jeudi 25 avril 2013

Estela de Carlotto quitte Piazza San Pietro requinquée pour un bon moment [Actu]


Photo La Nación
reprise par le site de Abuelas
Hier à l'Audience générale du mercredi matin, accompagnée par une autre grand-mère de la Place de Mai, qui a déjà retrouvé sa petite-fille, et le député Juan Cadanbié, lui-même petit-fils identifié il y a quelques années et qui a rejoint depuis les rangs  kirchneristes à la Legislatura de Buenos Aires, Estela de Carlotto a pu s'entretenir brièvement avec le Pape François. Pourtant, jusqu'à il y a peu, elle doutait fort de sa bonne foi, voire de sa bonne volonté pour aider l'association qu'elle préside à faire la lumière sur le sort des enfants volés à leurs familles pendant la Dictature.

Cette jeunette octogénaire, dont l'énergie et le visage lisse et radieux vous stupéfient lorsque vous la rencontrez, est sortie de cet entretien avec du soleil romain plein les yeux et la voix comme en témoignent les deux interviews qu'elle a données dans la foulée, l'une à Radio Provincia (La Plata), l'autre à Radio Nacional (Capitale Fédérale) sans oublier la conférence de presse qu'elle a tenue à la résidence de l'Ambassadeur argentin. Enfin, affirme-t-elle, elle a reçu des assurances fiables que l'Eglise acceptait de contribuer à faire la lumière en donnant accès à ses archives (1). C'est le Pape qui le lui a dit et elle a ressenti de la sincérité chez cet homme dont elle avoue enfin qu'elle ne le connaissait pas (2).

Página/12 salue l'évènement avec l'ambivalence que ce journal a adoptée quelques jours après la fin du conclave : la correspondante à Rome, la journaliste indépendante Elena Llorente, signe un article objectif et factuel dans lequel elle rapporte les déclarations de Estela de Carlotto hier après-midi devant la presse, à la légation argentine près le Saint-Siège, et le journaliste de la rédaction, très partisan et idéologue en diable (c'est le cas de le dire), Washington Uranga, dresse quant à lui une analyse malveillante qui s'appuie sur les éternels procès d'intention que lui-même et d'autres de ses collègues ont l'habitude d'ouvrir contre le magistère catholique, régulièrement soupçonné des pires fourberies sur la base de préjugés datant de Mathusalem (3). Sous le titre "La balle est dans le camp de François", il fait ainsi des plans sur la comète au sujet de ce qu'il faut d'ores et déjà penser de la réaction que pourrait avoir le Vatican à la lettre que Abuelas a remise hier au Saint Père et qu'il ne prend pas la peine de reproduire alors qu'elle est disponible sur le site Internet de l'ONG (4).

Extraits des propos de Estela de Carlotto, rapportés par Elena Llorente.
Il lui font honneur, parce qu'il faut du courage et beaucoup d'honnêteté intellectuelle pour dire du bien de celui qu'on avait toujours considéré comme un ennemi ou un adversaire...

“Fue un encuentro muy agradable, muy lindo. El Papa quiso vernos. No es que dijo ‘no, por ahora no’ [...] Ha tenido gestos importantes, como esa carta que le mandó a Hebe de Bonafini [....] y recibir en audiencia al Premio Nobel de la Paz, Adolfo Pérez Esquivel. Ahora, mi esperanza y mi convicción es que las cosas van a cambiar. El papa Francisco es el jefe de la Iglesia de allá. Tiene que haber un cambio. No digo que salgan a pedir perdón, a hacer discursos. No queremos discursos. Queremos acciones que lleven al encuentro de los nietos y a saber dónde están sus padres.”
“Este papa es una persona abierta, sencilla. Nos habíamos quejado porque él, siendo el cardenal Bergoglio, nunca habló de nuestros problemas”, añadió.
[...] “Queremos que el Papa vea todas las carpetas que le hemos enviado. O mejor dicho que le hizo llegar la embajada argentina ante la Santa Sede, sobre cada uno de los casos de nietos desaparecidos. Quien tenga acceso a esos datos los puede manejar con la Iglesia de allá (por Argentina) y destapar los archivos y empezar a ver. El Papa puede analizar todo o mandar a que lo hagan otros, porque para eso es el Papa”, puntualizó.
[...] “Juan Pablo II nos dijo que sí, que conocía el problema de los nietos desaparecidos. Y agregó ‘todos oramos por ellos’. Cuando volvimos a la Argentina dijimos que la frase del Papa ‘todos oramos por ellos’ significaba acción. Pero no cambió nada. Hay que ver ahora la reacción de la Iglesia oficial argentina.”
[...] “Si el Papa dice: ‘Vengan, las voy a ayudar’, entonces también nos van a ayudar los creyentes. En la carta que le dimos no hay reproches, ni culpas. Para echar culpas hay que tener pruebas”, añadió, subrayando que estaba “completamente convencida” de que el Pontífice respetará su compromiso y que ellas están ahora esperanzadas, porque no quieren morirse sin conocer a sus nietos.
Contó también que nunca le había estrechado la mano al cardenal Bergoglio aunque sí lo había conocido en la Catedral de Buenos Aires en ocasión de una ceremonia y el Papa al parecer recordó ayer ese momento cuando hablaron. “Después de aquel encuentro en Buenos Aires no pasó más nada. El nunca habló de nuestro problema. Había un poquito de dolor entre nosotras por eso. Pero hoy se nos presentó la oportunidad y ese ‘cuenten conmigo’ que nos dijo fue como una señal de afecto de un hombre sencillo, simple. Cuando empezamos a hablar nos tomó de las manos. Y nos dio luego un beso. La verdad es que nos costó soltarle las manos. Creo que hoy hemos recuperado los tiempos perdidos.”
Estela de Carlotto (5), citée par Página/12

Ce fut une rencontre très agréable, très belle. Le Pape a voulu nous voir. Il n'a pas dit "Non, pour l'instant, non" [...] Il a fait des gestes importants, comme cette lettre qu'il a envoyée à Hebe de Bonafini (6) et il a reçu en audience le Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel (7). Maintenant mon espoir (8) et ma conviction, c'est que les choses vont changer. Le Pape François est le chef de l'Eglise de là-bas (9). Il faut qu'il y ait un changement. Je ne leur dis pas de venir demander pardon ou de faire des discours. Nous ne voulons pas de discours. Nous voulons des actions qui conduisent à trouver nos petits-enfants et à savoir où sont leurs parents.
Ce Pape-ci est quelqu'un d'ouvert, de simple. Nous nous étions plaintes parce que lorsqu'il était le Cardinal Bergoglio, il n'a jamais parlé de nos problèmes, a-t-elle ajouté (10).
[...] Nous voulons que le Pape voie tous les dossiers que nous lui avons envoyés. Ou pour être plus exacte que lui a fait parvenir l'Ambassade argentine près le Saint-Siège, sur chacun des cas de petits-enfants disparus. Qui aura accès à ces données pourra les gérer avec l'Eglise de là-bas (pour l'Argentine), ouvrir les archives et commencer à les examiner. Le Pape peut analyser tout ou ordonner que d'autres le fassent parce que c'est pour ça qu'il est le Pape (11), a-t-elle expliqué.
[...] Jean-Paul II nous a dit que bien sûr, il connaissait le problème des petits-enfants disparus (12). Et il a ajouté "Nous prions tous pour eux". Quand nous sommes revenues en Argentine, nous nous disions que la phrase du Pape "Nous prions tous pour eux" signifiait agir. Mais rien n'a bougé. Maintenant, il faut voir la réaction de l'Eglise officielle argentine (13)
[...] Si le Pape dit : "Venez, je vais vous aider", alors les croyants vont nous aider aussi (14). Dans la lettre que nous lui avons donnée, il n'y a pas de reproche, pas d'accusation. Pour accuser, il faut avoir des preuves, a-t-elle ajouté, en soulignant qu'elle était "tout à fait convaincue" que le Souverain Pontife respecterait sa parole et qu'elles étaient maintenant pleines d'espoir parce qu'elles ne veulent pas mourir avec d'avoir trouvé leurs petits-enfants.
Elle a dit aussi que jamais elle n'avait serré la main au Cardinal Bergoglio même si elle l'avait croisé dans la cathédrale de Buenos Aires au cours d'une cérémonie et le Pape, semble-t-il, s'est souvenu de ce moment quand ils se sont entretenus (15). "Après cette rencontre à Buenos Aires, il ne s'est rien passé. Il n'a jamais parlé de notre problème. Nous avons un petit peu souffert à cause de ça. Mais aujourd'hui, l'occasion s'est présentée à nous et ce "Vous pouvez compter sur moi" qu'il nous a dit a été comme un signe d'affection d'un homme simple qui ne cherche pas midi à quatorze heures. Quand nous avons commencé à parler, il nous a saisi les mains. Et ensuite il nous a embrassés. Pour tout dire, on a eu du mal à lui lâcher la main. Je crois que nous avons rattrapé le temps perdu.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Abuelas a publié la lettre remise hier au Pape. Une lettre tout à fait déchirante quand on prend en considération la souffrance et l'âge avancé des signataires et fort irritante parce qu'elle perpétue une erreur de cible, comme le faisait déjà la lettre ouverte publiée dans Página/12, le 26 mars 2013.
La voici dans son texte original et en traduction.

