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lundi 9 avril 2018

Le groupe Octubre sort le grand jeu pour défendre la gauche sud-américaine [Actu]

"Les démocraties sont en danger", proclame le gros titre
En bas, la pire des deux phrases des contrôleurs du ciel
"Balance cette ordure par le hublot"

Après la mise sous écrou de Lula au Brésil, et alors que Cristina Kirchner attend de comparaître dans des conditions assez rocambolesques pour l'affaire Nismann (ou plutôt celle du mémorandum d'entente avec l'Iran qui n'est jamais entré en vigueur, faute d'avoir reçu l'aval du parlement de la République islamique), le groupe médiatique Octubre, propriétaire de Página/12 et de la radio AM 750, se lance dans une opération tous azimuts de défense des droits de la gauche latino-américaine, c'est-à-dire de politique à la fois souverainiste et de redistribution sociale, que la droite, qui a désormais le vent en poupe sur tout le continent, est en train de détruire, systématiquement, tout en développant un discours agressif et passablement revanchard (méprisant en tout cas) et en tentant tout ce qu'il est possible de tenter pour mettre sous les verrous les responsables politiques antérieurs.

AM 750 a donc rassemblé à l'antenne le théologien de la Libération Leonardo Boff (Brésil) et le Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel (Argentine) autour de ce thème, repris en une de Página/12. Par ailleurs, le quotidien de gauche met en relief les propos inadmissibles tenus par un contrôleur du ciel brésilien au moment de donner l'autorisation de décollage au petit avion qui emmenait Lula de São Paolo à la prison de Curitiba : "Emmène-le et ne le ramène plus jamais !" Ce qui fut ensuite complété par une phrase ignoble parce qu'elle rappelle beaucoup trop le Plan Condor (1) et montre le mépris avec lequel ces gens de droite entendent traiter les détenus : "Jette cette [belle] ordure par le hublot" [ou par la fenêtre].

Les deux phrases, dûment enregistrées, ont été diffusées sur les ondes d'une radio brésilienne (favorable à Lula) et la première a été authentifiée et reconnue par l'armée de l'air brésilienne en charge du transport du prisonnier. Elles étaient reprises ce matin par presque l'ensemble des journaux argentins.

Pour aller plus loin :
lire l'article de une de Página/12, dont le gros titre est plus fort en une que sur l'article lui-même (qui reprend une déclaration sans intérêt du petit-fils de Lula : mon grand-père n'est ni un voleur ni un criminel. En quoi est-ce une information ?)
lire l'article de Página/12 sur les phrases scandaleuses des contrôleurs du ciel militaires
lire l'article de La Nación sur les phrases qui font polémique
lire l'analyse publiée par La Nación où un consultant argentin en communication politique installé au Brésil rend compte des deux conceptions de la bataille pour l'égalité dans le pays lusophone
lire l'article de Clarín sur les propos des contrôleurs du ciel
lire aussi l'article de Página/12 où s'exprime une experte judiciaire au sujet des pressions politiques qui ont pesé sur les travaux concernant la mort de Rafael Nahuel, au printemps, ce zadiste mapuche tué par les forces de l'ordre en Patagonie (abattu dans le dos). Elle émet l'hypothèse d'une manipulation politique, rendue hélas tout à fait crédible par la précipitation de la ministre de la Sécurité quand à chaque incident grave, elle parle à tort et à travers dans les médias en avançant des explications avant même que la justice ait pu enquêter. Elle sait toujours tout de suite et comme par hasard, les forces de l'ordre étaient pleinement dans leurs droits lorsqu'elles ont fait usage de leurs armes.



(1) Le Plan Condor était une opération coordonnée dans les années 70-80 par plusieurs pays d'Amérique du Sud pour se débarrasser des opposants aux dictatures militaires en place en les droguant et en les jetant dans l'océan ou dans le Río de la Plata depuis des petits avions des forces aériennes.

samedi 10 février 2018

La justice argentine en zig-zag : deux pas à droite, deux pas à gauche [Actu]


Deux affaires occupent actuellement les observateurs judiciaires en Argentine :
  • qu'adviendra-t-il du sous-officier Luis Chocobar, inculpé pour mauvais usage de la légitime défense ayant abouti à la mort d'un délinquant et criminel mineur d'âge ?
  • et jusqu'où le ministre de l'Agriculture sera-t-il poursuivi pour le paiement d'une soi-disant prime, aussi généreuse qu'apparemment fictive, qu'il a récemment remboursée en intégralité à la Sociedad Rural, la fédération patronale agraire dont il était le président avant de se voir attribué, il y a deux ans, le portefeuille de l'Agriculture ?

