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mercredi 15 juillet 2015

D'autres soupçons contre les Kirchner qui volent en éclats [Actu]

Affiche électorale de 2003
Kirchner avait une petite coquetterie dans le regard
mais il se fichait comme d'une guigne de son apparence
contrairement à sa femme qui, elle, a un sens inné de la communication visuelle...
Son slogan : "L'Argentine, un pays digne"

Il y a deux ans, lors d'une émission de télévision animée par Jorge Lanata, l'une des vedettes les plus vulgaires du groupe Clarín, qui cherche toujours le sensationnel et le scandaleux, voire le crapuleux, une femme s'est présentée comme secrétaire du président Néstor Kirchner, déjà mort depuis des années. A ce titre, elle a déclaré à l'antenne qu'elle avait connaissance de plusieurs livraisons de sacs de billets de la Casa Rosada, siège du gouvernement fédéral, jusque chez le Gouverneur de la Province de Santa Cruz, dont était originaire Néstor Kirchner et où il repose depuis son décès en octobre 2010. De l'argent fédéral aurait donc permis à ce gouverneur de s'enrichir personnellement ou aurait fait de cet élu un homme de paille pour les époux Kirchner.

La couverture bien grasse d'un journal de caniveau, un machin people
qui mit en une cette photo faussement volée
de Quiroga présentée comme "l'autre veuve de Kirchner"
Elle avait donc la couverture marketing dont elle rêvait pour vendre son bouquin

La machine judiciaire s'était donc mise en branle contre le Gouverneur et son épouse et plusieurs autres personnes mises en cause par la dame en question.

Or il se trouve que cette personne, Miriam Quiroga, n'a jamais été la secrétaire de Kirchner, que son bureau n'était pas situé en face du sien comme elle le prétendait (elle aurait tout vu grâce à cette localisation dans la Casa Rosada), qu'enfin les sacs de billets n'ont jamais existé que dans son imagination... et le plan marketing d'un livre de fausses confidences sur les droits d'auteur duquel elle comptait pour vivre : Mis años con Kirchner – lo que ví (le titre à lui seul, "mes années avec Kirchner, ce que j'ai vu" laisse supposer qu'elle était la maîtresse du président, lequel était, de notoriété commune, un époux très épris de sa femme et réciproquement, ce qui insupporte particulièrement l'opposition qui préférerait une relation bien scabreuse et ignoble, mais non !)

L'une des promesses de Kirchner le jour de sa prestation de serment
"Je viens vous proposer un rêve : reconstruire notre propre identité comme peuple et comme Nation.
Je viens vous proposer un rêve, celui d construire la vérité et la Justice (1)
Je viens vous proposer un rêve, celui de retrouver une Argentine avec tous et pour tous
Je suis convaincu que dans cette symbiose historique, nous allons trouver le pays que nous méritons, nous autres, les Argentins"
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Le juge en charge de l'instruction vient de signer un non-lieu général en insistant bien pour faire savoir qu'il ne levait pas la main de la justice de dessus les inculpés au bénéfice du doute ou pour insuffisance de preuves mais parce que les faits qui avaient déclenché l'enquête n'existaient pas et n'avaient jamais existé.

Cette employée de bureau subalterne, attachée à la correspondance publique du Président (elle triait et traitait les lettres envoyées par les citoyens à l'occasion des manifestations auxquelles participait le chef de l'Etat), n'a jamais vu qu'un seul sac passer du bureau présidentiel à un autre situé près du sien et encore ce sac ne contenait-il que du courrier, comme elle a fini par le reconnaître devant le magistrat instructeur, qui avait toutefois poussé la conscience professionnelle jusqu'à effectuer une perquisition à la Casa Rosada (avec le bruit que vous imaginez dans la presse d'opposition), ordonner une reconstitution des faits qui a montré l'incompatibilité entre la topographie réelle du bâtiment et les faits inventés par la dénonciatrice, vérifier le patrimoine des époux santacrucègnes, etc. sans jamais rien trouver qui soit répréhensible. Pour le moment, on n'entend pas parler de poursuite ni contre Quiroga ni contre Lanata pour dénonciation de faits inexistants ou dénonciation calomnieuse comme ce serait le cas dans de nombreux pays européens.

Tout s'est donc passé comme avec l'invraisemblable réquisitoire du procureur Nisman contre Cristina, qui a volé en éclat lui aussi par trois fois, devant trois juridictions différentes (voir mes articles du 27 février, du 24 mars et du 21 avril derniers).

Un timbre émis pour rendre hommage au président décédé
La photo est meilleure que sur son affiche de campagne.
Elle a probablement été choisie par Cristina elle-même
qui a un goût très sûr en la matière.

En revanche, Mauricio Macri, qui se présente comme candidat néolibéral à la Présidence de la Nation après huit ans à la tête de la Ville Autonome de Buenos Aires, a vu maintenir son inculpation pour les écoutes illégales qu'il a ordonnées et dont il s'est servi au détriment de deux victimes de l'attentat contre l'AMIA, deux hommes qui penchent à gauche et ont monté une association de victimes distincte de l'AMIA du fait d'un désaccord profond avec l'instrumentalisation politique de la cause dont l'AMIA joue en permanence depuis vingt ans. Mauricio Macri est poursuivi par la justice portègne depuis 2010 dans cette affaire et on ne compte plus les démarches de ses avocats pour délayer la procédure et l'aider à se dérober aux enquêteurs par tous les motifs possibles et imaginables.

Pour aller plus loin :
sur le non-lieu pour les transferts financiers imaginaires, vous ne pourrez lire qu'un article de Página/12. Les autres quotidiens, qui ont fait beaucoup de bruit autour des fausses révélations de cette émission stupide, restent muets ce matin. Ben voyons !
En revanche, et c'est assez étonnant, on trouve quelque chose sur le site Internet de Ambito Financiero, un journal fort peu suspect de pencher à gauche et d'ailleurs les réactions survoltées de ses lecteurs indiquent leur surprise.

Sur le maintien de l'inculpation de Macri, on peut lire un article détaillé dans Página/12 et quelque chose de plus rapide dans Clarín, mais rien dans La Nación ni La Prensa.


(1) Une allusion à la reprise des procès contre les bourreaux de la dictature de 1976-1983, alors protégés par les lois d'amnistie que Kirchner a fait révoquer en 2005.

mardi 7 décembre 2010

Les hommages se suivent et se ressemblent [Actu]

La semaine dernière, se tenait à Mar del Plata, au sud de Buenos Aires, le Sommet des pays ibéro-américains, sous la présidence de Cristina Fernández de Kirchner. L'Espagne était représentée par le Roi et la nouvelle Ministre des Affaires étrangères, issue du récent remaniement gouvernemental, Trinitad Jiménez. Le Brésil l'était par Lula, toujours en fonction jusqu'à la fin de l'année. Ne s'étaient pas déplacés Evo Morales (Bolivie), pour cause de récente opération chirurgicale, Raúl Castro (Cuba), Hugo Chavez (Venezuela, dont une partie du territoire fait face à des inondations meurtrières) et Daniel Ortega (Nicaragua). Les chefs d'Etat et Ministres rassemblés sur les bords de l'Atlantique sud ont pris plusieurs dispositions, parmi lesquelles celle d'exclure de leur organisation les pays où viendraient à se produire un coup d'Etat, comme il s'en est produit un l'année dernière au Honduras, dont le président constitutionnellement élu, Manuel Zelaya, vit depuis en exil, et comme il aurait pu s'en produire un autre il y a quelques mois en Equateur, lorsque Rafael Correa a été presque pris en otage par un mouvement social de policiers mécontents de leur sort. L'autre décision spectaculaire a été de mettre en oeuvre un grand plan pour relever le niveau d'éducation et de formation des populations du continent qui se développera jusqu'en 2021 (l'analphabétisme et le manque structurel d'écoles dans toute l'Amérique latine, continentale et ilienne, est en effet à la fois l'une des causes et l'un des effets du faible développement économique régional). Pour la Présidente argentine, les deux enjeux sont d'ailleurs liés :

“La incorporación de la cláusula democrática va al núcleo duro de la posibilidad de educación que tiene un pueblo. Porque la democracia, el ejercicio constitucional de las instituciones, es el único ámbito que genera la libertad para cualquier proceso educativo”
Cristina Fernández de Kirchner, citée par Página/12 dans son édition du 5 décembre 2010 (illustration ci-dessus)

L'incorporation de la clause démocratique touche au noyau dur de la capacité d'éducation dont dispose un peuple. Parce que la démocracie, l'exercice constitutionnel des institutions est le seul contexte qui produit la liberté pour quelque processus éducatif que ce soit.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Cette clause démocratique existe déjà dans les deux autres organisations régionales, le Mercosur et l'UNASUR, deux organisations internationales montées par les pays d'Amérique Latine après leur retour progressif à la démocratie. Et d'ailleurs, Cristina de Kirchner avait déjà mis en pratique cette clause avant même son adoption par le Sommet puisqu'elle n'avait pas invité son homologue honduran, Porfirio Lobo, que pratiquement aucun pays d'Amérique Latine n'a reconnu depuis sa prise de fonction anti-constitutionnelle de septembre 2009. C'était la première fois, dans cette organisation, qu'une telle situation se présentait. Rappelons toutefois qu'au long de son histoire, le sommet ibéro-américain a accueilli, volens nolens, de nombreux chefs d'Etat qui s'étaient imposés par la force, et pour cause puisque ces Etats n'ont renoué avec la constitutionalité que depuis une vingtaine d'années (un peu plus mais à peine en ce qui concerne l'Espagne elle-même).