Santidad
Las Abuelas de Plaza de Mayo queremos manifestar nuestra satisfacción frente a la elección de un Papa argentino, que ayudará, con su sabiduría, a trabajar por los sectores más olvidados y desposeídos.
Agradecemos además que tuvo la amabilidad de habernos recibido y deseamos que, en su nuevo rol como máxima autoridad de la Iglesia Católica, pueda arbitrar los medios necesarios para colaborar en la búsqueda de los casi 400 nietos y nietas que aún hoy no han recuperado su verdadera identidad. Así como también nos ayude a saber qué ocurrió con nuestros hijos e hijas desaparecidos, durante la última dictadura cívico-militar.
Abuelas

Sainteté

Nous, les Grands-Mères de la Place de Mai, voulons manifester notre satisfaction pour l'élection d'un Pape argentin qui aidera, par sa sagesse, le travail en faveur des secteurs les plus oubliés et les plus défavorisés.
Nous vous remercions de plus d'avoir eu la gentillesse de nous recevoir et nous souhaitons que, dans votre nouveau rôle comme autorité suprême de l'Eglise Catholique, vous puissiez fournir les moyens nécessaires à la recherche des presque 400 petits-fils et petites-filles qui n'ont toujours pas recouvré leur véritable identité (16). Ainsi donc, vous pourrez aussi nous aider à savoir ce qui est arrivé à nos fils et filles disparues, pendant la dernière dictature civico-militaire (17).
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Sabemos que nuestros nietos, por su edad, podrían vivir en cualquier ciudad, por lo que su colaboración, será de gran importancia para potenciar la visibilidad de nuestra desesperada búsqueda a los ojos del mundo.
Las Abuelas buscamos de manera pacífica, a través del diálogo y la justicia, reconstruir lo que el terrorismo de Estado quiso borrar. En este largo camino, que comenzamos solas, con peligro, dolor, miedo y desconocimiento, uno de los grandes obstáculos ha sido el silencio.
Hoy, gracias Dios, contamos con el acompañamiento de un amplio sector de la sociedad, aunque hay grupos que aún mantienen los pactos de silencio instaurados por el terrorismo de Estado.
Abuelas

Nous savons que nos petits-enfants, à l'âge qu'ils ont, pourraient vivre dans n'importe quelle ville, ce pour quoi votre collaboration sera d'une grande importance pour donner plus de visibilité aux yeux du monde à notre recherche désespérée.
Nous, les Grands-Mères, nous cherchons pacifiquement, à travers le dialogue et la justice, à reconstruire ce que le terrorisme d'Etat a voulu effacer. Sur ce long chemin, que nous avons entamé seules, dans le danger, la souffrance, la peur et l'ignorance, un des grands obstacles a été le silence.
Aujourd'hui, Dieu merci, nous pouvons compter sur l'accompagnement d'un vaste secteur de la société, bien qu'il y ait des groupes qui maintiennent encore les pactes de silence instaurés par le terrorisme d'Etat.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

La dictadura no sólo aniquiló a nuestros hijos y se robó a nuestros nietos, sino que además disolvió todas las pruebas que nos permitirían saber qué hicieron con ellos. Es por eso que para nosotras, cualquier dato, por mínimo que parezca, es un bien fundamental para poder localizar a los hijos de nuestros hijos. En este sentido, solicitamos a Usted, que pida a los miembros de la Iglesia Católica y a sus feligreses que brinden la información que tengan sobre el paradero de nuestros nietos y nietas desaparecidos.
Las Abuelas hemos restituido la identidad a jóvenes que fueron entregados en adopción por el Movimiento Familiar Cristiano; la justicia argentina ha citado a declarar a Hermanas que durante la última dictadura trabajaban en lugares donde funcionaban Centros Clandestinos de Detención, como lo fue Campo de Mayo. Ellos seguramente puedan brindar información precisa.
Abuelas

La Dictature n'a pas seulement détruit nos enfants et volé nos petits-enfants, mais elle a de surcroît fait disparaître les preuves qui nous permettraient de savoir ce qu'on a fait d'eux. Pour cette raison, pour nous, n'importe quel fait, aussi minime qu'il paraisse, est un atout fondamental pour pouvoir localiser les enfants de nos enfants. Dans cette perspective, nous vous prions de demander aux membres de l'Eglise Catholique et à vos/ses fidèles (18) qui fournissent l'information qu'ils possèdent sur l'endroit où se trouvent nos petits-fils et petites-filles disparus.
Nous, les Grands-Mères, nous avons restitué leur identité à des jeunes qui ont été remis en adoption par le Mouvement Familial Chrétien ; la justice argentine a appelé à comparaître des sœurs qui, pendant la dernière dictature, travaillaient là où fonctionnaient des Centres Clandestins de Détention, comme ce fut le cas du Campo de Mayo. Il est sûr qu'eux pourraient apporter une information dont nous avons besoin.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Han pasado ya 35 años desde que comenzamos a buscar a nuestros familiares, queremos abrazar a nuestros nietos y contarles su historia. Por eso rogamos a su Santidad explique a los miembros de la Iglesia y a sus feligreses que es un deber cristiano brindar información sobre el destino de los niños desparecidos en Argentina. Que Usted les advierta que constituye un pecado ocultar crímenes catalogados por la comunidad jurídica internacional como de lesa humanidad, como lo son secuestros, asesinatos y robos de bebés perpetrados por el terrorismo de Estado.
El año pasado la justicia argentina comprobó la existencia de un Plan Sistemático de Apropiación de Menores durante el régimen militar, y se juzgó a los responsables de este delito. No obstante, el juicio no sirvió para obtener información que nos ayude a localizar a nuestros nietos.
Es en este sentido que rogamos también a Usted, tenga a bien abrir los archivos del Vaticano, así como los que existen en los arzobispados de Argentina, para conocer si allí hay algún dato que nos dé la felicidad de encontrar alguno de nuestros nietos.
Saludamos a Usted, con toda consideración
Abuelas de Plaza de Mayo
A su Santidad
Francisco
CIUDAD DEL VATICANO

35 ans ont passé depuis que nous avons commencé à chercher les membres de nos familles, nous voulons prendre dans nos bras nos petits-enfants et leur raconter leur histoire. Pour cette raison, nous supplions Votre Sainteté d'expliquer aux membres de l'Eglise et à ses/vos fidèles que c'est un devoir chrétien (19) de dire ce qu'ils savent sur le destin des enfants disparus en Argentine. Que vous les avertissiez que dissimuler des crimes catalogués par la communauté juridique internationale comme crimes contre l'humanité, comme c'est le cas des séquestrations, des assassinats et des vols de bébé perpétués par le terroriste d'Etat est un péché.
L'année dernière, la justice argentine a mis au jour l'existence d'un plan systématique de vol et recel de mineurs sous le régime militaire et les responsables de ce crime ont été jugés (20). Cependant la procès n'a pas permis d'obtenir l'information qui nous aiderait à localiser nos petits-enfants.
C'est dans ce sens que nous vous supplions et que vous devez ouvrir les archives du Vatican comme ceux qui se trouvent dans les archevêchés en Argentine pour savoir s'il y a là quelque donnée qui nous apporte le bonheur de trouver l'un de nos petits-enfants.
Veuillez agréer l'expression de toute notre considération (21).

Grands-Mères de la Place de Mai

A Sa Sainteté François
Cité du Vatican
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Photo Vatican News
(à coté de E. de Carlotto, de face, Juan Cadanbié)
Ce qui retient mon attention depuis le 13 mars, c'est de voir des gens qui étaient assez fermement hostiles au Cardinal Bergoglio, comme la Présidente Cristina de Kirchner ou comme Estela de Carlotto, se retourner après une courte entrevue, certes un peu plus longue pour la Présidente mais néanmoins courte (qu'est-ce que deux heures d'entretien à côté d'une vingtaine d'années de conflit acharné depuis 1992, année de l'ordination épiscopale de l'actuel Pape ?) Et les deux sortent de l'entretien avec un visage radieux, un comportement modifié et les mêmes mots pour analyser le contenu de la rencontre et je doute qu'elles se soient donné le mot au préalable...

