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mercredi 8 juillet 2009

Chambardement gouvernemental [Actu]

Ce matin, les Argentins se sont réveillés avec un remaniement ministériel de derrière les fagots (de mi flor). Au lendemain des élections du 28 juin, la Présidente avait pourtant juré ses grands dieux qu’elle n’avait aucune raison de changer quoi que ce soit, mais deux démissions et 10 jours plus tard, la cascade ministérielle de ce matin vous a des airs de Chutes d’Iguazu...
Essayons de nous y retrouver.
Le premier ministre, Sergio Massa, qui porte là-bas le titre de Jefe de Gabinete, nommé il y a à peine un an, après le non de Julio Cobos (voir cet article, qui a inauguré les colonnes de Barrio de Tango le 19 juillet 2008), disparaît. Il est remplacé par Aníbal Fernández, qui, jusqu’alors Ministre de la Sécurité et de la Justice, louchait très fort du côté du poste de chef de Gouvernement.
L’efficacité et la rigueur de Sergio Massa seront sans doute regrettées par de nombreux Argentins mais les habitants de Tigre (petite ville de banlieue résidentielle au nord de Buenos Aires) se réjouiront peut-être de récupérer leur maire, qui s’était mis en vacances de son mandat municipal pour se consacrer à la direction du Gouvernement.
A la surprise générale, Julio Alak, ancien maire péroniste de La Plata, un fidèle kichneriste qui était jusqu’à hier soir PDG de Aerolineas Argentinas, la compagnie d’aviation récemment renationalisée (lire mes articles à ce sujet), devient Ministre de la Sécurité et de la Justice. Et Aerolineas, qui a tant besoin d’un peu de stabilité après la tempête, voit arriver à sa tête Mariano Recalde, 37 ans, ex-candidat malheureux aux dernières élections (pour Frente para la Victoria). C’est un proche de l’actuel leader du syndicat péroniste CGT, Hugo Moyano, l’appui politique et social indispensable des deux mandatures kichneristes successives. (Avant de devenir le Secrétaire général de cette centrale syndicale surpuissante, Moyano était un dirigeant de la section des camionneurs, et il en a et le vocabulaire et la carrure et le comportement fonceur. C’est dans un dîner à ses côtés que Néstor Kirchner avait fait sa première apparition publique quelques jours après la prestation du serment présidentiel de sa femme, le 10 décembre 2007).
Le Ministre de l’Economie valse lui aussi : Carlos Fernández est remplacé par Amado Boudou, qui occupait jusqu’à présent les fonctions de directeur général de la ANSeS, institution publique de sécurité sociale qui gère depuis le début de l’année la totalité du régime de retraite par répartition devenu enfin universel et obligatoire (lire mes articles sur la suppression des régimes de retraite de base par capitalisation, les AFJP).
A la tête de la ANSeS, Cristina Fernández de Krichner (1), la Présidente, a nommé Diego Bossio, qui était jusqu’à présent le patron du Banco Hipotecario. Ce jeune économiste de 29 ans est, disent les méchantes langues, l’un des rares experts en la matière que la Présidente daigne écouter.
D’où la question qui brûle toutes les lèvres : qui va remplacer Diego Bossio à la direction de cette banque qui finance les nouveaux prêts immobiliers, lancés, avec succès, il y a quelques mois ?
Vous suivez toujours ? Bravo. Attention, car ce n’est pas fini. Là, ça va nous intéresser au premier chef, nous qui nous passionnons pour la culture argentine...
José Nun fait aussi sa valise et laisse le Secrétariat à la Culture à un député qui est aussi un cinéaste. Eh non, ce n’est pas Pino Solanas (2)... Le nouveau ministre s’appelle Jorge Coscia. Il a été directeur de l’INCAA (l’institut national du cinéma et des arts audiovisuels). Jorge Coscia a sur son prédécesseur l’avantage d’être du métier et d’avoir laissé de son passage à l’Institut du Cinéma un très bon souvenir à presque tout le monde, journalistes et artistes. Politiquement, Coscia se définit comme un péroniste de gauche et il était jusqu’à présent député du Frente para la Victoria, l’alliance politique à laquelle appartient la Présidente et son ex-président de mari (le mandat de Coscia arrivait à échéance en décembre, il démissionne donc avec 6 mois d’avance). Son prédécesseur part, quant à lui, sur un constat d’échec qu’il a l’honnêteté de ne pas chercher à dissimuler.
Et pour ne pas perdre de temps, toutes les passations de pouvoir auront lieu dès ce soir à 19h. A noter que tout ce remaniement s’est opéré alors que la Présidente était en déplacement à l’étranger, notamment à cause de la crise institutionnelle au Honduras (elle soutient le président destitué, Zelaya, comme tous ses homologues de la région). Le journal La Nación voit donc dans ce remaniement la patte de Néstor Kirchner lui-même et fait de ce nouveau gouvernement le résultat d’oiseuses discussions d’alcôve.
Et les rumeurs vont bon train quant au devenir politique du Secrétaire d’Etat à l’Agriculture et du Secrétaire d’Etat au Commerce extérieur, un de ceux dont Pino Solanas a demandé la tête la semaine dernière. Tous deux semblent devoir rester en place dans leur ministère respectif mais pour combien de temps encore ?
Bref (total, comme disent les Argentins), ici et là-bas, la politique est un monde de brutes qui ne s’épargnent aucun coup de coude dans les côtes... Mais quand il n’y pas plus grand-chose à l’affiche, ça permet de causer !
Pour aller plus loin :
Consulter l’édition de ce jour de Clarín
Consulter l’édition de ce jour de Página/12
Consulter l’édition de ce jour de La Nación
Lire l’article de ce jour dans La Prensa
(1) Pour ne pas vous perdre au milieu de tous ces Fernández, suivez les prénoms.
(2) Pino Solanas, il est un petit peu en froid avec la Présidente depuis quelques jours... Ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas été approché et si c’est le cas, il a dû refuser vertement... Quant à moi, ça me fait rudement plaisir de voir que vous suivez tout ça avec autant de soin et que vous commencez à repérer qui est qui... Lire à propos de Pino Solanas
mon article sur les bons résultats qu’il a faits aux dernières élections.

jeudi 18 juin 2009

Dernière polémique en date entre Mauricio et Cristina [Actu]

Une de Página/12 d'aujourd'hui

Jusqu’à présent, je ne vous ai pas beaucoup parlé du contenu de la double campagne électorale actuelle, parce que 25 ans après le retour de la démocratie en Argentine, cette campagne électorale est comme toutes les campagnes électorales : pas beaucoup d’idées de fond très originales, des coups bas qui pleuvent de tous côtés, des provocations en tout sens, des querelles sur les personnes, bref, c’est assez peu tanguero et plutôt lassant. Mais là, Mauricio Macri vient de faire très fort et ça, il faut que je vous le raconte...