Dans l'affaire Chocobar, le procureur et l'avocat de la défense font la même requête à la Chambre criminelle devant laquelle ils ont fait appel de la décision du juge d'instruction (de la justice des mineurs car la victime, et non l'auteur, est un mineur) : un non-lieu pour le policier !
Incroyable mais vrai : le ministère public et la défense ont la même interprétation des faits, alors qu'il y a eu mort d'un adolescent par un policier qui n'était ni en service ni en uniforme.
De surcroît, la nouvelle doctrine que la ministre de la Sécurité veut mettre en place, à savoir le libre exercice de la violence par la police à qui le doute devrait toujours profiter (ce qui est contraire à toute l'histoire du droit pénal démocratique partout sur le globe), semble avoir déjà été appliquée, à Quilmes, dans la banlieue sud et populaire de Buenos Aires, par une formation d'élite de la Bonaerense qui a, à nouveau, tué, de nuit, un adolescent de 17 ans. Sans doute encore une fois tout le contraire d'un enfant de chœur mais néanmoins c'était un mineur.
Le garçon a été abattu de trois balles, dont l'une dans le dos et une autre dans la jambe, et laissé agonisant sur le sol, sans que les secours soient appelés pour le soigner, lui sauver la vie et lui permettre plus tard de comparaître devant les tribunaux pour les faits dont les policiers le soupçonnaient. Quant au fonctionnaire qui a tiré, il n'est pas question pour l'instant d'un procès à son encontre et pourtant, il faudrait qu'une action judiciaire soit ouverte, pour faire la lumière sur ce qu'il s'est passé.
Il semblait bien, pourtant, que la Gouverneure, María Eugenia Vidal, n'était pas tout à fait d'accord avec cette politique du tout répressif qu'un autre cacique de Cambiemos, Esteban Bullrich, connu pour ses déclarations inconsidérées (1), vante à temps et à contretemps.

Página/12 fait sa une avec une photo du ministre de l'Agriculture
et un calembour maison (le remboursement : le retour, comme pour une série cinématographique)
et une manchette sur la grimpette politique de la ministre de la Sécurité
Cliquez sur l'image pour une meilleure résolution

Dans le scandale de corruption Etchevehere, comme se nomme ministre de l'Agriculture, un juge a osé l'inculper pour soupçon d'enrichissement illégal et le siège de la Rural a été perquisitionné pour comprendre l'opération incriminée et qui porte sur le transfert, sur le compte personnel du ministre, d'un demi-million de pesos argentins (ce n'est pas rien !). Nous verrons bien jusqu'où ira l'instruction et si l'affaire aboutira ou non devant une instance de jugement.

Dans le même temps, la justice a mis en prison des membres de l'ancienne majorité, élus municipaux de la ville de Curuzú Cuatiá (2), dans la Province de Corrientes, pour malversations et abus d'argent public. Traitera-t-on avec la même sévérité les deux dossiers ? Wait and see, comme on dit dans un autre pays...

Le meilleur dans tout cela, c'est le propos de Graciela Fernández Meijide, une militante des droits de l'homme qui reste à part, éloignée des associations chouchoutées par les Kirchner pendant les douze années de leurs trois mandats respectifs : intervenant dans une émission d'actualité à l'antenne de La Nación, elle a rappelé que les forces de police ne peuvent pas perdre leur sang-froid en intervention, que leurs membres ne peuvent pas se comporter comme des citoyens lambda qu'ils ne sont pas, qu'ils doivent d'abord et avant tout respecter la loi, que la ministre ne devrait pas soutenir systématiquement  et avec autant d'emphase n'importe qui et n'importe quoi avant même que les enquêtes aient permis de comprendre le déroulement des faits et qu'au lieu de prendre parti pour la police, avec précipitation comme elle le fait, elle serait plus avisée de se pencher sur la qualité de l'instruction initiale qui est dispensée aux agents des forces de sécurité et celle de leur entraînement physique et psychique au long cours.
Comme quoi, les Argentins sont tout à fait capables de raisonner sur ces sujets et que l'emballement actuel n'est pas une fatalité de je ne sais quel tempérament national passionné ! A écouter avec attention sur le site Internet de La Nación (ce n'est pas long, cela dure environ 2 minutes).