Pour aller plus loin :
Lire l'article de Elena Llorente dans Página/12
Lire l'éditorial de Washington Uranga dans le même quotidien
Ecoutez l'interview de Estela de Carlotto sur Radio Nacional hier matin, avec un trio de journalistes, dont un est particulièrement mal disposé envers le Pape et accepte mal le ton conciliant de l'interviewée, que tout le monde tutoie selon la coutume répandue en Argentine. Radio Nacional est 100% kirchneriste (22).
Ecoutez l'interview de Estela de Carlotto, hier matin, sur Radio Provincia, à La Plata (où elle habite d'où le "hola mi ciudad" du début). Radio Provincia dépend du gouvernement de la Province de Buenos Aires (100% kirchneriste, en dépit des bisbilles régulières entre le Gouverneur Daniel Scioli et la Présidente).
Dans l'une et l'autre interview, d'une dizaine de minutes chacune, vous l'entendrez faire le compte-rendu de l'entretien et relever l'amabilité du Pape. Vous percevrez aussi sa surprise quand elle a constaté que le Saint Père reconnaissait Juan Cadanbié, qu'il a spontanément tutoyé (rien d'anormal entre Argentins, surtout avec la différence d'âge entre un septuagénaire comme lui et un trentenaire comme le parlementaire). Elle devait croire qu'il ne le connaissait pas (un député Frente Para la Victoria, vous pensez ! Un réactionnaire pareil ne pouvait pas s'être intéressé à un élu de ce camp-là).
Dans les deux interviews, sa voix sonne très joyeuse, vive et jeune, malgré ses 84 ans bien sonnés, si mes calculs sont bons. Et elle prend soin de rappeler qu'elle n'a fait le voyage à Rome que pour la cause de son ONG et pour rien d'autre (elle se préserve ainsi d'une accusation de voyager aux frais de la princesse comme de s'être ralliée au camp catholique, assimilé par la gauche argentine à la droite la plus rétrograde).
Lire l'entrefilet de Vatican News en français (qui fait mention du grief contre le Mouvement familial catholique)
Lire l'entrefilet de Vatican News en italien, encore plus succinct et muet sur les griefs formulés par Abuelas.
La France et l'Italie sont historiquement, me semble-t-il, les deux pays où l'ONG a la plus grande notoriété en Europe.
(Au moment où je préparais cet article, je n'ai rien trouvé sur le site du Vatican en anglais ni en espagnol sur le sujet et je n'ai pas consulté les pages en portugais).
Sur le changement d'attitude de la Présidente, voir mon article du 19 mars 2013.