A 10 jours du scrutin, le Chef du Gouvernement de la Ville Autonome de Buenos Aires, l’un des principaux opposants au niveau national au Gouvernement fédéral tenu par la Présidente Cristina Fernández de Kirchner, vient donc d’ouvrir une grosse polémique en annonçant que sa politique à lui serait de reprivatiser le régime de retraite dit des AFJP (Administradoras de los Fondos de Jubilaciones y Pensiones) ainsi que la compagnie d’aviation Aerolineas Argentinas.

Résumé des épisodes précédents :

Le Gouvernement a décidé l’année dernière de renationaliser la compagnie Aerolineas Argentinas qui venait de subir 18 années de gestion privée plus catastrophiques les unes que les autres sur tous les plans : commercial, économique et social. La compagnie avait été vendue en 1990 par le Gouvernement pseudo-péronniste de Carlos Menem pour une bouchée de pain à Iberia qui l’avait elle-même revendue à Marsans avec des jeux d’écriture et des prêts de l’Etat espagnol qui ne parvient plus à retrouver ses sous. Et Marsans avait progressivement dépouillé la compagnie argentine au profit d'Air Comet, sa propre compagnie de courts et moyens courriers, et d’autres projets dont il semble bien que la renationalisation les ait fait avorter. Depuis que Aerolineas Argentinas a été reprise en main par l’Etat, sa gestion s’est assainie, les pertes d’exploitation (artificiellement créées par Marsans) ont diminué et la qualité du service commercial s’est améliorée (plus de ponctualité, moins de grève et surtout, c’est très visible sur les visages en cabine, un personnel qui a retrouvé une indéniable fierté d’appartenance). Il reste l’énorme dette provoquée par la gestion aberrante de Marsans qui n’a jamais payé ses taxes d’aéroport, ni à Ezeiza ni même souvent à l’étranger, et qui a oublié plusieurs factures de fournisseurs (des grosses factures). Ce qui fait que l’Etat argentin, en prononçant l’expropriation de Marsans, a surtout, hélas, racheté des dettes mais il a aussi assuré l’avenir des liaisons internes et externes du pays, sans parler du symbole de fierté nationale qu’est cette compagnie depuis sa fondation à la fin des années 40 par le premier gouvernement de Juan Perón.

Quant aux AFPJ, il s’agit là aussi d’une des mesures phares du Gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner. Là aussi, il s’agit de défaire ce qui avait été mis en place par Carlos Menem lors de la grande vague néo-libérale de la décennie 90. C’est Carlos Menem qui avait en effet institué un système de retraite par capitalisation, en alternative à un système de retraite par répartition qui n’était pas obligatoire. Le krach boursier d’octobre dernier a mis en valeur la catastrophe économique qu’était le système des AFPJ pour les affiliés dont les retraites ne franchissaient parfois pas la barre des 300 $ par mois (regardez dans la partie centrale de la Colonne de droite ce que vaut le peso argentin par rapport à l’euro, vous serez édifié) alors que les revenus des dirigeants des fonds étaient plus que confortables (prélevés sur une commission de 40% des cotisations déposées) et les salaires des employés une vraie misère. Le système a donc été supprimé comme système de retraite de base. Il continue d’exister comme système complémentaire. Et le système de retraite par répartition est obligatoire depuis le début de l’année, ce qui garantit sa pérennité pour quelques années, si toutefois le Gouvernement parvient, au fil des années à venir, à faire baisser le niveau du travail au noir (estimé à environ 40% de l’activité salariée en Argentine acturellement).

A 10 jours des élections législatives de mi-mandat au niveau fédéral et des élections législatives à Buenos Aires, c’est l’idée que vient de lancer Mauricio Macri, l’actuel champion du libéralisme en Argentine, à la tête du groupe PRO au niveau national et local, et dont l’ancienne suppléante au Gouvernement de la Ville de Buenos Aires, Gabriela Michetti, se présente à un siège de députée nationale. La politique que Mauricio Macri appelle de ses voeux est donc celle qui fut conduite dans les années 90 par Carlos Menem, aujourd’hui sénateur, inculpé dans différentes affaires peu reluisantes de corruption, d’abus de pouvoir et de fraude dans la vente de biens immobiliers nationaux et enfin, comme si tout cela ne suffisait pas, de complicité avec des terroristes (les poseurs de bombe de l’attentat de l’AMIA). Qui plus est, cette politique a abouti, au bout de 10 ans, à l’effondrement monétaire et économique de l’Argentine en décembre 2001. Mais il est vrai que Carlos Menem est aussi au sein du Parti Justicialiste (fondé par Perón) le porte-drapeau de l’opposition interne à Néstor et Cristina Kirchner. Alors à la guerre comme à la guerre : on est en campagne électorale.

Aussitôt rentrée de Genève où elle vient de défendre le rôle de régulateur économique de l’Etat pour lutter contre la crise et prévenir son renouvellement futur, devant l’Assemblée Générale de l’Organisation Internationale du Travail, la Présidente est immédiatement partie à l’attaque contre Mauricio Macri et a défendu avec fermeté sa politique, qui est, selon toute apparence, une politique au long cours, plutôt cohérente d’ailleurs et très fidèle aux principes du péronisme : assurer l’indépendance politique et économique de l’Argentine en développant les activités financées par des fonds argentins eux-mêmes, ce à quoi elle ajoute le respect des droits de l’homme (1).

Au même moment, la campagne électorale voyait les quatre grands candidats qui se présentent à Buenos Aires au niveau national s’affronter dans un débat démocratique dont Clarín, Página/12 et La Nación se font aujourd’hui l’écho. En illustration de cet article, j’ai mis l’image de la Une de Página/12 pour l’emblématique photo où vous voyez deux champions de cette campagne :

En fauteuil roulant, c’est Gabriela Michetti, l’ancienne seconde de Macri qui reste fidèle au leader malgré le fait qu’il a exigé sa démission comme Vice-Jefa de Gobierno (Gabriela Michetti est connue pour ses positions libérale et comme fervente catholique).
A droite de l’image, ce grand monsieur aux cheveux blancs, c’est un Sénateur, porteur du projet du Parti Socialiste Autonome, Proyecto Sur, un péroniste pur et dur, attaché à une gauche sans concession pour le capitalisme international. Ce monsieur, c’est le cinéaste (le très grand cinéaste) Fernando Solanas, dit Pino Solanas. C’est lui qui a écrit les très belles paroles de Vuelvo al Sur, sur une musique d’Astor Piazzolla, un tango qui fait partie de l’un de ses films d’il y a une vingtaine d’années.