Pour aller plus loin :
sur l'affaire Chocobar
lire l'article de Página/12 sur les événements de Quilmes
lire le billet de Claudio Avruj, secrétaire d'Etat aux Droits de l'Homme, publié aujourd'hui dans La Nación, où il soutient que la procédure suit son cours (en ce moment, c'est assez difficile à croire)
lire l'article de La Prensa sur l'invraisemblable ligne commune entre le parquet et la défense de l'inculpé
lire l'article de La Nación sur l'équilibre des forces politiques au sein du gouvernement où Patricia Bullrich semble avoir gagné du poids depuis l'énonciation de sa doctrine sur la légitime défense (elle vient en plus de négocier un accord de coopération internationale entre la PFA, Policia Federal Argentina, avec le FBI, qui va former les officiers de la Federal – une bonne chose, car le FBI a une longue tradition, constitutionnelle et en partie légendaire, de lutte contre le crime)
lire l'article de Clarín sur l'invitation de Claudio Avruj adressée à la mère, célibataire, du jeune homme tué par Chocobar
lire l'article de Página/12 sur le refus que cette femme, issue du prolétariat, oppose au ministre puisqu'elle veut être reçue par le Président de la Nation puisqu'il a reçu en audience le meurtrier de son fils (il semble bien que cette mère ait été complètement dépassée par le comportement de son rejeton et qu'elle l'est tout autant par le raffut médiatique orchestré autour de sa mort. Il fait assez peu de doutes qu'elle soit plus ou moins manipulée par des formations d'opposition qui s'emparent de cette tragédie comme elles l'ont fait en août, en pleine campagne électorale, avec l'affaire Maldonado)
Sur l'affaire Etchevehere :
lire l'article de La Nación, qui a le grand mérite d'aborder cette information qui ne doit pas lui plaire (La Nación est historiquement proche de la Rural)
Sur l'affaire de Curuzú Cuatiá :
lire l'article de La Nación, qui illustre complaisamment avec le menottage de ces anciens élus, piétinant sans aucun scrupule toute présomption d'innocence, comme le fait généralement la presse argentine.

Ajout du 12 février 2018 :
lire, dans Página/12, cette longue interview du prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel où le vieux sage analyse, avec inquiétude, la dérive du gouvernement argentin, de ses décisions et de ses éléments de langage qui renouent avec des relents du dix-neuvième siècle. Le regard précis et lucide d'un homme de 86 ans respecté de tous les côtés (sauf les gens de très, très, très mauvaise foi).



(1) Pendant la campagne électorale, alors qu'il se présentait comme sénateur pour la Province de Buenos Aires, l'ancien ministre national de l'Education (et ministre portègne auparavant) a lancé devant Vidal qu'il se réjouissait de vivre dans un pays qui mettait chaque jour un gamin de plus en prison ("un pibe más que está preso"). Les 15 secondes vidéo de cette déclaration aussi sotte que méchante s'est viralisée dans la journée et reste en Argentine un grand classique de You Tube. Vous la trouverez facilement en tapant le morceau de phrase que je viens de citer. Et on a vu la gouverneure se retourner en sursautant pour le regarder avec une mine effarée. Plus tard, Esteban Bullrich a pris conscience de sa bévue et il est parti dans des explications embarrassées qui n'ont convaincu que ceux qui étaient ses inconditionnels. Le mal était fait et Sátira, le complément satyrique de Página/12, s'en amuse aujourd'hui pour cette entrée en carnaval.
(2) Curuzú Cuatíá est pourtant une ville fondée en 1812 par l'un des plus intègres des fondateurs de l'Argentine indépendante, Manuel Belgrano (1770-1820). Le pauvre doit se retourner dans son urne, dans son gigantesque monument, sur le parvis de la Basilique du Saint-Rosaire, à Buenos Aires !

mardi 6 février 2018

L'Argentine prend une pente dangereuse [Actu]

Photo Communication du Ministère de la Sécurité argentin

Le Premier ministre argentin, Marcos Peña, vient de reconnaître qu'au moment de l'audience que le Président Mauricio Macri a accordée au policier inculpé, Luis Chocobar, il y a quelques jours, en en faisant un objet de communication politique ultra-médiatisé, le gouvernement avait connaissance des enregistrements de vidéo-surveillance du 8 décembre dernier qui montrent clairement que le policier a abattu un jeune malfaiteur de La Boca (17 ans) alors qu'il n'était pas en situation de légitime défense et qu'il n'était ni en service ni dans sa juridiction territoriale. C'est déjà très grave et d'autant plus choquant que ce gouvernement et cet homme politique avaient toujours déclaré qu'ils sanctionneraient les excès de violence policière, pour établir la confiance entre le peuple et ses forces de l'ordre et élever le pays à la hauteur des pays européens auxquels il brûle tant de ressembler depuis le milieu du XIXème siècle (et même avant).

La ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, comme à l'accoutumée aussi aimable qu'une porte de prison (c'est le cas de le dire), vient de déclarer très ouvertement, dans une interview à la radio, que le gouvernement souhaitait modifier la loi relative à la légitime défense dans un sens plus favorable à la police. Dans le projet gouvernemental, la charge de la preuve serait renversée en faveur du policier et le doute lui bénéficierait systématiquement, ce qui laisserait à l'agent des forces de l'ordre tout loisir de faire usage de son arme lorsqu'il poursuit un malfaiteur, ce qui met aussi en danger la vie des simples citoyens qui se trouveraient à portée de tir dans les alentours des faits. Elle précise que l'affaire Chocobar n'est pas un cas d'abus de la légitime défense car le sous-officier aurait agi comme le recommande la doctrine opérationnelle de sa profession !

