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mardi 25 mai 2010

Il y a deux cents ans aujourd'hui : le vendredi 25 mai 1810. Article n° 1400 [Histoire]

8ème et dernier jour de la Semana de Mayo qui lance le processus révolutionnaire à Buenos Aires pour former la future Argentine... C'est aussi le 1400ème article de ce blog.
Pour lire l'ensemble de la série, cliquez sur le mot-clé S de Mayo, dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus, ou sur le raccourci La Révolution de Mai 1810 (Arg) dans la rubrique Petites Chronologies de la partie médiane de la Colonne de droite. Commencez par le premier article, publié le 18 mai 2010.


De toute la série que j'ai entamée le 18 mai, l'article d'aujourd'hui est sans doute le plus délicat à rédiger. Pourquoi ? Parce qu'on est aujourd'hui dans LA journée révolutionnaire par excellence, celle dans laquelle les Argentins puisent toute leur inspiration et leur fierté d'être Argentins, leur capacité de sentir et de vivre la réalité de leur identité nationale alors qu'ils sont sans doute au milieu du processus de création de cette identité. Pour construire nos nations en Europe, nous avons eu besoin à peu près de quatre siècles. Ces nations ont commencé à se dessiner au 14ème siècle et elles se sont consituées en Etat-Nation au 19ème siècle. L'Argentine fête aujourd'hui les 200 ans de l'acte fondateur de l'Etat, qui, parce que ça se passe au début du 19ème siècle, est contemporain du surgissement du concept de nation politique. C'est-à-dire que l'Argentine fait le chemin à l'envers du nôtre : elle établit un Etat et construit sa Nation ensuite. Et cet Etat et cette Nation, elle a subi de les voir assujettis politiquement, économiquement, stratégiquement par d'autres puissances post-coloniales (l'Angleterre et les Etats-Unis) pendant les 200 premières années.

Le 25 mai 1810, c'est la journée sur laquelle les Argentins projettent toutes leurs idées et tous leurs projets politiques. C'est une journée écran, une journée en technicolor, une journée mythique.

Aussi l'histoire de cette journée est-elle difficile à retracer et à comprendre correctement. La légende et l'histoire s'imbriquent l'une dans l'autre. Il n'y a aucun document écrit ce jour-là qui soit parvenu jusqu'à nous pour témoigner de ce qui s'est passé. Tous les documents écrits par les témoins des événements sont postérieurs, de plusieurs jours, et tous distordent la réalité, puisqu'ils proviennent tous des acteurs de la journée. A cela s'ajoute qu'une cinquantaine d'années seulement après les événements, en 1864, un historien, qui fut aussi un homme politique majeur, a figé dans un livre, Estudios históricos sobre la Revolución de Mayo, l'histoire de ces événements. Et il l'a fait, alors qu'il poursuivait lui-même un projet politique d'organisation de la République Argentine, dont il fut le Président entre 1862 et 1868. Il s'agit de Bartolomé Mitre (1821-1906), qui fut un peu à l'Argentine et à sa révolution fondatrice ce que Jules Michelet (1798-1874) fut à la France et à la Révolution Française.

Aujourd'hui, cette importance de la Revolución de Mayo et le processus de construction de l'identité nationale en cours compliquent la tâche des historiens. Récemment, le Gouvernement de la Ville de Buenos Aires a censuré les kits pédagogiques élaborés par des historiens pour l'enseignement public sous prétexte que ces travaux étaient partiaux et gramsciens (du nom d'un historien marxisant italien). C'est donc la légende qu'il faut d'abord connaître : c'est elle qui contribue à construire l'Argentine aujourd'hui ou l'image que les Argentins s'en font. C'est pour elle que ce jour est un jour férié. La vérité historique, pour autant qu'elle soit à notre portée, est un autre enjeu...

When the legend becomes fact, print the legend, dit le directeur du journal local, en comprenant que le Sénateur Stoddard, qui a fondé 30 ans de brillante carrière politique sur un fait d'arme de jeunesse (avoir tué Liberty Valance), n'a jamais abattu ce gangster sanguinaire qui semait la terreur dans la ville. C'est l'une des dernières phrases de The Man Who Shot Liberty Valance, de John Ford, avec James Steward et John Wayne (L'homme qui a tué Liberty Valance). Il y a trois ans, ce film a été retenu par la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis comme film classé parce qu'il parle lui aussi de la construction de l'identité du pays.

Quand la légende devient la réalité, imprime la légende...

Or donc, le matin de ce vendredi 25 mai, une grande foule investit la Plaza Mayor, aujourd'hui Plaza de Mayo. Dans cette foule, il y a bien sûr les Chisperos, ces hommes de la Légion Infernale, à la tête desquels se trouvent Domingo French et Antonio Beruti. Cette foule grossissante réclame à grands cris la démission effective de Cisneros, qui n'a fait que donner un engagement oral la veille à la délégation menée par Cornelio Saavedra et Juan José Castelli. Et elle demande, cette foule, la formation immédiate d'une Junta de Gobierno. Ainsi donc l'accord, péniblement obtenu trois jours auparavant lors du Cabildo Abierto, est entièrement remis en question par cette multitude populaire criolla, alors que le Cabildo Abierto avait été conduit essentiellement par des notables, majoritairement criollos, dans un esprit de consensus entre Criollos et Espagnols et la volonté d'en finir avec la tyrannie d'un vice-roi trop sûr de son pouvoir.

L'image d'Epinal de cette journée cruciale montre French et Beruti distribuant à la foule des cocardes bleu ciel et blanc (1). C'est Bartolome Mitre qui a figé cette anecdote dans la galerie d'images de la révolution. Il est donc tout à fait possible qu'une telle distribution n'ait jamais existé, que la cocarde soit une invention postérieure. Mais quoi qu'il en soit, on peut imaginer facilement que French et Beruti aient voulu donner des insignes à leurs hommes pour mieux les repérer au milieu de la foule. De toute évidence, les Chisperos sont un groupe révolutionnaire organisé, qui existe déjà bien avant la Semana de Mayo et ceux qui composent ce groupe se montrent déterminés à ne pas laisser l'oligarchie décider seule du sort du pays.

Ci-contre Juan José Castelli, fonctionnaire du Cabildo et membre de la Primera Junta

Comme le temps passe et que rien ne bouge au Cabildo, un mot d'ordre commence à circuler dans la foule qui se met à crier : "Le peuple veut savoir de quoi il retourne" (el pueblo quiere saber de que se trata). On peut douter de la véracité historique d'une telle phrase. Pour une foule en colère qui manifeste, elle est bien longue et bien trop construite. Cependant, la référence est claire à ce vieux principe espagnol selon lequel le pouvoir appartient essentiellement au peuple qui le délégue au Roi et le reprend lorsque le Roi fait défaut. A la fin du 18ème siècle, cette formule juridique est devenue une pure fiction mais devant la gravité des événements et l'exemple des deux révolutions précédentes, celle des Etats-Unis en 1776 et celle de la France en 1789, sans parler des nombreux troubles prérévolutionnaires qui ont déjà eu lieu dans certaines régions de l'Amérique du Sud, cette formule juridique retrouve toute sa pertinence et présente une solution légale à la crise. Il est donc tout à fait possible que, pour donner à la Révolution de mai une certaine légitimité populaire, le mouvement des Chisperos, qui ont formé la Légion Infernale, ait été manipulé de A à Z par French et Beruti, tous deux membres d'une certaine bourgeoisie portègne. Beruti a fait ses études à Madrid, ce qui montre un niveau social élevé (le voyage jusqu'à la Métropole est hors de prix). Quant à French, qui est un riche commerçant, il s'est si bien battu contre les Anglais en 1806, à côté du Général artistocratique Juan Martín de Pueyrredón, qu'il a été nommé Lieutenant-Colonel par le Vice Roi Liniers en 1808.