Vuelvo al sur
Como se vuelve al amor
Vuelvo al sur
Con mi deseo, con mi temor
Je reviens au Sud (2)
Comme on revient à l’amour
Je reviens au Sud,
Avec mon désir, avec ma peur
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Vous pouvez écouter cette merveille, qui fut créée dans le film par Roberto Goyeneche, sur Todo Tango, par la chanteuse actuelle Lina Avellaneda (elle porte le nom d'une commune de la ceinture sud de Buenos Aires) : cliquez ici.

Pour aller plus loin :
Lire mes articles sur Aerolineas et sa renationalisation mouvementée
Derrière le présent article qui ouvre désormais cette série, vous allez tomber sur une découverte archéologique à cause d’un dessin de Daniel Paz qui caricature Marsans prétendant avoir des droits sur ce vieux galion espagnol. A l’époque de la découverte, Marsans réclamait des sommes exorbitantes à l’Argentine pour des actifs aéronautiques fantômes, que le voyagiste espagnol avait de fait déjà liquidés depuis belle lurette.
Lire mes articles sur les AFJP, leur disparition et les nombreux scandales financiers liés à leur gestion économique aberrante.
Lire mes articles sur Carlos Menem et ses actuels démêlés judiciaires.

Pour lire mes articles concernant la politique menée par Cristina Kirchner, cliquez sur le mot-clé gob argentin dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.
Pour accéder aux entrées concernant la politique menée par Mauricio Macri, cliquez sur le mot-clé GCAB dans ce même bloc entre le titre et le corps de l’article.

Pour en savoir plus :
Lire l’article de Página/12 sur le débat-querelle de Macri contre les Kirchner
Lire l’article de Clarín sur le même sujet
Le quotidien de droite La Nación n’en parle même pas sur sa Une web. Rappelons d’ailleurs que si la disparition des AFJP a divisé la représentation nationale argentine, l’expropriation de Marsans du capital d’Aerolineas Argentinas a été votée par une très large majorité constituée d’élus de tous bords, et ce dans les deux chambres.
Lire l’article de Página/12 sur le débat entre les quatre grands candidats nationaux se présentant à Buenos Aires
Lire l’article de Clarín sur le débat à quatre d’hier.
Lire l'article de La Nación sur le débat d'hier.



(1) Les droits de l’homme n’étaient pas la priorité de Perón. En pleine guerre froide et avec l’impérialisme des Etats-Unis à sa porte, Perón, indépendamment même de sa personnalité, n’aurait pas eu les moyens de se maintenir au pouvoir dans un cadre authentiquement démocratique. La démocratie implique que l’Etat soit fort. Elle n’est pas viable lorsqu’il est menacé d’être mis en tutelle par un autre pays. Perón a donc mené sa politique dans le cadre d’un Etat autoritaire et policier, où régnait une censure certaine, tout en respectant la Constitution. Ainsi il a toujours eu une opposition au Parlement. Perón a été renversé par un coup d’Etat soutenu par la CIA en septembre 1955. Il avait été élu en 1946 avec 56% des suffrages exprimés dans une élection libre et sincère, la première élection démocratique depuis 16 ans en Argentine. Voir à ce sujet mon article sur l’histoire de l’Argentine et de l’Uruguay dans la partie centrale de la Colonne de droite, rubrique Petites chronologies.
(2) Le sud dont il est question ici, ce n’est pas la Patagonie. C’est le sud de la ville de Buenos Aires. Ses faubourgs ouvriers, rebelles, remuants, bref de gauche...

lundi 2 mars 2009

L’usine à gaz commence à tirer [actu]

L’usine à gaz, c’est le nom que je donne au système extrêmement complexe mis au point par le Gouvernement argentin l’année dernière pour permettre une équitable indexation des montants des retraites dans un contexte économique national et régional rongé par une énorme inflation (20 à 25% annuels).

Cette "Ley de Movilidad" (loi d’indexation) était si compliquée que les quotidiens eux-mêmes avaient renoncé à l’exposer en détail et que l’opposition ainsi que certains syndicats l’ont combattue de toutes leurs forces. Elle dispose que les barèmes des retraites seront indexés tous les ans à deux reprises, au mois de mars et au mois de septembre. Au 1er mars de cette année, les retraites se voient donc revalorisées de 11,69%, ce qui bénéficiera à 6,1 millions de personnes (soit 5,4 millions de retraités du nouveau système universel de retraite par répartition, 676 000 bénéficiaires de régimes non assis sur des cotisations et 20 000 vétérans de la Guerre des Malouines). Le minimum vieillesse est porté de 690 $ à 770 $ (1).

La loi prévoit deux indices (2) dont elle prévoit qu’on retienne le plus bas. En fait, l’un des deux indices était de 11,97% et l’autre de 11,4 et il a été décidé d’appliquer la moyenne des deux, soit 11,69 %, ce qui est plus généreux que ce que prévoit la loi (11,4%) et permet au Gouvernement de démentir les accusations qui au moment du vote ont été portées contre lui : celui d’avoir monté une usine à gaz pour mieux embrouiller les gens et voler ainsi aux retraités leur juste dû.

Cette réévaluation entraîne une augmentation de 6 050 millions de $ au budget de l’ANSeS pour servir les pensions de retraite argentines en 2009. A noter aussi que les anciens affiliés des régimes dits AFJP (système de retraite par capitalisation de base, supprimé à la fin de l’année dernière, voir mes articles sur cette épique bataille économique) bénéficieront eux aussi de cette indexation de leurs revenus mensuels. C’est la première fois que tous les retraités argentins se voient appliqué le même traitement.

Les articles sur l’économie argentine (y compris celui-ci) sont regroupés sous l’intitulé Economie, dans la rubrique Quelques rubriques thématiques, dans la Colonne de droite.
Les articles sur l’actualité politique et sociale en Argentine sont regroupés sous le lien gob argentin dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search (entre le titre et le corps de chaque article).