Pour motiver sa vision paranoïaque des choses, la ministre donne pour exemple les deux cas les plus emblématiques qui soient de violence policière dans le pays, l'une supposée, l'autre incontestablement prouvée, les deux scandales qui viennent, tout au long de ces six derniers mois, de secouer l'Argentine et de la fracturer profondément, à savoir la noyade, sans doute accidentelle, de Santiago Maldonado, après une manifestation qui avait tourné à l'affrontement avec la Gendarmerie, et la mort violente, par balle et dans le dos, du jeune militant mapuche (ou supposé tel) Rafael Nahuel (1).

Pour lever tout ce qui pourrait rester de doute, elle justifie l'audience que Mauricio Macri a accordée au policier placé sous le régime de l'inculpation par un magistrat et elle la justifie alors que les vidéos qui montrent le comportement indéfendable et clairement illégal (dans l'état du droit) de, cet homme viennent d'être divulguées. Enfin, elle révèle l'ampleur de son mépris pour le magistrat instructeur.

Un cynisme sidérant, tellement en contradiction avec les belles promesses de la révolution de la joie, selon le joli slogan qui présidait à la prise de fonction du nouveau président en décembre 2015, quand tant de gens étaient sortis dans la rue pour l'acclamer sans agressivité envers l'ancienne majorité déchue.

Pour en savoir plus :
lire l'entrefilet de Página/12 sur les contradictions du Premier ministre
lire l'article de La Nación (qui semble avoir un peu de mal à encaisser les propos de la ministre transformée en harpie)
lie l'article de La Prensa
lire l'article de Clarín qui reproduit les propos de la ministre
lire l'analyse de Clarín sur l'ascendant que Patricia Bullrich semble prendre sur le chef de l'Etat au point de se substituer à lui sur cette affaire

Ajout du 10 février 2018 :
lire cet article de La Prensa sur la position commune du parquet et de la défense de Chocobar qui demandent tous deux un non-lieu au bénéfice du sous-officier qui a fait usage de son arme, tué un délinquant mineur, alors qu'il n'était ni en service ni dans sa juridiction. Que le parquet et la défense s'accordent dans une telle circonstances est scandaleux... Le parquet pourrait au moins, pour ne pas dire qu'il devrait faire mener le dossier jusqu'à la juridiction de jugement, à qui il appartient de droit de prononcer l'acquittement si les faits le permettent.

Ajouts du 12 février 2018 :
lire cet article d'hier dans Clarín où le Premier ministre Marcos Peña soutient, non sans cynisme, le "changement de doctrine" proposée par la titulaire du porte-feuille de la Sécurité
lire aussi, dans Página/12 de ce jour, cette interview approfondie de Adolfo Pérez Esquivel, le prix Nobel de la Paix argentin, qui analyse cette dérive de l'actuel gouvernement auquel il n'était pas d'emblée hostile lorsqu'il a pris ses fonctions en décembre 2015

Ajout du 13 février 2018 :
lire cette analyse d'une sociologue de l'Université Nationale de Quilmes publiée par Página/12



(1) Et dire que ce gouvernement prétend pouvoir accueillir le Pape François qui a mis comme condition à sa visite pastorale à son pays natal la réduction de la division du pays en deux et l'engagement de la population dans un chemin de réconciliation. Ils font tout ce qu'ils peuvent depuis le mois d'octobre pour diviser le pays et provoquer l'opposition au lieu de la respecter ! Estela de Carlotto, l'une des opposantes les plus en vue, à la tête de Abuelas de Plaza de Mayo, vient de faire savoir qu'elle serait reçue jeudi en audience à Rome par le Souverain Pontife qui vient de recevoir ce week-end le nouveau bureau de la Conférence Episcopale argentine qui n'a même pas pour l'occasion renouveler l'invitation officielle à venir visiter le pays.

lundi 7 mars 2016

On a tiré sur le siège de Nuevo Encuentro [Actu]

"Jours de plomb", dit le gros titre
au-dessus de cette photo d'une balle sur le bitume de Villa Crespo

C'est un grave fait divers qui s'est produit dans la nuit de samedi à dimanche dans le quartier populaire de Villa Crespo, à Buenos Aires, lors de l'inauguration du nouveau siège social du mouvement Nuevo Encuentro, un parti de la gauche péroniste, en l'occurrence celui présidé par Martín Sabbatella, l'un des ténors du kirchnerisme. Deux femmes ont été blessées, dont une touchée à l'épaule alors qu'elle tenait un enfant de quatre ans dans les bras. Toutes deux ont été hospitalisées immédiatement et se trouvent hors de danger.