(1) Depuis longtemps, Abuelas de Plaza de Mayo fait comme si l'Eglise connaissait le sort de certains enfants et cachait ce qu'elle sait parce qu'un groupe nommé Mouvement familial catholique (ce qui n'engage pas l'Eglise en tant que corps universel) s'est compromis dans ces trafics, comme ce fut le cas aussi dans l'Espagne franquiste jusque dans les années 1970, quelque temps encore après la mort du dictateur, avec une théorie délirante et criminelle : enlever les enfants à des parents jugés "subversifs" du point de vue chrétien (anarchistes, communistes, voire en Espagne simples filles-mères) pour sauver leurs âmes en les faisant élever par de "bons chrétiens".
(2) Cela ne l'avait pas empêchée jusqu'à présent d'être très critique envers lui sans jamais apporter la moindre preuve d'un comportement coupable de sa part. Ce qui est le problème de toute la mouvance des droits de l'homme en Argentine depuis des années.
(3) C'est "vieux comme la cocarde", comme disent les Argentins, en faisant allusion à la cocarde blanche et ciel inventée par les révolutionnaires pendant la Semaine de Mai 1810. Et la méfiance vis-à-vis du magistère date de ce moment-clé de l'histoire argentine : l'évêque de Buenos Aires a voté pour le maintien du statu quo au Cabildo Abierto du 22 mai 1810, qui a lancé la Révolution de Mai (voir mes articles sur la Semaine de Mai, en 2010). Plus tard, après les Restaurations en France, en Espagne et au Portugal, le Pape, alors prisonnier d'enjeux politiques qui n'existent plus aujourd'hui, avait appelé les insurgés sud-américains, en train de gagner l'indépendance de leurs pays, à se soumettre au bon et légitime roi Fernando VII, despote fanatique et imbécile qui avait retrouvé son trône en Espagne (l'un des plus ignobles personnages de l'histoire de la Péninsule). Et depuis, la réconciliation ne s'est jamais faite entre la gauche argentine et l'Eglise. Elle ne se réalise qu'avec cette partie du clergé qui s'éloigne de l'orthodoxie, remet en cause publiquement le fonctionnement ecclésial et la hiérarchie, flirte avec le marxisme (ou l'adopte purement et simplement), bref ces prêtres qui seuls trouvent grâce aux yeux de la rédaction libertaro-péroniste de Página/12 et qui subissent souvent des mesures disciplinaires parce que l'Eglise avec laquelle ils se disent eux-mêmes en désaccord de fond leur interdit de s'exprimer en son nom.
(4) Il serait plus respectueux des principes démocratiques de produire la lettre rendue publique et d'attendre la réponse, écrite ou en actes, sans préjuger de sa nature sur la base du néant. Mais il faut croire que Página/12 n'a pas encore fini sa crise d'adolescence démocratique. Cet éditorial inutile, qui n'éclaire que le néant, entretient le contentieux au lieu de participer à le dénouer dans le dialogue. On croirait voir le débat en rase-motte autour du mariage pour tous ces derniers jours en France... D'ailleurs, au moment où j'écris ces lignes, les services de communication du Vatican ont publié deux notes sur la rencontre, l'une en français et l'autre, encore plus succincte, en italien, et il n'y avait toujours rien en espagnol, alors qu'on aurait pu penser que cette langue serait la priorité. Pas du tout, et quand je vois l'attitude de la presse qui soutient Abuelas, je comprends que le Vatican ne soit pas pressé d'offrir des bâtons pour se faire battre. Accepter la persécution comme une conséquence du témoignage de foi, c'est une chose, aller chercher du bois pour se faire battre, ce serait du masochisme...
(5) L'entrefilet français de Vatican News l'appelle Estela Carlotto. En fait, Carlotto, c'est le nom de son mari. Or en zone hispanophone, les femmes conservent leur nom et ne prennent pas celui de leur mari. Lorsqu'elles l'affichent, on ajoute en général cette petite particule pour bien indiquer à qui appartient ce patronyme. Donc en zone francophone (et en Italie aussi), nous dirions Estela Carlotto. En Argentine, il est assez rare que les femmes éjectent la particule (c'est néanmoins souvent le cas pour Eva Perón et c'est assez souvent le cas pour Cristina qui aime s'afficher comme Cristina Kirchner, encore davantage qu'avec son nom personnel, Fernández, qui est très banal).
(6) Sur cette lettre, voir mon article du 23 avril 2013.
(7) Prix Nobel de la Paix argentin, qui a été reçu très vite (entre le 14 et le 19 mars si ma mémoire est bonne). Pérez Esquivel a toujours marqué sa solidarité avec Madres et Abuelas dans la lutte pour la démocratie, les droits de l'homme et l'ouverture des procès contre les criminels de la Dictature. Il y a une quinzaine d'années; il avait émis publiquement des doutes sur la conduite du cardinal Bergoglio pendant cette même Dictature mais, contrairement à Horacio Verbitsky, il s'est repris à peu près en même temps que le Père Francisco Jalics sj, lorsque celui-ci a pu comprendre que son ancien Provincial n'avait eu aucune part dans son arrestation arbitraire en mai 1976, après deux heures d'entretien avec celui qui, entretemps, était devenu évêque.
(8) En espagnol, il n'y a pas de différence entre la notion d'espoir (non religieuse) et celle d'espérance (vertu théologale chrétienne). Il est assez clair ici que Estela de Carlotto fait allusion à son espoir et ses attentes, en aucun cas à une attitude spirituelle. Ce n'est pas dans sa mentalité et on va le voir dans la phrase d'après.
(9) Elle a tout faux. Le Pape n'est pas le chef de "l'Eglise de là-bas". Il est le chef de l'Eglise tout court. L'Eglise argentine fait partie d'un tout qui ne se découpe pas en morceaux. Cette phrase montre clairement qu'elle ne comprend toujours pas comment les choses fonctionnent à l'intérieur de l'institution catholique.
(10) Dans d'autres déclarations, il paraissait manifeste que l'ONG n'avait jamais fait appel à lui non plus et qu'elle avait attendu qu'il prenne l'initiative de cette rencontre en sa qualité d'archevêque de Buenos Aires alors que l'association ne tarissait pas de soupçons, particulièrement blessants et calomnieux, à son égard... On peut comprendre à la lecture de cette lettre pourquoi il s'est tenu prudemment à l'écart de leurs exigences, il aurait été pris dans un mouvement de récupération où il aurait perdu sa liberté d'action pastorale.
(11) En aucun cas. Le Pape n'est pas là pour rendre la justice des hommes. Son ministère relève d'enjeux tout différents. Il va falloir une bonne fois pour toutes qu'ils se mettent ça dans la tête mais on n'est pas arrivé !!! Ceci étant dit, bien entendu, le Pape ès qualité n'a pas vocation non plus à couvrir des faits délictueux et criminels en interdisant l'accès à des archives qui faciliteraient l'obtention par la Justice ou l'Etat-Civil d'informations comme celles que recherchent Abuelas... La conception de la Papauté qui est exposée ici est assez magique et encore une fois étroitement politique et idéologique. Un peu plus loin, elle fait un autre aveu, tout à fait désarmant, puisque l'on croirait entendre parler une fillette vulnérable qui a souffert en silence de ne jamais avoir reçu le petit mot d'encouragement qu'elle attendait de son maître d'école. Chez une femme aussi forte, aussi combative qu'elle, c'est poignant.
(12) Allusion à l'audience pontificale qui lui a été accordée en 1998 et qu'elle ne relie pas (toujours pas semble-t-il) à l'accession de Mgr Bergoglio (pas encore cardinal) à la chaire de Buenos Aires, la même année...
(13) Pour les raisons définies à la note n°3, la gauche argentine distingue une Eglise officielle et une autre (qui n'existe que dans ses vues). Plus légitime à ses yeux. Celle des contestataires. Tant qu'elle s'en tiendra à cette lecture erronée, elle ira de déception en déception. L'Eglise ne fonctionne pas comme ça et ce n'est pas l'Eglise millénaire qui va s'adapter à des courants idéologiques qui évoluent et se contredisent de quart de siècle en quart de siècle. Soyons réalistes !
(14) Tout dépend de ce qu'elle appelle "les croyants". Jusqu'à présent, il semblerait qu'elle ait rangé dans cette catégorie les sbires de la Dictature qui se sont appropriés les enfants avec faux et usages de faux dans les papiers d'Etat-Civil. Et elle confond croyants et usurpateurs de ce nom qui dissimulent leurs crimes sous le masque de la religion pour couper court aux critiques, ce qui s'est pratique à grande échelle sous la Dictature avec le discours pseudo-chrétien de Videla et Cie.
(15) Cela n'en rend que plus stupéfiante encore leur non rencontre quand on sait à quel point en sa qualité d'archevêque de Buenos Aires, il était accessible... Ces femmes semblent avoir vécu dans la cécité, tant elles devaient être persuadées qu'il était de "l'autre côté". Me souvenant des termes atroces avec lesquels un de mes amis, hélas décédé récemment, me parlait de lui comme d'un suppôt de l'extrême-droite, je peux imaginer la somme de clichés dont elles s'étaient encombrées la tête et le cœur. Quel dommage, d'autant qu'elles ont su vaincre leurs réticences pour prendre contact avec la patronne de Clarín, ce dont elles ont, il est vrai, été fort mal récompensées (les représentants de Madame Herrera de Noble, qui n'a pas daigné se montrer, se sont montrés injurieux et arrogants envers la délégation de l'ONG).
(16) Cette volonté d'asservir le ministère pétrinien à une cause très grave mais qui n'en reste pas moins du domaine politique et judiciaire, donc du ressort du libre-arbitre des hommes organisés en société, est très remarquable, d'autant plus qu'elle n'est nullement déguisée. C'est vieux comme le monde. Jésus Christ a été en proie au même type de demande : "Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage". Et Jésus a envoyé bouler les deux frangins en leur répondant qu'il n'avait pas été établi juge de leurs partages (Luc 12, 13-14). Abuelas ne connaît pas cette référence, c'est évident. "Et pourtant elle existe", pour le dire en paraphrasant un célèbre astronome.
(17) La dernière dictature en question est rarement qualifiée de cívico-militar. Il est possible qu'ici Abuelas fasse allusion à ce que ces dames croient être la responsabilité de l'Eglise dans la mise en place de ce régime anticonstitutionnel (lequel a été soutenu, de fait, par un pourcentage important de catholiques pratiquants, laïcs et ministres ordonnés).
(18) L'adjectif possessif est ici très ambigu. Il peut se rapporter à l'Eglise et il est alors juste. Il peut se rapporter au Pape et il est faux. Les fidèles ne sont pas ceux du Pape. Ce ne sont pas des partisans d'un leader politique ou d'opinion ou les admirateurs d'un artiste ou d'une vedette. Ce sont les fidèles du Christ. Et cette erreur est constante en Argentine mais aussi en Europe, notamment en France. "Le Pape / Monseigneur Untel a reçu ses fidèles dans la cathédrale Sainte-Chose"... Quand on parle "des membres de l'Eglise et des fidèles", c'est un pléonasme, mais peut-être lorsqu'elles parlent de "membres de l'Eglise", entendent-elles désigner le clergé. Cette lettre témoigne d'une ignorance profonde et de l'ampleur de l'absence du dialogue en Argentine : il suffisait d'aller toquer à la porte d'un curé de paroisse pour lui demander conseil sur la manière de rédiger cette missive. Elles ont fait fait appel à quelqu'un pour traduire la lettre en italien ! Elles ont préféré traduire elles-mêmes plutôt que de laisser faire les services internes du Vatican (sait-on jamais !)
(19) Elles sont papes à la place du Pape. Elles aussi, elles utilisent la religion pour donner de l'autorité à leur demande exactement comme ce qu'elles reprochent aux partisans de la dictature. Certes, c'est bien le devoir du chrétien de livrer ces informations mais c'est surtout bien au-delà de ce particularisme le devoir de n'importe quel être humain doué d'une conscience un tant soit peu éveillée. Il n'y a pas une seule allusion au substrat de la foi dans cette lettre et elles expliquent au Pape ce qu'il doit considérer comme étant un péché ! Des fois qu'il ne le sache pas...
(20) Voir mes articles du 1er mars 2011 (ouverture du procès), 10 mai 2011 (appel à la barre de l'archevêque de Buenos Aires) et 16 juillet 2012 (verdict final). Elles n'ont pas froid aux yeux de rappeler cela : elles l'ont fait citer dans cet interminable procès de Comodoro Py comme témoin (et presque comme co-accusé). Elles étaient persuadées, elles le sont peut-être toujours, qu'il "savait" quelque chose. Et il ne savait rien, et il n'y a guère de raison qu'il ait su quelque chose en qualité de Provincial de la Compagnie de Jésus. Ce n'est pas vraiment le poste d'observation idéal pour ce genre de pratiques qui ont eu lieu dans des maternités clandestines et des centres de détention illégaux.
(21) La formule de politesse fait partie de celles qui s'emploient pour le chef d'un Etat ordinaire. En général, pour le Pape, on emploie d'autres formules. Sauf à vouloir le réduire au statut protocolaire d'un chef d'Etat en méconnaissant à dessein son rôle spirituel.
(22) Comme vous l'avez déjà compris si vous lisez régulièrement ce blog, le paysage médiatique argentin est pluraliste mais chaque média est monolithique. Les médias publics ont la couleur politique de la majorité en place.

Tango et folclore demain soir aux 36 Billares [à l'affiche]



Deux chanteuses et deux genres différents, la ville (tango) et la campagne (folclore) au programme du Bar 36 Billares demain soir, vendredi 26 avril 2013, à 21h30 (Avenida de Mayo, 1265) : Noelia Moncada, pour le tango, et Lorena Astudillo, pour le folclore... Je connais la première (excellente), je n'ai jamais entendu la seconde. Mais ça ne doit pas être mal (en général, l'adresse est conseillée)...

mercredi 24 avril 2013

Soirée festive et chantante à la Maison de l'Argentine à Paris [ici]

Des fausses affiches parisiennes
sur une vraie maison italianisante
du quartier de San Telmo à Buenos Aires

L'atelier de chant tanguero de Georgina Aguerre présentera son récital de fin d'année le 7 mai 2013 à 20h à la Maison de l'Argentine, à la Cité Internationale Universitaire de Paris (M° Cité Universitaire).