(1) Ceci dit, essayez donc de vivre avec cette somme mensuelle là-bas ! Vous allez voir : votre train de vie sera loin d’être luxueux. Voir à ce sujet mon article de septembre sur le panier de la ménagère avec les prix que j’avais relevés en août 2008 à Buenos Aires (ça a augmenté depuis). On peut se reporter aussi à l’article sur l’augmentation du salaire minimum en juillet 2007.
(2) L’un des indices combine l’augmentation des salaires (on prend la plus forte augmentation entre celle indiquée par l’Institut national des statistiques, l’INDEC, et celle indiquée par la Sécurité Sociale) et l’augmentation des recettes de la sécurité sociale (en fait l’augmentation des cotisations versées par les entreprises), le tout évalué semestriellement. L’autre indice prend en compte la moitié de la variation des revenus totaux de l’ANSeS (l’administration nationale de sécurité sociale) sur 12 mois et l’augmente de 3%.

mercredi 31 décembre 2008

Le plan du 0 km subventionné [Actu]

L’opposition l’avait bien dit que la loi de suppression des AFPJ (1) servirait à la Présidente pour acheter des voitures !... Je ne sais plus combien de Mini-Cooper pour sa fille, un chiffre faramineux... Tellement faramineux qu’il ridiculisait plutôt les opposants qui avaient eu cette brillante idée !

Tout ça parce que le couple présidentiel argentin venait d’offrir, en septembre, à sa fille aînée (22 ans) un gentil petit pot de yaourt à moteur et 4 roues de ce modèle-là... Or l’opposition avait prétendu que le Chef d’Etat comptait récupérer pour son usage personnel (sa campagne électorale, celle de son mari, celles de leurs alliés, les besoins du Parti Justicialiste, ses propres défraiements, que sais-je encore !) l’énorme somme que représentaient les apports faits sur les 14 ans qu’ont vécu les AFPJ par les travailleurs à ces dix organismes collecteurs désormais passés de vie à trépas (à tout le moins en leur qualité de collecteurs et gestionnaires d’un régime de base) et désormais confiée à l’ANSeS (l’administration nationale de sécurité sociale) qui servira aux ayant-droit des prestations en majorité supérieures à ce que les AFJP versaient tous les mois aux retraités actuels.

Eh bien... Eh bien... Cet argent, cette énoooormeeeee quantité d’argent sonnant et trébuchant va en effet servir à financer l’achat de voitures. Mais pas forcément des Mini-Cooper et pas vraiment au profit de la demoiselle Kirchner Fernández (elle ne remplit pas les conditions, non mais !)...

En fait, à partir de lundi prochain, les Argentins pourront aller retirer chez un concessionnaire automobile un formulaire qui leur donnera accès à un plan de financement gouvernemental d’achat pour l’acquisition d’une voiture particulière d’entrée de gamme. Cette opération est réservée aux personnes physiques qui pourront apporter la preuve qu’elles ont acheté une voiture neuve (0 km) avant et jusqu’en 2002 (il est donc en effet largement temps de changer de caisse, comme on dit en argot parisien). L’ANSeS (donc l’Etat) va financer l’opération en plaçant son argent à taux fixe dans les banques privées du pays et ces dernières commercialiseront les crédits auprès des particuliers selon un cahier des charges imposé par le Gouvernement. Cette opération appartient au plan de relance monté par le Gouvernement pour faire face à la récession mondiale et soutenir le secteur automobile. Les modalités en ont été négociées il y a deux mois avec celui-ci.

Du côté de l’acheteur, la mensualité de remboursement de ce prêt aidé ne pourra pas excéder les 30% du revenu familial. Le prêt sera accordé sous condition d’un apport minimum correspondant à 12 mensualités de remboursement et payable au maximum sur les 12 premiers mois (et non pas uniquement exigible à la date de l’achat) alors que l’achat total (apport + remboursement du prêt, capital et intérêt) pourra s’étaler sur 60 mois maximum. C’est l’ANSeS qui finance le complément, soit la somme restant à acquitter par l’acheteur à partir du 13ème mois. Ce sera un peu compliqué à calculer pour les banques et encore plus à comprendre pour le client lambda : 12 premiers mois au peso le peso (en 12 mois ou en moins) et les autres dans lesquels seront inclus les remboursements des intérêts du prêt, le tout pour une valeur fixe de la somme à débourser chaque mois sur toute la durée du prêt (ça évitera les mauvaises surprises pour les trésoreries familiales). Les véhicules éligibles à ce plan figurent sur une liste pré-établie comptant 18 modèles de différentes marques, à prix encadré, dont le plus économique semble être la Fiat Uno 3 portes à 29 150 $ Arg.

Du côté des banques, elles recevront en dépôt actif l’argent qu’est en train de leur remettre l’ANSeS. Elles devront le placer à taux fixe sur des produits non risqués et elles ne pourront l’injecter dans l’économie que pour accorder des crédits à la consommation correspondant exactement à ce plan. La somme totale confiée par l’ANSeS aux banques est de 200 millions de pesos argentins ($ arg). Les banques participantes sont alors dans l’obligation d’accorder à leurs clients, remplissant les conditions de solvabilité inscrites dans le cahier des charges, des financements étalés sur 60 mois maximum, sous forme d’un crédit à un taux égal ou inférieur à 16,25% (dans un pays, rappelons-le, qui souffre d’une inflation de plus ou moins 25% l’an). D’après Clarín (édition de ce jour), il semblerait que, dans cette opération, le Banco de Córdoba ait été l’établissement le plus réactif de la place, puisqu’il aurait déjà engrangé la moitié des sommes que l’ANSeS a commencé à verser aux banques depuis 15 jours.

Du côté des concessionnaires et de l’industrie automobiles, on pense que l’année 2009 devrait permettre de vendre 400 000 véhicules en tout, estimations de l’ACARA, la fédération des concessionnaires auto d’Argentine, qui semble bien optimiste, surtout si on pense que son chiffre ne tiendrait pas compte des incidences du plan gouvernemental ! (2). Amado Boudou, quant à lui, l’Administrateur de l’ANSeS, estime que le plan pourrait déboucher sur la vente de 100 000 voitures de plus que ce qui était prévu au moment des négociations.
Quant à l’ANSeS, elle percevra une commission de 8% qui lui sera prélevée par la banque sur chaque mensualité de remboursement payée par l’acheteur. L’argent dont elle dispose sert ainsi à faire tourner l’économie et à pallier les effets de la crise mondiale, dont au début de la semaine la Présidente a déclaré qu’il s’agissait non pas d’une crise économique (comme d’aucuns le proclament) mais des conséquences d’une vaste escroquerie de la part des Etats-Unis, qui ont trompé les autres pays et ont filé avec la caisse... Elle a de ses mots, des fois, Cristina !

