vendredi 15 mai 2026

Vandalisme judiciaire au cœur de Buenos Aires [Actu]

Le projet remis sur les rails
En blanc, au centre, le temple
En gris, à gauche, l'immeuble
En rouge, à gauche, le toit de Santa Catalina
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Un tribunal administratif de Buenos Aires vient de faire droit aux mormons qui veulent édifier sur une friche urbaine qu’ils ont achetée, en plein cœur de Buenos Aires, un gigantesque temple au détriment du cadre d’un des rares témoins de l’histoire pré-indépendance, qui est aussi l’un des vestiges exceptionnels de l’architecture coloniale : l’ensemble monastique Santa Catalina, premier monastère féminin institué à Buenos Aires au tout début du 18e siècle. Pour que les sœurs puissent vivre tranquillement et s’adonner sereinement à la contemplation qui était leur vocation, ce tout premier monastère féminin avait été installé à dessein tout au nord de la ville, hors du bâti urbain qui l’a depuis largement rattrapé et dépassé.

La jolie petite église baroque, à la façade blanche, est devenue une paroisse et les bâtiments monacaux, avec le cloître et son très paisible et très joli jardin, ont été transformés en centre pastoral diocésain. Il y règne une paix extraordinaire au milieu de toute l’agitation de la mégapole. On y entend à peine le bruit de la ville.

La Prensa s'indigne en Une
L'éditorial est annoncé en bas à gauche,
dans un cadre violet
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Le centre Santa Catalina est pourtant situé à proximité immédiate d’une très grande galerie marchande qui s’élève sur trois étages, une architecture exceptionnellement belle et un lieu très fréquenté par les Portègnes et par les touristes, installé dans ce qui fut le bâtiment de fondation du Museo Nacional de Bellas Artes à la fin du 19e siècle : les Galerías Pacífico.

Aussitôt connu le projet mégalomane de la secte états-unienne, qui ne compte qu’un très petit nombre d’adeptes en Argentine, les riverains ont tenté de faire valoir l’importance patrimoniale et historique du lieu et ont réclamé qu’on en préserve les caractéristiques urbanistique et le calme. Sur la friche, ils proposaient de créer un espace vert, ce dont le centre de Buenos Aires a le plus grand besoin pour affronter le réchauffement climatique dont les effets locaux s’aggravent d’année en année. En première instance, l’année dernière, ils ont gagné. Le projet pharaonique de l’Église de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours a été paralysé mais les mormons ont invoqué leur liberté religieuse dont la décision de première instance aurait, selon eux, constitué une violation et en appel, ils viennent d’emporter la décision du tribunal. Or c’est l’un des très grands problèmes de l’Argentine qu’elle ne sait pas transmettre sa mémoire ni enseigner son histoire ni protéger son patrimoine culturel comme naturel, et encore moins sous la présidence actuelle puisque Javier Milei ne comprend même pas le concept. Or sans racines, un peuple ne peut pas construire son avenir.

Le projet urbanistique de la secte rappelle la folie des grandeurs d’un Donald Trump occupé à transformer la Maison Blanche en palais façon Disneyland, le très mauvais goût et l’inculture crasse de Mar-a-Lago en prime. Les mormons entendent construire deux gratte-ciels côte à côte, le plus petit serait leur temple et l’autre une sorte de Trump Tower à leur sauce.

Horrifiés et ensemble, les quatre journaux nationaux s’en offusquent ce matin…

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

Hommage à Charly au-dessus de Zivals [Actu]

Photo agence Más Prensa
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La grande librairie-disquaire de Buenos Aires, Zivals, située au point stratégique qu’est l’intersection des avenues Corrientes et Callao, en plein cœur géographique de Buenos Aires, vient de dévoiler sur sa terrasse une gigantesque et magnifique œuvre murale en hommage au rockeur Charly García, qu’on appelle Charly tout court en Argentine, comme en France on dit « Johnny »…

Martín Ron posant devant l'œuvre encore
en cours de réalisation (photo Más Prensa)
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On doit cette œuvre à un artiste très reconnu, Martín Ron, à qui Buenos Aires a déjà confié des hommages muraux au Pape François et à Diego Maradona entre autres.

Zivals : l'intérieur de la librairie
Excellents souvenirs de longues heures passées dans ces rayons !