Cette foule, sans doute manipulée, au moins partiellement, envahit la salle capitulaire du Cabildo. Les cris réclamant la démission de Cisneros redoublent. Le conseil du Cabildo, qui administrait jusqu'alors la ville et ses environs, tandis que le Vice Roi avait sous sa juridiction l'ensemble des implantations du territoire, se réunit à neuf heures du matin et décide de faire donner la troupe. C'est son rôle colonial lorsque l'ordre public est menacé, que ce soit par une émeute du peuple blanc ou une attaque d'Indiens (malón). Les officiers supérieurs sont donc appelés au Cabildo. Beaucoup d'entre eux ne se rendent pas à la convocation, en particulier Saavedra, membre de la Junta temporaire et colonel du régiment de Patricios. Quant à ceux qui viennent, ils refusent tout net d'obéir : ils ne tireront pas sur la foule.

Pendant ce temps, d'autres notables se trouvent avec Cisneros pour lui arracher sa démission écrite, promise la veille pour gagner du temps et qu'il n'a jamais eu l'intention de donner. Cisneros résiste. Très longtemps. Et quand il finit par céder et par écrire qu'il renonce à toute prétention ultérieure au pouvoir qui fut le sien dans le Vice Royaume, les esprits sont si échauffés dans la salle capitulaire que cette démission ne suffit pas à calmer la foule. Les notables rejoignent la salle en brandissant la démission écrite de Cisneros, présentée comme un acte responsable de l'ex-Vice Roi qui, par ce retrait, aurait voulu préserver la paix dans la ville, mais la foule réclame la constitution immédiate d'une Junta de Gobierno, sans attendre l'arrivée de députés en provenance des autres villes. La foule demande aussi l'envoi d'un corps expéditionnaire de 500 hommes pour aller soutenir les autres Provinces de l'Intérieur et plus probablement pour faire pression sur elles pour qu'elles rejoignent le mouvement révolutionnaire. Jusqu'à ce que, selon la légende, French et Beruti exhibent une liste de noms composant la future Junta de Gobierno. Cette liste, qu'on dit approuvée par de nombreux signataires, n'est pas parvenue jusqu'à nous. A-t-elle existé ? Il est possible que non. Elle a pu être créée après coup afin d'accréditer dans la mémoire nationale que la Revolución de Mayo est bien issue du peuple et non pas d'une bourgeoisie élitiste, dont le comportement respecte un peu trop les règles de fonctionnement de l'Empire colonial espagnol. La suite des événements montre que la Révolution a très vite été prise en mains par les notables : tous les chefs, les caudillos qui vont mener le combat révolutionnaire indépendantistes sont de riches bourgeois, voire des aristocrates, tous nés en Amérique du Sud et pour beaucoup d'entre eux issus de vieilles familles d'origine espagnole, qui les ont envoyés, adolescents, se former en Europe. Il est donc plus que probable que la composition de cette Junta de Gobierno, qui va être définie ce jour-là et est restée dans l'histoire sous le nom de Primera Junta, est le résultat de négociations entre les différents courants de la révolution qui discutent dans l'urgence, devant l'agitation qui gagne toute la ville et risque de les déborder, à moins que l'action de cette foule ne fasse que servir les vues des révolutionnaires, déjà bien décidés à séparer le Vice Royaume de l'Espagne, sans le dire ouvertement.

Ci-contre, une des très rares portraits de Mariano Moreno de son vivant
par Juan de Dios de Ribera, vers 1808 ou 1809

Toujours est-il que certains fonctionnaires du Cabildo sortent finalement sur le balcon pour donner au peuple la liste des neuf membres de la Junta. Le Président en est Cornelio Saavedra. Parmi les membres, il y a Manuel Belgrano et Juan José Castelli. Les deux secrétaires sont deux juristes distingués, Juan José Paso, l'entousiaste du théâtre qui a crié, le 19 juillet, ¡Viva Buenos Aires libre!, et Mariano Moreno, dont vous verrez le nom partout dans Buenos Aires (il a totalement volé la vedette à son confrère). Dans cette Junta, il y a 2 militaires, 4 avocats, 1 prêtre et 2 commerçants. Les uns sont criollos, les autres sont nés en Espagne.

Il est tard. Sur la place, il s'est mis à pleuvoir (comme avant-hier soir, où la pluie a interrompu le grand concert de tango prévu sur le Paseo del Bicentenario). Beaucoup de personnes sont rentrées se mettre à l'abri chez elles. Drôles de révolutionnaires, tout de même, que la pluie d'automne fait fuir... Seuls les plus déterminés sont restés. Leiva, qui est membre du Cabildo, essaye bien de railler cette Junta pseudo-populaire qui n'est plus soutenue que par une foule clairsemée. Mais cette foule approuve la liste proclamée au balcon ainsi que le règlement, qui s'inspire d'ailleurs très fidèlement du règlement de la Junta transitoire de la veille.

Saavedra sort sur le balcon pour haranguer les habitants demeurés sur la place noyée sous la pluie.

On fait retentir les cloches de la ville pour que tous les habitants, à l'abri, chez eux, pour la nuit, apprennent la nouvelle. Et Saavedra prend le chemin du Fort, qui sert depuis 1776 de résidence officielle au Vice Roi. En chemin, il est salué par des salves d'artillerie et des volées de cloches.

Cette marche inaugurale pour aller s'installer au Fort, en lieu et place du Vice Roi désormais complètement destitué, dit assez clairement que Saavedra et les autres révolutionnaires s'acheminent vers la rupture avec l'Espagne. Pourtant, pendant encore quelques années, ils vont rester fidèles au Roi Fernando VII ou feindre une telle fidélité (ce que Bartolomé Mitre et toute l'histoire argentine après lui retiennent comme la máscara de Fernando VII, le masque ou la mascarade de Ferdinand VII).

Pendant ce temps, Cisneros dépêche l'un de ses fidèles à Santiago de Liniers, son prédécesseur aux fonctions de Vice Roi, qui vit retiré dans la région de Córdoba, pour lui réclamer son aide militaire contre la Junta révolutionnaire. Et Liniers va prendre la tête d'une contre-révolution à Córdoba mais elle se retournera contre lui. Il sera fusillé par cette même contre-révolution en août 1810.

Parmi les Provinces qui réagissent contre la Révolution, il y a le Paraguay et Montevideo, qui est alors à la tête d'une seule et même province, qu'on appelle alors la Banda Oriental (la frange orientale). Assez vite, commence une guerre entre la Révolution, au début majoritairement portègne, et la contre-révolution, favorable à l'Ancien Régime, répartie entre les provinces hostiles de l'intérieur et, à Buenos Aires même, la Audiencia (l'appareil judiciaire espagnol), le Cabildo, dont le comportement le matin même du 25 mai montre bien qu'il est opposé dès le début à la tournure des événements (qui lui retirera progressivement les attributs du pouvoir), et Cisneros lui-même, qui veut regagner son poste de Vice Roi.

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(1) Les fidèles lecteurs de ce blog se souviennent peut-être de cette annonce d'un spectacle de Angel Pulice et Ruth de Vicenzo au Musetta Café le samedi 22 au soir : il était dit qu'il était obligatoire d'arborer une cocarde pour entrer au Musetta Café. La coutume vient de là. Voir mon article du 21 mai 2010 sur ce concert récent.

lundi 24 mai 2010

Il y a deux cents ans aujourd'hui : le jeudi 24 mai 1810 [Histoire]

7ème épisode de notre feuilleton sur la Semaine de Mai (Semana de Mayo), qui entama il y a deux cents ans le processus qui devait aboutir à la fondation de l'actuelle Argentine...