L'événement a provoqué une émotion certaine dans la presse et dans le monde politique. Tous les partis ont condamné cette violence. La ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, doit recevoir dans l'après-midi Martín Sabbatella, avec lequel les macristes sont en conflit ouvert depuis que le gouvernement l'a fait déloger par la force de ses fonctions à la tête de l'AFSCA, la haute autorité de l'audiovisuel au temps de Cristina Kirchner. Horacio Rodríguez Larreta, le chef (macriste) du gouvernement portègne, a fait part de son horreur et s'est déclaré à la disposition des deux blessées et de Martín Sabbatella.

Il y a quelques jours à peine, une permanence de La Cámpora (l'organisation de la jeunesse kirchneriste) avait, elle aussi, été violemment attaquée à Mar del Plata. Il est donc difficile d'attribuer l'attaque à Buenos Aires à un simple hasard dû à un truand de passage ou à l'acte d'un fou.

Página/12 l'attribue à la montée d'hostilité et d'esprit revanchard que le gouvernement en fonction provoquerait sciemment par ses propos et ses décisions. La Nación se fait elle aussi l'écho de cette interprétation en citant les propos d'une dirigeante de Nuevo Encuentro.

Pourtant à Mendoza, où il y a eu des incidents assez forts entre des syndicalistes, notamment de ATE (le syndicat du secteur public) et les représentants de la nouvelle majorité (la même au niveau fédéral comme au niveau local), le ministre de l'Intérieur national s'est montré plutôt plus conciliant que les autorités provinciales (voir l'article de Clarín à ce propos).

Clarín préfère donc suggérer qu'il pourrait bien s'agir de la réaction d'un voisin irascible, qui aurait tiré depuis son appartement (dans l'un des étages supérieurs d'une tour toute proche), incommodé par le bruit de la fête : les militants avaient sorti les tables et la sono sur le trottoir et y organisaient un asado tardif, comme c'est l'usage quand on fait la fête en Argentine. Les voisins auraient en effet porté plainte au commissariat de secteur pour tapage nocturne. Dans le même quotidien, l'un des éditorialistes parie sur la prochaine disparition du kirchnerisme comme force politique, faute de combattants : il estime en effet que le parti n'arrive guère à mobiliser (ce qui n'est pas faux) et que ses supports traditionnels, dans les médias, l'abandonnent peu à peu faute de ressources financières, ce qui prouve que toute la propagande antérieure ne pouvait fonctionner que grâce à l'argent public et non pas à la trésorerie militante, ce qui est très certainement exact.

Pour aller plus loin :
lire l'éditorial de Clarín sur l'affaiblissement du kirchnerisme.

Ajouts du 8 mars 2016 :
lire l'article de Página/12 sur la rencontre entre Sabbatella et la ministre Bullrich,
lire l'entrefilet de Página/12 sur le cambriolage récent intervenu dans la résidence secondaire de Adolfo Pérez Esquivel, le prix Nobel de la Paix argentin, qui attribue cette action à un groupe de néonazis (il pense donc qu'il s'agit d'un acte politique délibéré contre un défenseur des droits de l'homme).

Ajout du 27 septembre 2016 :
lire l'article de La Prensa sur l'inculpation et la mise sous écrou d'un tireur probable, un jeune homme qui aurait contribué financièrement à la campagne de Mauricio Macri. Il est inculpé de tentatives d'homicide.

mardi 12 janvier 2016

Une vedette de la radio limogée presque en direct [Actu]

En gros titre : "C'est la liberté d'expression qui est attaquée"
Dans la manchette du haut,
la fin de la cavale des deux fugitifs qui restaient dans la nature
mais qui ne pouvaient plus bouger. Ils ont été cueillis sans résistance,
là où leur complice l'avait été 48 heures avant.
Ils étaient épuisés, assoiffés, morts de faim...

Cela s'est passé hier matin, vers 8h40 (heure argentine), au prix d'un évident manque de tact (pour ne pas dire plus) de la part de Radio Continental : vingt minutes avant qu'il ne s'installe au micro pour son marathon quotidien qu'il anime chaque matin en direct depuis neuf ans, de 9h à 13h, le journaliste argentino-uruguayen Victor Hugo Morales a vu entrer dans le studio un huissier de justice, accompagné d'un représentant de l'actionnaire, qui a aussitôt demandé au cameraman qui filme l'émission d'arrêter de tourner sous prétexte qu'il s'agissait d'une affaire privée. On entend quelqu'un répliquer qu'il s'agit au contraire d'une chose très publique et on voit alors arriver près du petit bonhomme d'huissier dans ses petits souliers le géant qu'est Victor Hugo Morales, qui comprend déjà ce qui se trame. Horriblement gêné, l'huissier lit alors d'une voix à peine audible l'acte officiel, qui fait office de lettre de licenciement, mettant ainsi fin, sans préavis, au contrat du journaliste, qui travaille depuis 30 ans sur cette antenne.