Le mural est toutefois en danger à assez brève échéance. En effet, la municipalité de Buenos Aires projette de creuser une nouvelle ligne de métro (ce qui ne serait pas un luxe pour une ville aussi étendue). Pour ce faire, elle va sans doute exproprier puis détruire la plupart des bâtiments qui se trouvent actuellement le long des avenues dans tout ce coin-là. Zivals pourrait bien tout simplement disparaître !

Photo Rodrigo Néspolo
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Sous avenida Corrientes, circule déjà une ligne de métro qui va d’est en ouest. La nouvelle ligne, de nord à sud, la couperait à angle droit ou presque. Il faudra donc qu’elle passe en-dessous ou au-dessus (en métro aérien) et pour ce faire, on ne peut pas éviter de tout démolir sur ce carrefour historique de la culture dans la capitale argentine...

Clarín a mis l'info en Une : tout en haut, à droite
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© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Clarín sur le mural
lire l’article de La Nación sur les travaux projetés et les immeubles probablement condamnés à disparaître.

Nouvelles condamnations pour des criminels de la dictature militaire [Actu]

A l'audience hier, des parents de disparus brandissent les portraits des leurs


Hier, à La Plata, un tribunal a condamné treize criminels de la dernière dictature militaire, celle de 1976-1983, pour des faits de séquestre, tortures et assassinats dans trois centres de répression clandestins qui dépendaient d’un régiment d’infanterie commandé alors par le père de l’actuel ministre de la Défense, le colonel Roque Presti, père de Carlos Presti.

Onze des accusés ont été condamnés à la prison à perpétuité, un à 25 ans et le dernier à 18 ans, ce qui à leur âge correspond plus ou moins au même. Parmi les condamnés à perpétuité se trouve un ancien ministre de la Province de Buenos Aires.

Les faits incriminés remontent aux premiers mois de la dictature.

Les condamnés étaient alors les uns militaires, les autres policiers. L’un d’entre eux était un civil qui militait dans un groupe d’extrême-droite prétendument étudiant.

L’un des condamnés à perpétuité se trouve être l’un des sept co-auteurs d’un bouquin intitulé La Nación Dividida : Argentina después de la violencia de los 70 (la nation divisée : l’Argentine après la violence des années 1970), sorti en 2019. Parmi les auteurs, on trouve l’actuelle vice-présidente, Victoria Villaruel, elle-même fille d’un officier qui s’est compromis dans la répression politique sous la dictature et à ce titre, elle milite depuis longtemps et encore aujourd’hui pour une amnistie générale et une remise en liberté inconditionnelle pour tous les condamnés pour crimes contre l’humanité commis sous le régime putschiste. La violence des années 1970 que dénonce le livre désigne les activités, parfois violentes mais pas toujours, de l’opposition politique, idéologiquement très variée et dominée numériquement par le péronisme, lui-même éclaté en plusieurs courants parfois incompatibles entre eux, opposition aux gouvernements anticonstitutionnels qui se sont succédé tout au long de la décennie.

La fin de ce procès en mai 2026 montre qu’une partie de la magistrature argentine reste fidèle aux principes démocratiques malgré les pressions hostiles exercées par les libertariens de Javier Milei et les réactionnaires pro-dictature de Villaruel.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12, le seul consacré à cette affaire dans les journaux d’envergure nationale ce matin.

jeudi 14 mai 2026

Fête de la Torta Argentina à Dolores pour le 25 mai [à l’affiche]


Cette année, la fête nationale argentine donnera lieu à un long week-end, ce qui a permis à la bourgade de Dolores, dans la province de Buenos Aires, de déployer sur trois jours sa traditionnelle Fiesta de la Torta Argentina, gâteau composé d’une succession de couches de pâte et de dulce de leche, le tout décoré, pour l’occasion, aux couleurs du drapeau.

L'un des stands de dégustation pendant une précédente édition

C’est le genre de fête locale qui rassemble les habitants du lieu, attire ceux des communes des alentours, éventuellement des touristes nationaux mais n’a que très rarement vu des visiteurs étrangers. Le genre de manifestation que j’apprécie entre toutes car on y trouve une Argentine tout à fait authentique, entièrement à la bonne franquette, ce qui n’est pas le cas des fêtes attrape-touristes.