(1) La récente loi a aboli le système de retraite par capitalisation en tant que régime de base au bénéfice du régime par répartition, désormais obligatoire et universel pour tous les salariés relevant du régime général (les employés de maison et les salariés agricoles relèvent d’autres régimes ou de pas de régime du tout, tout comme les salariés non déclarés, qui sont très, très, très nombreux).
Se reporter à ce sujet aux autres articles traitant du sujet dans ce blog.
(2) En Europe, le secteur, qui sent déjà le sapin, va en faire une jaunisse ! Sans parler des Etats-Unis, où la situation semble bien pire encore... ("sentir le sapin" : enfermarse de muerte. "En faire une jaunisse" : rechifflarse, bronquear, enojarse, sentir celos hacia algo).

mercredi 10 décembre 2008

Une page menémiste se tourne [actu]

Avec la mise en place du nouveau régime universel de retraite par répartition, logé dans une ANSeS (Administration Nationale de Sécurité Sociale) reformatée pour qu’elle dispose des moyens d’une mission très élargie, c’est une page des années Menem (1989-1999) qui se tourne.
Années de folies néo-libérales, de rêves de casinos boursiers et d’importations en tous genres qui, sous prétexte de développer les marchés en les libéralisant, creusèrent le déficit de la balance des paiements et fragilisèrent la production nationale, elles aboutirent sous le mandat de Fernando de La Rúa à la catastrophe monétaire, financière et économique connue sous le nom de Corralito (enfermement, coinçage) en décembre 2001. Après une année de difficultés économiques et financières sans nombre, le gouvernement argentin décida du jour au lendemain (en tout cas, c’est comme cela que ce fut perçu par le commun des mortels) de bancariser par contrainte toute l’économie en interdisant toute sortie d’argent en espèce afin d’éviter au pays la ruine de son système bancaire. Toutes les opérations privées furent de fait gelées, dans un pays où une grande partie de l’économie reste aujourd’hui encore souterraine, improvisée et opportuniste et où tout le monde a donc besoin en permanence de liquidités. L’argent déposé et ainsi gelé artificiellement dans les banques, qui n’étaient plus en état d’honorer les demandes croissantes de retrait de leurs clients, leur permit de se maintenir en vie, en dépit de leur trop grande exposition à la dette publique, elle-même surdimensionnée, et d’une convertibilité du peso au dollar américain qui ne reposait sur aucune réalité de l’économie nationale.

L’institution de fonds de pension boursiers en lieu et place de l’universalisation du système embryonnaire et, de ce fait difficilement viable, du régime de retraite par répartition, fut l’une des mesures prises par le gouvernement Menem sur les conseils et les pressions des grands systèmes financiers internationaux, au premier rang desquels le FMI. En 14 ans d’existence, ces fonds de pension ont amplement prouvé leur inefficacité, la fragilité de leurs résultats économiques et leur incapacité à assurer aux cotisants des niveaux de retraite décents. La suppression du système a donc été annoncée le 21 octobre dernier par la Présidente de la République, le processus législatif a pris fin le 4 décembre avec la promulgation de la loi adoptée par le Sénat le 20 novembre (1) et les 3 décrets d’application viennent d’être publiés : en créant le SIPA (sistema integrado previsional argentino, système intégré de prévoyance argentin), ils permettent le transfert de tous les fonds détenus au titre de la retraite principale par les Caisses de retraite par capitalisation (AFJP) à un Fonds de Garantie des Retraites, redimensionné et géré par l’ANSeS, c’est à dire par l’Etat et non par une instance paritaire, établissent le transfert des droits en date du 1er décembre 2008 et réorganisent l’ANSeS pour qu’elle soit en mesure de gérer un nombre d’affiliés et des sommes dont cette administration n’est pas familière...

Concrètement, pour les anciens cotisants des AFJP aujourd’hui retraités, cela va se traduire en décembre par le versement d’une mensualité de retraite qui pourra dans de nombreux cas augmenter de 22% par rapport à la mensualité moyenne qu’ils percevaient des AFJP en 2007.

Pendant tout le processus parlementaire, les débats institutionnels, les récriminations sans vergogne des dirigeants des AFPJ de droit privé, trépignant de rage comme des gamins capricieux à qui on interdirait un énième tour de manège, et les enquêtes journalistiques ont fait apparaître au grand jour les aberrations du feu système : pertes abyssales en capital au regard des montants déposés, commissions léonines (35 à 40%) prélevées sur les dépôts des cotisants par les organismes de gestion (AFPJ), salaires plus que modestes de l’immense majorité des employés des AFJP (au moins 70% d’entre eux), émoluments de nabab consentis aux dirigeants et fondés de pouvoir des AFPJ inversement proportionnels aux pertes des cotisants, interprétation tortueuse de la fiscalité argentine sur les bénéfices des sociétés de la part d’une AFPJ détenue à 100% par une holding espagnole et gestion nettement plus vertueuse (au regard de la morale) mais tout aussi catastrophique sur le plan boursier de l’AFPJ du Banco de la Nación dont les dirigeants, salariés de la Banque d’Argentine selon un barème de secteur public bien inférieur à celui du privé, ne recevaient aucune rémunération liée à l’exercice de leurs fonctions d’administrateurs de l’AFPJ Nación...

A suivre dans la presse et sur la durée les aventures ubuesques tant des AFPJ que d’Aerolineas, dont le cauchemar va lui aussi bientôt prendre fin (2), on comprend mieux la froide et sainte colère d’Alejandro Szwarcman dans sa récente fable en prose, Lo que sopla en el viento, que je vous ai traduite il y a quelques semaines.

(1) à noter que la loi a remporté les 2/3 des votes dans l’une et l’autre assemblées élues.
(2) Le projet de loi expropriant les actions d’Aerolineas (et des ses 4 filiales à 100%) détenues par le groupe espagnol Marsans vient d’obtenir un avis favorable (dictamen favorable) de la part des Commissions sénatoriales Affaires constitutionnelles et Transports qui l’examinaient hier. Le vote définitif du Sénat devrait intervenir mercredi prochain et, sauf coup de théâtre, l’obtention d’une large majorité de oui semble acquise.

mardi 28 octobre 2008

Plan social gouvernemental pour les AFJP [actu]

Le dessin à la Une du 29 octobre de Pagina/12 (ajouté le 29.10)

Je ne résiste pas au plaisir de vous partager ce monument de mauvaise foi affichée et revendiquée.

Le petit gros : Les AFJP proposent un système mixte
L'autre : comment ça ?
Le petit gros : les retraités passent à l'Etat et les contributions, c'est elles qui se les gardent...