Cette réunion a aussi été l'occasion de rendre une nouvelle fois hommage à Néstor Kirchner, l'ancien président argentin disparu brutalement le 27 octobre 2010, et c'est une nouvelle fois le président brésilien qui a tenu les propos qui ont le plus ému les admirateurs argentins du défunt homme d'Etat. Voilà ce que Página/12 a retenu des propos de Lula, qui a souligné combien Néstor Kirchner avait agi pour rendre à l'Argentine sa fierté :

“Kirchner le permitió al pueblo argentino recuperar la autoestima: fueron Maradona en el fútbol y Kirchner en la política [...] Argentina podía ser medida antes de Perón y después de Perón. Ahora se puede hablar de antes de los Kirchner y después de los Kirchner. [...] En los ocho años de mi mandato, cinco conviví con el presidente Kirchner. Yo no creo que en ningún otro momento de la historia las relaciones entre Brasil y Argentina hayan tenido un dinamismo tan extraordinario. [...] Empezamos una relación que fue respetuosa pero al mismo tiempo muy intensa, fuerte. [...] Kirchner fue fundamental para que pudiéramos recuperar el Mercosur y derrotar definitivamente el ALCA y luego crear la Unasur. [...] Muchas veces teníamos divergencias y Kirchner era quien surgía como mediador. [...] Digo esto con el corazón abierto : no sé si alguna otra persona que no haya tenido la osadía y el coraje que tenía Néstor Kirchner hubiera podido recuperar la economía argentina con la rapidez con la que él lo hizo, enfrentando al FMI, al mercado y a los analistas europeos, que sabían todo cuando la crisis sucedía en América latina y ahora no saben nada cuando lo mismo sucede en los países ricos. [...] Gracias a Dios, a Kirchner y a vos, nosotros descubrimos que Brasil y Argentina deben estar juntos; que no somos adversarios sino compañeros. Con Dilma y contigo, van a ser una mejor asociación todavía.
Luiz Inácio Lula da Silva, cité dans Página/12 du 5 décembre 2010

Kirchner a permis au peuple argentin de retrouver l'estime de soi : ils ont été deux, Maradona avec le football et Kirchner avec la politique. [...] On pouvait évaluer l'Argentine avant et après Perón. Désormais on peut parler d'un avant-les Kirchner et d'un après-les Kirchner. [...] Au cours des huit années de mon mandat, j'en ai vécu 5 côte à côte avec le Président Kirchner. Je ne crois pas qu'à aucun autre moment de l'histoire les relations entre le Brésil et l'Argentine aient eu un dynamisme aussi extraordinaire. [...] Nous avons entamé une relation qui fut respectueuse mais en même temps très intense et très forte. [...] Kirchner a été quelqu'un d'essentiel pour que nous puissions remonter le Mercosur, vaincre définitivement l'ALCA (2) et ensuite créer la UNASUR [...]. Bien des fois, nous avions des divergences et Kirchner était celui qui surgissait en qualité de médiateur [...] Je vous le dis comme je le pense : je ne sais pas si quelqu'un d'autre, qui n'aurait pas eu l'audace et le courage qu'avait Néstor Kirchner, aurait pu rétablir l'économie argentine avec la rapidité avec laquelle il l'a fait, affrontant le FMI (3), le marché et les analystes européens, qui savaient tout quand la crise se passait en Amérique Latine et ne savent plus rien (4) maintenant que la même chose arrive dans les pays riches. [...] Grâce à Dieu, à Kirchner et à toi [Cristina de Kirchner], nous, nous avons découvert que le Brésil et l'Argentine doivent être ensemble, que nous ne sommes pas des adversaires mais des partenaires. Avec Dilma et toi, ce sera un partenariat encore plus fort.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Le roi Juan Carlos a aussi pris la parole (il ne pouvait pas faire moins devant une telle assemblée et sur le sol argentin) pour souligner les qualités du défunt, discours qu'a aussitôt publié la Maison du Roi en Espagne (Casa du Su Majestad el Rey) et que vous pouvez donc trouver sur le site casareal (un .es, bien entendu). Un discours très diplomatique, assez creux pour tout dire, où l'on chercherait en vain l'ombre d'un début de commencement du moindre accent un tant soit peu personnel, mais qui nous apprend deux ou trois choses sur l'état des relations entre l'Espagne et ses anciennes colonies du Nouveau Monde.

Señora Presidenta,
Agradezco que se me conceda la palabra en este homenaje póstumo a la persona y a la figura de quien fuera Presidente de la Nación Argentina, el Doctor Néstor Kirchner.
Un homenaje que le rendimos de corazón junto a los mandatarios de los países iberoamericanos aquí reunidos en torno a ésta Cumbre en Mar del Plata.
Le reitero, Señora Presidenta, el más profundo afecto y solidaridad, a usted y a toda su familia, así como nuestras más sentidas condolencias a la muy querida Nación Argentina.
Por su muy intensa y dilatada carrera política, el Doctor Néstor Kirchner ocupa ya un lugar destacado en la historia de Argentina y del conjunto de Iberoamérica.
Como Presidente de la Nación puso un énfasis especial en la recuperación y el progreso de este gran país.
Impulsó asimismo la construcción de una región más próspera y solidaria, defensora de los derechos humanos, de la libertad y de la justicia. Unos principios y objetivos que guiaron su mandato como Secretario General de UNASUR.
Aprovecho, además, la ocasión para expresar mi sincera gratitud por sus numerosas muestras de amistad personal y hacia España, que pude comprobar en nuestros sucesivos encuentros a lo largo de los años.
En suma, con estas breves palabras, deseo dejar una vez más constancia de nuestro reconocimiento, afecto y respeto hacia su persona.
¡Descanse en paz en la Argentina austral de Río Gallegos que le vio nacer y a la que tanto amó!
Juan Carlos, Roi d'Espagne (Casa Real)

Madame la Présidente,
Je vous remercie de me donner la parole pour cet hommage posthume à la personne et à la stature de celui qui fut Président de la Nation Argentine, le Docteur Néstor Kirchner (5).
Un hommage que nous lui rendons (6) de tout coeur aux côtés des hommes d'Etat des pays ibéro-américains ici réunis pour ce sommet à Mar del Plata.
Je vous réitère, Madame la Présidente, l'expression la plus profonde de notre affection et de notre solidarité, à vous-même et à toute votre famille, ainsi que nos plus sincères condoléances à la Nation argentine qui nous est si chère.
A travers sa très intense et très longue carrière politique, le Docteur Néstor Kirchner occupe une place privilégiée dans l'histoire de l'Argentine et de l'ensemble ibéro-américain.
Comme Président de la Nation, il a placé spécialement l'accent sur le rétablissement et le progrès de ce grand pays.
Pareillement, il a donné l'impulsion à la construction d'une région plus prospère et plus solidaire, protectrice des droits de l'homme, de la liberté et de la justice (7). Des principes et des objectifs qui ont guidé son mandat comme Secrétaire Général de la UNASUR.
Je profite en outre de l'occasion pour exprimer ma sincère gratitude pour les nombreuses démonstrations d'amitié qu'il a eues envers moi et envers l'Espagne, amitié que j'ai pu constater lors de nos rencontres successives au long des années.
En résumé et en ce peu de mots, je désire marquer une nouvelle fois la permanence de notre reconnaissance, de notre affection et de notre respect envers sa personne.
Qu'il repose en paix dans cette Argentine du Sud, de Río Gallegos, qui l'a vu naître et qu'il aimait tant !
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :
lire l'article de Página/12 de dimanche dernier sur les résolutions du Sommet
lire l'article de Página/12 sur les discours d'hommage prononcés lors du Sommet à Mar del Plata samedi.