En 2018, un artisan avait confectionné en torta argentina cette maquette
du Cabildo de Buenos Aires tel qu'il existe aujourd'hui,
l'hôtel de ville colonial où s'était joué l'acte central de la Révolution de Mai 1810
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Dolores se situe à deux cents kilomètres de Buenos Aires. La Fiesta, la 12e du nom, va proposer des ateliers de pâtisserie, des stands de dégustation, un concours de tortas argentinas, des danses et des soirées musicales. La saison permet de profiter des derniers jours de la belle saison alors que l’on entre bientôt dans l’hiver austral.

Entrée libre et gratuite, bien entendu.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :


Ajout du 15 mai 2026 :
lire l’article de Página/12 sur le sujet qui est sur la Une de l'édition provinciale du journal

En haut, à droite : "Fêter notre dessert national"
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Petite corruption en famille [Actu]

"Que les frères soient unis", dit le gros titre
en citant un vers célèbre de la geste El Gaucho Martín Fierro
de José Hernández qui est à l'Argentine ce que les Fables
de La Fontaine sont à la France
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C’est maintenant aussi sur Francisco, le petit frère de Manuel Adorni, que la justice enquête pour des faits de corruption avec enrichissement personnel. L’homme aurait en effet contracté auprès d’une banque un prêt de 60 millions de pesos argentins, souscrit l’année dernière et remboursé la même année, ce qui est quelque peu suspect.

Francisco Adorni travaille depuis 2023 pour le gouvernement auquel appartient son grand frère. Ces coïncidences suscitent le soupçon chez le procureur qui a donc pris en compte une plainte déposée par une parlementaire de l’opposition.

L'affaire est traitée tout en bas à gauche
Le gros titre est pour s'en prendre aux universitaires
qui manifestaient mardi dernier.
L'unité journaliste dont je parlais dans mon article d'hier
a vécu ! Cliquez sur l'image pour une haute résolution

Dans le même temps, les déclarations qui incriminent le frère aîné, Manuel Adorni, se suivent et se ressemblent. Cette fois, c’est un propriétaire immobilier dans le country (quartier privé) où Adorni possède une belle maison achetée avec des dessous-de-table qui témoigne devant le magistrat : le Premier ministre lui aurait loué sa maison pendant qu’il faisait faire des travaux (dispendieux) dans celle qu’il venait d’acquérir, en partie au noir, et il a payé le loyer de cette autre maison en espèces, pour un montant de 21 000 dollars US. C’est une somme !

L'affaire est traitée dans la colonne de droite,
en haut, tandis que la photo centrale
est consacré à un député libertarien
qui provoque l'opposition avec sa Tesla de luxe
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Javier Milei va-t-il enfin se résoudre à abandonner son petit chouchou ? Et si non, pourquoi lui maintient-il un soutien qui fait chuter sa propre cote de popularité ?

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12 sur Francisco Adorni
lire l’article de Página/12 sur Manuel Adorni
lire l’article de Clarín sur Manuel Adorni et son étranger loyer
lire l’article de La Nación sur Francisco Adorni
lire l’article de La Nación sur Manuel Adorni

Chat andin aperçu au sud de Mendoza ! [Actu]

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Le chat andin (gato andino) est un animal très rare, que les zoologues ne voient que de manière exceptionnelle.

Il y a deux jours, on a aperçu un individu splendide sur le territoire de Malargüe, à la pointe sud de la province de Mendoza, là commence la Patagonie. La population totale des chats andins est estimée à un peu plus de 1200 individus. C’est très peu pour que l’espèce survive en bonne santé.


L’Argentine abrite ainsi plusieurs espèces fragiles qu’elle protège, notamment dans la famille des félins, comme l’ocelot argentin, le jaguar et le puma. C’est la branche argentine de la Wildlife Conservation Society qui a réalisé l’observation cette semaine et en a livré quelques images sur son site internet, photos reprises par quelques titres de presse.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12
lire l’entrefilet de Los Andes, quotidien local de Mendoza
lire l’article de la WCS Argentina sur son site Internet

mercredi 13 mai 2026

La Feria del Libro a connu un vrai succès d’affluence [Disques & Livres]

Contre vents et marées, dit le gros titre
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Un succès que l’on n’attendait pas à ce niveau, eu égard à la morosité de la situation économique du pays et en particulier de celle de la classe moyenne dont le pouvoir d’achat fond comme neige au soleil depuis deux ans et demi alors que le prix des livres grimpe à une vitesse vertigineuse.