Après l’annonce, mardi dernier, du prochain vote par le Congrès d’un projet de loi visant à convertir les fonds de pension privés (AFPJ) en un système par répartition généralisé et obligatoire, l’Etat argentin vient de mettre en place un comité ad hoc composé de représentant du Secrétariat d’Etat au Travail, de l’ANSeS (l’Administration de la Sécurité sociale), de l’organisme de contrôle des AFPJ (Superintendencia) et de la Direction de la Fonction publique (Secretaria de la Función Pública). La mission de ce comité est de veiller à la préservation des emplois des 11 000 salariés des 10 fonds de pension existants (1) et d’envoyer tout de suite un signal fort, destiné à rassurer ces salariés et leur famille, dont on imagine l’inquiétude depuis une semaine. On estime que 74% (2) de ces salariés touchent moins de 4000 $ mensuels, ce qui les met dans la tranche des ayant-droits aux allocations familiales (qui, en Argentine, ne sont distribuées qu’à la couche pauvre de la population, cf. l’article à ce sujet en date du 21 septembre). Il y a donc fort à parier que sur le plan financier, ces salariés ne perderont pas grand chose à passer, s’ils acceptent ce changement de statut, dans différents organismes publics.

Alors même que la loi n’est pas encore passée et ne sera de toute façon effective qu’en janvier, on sait déjà que tout le personnel médical, technique, administratif et de service des commissions médicales des AFPJ (3) sera repris par la Direction des Risques du Travail (appartenant au système de sécurité sociale). Quant aux salariés de l’AFPJ Nación, filiale de la Banque d’Argentine, ils seront reclassés au sein de la société-mère, le Banco de la Nación.
Pour les autres, il y aura ceux qui resteront dans les AFJP réduites, qui n’opèreront plus qu’un régime de retraite par capitalisation sur base volontaire et individuelle. D’autres seront affectés à l’ANSeS qui va avoir besoin de monde puisque le nombre de ses affiliés va augmenter (le nouveau régime s’imposera à tous les employeurs et bénéficiera à tous les salariés employés par des sociétés). D’autres, dans les provinces, pourraient se voir reclassés dans d’autres secteurs d’activité au sein des bassins d’emplois locaux... Le Gouvernement attend aussi des maisons-mères (banques, assurances) des 9 fonds du secteur privé qu’elles aient l’élégance de reclasser en interne les personnels dont l’emploi est condamné au sein de l’AFPJ. Et le Secrétariat d’Etat au Travail prévoit aussi que certaines personnes profiteront de l’occasion pour s’établir à leur compte (ce qui est fort probable dans un pays comme l’Argentine dont les habitants sont, faiblesse de l’Etat-Providence oblige, incroyablement débrouillards, dynamiques et travailleurs).

Aujourd’hui, le Comité invite à la table de négociation les représentants patronaux des AFJP (Administradoras de Fondos para las Jubilaciones y Pensiones) et les représentants des syndicats pour établir contradictoirement un bilan social exact du secteur : nombre de salariés effectifs, montant exact des salaires versés, affectations et situations individuelles, ceci afin de définir quelle sera la population à reclasser en fin de compte.

Isolée sur sa position au milieu de ses pairs, une organisation salariale soutient le système tel qu’il existait et refuse l’idée que le personnel passe à l’Etat. Il s’agit de la branche syndicale de l’Assurance, minoritaire dans les AFJP qui dépendent majoritairement du secteur du Commerce.(4) Et cette organisation syndicale est bien seule dans ce cas. Avec les Directions des AFPJ, qui la semaine dernière protestaient de leur bonne foi, prenait Dieu et la terre toute entière à témoin de l’indécente violation de leur droit d’exercer librement leur honorable profession avec la probité qui avait toujours été la leur (j’en passe et des meilleures) et dont on vient d’apprendre (les langues se délient) qu’elles ont elles-mêmes provoqué leur malheur en en appelant en sous main, il y a 15 jours, à l’intervention de l’Etat pour compenser, sur fonds publics, la baisse dramatique de revenus qu’allaient subir les retraités actuels en octobre (because krach boursier). Parce que ces revenus sont de deux types : ou bien des rentes viagères mensuelles fixes assises sur un système d’assurance-vie, ou bien la liquidation mensuelle des plus-values du mois provenant des placements réalisés à partir du compte individuel du salarié. Donc le revenu mensuel du retraité dépend dans ce cas du cours de la bourse à l’instant T. 294 000 retraités des AFPJ sont concernés, soit 67% des retraités assujettis au système de retraite par capitalisation. Le 20 octobre, au moment de l’annonce du Gouvernement, les pertes subies par les AFPJ allait de 15,3% pour l’AFPJ Profesión (Nación était à -15,4) à 17,2% pour Arauca (par rapport à la valeur moyenne de l’année 2007). Cette année, ces retraités-là ont vu leur revenu mensuel baisser 8 fois en 8 mois (dont -10,08% en juillet, la plus forte baisse de l’année jusqu’à ce qu’octobre s’annonce encore plus catastrophique).

Les états des lieux qui sont établis en ce moment, par les enquêtes menées depuis une semaine par les journalistes et à travers les déclarations du Gouvernement qui justifie sa décision, révèlent des scandales à peine imaginables pour nous, Européens :

Les fonds de pension auraient, d’après le Gouvernement, laissé 41% de leurs affiliés cotiser pour des sommes qui ne leur permettraient même pas aujourd’hui, alors qu’ils sont à quelques années de la retraite, de toucher le minimum versé par le système par répartition (l’Etat va devoir mettre la main à la poche pour garantir à ces gens ce revenu minimum, fixé à 690$/mois, ce qui n’est pas lourd : lire à ce propos l’article sur le panier de la ménagère, du 10 septembre dernier).

Les 10 AFPJ ont pratiqué une politique de salaires fort peu décente vis-à-vis de leur 10 171 salariés (alors que les caisses prélevaient sur les sommes déposées par les affiliés une commission de 35 à 40% !) (5).

Quant aux capitaux collectés pendant les 14 ans de vie du système, qui a donc connu le krach bancaire de 2001, ils avaient déjà subi des pertes colossales bien avant le dernier choc boursier. Les 9,5 millions d’affiliés qu’ont compté les 10 caisses pendant ces 14 années ne pourraient pas recevoir plus de 9 928 $ chacun en moyenne alors que les dépôts s’élèvent pour cette seule année 2008 à 4000 millions. Página/12 a calculé que pour toucher 1$ de retraite dans ce système, il faudrait en avoir versé 178.