Le 24 mai, un jeudi, le Cabildo met en place la Junta dont l'institution a été votée l'avant-veille lors d'un interminable Cabildo Abierto dont je vous ai parlé samedi dernier. Le Cabildo a nommé Baltasar Hidalgo de Cisneros, ex-Vice Roi destitué mais non pas désavoué deux jours plus tôt grâce à l'habileté du juriste Juan José Paso, Cornelio Saavedra, Juan José Castelli, Juan Nepomuceno Solá, qui est prêtre, et José Santos Incháurregui. Cisneros préside la Junta, dont il est aussi le commandant militaire. Les membres sont en nombre égal deux Criollos (Saavedra et Castelli, qui avaient été le mardi porteurs de la formule qui a rassemblé le plus de votes pendant le Cabildo Abierto) et deux Espagnols (Solá et Incháurregui). Cette Junta temporaie, aussi peu en rupture que possible avec l'ordre colonial, doit administrer le Vice Royaume jusqu'à la tenue d'une Assemblée composée de députés de toutes les villes de la région, qui constituera, elle, une Junta de Gobierno qui prendra complètement la place et du Cabildo et de cette Junta intérimaire.

Sur la proposition de Leiva, un officiel du Cabildo colonial, la Junta intérimaire se dote d'un règlement constitutionnel qui établit que le pouvoir judiciaire reste aux mains de l'Audience (le tribunal ordinaire des instances espagnoles), que le Président ne peut pas agir sans avoir l'aval des autres membres de la Junta, que le Cabildo peut faire arrêter les membres de la Junta qui trahiraient leurs fonctions et qu'il doit approuver les propositions d'impôts nouveaux qui pourraient être faites. Le règlement constitutionnel prévoit aussi une amnistie générale pour toutes les opinions qui ont été émises le 22 mai lors du Cabildo Abierto et une demande adressée aux Cabildos de l'Intérieur d'envoyer des députés à Buenos Aires pour une consultation générale concernant toute l'étendue du Vice Royaume, qui comprend, ne l'oublions pas, l'actuel Paraguay et l'actuel Uruguay.

Les commandants militaires acceptent cette Junta temporaire. Mais il n'en va pas de même du peuple lorsque l'information est diffusée dans Buenos Aires.

Le mouvement populaire, qui était apparu, pour la première fois, en armes, sur la Plaza Mayor (aujourd'hui Plaza de Mayo) le 20 mai, se manifete à nouveau, toujours animé par Domingo French et Antonio Beruti : les 600 hommes de la Légion Infernale, qui arboraient le ruban blanc pour l'union entre les Criollos et les Espagnols, ces mêmes hommes qui ont investi, en armes, la Plaza Mayor pour s'assurer que le Cabildo Abierto se composait majoritairement de Criollos, ces mêmes hommes ou à peu près les mêmes qu'on avait incités le 23 à rester calmes et à s'abstenir de toute action contraire à l'ordre public, ces mêmes hommes, que dirigent Domingo French et Antonio Beruti, qu'on avait vus chez Rodríguez Peña et à la savonerie de Vieytes parmi les révolutionnaires des 19 et 20 mai, envahissent à nouveau la Plaza Mayor pour protester contre le maintien au pouvoir de Cisneros. Eux ne veulent pas seulement qu'il soit mis fin à l'institution que représente le Vice Roi, ils veulent aussi et surtout le désaveu politique et personnel de Cisneros.

Un certain nombre d'officiers supérieurs voient que la situation devient explosive : ils craignent des débordements de colère de la part de la foule s'ils continuent d'appuyer la Junta montée par le Cabildo avec Cisneros comme président. Or il leur est politiquement impossible de faire tirer sur la foule. Plutôt que d'obéir, la troupe pourrait bien alors se retourner contre son commandement.

Un groupe de révolutionnaires, parmi lesquels se trouve Antonio Beruti, se réunit à nouveau chez Rodríguez Peña, comme les 19 et 20 mai. On émet des doutes sur la loyauté aux idéaux révolutionnaires de Saavedra, commerçant criollo devenu colonel d'un régiment, mais Castelli, ex-fonctionnaire criollo du Cabildo qui avait rejoint le 22 mai les positions de Saavedra, intervient, lui qui connaît admirablement l'administration coloniale : il promet de peser de tout son poids pour faire procéder à une nouvelle consultation populaire. Puis une délégation de trois notables, Mariano Moreno, Matías Irigoyen et Feliciano Chiclana, part négocier avec les officiers supérieurs pour les rassurer et et rassurer puis faire se disperser la foule populaire et jeune de la Plaza Mayor.

Dans la nuit, une délégation de révolutionnaires criollos, à la tête de laquelle se trouvent Saavedra et Castelli, membres de la toute jeune Junta intérimaire, se présente au domicile privé de Cisneros. La délégation informe l'ex-Vice Roi de l'agitation populaire et exige sa démission de ses fonctions de Président de la Junta. Cisneros s'engage oralement à démissionner mais ils n'obtiennent aucun écrit de sa main.

Pendant ce temps, la maison de Leiva, autre fonctionnaire de l'administration coloniale, est encerclée par la foule qui exige qu'il convoque une nouvelle fois le peuple pour une nouvelle consultation. Leiva commence par soutenir la formalité du droit (le Cabildo avait toute lattitude pour établir la Junta, il l'a fait, il n'y a pas lieu de revenir là-dessus). Mais il sent vite que l'heure n'est plus au formalisme juridique. Il cède donc et promet une nouvelle consultation.

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dimanche 23 mai 2010

Il y a deux cents ans : le mercredi 23 mai 1810 [Histoire]

6ème épisode du feuilleton que Barrio de Tango publie à l'occasion du Bicentenaire de l'Argentine, à travers le récit au jour le jour de ce qui s'est passé il y a deux cents ans à Buenos Aires, entre le 18 et le 25 mai 1810.

Le lendemain matin, à l'aube, le Cabildo émet un avis à la population :

Hecha la regulación con el más prolijo examen resulta de ella que el Excmo Señor Virrey debe cesar en el mando y recae éste provisoriamente en el Excmo. Cabildo hasta la erección de una Junta que ha de formar el mismo Excmo. Cabildo, en la manera que estime conveniente.

Les décomptes ayant été effectués avec l'examen le plus attentif, il résulte de ceux-ci que Son Excellence Monsieur le Vice Roi doit cesser d'exercer le pouvoir et que celui-ci revient provisoirement au Très Haut Cabildo jusqu'à la constitution d'une Assemblée que doit former ce même Très Haut Cabildo, de la manière qu'il estimera convenable.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Des avis sont placardés un peu partout dans la ville qui annoncent la formation de la Junta (Assemblée), la convocation de députés de toutes les provinces du Vice Royaume pour l'élection de cette Junta et un appel au calme. Le Cabildo demande en effet à la population de s'abstenir de tout acte qui attenterait à l'ordre public (on pense en particulier aux récents rassemblements d'hommes du peuple en armes dans le centre de la ville).

Aucun événement de type révolutionnaire aujourd'hui. C'est l'oeil de la tempête...

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samedi 22 mai 2010

Il y a deux cents ans aujourd'hui : le mardi 22 mai 1810 [Histoire]

5ème épisode de mon feuilleton spécial Bicentenaire de l'Argentine, avec le déroulé au jour le jour de la Semana de Mayo, entre le 18 et 25 mai 1810.

Tôt au matin de ce mardi-là, 600 hommes du peuple, armés de bric et de broc mais bien décidés à en découdre s'il le faut, prennent position tout autour du Cabildo, sur la Plaza Mayor (aujourd'hui Plaza de Mayo) pour s'assurer que le Cabildo Abierto sera tenu en présence d'une majorité de Criollos.

La Plaza de Mayo avait beaucoup moins de points d'entrées qu'aujourd'hui
(Ce tableau est une œuvre de la peintre française Léonie Matthis.
Il représente la fête printanière de la Saint Martin de Tours, le 11 novembre 1850.
Le tableau est exposé au Museo histórico de la Ciudad Cornelio de Saavedra)

Ni la Avenida de Mayo, qui date des années 1880, sous la mandature municipale de Torcuato de Alvear, ni la Diagonal, qui sera percée dans les années 30 en prévision des fêtes du 400e anniversaire de la première fondation de Buenos Aires, n'existent encore. C'est donc essentiellement sur la place que veillent ces hommes en armes, ceux qui, la veille au matin, étaient allés réclamer la démission du Vice Roi et que Saavedra avait réussi à convaincre de se disperser.