1 340 000 visiteurs ont arpenté les allées du centre des expositions de la Rural, à Palermo, pendant les dix-neuf jours qu’a duré la manifestation. C’est un record absolu dans les cinquante ans d’existence du salon. Rappelons que l’événement a perdu ses subventions publiques depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei. Cette affluence a donc dû aider à renflouer les caisses !

Côté chiffre d’affaires des exposants, les résultats sont inégaux : comme cela se produit souvent en France depuis le covid sur ce genre de manifestation, les grandes maisons d’édition, celles qui sont identifiées comme telles par le grand public et qui raflent souvent les signatures les plus « vendeuses » du marché, ont fait de bonnes, voire de très bonnes affaires. Les maisons de taille moyenne et les petites, indépendantes et artisanales, beaucoup moins, le public hésitant sans doute à prendre des risques avec des ouvrages qui sortent des sentiers battus...

Hier et aujourd’hui, la presse écrite fait le bilan. L’article de Página/12 fait la Une du complément culturel de ce jour, Cultura & Espectáculos, mais sur le site Internet du journal, il est réservé aux abonnés.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

La justice déboute la Casa Rosada au profit de la liberté de la presse [Actu]

Les grilles de la Casa Rosada


Un procureur fédéral (fiscal federal) vient de débouter la Maison militaire du président Javier Milei dont le chef avait accusé deux journalistes de la chaîne d’information continue TN (groupe Clarín) d’avoir divulgué des secrets dont aurait dépendu la sécurité du pays, du fait de sa diplomatie qui épouse parfaitement, sans même l’espace d’une lame de couteau, celle des États-Unis et d’Israël, ce qui pourrait mettre en danger le président qui pourrait être la cible d’un attentat iranien. Vous suivez ? C’est un raisonnement un peu tiré par les cheveux, j’en conviens, mais la présidence n’avait rien trouvé de mieux pour ester en justice et, allez savoir pourquoi, ça n’a pas convaincu le magistrat.

Selon le galonné, qui a été choisi par Javier Milei pour ses positions assez peu hostiles à la dictature militaire et à son négationnisme sur cette période historique, les journalistes auraient montré dans leur reportage comment on peut se déplacer dans la Casa Rosada et par conséquent par quelle voie un responsable pourrait fuir en cas de danger.

Extrait du réquisitoire
pour débouter la Casa Rosada
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Sans prendre beaucoup de pincettes, le juge a écarté ces sottises, annulant ainsi la légitimité du refus d’accès à la Casa Rosada opposé aux journalistes accrédités, comme par hasard le jour où Javier Milei avait accordé une audience à Peter Thiel, le facho-libertarien de la Silicon Valley qui soutient la carrière politique de J.D. Vance. Étant donné que le patron de Palantir a encore été reçu à la Casa Rosada hier par le ministre de l’Économie et quelques autres alors que la population manifestait bruyamment dehors, on peut en inférer que le gouvernement a des intérêts importants liés au sulfureux milliardaire et ne voulait en aucun cas que le moindre journaliste capte quoi que ce soit de cette réunion au contenu ultra-secret, peut-être lié à des moyens de surveillance de la population, ce dont Thiel est le grand manitou et Milei un grand partisan.

A noter que l’officier à l’origine de la plainte en justice a depuis reçu une promotion. Comme quoi, à quelque chose fayotage est bon.

Une conférence de presse à la Casa Rosada avec les journalistes accrédités

Et comme l’écrit non sans humour un lecteur de Página/12 dans le chat de l’article du jour, on en sait plus sur l’intérieur de la Casa Rosada avec les selfies que prennent « ces crétins de libertariens » dans le palais qu’avec tous les reportages du monde sur le sujet…

© Denise Anne Clavilier


Avec une confraternité qui fait chaud au cœur, les trois quotidiens nationaux rapportent en chœur cette nouvelle excellente pour la liberté de la presse en Argentine.

Pour aller plus loin :

Marée humaine pour l’université et la science [Actu]

Le gros titre est très difficile à traduire.
On pourrait dire "L'Argentine en grand"
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C’est une marée humaine qui a défilé pacifiquement dans toutes les villes d’Argentine hier, alors que le gouvernement refuse depuis 203 jours de mettre en œuvre la loi votée par le Congrès sur le budget des universités, sous des prétextes fallacieux, dont l’un est que dans les deux grandes universités publiques que sont la UBA (Universidad de Buenos Aires) et la UNLP (Universidad Nacional de La Plata), la moitié des étudiants seraient étrangers et n’acquitteraient pas de droits d’inscription différenciés parce que les conseils d’administration des ces institutions « le refusent par pure idéologie ».