(1) On peut dire que Lula n'y va pas avec le dos de la cuillère. Identifier Kirchner à Perón alors que cette identification constitue le rêve à peine caché du mari comme de la femme ! Il part en beauté au moins, l'ami brésilien.
(2) L'ALCA fut une tentative des Etats-Unis d'étendre aux pays d'Amérique Latine (à l'exclusion, comme vous l'imaginez bien, de Cuba) un traité de libre-échange à travers lequel ils auraient pu faire abaisser toutes les barrières douanières, ce qui leur aurait permis de pénétrer dans les marchés du sud comme dans du beurre, puisque cela se serait fait dans les mêmes conditions d'échanges commerciaux que ceux qui existent entre les Etats-Unis et le Canada. Or les différences de développement économique entre le Nord et le Sud du double continent auraient fait de ce traité un nouvel outil, hyper-efficace, de destruction de l'économie australe. En 2005, lors d'une autre réunion multilatérale à Mar del Plata, les pays du sud étaient parvenus à un accord pour repousser si fermement la proposition nord-américaine que les Etats-Unis ne sont pas revenus à la charge depuis sur ce chapitre (il est vrai aussi qu'entre temps, ils ont eu tout loisir de s'engluer en Irak et en Afganistan et qu'ils ont peut-être d'autres chats à fouetter). Lors de cette rencontre à Mar del Plata, Néstor Kirchner était au pouvoir depuis un peu plus d'un an et Lula était déjà à la fin de son premier mandat. Le Mercosur est quant à lui un traité de libre échange économique régional, entre pays du sud, donc des pays sinon de même niveau, économique, monétaire et technique, du moins de niveaux compatibles entre eux, que les Etats-Unis ont justement cherché à paralyser en le faisant concurrencer puis peut-être remplacer par l'ALCA.
(3) Au Brésil aussi, le FMI a laissé des souvenirs cuisants de catastrophes économiques en tout genre. Le FMI s'est bien souvent révélé être, dans les pays du sud, en Amérique et en Afrique, le visage moderne et honorable de l'ancienne colonisation.
(4) Lula s'exprime ici en présence du roi d'Espagne et de sa ministre des affaires étrangères. Le Callate (tais-toi), qui nous a tous fait tant rire, nous les Européens, lorsque nous avons vu le Roi d'Espagne, excédé (et il y avait de quoi), le lancer abruptement à un Chavez atteint d'une loghorrée provocatrice, pendant une autre conférence ibéro-américaine devant les journalistes, qui se sont empressés de le diffuser en boucle sur tous les journaux télévisés, cet ordre, assorti du tutoiement royal si inhabituel dans cette Amérique Latine où le voussoiement est de rigueur (sauf en Argentine et en Uruguay qui ont le tu facile), est resté en travers de la gorge de très nombreux hommes politiques latino-américains, qui y ont vu le retour d'une Espagne arrogante, tout à fait oublieuse des acquis des révolutions du 19ème siècle naissant.
(5) Néstor Kirchner était docteur en droit. En Argentine, on cite toujours les titres universitaires des gens. Ils font partie intégrale de leur identité sociale. L'actuelle présidente est elle aussi doctora (en droit également). Mauricio Macri est quant à lui ingeniero et c'est ainsi que vous pouvez vous adresser à lui lorsque vous lui parler ou lui écriver (ce qu'on traduirait en français par Monsieur l'Ingénieur, si cela ne paraissait pas ridicule de ce côté-ci de l'Altantique, à cause du grand nombre d'ingénieurs qu'il y a parmi nous).
(6) Le protocole espagnol méritait un sérieux aggiornamiento. Comme vous le constatez dans ce discours, Juan Carlos a adopté le voussoiement. Le scandale du Callate ne se reproduira plus. En tout cas, plus aussi violemment.
(7) C'est la seule phrase de ce discours qu'a retenue Página/12.

samedi 27 novembre 2010

Grand hommage de la UNASUR à Néstor Kirchner lors de l'Assemblée Générale en Guyana [Actu]

Les chefs d'Etat de la UNASUR, l'union des pays d'Amérique du Sud, ont rendu hommage hier dans la capitale du Guyana à l'ancien Secrétaire Général, l'Argentin Néstor Kirchner, décédé à Calafate en Patagonie, le 27 octobre dernier.

Néstor Kirchner avait été président de l'Argentine de 2003 à 2007 et le Conseil des Chefs d'Etat de la UNASUR a décidé de donner son nom à son futur siège social, qui est en construction. Son successeur pourrait néanmoins être Tabaré Vázquez, l'ancien président uruguayen, avec lequel il entretenait, pendant leurs présidences respectives, des rapports plutôt conflictuels à cause de l'usine de cellulose Botnia, installé sur la rive orientale de l'Uruguay.


L'hommage formel a pris la forme d'une minute de silence à la suite de laquelle Rafeal Correa, le Président équatorien tout juste rescapé d'une tentative de coup de force dans son pays, Luis Inacio Lula da Silva, le très médiatique président sortant du Brésil, toujours en fonction jusqu'à la fin de l'année, et Bharrat Jagdeo, le président quasiment inconnu du Guyana.

"Ses rêves furent les rêves de tous les Sud-Américains", a déclaré Lula, qui fut, avec Kirchner, le co-initiateur de cette union sud-américaine.

Sur la une de Página/12 ce matin (illustration ci-dessus), on le voit prendre avec une affection manifeste et la grande énergie qui le caractérise la main d'une Cristina Fernández de Kirchner, visiblement émue. Pendant la veillée funèbre autour du cercueil de Néstor Kirchner, on se souvient des gestes d'amitié prodigués à la présidente argentine par l'homologue brésilien.

Pour aller plus loin :
lire l'article de Página/12

vendredi 19 novembre 2010

L'hommage d'un petit-fils identifié à Néstor Kirchner [Actu]

Le 9 novembre dernier, Página/12 publiait un hommage de Horacio Pietragalla Corti à Néstor Kirchner, l'ancien président de la République décédé à Calafate le 27 octobre dernier.

Horacio Piertagalla Corti est l'un des petits-enfants identifiés par la Justice saisie par l'association Abuelas de Plaza de Mayo (grands-mères de la Place de Mai) qui recherche les enfants volés à leur famille en bas âge par la Dictature et remis, sous une fausse identité, à des familles affidées au régime en adoption plénière. Voilà ce qu'il disait, en hommage au Président qui a relancé les actions en justice contre les criminels de la Dictature après la loi d'amnistie qui avait été adoptée quelques années après le retour de la démocratie pour permettre au pays de se renouer avec une vie administrative et institutionnelle aussi normale que possible. Voilà ce qu'il racontait en version bilingue comme d'habitude :

Un momento histórico
Tuve la fortuna de poder recuperar mi identidad gracias a las Abuelas de Plaza de Mayo el 3 de abril de 2003, un mes y medio antes de que asumiera Néstor Kirchner como presidente. Al poco tiempo, Kirchner nos recibió a un grupo de nietos en la Casa Rosada. Recuerdo que apenas ingresamos al despacho de Presidencia, acompañados por el doctor Eduardo Luis Duhalde (quien conoció mucho a mi padre), le dice: “Este es Horacio Pietragalla, el hijo del Chacho”. Néstor me miró y me dijo: “Vi sólo una vez a tu papá, pero recuerdo que acompañé a un muy amigo mío, a quien yo respetaba mucho políticamente (no recuerdo su nombre, pero me lo dijo), de La Plata a Constitución a una reunión con él. Me habló tan bien de tu viejo que yo automáticamente lo admiré”. Relató esta anécdota feliz de poder contarme algo que pudiera tomar para reconstruir esa gran ausencia.
Horacio Pietragalla Corti, Página/12

Un moment historique
J'ai eu la chance de pouvoir retrouver mon identité grâce aux Grands-Mères de la Place de Mai le 3 avril 2003, un mois et demi après la prise de fonction de Néstor Kirchner comme Présidente. Peu de temps après, Kirchner a reçu un groupe de petits-enfants dont je faisais partie à la Casa Rosada. Je me rappelle qu'à peine nous étions entrés dans le bureau présidentiel, accompagnés par le Dr. Eduardo Luis Duhalde (qui avait bien connu mon père) qu'il lui dit : "Voici Horacio Pietragalla, le fils de Chacho". Néstor m'a regardé et il m'a dit : "Je n'ai vu ton père (1) qu'une fois mais je me souviens que j'accompagnais un très bon ami à moi, que je respectais beaucoup su le plan politique (je ne me souviens plus de son nom mais il me l'a dit), de La Plata à Constitution (2) pour une réunion avec lui. Il m'avait parlé tellement bien de ton père (1) que je l'ai automatiquement admiré". Il avait rapporté cette anecdote tout heureux de pouvoir me raconter quelque chose que je pourrai prendre pour remplir cette grande absence.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Siguió la reunión, nos sentamos a una mesa grande y comenzamos a presentarnos. Cuando llegó mi turno fueron tantas las ganas de vomitar todas mis contradicciones que dije algo así: “Mis padres del corazón (los que al día de hoy considero apropiadores) me criaron con amor y están detenidos porque son ama de casa y carpintero, pero en cambio el juez que lleva mi causa, Marquevich, está por ser destituido por detener a Ernestina Herrera de Noble porque es la dueña de Clarín”. Néstor miró a un costado, donde estaba Eduardo Luis Duhalde, como si ésa fuera una situación bastante incómoda, me miró de vuelta y respondió contundentemente: “Nuestros compañeros jamás los abandonaron y las personas que los criaron tienen que rendir cuentas ante la Justicia. Sabemos que hoy la Justicia no es para todos igual, pero eso es lo que tenemos que cambiar”. Me quedé mudo y desconcertado ante su respuesta, pero me relajé a medida que pasaba la reunión. Quiero que sepan que igual no le creí nada.
Horacio Pietragalla Corti, Página/12