Ont-ils changé d'avis depuis la veille, alors qu'ils arboraient un ruban blanc en signe d'union entre les Criollos et les Espagnols ? Ou leur position de la veille était-elle, elle aussi, une couverture pour s'en prendre à la personne du Vice Roi sans paraître vouloir atteindre l'Espagne ? Ou veulent-ils seulement rester fidèles au Roi que l'on pense acquis aux idées révolutionnaires et libérales ? Les avis des historiens varient sur ce point. Toujours est-il qu'ils semblent bien laisser surtout passer les natifs de Buenos Aires et de la région.

Dans cette colonie encore très imprégnée de l'esprit oligarchique espagnol, des 450 notables invités la veille par Cisneros, acculé à la convocation du Cabildo Abierto, seuls 250 sont là. Il est possible que de nombreux partisans du Vice Roi, ou supposés tels par Cisneros lui-même, n'aient pas osé venir affronter des adversaires politiques qu'ils savent très déterminés, surtout si en plus, il fallait traverser une Plaza Mayor pleine de gens de basse extraction armés jusqu'aux dents.

La question politique qui se pose à cette assemblée est simple : le vice-royaume doit-il maintenir ses institutions en l'état et obéir à l'Espagne bonapartiste ou doit-il s'auto-gouverner, comme la coutume espagnole lui en donne le droit lorsque l'autorité légitime du Roi a cessé d'exister ?

En quoi consiste la tradition du droit politique espagnol ? En ce qu'en l'absence d'un roi légitime, le peuple retrouve l'exercice de l'autorité politique (qu'il n'a fait que déléguer au roi) et institue en lieu et place du prince défaillant une Junta (assemblée) qui exerce alors le pouvoir effectif, dévolu en temps normal au monarque. Il en va de même lorsque le roi est mineur et qu'il est procédé à l'élection d'un conseil de régence, comme c'est le cas ailleurs dans l'Europe royaliste, conseil de régence pour le choix duquel les différents corps constitués du Royaume, à travers notamment la bourgeoisie des grandes villes historiques, sont consultés ainsi que ceux des différents vice royaumes qui envoient des députés de tout l'Empire colonial. La grande différence entre ce qui se passe en Espagne et ce qui se passe dans la plupart des autres pays d'Europe, y compris le Royaume-Uni, depuis la Grande Charte de Jean Sans Terre, c'est l'argument juridique qui fonde l'établissement de cette assemblée ou de ce conseil : le pouvoir est la légitime propriété du peuple qui, dans ce cas, le récupère (1). En effet, en Espagne, la monarchie absolue n'a jamais existé en droit (même si dans les faits, une monarchie très autoritaire, s'appuyant sur l'Inquisition locale, a bel et bien existé) : dans plusieurs des royaumes qui s'unirent progressivement, à partir de 1492, pour former l'Espagne actuelle, la monarchie a toujours consisté sous la forme de régimes établis sur le consentement du peuple, avec possibilité pour ce dernier de renverser légalement le roi si celui-ci manquait à ses devoirs envers lui, ce qui n'existait pratiquement nulle part en Europe. L'Espagne unifiée a conservé plusieurs de ces traditions de pouvoir tempéré, en mêlant les traditions castillanes et aragonaise à partir du mariage entre Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, avec une sorte de surveillance exercée par les Grands et les Cortes, où siégeaient des représentants des villes majeures des différents royaumes formant l'Espagne (ou les Espagnes).

C'est à l'élection d'une telle Junta qu'ont procédé les Espagnols hostiles à la France à l'arrivée de Joseph Bonaparte, roi tout ce qu'il y avait de plus illégitime, en 1808 : l'Espagne fidèle à elle-même a désigné une Junta, baptisée Junta Central Suprema, plus connue dans l'histoire sous le nom de Junta de Sevilla. C'est cette Junta, représentant le roi Ferdinand VII, empêché, qui a révoqué Santiago de Liniers, l'avant-dernier vice roi, Français de naissance, en janvier 1809, et nommé à sa place cet imbécile pusillanime et réactionnaire qu'était Baltasar Cisneros.

A la chute de la Junta de Sevilla, à la fin janvier 1810, à la suite de querelles internes et du progrès de l'occupation française, les Espagnols élisent un Conseil de Régence, habilité, de jure et non de facto, à exercer l'autorité sur l'ensemble des terres du Roi d'Espagne, y compris les Colonies des Indes Occidentales. A ceci près que les peuples concernés n'ont pas été consultés à la constitution du Conseil de Régence. Les délais et les incertitudes du voyage des députés des colonies, vers une Espagne en guerre contre la France, rendaient de toute manière une telle consultation impossible.

Dès lors, pendant les débats de ce mardi 22 mai 1810 au matin, dans le Cabildo de Buenos Aires, on voit s'affronter deux analyses juridico-politiques de la situation totalement incompatibles l'une avec l'autre et diamétralement opposées :

- le statu quo : sans consigne contraire de Madrid, Cisneros, nommé par la dernière autorité légitime de la Métropole (Madre Patria) est le représentant légitime de l'autorité et les habitants du vice Royaume lui doivent fidélité et obéissance. C'est en particulier la position de l'évêque de Buenos Aires, une position qui va marquer durablement l'histoire et les rapports traditionnellement très tendus entre l'Eglise catholique et le nationalisme argentin dans toutes les périodes de crise qu'a traversé le pays depuis 200 ans... Ce sont, semble-t-il, les tenants de cette conception des choses qui sont les premiers à prendre la parole, dans ce lieu qui représente si fort le pouvoir métropolitain et aristocratique.

- la solution révolutionnaire qui consiste alors, dans l'esprit des participants au Cabildo Abierto, à élire une Junta chargée de gouverner la région (junta de gobierno), ce que les partisans de cette solution justifient en refusant de reconnaître le Conseil de Régence, établi sans leur avis, ce qui, en droit, constitue alors bel et bien un vice de forme.

Durant les débats, on voit poindre un autre argument en faveur du statu quo, un argument non pas fondé en droit mais relevant d'une conception strictement politique et pragmatique de l'Empire colonial, un argument qui est une bombe à retardement : certains Espagnols, qui vivent à Buenos Aires parce qu'ils y ont été envoyés par la Métropole (sorte de fonctionnaires) ou parce qu'ils sont les représentants locaux de sociétés commerciales ibériques (des négriers par exemple ou des grossistes en cuir), ces Espagnols soutiennent donc que Cisneros doit rester en place parce que, dans l'Empire, l'avis des Espagnols prime sur l'avis des Criollos. Dans l'atmosphère pré-révolutionnaire qui règne dans la ville depuis cinq jours, l'argument, pour marginal qu'il soit en ce 22 mai 1810, n'est pas fait pour apaiser les esprits.

Un autre argument va être développé, riche lui aussi de toute une querelle jamais apaisée en Argentine : le procureur, qui est un partisan de Cisneros, affirme (et bien sûr, il a raison en droit) que le Cabildo Abierto de Buenos Aires ne peut pas se prononcer pour la destitution de Cisneros et l'établissement d'une Junta de Gobierno sans que se soient prononcées aussi les autres villes formant le Vice Royaume (dont l'Uruguay et le Paraguay actuels font alors partie). Ce qui n'est que retourner contre eux l'argument des révolutionnaires, les Saavedra et autres Belgrano, qui ne veulent pas entendre parler du Conseil de Régence, parce qu'aucun député des Colonies n'a participé aux délibérations. Or ce débat sur la légitimité ou non de Buenos Aires de décider pour tout le pays sera un fil rouge de toute l'histoire de l'Argentine. Cette querelle, dont on trouve encore, paradoxalement, la trace en ce moment même dans les dissensions incessantes entre Cristina Kirchner et Mauricio Macri, qui, à la tête de la Ville de Buenos Aires, se considère comme dirigeant une Province reculée en lutte avec la Capitale fédérale. Dans cet argument du procureur Manuel Genaro Villota, il y a en germe la guerre civile entre unitaristes et fédéralistes, entre Rosas et Lavalle, puis entre ce même Rosas et Urquiza, entre l'Argentine intérieure et la Capitale, et ça fait 200 ans que ça dure.