(1) chiffre approximatif, correspondant aux estimations du Secrétariat d’Etat au Travail. La loi oblige les entreprises à déclarer toute sorte de données sociales et économiques mais en Argentine plus on a de sous et moins on s’encombre de respecter la loi. De toute manière, l’Etat n’a pas les moyens d’entretenir un vrai appareil de contrôle et de répression efficace (la preuve : l’inefficacité de la Superintendencia de las AFPJ qui aurait dû pouvoir mettre fin à toutes ces mauvaises pratiques qui éclatent au grand jour aujourd’hui). Les chiffres avancés par l’INDEC, l’institut de statistiques national, sont donc toujours à prendre avec une grosse marge d’erreur. Selon Página/12, le plus polémique des quotidiens de gauche, le chiffre avoisinerait les 11 000. Il y a une semaine, les journaux avançaient plutôt le chiffre de 10 500. Aujourd’hui, Clarín, qui est plus objectif que son confrère, parle de 10 171 salariés déclarés par les AFPJ.
(2) Página/12 dit avance le ratio de 90% des salariés. Là aussi, il est possible de lire une certaine exagération à visée polémique.
(3) Ces commissions effectuaient les expertises nécessaires à la liquidation d'une prestation d'invalidité.
(4) Revendiquer la totalité de cette activité et ne pas laisser la main aux banquiers (qui dépendent eux de la loi sur le Commerce) sur ce type d’opération est une vieille exigence du secteur de l’assurance qui l’exprime depuis 14 ans sans discontinuer. En 2001, le krach bancaire leur a donné raison. Et le krach actuel ouvre un nouveau boulevard à cette revendication... Les salariés de ce syndicat font du sitting devant le siège de leur établissement pour exprimer leur désaccord avec la mesure gouvernementale, mais ils représentent sans doute moins de 20% de l’effectif de leur entreprise. En tout cas, il n’est peut-être pas complètement idiot de penser que, sous le régime de l’assurance, la situation aujourd’hui aurait peut-être été un peu meilleure, au moins pour les retraités eux-mêmes, puisque les seuls qui s’en sortent vaille que vaille dans ce système sont ceux qui ont souscrit de fait une assurance-vie (soit 33% des retraités actuels des AFPJ).
(5) Le Secrétariat d’Etat au Travail, Carlos Tomada, a d’ailleurs fait savoir, haut et fort, que la reprise par les services de l’Etat des personnels licenciés par les AFPJ n’exempteraient en aucune façon ces dernières de régler à leurs salariés congédiés les indemnités de licenciement qui leur sont dues aux termes de la loi. Sur le plan strictement juridique, le raisonnement ne tiendrait guère debout au sein de l’Union Européenne puisque les AFPJ sont contraintes à ces licenciements par un cas de force majeure (décision de l’Etat), mais quand on regarde la situation économique concrète, Carlos Tomada a tout simplement décidé de faire cracher au bassinet les AFPJ pour toutes les fois où elles n’ont pas respecté leurs obligations d’employeur. On peut penser que ce n’est que justice mais façon Robin des Bois, ce qui n’aide pas le pays à s’installer dans le respect des lois, installation qui est sans nul doute la dernière étape qui lui reste à franchir dans son processus de retour à la démocratie).

mercredi 22 octobre 2008

Fin de la dualité des régimes de retraite [actu]

Photo ANSeS (la Présidente, le Premier Ministre, le Secrétaire d'Etat au Travail et le Directeur de l'ANSeS)
le 21 octobre 2008

La Présidente argentine vient d'annoncer qu'elle mettait fin à l'actuel régime de retraite privée des AFJP (Administradoras de Fondos de Jubilaciones y Pensiones). En effet, les investissements en Bourse sur lesquels ces régimes sont fondés ont donné lieu à trop de spéculations dangereuses pour l'épargne des particuliers (sur les 37 000 millions de US$ de dépôt, il n'en reste plus que 33 000 en valeur liquidable, soit 4000 millions de US$ qui ont disparu), dangereuses aussi pour la stabilité financière du pays (les fonds des AFJP sont placés à 70% en bons du trésor et autres titres publics avec quoi les opérateurs de marché s'amusent à faire joujou). Très récemment, après le dernier krach de Wall Street, on suspecte même des boursicotages avec délit d'initié dans la journée de lundi. Environ la moitié des 140 millions de dollars de transactions passées au cours de cette séance à la Bourse de Buenos Aires serait des fonds des AFPJ, jetés sur le marché pour liquider des positions avant l'annonce gouvernementale de mardi.
La justice songe à entamer des poursuites pénales contre les dirigeants actuels de ces organismes et leur a interdit jusqu’à nouvel ordre de procéder à des changements dans leur portefeuille d’actions.

Jusqu'à présent, en Argentine, le système de retraite par répartition n'est ni obligatoire ni généralisé. Les entreprises ne sont donc pas obligées d'y adhérer ni d'y cotiser ni d’en faire bénéficier leurs salariés. Ceux-ci, s’ils ne sont pas couverts par le régime par répartition, n'ont donc pas d'autres choix que de s'affilier à une AFJP. Laquelle commence par conserver par devers elle-même 35 à 40% du montant de la cotisation au titre de sa commission puis place en bourse l’ensemble des fonds récoltés pour verser le moment venu aux ayant-droit une rente de type d’assurance-vie. Dans ce système, les adhérents pouvaient abonder leurs contributions au-delà des montants minimaux pour se constituer une retraite complémentaire. Ce système de retraite par capitalisation (jubilaciones privadas, disent les Argentins) a été mis en place par le gouvernement de Carlos Menem, dans les années 90, alors que soufflait sur la jeune démocratie argentine un vent de néo-libéralisme encouragé par le FMI et dont il semble bien que le résultat ait été l’immense krach bancaire de 2001, qui a complètement ruiné et le pays et les épargnants (el corralito : le gel des avoirs bancaires).

Le Gouvernement vient donc d’envoyer au Congrès un projet de loi consistant à fondre les droits gérés par les AFJP dans un système unique de retraite par répartition qui deviendra obligatoire et généralisé comme Servicio Social Público sous le sigle de SIPA (Sistema Integrado Previsional Argentino). Les fonds collectés par les 10 AFJP existantes (environ 100 000 millions de pesos aujourd'hui) passeront aux mains du Fondo de Garantia de Seguridad Social, au sein de l'ANSeS (Administration Nationale de SEcurité Sociale). L’Etat se fait désormais le garant d’un droit de prévoyance égalitaire et irrévocable.

Le système de retraite par capitalisation aura vécu en janvier prochain, au moins comme mode de prévoyance vieillesse principale.

Selon les nouvelles règles, les adhérents actuels des AFJP verront le nouveau régime par répartition obligatoire reprendre le cumul de leurs années de cotisation et évaluer à l’aune nouvelle le montant de leurs versements afin que leur soit versée à échéance une pension de retraite. Le Gouvernement a pris beaucoup de temps pour mettre au point des méthodes de calcul et des modes de transfert qui tiennent compte aussi des contributions optionnelles suplémentaires, lesquelles devraient rester gérées par des AFPJ redimensionnées et donner lieu au versement par ces institutions d'un revenu de retraite complémentaire. Ce qui n'a pas empêché le président d'une d’entre elles d'appeler dès mardi matin ses adhérents à se porter d'ores et déjà partie civile contre l'Etat.