La rencontre a continué, nous nous sommes assis autour d'une grande table et nous avons commencé à nous présenter. Quand est arrivé mon tour, j'avais tellement envie de vomir toutes mes contradictions que j'ai dit quelque chose du genre : Mes parents de coeur (ceux qu'aujourd'hui je considère comme des kidnappeurs d'enfants) (3) m'ont élevé avec amour et ils sont écroués parce qu'ils sont une mère de famille et un charpentier mais de son côté, le juge qui instruit mon affaire, Marquevich, est sur le point d'être destituer pour avoir mis en prison Ernestina Herrera de Noble, parce qu'elle est la patronne de Clarín (4) . Néstor a regardé du côté où était Eduardo Luis Duhalde, comme si c'était une situation plutôt délicate, il m'a à nouveau regardé et il m'a répondu fermement : "Nos camarades ne vous ont jamais abandonnés et les personnes qui vous ont élevés ont à rendre des comptes devant la Justice. Nous savons qu'aujourd'hui la Justice n'est pas égale pour tous mais ça, c'est qu'il faut que nous changions". Je suis resté muet et déconcerté devant sa réponse, mais je me suis détendu au fur et à mesure que se déroulait la rencontre. Et je vous prie de me croire : je n'avais aucune confiance dans ce qu'il disait.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Después, qué más contar, leyes que reconocieron los delitos hacia los hijos de desaparecidos, anulación de las leyes de Obediencia Debida y Punto Final, recuperación de la ESMA y otros centros clandestinos de detención, todo esto acompañado por los cambios en la Corte Suprema... Pero yo no confiaba que esto se estaba realizando por convicción. Cito parte del recordatorio a mi mamá, publicado en Página/12 el 5 de agosto de 2006: “Hoy muchos los recuerdan, pero se olvidan de los desaparecidos de hoy”. Hacía referencia a los excluidos.
Horacio Pietragalla Corti, Página/12

Après, que raconter d'autre, des lois qui ont reconnu les crimes (5) envers les fils de disparus, l'annulation des lois d'Obéissance Due et Point Final (6), la prise de contrôle civile de l'ESMA et d'autres centres clandestins de détention, tout cela est accompagné par les changement à la Cour Suprême... Mais moi je n'avais pas confiance dans le fait que tout ça était fait par conviction. Je cite une partie du texte de souvenir pour ma mère, publié dans Página/12 le 5 août 2006 : Aujourd'hui, beaucoup se souviennent de vous mais on oublie les disparus d'aujourd'hui. Il faisait référence aux exclus.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Sin embargo, la ley de medios, la nacionalización de las AFJP, la Asignación Universal por Hijo, la jubilación para los que no pudieron aportar, entre otras medidas, y las políticas de integración latinoamericana demostraron que lo que hace este gobierno no es “cooptación” de las políticas de derechos humanos.
Horacio Pietragalla Corti, Página/12

Pourtant, la loi sur les médias, la nationalisation des AFJP (7), l'allocation universelle par enfant (8), la retraite pour ceux qui n'ont pas pu cotiser, entre autres mesures, et les politiques d'intégration latino-américaine ont démontré que ce que fait ce gouvernement n'est pas de la "cooptation" des politiques de droits de l'homme.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Más allá de recordar y dignificar la memoria de nuestros padres, hoy también son homenajeados cuando se les devuelve la dignidad a los más postergados. Y hoy me duele que Néstor se haya ido sin saber si Felipe y Marcela son hijos de sus compañeros. Muchos creyeron que esto era una guerra entre el ex presidente y el Grupo Clarín, pero otros muchos entendimos que esto era simplemente la búsqueda de verdad y justicia. Nuestras Madres y Abuelas de Plaza de Mayo fueron recibidas siempre y acompañaron a Néstor hasta el último día de su vida: otra vez nos demuestran que su margen de error es mínimo.

Siento, sin dudas, que presencié un momento histórico de nuestra patria. Gracias Néstor por dejarnos ser parte de tu entorno. Fuerza Cristina, acá estamos acompañándote.
Horacio Pietragalla Corti, Página/12

Au-delà du souvenir et des honneurs rendus à la mémoire de nos parents, aujourd'hui on leur rend aussi hommage quand on rend leur dignité aux plus délaissés. Et aujourd'hui j'ai du chagrin que Néstor s'en soit allé sans savoir que Felipe et Marcela (4) sont les enfants de ses camarades. Beaucoup ont cru que c'était une guerre entre l'ancien président et le Groupe Clarín, mais nous sommes nombreux, les autres, à avoir compris que c'était simplement la quête de la vérité et de la justice. Nos Mères et Grands-Mères de la Place de Mai ont toujours été bien reçues et ont accompagné Néstor jusqu'au dernier jour de sa vie : encore une fois, elles nous démontrent que leur marge d'erreur est minime.

Je sens, de manière certaine, que j'ai assisté à un moment historique de notre patrie. Merci Néstor de nous avoir laissé faire partie de ton entourage. Courage, Cristina, nous voici pour t'accompagner. (9)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Hier, un hommage politique et artistique était rendu à Néstor Kirchner au ND Ateneo à Buenos Aires, à l'initiative de Frente para la Victoria, l'alliance électorale dominée par le parti péroniste, dont Néstor Kirchner était le premier personnage. La chanteuse de tango Adriana Varela et l'auteur-compositeur-interprète de folklore Teresa Parodi ont participé à cette soirée devant une salle comble.

Pour aller plus loin :
aller directement aux déclarations de Horacio Pietragalla Corti dans Página/12 du 9 novembre 2010
lire l'article de ce matin sur l'hommage politico-culturel dans Página/12 du 19 novembre 2010