Victor Hugo Morales, c'est un géant de la radio argentine, une grande vedette médiatique (et je ne parle par seulement de sa taille physique), un homme passionné et très cultivé, capable de parler d'histoire, de musique, de littérature comme de football. C'est lui, l'auteur du commentaire légendaire de ce but mythique que Diego Maradona marqua de la main en 1986 au Mexique (Goooooooooooooooooooooooooolll). L'huissier n'a pas fini de parler que Victor Hugo, comme l'appellent ses nombreux admirateurs, se précipite dans un studio voisin et interrompt l'émission en cours pour annoncer en direct son licenciement. Une tranche de publicité est lancée à l'antenne et couvre alors ses paroles. On le voit attendre au milieu de confrères et collègues éberlués et très affectés puis à la fin de la publicité, il reprend la parole pour donner sa version des faits, pendant 13 minutes. C'est une logorrhée quelque peu répétitive, où l'on perçoit l'émotion de l'homme et sa colère et où les accusations pleuvent contre le Gouvernement en place, contre le groupe Clarín, contre le danger qui menacerait la démocratie et la liberté d'expression.

Le journal de Montevideo titre (à droite)
"Limogeage de Victor Hugo : on soupçonne de possibles pressions de Macri"
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En Argentine, le scandale est immense. L'émission était l'une des plus écoutées dans la grille de Radio Continental et l'homme, qui est victime de ce mauvais procédé, est une référence de l'antenne.

Sur le plan politique, Morales est proche du kirchnerisme, il est plus sympathisant de la cause que militant au sens propre, et il n'a pas ménagé ses critiques contre Mauricio Macri depuis l'élection de celui-ci. Dans l'opposition, on a donc tôt fait d'attribuer cette expulsion de l'antenne à une pression exercée par le Président Macri sur les dirigeants de la radio (bien entendu, rien n'est prouvé). Au cours de la dernière année, Victor Hugo s'est en aussi pris dans un livre au journal Clarín, dont le groupe était visé par la loi des médias (ley de medios), destinée à interdire la constitution de groupes médiatiques si puissants qu'ils écrasent la liberté et la diversité de l'information.

Le journaliste se déclare donc victime d'une répression idéologique et il est vrai qu'en plus d'être brutal et vexatoire, son licenciement est très mal justifié : de prétendus manquements aux obligations contractuelles alors qu'il a assuré son émission tous les jours pendant neuf ans et que son contrat n'arrivait à échéance que le 31 décembre 2016 (1). Dans la foulée de l'humiliante lecture du billet de licenciement devant témoins, le journaliste a affirmé que dès le lendemain du second tour de l'élection présidentielle, donc à la fin novembre, la direction de la station lui avait offert sept millions de pesos en guise d'indemnité contre sa démission (une somme astronomique). Il a refusé le marché mais, du coup, il ne peut se dire surpris de la cessation du contrat, mais seulement des formes, exécrables, et du moment choisi, qui est non seulement un manque de respect à Victor Hugo Morales, à ses invités du jour et à l'équipe technique, mais également aux auditeurs fidèles qui attendaient leur rendez-vous quotidien.

La Nación a préféré un petit titre, en bas, au centre
La vedette est pour la capture des deux fugitifs,
et en haut à gauche, la manchette est consacrée à David Bowie
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Ce départ contraint est-il, comme croit le comprendre l'intéressé, une conséquence de l'absorption de Radio Continental par la chaîne de télévision privée Canal 9 ? Est-ce, comme il le claironne, le pendant à la radio de la fin de l'émission ultra-kirchneriste 678 sur TV Pública ? Est-ce, comme il l'affirme, le tocsin pour la liberté d'expression des journalistes en Argentine ? (2) Serait-ce le résultat, comme il le suggère, d'un vaste complot entre Clarín, le gouvernement national, celui de Córdoba et celui de Mendoza, et une partie de la magistrature pour le mettre sur la paille, façon Bernard Tapie et le Crédit Lyonnais ? (3) Après avoir vu et écouté ce qu'il s'est passé, je n'en mettrais tout de même pas ma main au feu. En effet, il a pu tout de même s'exprimer encore pendant un quart d'heure sur le temps d'antenne d'un autre producteur auquel il n'a pas demandé la permission de prendre la parole. Et ce quart d'heure est mis en ligne, en écoute libre, directement sur le site du journal Clarín, pourtant ouvertement accusé par Victor Hugo d'être derrière tout ça...