L'entrée est libre et gratuite dans la limite des places disponibles et si vous voulez participer au pot qui suivra le concert, vous êtes priés d'y contribuer en apportant quelque chose de bon à partager.

L'atelier de chant animé par Georgina Aguerre rassemble des amateurs qui s'essayent à découvrir vocalement et physiquement ce répertoire de chansons à texte dans une langue qui n'est pas la leur, puisque la plupart des élèves sont français.

C'est donc une fête à la bonne franquette qui se prépare. Vous êtes tous les bienvenus, surtout ceux d'entre vous qui aimeraient apprendre eux aussi.

Du pain sur la planche le 1er mai pour Lucrecia Merico et quelques autres [à l'affiche]

Lucrecia Merico et Nacho Uruzubieta (Guitarras Saavedrinas)
lors d'un spectacle à la Botica del Angel (Monserrat)

La chanteuse Lucrecia Merico sera au Centro Cultural Torquato Tasso le 1er mai 2013 à 22h (Defensa 1575), elle y donnera un récital accompagnée par les Guitarras Saavedrinas, comme presque toujours.

Pour célébrer en musique la fête du Travail, Lucrecia a invité l'auteur-interprète Marcela Bublik et le poète Martín Otaño à partager la scène avec elle.

Belle soirée en perspective avec du tango à texte de la plus belle eau : le répertoire de Celedonio Flores, Manuel Romero ou Homero Expósito...

mardi 23 avril 2013

Le Pape François tend la main aux ONG qui accusaient le Cardinal Bergoglio [Actu]

Avec le vent de l'Esprit Saint qui souffle sur Rome...

Aujourd'hui, 23 avril, c'est la Saint-Georges. C'est donc la fête du Pape, qui a reçu au baptême le prénom de ce martyre aussi mal connu qu'il est resté populaire au fil du temps. Dans la zone hispanophone, c'est aussi le Día Internacional del Libro de la San Jordi (tradition catalane) : de l'autre côté des Pyrénées et jusqu'à très tard cette nuit, grande journée pour les fleuristes (il est d'usage d'offrir une rose rouge à ceux qu'on aime) et pour les libraires (on offre aussi un livre à ces mêmes personnes). Il semble que la crise qui affecte si fort nos voisins n'ait pas eu raison de cette belle coutume.

Et c'est aussi le jour où Página/12 en profite pour faire à nouveau sa fête au Pape, au mauvais sens de l'expression, encore que le journal ait nettement baissé le ton par rapport à celui qui était encore le sien le 14 mars dernier.

Le 18 avril, sans que Página/12 y ait fait allusion (à ce que j'ai pu lire en tout cas), le Pape François a fait publier par les services de communication du Vatican le contenu de la lettre qu'il a adressée à Hebe de Bonafini, la truculente présidente de Madres de Plaza de Mayo, en réponse à sa lettre de félicitation du 21 mars (où la célèbre Mère de la Place de Mai, après avoir tenu des propos très méprisants le 14 mars, faisait grand cas de travail de l'ancien archevêque de Buenos Aires dans les villas miserias de la capitale argentine, un sujet que cette ONG porte à cœur mais qu'elle dépouille de tout l'investissement spirituel qu'y a mis l'ex-archevêque). Voici ce texte.

Apreciada Senora de Bonafini:
Me complace acusar recibo de la atenta carta del pasado 21 de marzo, que Usted ha tenido la bondad de dirigir a Su Santidad Francisco, con ocasión de su elección a la Sede de San Pedro. A este respecto, cumplo gustoso con el encargo de hacerle llegar la gratitud del Santo Padre por su amable escrito, así como por los nobles sentimientos que lo han motivado.
El Papa corresponde a esta delicada atención pidiendo a Dios la fuerza para luchar, desde el ministerio que acaba de asumir, a favor de la erradicación de la pobreza en el mundo, de modo que cese el sufrimiento de tantas personas que pasan necesidad. Su Santidad valora y aprecia mucho a quienes están cerca de los más desfavorecidos y se esfuerzan por ayudarlos, comprenderlos y salir al encuentro de sus justas aspiraciones. En su oración, suplica asimismo que ilumine a los que son responsables del bien común, para que combatan el flagelo de la miseria con medidas eficaces, ecuánimes y solidarias.
Estimada Señora, el Santo Padre comparte su dolor y el de tantas madres y familias que han padecido y padecen la pérdida trágica de sus seres queridos en ese momento de la historia argentina, y con afecto les imparte una particular Bendición, como signo de esperanza y aliento, a la vez que pide el favor de que recen y hagan rezar por él.
Con mis cordiales saludos en Cristo.

Mons. Antoine Camilleri
Subsecretario para las Relaciones con los Estados 
(Source : News Va, Saint-Siège)

Chère Madame,
C'est avec plaisir que j'accuse réception de l'aimable lettre datée du 21 mars dernier que vous avez eu la bonté d'adresser à Sa Sainteté François, à l'occasion de son élection à la Chaire de Saint-Pierre. A ce sujet, je remplis bien volontiers la mission de vous faire parvenir l'expression de gratitude du Saint Père pour votre aimable écrit ainsi que pour les nobles sentiments qui l'ont motivé.
Le Pape vous retourne votre délicate attention en demandant à Dieu la force de lutter, dans le ministère auquel il vient d'accéder, pour éradiquer la pauvreté du monde afin que cesse la souffrance de tant de personnes qui subissent des besoins non satisfaits. Sa Sainteté apprécie à leur haute valeur tous ceux qui se tiennent aux côtés des défavorisés et s'efforcent de les aider, de les comprendre et de rejoindre leurs justes aspirations (1). Dans sa prière, il supplie également que Dieu éclaire ceux qui sont responsables du bien commun, pour qu'ils combattent le fléau de la misère avec des mesures efficaces, équitables et solidaires.
Chère Madame, le Saint Père partage votre douleur et celle de tant de mères et de familles qui ont souffert et souffrent encore la perte tragique de leurs êtres chers en cette époque-là de l'histoire argentine et avec affection, il vous accorde une Bénédiction particulière, en signe d'espérance et d'encouragement, en même temps qu'il vous demande [de lui faire] la faveur de prier et de faire prier pour lui.

Avec mes salutations cordiales en Christ.

Mgr Antoine Camilleri
Sous-Secrétaire aux Relations avec les Etats
(Traduction Denise Anne Clavilier) (2)

Demain, la Présidente de Abuelas, Estela de Carlotto, accompagnée d'une autre militante et d'un député de la Legislatura Porteña, Juan Cabandié Alfonsín, enfant volé à sa famille par la Dictature et identifié une fois adulte par  l'ONG (voir mon article du 22 septembre 2009), participera à la traditionnelle Audience générale du mercredi matin. A cet effet, elle est déjà à Rome depuis le début de la semaine. Les trois délégués seront parmi la foule de pèlerins massée sur la place Saint-Pierre pour écouter la catéchèse du Pape. Il est prévu que celui-ci arrête sa voiture à la hauteur de la petite délégation argentine lors du tour de la place qu'il effectue après son enseignement. L'invitation adressée à Estela de Carlotto semble être une initiative du Saint Siège sans que Abuelas ait demandé une audience, sinon au cours de propos tenus en public, et notamment rapportés par Página/12, le 24 mars dernier, à l'occasion du Jour de la Vérité, de la Mémoire et de la Justice, qui commémore tous les ans le triste anniversaire du putsch de Videla et consorts (voir mon article du 26 mars 2013).

A ce sujet, Página/12 publiait ce matin un nouvel article qui revient, sans grande conviction toutefois, sur les plaintes que Abuelas avait reprises dans la seconde quinzaine de mars contre l'ex-archevêque de Buenos Aires, absence de conviction qui reflète surtout l'érosion des positions des ONG des droits de l'homme depuis six semaines. Ce ton, qui a perdu son agressivité d'antan, nous indique combien il est devenu difficile en Argentine (et ailleurs) de soutenir des propos hostiles ou inamicaux à l'égard du Pape, dont le comportement et la parole ont convaincu tout le monde du sérieux de ses intentions, car c'est bien à un retournement d'une certaine partie de l'opinion qu'on assiste et non pas à un retour vers l'ancienne révérence, vaguement magique et superstitieuse ou à tout le moins servile, dont l'institution catholique a pu être entourée (il n'y a aucune raison que celle-ci revienne seulement à cause de la nationalité du Pape).