(1) Je traduis par le même terme, "père", deux vocables différents : papá et viejo. C'est qu'en Argentine on va très volontiers utiliser en public des termes très affectueux que dans le même contexte on n'utilisera pas en français en Europe.
(2) Constitución est ici une des grandes gares de Buenos Aires et non pas le quartier du centre-ville. La Plata, capitale de la Province de Buenos Aires à 80 km au sud de Buenos Aires et grande ville universitaire, a été l'un des grands centres de constestation de la Dictature par les jeunes militants intellectuels, dont beaucoup y ont fait leurs études. La Plata a aussi, du même coup, était le lieu de très nombreuses arrestations et de tout aussi nombreuses exécutions sommaires.
(3) Horacio Pietragalla utilise le terme apropiador, c'est le terme par lequel la Justice désigne les parents adoptifs d'enfants volés complices du rapt. Ne sont pas apropiadores les parents adoptifs de bonne foi, nettement moins nombreux que les premiers.
(4) Il fait ici allusion aux graves soupçons qui pèsent sur cette personne qui a adopté deux bébés, d'identité inconnue, en 1977, Felipe et Marcela, dont il est question plus bas, et à une période de prison préventive qui a marqué une procédure qui tire en longueur parce que les avocats de la dame et de ses enfants adoptifs utilisent tous les recours procéduraux pour retarder l'examen génétique qui permettra de savoir si les deux jeunes gens sont ou non des enfants de disparus. Plus loin, Horacio Pietragalla manifeste qu'il n'a même plus le moindre doute sur cette identité d'enfants volés. Rappelons néanmoins qu'encore aujourd'hui, les test ADN n'ont toujours pas pu être effecutés. C'est donc l'attitude des intéressés, leur refus obstiné de collaborer avec la Justice et la mauvaise foi de leurs déclarations ou de celles de leurs avocats, qui ont fini par convaincre tout le monde qu'ils sont enfants de disparus. Ernestina Noble de Herrera est la veuve du vieux Herrera, qui était le propriétaitre familial du groupe de presse Clarín, l'un des plus puissants groupes de presse en Argentine, fortement soupçonné d'avoir profité de la Dictature pour renforcer son empire économique. Cliquez sur le mot-clé Clarín dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus pour accéder à l'ensemble des articles concernant ce quotidien et l'affaire louche à laquelle il est mêlé sans que la rédaction puisse être tenue pour responsable en aucune façon. N'oubliez pas non plus que Página/12 est le concurrent direct de Clarín.
(5) Delitos : traduit ici par "crime". La qualification des actes contraires à la loi est linguistiquement différent en Argentine et en France, Belgique et Suisse. Ce vocabulaire est donc rempli de faux amis. En Argentine, el crimen, c'est "le meurtre" et non pas "le crime". Ainsi el crimen del médico, c'est "le meurtre du médecin" (le médecin est la victime), et non "le crime du médecin" (où le médecin est le coupable). Delito désigne tous les actes contraires à la loi, qu'il y ait violence ou non. En français, on désigne généralement comme "délits" les actes sans violence ou sans violence majeure (cambriolage, vol à l'arrachée, refus de priorité sur la route) et comme "crimes" les actes commis avec violence (vol avec arme, viol, homicide).
(6) C'est le nom de la loi d'amnistie des crimes de la Dictature. La loi a prévu de ne pas poursuivre (point final) les personnes qui auraient commis ces crimes parce qu'elles en avaient reçu l'ordre de supérieur hiérarchique. Ce qui est contraire à la jurisprudence internationale en matière de crimes contre l'humanité depuis Nüremberg. La Déclaration des droits de l'homme prévoit expressement que nul ne peut obéir à des ordres si ces ordres enfreignent les principes de la déclaration elle-même. Or l'Argentine est signataire de la Déclaration universelle des droits de l'homme et le gouvernement de l'Argentine entre 1976 et 1983 était tenu par les obligations nées de cet engagement du pays devant l'Assemblée Générale de l'ONU. La loi a été abrogée sous Néstor Kichner parce qu'elle violait donc cet engagement solennel de l'Argentine, membre des Nations Unies.
(7) Horacio Pietragala fait ici allusion à la suppression de certains régimes de retraite de base par capitalisation décidée par la Présidente Cristina Kirchner (et non pas par son mari). Il confond volontairement les deux parce qu'il lui a sans doute fallu beaucoup de temps pour faire retour sur lui-même et rejeter les idées politiques dans lesquelles il a été élevé par ses parents adoptifs, qu'il aimait encore beaucoup en 2003. Or un mandat présidentiel ne dure que 4 ans en Argentine, c'est sans doute trop peu pour le cheminement psychologique que ces personnes ont à faire une fois qu'elles connaissent leur véritable histoire. Sur la fin des AFPJ, voir mes articles de 2008-2009 sur le sujet dans ce blog.
(8) Il s'agit là d'une mesure sociale prise l'année dernière et qui semble en effet avoir porté ses fruits, en permettant à de nombreux parents indigents d'envoyer leurs enfants à l'école au lieu de les envoyer mendier sur les artères passantes et dans le métro. Voir à ce sujet mon article du 15 septembre 2010 intitulé Choses vues à Buenos Aires et mon article du 26 novembre 2009 sur la création de cette nouvelle allocation familiale.
(9) Les histoires vécues par ces jeunes gens découvrant adultes et dans des circonstances dramatiques leur véritable identité et le sort de leurs parents authentiques ont inspiré de nombreux tangos et autres chansons. Deux d'entre ces tangos seront présentés dans ma prochaine anthologie, à paraître dans les semaines qui viennent et en tout cas avant la fin de l'année aux Editions Tarabuste. Ce sera le numéro thématique 2010 de la revue Triages (Triages, ed. Tarabuste, rue du Fort, 36170 Saint-Benoît-du-Sault, France).

samedi 13 novembre 2010

Quand Mujica met les pieds dans le plat [Actu]

Le président uruguayen, Pepe Mujica, ancien guerrillero urbain aux manières volontairement joviales et sans façon, est connu pour ne pas souvent employer la langue de bois. Suivant ce qui semble devenir une véritable habitude chez lui, il a donc dénoncé dans une conférence de presse tenue en Uruguay, avant une rencontre bilatérale avec le voisin argentin au sujet de la gestion de la papeterie UPM (ex-Botnia), sise sur la rive orientale de l'Uruguay en violation d'un traité international sur la gestion commune de ce fleuve-frontière, que l'Argentine était un pays "coupé en deux" : pour preuve, il en veut que le Gouvernement a interdit au Vice-Président de paraître à la veillée funèbre de l'ancien Président Néstor Kirchner.

L'absence absolue du Vice-Président et Président du Sénat Julio Cobos dans ces cérémonies a été l'un des événements politiques significatifs de ces jours de deuil national et, à moins d'avoir mal cherché, je n'avais vu nulle part sur aucun des grands quotidiens nationaux argentins, y compris ceux de l'opposition, que cette absence était le fait d'une volonté expresse du gouvernement. Elle était au contraire présentée, quoi que discrètement, comme une décision de l'intéressé et semblait ainsi relever de la rupture politique manifeste et profonde qui s'est installée progressivement entre le couple Kirchner et Cobos à partir du 18 juillet 2008, lorsque le Président du Sénat a voté contre un projet de loi fiscal proposé par le Gouvernement, éloignement qui est encore plus marqué depuis que Julio Cobos a été devancé il y a quelques mois par Ricardo Alfonsín dans son propre parti et a perdu vraisemblablement toute chance de pouvoir se présenter à la présidence de la République en 2011 au nom de l'UCR, leur parti commun (Unión Civil Radical). Il était aussi assez évident, malgré des explications officielles très peu convaincantes, que l'installation de la chapelle ardente à la Casa Rosada en lieu et place du protocolaire Palais du Congrès relevait aussi de cette rupture politique, le Gouvernement ou la Présidente elle-même ne voulant en aucun cas que le maître de cérémonie puisse être le Président du Sénat, premier personnage du Congrès.

Pour en savoir plus :
lire l'article de Clarín retranscrivant et commentant les déclarations fracassantes du Président José Mujica (dit Pepe par ses partisans et les autres).
Ne pas oublier, lors de la lecture, que Clarín est violemment anti-kirchnériste et qu'il existe un contentieux très grave entre la propiétaire du journal et le Gouvernement actuel (soupçon d'adoptions illégales d'enfants volés pendant la dictature et soupçon de prise de participation majoritaire frauduleuse dans la seule papeterie argentine produisant du papier journal grâce à l'aide de la Junte).

jeudi 11 novembre 2010

Le Ministre du Travail stigmatise le recours à l'externalisation et Cristina remonte dans les sondages [Actu]

Lundi dernier, 8 novembre 2010, les affaires politiques ont repris après le deuil qui a suivi la mort de Néstor Kirchner. Le ton du gouvernement est au maintien du cap (mantener el modelo), c'est le mot d'ordre qu'ils ont tous à la bouche, à commencer par la Présidente elle-même, et c'est dans cet esprit que lundi, Carlos Tomada, le ministre du travail, a donné une interview au quotidien pro-gouvernemental Página/12 (ci-contre la une de lundi) dans lequel il revient sur le drame de Barracas et la mort de ce jeune militant du Partido Obrero, Mariano Esteban Ferreyra, tué par balle pendant une manifestation de cheminots externalisés par la Ferrocarril Roca (voir mes articles sur ce drame en cliquant sur les initiales MEF dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus).

Carlos Tomada remet en question le système d'externalisation dont le patronat use et abuse en violation de ce qui tient lieu de Code du Travail en Argentine. Je dis tient lieu parce que le statut de la loi sociale en Argentine, un pays où 40 % de l'activité économique n'est pas déclarée (trabajo en negro), est fort différent de ce qu'il est en France, en Belgique et en Suisse.

Bien entendu, cette interview est aussi un plaidoyer pro-domo en soutien à la Présidente, que de très nombreux commentateurs ont dite politiquement fragilisée par le décès de son mari, que la rumeur publique a souvent dit être son mentor. On verra bien ce qu'il en est, en tout cas ce matin, un chroniqueur de La Nación, journal d'opposition, reconnaissait que Néstor Kirchner avait laissé deux veuves, sa femme et l'opposition, qui se trouve comme anesthésiée par l'événement et la galvanisation des forces de gauche qui s'en est suivi (comme c'était assez prévisible, pour qui connaît un temps soit peu l'histoire émotionnelle du péronisme). La Présidente, toute de noir vêtue, est partie à Séoul pour participer au G20 alors que dès le début de cette semaine, sa cote de popularité avait grimpé de 10 points : sa dignité dans l'épreuve, ses rencontres avec les gens qui s'étaient pressés à la veillée funéraire, l'émouvant discours qu'elle a tenu le 1er novembre en reprenant ses activités politiques (voir mon article du 3 novembre 2010) sont sans aucun doute à l'origine de ce regain de popularité et les attaques violentes de Mauricio Macri au lendemain des obsèques y sont peut-être pour quelque chose aussi.

Voici les tableaux que présentait lundi matin Página/12, dont je vous invite à lire les commentaires directement sur le site du journal (1).

Tableaux publiés par Página/12. Cliquez sur l'image pour l'agrandir et la lire.