Il se trouve que la grossière et brutale décision de Radio Continental tombe en plein milieu d'un fait divers qui a beaucoup occupé les médias pendant plus d'une semaine, une spectaculaire évasion dont je vois mal comment on pourrait l'attribuer au nouveau gouvernement (qui n'était pas en charge de l'administration pénitentiaire dans la Province de Buenos Aires), où je vois mal comment on peut reprocher  à la ministre de la Sécurité une bavure de communication ce week-end comme s'il s'agissait d'un crime scandaleux (4) ni que la capture des trois fugitifs soit présentée comme une victoire contre le trafic de stupéfiants (5). Il tombe aussi en plein milieu de la querelle sur la dissolution par décret de l'AFSCA, la haute autorité créée par la ley de medios, une dissolution que plusieurs référés judiciaires contestent formellement sans que l'Exécutif en ait tenu le moindre compte dans ses dernières décisions (voir mon article du 31 décembre 2016). Or d'après les propos à chaud du journaliste viré, son licenciement pourrait être une diversion à tout cela et correspondre à une volonté de le faire taire pour qu'il ne puisse plus dénoncer ces mascarades... Cela me paraît bien léger !

De nombreuses personnalités marquées à gauche, dont Estela de Carlotto, la pourtant conciliante présidente de Abuelas de Plaza de Mayo, pour qui la coupe semble être sur le point de déborder, et le très peu contestable prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel, ont fait connaître publiquement leur soutien au journaliste viré avec aussi peu de respect humain. Christina Kirchner et son fils, Máximo, aujourd'hui député national pour la Province de Santa Cruz, ont exprimé aussi leur émotion depuis leurs vacances en Patagonie.
L'opposition appelle à une manifestation sur Plaza de Mayo aujourd'hui à 18h. Le scandale est d'autant plus fort qu'on se trouve en plein été, une époque de l'année où il est difficile de mobiliser les gens et que le Congrès ne siège pas non plus, ce qui rend l'opposition institutionnellement muette. Tout cela fait décidément très mauvais genre.

Miguel Rep a signé la dernière page de Página/12
Le dessinateur reprend le slogan de la campagne contre la violence faite aux femmes
Ni una menos (pas une de moins)
La pancarte dit : "Pas un(e) journaliste de moins"

Cet arrêt soudain d'une émission très populaire n'a pas pris de court le journaliste seul mais tout le monde, y compris des quotidiens peu susceptibles d'être anti-macristes, comme La Nación. L'affaire se retrouve même à la une des quotidiens uruguayens, puisque Victor Hugo est né dans la République orientale. La décision est d'autant plus choquante que cette émission matinale était celle qui avait la plus forte audience. On peut même parler d'une véritable institution dans le pays.

Pour aller plus loin :
lire l'article de une de Página/12 qui consacre à l'affaire cinq articles ce matin, dont un sur les soutiens apportés au journaliste et un autre sur les décisions de justice contre la dissolution de l'AFSCA
lire l'article de Clarín, qui donne in extenso les 13 minutes d'explications fournies en direct à l'antenne de Radio Continental par Victor Hugo Morales (difficile dans ce cas de parler de censure anti-démocratique de Clarín que le journaliste dénonce si vertement. De deux choses l'une, ou c'est très habile de la part de Clarín pour ne pas donner raison à son accusateur ou c'est l'analyse de Victor Hugo Morales qui est fausse). Il y eu un temps où la rédaction de ce journal se serait ouvertement félicité de son éviction avec des arguments du type "bien fait pour lui". Rien sur cette affaire à la une de ce matin.
lire l'article de La Nación, qui rapporte les déclarations de Victor Hugo Morales sans les commenter. Le journal ne fait même pas mine de justifier la décision de Radio Continental et publie lui aussi, comme Página/12, un article neutre sur les décisions judiciaires concernant l'AFSCA, sans accuser les juges de partialité contre le Gouvernement (ce que le titre n'hésite pourtant pas à faire dans d'autres cas). C'est aussi ce quotidien qui se fait l'écho d'un moment de panique chez les salariés de la Casa Rosada, empêchés d'entrer dans les locaux hier matin... Plus de peur que de mal : le système de sécurité va changer et l'interdiction n'était qu'un dysfonctionnement dû à ces opérations techniques pendant le week-end. Mais il y a une telle psychose du licenciement des salariés embauchés sous Cristina que certains ont cru qu'ils avaient été renvoyés sans même le savoir...
lire l'article de El País, qui incorpore la vidéo du studio où Victor Hugo comprend qu'il est remercié et se précipite dans le studio voisin (où le cameraman le suit en courant du mieux qu'il peut)
lire l'article de El Observador.