Analyse par La Nación de la composition politique
et syndicale de la manifestation
alors qu'elle arrive sur Plaza de Mayo
Le toit rouge en croix est celui de la cathédrale (18e s.)
La coupole grise sur le flanc est celle
de la chapelle qui abrite la tombe du général José de San Martín
ajoutée en 1880 pour accueillir les restes du héros
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En fait, les chiffres sont d’un peu plus de 4 % toutes disciplines confondues et de 28 % en médecine, signe que la formation médicale argentine est l’une des plus réputées d’Amérique du Sud.

Une manifestante de Salta, d'origine visiblement amérindienne,
raconte que son père est maçon et sa mère simple employée
elle est la première universitaire de sa famille

On estime à 1,5 millions le nombre de manifestants sur l’ensemble du territoire national. Cela fait beaucoup pour une population générale qui n’atteint pas encore les 50 millions d’habitants

Banderole à travers Avenida de Mayo :
"Milei, respecte la loi"
Plus loin, le même slogan mais regardant de l'autre côté

Les banderoles portaient des slogans souvent simples et clairs : « Sans université, pas d’avenir » ou « Mileí, respecte la loi ». Plus émouvant, de nombreux participants portaient des pancartes racontant l’histoire de leur famille : ici, une fille d’ouvriers heureuse d’avoir pu accéder à une formation supérieure grâce à la gratuité de l’enseignement universitaire, ailleurs des descendants d’Amérindiens revendiquant l’ascenseur social qu’est l’université même dans leur lointaine province, ailleurs encore des moqueries contre Adorni et la corruption qui prospère dans les rangs gouvernementaux, tuant le savoir, la recherche et la culture.

"L'opposition s'approprie la revendication universitaire"
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Pendant ce temps-là, plusieurs ministres et autres courtisans se sont réunis au palais pour se plaindre d’y être « assiégés » par des « perturbateurs professionnels » qui « ne veulent pas comprendre » la logique de réduction du déficit public qui présiderait (sans aucune dimension idéologique, vous pensez bien !) à ces coupes claires dans le secteur non-marchand alors qu’en fait, le résultat ciblé par ces mesures est, comme aux États-Unis, l’enrichissement d’une petite coterie d’oligarques dont Javier Milei aimerait bien faire partie un jour et dont les rejetons peuvent aller se former au commerce, au management ou à la haute finance à l’étranger, surtout aux États-Unis, tandis qu’eux-mêmes peuvent y faire soigner leur cancer et tant pis si les pauvres en crèvent !

"Application de la loi du financement universitaire tout de suite" 


Ce qui est intéressant, c’est de constater que contrairement à une tradition tenace jusqu’en 2023, qui voulait que, dans la rédaction des articles comme dans le choix des photos, la presse de droite minimise le succès des manifestations plutôt classées à gauche (et celle-là en est une) et grossissent celui des défilés classés à droite, les journaux, qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre partie de l’éventail politique démocratique, tombent d’accord sur plusieurs points d’analyse, reconnaissent et même montrent qu’il y avait vraiment beaucoup de monde dans la rue. Les journaux de droite poussent la loyauté jusqu’à reproduire certaines pancartes assez accusatrices. C’est intéressant parce que cela se répète souvent depuis deux ans que cette politique libertarienne est mise en œuvre et que cette harmonisation soudaine des quotidiens pourrait bien signifier que la droite argentine a conscience que ce gouvernement n’est pas un gouvernement de droite comme les autres et qu’il met bel et bien en danger le pays, sa réputation internationale, sa prospérité, son avenir et sans doute même s’inquiète-t-elle pour la démocratie elle-même.

"Exigence massive en faveur
de la loi du financement universitaire", dit le gros titre
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Acharné à maintenir son cap mortifère, l’exécutif prétend en appeler à la Cour suprême parce que celle-ci s’est toujours montrée opposée aux politiques de redistribution et qu’elle n’est aujourd’hui composée que de trois juges très à droite, tous nommés par Mauricio Macri, président néolibéral, reagano-tatcherien (mais raisonnablement démocrate), qui, de 2016 à 2019, a précédé dans la fonction le centriste de gauche Alberto Fernández (2019-2023).

