Il y a quelques semaines, pour
s’opposer au nouveau Premier ministre britannique qu’il ne peut
pas plus voir en peinture que son prédécesseur, Donald Trump a
menacé de retirer à la Grande-Bretagne le traditionnel et discret
appui de la supposée neutralité des États-Unis
sur la souveraineté des Malouines. Le président argentin a aussitôt
saisi l’occasion pour s’emparer d’une thématique très
populaire dans son pays : le fait que l’archipel fait partie
de jure du territoire national au terme de la Constitution de
1853, remaniée depuis sur un grand nombre de points mais jamais, au
grand jamais, sur celui-là. Retournant sa veste avec l’élégante
discrétion d’un éléphant dans un magasin de porcelaine,
l’inénarrable homme à la tronçonneuse a adopté du jour au
lendemain le discours traditionnel et constitutionnel de tous les
présidents argentins et, à la tribune des Nations-Unies, il est
allé clamer que Las Malvinas son argentinas, une
revendication mise en avant quelques semaines auparavant par la
sélection nationale juste après la victoire sur l’Angleterre en
demi-finale de la coupe du Monde de football, et que Javier Milei avait
alors publiquement désapprouvée, au plus grand scandale de la
population, tous courants politiques confondus.
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| En gros titre, au-dessus de la photo sur les saccages en France : "Les Etats-Unis exigent que la loi des Malouines n'affecte pas leurs entreprises" Cliquez sur l'image pour une haute résolution |
En effet, l’archipel, « découvert » par un explorateur malouin, a été offert par Louis XV à son cousin espagnol, le roi Carlos III, qui en a confié la garde au gouverneur de la province de Buenos Aires, lui-même placé sous l’autorité directe du vice-roi du Pérou, installé à Lima. Plus tard, au premier frémissement de la guerre d’indépendance des États-Unis, la division de cet ingouvernable et gigantesque ensemble colonial donna naissance au vice-royaume de La Plata, avec pour capitale la « bonne ville de Buenos Aires ». Le roi d’Espagne entendait ainsi profiter des difficultés de Londres dans ses colonies pour installer un pouvoir militaire plus fort et plus efficace en face du Brésil, alors bastion de l’Angleterre en Amérique du sud puisque la « Perfide Albion » avait complètement vassalisé le Portugal et son empire, s’en rendant maîtresse de fait.
Lorsque, sous le nom de Provinces
Unies du Río de la Plata, le vice-royaume de La Plata déclare à
son tour, en 1816, son indépendance vis-à-vis de l’Espagne, les
Malouines, Malvinas en espagnol, font partie du territoire du nouvel
État indépendant que le
parlement de Londres va reconnaître au printemps 1824, avec échange
de diplomates à la clé peu de temps après. Aussi lorsqu’en
janvier 1833, sans déclaration de guerre, une escadre de la Royal
Navy se présente devant l’archipel et canonne les îles, protégées
par une minuscule garnison d’infanterie dont les missions sont de
maintenir l’ordre et d’aider les navires (de tout pavillon) à
faire escale et à se ravitailler sur place avant d’entreprendre le
périlleux voyage jusqu’aux ports de l’Océan Pacifique dans le
sud du Chili, l’affaire est vite réglée sur le plan militaire.
Les Britanniques s’emparent des Malouines qu’ils rebaptisent
Falklands. Eu égard aux distances et aux dissensions intestines qui
paralysent alors son gouvernement, Buenos Aires est dans l’incapacité
de reprendre le contrôle de ce très lointain archipel dont Londres
ne tarde pas à faire une colonie de peuplement pour des éleveurs
d’origine britannique dont les descendants habitent toujours ces
terres très peu hospitalières et toute proches du cercle polaire.
Or tout cela, tous les Argentins l’apprennent à l’école depuis
que l’instruction a été rendue obligatoire en 1883, à travers
leurs cours d’histoire répétés de niveau en niveau tout au long
de leur scolarité et à travers les cartes de géographie affichées
au tableau et sur lesquelles il est illégal d’oublier les
Malouines. C’est vous dire s’ils y sont attachés.
