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| La procureure Viviana Fein |
Le procureur fédéral Alberto
Nisman est décédé de mort violente un jour d’été il y a plus
de onze ans maintenant. Un dimanche soir, dans la nuit, il a été
retrouvé par sa mère baignant dans son sang, en pyjama, dans sa
salle de bain. Le lendemain, il devait réaliser une prise de parole
publique solennelle au cours de laquelle on pensait qu’il allait
accuser la présidente Cristina Kirchner de complicité politique
avec l’Iran, dont les dirigeants étaient les probables
commanditaires de l’attentat à la bombe contre l’AMIA, la
mutuelle juive argentine, en 1994 (86 morts, 300 blessés dont bon
nombre de handicapés à vie).
Le magistrat avait passé ce
dimanche d’été sans donner signe de vie à ses gardes du corps
qui n’avaient pas osé aller aux infos, eu égard à son caractère
plutôt difficile et à sa vie privée, dont on a découvert beaucoup
plus tard qu’elle était assez olé-olé et qu’il n’était
peut-être pas le bourreau de travail qu’on avait pu croire.
L’autopsie a démontré que la mort était due à une balle dans la
tête (certains ont prétendu que la balle était entrée par
l’arrière du crâne), que la mort avait été immédiate et qu’il
avait encore dans l’estomac une petite dose d’un alcool blanc
dont la digestion n’avait pas commencé, ce qui laisse à penser
qu’il s’était donné du courage quelques minutes avant
d’attenter à ses jours.
Dans son coffre, on a retrouvé
deux brouillons de réquisitoire aux raisonnements opposés, l’un
accusant la présidente, l’autre la disculpant complètement. On a
aussi constaté qu’il allait sans doute assez mal du point de vue
psychique et qu’il était peut-être atteint d’une forme de
paranoïa car, loin de faire confiance à son administration, il
avait embauché, à ses frais, sans en prévenir personne, un jeune
informaticien au rôle assez opaque et à qui il avait demandé, le
samedi précédent, de lui confier son propre revolver, or la balle
qui l’a tué avait été tirée par cette arme, retrouvée dans la
salle de bain.
Comme l’une des caméras du
hall de son immeuble de luxe, dans le quartier nouveau et ultra-chic
de Puerto Madero, était en panne (ça arrive, même chez les riches,
surtout en plein été quand le réparateur est en vacances),
beaucoup de commentateurs en ont conclu qu’il s’agissait d’un
assassinat mais depuis onze ans, on n’a encore jamais pu en
apporter la preuve. Or l’histoire nous enseigne que lorsqu’on met
les moyens pour chercher une vérité judiciaire ou politique ou de
quelque autre nature qu’elle soit, on la trouve toujours et assez
vite ! De plus, l’ex-femme du défunt, elle-même juge
fédérale à San Isidro, dans la banlieue chic de Buenos Aires,
s’était portée partie civile au nom de ses deux filles, alors
mineures, et au bout de quelques années où l’instruction n’avait
pas pu prouver l’homicide, elle avait décidé de se désister. Or
en droit argentin, si elle se désistait, elle entraînait
l’incapacité perpétuelle de ses filles d’être jamais partie
civile dans le procès sur la mort de leur propre père. Pour que
cette femme, si persévérante et si hargneuse dans sa volonté de
faire la lumière (politique) sur ce décès, ait ainsi abandonné la
partie, il fallait qu’il n’y ait vraiment rien à tirer qui aille
dans son sens.
Cependant, la
justice fédérale
est restée
attachée à prouver une fois pour toutes
que l’homme a bien
été assassiné car s’il l’a été, alors la coupable est toute
trouvée : c’est la présidente
en fonction à
cette date ! On
pourra ainsi l’envoyer
au zonzon pour le restant de ses jours. Derrière les barreaux, « la
Cristina » ! En
taule, alors qu’on la laisse pour le moment se prélasser
dans le « confort » de la prison domiciliaire dans
un appartement du centre historique de Buenos Aires qui lui
appartient. J’écris confort
entre guillemets parce que les juges ont imposé
des conditions si
restrictives à cet
aménagement de peine, pour faits de corruption de ses
subordonnés,soit dit en
passant, qu’elle
a en fait des conditions
de vie très dures à supporter pour
elle au jour le jour.
Le procureur qui instruit
l’affaire de la mort de Nisman a donc trouvé le moyen de relancer
les opérations et de gagner du temps sur les délais de
prescription : il vient d’inculper Viviana Fein, la procureure
locale, de la justice de Buenos Aires, qui avait conduit l’enquête
après la découverte du corps. Elle est aujourd’hui à la retraite
depuis plusieurs années mais les magistrats fédéraux ne l’ont
jamais lâchée du regard. Ils l’ont toujours eue dans le
collimateur parce qu’ils souhaitaient que l’affaire leur soit
transférée, ce qui n’était pas légitime, une mort violente
étant du ressort de la justice locale, sauf si la preuve est
apportée qu’il s’agit d’un attentat politique contre une
personnalité d’envergure nationale. Or sous les yeux, on avait une
scène de suicide. A charge pour la justice fédérale de prouver
qu’il s’agissait du maquillage d’un meurtre. Ce qu’elle n’a
jamais fait et ce qui n’a pas empêché à une juridiction d’appel
d’ordonner le dépaysement et le transfert au niveau fédéral, il
y a quelques années.
L’actuel procureur fédéral
accuse donc sa consœur locale d’entrave à la découverte de la
vérité. Elle aurait dénaturé, volontairement, la scène du crime
en exerçant mal ses compétences procédurales dans cette affaire.
Or la scène du crime, si crime il y a eu, a été piétinée par la
mère du défunt, puis par les secours qu’elle a appelés ainsi que
par les gardes du corps, bref par une grande quantité de personnes.
Viviana Fein est arrivée après, quand on a bien voulu prévenir les
autorités compétentes, à une heure très avancée de la nuit, et
elle ne peut pas être tenue responsable ni des désordres apportés
par les premiers intervenants ni des opérations qui étaient du
ressort de la police technique, qui n’a peut-être pas relevé la
scène avec toute la rigueur qui s’imposait. Ce sont hélas des
choses qui arrivent. On ne peut pas parler de sabotage pour autant.
Dans cette affaire, Página/12
a presque toujours inclus parmi les solutions raisonnables la thèse
du suicide. C’est en effet la plus vraisemblable dans une salle de
bain dont la porte était fermée de l’intérieur et qui ne
disposait d’aucune autre voie d’accès permettant à un être
humain de s’y introduire et d’en sortir, qui plus est en passant
inaperçu. La Prensa, Clarín et La Nación de
leur côté ont toujours privilégié et parfois défendu avec la
dernière énergie la thèse de l’assassinat, quand bien même les
données techniques viennent la contredire. C’est l’opposition
que l’on retrouve encore aujourd’hui, onze ans après les faits,
entre les différents articles de ce jour. Mais l’instruction n’en
est pas moins relancée… C’est comme l’affaire Grégory mais
avec une dimension bassement partisane en sus !
© Denise Anne Clavilier
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