et de son époux, seul le mari
étant habilité à l’époque à gérer le patrimoine d’une femme
mariée. Manuelita, comme elle reste nommée dans le souvenir
populaire en Argentine, avait accédé à cette demande alors qu’elle
touchait à la fin de sa vie (elle est décédée l’année suivante
dans son exil en Angleterre).
Au 20e siècle, à la
suite de deux vols successifs à deux ans de distance et au regard de
l’organisation architecturale du musée, qui, dans les années
1960, ne permettait guère d’assurer à ce trésor national la
sécurité qui lui convenait, il avait été décidé par un
gouvernement dictatorial et anticonstitutionnel de confier l’arme à
la garde du Régiment des Grenadiers à Cheval (RGC), fondé par
San Martín le 16 mars 1812 et, à ce titre, dépositaire de la
mémoire du héros, sans descendance depuis 1924. Or Manuelita Rosas
avait précisément légué le sabre au Museo Histórico Nacional
(MHN), en précisant, sous la signature de son mari et au nom
d’elle-même et de leurs enfants, que l’objet (« ese
monumento de gloria ») était offert à « la Nación
Argentina ».
C’est la raison pour laquelle
en 2015, la présidente Cristina de Kirchner, qui comme tout
péroniste qui se respecte vénère la mémoire et l’héritage de
Rosas (que la droite hait, méprise et vomit de toutes ses forces),
avait décidé la réinstallation de ce sabre au Museo Histórico
Nacional où l’attendait une splendide salle toute neuve, conçue
pour lui, à sa mesure, où il est depuis admirablement mis en valeur
et en sécurité, avec la présence constante d’une garde d’honneur
de deux grenadiers à cheval, un homme et une femme, de chaque côté
d’une magnifique vitrine.
.jpg)
A l’époque, je me souviens que
j’avais assisté en direct à ce transfert solennel grâce à la
chaîne You Tube de la télévision publique argentine. Ce
déménagement ne m’avait alors inspiré qu’une montagne de
doutes parce que mes visites au MHN m’avaient laissé le souvenir
d’un musée poussiéreux et horriblement mal conçu alors que le
reliquaire inséré dans le mur, à gauche, dans le vaste hall
d’entrée de la caserne du RGC, m’avait parfaitement permis à
chacune de mes visites de l’admirer, certes d’un seul côté (ce
qui était fréquent dans la muséologie au début des années 2010).
En compagnie de la conservatrice du musée du régiment, j’avais
même pu m’en approcher, avec respect, sous l’œil vigilant de
deux sentinelles présentes en permanence.
Or depuis 2015, le MHN a continué
de se remodeler avec, qui plus est, une vraie intelligence
muséographique qui lui permet ces dernières années de réunir dans
la même exposition permanente et des salles dédiées trois
souvenirs emblématiques de la période de l’Indépendance :
un somptueux joyau en argent offert au général Manuel Belgrano
(1770-1820) lors de sa campagne dans l’actuelle Bolivie et aussitôt
légué par lui à ce qui était en train de devenir la nation
argentine, ce sabre de San Martín ainsi que l’original du
daguerréotype pour lequel le même San Martín avait posé,
probablement à la demande de sa fille, à l’occasion de ses
soixante-dix ans, à Paris, peut-être le 25 février 1848, avant que
la Révolution de Février ne le pousse à quitter la capitale pour
Boulogne-sur-Mer où il espérait protéger sa famille de la violence
parisienne et où il est finalement décédé le 17 août 1850.
Le MHN présente cet avantage
supplémentaire sur la caserne de Palermo qu’il est normalement
ouvert au public tandis que la caserne, surtout celle du RGC, reste
une enceinte militaire. On n’y entre pas comme dans un musée. Il
faut prendre rendez-vous et montrer ses papiers d’identité à la
police militaire dans la guérite qui se trouve à l’imposante
grille d’entrée, au pied du grand escalier qui caractérise le
bâtiment (comme il faut le faire à Paris pour visiter le musée
homologue, celui de la Garde républicaine, au quartier des
Célestins). Toute cette procédure fait que ce musée militaire est
essentiellement accessible aux écoles, aux historiens (pas très
nombreux) et aux associations. Et encore ! Pas toutes, parce que
peu de gens connaissent l’existence de ce musée et encore moins
les procédures à suivre pour le visiter. Sans compter les mauvais
souvenirs de la Dictature militaire de 1976-1983 qui s’attachent
aux casernes situées dans ce quartier de Buenos Aires et qui font
qu’encore aujourd’hui, cinquante ans après le coup d’État, il
y a encore des gens qui ne veulent pas y mettre les pieds et cela se
comprend.
Or, Javier Mileí a choisi la date
d’aujourd’hui, l’anniversaire de la victoire de San Lorenzo,
seul engagement de San Martín sur l’actuel territoire
argentin, le 3 février 1813, un combat qui est à l’Argentine ce
que Valmy est à la France, Mileí donc a choisi ce jour pour publier
au Journal officiel un de ses maudits décrets : aujourd’hui,
il ordonne la réinstallation du sabre à la caserne du Régiment des
Grenadiers à Cheval, avec des arguments débiles et qui n’appellent
que le mépris puisqu’il ose prétendre que l’objet y serait plus
en sécurité que dans le musée en prenant l’exemple des deux vols
des années 60, comme si le MHN n’avait pas évolué depuis
(d’autant que si le musée n’est pas sûr, c’est sa faute ;
c’est à lui et à son gouvernement d’incapables qu’il incombe
de mettre les moyens pour qu’il le soit !).
Sous une forme déguisée, cet
apprenti dictateur vient donc de privatiser à nouveau une pièce
symbolique du patrimoine historique argentin. C’est dégueulasse,
comme d’habitude !
En apprenant que son musée
perdait la plus prestigieuse pièce de sa collection, et pour quelles
raisons encore, la directrice du musée a donné sa démission. Elle
avait pourtant été nommée par Mileí. Son prédécesseur, le très
bon historien Gabriel Di Meglio, avait quant à lui été révoqué
du jour au lendemain en mai 2024 pour avoir refusé de sortir le
sabre de San Martín de sa vitrine à la demande du président
qui voulait faire joujou avec lors de la fête nationale, le 25 mai,
date anniversaire de la Révolution de 1810 qui avait mis fin au
régime colonial. Il semblerait que Mileí reviendrait à son caprice
premier : il est en effet prévu que le transfert se fasse le 7
février dans l’hélicoptère qui l’emportera jusqu’à San
Lorenzo, à côté de Rosario, où il remettra lui-même l’arme au
détachement du régiment stationné sur l’ancien champ de
bataille, pour un anniversaire célébré hors date.
Les descendants de Manuelita
Rosas ne sont pas en reste : ils ont présenté aujourd’hui
une demande en référé devant la justice argentine pour empêcher
ce déplacement contraire aux dispositions légataires des époux
Terrero-Rosas, leurs aïeux.
© Denise Anne Clavilier
Pour aller plus loin :
lire l’article
de Clarín, qui ne
consacre pas moins de 4 articles à cette affaire sur son site
Internet