Mais le plus spectaculaire dans cette affaire est le rétropédalage de Graciela Yorio, la sœur de l'ex-jésuite Orlando Yorio, si haineuse à la mi-mars et qui à présent file presque doux, comme le montre son témoignage au procès intenté aux bourreaux qui ont sévi dans l'ex-Esma, ce camp de détention clandestin de Palermo. Elle y a essentiellement parlé des torts qu'elle attribue à l'Eglise dans le malheur qui a frappé son frère (3) et ce n'est pas la question (on juge les bourreaux). Ci-dessous, je vous mets en rapport quelques extraits des articles parus dans Página/12 le 14 mars 2013 et dimanche dernier, à propos de ce témoignage produit en justice.

Dimanche matin (ce 21 avril 2013) :
Orlando Yorio y Francisco Jalics pertenecían a la Compañía de Jesús. En 1976, sabiéndose perseguidos, acudieron a ver al provincial de la Orden, Jorge Bergoglio. El ahora papa Francisco aseguró que hizo gestiones por ellos. La hermana de Orlando Yorio declaró el jueves pasado en el juicio por los crímenes del centro clandestino de la Escuela de Mecánica de la Armada, donde ellos estuvieron secuestrados los primeros días de los cinco meses de cautiverio. Graciela Yorio explicó que Bergoglio, en cambio, los dejó en una situación de “total desprotección”, como lo repitió su hermano hasta su muerte en el año 2000.
“(En 1976) El provincial les dice que no puede resistir más las presiones, tanto desde Roma como desde la Iglesia argentina, y los insta a pedir las dimisorias para que renuncien a la Compañía de Jesús”, explicó. “Tanto Francisco como Orlando veían que su permanencia se hacía cada vez más difícil. Renuncian. Nunca tienen respuesta de ese trámite, pero el provincial Bergoglio les dice que busquen un obispo que los reciba en su diócesis, porque los sacerdotes que salían pasaban al clero secular, pero tenían que tener un obispo que los amparara en su diócesis.” Vieron a varios obispos, pero ninguno quiso recibirlos: habían recibido muy malos informes de ellos. “No estaban en la Compañía de Jesús ni en jurisdicción de ninguna diócesis, y en esa situación de total desprotección, el 23 de mayo de 1976 fueron secuestrados por grupos de tarea de Infantería de Marina, en un operativo con perros, hombres armados. En ese operativo también se llevan de la parroquia a ocho catequistas. En ese momento, ni mi hermano ni Francisco oficiaban la misa, porque a mi hermano también el cardenal (Juan Carlos) Aramburu le había quitado las licencias sin explicación.”
Página/12 citant Graciela Yorio

Orlando Yorio et Francisco Jalics (4) appartenaient à la Compagnie de Jésus. En 1976, se sachant poursuivis, ils vinrent trouver le Provincial de l'Ordre, Jorge Bergoglio. Celui qui est aujourd'hui le Pape François leur assura avoir fait des démarches en leur faveur. La sœur de Orlando Yorio a été entendue jeudi dernier au procès sur les crimes du centre clandestin de l'Ecole de Mécanique de la Marine (ESMA), où ils ont été séquestrés les premiers jours de leur cinq mois de captivité. Graciela Yorio a expliqué que Bergoglio les a laissés "sans aucune protection", comme l'a répété son frère jusqu'à sa mort en 2000.
"(En 1976), le Provincial leur dit qu'il ne peut plus tenir sous les pressions tant de Rome que de l'Eglise argentine et les prie avec insistance de demander leur renvoi pour renoncer à la Compagnie de Jésus" (5), a-t-elle expliqué. "Autant Francisco que Orlando voyaient que leur maintien [dans la Compagnie] devenait chaque jour plus difficile. Ils renoncent. Ils n'ont jamais de réponse sur cette démarche mais le Provincial Bergoglio leur dit de chercher un évêque pour les recevoir dans son diocèse, parce que les prêtres qui quittent [leur ordre] passent dans le clergé séculier mais il fallait qu'ils aient un évêque qui les accueille dans son diocèse". Ils ont vu plusieurs évêques mais aucun n'a voulu les recevoir, ils avaient reçu de très mauvais rapports à leur sujet (6). "Ils n'étaient plus dans la Compagnie de Jésus ni dans la juridiction d'aucun diocèse et dans cette situation où ils se trouvaient sans aucune protection, le 23 mai 1976, ils ont été séquestrés par un groupe de barbouzes de l'Infanterie de Marine, dans une opération avec chiens et hommes en armes. Dans cette opération on a emmené aussi huit catéchistes de la paroisse. A ce moment là, ni mon frère ni Francisco ne disaient la messe parce qu'en plus, le Cardinal Juan Carlos Aramburu (7) avait ôté à mon frère ses licences sans explication". (8)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Et ci-dessous, la place de l'interprétation subjective dans le témoignage de Graciela Yorio, à la date du 18 avril 2013, devant le tribunal ou devant le micro de Página/12 (l'article n'est pas clair à ce sujet).

El operativo en la villa tomó todo el barrio. Más de cien personas armadas. Gabriel Bossini daba la misa. [...] Dos días después, llamó una de las catequistas secuestradas y liberadas, y les dijo que los dos podían estar en la ESMA.
“Ahí empezaron nuestras gestiones, por supuesto entre las primeras fue recurrir al padre Bergoglio, que era el provincial y supuestamente el inmediato superior”, dijo Graciela. “Tuvimos tres entrevistas en el Colegio Máximo y él concurrió a casa de mi madre en dos oportunidades. Nunca tuvimos información de su boca, nunca nos dijo nada, más bien no- sotros contábamos todo lo que podíamos saber. Sí recuerdo que yo le dije que antes del secuestro había visto a mi hermano muy preocupado por el abandono de la Compañía y de la Iglesia y preocupado porque los obispos tenían muy malos informes de los dos. Le cuestioné eso. Y eso lo recuerdo perfectamente, él me dijo: ‘Yo hice muy buenos informes, si querés te los muestro’. Hizo ademán de buscar algo, volvió sobre sus pasos y no me mostró nada. Simplemente me dijo: ‘Cuidate mucho, a la hermana de Fulano la secuestraron y la torturaron y no tenía nada que ver’. Yo era la hermana de Orlando.”
Página/12 citant Graciela Yorio

L'opération dans le coin (9) occupa tout le quartier. Plus de cents personnes armées. Gabriel Bossini célébrait la messe. [...] Deux jours plus tard, une des catéchistes séquestrées et libérées a appelé [la famille Yorio] et leur a dit que les deux [prêtres] pouvaient se trouver à l'ESMA.
"C'est là qu'ont commencé nos démarches, bien sûr l'une de toutes premières fut d'aller voir le père Bergoglio (10), qui était le provincial et censé être le supérieur immédiat" (11), dit Graciela. "Nous avons eu trois entrevues au Colegio Máximo (12) et lui est venu chez ma mère à deux occasions (13). Nous n'avons jamais eu d'information de sa bouche, il ne nous a jamais rien dit, en revanche, nous, nous lui disions tout ce que nous pouvions apprendre (14). Je me souviens très bien que je lui ai dit qu'avant la séquestration, j'avais trouvé mon frère très inquiet à cause de l'abandon de la Compagnie et de l'Eglise et inquiet parce que les évêques avaient de très mauvais rapports à leur sujet à tous les deux. Je lui ai posé des questions là-dessus. Et ça je me le rappelle parfaitement, lui m'a dit : J'ai fait des rapports très bons, si tu veux, je te les montre. Il fit mine de chercher quelque chose (15), il revint sur ses pas et ne me montra rien. Il me dit juste : Prends bien soin de toi. La sœur d'Untel, on l'a séquestrée et torturée et elle n'y était pour rien. Moi, j'étais la sœur de Orlando" (16).
(Traduction Denise Anne Clavilier)

En revanche, voilà ce qu'on trouvait dans Página/12 le 14 mars 2013, au lendemain de l'élection du Pape, dans un article non signé :

La elección del cardenal Jorge Bergoglio recibió cuestionamientos de integrantes de organismos de derechos humanos argentinos, que lo señalan como uno de los miembros de las altas esferas eclesiásticas locales que mantuvo vínculos con los dirigentes de la última dictadura cívico-militar.
“Parece mentira, pero cuando se conoció la noticia estábamos los organismos reunidos en la ex ESMA”, contó Graciela Lois, de Familiares de Detenidos y Desaparecidos por Razones Políticas. “Creíamos que era chiste. Para nosotros no está bien”, sumó, antes de mencionar que desde la entidad creen que durante los años de dictadura Bergoglio “evitó su responsabilidad como autoridad máxima de los jesuitas y no protegió a (Orlando) Yorio ni (Francisco) Jalics”, dos discípulos del flamante papa secuestrados, detenidos en la ex Esma y aún desaparecidos.
Página/12, du 14 mars 2013

L'élection du cardinal Jorge Bergoglio a suscité des questions chez des membres des organismes de droits de l'homme argentins, qui le désignent comme l'un des membres des hautes sphères éclésiastiques locales qui avait maintenu des liens avec les dirigeants de la dernière dictature civico-militaire.
"C'est pas croyable, mais quand on a appris la nouvelle, nous les ONG, on était réunis à l'ex-Esma", [nous] a dit Graciela Lois, de Parents de Détenus et Disparus pour Motifs Politiques. "Nous croyons que c'était une blague. Pour nous, c'est l'horreur", a-t-elle résumé, avant de rappeler que dans son institution, on croit que pendant les années de la Dictature, Bergoglio "a esquivé sa responsabilité en tant que plus haute autorité des jésuites et n'a pas protégé Orlando Yorio et Francisco Jalics", deux disciples (17) du tout nouveau Pape, séquestrés, détenus à l'ex-Esma et toujours portés disparus. (18)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

C'est-y pas beau, comme coup monté, ça ?