Pourtant, dès son arrivée à la
Casa Rosada, Milei avait laissé entendre qu’il allait (horresco
referens) négocier avec les Britanniques (pouah !!!!) pour
que les insulaires se prononcent eux-mêmes (et eux seuls) sur leur
avenir : voudraient-ils passer dans la République argentine ou
demeurer au sein du Royaume-Uni ? Le résultat d’un tel
référendum serait couru d’avance. D’ailleurs il a déjà eu
lieu et l’option Royaume-Uni l’a alors emporté haut-la-main. Les
Argentins ont pour cette solution une sainte horreur. A leurs yeux,
les insulaires ne sont que des colons, des occupants illégaux d’un
territoire volé. Leur solution (par ailleurs totalement impraticable
dans la réalité) est donc le rattachement pur et simple, ou plus
exactement le retour effectif de l’archipel à la République
argentine avec application immédiate de la législation argentine
sur toutes ces îles, qui font déjà partie de jure de la
province de Tierra del Fuego. Il n’y a donc rien à négocier. Avec
son idée saugrenue, Milei n’a fait que s’attirer les critiques
acerbes de la population qui n’avait pas hésité à lui accoler
l’épithète infamant de « vendepatria » (traître à
la patrie), qui au demeurant lui va comme un gant. Les menaces de
Trump étaient donc, a-t-il cru, une occasion à ne pas manquer pour
se refaire un brin de légitimité en vue des élections de l’année
prochaine, où il compte bien obtenir un nouveau mandat. Aussitôt,
le voilà donc qui adopte un ton des plus patriotiques, pour ne pas
dire martial et belliqueux, pour clamer haut et fort la revendication
séculaire des Argentins, sans que sa cote de popularité ne regagne
le moindre point pour autant (personne n’y croit). Dans son élan,
il dépose sur le bureau de la Chambre un projet de loi visant à
sanctionner les pays qui oseraient se mettre en travers du chemin de
l’Argentine dans la reconquête de ses territoires perdus. Un
projet de loi qui menace entre autres les intérêts à très court
terme du Chili, récemment embarqué dans un projet d’exploitation
des ressources naturelles de l’archipel dans une joint-venture
chilo-britannique. Le Chili pourtant gouverné par celui que l’on
croyait jusqu’à présent être un pote idéologique de Milei, le
très pinochetiste Kast. Le Chili qui, pour beaucoup d’Argentins de
droite, est aussi leur ennemi préféré au-delà des frontières
(avec, ne les oublions surtout pas, le Paraguay, la Bolivie et le
Pérou, tous ces pays habités par des « sang-mêlé »
déshonorés par l’existence de leurs ancêtres amérindiens ou
africains, re-pouah !!!). Comme quoi, ces prétendus
souverainistes d’extrême-droite, dont l’union transnationale
fait tant peur à nos démocraties, s’entre-dévorent à belles
dents dès qu’ils arrivent au pouvoir, en se roulant dans la boue
infecte de leurs fantasmes xénophobes (l’exemple de Mussolini et
d’Hitler nous l’a d’ailleurs déjà montré).
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| Au milieu de la Colonne de droite : "Malouines : les Etats-Unis demandent la dissolution d'un comité clé" La photo représente le couvre-feu à Paris Cliquez sur l'image pour une haute résolution |
Et c’est à ce moment-là que Milei s’est pris les pieds dans le tapis puisque Trump n’a, bien entendu, pas tardé à changer de cap. Depuis sa sortie inconsidérée sur les Malouines, l’occupant de la Maison-Blanche a trouvé d’autres misères à faire à la Grande-Bretagne et le thème est donc sorti de l’actualité, laissant Milei dans une position quelque peu inconfortable. Mais il y a pire encore : samedi dernier, les États-Unis ont exigé que les sanctions que le Congrès argentin pourrait voter ne touchent pas les entreprises américaines, lesquelles pourraient en effet être (très) intéressées par les gisements de pétrole que les Britanniques s’apprêtent à exploiter dans les eaux territoriales des Malouines et dont le Foreign Office a dû toucher deux mots à Trump pour le ramener dans le droit chemin de la Relation privilégiée et de l’Otan. Bien joué, les diplomates ! Ça marche, votre truc… Le gouvernement argentin vient donc de demander à la Chambre de geler l’examen du projet de loi, le temps d’y voir sans doute un peu plus clair, pendant que, toujours sur la lancée impérialiste propulsée par Trump au profit des Kushner, Wittcoff et autres businessmen désireux de s’enrichir au détriment du contribuable américain, les États-Unis viennent d’exiger de l’ONU qu’elle dissolve le Comité Spécial de lutte contre le colonialisme, organe international qui rassemble tous les États-membres qui ont traditionnellement toujours appuyé la revendication argentine sur les Malouines (soit la quasi-totalité des pays décolonisés d’Asie, d’Afrique et bien sûr d’Amérique latine).
Or, par esprit de discipline et par servilité insigne, depuis sa prestation de serment il y a près de trois ans, Milei fait toujours voter l’Argentine exactement comme les États-Unis à l’ONU.
La vie diplomatique serait-elle un sketch ?
Pour aller plus loin :
lire l’article de La Nación








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