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"Un scandale incarnets", dit le gros titre avec le jeu de mots habituel à la Une de ce journal Cliquez sur l'image pour une haute résolution |
Ces derniers jours, on a vu 27
chefs d’entreprise revenir sur leurs aveux désormais anciens dont
ils disent qu’ils ont été obtenus par chantage de la part des
deux magistrats chargés de l’instruction, lesquels voulaient coûte
que coûte faire condamner pour corruption l’ex-présidente
Cristina Kirchner et plusieurs de ses partenaires politiques. Devant
les juges du siège, qui n’ont pas daigné interrompre le cours du
procès pour autant, ces hommes ont produit des attestations rédigées
et datées qu’ils avaient fait enregistrer en leur temps par un
notaire afin de prouver qu’ils n’avaient jamais participé au
réseau de corruption censément dirigé par Cristina et son mari,
décédé en 2010, alors qu’elle était présidente juste après
lui.
Hier, c’est le gardien de
l’immeuble où vivait Cristina Kirchner à Palermo, dans le nord
chic de Buenos Aires, à l’époque des témoignages en question,
qui est venu dire à la barre qu’il avait lui aussi dû faire un
faux témoignage alors que les deux magistrats exerçaient sur lui la
même pression que sur les chefs d’entreprise en proférant les
mêmes menaces contre sa famille : jamais, dit-il à présent,
il n’a vu circuler et échanger des sacs d’argent dans les
parties communes de l’immeuble dont il avait la charge. L’homme
de nationalité uruguayenne et non pas argentine n’a pas fourni la
preuve de ce qu’il avance. Sans doute n’a-t-il pas pu recourir à
la procédure notariée, faute de la culture juridique qu’avaient
les chefs d’entreprises choisis par feu le juge Claudio Bonadio et
le procureur de l’époque, toujours en vie, pour compromettre
l’ancienne présidente (de gauche).
Comme d’habitude, seul
Página/12 rapporte ce rebondissement du procès. Les
quotidiens de droite préfèrent parler d’autre chose. Le même
phénomène s’observe d’ailleurs en France avec le procès
Sarkozy, portant sur ce qu’on appelle « l’Affaire
libyenne », que ce soit en première instance ou actuellement
en appel. Les journalistes et experts, ou soi-disant tels, de la
quasi-totalité des médias appartenant à des grands groupes sont
muets sur le sujet et vont se réveiller, comme l’année dernière,
au prononcé du jugement pour le contester si l’ancien président
est à nouveau condamné (comme c’est probable) ou pour crier
victoire dans le cas contraire, les mêmes qui hurlaient contre
Cahuzac (de gauche ou supposé tel) pendant son audition parlementaire puis pendant
son procès...
A Buenos Aires, il faut le noter,
ces témoins qui se reprennent le font dans un contexte politique
très peu favorable à leur retournement. Javier Milei, il l’a dit
ouvertement, veut voir Cristina condamnée à la prison ferme, si
possible à vie, effectivement incarcérée et dépouillée de tout
son patrimoine par confiscation judiciaire, parce qu’il veut que
disparaisse du paysage politique une personnalité charismatique qui,
à plus de 70 ans, lui fait toujours de l’ombre. Ces hommes
agissent donc à contre-courant du pouvoir en place.
Sans doute ne serait-il pas
inutile de suspendre le procès pour engager un complément d’enquête
et voir si par hasard l’accusation n’aurait pas été viciée à
un moment ou à un autre. Or ce n’est pas du tout ce que font les
magistrats chargés de juger les prévenus, dont Cristina qu’ils
obligent à s’exprimer en visio, depuis chez elle, où elle est en
prison domiciliaire avec bracelet électronique, interdiction de
sortir, de minuit à minuit, et droit de visite réduit à deux
heures et deux personnes par semaine (pour des faits, rappelons-le,
qui ne lui ont pas été imputés personnellement mais qu’elle
aurait dû connaître parce que le chef de l’État doit savoir tout
ce que font ses subordonnés, selon une jurisprudence inventée pour
elle et qui, curieusement, ne s’applique pas en ce moment à
Milei). A titre d’illustration, en France, lorsque Sarkozy était
sous bracelet électronique pour une condamnation ferme dans une
autre affaire, les autorités judiciaires avaient aménagé ses
horaires de sortie pour qu’il puisse se rendre au palais de justice
et faire face à ses juges en chair et en os.
A côté de ce scandale dans
cette procédure contre Cristina en première instance, Página/12
révèle aujourd’hui ce que l’on pouvait soupçonner depuis un
bon moment, à savoir que la cour de Cassation fédérale siégeant à
Buenos Aires est tenue par un certain nombre de magistrats qui
manquent à leur devoir d’impartialité et d’équité : en
octobre 2010, on a déploré le meurtre d’un jeune cheminot,
militant au Partido Obrero (trotskyste), tué sur une voie de
chemin de fer qu’il occupait avec plusieurs camarades dans le cadre
d’une manifestation. Il avait été assassiné par une milice
privée, illégale (d’extrême-droite), et le meurtrier a été
protégé par les magistrats de la Cour, qui avaient eux-mêmes
truqué le tirage au sort pour se faire désigner sur ce dossier, qui
arrivait devant eux quinze ans après la mort du jeune homme. De
surcroît, ils ont couvert des transferts d’argent impliquant la
SIDE, les services de renseignement de la République argentine. Or
si en Argentine l’attribution des affaires aux juges se fait par
tirage au sort, c’est précisément pour éviter la partialité et
les dessous-de-table, deux des maux qui affectent la magistrature
argentine depuis sa création, laquelle remonte à l’époque
coloniale et, dans sa forme actuelle, à la moitié du 19e
siècle, lorsqu’une constitution a enfin été adoptée et
appliquée.... Il faut croire qu’au palais de justice fédéral,
cette précaution procédurale ne suffit pas. Un magistrat et un
greffier viennent d’être condamnés pour avoir, en toute
connaissance de cause, faussé le traitement ultime de cette affaire
avec mort d’homme.
© Denise Anne Claviler
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