Et ce même jour, 14 mars 2013, l'éditorial de Horacio Verbitsky, le journaliste qui a soulevé ce faux lièvre (et qui n'en reste pas moins un militant tout à fait honorable de la démocratie, à ceci près -et c'est grave- qu'il évolue dans le mensonge dès qu'il s'agit de l'Eglise, attitude incompatible avec l'esprit même de la démocratie et des droits de l'homme) :

Entre los centenares de llamados y mails recibidos, elijo uno. “No lo puedo creer. Estoy tan angustiada y con tanta bronca que no sé qué hacer. Logró lo que quería. Estoy viendo a Orlando en el comedor de casa, ya hace unos años, diciendo ‘él quiere ser Papa’. Es la persona indicada para tapar la podredumbre. Es el experto en tapar. Mi teléfono no para de sonar, Fito me habló llorando.” Lo firma Graciela Yorio, la hermana del sacerdote Orlando Yorio, quien denunció a Bergoglio como el responsable de su secuestro y de las torturas que padeció durante cinco meses de 1976. El Fito que la llamó desconsolado es Adolfo Yorio, su hermano. Ambos dedicaron muchos años de su vida a continuar las denuncias de Orlando, un teólogo y sacerdote tercermundista que murió en 2000 soñando la pesadilla que ayer se hizo realidad. Tres años antes, su íncubo había sido designado arzobispo coadjutor de Buenos Aires, lo cual preanunciaba el resto.
Horacio Verbitsky (19), in Página/12

Entre les centaines d'appels et de mails reçus, j'en choisi un. "Je n'arrive pas à le croire. Je suis angoissée et prise d'une telle rage que je ne sais que faire. Il a eu ce qu'il voulait. Je vois encore Orlando dans la salle à manger, il y a quelques années, qui me dit 'Il veut être Pape' (20). C'est la personne qu'il fallait pour couvrir la pourriture. C'est un expert en matière de dissimulation. Mon téléphone n'arrête pas de sonner. Fito m'a parlé en pleurs". Il est signé Graciela Yorio, la sœur du prêtre Orlando Yorio, qui a porté plainte contre Bergoglio en tant que responsable de son arrestation arbitraire et des tortures qu'il a supportés pendant cinq mois en 1976. Le Fito inconsolé qui l'a appelée, c'est Adolfo Yorio, son frère. Tous les deux ont consacré de nombreuses années de leur vie à soutenir la plainte en justice de Orlando, un théologien (21) et prêtre tiers-mondiste (22) qui est mort en 2000 [sic] en voyant en rêve le cauchemar qui hier est devenu réalité. Trois ans auparavant, son incube (23) était désigné archevêque coadjuteur de Buenos Aires, ce qui augurait du reste.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Página/12 fait bien de virer sa cutie, non ? et de sortir enfin de sa crise d'adolescence...
Pour les ONG aussi, c'est un bon retournement de veste.

Pour aller plus loin :
lire l'article de Página/12 de ce matin
lire l'article de fond de Página/12 du 14 mars 2013 (dont je me suis contentée de l'évoquer le jour même tant il est calomnieux)
lire l'éditorial de Horacio Verbitsky du 14 mars 2013

Pour vous nettoyer la tête (et si vous parlez espagnol, je manque de temps pour vous la traduire), allez lire la  très belle lettre que le Cardinal Marc Oellet, le papabile québecois dont on nous a rebattu les oreilles au début du mois de mars, a adressée à ses frères évêques de l'Amérique Latine pour rendre grâce du don que l'Esprit Saint a fait à son Eglise en la personne de ce Pape dynamique, décidé et humble...

Demain, il est probable qu'on ait quelques photos sympathiques de la rencontre entre le Pape François et Estela de Carlotto (qui est une grande dame, malgré son manque de bienveillance à priori vis-à-vis du clergé) grâce aux photographes du Vatican ou d'autres, coincés dans le public de la Place Saint Pierre.


