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mercredi 4 juillet 2018

Démission confirmée de Alberto Manguel à la tête de la Biblioteca Nacional [Actu]

"La meilleure équipe a perdu un autre joueur", dit le titre
en moquant la présomption du président qui prétend toujours
que tout ce qu'il fait et tout ce qui l'entoure est de première qualité
Un clin d'œil aussi au vocabulaire footballistique,
avec les éloges idolâtriques pour le meilleur joueur du monde, Messi,
qui n'a pas su éviter l'élimination à la sélection nationale

Hier, je l'évoquais comme une rumeur insistante qui courait dans les milieux informés de Buenos Aires mais la chose est avérée aujourd'hui : le directeur de la Biblioteca Nacional Mariano Moreno (du nom du révolutionnaire qui l'a fondée) vient de donner sa démission, pour raison de santé comme il était annoncé hier. Il a été aussitôt remplacé par son adjointe, ce qui prouve que comme on le murmurait, cette démission était bien sur le bureau, malgré les démentis du ministre.

Alberto Manguel a soixante-dix ans et la charge commence à peser beaucoup. Son fils se serait fâché devant le danger que ce travail représenterait pour son père. Il était arrivé en juillet 2016 alors que l'institution traversait une crise managériale gravissime et il a eu sans doute beaucoup de mal à s'imposer, ce qu'il semble avoir réussi à faire. Depuis l'annonce de l'emprunt auprès du FMI, les couloirs bruissent de la peur des salariés de voir de nouvelles vagues de licenciements s'abattre sur eux, et cela doit être pire depuis que le personnel de Télam a vu disparaître, avec des arguments d'une violence inouïe, le tiers de son effectif.


L'information est traitée discrètement
dans un titre secondaire, à mi-hauteur de la colonne droite
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Alberto Manguel s'en va à la fin du mois. Et il a déjà annoncé haut et fort que le ministre de la Culture lui avait promis qu'il n'y aurait pas de licenciements et qu'il voulait le croire (il l'appelle même pas son prénom et non par son nom ni par son titre). Par cette déclaration, il espère sans doute empêcher toute opération contre le personnel mais on sait maintenant d'expérience que ce gouvernement ne respecte pas sa parole, surtout dans le domaine social.


L'information a droit à une manchette, en haut, à droite
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En tout cas, ce départ est un signal très fort contre le gouvernement qui était allé débaucher Manguel de son poste de professeur d'université aux Etats-Unis. Qu'un tel intellectuel, avec une reconnaissance internationale, lâche le travail, même avec son âge en toile de fond, c'est au moins que de bonnes conditions de travail ne sont pas réunies, or établir ces bonnes conditions, c'était précisément la promesse de ce gouvernement.


L'information est traitée en haut avec une photo de la remplaçante
Beaucoup plus discret !
Triste ironie de l'actualité :
en gros titre, les prix des billets d'avion qui deviennent exorbitants pour l'étranger
en photo : le coach Jorge Sampaoli rentre tout seul de Moscou
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Le même jour, Juan José Aranguren, ex-PDG de la filiale argentine de Shell avant d'être nommé par Mauricio Macri ministre de l'Energie et des Mines, vient de reconnaître devant la presse qu'il s'était fait lourder du gouvernement. C'était juste avant la signature de l'accord avec le FMI, au moment où le dollar montait à un rythme fou au détriment du peso, et qu'il fallait envoyer des signaux aux marchés. Etonnant, non, que l'un de ces messages ait été de flanquer à la porte un ministre de ce profil !

Pour en savoir plus :
lire l'article de Página/12, qui fait de ce départ le sujet de la couverture de ses pages culturelles
lire l'article de Página/12 sur les déclarations de Aranguren (l'une des bêtes noires de la rédaction)
lire l'article de La Nación sur les déclarations de l'ex-ministre.

Ajout du 10 juillet 2018 :
lire l'éditorial de l'historiographe et psychanalyste Pacho O'Donnell dans Página/12, très hostile à Alberto Manguel auquel ce péroniste passablement fanatique reproche surtout d'avoir accepté ce poste de la main du président de droite.

Ajout du 13 juillet 2018 :
le personnel de la Bibliothèque commence à se fâcher. On craint une vague de licenciements puisque le gouvernement a de nouveau annoncé des réductions de personnel dans la fonction publique.
Lire l'article de Página/12

mardi 3 juillet 2018

Economie « bajo cero » [Actu]

"Economie congelée" (en anglais, comme au FMI)

Página/12 consacre aujourd'hui sa une à la détérioration de l'activité économique de l'Argentine, dont même les secteurs chouchous du gouvernement, comme l'industrie automobile (entièrement aux mains des capitalistes étrangers), sont en train de sombrer.

Página/12 parle de grands froids, de températures négatives (bajo cero, "en dessous de zéro" en météo, ou "au trente-sixième dessous" en psychologie de comptoir), alors que l'hiver a fait une arrivée remarquée dans la météo, notamment à Buenos Aires.

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La Nación qui regarde la réalité avec d'autres yeux parle quant à elle d'un gel (congelar) des nouvelles dépenses dans les ministères, que le gouvernement entend décider pour envoyer un signal aux marchés, afin de ramener la confiance.

Clarín a eu le bon goût de mettre en valeur les enfants thaïlandais
Dans la colonne de droite, un titre secondaire sur la relance des aides sociales
que le gouvernement avait beaucoup réduites
et les doutes sur la suite des opérations à la Biblioteca Nacional Mariano Moreno
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Clarín fait écho à des rumeurs aussi insistantes que démenties officiellement selon lesquelles le directeur de la Bibliothèque Nationale, Alberto Manguel, une prise prestigieuse du gouvernement national à son arrivée aux affaires, songerait à démissionner pour ne pas avoir à mettre en place un nouveau plan de licenciement et un nouveau serrage de vis dans les budgets de l'institution.

La Prensa titre sur l'autosatisfaction ou l'entêtement du Président
qui a déclaré être sur le bon chemin, dans une cérémonie d'hommage
aux policiers tombés dans l'exercice du devoir.
Tiens donc ! Il a boycotté l'hommage au drapeau et à Belgrano, le 20 juin,
mais il était là... Tout un message politique !
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Mais le plus stupéfiant, c'est La Prensa qui annonce que le gouvernement songerait à remettre en œuvre des mesures que la droite néolibérale avait dénoncées comme folles et absurdes sous le mandat antérieur : la hausse de la taxe d'avion au départ de l'Argentine, afin de faire reculer le tourisme vers l'étranger, et la taxation des achats par carte bancaire à l'étranger, pour forcer les Argentins à faire leurs emplettes sur le sol national, alors qu'ils adorent aller s'équiper ailleurs en appareils high-tech (informatique, télévision, hi-fi) et en produits de luxe (chocolat, café, parfums, joaillerie, vins et spiritueux, etc.)

Pour en savoir plus :
lire l'éditorial de La Prensa, qui conseille à Mauricio Macri de changer de cap s'il veut être réélu

vendredi 11 août 2017

Alberto Manguel entre à l'Académie Argentine des Belles Lettres [Actu]

Hier, au siège de l'AAL

Le directeur de la Bibliothèque Nationale Mariano Moreno, grand promoteur du livre sous toutes ses formes, a été reçu hier à l'Académie des Belles Lettres (Academia Argentina de Letras), lors d'une cérémonie qui implique que l'impétrant délivre un discours.

Alberto Manguel a choisi de faire l'éloge du dictionnaire ! Un beau thème.

Pour en savoir plus :
visiter sa page Facebook

jeudi 21 avril 2016

La Feria del Libro à Buenos Aires ouvre ses portes avec Alberto Manguel [à l'affiche]

Página/12 a mis l'événement à la une de ses pages culturelles
avec pour titre "Feuillets dans l'orage"
en évitant soigneusement de recourir au portrait de Manguel
La rédaction préfère définitivement le peuple

Grand rendez-vous annuel de la culture à Buenos Aires : ce soir, la Feria del Libro ouvre ses portes au grand public à Palermo, dans l'immense parc des expositions de la Sociedad Rural dans le nord de Buenos Aires.

Deux prix Nobel de Littérature sont invités cette année, le péruvien Mario Vargas Llosa et de Sud-Africain Paul Coetzee.

La une de Clarín : du foot, du foot et encore du foot comme toujours dans ce tabloïde
et Alberto Manguel a droit à la manchette principale (en haut à droite)
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La manifestation sera inaugurée par Alberto Manguel qui prendra bientôt la direction de la Biblioteca Nacional Mariano Moreno, dont je vous ai déjà décrit le piètre état social (1) et dont Manguel veut faire une véritable bibliothèque nationale, qui remplisse les missions dévolues à ces institutions alors que ces dernières années, elle fonctionnait beaucoup plus comme un centre culturel de proximité et le siège d'une association idéologique partisane, Carta Abierta, un collectif d'intellectuels et d'artistes kirchneristes qui aurait dû avoir ses propres locaux et non pas s'installer dans une institution nationale. Dans l'une de ses interviews, le futur directeur précise qu'il souhaite que la BN bénéficie désormais à tout le pays et non pas aux seuls Portègnes (qui ont tendance à confisquer à leur profit nombre d'institutions nationales du seul fait qu'elles se trouvent sur le territoire municipal). Il est à souhaiter en effet que la bibliothèque nationale argentine mette ses pas dans ceux de ses homologues qui ont depuis longtemps adopté un profil technique sans affiliation à tel ou tel parti et entamé le scannage de tout leur fond pour le rendre rapidement disponible, aisément, en ligne pour l'ensemble de la communauté scientifique et étudiante du monde entier.

Sur la une de La Nación, le foot a aussi la part belle mais en manchette
tandis que la photo de une est consacrée à l'enquête judiciaire
sur une rave party qui s'est terminée par cinq overdoses à la fin de la semaine dernière
et l'interview de Alberto Manguel a droit au bas de la  page, au centre, sous la photo
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C'est vers cela que Alberto Manguel veut aller, c'est la mission, plutôt légitime, qu'il a reçue du ministère de la Culture, une mission que la gauche kirchneriste, qui se tient dans une posture de résistance au changement, interprète comme une confiscation de la culture par les élites universitaires au détriment du peuple, refusant de reconnaître que le pays a autant besoin d'institutions répondant aux standards académiques internationaux que de centres culturels de proximité, notamment de médiathèques qui font encore cruellement défaut dans presque toute l'Argentine, et que le développement culturel national passe obligatoirement par le développement de ces deux dotations complémentaires. Il faudra donc à Alberto Manguel beaucoup de patience, de pédagogie et de poigne pour réussir cette révolution des idées et des structures. Ce soir, il est toutefois attendu au tournant par tous les intellectuels de l'opposition, bien déterminés qu'ils sont à ne lui concéder aucune victoire ni dans ce domaine ni dans aucun autre. C'est bien triste !

Pour l'occasion, Miguel Rep nous gratifie de ses livres qui parlent :


de gauche à droite :
Je t'offre de la qualité
Je suis d'une lecture difficile
Moi, c'est facile
Moi, je suis sérieux mais à la longue, on finit par me comprendre
Moi, je suis là pour vous expliquer la conjoncture
Moi, c'est pour tout le temps
Moi, c'est pour jamais
Moi, je suis du pur design
Moi, je suis pour les mélancoliques
Moi, je suis très très bon marché
Moi, je vais bien pour faire un cadeau
Moi, je te rends la vie belle
Moi, je suis super-cher
Moi, j'ai l'air du centre mais je suis de droite (2)
Et moi, je fais de l'agitation.
Salon du Livre – Salon de la diversité (3)
Traduction © Denise Anne Clavilier

Dimanche, Miguel Rep nous régalait avec un livre en train de lire un homme tiré d'une "hommethèque" (il n'a pas fait de grec ancien, dans sa jeunesse cet homme, pour nous inventer un néologisme pareil...)



Pour aller plus loin :
lire l'article de Página/12, très emblématique de cette résistance au changement de la gauche kirchneriste et de l'acharnement idéologique dont il procède (4)
lire l'interview de Alberto Manguel dans La Nación (interview imprimée et non pas vidéo)
lire l'interview de Alberto Manguel dans Clarín (moins développée comme d'habitude)

Ajout du 22 avril 2016 :
Comme on pouvait s'y attendre, il y avait bien un comité d'accueil hostile à Alberto Manguel à la Feria del Libro mais petit (seulement une qurantaine de personnes brandissant des pancartes qui l'accusaient de vouloir faire de la BN un commerce, ce dont il n'est pas question pour le moment).
Lire l'entrefilet de La Nación sur les manifestants
lire l'article principal de La Nación (reportage à l'inauguration du salon)
lire le reportage sur cette inauguration dans Clarín.

Et le lendemain, 22 avril 2016, Clarín a consacré la photo de une à l'inauguration de la Feria, avec un cliché centré sur Alberto Manguel au moment où toute la salle Borges l'applaudit, alors que la très médiatique mort de Prince est reléguée en manchette (mais une manchette géante).

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Une une très politique et très anti-kirchneriste avec le scandale de la corruption K en gros titre
le refus de Macri concernant une proposition de loi de l'opposition pour interdire les licenciements
(en Europe, l'extrême-gauche présente le même type de revendications peu réalistes)
et cette photo où les pancartes hostiles, vues dans tous les journaux télé, brillent par leur absence

Ajout du 23 avril 2016 :
le ministre de la Culture, Pablo Avelluto, soutient publiquement Alberto Manguel et condamne les cris et les huées qui, en sa présence, l'ont accueilli à la Feria del Libro. Lire à ce sujet l'article de La Nación.

Ajout du 29 avril 2016 :
le ministre de la Culture, Pablo Avelluto, revient sur l'incident au cours d'une interview vidéo à La Nación, où il fait le point sur l'ensemble de la démarche qui est la sienne au sein du gouvernement de Cambiemos.




(1) La BN a perdu brutalement 25% de son personnel salarié le mois dernier, ce qui est un traumatisme considérable chez ceux qui travaillent dans l'institution tout en correspondant à un déut d'adéquation aux ratios appliqués dans d'autres bibliothèques nationales, qui, notamment en Europe, gèrent, sans difficulté insurmontable, des fonds beaucoup plus lourds. La BN Mariano Moreno dispose d'un catalogue de moins de 10 000 volumes, ce qui représente 10%, voire 2 à 5% de ce que conserve une bibliothèque nationale européenne (mais ce sont, il est vrai, des pays au passé écrit beaucoup plus ancien). Or une bibliothèque nationale d'un grand pays plus ou moins comparable à l'Argentine en terme de population (Espagne, France, Italie) dispose d'un demi-millier d'agents (la comparaison n'est pas possible avec l'Allemagne où les missions de conservation patrimoniale d'imprimés sont exercées à l'échelle des länder et non pas au niveau fédéral). A Buenos Aires, plus de 750 personnes ont été maintenues en poste, dans un pays où certaines provinces disposent elles aussi de fonds locaux. Ce qui est constitue donc un ratio largement supérieur à la moyenne, même si aucune statistique ne peut justifier la crise de management qui secoue le personnel de l'institution et contribue à alimenter une agitation syndicale, qui n'est certes pas dénuée d'arrière-pensées politiciennes.
(2) Coup de griffe contre Alberto Manguel et une bonne partie du gouvernement et de ses partisans, qui ne se sentent pas de droite, se disent du centre mais que la rédaction de Página/12 classe à droite, pour mieux les stigmatiser aux yeux de son lectorat, nettement à gauche.
(3) L'un des slogans du gouvernement : diversité, pluralité, etc, que Rep interprète comme un inventaire à la Prévert au lieu d'y voir une ouverture démocratique.
(4) Cet acharnement a des racines profondes. Il trouve son explication en 1820, au début de la guerre civile entre fédéraux et unitaires, quand les fédéraux combattaient pour l'existence politique des classes sociales laborieuses de l'Intérieur (les provinces hors Buenos Aires) tandis que les unitaires, majoritaires à Buenos Aires, voulaient imposer le modèle européen, un modèle où le progrès vient des classes sociales supérieures, où les classes inférieures se sont toujours élevées en adoptant les mœurs et les codes de la classe supérieure, un modèle qui était conçu et qui prospère (ou a prospéré) dans une réalité sociale, historique et géographique bien différentes de celles du Nouveau Monde... Et c'est encore cette opposition entre deux modèles, l'un européen (facile à définir) et l'autre latino-américain (qui reste encore indéfini et en construction), qui se fait jour dans les choix politiques du Gouvernement sur plusieurs thèmes culturels et leur interprétation systématiquement négative par l'opposition. Pourtant les deux modèles ne sont pas intrinsèquement incompatibles, bien au contraire. En Argentine, ils ne cessent de s'interpénétrer depuis trois siècles... Il n'en reste pas moins que les espaces culturels pour le peuple se sont pour le moment raréfiés à Buenos Aires même où on ne joue plus de tango au Museo Casa Carlos Gardel mais de la musique classique, ce qui est très mal vécu sur place, avec juste raison.

mercredi 23 mars 2016

Deux cents cinquante licenciements à la Biblioteca Nacional [Actu]

Une des pages culturelles de Página/12
Un spécimen de télégramme de licenciement (despedida)
acheminé par la Poste publique (Correo Argentino)
avec les noms des personnes concernées selon le journal :
Madame Culture (la salariée remerciée) et La BN (l'Employeur)

Le bruit courait depuis plusieurs jours, il se faisait de plus en plus insistant, malgré les dénégations de la directrice par intérim il y a quelques jours : elle avait assuré qu'aucun licenciement n'était envisagé et que s'il y en avait, elle démissionnerait. Ce matin, elle n'avait toujours pas démissionné malgré l'annonce qu'elle a dû assumer : deux cents cinquante salariés de la Bibliothèque nationale argentine ont bel et bien reçu le télégramme redouté qui met fin, pour certains, à un contrat de travail signé il y a vingt ans, même si la plupart des licenciés seraient entrés à la BN pendant les deux dernières années du mandat de Cristina Kirchner, dans la phase de radicalisation de sa présidence. Pour La Nación toutefois, le nombre de départs est un peu inférieur : il n'y aurait que 240 ruptures de contrats. L'annonce des départs n'en a pas moins provoqué des crises de nerfs, des malaises, des pertes de connaissance parmi les salariés licenciés comme parmi ceux qui restent, résultat de presque cinq mois d'incertitude et de démentis eux-mêmes cruellement démentis par les faits. On a vu hier un dramatique ballet d'ambulances et de voitures de pompiers autour de la Bibliothèque nationale dans le quartier de Recoleta pour porter secours aux salariés en détresse.

La directrice intérimaire elle-même a fait un malaise sur le lieu de travail puis elle a dû être protégée par la police de l'agressivité du personnel, dont elle était pourtant appréciée jusqu'à il y a peu de temps. Ancienne adjointe du précédent directeur, le sociologue Horacio González, elle tient le poste dans l'attente de l'arrivée de Alberto Manguel, prestigieux intellectuel qui achève l'année universitaire à New-York (1). Depuis sa nomination par intérim, elle n'a pas pu gagner la confiance des salariés, surtout depuis qu'elle a avalisé la suppression, apparemment temporaire (2), des ateliers de création artistique que proposait la BN depuis des années. La décision de licencier tant de gens, sur 1048 salariés, aura fini de rendre tout à fait invivable le climat de travail...

Selon la presse de droite, au cours des dix dernières années, les effectifs de la BN aurait triplé, ce qui fait sans doute beaucoup. Ce serait ce personnel excédentaire qui aurait fait les frais de ce dégraissage brutal, après des mois d'incertitude. La Nación se fait l'écho des rumeurs qui circulent et que Página/12 dénonçait déjà en janvier : Alberto Manguel voudrait en terminer avec les activités culturelles destinées au grand public pour recentrer l'activité de l'institution sur ses dimensions techniques et patrimoniales de conservation et de digitalisation du catalogue. Il faut bien reconnaître que les activités culturelles (des ateliers d'écriture et de création artistique) relèvent plus d'une bibliothèque ou d'une médiathèque de proximité (3) que d'une bibliothèque nationale, dont la mission première est d'archiver, d'organiser et de mettre à disposition des étudiants et des chercheurs, professionnels ou amateurs, l'ensemble de la production bibliographique d'un pays. Or sur cette mission essentielle, le BN Mariano Moreno accuse un gros retard sur ses homologues de l'hémisphère nord auxquelles elle aimerait pourtant pouvoir se comparer, elle qui s'enorgueillit, non sans raison, d'être la plus belle infrastructure du genre sur tout le sous-continent... Elle ne propose pour l'heure qu'un tout petit nombre d'ouvrages scannés en libre consultation gratuite, en ligne, comme le font depuis plusieurs années maintenant les bibliothèques nationales de France ou d'Espagne, la bibliothèque du Congrès des Etats-Unis, diverses bibliothèques d'Etat de plusieurs Landen allemands, différentes bibliothèques universitaires argentines, etc. Or le pays aurait eu les moyens, en personnel et en matériel, de commencer beaucoup plus tôt ce travail de digitalisation et d'ordonnancement de son patrimoine bibliographique qui n'a débuté qu'au compte-goutte il y a environ un an.

La perte brutale de leur emploi, dans des conditions difficilement supportables pour les salariés, est une chose désolante et il est difficile de comprendre pourquoi le gouvernement s'entête à s'y prendre avec aussi peu d'égards envers les agents publics. Il faut toutefois espérer que la BN développera sa mission patrimoniale qui fait tant défaut à la recherche nationale (or c'est très important pour mettre le monde universitaire argentin à un niveau international convenable) tandis que les activités culturelles pour le grand public seront reprises, la nature ayant horreur du vide, par des institutions publiques de proximité dont elles devraient constituer le quotidien et qui pourtant ne font pas grand-chose dans ce domaine (mais elles sont toutes aux mains de politiciens qui partagent complètement la ligne politique de Mauricio Macri, que ce soit dans la capitale ou dans la Province de Buenos Aires).

Ce qui est maintenant tout à fait certain, c'est que Alberto Manguel aura bien du mal à s'imposer auprès du personnel lorsqu'il prendra son poste en juillet. Son crédit est sans aucun doute terriblement atteint à l'heure qu'il est, après la façon dramatique dont les licenciements se sont produits. Une communauté de travail ne se remet pas si facilement après un épisode aussi traumatisant.

Pour en savoir plus :

Ajout du 29 mars 2016 :
lire l'article de Página/12 sur la situation sociale de la BN qui empire de jour en jour avec des décisions des pouvoirs publics qui ajoutent au trouble au lieu de calmer le jeu. Hier, le bâtiment a été entouré de voitures blindées de la police, ce qui a le chic pour faire sortir de leurs gonds salariés et syndicalistes. Quel gâchis humain et patrimonial !

Ajout du 4 avril 2016 :
Dans une lettre ouverte où il prend à témoin les bibliothèques d'Amérique du Sud, Horacio González défend son travail de plus de dix années à la tête de l'institution, notamment en matière de ressources humaines, de missions patrimoniales, d'informatisation et d'ordonnancement du catalogue.
A lire dans Página/12 avec attention, car le sociologue a retrouvé la clarté de style écrit qui était ordinairement le sien et qui lui faisait défaut (à mon humble avis) dans sa précédente lettre ouverte pour défendre (contre la nouvelle politique) la BN, son personnel et son propre bilan.

Ajout du 8 avril 2016 :
Quatre cents intellectuels et artistes du monde entier se solidarisent avec le personnel de la BN et s'émeuvent du récent licenciement des 240 ou 250 agents publics qui travaillaient dans l'institution. Et c'est La Nación, journal qui soutien le gouvernement de Mauricio Macri, qui en parle. Il semblerait donc que l'Argentine devienne effectivement un pays où le pluralisme est en train de s'imposer, conformément aux promesses électorales avancées par l'actuel Président.



(1) Les journalistes de Página/12 et les syndicalistes n'arrivent pas à prendre en considération le décalage de six mois dans l'année d'activité entre les deux hémisphères. Ils ne comprennent pas pourquoi Manguel ne peut pas arriver avec juillet, qui ne correspond à rien de particulier dans le calendrier argentin, qui ne connaît que mars (la rentrée) et Noël (le début des vacances d'été). Et cette incompréhension avive l'hostilité des salariés envers ce directeur fantôme dont la nomination avait pourtant réjoui tout l'éventail politique en décembre dernier.
(2) Les ateliers seraient à nouveau proposés l'année prochaine mais Manguel voudrait revoir l'intégralité de la programmation. Or pourquoi dans ce cas ne pas maintenir le statu quo, voir de quoi il retourne à partir de juillet et réfléchir à la nouvelle politique dans le second semestre pour mettre en place les nouveautés en mars 2017 ?
(3) En fait, ces activités ne bénéficient qu'à la population de Buenos Aires, ce qui est très discutable et montre que la population de Buenos Aires a tendance, et ce depuis l'origine, à s'approprier ce qui relève en fait de l'ensemble de la nation. Certes, en 1810, le révolutionnaire (de gauche) Mariano Moreno, fondateur de la bibliothèque, a surtout pensé à une institution de consultation locale mais l'Argentine n'existait pas encore. Par ailleurs, ces activités culturelles ne se tiennent que dans des bibliothèques associatives, dites populaires, et des clubs de quartiers, puisque les bibliothèques municipales, qui auraient de plus gros moyens, ne jouent plus ce rôle depuis très longtemps, quand elles l'ont un jour tenu. Il n'existe actuellement que fort peu de médiathèques en Argentine, alors que le pays a les capacités d'en monter quelques unes. Pour ma part, j'ai pu visiter l'une d'entre elles, à Godoy Cruz, dans la proche banlieue de Mendoza. Une très belle installation, due à un maire radical élu depuis au gouvernorat de la Province. Un gouverneur élu sous l'étiquette Cambiemos, l'alliance électorale de Mauricio Macri !

dimanche 21 février 2016

Pas de clerc à la Biblioteca Nacional Mariano Moreno [Actu]

Il y a quelques jours, Alberto Manguel, le directeur de la Bibliothèque nationale argentine, nommé mais encore en attente d'entrer en fonction, a rendu une visite de quelques jours à l'institution, en profitant d'un court séjour au pays. Sans doute dans l'intention louable de faire connaissance en toute bonne foi et entre adultes avec le personnel. Mais des bruits insistants courent à la BN Mariano Moreno au sujet d'une prochaine vague de licenciements comme il y en a déjà eu dans de nombreuses institutions dépendant du ministère de la Culture. Or pour le moment, la BN a été épargnée et plus elle est épargnée, plus les rumeurs circulent que cela cache quelque chose de très grave.


Dans ces rencontres informelles et dont la tenue n'a même pas transpiré dans la presse, il semblerait que devant l'encadrement et les représentants syndicaux, Alberto Manguel n'ait pas voulu se prononcer sur ce point qui est la préoccupation majeure des salariés, se contentant de renvoyer à des décisions du gouvernement sur lesquelles il aurait déclaré qu'il n'avait aucun poids et n'entendait pas en avoir. Ce que les syndicalistes ont interprété non seulement comme une fin de non recevoir mais aussi comme une indifférence à leur sort humain.

Il résulte de cette visite, sans aucun doute bien intentionnée, une montée en puissance du stress au travail qui s'étend en tache d'huile dans le personnel qui se sent abandonné et méprisé. Ce qui est désastreux dans n'importe quelle organisation de travail... Comme aucune nomination par intérim n'est intervenue depuis le départ de l'ancien directeur (1), la BN n'est plus dirigée depuis le 1er janvier. Il n'y a donc personne qui ait l'autorité institutionnelle pour rassurer les salariés, leur donner un cap, casser le cours des rumeurs. Et comme la nature et les communautés de travail ont horreur du vide, l'imagination est lâchée, Radio Moquette (qu'on appelle radio pasillo en Argenitne) fonctionne à plein et l'affolement est général. Il semble bien que la visite et le peu d'information qu'elle a permis de distribuer ait donc empiré une situation déjà tendue au lieu de faire retomber ces tensions.

Ce matin, Página/12 en fait la une de ses pages culturelles avec un article, que je trouve personnellement très irresponsable, parce que le journaliste se contente de rapporter, sans aucune distance critique, les propos affolés et presque complotistes de deux délégués syndicaux remontés comme des pendules, qui s'expriment de façon péremptoire et dressent un portrait exécrable du futur directeur (2), et de deux salariés anonymes qui décrivent, sincèrement sans aucun doute, le malaise profond, presque déjà traumatique, dont souffre une majorité de salariés, abandonnés à eux-mêmes et en proie à toutes les angoisses, au milieu d'une vague de licenciements que personne n'avait vu venir, dans un secteur public concentré sur la capitale fédérale, qui se transforme ainsi en véritable bouillon de culture. Página/12 ne fait donc que jeter de l'huile sur le feu en ne triant pas dans les propos qui lui sont tenus, en ne faisant aucune analyse des symptômes psychiques qu'ils révèlent, provenant d'une collectivité professionnelle soumise à un stress intense. Or la psychologie est suffisamment développée et en pointe en Argentine pour qu'on puisse trouver des spécialistes de la question qui auraient pu faire une lecture clinique de tous ces propos au lieu qu'ils soient pris ici au pied de la lettre. Dans ces conditions-là, l'article devient un outil auto-prédictif puisqu'il renforce les angoisses des salariés qui vont le lire. On peut imaginer comment le journal va circuler demain dans les bureaux de la BN parmi les salariés qui ne sont pas en vacances !

Devant la menace d'un tel cercle vicieux, Pablo Avelluto, le ministre de la Culture, aurait intérêt à réagir dès lundi matin en nommant de toute urgence un directeur intérimaire, peut-être même quelqu'un qui vienne de l'extérieur (3) et qui puisse casser le processus pathogène qui est lancé. En tout cas, lorsque je lis cet article, je doute fort qu'il soit facile et rapide pour Alberto Manguel de ramener le calme lorsqu'il prendra effectivement ses fonctions de directeur en juillet prochain et de rassembler le personnel autour de lui dans une confiance dynamique. Si aucune mesure n'est prise, la situation va pourrir. Dans une semaine, à la rentrée du 1er mars, ce sera déjà très explosif et, à l'ouverture de la Feria del Libro, que Manguel doit inaugurer en avril, le gaz s'enflamme et ça saute !

Déjà, les syndicalistes lui attribuent une politique qu'ils rejettent fermement (celle de faire de la BN une institution élitiste, fermée, réservée à une poignée de chercheurs universitaires patentés) (4) et qu'ils combattent déjà. Et ils envisagent d'aller troubler la cérémonie d'inauguration de la Feria del Libro et quand les syndicats argentins se mêlent de semer le trouble quelque part, ils ne le font pas à moitié.

Chose curieuse, Página/12 n'a pas mis de gros titre sur cette une des pages culturelles. Ce choix est rare, il correspond souvent à un hommage à un mort illustre. Comme si le journal annonçait déjà un prochain retrait de ce directeur dont la nomination officielle avait tant fait rêver le monde. Et il n'est pas impossible que le spécialiste incontesté du livre que tout le monde admire dans la personne de Alberto Manguel ne soit pas doté du sens du management et du leadership dont il aura besoin pour naviguer par gros temps. On peut être, dans un contexte beaucoup plus délicat, devant un autre "syndrome Benjamin Millepied" et donc d'une erreur de casting... D'autant que Manguel a contre lui, aux yeux des syndicalistes et des kirchneristes et c'est bien regrettable mais c'est là, d'avoir fait toute sa carrière en dehors du pays. Dans l'article, il lui est même reproché d'avoir la nationalité canadienne, voire d'avoir perdu la nationalité argentine (alors qu'il l'a gardée). En sous-entendu, il est accusé (je pèse mes mots) ne pas être argentin, donc de ne rien comprendre au pays. Ce sont des propos d'une xénophobie honteuse, qui a du mal à s'assumer, mais qui transparaît tout de même (et ça ne sent pas très bon).

En manchette, pour en remettre une couche, le journal ne dispose que d'une seule manchette, consacrée à une pétition contre le ministre de la Culture de la Ville de Buenos Aires, Darío Lopérfido, qui a mis en doute il y a déjà plusieurs semaines la réalité du chiffre de 30 000 disparus sous la dictature. Les signataires exigent son limogeage alors que s'approche le 40ème anniversaire du coup d'Etat de 1976.

Cette fois-ci, on est peut-être en présence d'une opération de presse efficace et donc potentiellement dangereuse pour combattre ce gouvernement, car un échec de ce directeur-là à la BN aurait un retentissement fort dans l'opinion publique argentine, dans une partie de l'électorat de Macri (l'électorat modéré, de centre-droit) et dans toute l'opposition (qui s'en réjouirait), et à l'extérieur, en Espagne (Manguel est éditorialiste dans El País), aux Etats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne aussi sans doute. Or ce sont là des pays importants pour la diplomatie de Mauricio Macri.
Cet article paraît très peu de temps avant l'arrivée de François Hollande, dont la visite va raviver quelques blessures encore mal cicatrisées (les victimes de la Dictature), puis un mois plus tard, celle de Barack Obama, beaucoup plus médiatique à l'échelle mondiale, quelques jours avant l'audience auprès du Pape (5), qui n'aura de retentissement médiatique qu'en Argentine, à un moment où les syndicats menacent d'une grève des enseignants à la rentrée des classes dans dix jours (à cause d'un recul incompréhensible du ministre dans la négociation salariale en cours) et alors qu'apparaissent des indices concrets et certaines preuves des affaires de corruption du gouvernement précédent.

Pour aller plus loin :
lire aussi l'article de La Nación sur le succès actuel des théories complotistes, expliqué par plusieurs experts internationaux, qui attribuent ces croyances aberrantes à la perte de confiance dans les pouvoirs publics.

Ajout du 26 février 2016 :
Finalement, cet article de Página/12 aura eu le mérite de sensibiliser un certain nombre de gens qui comptent dans l'univers de la BN et des archives nationales.
Devant l'absence de réaction des tutelles lundi dernier, ils ont fait parvenir des courriers très pressants au ministre de la Culture et à celui de la Modernisation de l'Etat (6) pour soutenir le travail accompli par les salariés de l'institution et attester avec des exemples très précis du sérieux avec lequel il est conduit.
Le quotidien en rend compte à ses lecteurs aujourd'hui, dans ses pages culturelles.
Il ne fait plus aucun doute que Alberto Manguel va prendre ses fonctions dans une communauté de travail déstructurée et fortement traumatisée par de qu'elle est en train de vivre. Il ne pourra gagner la confiance de ses collaborateurs qu'en déployant sur la durée des prodiges de proximité et d'écoute, or, au cours de son bref passage à la mi-février, ce sont précisément ces qualités qu'il n'aurait pas su montrer aux salariés qui l'ont rencontré (sans qu'on puisse affirmer encore qu'elles lui manquent). La bulle d'admiration qui s'était formée autour de son nom en décembre semble avoir crevé.
Selon des témoins sur place, la souffrance au travail est un fait généralisé dans tout le secteur public national à Buenos Aires, avec des syndromes du survivant chez ceux dont l'emploi n'a pas encore été menacé. Certains de ceux qui ont voté pour Macri se sentent désorientés et trompés.

Ajout du 7 mars 2016 :
lire l'article de La Nación sur la nomination par intérim d'une directrice qui cessera ses fonctions le 30 juin (il s'agit de l'actuelle sous-directrice, Elsa Barber, qui a assisté Horacio González).

Ajout du 8 mars 2016 :
lire l'article de Página/12 sur la nomination de Elsa Barber et la suppression simultanée des ateliers d'écriture gratuits que proposait jusqu'à décembre dernier la BN Mariano Moreno dans le cadre de sa politique de développement culturel.

Ajout du 9 mars 2016 :
lire l'article de La Nación sur la suppression temporaire des ateliers et des autres cours gratuits dispensés par la BN : la directrice par intérim a assuré que ces programmes étaient en pleine révision, qu'ils n'étaient pas menacés et qu'ils reprendraient après juillet avec une offre sans doute élargie.



(1) L'ancien directeur, le sociologue kirchneriste Horacio González, s'est effectivement retiré au 31 décembre, après sa démission dès la prestation de serment de Mauricio Macri. Il avait, semble-t-il, la confiance des syndicats, qui parlent eux-mêmes de confiance de l'ensemble du personnel. Mais je ne suis pas persuadée que les syndicats en question soient réellement représentatifs de tout ce personnel. Les prises de position des syndicats en Argentine sont très critiquées par les travailleurs qui sont loin de tous se reconnaître dans ces organisations. Un peu comme ce qu'il se passe en France, avec là-bas aussi, une disjonction institutionnelle entre syndicats et administration des allocations et indemnités sociales.
(2) Un portrait qui est peut-être exact mais pour l'instant il est difficile de le savoir car ces propos sont ceux d'une personne qui s'inscrit a priori dans une relation contentieuse avec Alberto Manguel et qui soit voit ce qu'elle a envie de voir soit parle ainsi pour justifier, délibérément ou inconsciemment, les sentiments de défiance et d'hostilité qui sont déjà profondément installés.
(3) Dans l'article de Página/12, il est suggéré que cette nomination pourrait tomber sur la sous-directrice, qui est restée en poste mais qui est actuellement en vacances. Mais dans ces cas-là, il est rare que la nomination soit la bonne décision. Tout d'abord, parce que l'intéressé lui-même sait qu'il n'est là que pour très peu de temps à l'issue duquel il sera rétrogradé à sa position antérieure. Cela ne donne à la personne ni le confort psychique ni l'autorité dont on a besoin pour rassurer ses collègues et les remettre paisiblement au travail. Tandis que quelqu'un qui vient de l'extérieur et qui y retournera...
(4) Horacio González, et c'est tout à son honneur, en avait fait une institution ouverte sur le grand public, avec de grandes plages d'ouverture, y compris en nocturne et le week-end, et tout un programme d'animations gratuites, avec concerts, conférences, présentations de livres. Cette politique-là serait condamnée et on reviendrait à une bibliothèque ouverte seulement en journée du lundi au vendredi, avec peut-être même une fermeture à l'heure du déjeuner, comme c'est le cas d'une bibliothèque universitaire lambda (or Manguel vit à New-York). Ce qui bien évidemment devrait entraîner une baisse des effectifs, puisqu'il n'y aurait plus de travail ni le soir ni le week-end. Et les syndicats sont donc vent debout à cette perspective, plus encore peut-être que devant la perte du contact avec le public large et la restriction de l'accès au savoir que cela représenterait sur le plan social.
(5) L'ambassadeur argentin près le Saint-Siège a dû faire une déclaration publique sur la bonne qualité des relations entre le nouveau Président et le Pape François, parce que la volonté de Macri de donner aux relations bilatérales une tournure nettement plus protocolaire, avec quoi la culture argentine se marie assez mal, fait naître des rumeurs de dissensions personnelles entre les deux hommes. Au lendemain de l'élection de Macri, ce thème du Pape François faisait partie des points d'interrogation dont je dressais la liste... Je constate que je ne m'étais pas vraiment trompée.
(6) Et comme ce dernier, qui est le seul décideur en matière d'embauche publique, vient de placer son épouse dans l'organigramme de la direction de RTA (Radio Télévision Argentine), alors que Mauricio Macri avait promis de tirer un trait définitif sur ce mode de comportement gouvernemental qu'il reprochait, avec raison, aux Kirchner, on imagine sans peine la rage qui s'empare des salariés qu'on licencie à tout bout de champs en prétendant qu'ils sont tous des ñoquis (gens payés à rien faire, emplois de complaisance, emplois fictifs) alors qu'une partie d'entre eux au moins bosse normalement.

dimanche 7 février 2016

Alberto Manguel ouvrira le Salon du Livre de Buenos Aires [à l'affiche]

Le 21 avril prochain, à 18h, s'ouvrira à Palermo la 42ème édition de la Feria del Libro de Buenos Aires, qui durera jusqu'au 9 mai 2016. C'est le futur directeur de la Bibliothèque Nationale, Alberto Manguel, qui présidera cette inauguration, lui qui doit prendre ses fonctions rue Agüero en juillet seulement.

La cérémonie aura lieu au Pavillon Frers, dans la salle Jorge Luis Borges, du nom du grand auteur qui fut l'un des plus illustres directeurs de cette Biblioteca Nacional Mariano Mores, qui porte fièrement le nom de son fondateur en 1810, l'année de la Révolution de Mai.

Comme tous les ans, la plus grande manifestation du livre hispanophone occupera 45 000 m2 du predio que possède la Sociedad Rural (1) au nord de la capitale argentine, près du zoo et du Jardín botánico, et comme tous les ans, on attend plus d'un million de visiteurs et environ douze mille professionnels du livre.

La Feria del Libro est organisée par la Fundación El Libro et, comme tout le monde du livre et le secteur culturel dans son ensemble, l'instance s'est réjouie, en décembre, de la nomination de Alberto Manguel, l'une des toutes premières rendues publiques par le nouveau Gouvernement argentin.

Pour aller plus loin :
lire l'article de La Nación de jeudi dernier (il a subi un bug de référencement lors de la mise en ligne sur le site Internet du journal).


(1) La Sociedad Rural est la toute première organisation patronale du très puissant et très traditionnel monde agraire argentin. Elle est l'une des institutions emblématiques de l'oligarchie du pays et de la droite. Elle est proche du gouvernement actuel et elle était particulièrement hostile au gouvernement précédent.

samedi 26 décembre 2015

Editorial de Alberto Manguel pour la Saint-Etienne [Actu]

"Manguel, le seigneur des bibliothèques"
(mais vous pouvez aussi comprendre : l'homme des bibliothèques)
c'est selon votre goût !

Une semaine après l'annonce de sa nomination à la direction de la Bibliothèque Nationale argentine par le ministre de la Culture, Alberto Manguel a accepté de signer un long éditorial pour le supplément culturel de Clarín, la Revista Ñ : il y médite ce qu'est une bibliothèque et un lecteur, ce que cela représente dans la culture et dans l'histoire, alors que la fondation d'une bibliothèque publique à Buenos Aires a été l'un des piliers de la révolution et de l'introduction des droits de l'Homme dans la future Argentine en 1810...

C'est un texte ample, qui embrasse des expériences fondatrices dans l'histoire individuelle de chaque homme qui a appris à lire et qui peut à travers ce moyen s'emparer d'une multitude de savoirs et voyager dans les méandres de l'esprit humain à travers toute la planète...

Beau cadeau littéraire et philosophique au lendemain de Noël pour tous les hispanophones, de naissance ou d'apprentissage.

Lire l'éditorial de la Revista Ñ de ce 26 décembre 2015.

Dans cette dernière édition de l'année, les danseurs de tango préféreront peut-être, si toutefois ils parlent la langue, cet article sur un livre sur le tango dansé : Así se baila el tango, de la chorégraphe et danseuse Laura Falcoff.

vendredi 25 décembre 2015

Alberto Manguel (en français) à La Grande Table de France Culture [ici]

Photo EFE

Découvrez le prochain directeur de la Biblioteca Nacional Mariano Moreno (Argentine), Alberto Manguel, dans cet épisode de l'émission de France Culture, La Grande Table, mardi 22 décembre 2015 à midi : en compagnie d'un autre éminent spécialiste, professeur de littérature espagnole à l'université française, il s'exprime, dans la langue de Molière, au sujet de la parution d'une nouvelle traduction de Don Quichotte dans la prestigieuse collection de la Pléiade (chez Gallimard), pour le tricentenaire de ce roman, tout à la fois épopée et pastiche, qui a fondé la littérature hispanophone...

A écouter en ligne et même à télécharger en podcast si vous le souhaitez.

Alberto Manguel a été nommé la semaine dernière pour remplacer le sociologue Horacio González à partir de juillet prochain. Lire à ce sujet mon article du 19 décembre 2015.

samedi 19 décembre 2015

Alberto Manguel rue Agüero mais en juillet seulement [Actu]

Photo diffusée par la Présidence argentine

C'est un intellectuel cosmopolite et polyglotte qui vient d'être désigné pour remplacer le sociologue Horacio González à la tête de la prestigieuse Biblioteca Nacional Mariano Moreno, située rue Agüero à Palermo : Alberto Manguel, né en 1948, vit actuellement à New-York où il écrit et traduit. C'est un parfait bibliophile, aguerri à tous les enjeux du livre, de l'écriture à l'édition en passant par la collection, le référencement et la vente en librairie. L'homme parle anglais, allemand, ses langues maternelles puisque c'est celles qu'il parlait dans la petite enfance, le français ainsi que l'espagnol, qu'il a surtout pratiqué à partir de l'âge de raison. Depuis plusieurs années, il écrit régulièrement dans le journal espagnol El País.

Fils de diplomate, il a passé ses premières années à Tel-Aviv, où son père a étrenné l'Ambassade d'Argentine en Israël à l'époque de la création de l'Etat hébreu. Il a obtenu la nationalité canadienne à la suite de son mariage avec une ressortissante de ce pays. Intéressant pour nous Français, il a inventé une bibliothèque idéale à Strasbourg.

C'est un professeur de littérature et de philosophie qui a roulé sa science dans plusieurs universités d'Europe et de l'Amérique du Nord. Il cumule les doctorats honoris causa et les appartenances à des sociétés savantes. Il avait dû quitter l'Argentine en 1969 en constatant que son pays ne lui offrait pas la capacité de s'épanouir comme ce fut hélas le cas de beaucoup d'intellectuels et d'artistes à la même époque. Comme beaucoup de ses compatriotes, il a d'abord choisi la France pour s'y établir. Il a aussi vécu à Londres, en Italie et à Toronto. Il correspond exactement au programme politique que Pablo Avelluto, son ministre de tutelle, vient de faire connaître par communiqué et que je commente dans un autre article de ce jour. Toutefois il ne prendra ses fonctions qu'en juillet, le temps pour lui de terminer le travail dans lequel il est engagé aux Etats-Unis.

Alberto Manguel chez lui à Paris en 2013 (photo publiée par El País aujourd'hui)

Il se dit honoré de la proposition et "intimidé et mis au défi" par la liste impressionnante de ses prédécesseurs, parmi lesquels se trouve Jorge Luis Borges, qu'il servait à seize ans lorsqu'il gagnait son argent de poche comme vendeur dans la belle librairie Pygmalión de avenida Corrientes, fréquentée par l'écrivain déjà aveugle. Et il a aussi travaillé deux ans, de 1966 à 1968, dans la librairie Galerna, esquina Corrientes y Callao, qui a fermé ses portes il y a quelques années.

Son prédécesseur immédiat, Horacio González, un kirchneriste affiché qui avait plusieurs fois eu des démêlés politiques avec le gouvernement portègne de Mauricio Macri, avait annoncé sa démission tout en acceptant de rester en poste quelques jours nécessaires, le temps de procéder à la nomination de son successeur. Mais ce départ n'a rien d'injuste : Horacio González était à la tête de l'institution depuis 2004, c'est-à-dire dès le début du mandat de Néstor Kirchner. Il aura accompagné cette phase historique du début à la fin. Un changement au bout de onze ans ne peut faire de mal à personne même si cela va certainement secouer les habitudes prises.

Vue partielle de la une de La Nación ce matin

La Bibliothèque nationale argentine a été fondée en 1810 par le révolutionnaire Mariano Moreno, créateur de la Gaceta de Buenos Aires, le premier périodique argentin (1810-1821). Elle est aujourd'hui la plus prestigieuse des bibliothèques nationales d'Amérique du Sud. C'est une référence dans le domaine et, du fait de plusieurs de ses directeurs historiques, elle a acquis un statut de mythe sur le continent.

Ce matin, personne ne s'offusquait de cette nomination, bien au contraire. Tout le monde reconnaît que Manguel est l'homme de la situation dans ce poste. A nouveau, on peut dire que le ministre de la Culture réussit la transition politique et nul ne peut lui contester qu'il s'est attelé à la tâche sans rechigner.

Pour en savoir plus :
lire la courte interview accordée par Alberto Manguel à La Nación
consulter la liste des articles écrits, très éclectiques, dans El País
lire l'article de El País sur la nomination de son chroniqueur
lire le communiqué officiel du ministère de la Culture.

Clarín et La Nación ont fait paraître l'information sur leur une de ce matin.