Ces sondages (ci-dessus), qui présentent les résultats de trois instituts, montre une tendance à la hausse quasiment identique d'une source à l'autre en ce qui concerne l'image de la Présidente et l'appui de la population à son maintien au pouvoir (74% des personnes interrogées veulent la soutenir). Ils indiquent aussi une excellente image posthume du président honoraire avec 69,8% d'avis positifs et seulement 0,4% des sondés sans opinion (on retrouve là cette caractéristique de la vie politique sud-américaine où le secteur des indécis, que nous appelons en français le marais, est très réduit). Du côté des intentions de votes pour l'élection présidentielle de l'année prochaine, on voit que Cristina Fernández de Kirchner (CFK comme Página/12 aime tant la surnommer) arrive largement en tête, que ce soit par rapport à Mauricio Macri (piteux résultat que ces 11,9 ou 11,2 %) ou par rapport à Julio Cobos, l'actuel Vice-Président, qui n'a pas daigné aller se recueillir dans la chapelle ardente, ce qu'il pourrait bien payer très cher en terme de popularité et de présidentiabilité future. Le Alfonsín dont il est question est le grand rival de Julio Cobos dans le camp radical, il s'agit de Ricardo Alfonsín, le fils du président du retour à la démocratie, Raúl Alfonsín, décédé en 2009. Solanas, c'est Pino Solanas, le leader de la gauche à Buenos Aires, le cinéaste, le chef de Proyecto Sur, l'un des mouvements de l'un des partis socialistes argentins (qui n'ont jamais fait leur unité), le Partido Socialista Auténtico (PSA). Duhalde est un ancien président, c'est lui qui était au pouvoir lorsque l'Argentine est tombée dans la faillite en décembre 2001. Il est donc le président qui a succédé à Carlos Menem et précédé Néstor Kirchner et ses résultats sont plus que médiocres pour un ancien chef d'état.

Trois choses à noter dans ces chiffres :
Elisa Carrió, qui s'était présentée deux fois à la présidence, d'abord contre Néstor Kirchner en 2003 et ensuite contre CFK en 2007, et qui a saboté son statut de leader de l'opposition par un comportement politique incompréhensible et incohérent depuis deux ans, ne figure même plus dans les sondages (comme Ségolène en France !).
Quant aux adversaires potentiels de Cristina Kirchner, on voit qu'ils se tiennent tous dans un mouchoir de poche. Alors qu'elle caracole à plus de 45% d'intentions de vote , eux se traînent entre 12 et 7%. Or il suffit de réunir 44% + 1 voix au 1er tour pour emporter l'élection présidentielle sous l'actuelle constitution argentine.
Dans tous les cas de figure, Pino Solanas améliorerait très nettement son score de 2007. Il s'était déjà présenté alors à la magistrature suprême, avec son mouvement Proyecto Sur, et avait obtenu 1,6% des voix, ce qui le plaçait en 5ème position sur les 6 candidats du 1er tour. Cristina avait été élue au premier tour, avec 44,9% des voix, contre 22,96% à Elisa Carrió.

Pour aller plus loin :
lire l'interview de Carlos Tomada dans Página/12 de lundi matin

(1) Lundi, l'abondance de l'actualité artistique m'avait fait reporter au lendemain le traitement de ces deux infos. Mais ce même lendemain, voilà qu'il fallait rendre compte de la disparition de Massera, l'un des affreux de la Junte de 1976, mort tranquillement dans son lit, en n'ayant subi que quelques années de prison tout en ayant sur la conscience une bonne partie des 30 000 disparus des années de plomb.

mercredi 3 novembre 2010

Les remerciements de Cristina Fernández à la Nation [Actu]

Avant-hier soir, à travers Canal 7, le canal de la télévision publique, à 20h, la Présidente Cristina Fernández de Kirchner s’est adressée au peuple argentin pour le remercier des marques de soutien reçues pendant le deuil officiel qui a accompagné la veillée funèbre et les obsèques de son mari.

Photo Presidencia de la Nacion

Elle l’a fait avec ce qui est apparu à tous les observateurs et qui me paraît à moi aussi, l’étrangère de service, une émotion sincère, une grande dignité et beaucoup de simplicité. On peut d’ailleurs imaginer qu’en pareil moment, amour du pouvoir ou pas, un être humain veuille faire appel en soi à ce qu’il a de plus authentique et de plus personnel. Comme toujours, elle s’est exprimée sans aucune note, sans prompteur, en brodant à partir d’un schéma répété le matin même devant un tout petit cercle d’intimes, dont son fils Máximo (32 ans). Tous les journaux reprennent l’info ce matin, certains incluant dans leur article en format digital la vidéo intégrale de l’intervention télévisée (elle dure moins de 5 minutes).

(Une de Clarín du 2 novembre 2010 - le gros titre est pour l'élection au Brésil et la Présidente est en bas de page)

Je vous invite d’ailleurs instamment à visionner cette vidéo, même si vous ne parlez pas espagnol. C’est parfois un peu difficile à comprendre, je vous l’accorde bien volontiers, à cause de l’émotion de l’oratrice mais il me semble que ces quelques minutes de télévision enregistrée font partie de ces moments de grâce (une bien triste grâce en l’occurrence) à travers lesquels il est possible, malgré les 10 000 km et quelques (y picos comme on dit là-bas) qui nous séparent géographiquement et culturellement de l’Argentine, de toucher quelque chose de ce que ce pays a d’attachant, de magique et de si différent de nos cultures européennes, dont pourtant il provient bel et bien.

Bien sûr, il ne manquera pas là-bas de politiciens hostiles pour dire d’ici quelques jours, quelques semaines ou pendant la campagne électorale l’année prochaine, que ce discours fut un chef d’œuvre de démagogie. Les derniers jours nous ont montré combien certains hommes politiques aujourd’hui grands manitous de l’opposition au Gouvernement avaient pu faire preuve dans ces circonstances exceptionnelles de bien peu de retenue et d’un manque de tact abyssal. Comme Cobos et Duhalde qui ont osé ne pas aller s’incliner devant le défunt et ne pas présenter eux-mêmes leurs condoléances au chef de l’Etat et à sa famille (pourtant, le premier n’est autre que le second personnage de l’Etat, puisqu’il est Vice Président et Président du Sénat, et le second un ancien président de la République qui aimerait bien le redevenir, malgré le fait qu’il était aux affaires lorsque le pays a fait faillite en décembre 2001 !). Et hier, il y eut Mauricio Macri, encore lui, le chef du Gouvernement de la Ville autonome de Buenos Aires, qui n’est plus à une goujaterie près et qui s’est permis de réclamer, pendant que la Présidente était dans l’avion, entre Río Gallegos et la capitale, que "le gouvernement national" (c'est-à-dire elle) "baisse le niveau de confrontation", montrant par là-même que si la confrontation est violente entre gouvernement et opposition, son attitude à lui n’y est sans doute pas pour rien… De ces propos inopportuns, le dessinateur Daniel Paz et l’humoriste Rudy ont fait leurs choux gras ce matin, à la une de Página/12, avec ce dialogue imaginaire entre un journaliste et un Macri, toujours poursuivi par la Justice pour avoir ordonné ou laissé faire des écoutes illégales et avoir nommé à la direction de la sécurité de la Ville un type des plus douteux, el Fino Palacio (Palacio l’élégant), dont il a osé dire devant la Legislatura, le 18 août dernier aux aurores, qu’il avait à son propos demandé l’avis des ambassades des Etats-Unis et d’Israël et que ces représentations diplomatiques lui avaient donné leur accord sur ce choix (1).



Le journaliste : Qu’allez-vous dire à la Présidente ?
Macri : Qu’elle baisse le niveau de confrontation.
Le journaliste : Vous en êtes sûr ?
Macri : Oui, je crois que oui.
Le journaliste : Vous êtes sérieux, là ?
Macri : Hem !... Laisse-moi d’abord demander l’avis des Ambassades des Etats-Unis et d’Israël et je te le confirme. (2)
(Traduction Denise Anne Clavilier)



Pour aller plus loin :
Lire l’article de Página/12 (quotidien inconditionnellement progouvernemental) sur le discours de la Présidente
Lire l’article de La Nación (opposition libérale). L’article s’accompagne de la vidéo intégrale du discours, qui est un peu difficile à comprendre parce que Cristina de Kirchner a souvent du mal à retenir ses larmes. Je vous donne donc en version bilingue l’intégralité de ce discours ci-dessous.
Lire l’article de La Nación sur l’intervention de Mauricio Macri
Lire l’article de Clarín (très hostile au couple Kirchner). Clarín donne également l’intégralité de la vidéo. Que je vous invite néanmoins à visionner de préférence sur le site de la Présidence (la première source est toujours préférable) d’où il peut, en outre, être téléchargé (c’est aussi un bon exercice linguistique que de l’écouter pour en comprendre chaque mot, même si ce n’est bien évidemment pas l’usage pour lequel il a été enregistré avant-hier soir).