Dans le futur, une option sera mise en place pour offrir à tous la possibilité d'une épargne-retraite par capitalisation, pour une rente complémentaire, sur une base volontaire et optionnelle. Les salariés intéressés devraient pouvoir cotiser pour une somme supérieure à 11% de leur salaire.

Le Secrétaire d'Etat au Travail a aussi annoncé qu'aucune menace ne pesait sur aucun des 10 500 emplois occupés par les salariés des AFJP, dont un tiers devrait se voir affecté dans un service d'Etat, notamment à la Superintendance des Assurances, l’organisme régulateur du secteur, et peut-être une autre partie absorbée par l'ANSeS. Il n’en reste pas moins que les 10 AFPJ vont devoir se restructurer pour réduire la voilure, licencier des salariés (la notion de plan social n’existe pas en Argentine, chaque licenciement est donc un cas individuel) et fusionner entre elles... On imagine les inquiétudes de ces personnels, dont beaucoup vivent à Buenos Aires ou dans sa ceinture (la capitale vit à 75% des activités financières).

Elisa Carrio, la leader de l'opposition au niveau national (qu’on classerait dans la droite dure en Europe continentale), parle d'un sac (saqueo) d'Etat réalisé sur l'argent des travailleurs, elle accuse le gouvernement de s'emparer de cette épargne pour remplir les caisses de ses futures campagnes électorales (Elisa Carrio est souvent excessive dans ses attaques en piqué contre Cristina Fernández et ne rate jamais une occasion de rappeler l’existence d’une étrange valise vénézuélienne pleine de dollars que d’aucuns affectent à la récente campagne électorale de la Présidente, qui serait donc un agent de Chavez). D'autres personnalités au discours plus rassis soupçonnent, quant à elles, Cristina de prendre cette mesure pour assurer des rentrées budgétaires à l'Etat qu'elle n'arrive pas à réaliser en taxant les exportations de soja (voir les articles sur le conflit agraire, en cliquant ci-dessus sur le mot-clé Economie). Certains justicialistes, opposés, comme Carlos Menem, à la tendance kichneriste (celle de la Présidente et de son mari) mais néanmoins membres du même parti, le PJ, émettent ouvertement des accusations du même tonneau (1), reprochant au Gouvernement de rendre le pays encore plus incertain et moins attractif sur le plan économique avec cette étatisation du système des retraites. En revanche, l'UCR, vieux parti de gauche très méfiant vis-à-vis de la politique péroniste en général, a indiqué qu'il était favorable à la décision, à condition que l'argent soit géré conformément à sa destination initiale (le paiement de pensions de retraite). Une déclaration dans le même sens a été faite par le Médiateur du 3e âge (el Defensor de la Tercera Edad) : généralisation et obligation du régime par répartition oui, mais à condition que ce soit accompagné d’un contrôle social fort et transparent. Les Argentins sont habitués à la gabegie étatique et savent qu’une corruption rampante continue, 25 ans après le retour à la démocratie, à miner les dépenses publiques. Aussi le Directeur de l’ANSeS s’est-il empressé d’annoncer qu’il modifierait les règles de gestion des fonds de l’institution afin de limiter les prêts à l’Etat, puisque telle est la forme juridique que prennent habituellement ces transferts de fond.

De leur côté, l’UAFPJ (Unión de las Administradoras de Fondos de Jubilaciones y Pensiones) a contre-attaqué dans un communiqué où elle accuse le gouvernement de prendre une décision émotionnelle, sans recul, sur une vision à court terme qui ne comprend rien à rien aux phénomènes boursiers, et où elle défend bec et ongles son système qui serait, selon elle, transparent et rentable... (Il y a sûrement des gens pour qui c’est en effet rentable. Un système où l’organisme collecteur prélève sa dîme à hauteur minimale de 35% des dépôts ne peut pas ne pas être rentable...).

En présentant en fin d’après-midi sa réforme dans les locaux de l’ANSeS, la Présidente s’est défendue de toutes les accusations qui ont plu sur elle comme à Gravelotte toute la sainte journée (2) avec sa coutumière véhémence et son talent oratoire (elle est avocate de profession). Elle a même habilement retourné les arguments de Elisa Carrio, estimant que c’est l’institution du régime par capitalisation qui avait constitué une politique de saqueo (sacage, sac) au détriment des classes populaires (3).

On s'attend donc à un débat houleux au Congrès et à la création de nouvelles lignes de démarcation politique au sein de l’une et l’autre assemblées au moment de voter.

A la City (le quartier boursier et financier de Buenos Aires), les Bons du Trésor et les actions des banques ont fait mardi une vilaine chute à la Corbeille (4) : le marché réagit mal à la perspective de perdre les AFPJ qui sont ses acteurs les plus volumineux... Même à la Bourse de Madrid, la cotisation de l’action Repsol a été suspendue après avoir perdu 10 points d’un coup (la compagnie pétrolière espagnole Repsol chapeaute aujourd’hui la compagnie argentine homologue, YPF).

Página/12, le quotidien de gauche qui ne loupe (5) jamais l'occasion de lancer un bon mot, (6) a fait sa une de mardi sur ce sujet en détournant le sigle AFJP : Al Final, Jugaron y Perdieron (pour finir, elles ont joué et elles ont perdu).

Le site de l’ANSeS offre le texte intégral du projet de loi en format pdf.



(1) du même tonneau (francés popular) : del mismo estilo.
(2) pleuvoir comme à Gravelotte (francés popular, despues de 1918) : llover muy fuerte. Gravelotte es una de las batallas de la 1era Guerra Mundial. Lo que caia en Gravelotte eran bombas y muertos... Se dice también con el mismo significado: pleuvoir comme vache qui pisse, tomber des hallebardes tomber des cordes. Or justement hier, des trombes de grêle d’une rare intensité se sont abattues sur Buenos Aires et sa banlieue...
Toute la sainte journée (francés popular) : todito el día.
(3) El saqueo est le titre d’un film documentaire du cinéaste de gauche Pino Solanas où il démonte et dénonce les pratiques politiques et financières qui ont abouti au krach bancaire de 2001. L’année dernière, Pino Solanas a été élu sénateur pour a circonscription de la capitale, sous l’étiquette PSA (Partido Socialista Auténtico). Il appartient de fait à la majorité présidentielle.
(4) la Corbeille : apodo de la Bolsa en París (por el aspecto del lugar en el edificio del Palais Brogniart donde tenían lugar las operaciones de cotización bursátiles.
(5) louper (francés popular) : perder (una ocasión, el tren...) o fracasar.
(6) bon mot : chiste, juego de palabras...