C'est Juan José Paso, que l'on a vu le 19 mai au soir, s'écrier ¡Viva Buenos Aires libre! (2) qui va réussir à casser la pertinence de l'argument : en bon avocat et en bon orateur qu'il est, il commence par donner raison à Villota mais ajoute que la gravité de l'heure exige qu'une décision soit prise à Buenos Aires (capitale du Vice Royaume depuis 1776) pour éviter que les forces françaises ne viennent s'emparer aussi de ce territoire américain (3). Et comme il faut aussi consulter les autres villes, on le fera dans un deuxième temps, le plus rapidement possible, dès lors que la Hermana Mayor, la sœur aînée (à savoir Buenos Aires), aura pris une décision. Et à ce moment-là, elle consultera ses petites sœurs. Avec cette expression, Paso se réfère aux sociétés commerciales où l'on parle déjà de sociétés mères et de filiales (qu'on appelle sociétés filles). Ainsi Buenos Aires et les autres villes sont toutes considérés comme des sœurs, donc sans lien de subordination. Il ne rétablit pas entre Buenos Aires et les autres villes de la région le lien qui existe en droit entre Madrid (Madre Patria) et elle-même mais, du coup, elle s'adjuge tout de même au passage un droit d'aînesse dans la conduite des affaires de toute la région. Ce qui ne peut que flatter les Portègnes, rassemblés au Cabildo, si fiers que leur ville ait été choisie quelques années auparavant seulement, comme capitale du tout nouveau (et si éphémère) Vice Royaume du Rio de la Plata.

Un curé propose alors que le pouvoir soit assumé par l'administration huilée que représente le Cabildo (sans vice roi) jusqu'à la tenue des élections d'une Junta de Gobierno en bonne et due forme, par une représentation de toutes les villes composant le vice royaume.

Saavedra prend alors la parole : il soutient cette proposition de remise de l'autorité au Cabildo, demande la formation d'une Junta par le Cabildo mais déclare aussi solennellement qu'il n'y a "plus aucun doute que celui qui confère le pouvoir ou le commandement, c'est le peuple". De la sorte, il empêche le Cabildo d'en faire à sa fantaisie et le contraint à respecter la volonté du peuple (ou au moins celle des notables criollos). L'un des partisans de longue date de la formation d'une Junta, Castelli, un fonctionnaire de l'administration coloniale, se joint à sa position. La légalité espagnole est ainsi sauve. C'est l'organisme administratif colonial qui prend les choses en main, la fonction de Vice Roi est caduque (au moins temporairement, jusqu'à ce qu'une instance légitime puisse à nouveau se prononcer en Espagne sur le sujet), Cisneros est destitué sans essuyer de désaveu politique et Buenos Aires n'a pas rompu avec l'Espagne, même si celle-ci se trouve (temporairement, peut-être) soumise à la coercition militaire des Français.

On procède au vote : il y a 155 voix pour la destitution de Cisneros et 66 pour son maintien en fonction. Parmi les 155 personnes qui se prononcent pour la destitution du Vice Roi, 87 votent pour la proposition émise par Saavedra, rejoint par Castelli.
Il est près de minuit lorsque la séance est levée. Et Buenos Aires n'a officiellement plus de Vice Roi.

Pour en savoir plus :
Consulter le site officiel argentin du Ministère de l’Education sur le Bicentenaire (uniquement en espagnol)
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(1) Ce qui vous explique pourquoi, dans l'entrevue des officiers supérieurs avec le Vice Roi dans la soirée du 18 mai. Saavedra a pu dire que le peuple reprenait en main ses propres droits et était déterminé à les exercer pour et par lui-même. C'était dire déjà que le peuple ne reconnaissait ni l'autorité de Joseph Bonaparte ni celle du Conseil de Régence, établi autour de Fernando VII.
(2) Buenos Aires, cela ne vous a pas échappé... Pas Mendoza ou Montevideo... Buenos Aires. Le reste du pays, le 19 au soir, au théâtre et devant la tirade d'un Cicéron de tragédie décadante, c'est tout de même le dernier des soucis de Paso.
(3) Rappelez-vous l'argument du colonel Saavedra devant le Vice Roi le 18 au soir : le peuple ne veut pas subir le sort des Espagnols ni être livré aux Français. En pratique, les forces françaises étaient loin d'être en état de venir faire la guerre dans les Amériques, d'autant que Napoléon avait déjà vendu la Louisiane aux Etats-Unis en 1803 pour récupérer l'argent nécessaire à la guerre en Europe. Argument juridiquement solide et politiquement un peu spécieux, avouons-le tout de même.

vendredi 21 mai 2010

Il y a deux cents ans : le lundi 21 mai 1810 [Histoire]

4ème épisode du feuilleton de Barrio de Tango sur la Semana de Mayo, qui précipita la Révolution fondatrice de l’Argentine...

Après que le dernier Vice Roi, le médiocre, tyrannique et velléitaire Baltasar Hidalgo de Cisneros, a cédé, la veille au soir, aux pressions de quelques notables portègnes, déterminés et menaçants, et accepté, à son corps défendant, d’organiser un Cabildo Abierto le mercredi 22 mai, le siège du pouvoir colonial à Buenos Aires, le Cabildo, qui est alors un majestueux bâtiment de 11 arcades autour d’un corps de logis central, seul vestige parvenu jusqu’à nous, reprend ses activités quotidiennes comme si de rien n’était.

Mais plusieurs centaines d’hommes armés se regroupent très tôt ce matin-là sur la Plaza Mayor, dite aussi Plaza de la Victoria, qu’on appelle aujourd’hui Plaza de Mayo, face au Cabildo. Ils sont environ 600, ce qui, dans ces années-là, représente un impressionnant rassemblement dans une petite ville comme Buenos Aires. Ils se sont attribué le titre de Légion Infernale, ils brandissent un portrait du roi Fernando VII, le roi légitime désigné comme successeur par Carlos IV lors de l’abdication forcée de Bayonne, sous la pression de Napoléon. En signe de fidélité à l’Espagne des Bourbons et à l’unité entre Criollos et Espagnols, ils arborent sur leur poitrine un ruban blanc.

Ils crient leur défiance à l’égard du Vice Roi, dont des notables ont exigé la veille la démission, et réclame à grands cris la tenue du Cabildo Abierto, institution prévue par les usages coloniaux pour que l’élite de la capitale d’un vice-royaume se réunisse avec les autorités en place pour des prises de décision consensuelles dans des situations graves qui ne permettent pas d’attendre des consignes du Gouvernement royal de Madrid. Or la situation est grave puisque la dernière autorité légitime de l’Espagne a été renversée par le pouvoir napoléonien à la fin de janvier 1810. La nouvelle a atteint Buenos Aires, une semaine auparavant, le 14 mai, et elle a été confirmée et diffusée partout en ville le 18 mai.

Leiva, l’un des conseillers du Vice Roi, tente de calmer la foule en l’assurant de la tenue le lendemain du Cabildo Abierto mais il ne parvient pas à la faire se disperser. Le Colonel du Régiment de Patricios, Cornelio Saavedra, intervient alors et promet aux agitateurs d’appuyer la tenue du Cabildo Abierto, par les armes s’il le faut. Cornelio (ou Corniglio) Saavedra est l’un des grands notables qui, la veille, ont arraché au Vice Roi la décision de réunir le Cabildo Abierto (Cabildo Ouvert, puisque d’ordinaire, on n’entre au Cabildo qu’en montrant patte blanche). La foule se le tient pour dit et se retire sans avoir exercé de violence mais sur un grand malentendu politique.