"Encore une exigence massive des universitaires :
C'est une manifestations d'opposants, dit le gouvernement"
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Les manifestants en ont donc appelé à la haute cour pour qu’elle respecte, comme c’est son devoir et sa raison d’être, le travail du Congrès et la loi qu’il a votée. L’avenir nous dira s’ils auront été entendus.


© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article national de Página/12 sur la manifestation
lire l’article de Página/12 sur les différentes manifestations dans l’Intérieur (comme on appelle tout ce qui n’est pas Buenos Aires)
lire l’article de Página/12 sur la réaction de la Casa Rosada
lire l’article de Página/12 sur la réunion d’une poignée de ministres avec Peter Thiel, le PDG de Palantir, qui réside en ce moment dans une propriété qu’il possède à Buenos Aires, alors même que la foule occupait Plaza de Mayo à 40 mètres de la façade de la Casa Rosada (c’est le deuxième rendez-vous que l’inquiétant milliardaire de la Silicon Valley a avec les décideurs argentins – la première avait été dissimulée au public grâce à un refus d’accès au palais opposé aux journalistes accrédités auprès de la présidence, sous un prétexte cousu de fil blanc et avancé par la maison militaire du président. Il est donc probable qu’ils ne parlent pas seulement recette de la sauce chimichurri !)
lire l’article de La Prensa sur la manifestation
lire l’article de La Prensa sur l’appel des protestataires à la Cour suprême
lire l’article de Clarín sur la manifestation
lire l’article de Clarín sur l’impasse que le gouvernement s’entête à emprunter sur la question universitaire
lire l’article de La Nación sur la participation à la manifestation
lire l’article de La Nación sur l’immobilisme du gouvernement

Acharnement : prouver envers et contre tout que Nisman a été assassiné [Actu]

La procureure Viviana Fein


Le procureur fédéral Alberto Nisman est décédé de mort violente un jour d’été il y a plus de onze ans maintenant. Un dimanche soir, dans la nuit, il a été retrouvé par sa mère baignant dans son sang, en pyjama, dans sa salle de bain. Le lendemain, il devait réaliser une prise de parole publique solennelle au cours de laquelle on pensait qu’il allait accuser la présidente Cristina Kirchner de complicité politique avec l’Iran, dont les dirigeants étaient les probables commanditaires de l’attentat à la bombe contre l’AMIA, la mutuelle juive argentine, en 1994 (86 morts, 300 blessés dont bon nombre de handicapés à vie).

Le magistrat avait passé ce dimanche d’été sans donner signe de vie à ses gardes du corps qui n’avaient pas osé aller aux infos, eu égard à son caractère plutôt difficile et à sa vie privée, dont on a découvert beaucoup plus tard qu’elle était assez olé-olé et qu’il n’était peut-être pas le bourreau de travail qu’on avait pu croire. L’autopsie a démontré que la mort était due à une balle dans la tête (certains ont prétendu que la balle était entrée par l’arrière du crâne), que la mort avait été immédiate et qu’il avait encore dans l’estomac une petite dose d’un alcool blanc dont la digestion n’avait pas commencé, ce qui laisse à penser qu’il s’était donné du courage quelques minutes avant d’attenter à ses jours.

Dans son coffre, on a retrouvé deux brouillons de réquisitoire aux raisonnements opposés, l’un accusant la présidente, l’autre la disculpant complètement. On a aussi constaté qu’il allait sans doute assez mal du point de vue psychique et qu’il était peut-être atteint d’une forme de paranoïa car, loin de faire confiance à son administration, il avait embauché, à ses frais, sans en prévenir personne, un jeune informaticien au rôle assez opaque et à qui il avait demandé, le samedi précédent, de lui confier son propre revolver, or la balle qui l’a tué avait été tirée par cette arme, retrouvée dans la salle de bain.