(1) Il y a quelques jours, Página/12, avec son insigne méconnaissance de l'histoire (habituelle en Argentine), prétendait que l'Eglise était du côté des pauvres certes, mais dans une forme de calinothérapie obscène n'ayant pour objectif que de maintenir les choses en l'état. Ce qui est une erreur grossière : toute l'histoire de l'Europe après la chute de l'Empire Romain d'Occident montre que c'est grâce à l'Eglise, à travers les monastères puis la construction des cathédrales romanes et enfin leur modernisation grâce à l'architecture gothique, que se sont opérés le redémarrage économique, agricole et technique, du continent et l'émancipation de sa population, progressivement libérée du servage qui avait remplacé, dans la société féodale, l'esclavage antique. Avant, et c'est moins connu, que l'Eglise ne devienne aussi le berceau de l'émancipation intellectuelle et artistique, en Europe et en Amérique, avec de grandes découvertes et de grandes œuvres réalisées par des clercs (notamment des jésuites, tiens donc !) ou sous leur impulsion, simultanément avec d'autres que l'on doit à des savants et des artistes sinon en franche rupture de ban du moins en rébellion contre l'ordre établi de leur temps (et dont la légende s'est emparé, comme Copernic et Galilée). Et au XIXe siècle, c'est encore l'Eglise qui a dénoncé les dégâts sociaux de la Révolution industrielle et de l'organisation capitaliste des moyens de production par sa doctrine sociale (qui n'a guère rencontré d'écho dans la classe supérieure argentine, contrairement à ce qu'il s'est passé en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, où a surgi un patronat chrétien qui a expérimenté à l'échelle des entreprises privées des systèmes sociaux innovants qui allaient donner naissance au XXe siècle à l'Etat-Providence)
(2) Vous pouvez comparer le style de cette missive, avec une confession de foi discrète mais ferme et une invitation à la prière (qui peut tomber dans le vide), avec celle que le Pape a envoyée au Président du San Lorenzo, club sportif du quartier de Almagro ouvertement catholique. Madres de Plaza de Mayo, comme Abuelas de Plaza de Mayo, ne réfère jamais son combat à la moindre valeur chrétienne. C'est peut-être pour cela que la réponse est faite par un diplomate, parce que la destinataire se situe sur un plan non pas spirituel mais strictement politique (avec une dimension passablement anti-religieuse).
(3) Arrêté et torturé, puis libéré et expulsé d'Argentine en 1976, alors qu'il avait déjà quitté la Compagnie de Jésus, de sa propre volonté ou par décision unilatérale du Provincial (sa sœur a renversé sa position sur ce point). Yorio est mort en 2000, sans avoir réintégré la Compagnie, malgré une demande adressée en ce sens au Général à Rome, toujours selon sa sœur dont les propos sont loin d'être constants sur la question.
(4) Francisco Jalics et Orlando Yorio semblent avoir vécu dans la même petite communauté jésuite dans un quartier de Buenos Aires, peut-être à Flores, d'après ce que laisserait entendre Graciela. Ils ont été arrêtés ensemble avec huit catéchistes laïques, libérées peu de temps après. Ils ont été détenus et torturés puis libérés, en même temps et au même endroit, laissés inconscients mais sans entraves sur une décharge d'ordures à l'extérieur de la capitale. Jalics a aujourd'hui réintégré la Compagnie de Jésus et vit en Allemagne. Voir la note de bas de page sur mon article du 14 mars 2013.
(5) C'est la première fois que j'entends dire qu'ils ont subi ce type de pression de la part de Bergoglio. Jusqu'à présent, je lisais surtout qu'ils avaient été mis à la porte sans ménagement et sans préavis (par Bergoglio, of course). On s'écarte donc ici aussi de la version initiale. Et pas sur un petit détail. Qui plus est, le détail en question présente Bergoglio en chiffe molle et Rome et l'Eglise argentine (qui se cache derrière ce terme ?) en grands vilains méchants.
(6) Rapports attribués à Bergoglio mais qui n'ont jamais été produits. S'ils sont écrits, c'est aux accusateurs de les présenter (c'est à eux que revient la charge de la preuve). S'ils étaient oraux, comment sait-on qu'ils étaient si défavorables ? Ce serait étonnant que ce soit ces méchants évêques qui l'aient révélé, puisque justement ce sont les vilains du film. Le refus de ces derniers s'explique d'ailleurs suffisamment par le fait que ces prêtres étaient à ce moment-là sortis de l'obéissance dont ils avaient fait vœu. Et il peut se révéler catastrophique pour un évêque et son diocèse d'accueillir des prêtres en rupture de ban, encore plus dans un moment aussi troublé que ce qui suit un coup d'Etat, car ces hommes sont susceptibles de provoquer le bazar dans le territoire diocésain. Or Graciela Yorio ne revendique plus du tout pour son frère un noble passé d'activiste militant (aussi prestigieux pour la gauche argentine qu'en France et en Belgique celui de résistant de la première heure sous l'Occupation) qu'elle lui prêtait encore à la mi-mars. Maintenant ce sont des rumeurs qui auraient fait de son frère un guerrillero, rumeurs que le méchant Provincial n'aurait rien fait pour démentir.
Encore eût-il fallu que rumeur il y ait et qu'il soit au pouvoir d'un homme sans audience médiatique, comme le provincial d'une congrégation, d'étouffer ce type de phénomène...
(7) Archevêque de Buenos Aires. Ils avaient maille à partir avec toutes les autorités canoniques dont ils dépendaient. On peut toujours croire au grand complot mais dans ces situations hyper-tendues, selon une tradition qui a la vie dure, l'Eglise soutient d'ordinaire son clergé, même un peu remuant.
(8) Je ne sais pas à quelle "licence" elle fait ici allusion. Pour célébrer la messe, un prêtre a besoin d'être ordonné validement, ce qui va avec un ministère canonique, un point c'est tout. Pour qu'il lui soit interdit de célébrer les sacrements, il faut qu'intervienne une mesure disciplinaire rare attachée à des fautes exceptionnellement graves (désobéissance manifeste sur une grande échelle, voire acte chismatique comme cela a été le cas pour l'évêque intégriste français Marcel Lefebvre). Si tous les deux étaient interdits de sacrement, on comprend que les autres évêques n'aient pas voulu les prendre en charge. En général, l'interdiction de célébrer clôt un très long conflit qui s'étale au moins sur plusieurs mois, sinon plusieurs années. C'est une sanction qui ne tombe pas à l'improviste et s'il n'y a pas d'explication, ce qui est souvent le cas, c'est que les griefs sont parfaitement connus du prêtre sanctionné, à moins qu'il soit complètement idiot, ce qui est rarement le cas (sa hiérarchie les lui a expliqués plusieurs fois). Il existe par ailleurs une licence d'enseignement qui peut être retirée lorsque le théologien se met à enseigner des théories hérétiques (ce qui, en droit civil, pourrait s'assimiler à une faute professionnelle) et là encore, les motifs sont d'une exceptionnelle gravité et ce n'est pas ce qu'elle semble mentionner ici (à moins qu'elle n'emploie pas le bon vocabulaire).
(9) La villa en droit argentin, c'est un hameau qui n'a pas d'autonomie municipale. Ce peut être aussi l'apocope de villa miseria (bidonville). Je ne sais pas auquel des deux sens elle se réfère.
(10) Ces rencontres immédiates sont assez étonnantes vu les rapports exécrables qui sont censés exister alors entre le Provincial et les deux ex-jésuites, contraints de quitter la Compagnie (sous la pression dudit supérieur ?) et interdits de sacrement par l'évêque local.
(11) Probablement faux car il y a au minimum un degré hiérarchique intermédiaire, en la personne du supérieur de la communauté ou du secteur, qui n'apparaît nulle part dans les différentes versions de ces récits (il semble qu'en 1976, Yorio n'était plus doyen du Colegio Máximo, ce qui d'ailleurs n'entraîne qu'il ait eu à ce titre une autorité hiérarchique à l'intérieur de la Compagnie). Pour une personne qui se dit si proche de son frère, Graciela Yorio montre peu de connaissance des usages de l'Eglise. Plus loin dans l'article, elle va oublier le nom du Général de la Compagnie à qui son frère aurait demandé sa réintégration en 1996 et qui l'aurait refusée. C'est pourtant le genre de détail dont on se souvient. Sauf si elle souffre d'une dégénérescence neurologique mais dans ce cas, techniquement, son témoignage ne serait pas recevable.
(12) Faculté de théologie dont elle dit que Orlando Yorio a été professeur et doyen (voir la note n° 11).
(13) Le moins qu'on puisse dire est que le Père Bergoglio, sj., s'est démené dans cette affaire. Il aura consacré cinq rendez-vous à des prêtres dont il n'était plus le supérieur (s'ils ont quitté la Compagnie comme le signifierait leur "démission" forcée ou volontaire), soit une rencontre par mois tout au long de la détention/disparition de ceux-ci. Et en plus, c'est lui qui se déplaçait. G. Yorio devrait le remercier au lieu de lui taper dessus.
(14) C'est plutôt normal. D'abord parce qu'il ne sait probablement pas grand-chose (contrairement à ce que prétendait la Junte au pouvoir, il n'y a pas de subordination des putschistes aux autorités ecclésiastiques). Ensuite parce que, lorsqu'on cherche à sauver des gens sous un régime dictatorial, moins on en dit, mieux c'est. Enfin, et c'est assez connu, l'homme écoute avec intensité mais parle peu et de manière concise. La confiance dont, par ailleurs, elle-même dire faire preuve à cette époque-là surprend : comment peut-elle jouer aussi franc jeu avec quelqu'un qui "persécutait" (le verbe est d'elle) son propre frère quelques semaines plus tôt encore et alors qu'elle est sans nouvelle de lui ?
(15) Notez qu'il n'est pas à son bureau. Il est peu probable qu'il trimbale tous ses papiers sur lui. Ce ne serait pas très prudent avec toutes les forces de l'ordre qui tiennent la rue. S'il cherche quelque chose, ce n'est peut-être pas le rapport qu'il dit pouvoir lui montrer.
(16) Elle semble voir une menace là où on peut aussi entendre le grand souci qu'il a d'elle et de sa sécurité physique. Cuidate bien, c'est ce qu'on dit à quelqu'un à qui l'on tient pour l'inviter à prendre soin de sa santé, à se ménager, à se protéger... C'est une expression très affectueuse.
(17) Yorio et Jalics n'ont jamais été des "disciples" de Jorge Bergoglio (surtout avec le sens de ce mot dans la tradition chrétienne). Ils ont été momentanément des compagnons au sein du même ordre, soumis à son autorité canonique, laquelle repose sur un vote interne à la Province jésuite. Les supérieurs provinciaux et généraux sont élus, par des collèges issus de la Compagnie, comme le Pape est lui aussi élu par un autre collège...
(18) Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ce procédé s'appelle "propagande mensongère et calomnie". Voir mon article du 25 mars 2013 sur ce qu'en a dit Philippe Meyer, dans L'Esprit Public (France Culture).
(19) Cela fait plusieurs semaines que ce journaliste ne publie plus rien sur le sujet dans ce quotidien. Peut-être est-il à présent brûlé sur cette question.
(20) Voir mon propre article du 14 mars 2013 sur la revue de presse argentine du lendemain de l'élection.
(21) Le terme "théologien" est à prendre avec des pincettes dans Página/12 et en particulier sous la plume de Horacio Verbitsky. Voir à ce sujet mon article sur le faux débat publié par Página/12 le 3 avril 2013, avec Rubén Dri, pas plus théologien que moi.
(22) Vous la voyez ici, la revendication du caractère activiste, partisan et politique du bonhomme ? Et à présent elle nous dit que c'était un jésuite toujours resté dans l'obéissance de ses vœux... Quel culot dans l'incohérence, tout de même.
(23) La référence est abjecte : dans une certaine superstition populaire archaïque et machiste, l'incube est le diable qui, sous la forme d'un jeune homme, entretient des relations charnelles avec une femme. Et Verbitsky ose monter sur ses grands chevaux quand le Père Federico Lombardi, porte-parole du Vatican, explique à la presse accréditée auprès du Saint Siège que les rumeurs sur Monseigneur Bergoglio proviennent d'une presse de gauche anti-cléricale (voir, sur Página/12, l'article de Horacio Verbitsky du 17 mars 2013 et celui de Santiago O'Donnell qui est du même tonneau, dans la même édition).