La Légion Infernale entend en effet maintenir le lien entre tous les blancs, les Américains et les Européens, comme en témoignait le ruban blanc sur les poitrines. Saavedra, Belgrano et les autres grands notables de Buenos Aires sont, eux, déjà fermement décidés à couper les ponts entre la Métropole et les provinces du Río de la Plata. Bien entendu, la présence spontanée de cette foule devant le Cabildo démontre que la partie n’est pas gagnée. Les chefs de Mai tiendront donc un discours très prudent et très ambigu durant les premières années de la Révolution et prétendront toujours vouloir détacher la future Argentine non pas de l’Espagne en tant que telle mais de l’Espagne de Joseph Bonaparte. Ils s’efforceront pendant près de quatre ans de maintenir l’apparence légaliste et légitimiste d’une fidélité politique à l’Espagne des Bourbons, un mythe qui volera en éclat quelques mois après que ceux-ci auront repris leur trône à Joseph Bonaparte, qui n’aura régné que cinq ans et demi sur la Péninsule, du 6 juin 1808, date de son intronisation, alors qu’il demeure encore des enclaves de souveraineté espagnole, jusqu’au 11 décembre 1813, le début de la fin du Premier Empire.

Le jour même, le 21 mai 1810, le Cabildo de Buenos Aires établit une liste de 450 invités parmi les notables riches et instruits. Les lettres d’invitation (esquelas) sont confiées à l’imprimerie de Agustín Donado, un proche des meneurs de la Légion Infernale, qui décide d’en imprimer beaucoup plus que prévu et les distribue largement dans toute la ville à des Criollos d’un rang social bien moindre que les 450 hommes désignés par le Cabildo. A ce moment-là, le terme criollo désigne les habitants nés sur le sol américain, par opposition aux habitants nés en Espagne, ou ailleurs en Europe, et venus s’installer adultes, temporairement ou définitivement, dans le Nouveau Monde.

Dans l’Empire colonial espagnol, le Cabildo Abierto est une instance très élitiste, à laquelle on participe à la discrétion du Vice Roi selon des modes de désignation très arbitraires mais qui ont longtemps fait à peu près consensus. C’est à cet arbitraire d’Ancien Régime, devenu inacceptable avec les idées nouvelles venues des Etats-Unis et de France, que le peuple entend mettre fin. De là, l’initiative de l’imprimeur qui élargit de son propre chef l’éventail social et politique des participants à de nombreux hommes blancs, libres et nés sur le continent mais pas toujours ni très riches ni très instruits. Les femmes, les Indiens, les noirs (alors esclaves) et les métisses restent exclus de ce Cabildo, comme d'habitude (même à la veille d'une révolution, les hommes doivent raison garder !). Ce jour-là, l’invitation arrive chez des artisans et des petits commerçants, des tenanciers de pulperías (gargottes) et autres épiciers, savetiers ou sous-officiers de tel ou tel régiment, toutes gens qui se sont battus, et vaillamment, en 1806 et en 1807, lors des deux tentatives d’invasion anglaise sur les deux rives du Río de la Plata.

Fac-similé de la convocation historique du Cabildo Abierto du 22 mai 1810

Dans l'invitation au Cabildo Abierto, le protocole fait dire à Cisneros, avec les formules ampoulées toujours en usage dans le vocabulaire institutionnel espagnol :

El Excmo. Cabildo convoca á Vd. para que se sirva asistir, precisamente mañana 22 del corriente, á las nueve, sin etiqueta alguna, y en clase de vecino, al cabildo abierto que con avenencia del Excmo. Sr. Virrey ha acordado celebrar; debiendo manifestar esta esquela á las tropas que guarnecerán las avenidas de esta plaza, para que se le permita pasar libremente.

Le Très Haut Cabildo Vous invite à assister, demain 22 courant, à neuf heures, sans aucune étiquette et en votre qualité d’habitant de la ville, au cabildo abierto dont, dans sa bienveillance, Son Excellence Monsieur le Vice Roi a concédé la tenue. Vous devrez produire ce document aux troupes qui garniront les avenues de la place pour qu’il vous soit permis de passer librement.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour en savoir plus :
Consulter le site (en espagnol) sur le Bicentenaire, proposé parle Ministère de l’Education argentin.
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jeudi 20 mai 2010

Il y a deux cents ans : le dimanche 20 mai 1810 [Histoire]

Nous continuons la série de sept épisodes qui vont nous permettre du 18 au 25 mai de revivre la Semaine de Mai qui a enclenché la Révolution Argentine et conduit le pays à son indépendance...

Ce dimanche matin-là, après l’entrevue de la veille avec Lesica, venu lui signifier l’exigence d’une partie importante des notables autochtones (criollos) de Buenos Aires qu'un Cabildo Abierto soit convoqué le plus vite possible, le Vice Roi Cisneros consulte l'un de ses dignitaires, Leiva, qui avait lui-même été informé par Belgrano et Saavedra de l’urgence d’appeler à cette grande réunion au Cabildo (siège local du pouvoir dans l'Empire colonial espagnol).

Leiva lui conseille de céder à la demande. Pourtant, avant de se décider, Cisneros veut prendre le pouls des chefs de l’Armée. Il convoque donc tous les officiers supérieurs présents à Buenos Aires dans sa résidence officielle en fin de journée et les exhorte à rester fidèles à la Couronne en lui jurant obéissance à lui, représentant de l’autorité royale. Mais de quelle Couronne et quel roi s’agit-il au juste ? L’information est à présent confirmée dans tout Buenos Aires que la Junta de Sevilla a disparu corps et bien dans une Espagne napoléonienne dépouillée de sa souveraineté et sur laquelle règne désormais un usurpateur, Joseph Bonaparte. Un bateau qui a accosté au port le 14 mai avait apporté une gazette de janvier qui racontait la chute de ce dernier vestige du pouvoir royal des Bourbons d'Espagne. Manuel Belgrano a pu s’en procurer un exemplaire en déjouant la censure du Vice Roi, qui empêchait les criollos d’accéder en direct à l’information en provenance de la Mère Patrie.

Or parmi les officiers convoqués à la résidence du Vice Roi, se trouve Cornelio Saavedra, qui est  colonel du régiment de Patricios. Saavedra prend la parole et déclare en substance que les choses ont bien changé depuis la nomination du Vice Roi en 1809. L’Espagne existait encore à ce moment-là mais l’Espagne n’existe plus puisqu’elle n'est plus qu'une annexe de la France.

"Non, Monsieur, nous ne voulons pas subir le sort de l’Espagne ni être commandés par les Français, nous avons résolu de prendre en main nos droits et de les conserver pour nous-mêmes [sous entendu : ni pour vous, ni pour l’Espagne]. Celui qui vous a donné l’autorité de nous commander n’existe plus ; par conséquent vous-même ne disposez plus de cette autorité. Par conséquent, ne comptez pas sur les forces qui sont sous mon commandement pour vous y maintenir" (1)

Baltasar Cisneros, par un peintre anonyme (Museo Naval, Madrid)

Dans la soirée, les notables autochtones, les Criollos, se réunissent à nouveau chez Rodríguez Peña, comme ils l'avaient fait la veille. Les officiers, de retour de l'entrevue avec Cisneros, en rendent compte à leurs compatriotes. Les Criollos décident d’envoyer deux des leurs chez le vice roi, au Fort qui lui sert de résidence officielle, pour lui intimer l’ordre de renoncer à sa charge au nom du peuple dont ils estiment alors être la voix. Les deux représentants révolutionnaires trouvent le Vice Roi en train de jouer aux cartes avec un de ses proches et un aide de camp. Ils lui délivrent leur message. Cisneros se lève. Il est offusqué de l'insolence avec laquelle ils s’adressent à lui et remettre en question la légitimité du représentant du roi qu'il est, qu'il pense toujours être, avec une absence de lucidité politique, qui rappelle beaucoup l'incompréhension de Louis XVI devant la prise de la Bastille. Cisneros reste accroché à une situation d’Ancien Régime dont tout autour de lui démontre qu’elle est caduque. Les deux révolutionnaires poussent alors plus loin et annoncent au vice roi qu’ils ne lui accordent que cinq minutes pour prendre parti. Leiva cherche à plaider la position de Cisneros mais celui-ci, après en avoir brièvement délibéré avec des fidèles proches, capitule. La légende ultérieure lui prête des paroles peut-être un peu trop théâtrales pour être historiques : "Messieurs, comme je regrette les maux qui vont s’abattre sur ce peuple à cause de ce qui se passe maintenant ! Cependant, puisque le peuple ne m’aime pas et que l’armée m’abandonne, faites ce que bon vous semblera".

Un cabildo abierto est donc décrété. Il doit se tenir le 22 mai.

Le soir même, on joue au théâtre une tragédie sur le conflit politique entre Cicéron et César qui mit fin à la république romaine. Dans la grande tradition du théâtre du 18ème finissant, l’histoire antique sert de déguisement à des prises de position politiques. Le lieutenant de police veut ce soir-là faire remplacer la pièce par une autre, beaucoup plus neutre. La nouvelle se répand dans Buenos Aires comme une traînée de poudre : on crie à la censure politique et le comédien vedette est pressé de toute part de maintenir le programme prévu. Ce qu’il fait. Au quatrième acte, ce comédien, qui interprète Cicéron, héros de la liberté et de la République contre le tyran César, se lance dans une tirade qui remue profondément la salle. Dans le public de ce soir-là, il y a un juriste criollo, Juan José Paso, qui se lève, enthousiaste, et s'écrie : "¡Viva Buenos Aires libre!"

Dans deux jours, lors du Cabildo Abierto, ce juriste inventera la formule qui servira à légaliser la révocation du vice roi par le peuple.

Juan José Paso est né à Buenos Aires le 2 juin 1758, dans le Vice Royaume du Pérou, puisque le Vice Royaume du Rio de la Plata n’est pas encore institué (il ne le sera qu’en 1776). Il est mort le 10 septembre 1833 à San José de Flores, aujourd’hui un quartier qui fait partie intégrante de Buenos Aires mais qui était alors une bourgade située au sud-ouest de la capitale. Il a été l’un des appuis juridiques des fédéralistes Manuel Dorrego (1787-1828) et Juan Manuel de Rosas (1793-1870), qui étaient, dans les années 1830, de fervents partisans d’une Argentine où les Argentins seraient maîtres chez eux et ne dépendraient pas des puissances commerciales et politiques européennes, pas plus sur le plan politique que sur le plan économique. Ses restes reposent aujourd’hui au Cimetière de la Recoleta, où ils ont été transportés plus tard, après la création de ce cimetière en 1871, pendant la grande épidémie de fièvre jaune.

Pour aller plus loin :
Consulter le site consacré au Bicentenaire par le Ministère de l’Education argentin (en espagnol)

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(1) Cette phrase résonne un peu dans la mémoire des Argentins comme la déclaration de Danton : "Monsieur, allez dire à votre Maître que nous sommes là par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes". Elle ouvre un cadre inédit, celui d’une nouvelle légitimité.

mercredi 19 mai 2010

Il y a deux cents ans : le samedi 19 mai 1810 [Histoire]

Belgrano et le drapeau (anunyme)

Depuis que le Vice Roi a appelé, hier, 18 mai 1810, au calme et à la fidélité à l’Espagne, désormais sous le pouvoir de Napoléon via son frère aîné Joseph, Cornilio Saavedra (1759-1829), important chef militaire partisan de l’ex-vice Roi Santiago de Liniers, et Manuel Belgrano (1770-1820), qui dessinera le drapeau argentin d’ici quelques mois, ont passé toute la nuit à réfléchir ensemble à ce qu’il convenait de faire en réponse à l’appel de Cisneros.

Ils ont passé une partie de la journée du vendredi dans les réunions de criollos, tous nés en Amérique du Sud, qui se sont tenues chez deux associés en affaire (une savonnerie), Nicolás Rodríguez Peña (1775-1853) et Hipólito Vieytes, (1762-1815), futur général en chef de l’Armée du Nord. A ces réunions assistaient aussi le militaire Juan José Viamonte (1774-1843) et le juriste Feliciano Chiclana (1761-1826) (1). On y a envisagé toutes les situations, y compris celles de la chute effective du dernier vestige du pouvoir du roi abdicataire, Carlos IV (Charles IV), ou de son successeur légitime, le roi Fernando VII (Ferdinand VII), la Junta Suprema Central, dite aussi Junta de Sevilla, de laquelle Cisneros prétend recevoir ses ordres pour gouverner le vice royaume du Rio de la Plata. L’Espagne est lointaine, il faut plusieurs mois pour savoir ce qui s’y passe or un journal, en provenance d’Europe et intercepté par Belgrano malgré la censure exercée par Cisneros (qui fait saisir toutes les gazettes des bâtiments qui accostent au port de Buenos Aires) raconte que la Junta de Sevilla s'est dissoute. A l’heure qu’il est, l’Espagne est probablement aux mains des Français, sans plus aucun Espagnol pour y exercer le moindre pouvoir, même fictif. Et de fait, c’est bel et bien le cas depuis la dissolution de la Junta le 30 janvier 1810.

Tôt, ce samedi matin,19 mai 1810, Belgrano et Saavedra vont trouver deux dignitaires de Buenos Aires, Juan José de Lesica et Julián de Leiva, qui ont des fonctions officielles au sein de l’administration du vice royaume, et les convainquent de la nécessité de réclamer au Vice Roi la tenue d’un Cabildo Abierto (cabildo ouvert) pour discuter de la politique à tenir face à l’Espagne occupée par les Français.

L’expression Cabildo abierto désigne alors une réunion entre le vice Roi (dont le siège du pouvoir est le Cabildo) et tous les notables de la capitale, voire au-delà de la capitale, lorsque l'urgence d'une situation ne permet pas de consulter Madrid. Comme il est fréquent sous l’Ancien Régime, cette réunion fait office de conseil élargi au tenant du pouvoir légitime, le Roi en Espagne, le vice Roi dans les colonies. Le Cabildo Abierto n’est pas sans rappeler la coutume française de la convocation des Etats-Généraux, à ceci près qu’il est moins formaliste et qu’il est convoqué selon des procédures plus expéditives et, dans les faits, plus arbitraires. Le Cabildo Abierto, comme les Etats-Généraux, comme les Parlements français d’Ancien Régime, a une fonction consultative, il n’a pas de pouvoir effectif à long terme. Il n’est pas la préfiguration de la souveraineté du peuple, telle que la Révolution française l’a théorisée et mise en place, mais une espèce de solution de rechange lorsqu'un danger grave menace les habitants trop éloignés de la Métropole pour en attendre du secours. La coutume s'apparente en ce sens aux pratiques en cours sur les navires lors des traversées des océans, quand le capitaine doit consulter son équipage, pour éviter tout risque de mutinerie à bord.

Saavedra et Belgrano expliquent aux deux officiels que si Cisneros ne convoque pas le Cabildo Abierto "ou le peuple le fera de lui-même ou il perdra la vie en tentant de le faire". La situation est proche de la mutinerie généralisée. Le vice roi est en effet si peu populaire et les gens reconnaissent si peu sa légitimité qu’il faut envisager la possibilité d’un bain de sang si Cisneros persiste dans sa conduite autocratique des affaires publiques.

Corniglio Saavedra (portrait par un peintre anonyme)

Lesica s’en va rencontrer le Vice Roi. Il lui rapporte les conclusions auxquelles sont parvenus Manuel Belgrano et Cornilio Saavedra.

Si vous vous promenez à Buenos Aires, vous y rencontrez deux avenues et deux quartiers qui portent le nom de ces deux héros de la Revolución de Mayo : Belgrano et Saavedra se touchent, les deux quartiers se situent au nord-ouest de Buenos Aires, dans le prolongement de Palermo. Belgrano est connu pour différents tangos qui le chantent et pour avoir longtemps abrité un champ de course hippique (hipodromo nacional, qui n’existe plus). Il accueille aujourd’hui le Stade Monumental dont l’équipe résidente est le River Plate, l’aristocratique et riche équipe de Palermo. C’est au Stade Monumental que s’est disputée en juin 1978 la finale de la coupe du monde de football dont l’Argentine est sortie championne pour la première fois, grâce aux buts marqués par Mario Kempes, surnommé el Matador (le tueur). Saavedra est le quartier du chanteur Roberto Goyeneche El Polaco, qui l’a rendu célèbre. C’est aussi celui du poète Raimundo Rosales, dont je vous parle parfois dans Barrio de Tango (voir le raccourci vers les articles qui lui sont consacrés dans la rubrique Vecinos del Barrio, dans la partie haute de la Colonne de droite).

Pour aller plus loin: consulter le site (en espagnol) consacré au Bicentenaire, placé sous la responsabilité du Ministère de l’Education argentin.
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(1) la rue Rodríguez Peña est une des rues importantes du centre ville. Elle croise l’avenida Corrientes dans le quartier de San Nicolás. Les éditions Corregidor y ont leur siège qui est aussi leur librairie. Carlos Gardel y a vécu brièvement dans les années 20, avant d’acheter sa maison de la rue Jean Jaurés, dans le quartier de l’Abasto. La rue Vieytes est une rue du quartier de Barracas, au sud de la ville. L’hôpital psychiatrique Borda est installé sur une portion de cette rue qui a été rebaptisée à cet endroit du nom d’un ministre de la Santé du gouvernement Perón mais l’hôpital a longtemps porté le nom officieux et populaire de Vieytes et c’est ainsi qu’il est encore désigné dans Balada para un loco, par Horacio Ferrer, en novembre 1969. Voir mes articles sur le 40ème anniversaire de ce tango de Piazzolla-Ferrer. Balada para un loco fait partie des 231 textes présentés et traduits dans Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, ed. du Jasmin. Il en va de même du tango Rodríguez Peña, dont la letra de Julian Porteño évoque avec nostalgie les milongas et salons de danse qui fleurirent dans cette rue dans les années 1910 et 1920, et où Gardel et Razzano se produisirent, ainsi que Vicente Greco et tous les musiciens de la Guardia Vieja.
Juan José Viamonte a donné son nom à une autre rue du centre de Buenos Aires. C’est sur la rue Viamonte que se situe le Centro Cultural Borges. Il en va de même de Feliciano Chiclana qui a, lui, une avenue dans le sud de Buenos Aires.

mardi 18 mai 2010

Il y a deux cents ans aujourd’hui : le vendredi 18 mai 1810 [Histoire]

Il y a deux cents ans (1) aujourd’hui s’ouvrait à Buenos Aires ce que les historiens allaient baptiser la Semaine de Mai (Semana de Mayo). Et depuis lors, dès qu’il y a plusieurs jours consécutifs de contestation pour faire changer les choses en Argentine, on les baptise Semaine : Semana Roja, Semana Trágica...

Aujourd’hui, 18 mai 2010, Barrio de Tango commence donc un petit feuilleton qui nous conduira jusqu’à la 1ère déclaration d’indépendance de ce qui allait devenir l’Argentine, déclaration proclamée le 25 mai 1810 au Cabildo de Buenos Aires. Ce feuilleton nous accompagnera jusqu’à mardi prochain...

Joseph Bonaparte, en habit de sacre comme Roi d'Espagne, par Gérard (Château de Fontainebleau)

Le 6 juillet 1808, Napoléon avait installé sur le trône d’Espagne son frère aîné, Joseph (1768-1844). La veille, Joseph, roi de Naples depuis le 31 mars 1806, avait cédé son royaume napolitain au Général Murat.

Un an auparavant, les Anglais avaient tenté de poser une deuxième fois le pied sur le sol du Vice Royaume du Rio de la Plata. On était en 1807 et un officier d’origine française, Jacques de Liniers, né à Niort en 1753, dans une famille de bonne noblesse, militaire de profession engagé dans la Marine espagnole des Indes occidentales, avait pris la tête des résistants à cette seconde invasion anglaise (la première avait eu lieu l’année précédente). Ces hauts faits d’armes lui valurent d’être nommé Vice-Roi à Buenos Aires, par les représentants en Amérique du gouvernement du roi Bourbon Charles IV dans les dernières semaines avant la victoire des armées napoléoniennes. Son règne fut un règne libéral mais ses amours scandaleuses pour l’époque (il aimait une femme de couleur) et sa nationalité française le firent assez vite mal voir des tenants de l’Ancien Régime, de cette Espagne coloniale d’avant les révolutions américaine et française. Il est donc démis de ses fonctions en juillet 1809 par la Junta Suprema Central qui continue de représenter le roi déchu pour le Nouveau Monde. Liniers est remplacé par un gentilhomme espagnol du nom de Cisneros. Bien que ses partisans l’invitent à résister à cette destitution, Liniers se soumet et se retire à Córdoba avec le titre qui lui est attribué de Comte de Buenos Aires. Là, il sera fusillé le 26 août 1810, par les contre-revolutionnaires de Córdoba.

En effet, depuis la destitution de Liniers en juillet 1809, les esprits s’agitent beaucoup dans ce qui est aujourd’hui le nord de l’Argentine, les Provinces de Córdoba, Mendoza et San Luis, les actuels Paraguay et Uruguay ainsi que le Pérou et le Chili. Et on s’interroge fort, en particulier à Buenos Aires, sur la pertinence de rester fidèle à cette Espagne désormais aux mains des Français. On vient de se battre contre les Anglais. Est-ce pour s’en remettre aux Français, même post-révolutionnaires ? Et puis, il y a un précédent important au nord du continent : la Révolution de 1776 par laquelle les Etats-Unis ont établi la souveraineté du peuple et se sont séparés de l’Angleterre.

Aussi le 18 mai 1810, le Vice Roi, Baltasar Hidalgo de Cisneros (1755-1829) adresse à la population du Vice Royaume un appel au calme et à la fidélité à l’Espagne, la Mère Patrie attaquée par Napoléon.

Or à cette époque-là, Napoléon représente les conquêtes politiques de la Révolution Française. En Espagne, il a en particulier mis fin à l’Inquisition, cette institution établie sous le règne conjoint des Rois Catholiques, Isabelle et Ferdinand, pour veiller à la pratique catholique la plus orthodoxe et interdire toute pratique secrète du judaïsme et de l’islam dans un pays où ces deux religions sont bannies depuis 1492 et qui, à la fin du 18ème siècle, est devenue une administration lourde et tatillonne qui entrave la vie culturelle et intellectuelle dans toute l’Espagne. En Amérique, chaque vice royaume a son Grand Inquisiteur qui se livre aux mêmes examens sclérosants. En Europe, Napoléon a mis fin ou il est en train de mettre fin à l’Ancien Régime un peu partout : dans de nombreuses principautés allemandes, dans les Pays-Bas et de nombreux états italiens. Or les patriotes des rives du Rio de la Plata, ces Criollos nés sur la terre américaine, viennent d’assister, en 1806 et en 1807, à un spectacle fort édifiant pour eux : mal entraînés et armés essentiellement de leur courage, ils se sont dressés contre l’envahisseur anglais tandis que les troupes régulières, placées par Madrid à Buenos Aires et à Montevideo, regardaient les combats en évitant le plus possible de s’en mêler.

Que peut donc bien signifier pour eux que de rester fidèles à cette Espagne lointaine, qui n’a pas su se défendre contre la Grande Armée et qui les a eux-mêmes si mal défendus contre l’envahisseur ?

Pour en savoir plus :

(1) Il y a 35 ans aujourd'hui disparaissait Aníbal Troilo, dit Pichuco, dit El Gordo. Troilo est le compositeur de Barrio de Tango. Ce soir, au Teatro Presidente Alvear, la Orquesta del Tango de la Ciudad de Buenos Aires lui rend hommage avec un grand concert (lire mon article du 11 mai 2010)