En voici le texte intégral, tel que transcrit et publié par le site de la Présidence de la Nation puis traduit par mes soins :

Son las 17:40 horas del día lunes, en unos instantes más voy a recibir las cartas credencias de nuevos embajadores en la República Argentina, un día más de gestión de gobierno pero evidentemente un día diferente en mi vida, que como todos saben cambió en forma definitiva.

He leído o escuchado que este es mi momento más difícil, en realidad es otra cosa, es mi momento más doloroso. El dolor es algo diferente a las dificultades o a las adversidades. Yo he tenido en mi vida política o en mi gobierno, en particular, muchísimas dificultades y muchísimas adversidades, pero el dolor es otra cosa... es el dolor más grande que he tenido en mi vida, es la pérdida de quien fue mi compañero, durante 35 años, compañero de vida, de lucha, de ideales. Una parte mía se fue con él, está en Río Gallegos. Pero no es este un momento para utilizar la cadena nacional para terapia emocional, sino para agradecer. Yo quería dedicar estos pocos y breves minutos para agradecer a todos y a todas, a todos los hombres y mujeres que se movilizaron, que quisieron verlo, que quisieron despedirlo, que rezaron por él, que lloraron por él, que no pudieron llegar tal vez acá porque vivían lejos pero se reunieron en otros lugares, que me entregaron rosarios; los rosarios de él los tengo todos, colgados en mi casa, de Río Gallegos; agradecerles las flores y las cartas; las camisetas de Racing, que él adoraba, hasta también las otras camisetas que me regalaron que eran de otros clubes, pero igual a él el fútbol les gustaba mucho y las banderas también que me entregaron.

Yo quiero agradecer mucho esa inmensa y formidable muestra de cariño y de amor, que él se la merecía. No voy a tener falsa humildad porque como decía una dirigente muy importante, que ya falleció: "hay que ser muy grande para ser humilde" y yo no soy grande, así que no voy a ser humilde, simplemente voy a decir que él se lo merecía y permítanme agradecerles en forma especial a las decenas, a las decenas de miles y miles de jóvenes que cantaron y marcharon con dolor y con alegría, cantando por él, por la patria.

Quiero decirles a todos esos jóvenes que en cada una de esas caras yo vi la cara de él cuando lo conocí, ahí estaba el rostro de él exacto. Y decirles a esos jóvenes que tienen mucha más suerte que cuando él era joven, porque están en un país mucho pero mucho mejor, en un país que no los abandonó, en un país que no los condenó ni persiguió. Al contrario, en un país que los convocó, en un país que los ama, que los necesita, en un país que vamos a seguir haciéndolo distinto entre todos.

Y a los millones y millones de argentinos -que parece que somos más de cuarenta millones porque además tuvimos la suerte de que él nos debe de haber ayudado ya que el Censo salió muy bien- quiero decirles que siempre he tenido un gran sentido de la responsabilidad en todas las funciones que he cumplido, cuando fui legisladora provincial, cuando fui legisladora nacional y, más aún, como Presidenta porque siento que de mí depende la suerte de todos los argentinos.

Pero déjenme decirles que desde este miércoles, además de esa inmensa responsabilidad que siempre sentí y ejercí con mucho amor, con mucho corazón, con mucha convicción, con mucha pasión, siento otra gran responsabilidad que es la de hacer honor a su memoria y hacer honor a su gobierno que transformó y cambió el país.
Muchas gracias a todos por todo.
Cristina Fernández de Kirchner, lundi 1er novembre 2010, Casa Rosada (source : Presidencia de la Nación argentina)

Une partie des offrandes faites à Néstor Kirchner dans la chapelle ardente

Il est 17h40, lundi. Dans quelques instants, je vais recevoir les lettres de créances de nouveaux ambassadeurs auprès de la République Argentine, un jour comme un autre dans l’action gouvernementale mais bien évidemment un jour différent dans ma vie, qui, comme vous le savez tous, a radicalement changé.

J’ai lu ou entendu que c’est le moment le plus difficile [de ma vie], en réalité il s’agit d’autre chose. C’est le moment le plus douloureux. La douleur, c’est autre chose que les difficultés ou les moment d’adversité. J’ai connu dans ma vie politique ou dans mon action gouvernementale en particulier de très nombreuses difficultés et de très nombreux moments d’adversité mais la douleur, c’est autre chose… C’est la douleur la plus forte que j’ai eue dans ma vie, c’est la perte de celui qui a été mon compagnon (3), durant 35 ans, mon compagnon de vie, de lutte, d’idéaux.

Une part de moi s’en est allée avec lui, elle est à Río Gallegos (4). Mais ce n’est ni le lieu ni le moment d’utiliser la chaîne nationale comme une thérapie émotionnelle mais plutôt celui de remercier. Je voulais consacrer ces quelques brèves minutes à vous remercier tous et toutes, tous les hommes et toutes les femmes qui se sont mobilisés (5), qui ont voulu le voir (6), qui ont voulu lui dire adieu, qui ont prié pour lui, qui ont pleuré sur lui, qui n’ont pas pu venir peut-être ici parce qu’ils habitaient loin mais qui se sont rassemblés ailleurs, qui m’ont offert des chapelets : ses chapelets (7), je les ai tous, ils sont accrochés chez moi, dans ma maison de Río Gallegos. Vous remercier pour les fleurs, pour les lettres, pour les maillots du Racing qu’il adorait (8), et aussi tous les autres maillots que vous m’avez offerts, ceux d’autres clubs, mais c’est pareil : il aimait beaucoup le football (9) et les drapeaux aussi que vous m’avez offerts.

Je veux vous remercier infiniment pour cette immense et formidable preuve d’affection et d’amour, qu’il méritait bien. Je ne vais pas montrer une fausse humilité parce que comme disait une dirigeante très importante qui est morte maintenant (10) : il faut être très grand (vieux) pour être humble et moi, je ne suis pas grande (vieille), alors je ne vais pas être humble. Simplement, je vais dire que lui, il la méritait, cette affection, et permettez-moi de vous remercier tout particulièrement, vous les dizaines, les dizaines de milliers et de milliers de jeunes qui ont chanté et défilé, avec douleur et avec joie, en chantant pour lui, pour la patrie.

Je veux leur dire, à tous ces jeunes, que dans chacun de leurs visages, moi, j’ai vu son visage à lui quand je l’ai rencontré. Là, c’était son visage à lui, exactement. Et leur dire à ces jeunes qu’ils ont beaucoup plus de chance que lorsque lui il était jeune (11), parce qu’ils vivent dans un pays bien, mais vraiment bien meilleur, dans un pays qui ne les abandonne pas [à leur triste sort], dans un pays qui ne les a ni condamnés ni persécutés (12). Au contraire, [ils vivent] dans un pays qui a fait appel à eux, dans un pays qui les aime, qui a besoin d’eux, dans un pays que nous allons continuer à rendre différent parmi les autres.

Et [je veux remercier] les millions et millions d’Argentins - puisqu’il paraît que nous sommes plus de 40 millions parce qu’en plus, nous avons eu la chance que lui doit nous avoir aidé puisque le Recensement s’est très bien passé (14)- je veux leur (vous) dire que j’ai toujours eu un grand sens de la responsabilité dans toutes les fonctions que j’ai occupées, quand j’ai été parlementaire provinciale, quand j’ai été parlementaire nationale, et, encore plus, comme Présidente parce que je sens que de moi, dépend le sort de tous les Argentins.

Mais laissez-moi vous dire que depuis ce mercredi, en plus de cette immense responsabilité que j’ai toujours ressentie et que j’ai exercée avec beaucoup d’amour, avec beaucoup de cœur, avec beaucoup de conviction, avec beaucoup de passion (15), je ressens une autre grande responsabilité qui est celle de faire honneur à sa mémoire et de faire honneur à son action gouvernementale qui a transformé et a changé le pays.
Merci beaucoup à tous pour tout.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour visionner le discours, cliquez sur le lien.

(1) On se demande bien, naturellement, en quoi des ambassades auraient leur mot à dire sur la nomination d’un haut-fonctionnaire local, fût-ce dans la capitale fédérale elle-même. Et de toute manière, les deux Ambassades en question ont fini par apporter des démentis sans équivoque, quelques jours à quelques semaines après ces déclarations effrontées de Macri devant les représentants élus de Buenos Aires. Sur ces scandales impliquant Mauricio Macri, chef du Gouvernement de la Ville Autonome de Buenos Aires et principal présidentiable de l’opposition de droite, voir mes articles sur la politique locale à Buenos Aires (sous le mot-clé GCBA, pour Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires).
(2) L’inégalité de traitement entre le journaliste qui vousoie et Macri qui tutoie ne vous aura pas échapper. Elle vous dit quelque chose de ce que la presse de gauche ressent comme la désinvolture invraisemblable de Macri envers quiconque le met devant ses incohérences, la presse d’opposition au premier chef, mais les élus tout autant.
(3) Le mot compañero/compañera est un mot fourre-tout en Argentine. Il désigne le collègue (compañero de trabajo), à ne pas confondre avec colega (confrère/consoeur). Il désigne le condiscipline (compañero de clase). Il désigne le partenaire (compañero de baile, qu’on peut aussi désigner comme pareja de baile, attention à ne pas dire pareja seul, car alors il s’agit de l’amant, de la maîtresse ou du conjoint). Il désigne enfin le conjoint bel et bien marié et non pas uniquement le concubin comme le français compagnon/compagne. Quand une femme vous présente "mi compañero", il est très vraisemblable qu’elle vous présente son mari. Et c’est pareil pour l’homme qui vous parlera de "mi compañera" (ou de "mi señora"). Parfois, pour éviter tout malentendu, l’Argentin précisera qu’il parle du compañero sentimental, qu’il ne faut donc pas toujours traduire par partenaire de cœur mais bel et bien souvent par mari ou femme.
(4) Son mari est désormais enterré dans cette ville qui est la capitale de la Province de Santa Cruz, où le couple a longtemps demeuré et où il possède une maison. Le corps de l’ancien président repose temporairement dans le caveau familial et sera d’ici quelques mois transféré dans une concession qu’il y avait achetée il y a quelques années et sur laquelle un monument funéraire doit encore être construit.
(5) Avant-hier, une de mes amies de Buenos Aires me disait combien la mort de Néstor Kirchner les affectait, elle et son mari, et combien la mobilisation populaire et celle de très nombreux artistes les aidaient à surmonter leur chagrin. En Argentine, et en général dans toute l’Amérique Latine, il se noue une relation très affective entre la majorité du peuple et les gouvernants, à partir du moment où ces gouvernants sont légitimes. C’est ce qu’on voit au Brésil avec Lula et Dilma Rousseff, c’est ce qu’on voit en Uruguay tant avec Tabaré Vázquez qu’avec son successeur, Pepe Mujica, c’est ce qu’on a vu avec Michelle Bachelet au Chili et que l’on voit avec son successeur, Sebastián Piñera, de l’autre côté de l’échiquier politique, surtout depuis qu’il a tant fait pour sauver les 33 mineurs prisonniers au fond de leur puits. C’est aussi et bien sûr ce qui s’est passé avec Perón et avec Evita (mais qui a très largement échoué avec Isabel Perón).
(6) C'est une façon de parler. En public, le cercueil a toujours été scellé.
(7) Noter ici la manière de s’exprimer : los rosarios de él (les chapelets à lui). Elle ne peut pas dire sus rosarios (ses chapelets) car alors on pourrait se méprendre sur le sens de l’expression. Sus rosarios pourrait vouloir dire vos chapelets comme ses chapelets (à lui, parce que c'est à lui en fait qu'ils ont été offerts).
(8) Là encore, elle précise le sujet. C’est lui qui adorait le Racing. Il ne s’agit pas de parler d’elle ni de ses goûts sportifs à elle. Adoraba sans sujet exprimé pourrait vouloir dire que j’adorais.
(9) On peut penser que ce n’est pas aussi vrai que ça mais s’agissant d’un homme politique argentin et de la dévotion populaire dont témoignent ses offrandes (car ne vous y trompez pas, il s’agit bien d’offrandes rituelles que le disparu, selon de vieilles traditions précolombiennes et africaines enfouies dans la nuit des temps pré- et postcoloniaux, va emporter au séjour des morts), elle ne peut pas dire autre chose. Même Chirac en France, lui que le football ennuie considérablement, a fait semblant bien souvent d’être un fervent supporter de ce sport auquel il ne connaît strictement rien. Alors en Argentine !
(10) Je n’ai pas eu le temps d’aller vérifier qui est l’auteur de cette maxime. Mais je veux bien parier, tel que c’est dit ici, qu’il s’agit de Evita Perón. A noter que l’on peut traduire l’expression de deux manières : comme je le fais ci-dessus ou dans l’autre sens bien différent, qui me paraît, pour ne rien vous cacher, peut-être plus ajusté à la circonstance, à Evita et à Cristina : Il faut être très vieux pour être humble. Si un Argentin vous dit que quelqu’un est muy grande, n’allez pas penser à sa taille ou à son poids historique. Pensez juste à son âge.
(11) Néstor Kirchner était né en 1950. Perón a été renversé en septembre 1955. S’en est suivi toute une série de gouvernements quasiment tous anticonstitutionnels, avec révolutions de palais en chaîne et annulations des élections à gogo dès que leurs résultats n’allaient pas exactement dans le sens des intérêts des Etats-Unis. Jusqu’à la catastrophe qu’a été le renversement de Isabel Perón en 1976 (Kirchner avait alors 26 ans, ils s’étaient mariés l’année précédente) et l’établissement de la Junte militaire au pouvoir de 1976 à 1983. Sept années de cauchemar qui ont fait 30 000 disparus, dont on n’a pu à ce jour identifier les restes que de quelques centaines seulement, et 300 à 500 enfants arrachés à leur famille de naissance pour être confiés, sous de fausses identités, à des valets du régime.
(12) La grande majorité des 30 000 disparus de la Dictature sont des hommes et des femmes de la génération du couple Kirchner et les enfants recherchés par Abuelas de Plaza de Mayo ont tous environ le même âge que le fils aîné du couple, Máximo.
Il manque un chiffre dans la série ordinale de ces notes de bas de page. C’est voulu. Dans la prochaine note, je vais parler des buenas ondas de feu Néstor Kirchner et je ne vais donc pas avoir le mauvais goût de l’affecter d’un chiffre mufa (jeteur de -mauvais- sort). Je respecte trop les coutumes de mes amis argentins, sachant qu’elles n’ont aucun rapport avec nos superstitions européennes, malgré les apparences. Encore une fois, cet ensemble de croyances liées aux buenas ondas et au mufa relève de la partie émergée des syncrétismes qui se sont produits tout au long de l’époque moderne et coloniale entre le christianisme importé d’Europe et plus ou moins bien acclimaté (les colons, riches ou miséreux, n’étaient pas tous des chrétiens bien formés ni très orthodoxes dans leur foi, loin de là !) et les religions précolombiennes ou celles d’Afrique de l’Ouest apportées dans la région par les populations déportées par la traite des noirs aux 17ème et 18ème siècles.
(14) Néstor Kirchner est mort le 27 octobre, un jour qui était exceptionnellement chômé pour permettre à tous les habitants du pays de remplir en un seul et même jour le questionnaire du recensement du Bicentenaire. La meilleure façon, dans ce pays administrativement chaotique, de s’assurer que à peu près tout le monde participerait à l’opération. C’est même la raison pour laquelle le couple présidentiel se trouvait dans sa résidence secondaire de El Calafate, haut-lieu touristique de la Province de Santa Cruz, pour y remplir consciencieusement leur devoir de citoyens et leur propre formulaire. L’annonce de la mort de l’ancien président le matin même a bien entendu bousculé tous les agendas et l’opération s’est donc prolongée jusqu’à la fin du week-end, jusqu’à dimanche, la Toussaint n’étant pas un jour férié en Argentine. Les Argentins croient tous profondément à l’influence des morts sur la vie des vivants. Les uns parce qu’ils sont chrétiens, mais il s’agit d’une petite minorité de croyants orthodoxes. La grande majorité a adopté, souvent sans le savoir, des croyances précolombiennes et africaines (venues par l’esclavage) dans un puissant syncrétisme qui est un phénomène très commun sur tout le sous-continent. Il n’est que de se rendre un dimanche dans un cimetière pour se rendre compte de ce dialogue que les vivants ont avec les morts et qui se traduit souvent par des offrandes qui ne sont pas que florales et décoratives comme en Europe, notamment en pays francophones.
(15) Tout au long de ce discours très oral, et pourtant remarquablement composé, la Présidente, qui est une ancienne avocate et une remarquable oratrice, utilise une répétition des conjonctions très inhabituelle en espagnol. Généralement, en espagnol et en particulier en Argentine, on gomme les conjonctions en facteur commun. On les donne une fois pour toutes et on les oublie après. On dirait plus ordinairement : ejercí con mucho amor, (mucho) corazón, (mucha) convicción y (mucha) pasión. Même la répétition de l’adjectif mucho/mucha (dont vous aurez remarqué ici qu’il va par paire de genre) pourrait être évitée sans altérer la compréhension du propos. Ce discours est donc très appuyé mais avec des effets rhétoriques modestes. Il faut dire aussi que le mouvement de ses cheveux, relâchés, qui lui tombent perpétuellement devant les yeux, de son visage et de ses mains en disent aussi très long sur le sens de ses paroles.