Ajout du 13 janvier 2016 :
Lire l'article de Página/12 sur le succès de la manifestation en faveur de Victor Hugo Morales hier sur Plaza de Mayo.

Ajouts du 16 janvier 2016 :
Lire la longue interview que Hernán Lombardi a accordée il y a quelques jours, une nouvelle fois, à La Nación sur sa politique à l'égard de Radio Nacional, au cours de laquelle il a annoncé que Victor Hugo Morales allait continuer à animer ses émissions sur Radio Clásica, la station consacrée à la musique classique du groupe Radio Nacional.
Cela lui a valu une réplique verte de Morales, qui le traite d'hypocrite. La raison ? Voilà quinze ans qu'il anime ces émissions de Radio Nacional sans toucher un sou... La réplique est à lire,elle aussi, dans La Nación.

Ajout du 17 janvier 2016 :
La Nación nous raconte que Victor Hugo Morales vient de donner sa version des faits au micro de la 11.10, la radio généraliste publique de la Ville autonome de Buenos Aires (donc sous tutelle d'un gouvernement macriste), et qu'avec un sens non dissimulé de la provocation, il a lancé un défi à Hernán Lombardi : il annonce son retrait de Radio Nacional, sur l'antenne Clásica de laquelle il animait depuis plusieurs années une émission à titre gracieux (il ne veut pas être la caution de Lombardi et d'un pluralisme dont il nie l'existence effective), et promet d'accepter toute proposition d'émission quotidienne en prime-time sur TV Pública dès lors qu'il pourra l'animer avec les journalistes de 678, le talk-show hyper-kirchneriste qui n'existe plus depuis la fin de l'année dernière et qui donne des boutons à tous ceux qui ont voté pour l'alliance Cambiemos menée par Mauricio Macri (entre autres, parce qu'ils en avaient ras-le-bol de cette émission).


(1) Lui aurait-on donné des consignes sur le contenu politique de son émission ou demandé de modérer son ton, délibérément polémique, et aurait-il refusé de se plier à un tel changement ? Il ne me paraît pas douteux qu'il ne soit pas homme à accepter de recevoir des consignes sur le contenu de son émission. Aurait-il reçu des injonctions paradoxales comme le pratique souvent un patron qui veut se séparer d'un salarié et cherche à le pousser à la faute ? Il n'est pas interdit d'y penser lorsqu'on écoute la manière dont il explose.
(2) Personnellement, lorsque je lis la presse, je n'ai pas l'impression qu'il y ait une censure. Je vois des articles qui critiquent le pouvoir en place et pas seulement dans Página/12 (qui ne critiquait jamais l'ancienne majorité). En revanche, ce qui a changé, c'est que dans La Nación, la critique de l'opposition est moins virulente qu'elle n'était quand cette opposition était la majorité. J'ai l'impression de retrouver dans un journal comme celui-là quelque chose qui ressemble davantage qu'auparavant à un quotidien de vieille démocratie, comme il en existe chez nous. Comme si les journalistes retrouvaient ou trouvaient un certain équilibre.
(3) Dans une affaire de droits de retransmission d'un match de foot qui remonte à Mathusalem, le journaliste a été poursuivi par le groupe Clarín d'une manière très exagérée et le groupe médiatique a obtenu sa condamnation à une indemnisation démesurée, qu'il ne sera sans doute jamais en capacité de payer. Un peu comme la Société Générale contre Jérôme Kerviel. Est-ce pour cette raison que le journaliste n'a pas voulu quitter son poste lorsque la radio lui proposait un pont d'or, parce qu'il a besoin de continuer à gagner sa vie pour faire face à ces échéances disproportionnées ? Dans ce cas on pourrait comprendre ce que ses déclarations ont de confus après la lecture par le petit huissier qui regarde le bout de ses chaussures puis son interminable diatribe au micro du collègue...
(4) L'un des trois fugitifs a été repris ce week-end et on a cru pendant quelques heures que la capture concernait les trois détenus en cavale. Il semble qu'il y ait eu un raté dans la transmission d'information entre les forces de police sur le terrain et le ministère de la Sécurité dont elles dépendent. Mais ce n'est pas non plus le mensonge du siècle !
(5) C'en est une. Toute petite. Mais qu'on le veuille ou non, remettre la main sur des évadés est une victoire de l'Etat de droit même s'il vaudrait mieux que les évasions n'aient pas lieu. Pourtant il y aura toujours des évasions, partout où il y aura des prisons. Le 0 défaut n'existe pas plus que le 0 risque. Et reprocher à un gouvernement de se féliciter de voir reconduits en prison des malfaiteurs évadés, c'est de la mauvaise foi.