Comme l’une des caméras du hall de son immeuble de luxe, dans le quartier nouveau et ultra-chic de Puerto Madero, était en panne (ça arrive, même chez les riches, surtout en plein été quand le réparateur est en vacances), beaucoup de commentateurs en ont conclu qu’il s’agissait d’un assassinat mais depuis onze ans, on n’a encore jamais pu en apporter la preuve. Or l’histoire nous enseigne que lorsqu’on met les moyens pour chercher une vérité judiciaire ou politique ou de quelque autre nature qu’elle soit, on la trouve toujours et assez vite ! De plus, l’ex-femme du défunt, elle-même juge fédérale à San Isidro, dans la banlieue chic de Buenos Aires, s’était portée partie civile au nom de ses deux filles, alors mineures, et au bout de quelques années où l’instruction n’avait pas pu prouver l’homicide, elle avait décidé de se désister. Or en droit argentin, si elle se désistait, elle entraînait l’incapacité perpétuelle de ses filles d’être jamais partie civile dans le procès sur la mort de leur propre père. Pour que cette femme, si persévérante et si hargneuse dans sa volonté de faire la lumière (politique) sur ce décès, ait ainsi abandonné la partie, il fallait qu’il n’y ait vraiment rien à tirer qui aille dans son sens.

Cependant, la justice fédérale est restée attachée à prouver une fois pour toutes que l’homme a bien été assassiné car s’il l’a été, alors la coupable est toute trouvée : c’est la présidente en fonction à cette date ! On pourra ainsi l’envoyer au zonzon pour le restant de ses jours. Derrière les barreaux, « la Cristina » ! En taule, alors qu’on la laisse pour le moment se prélasser dans le « confort » de la prison domiciliaire dans un appartement du centre historique de Buenos Aires qui lui appartient. J’écris confort entre guillemets parce que les juges ont imposé des conditions si restrictives à cet aménagement de peine, pour faits de corruption de ses subordonnés,soit dit en passant, qu’elle a en fait des conditions de vie très dures à supporter pour elle au jour le jour.

Le procureur qui instruit l’affaire de la mort de Nisman a donc trouvé le moyen de relancer les opérations et de gagner du temps sur les délais de prescription : il vient d’inculper Viviana Fein, la procureure locale, de la justice de Buenos Aires, qui avait conduit l’enquête après la découverte du corps. Elle est aujourd’hui à la retraite depuis plusieurs années mais les magistrats fédéraux ne l’ont jamais lâchée du regard. Ils l’ont toujours eue dans le collimateur parce qu’ils souhaitaient que l’affaire leur soit transférée, ce qui n’était pas légitime, une mort violente étant du ressort de la justice locale, sauf si la preuve est apportée qu’il s’agit d’un attentat politique contre une personnalité d’envergure nationale. Or sous les yeux, on avait une scène de suicide. A charge pour la justice fédérale de prouver qu’il s’agissait du maquillage d’un meurtre. Ce qu’elle n’a jamais fait et ce qui n’a pas empêché à une juridiction d’appel d’ordonner le dépaysement et le transfert au niveau fédéral, il y a quelques années.

L’actuel procureur fédéral accuse donc sa consœur locale d’entrave à la découverte de la vérité. Elle aurait dénaturé, volontairement, la scène du crime en exerçant mal ses compétences procédurales dans cette affaire. Or la scène du crime, si crime il y a eu, a été piétinée par la mère du défunt, puis par les secours qu’elle a appelés ainsi que par les gardes du corps, bref par une grande quantité de personnes. Viviana Fein est arrivée après, quand on a bien voulu prévenir les autorités compétentes, à une heure très avancée de la nuit, et elle ne peut pas être tenue responsable ni des désordres apportés par les premiers intervenants ni des opérations qui étaient du ressort de la police technique, qui n’a peut-être pas relevé la scène avec toute la rigueur qui s’imposait. Ce sont hélas des choses qui arrivent. On ne peut pas parler de sabotage pour autant.

Dans cette affaire, Página/12 a presque toujours inclus parmi les solutions raisonnables la thèse du suicide. C’est en effet la plus vraisemblable dans une salle de bain dont la porte était fermée de l’intérieur et qui ne disposait d’aucune autre voie d’accès permettant à un être humain de s’y introduire et d’en sortir, qui plus est en passant inaperçu. La Prensa, Clarín et La Nación de leur côté ont toujours privilégié et parfois défendu avec la dernière énergie la thèse de l’assassinat, quand bien même les données techniques viennent la contredire. C’est l’opposition que l’on retrouve encore aujourd’hui, onze ans après les faits, entre les différents articles de ce jour. Mais l’instruction n’en est pas moins relancée… C’est comme l’affaire Grégory mais avec une dimension bassement partisane en sus !

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :