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samedi 6 septembre 2014

Centenaire de la Grande Guerre : El Marne de Arolas [Troesmas]

Il y a cent ans, sur les bords de la Marne, à l'est et au nord de Paris, l'armée française, qui a déjà dû battre en retraite devant l'avancée impériale et que vient soutenir l'allié britannique, arrivé avec un corps expéditionnaire qui laissera beaucoup de morts dans la terre de France, défendait la capitale avec l'énergie du désespoir pour lui éviter le funeste sort que venait de subir Bruxelles, occupée, malgré la vaillance de sa minuscule armée de pays neutre, par des forces allemandes qui ne respectaient rien ni personne et se comportaient, c'est le cas de le dire, en pays conquis, faisant régresser, malgré l'institution de la Croix-Rouge, les pratiques militaires en temps de guerre à ce qu'elles avaient cessé d'être depuis le milieu du XVIIIe siècle. En Belgique, l'armée impériale allemande faisait preuve d'un comportement que, tout juste un siècle plus tôt, après les deux défaites successives de Napoléon, même les troupes d'occupation alliées n'avaient jamais montré dans la France reprise par les Bourbons.

Au premier jour de ce nouvel affrontement, un lieutenant de réserve, qui était dans le civil un immense poète, Charles Péguy, meurt au champ d'honneur, le 5 septembre, dans une opération d'avant-garde, sur le canal de l'Ourcq, pour barrer la route à l'une des armées allemandes.

Cette longue bataille du 5 au 12 septembre 1914, rendue célèbre chez nous et ailleurs par la réquisition des taxis parisiens pour emmener au front des troupes aux uniformes encore atrocement voyants et chatoyants, avait profondément ému les Argentins et surtout les Portègnes, aux premières loges des nouvelles.

Eduardo Arolas, surnommé el Tigre du Bandoneón (1), l'un des tout premiers musiciens professionnels de cet instrument, en fit un tango. Un magnifique tango. El Marne.

A écouter sur Todo Tango, enregistré par Osvaldo Fresedo et son orchestre le 27 juin 1980. Et vous pouvez le voir aussi en vidéo intégrée. Et lire la partition (et même la télécharger en résolution non imprimable). Et consulter la liste des enregistrements répertoriés et vue l'exhaustivité de ce site encyclopédique, il est peu probable qu'une piste leur ait échappé...

Eduardo Arolas, natif du quartier de Barracas à Buenos Aires, est mort à Paris, à l'hôpital Bichat, d'un mélange d'alcoolisme et de tuberculose, dix ans plus tard, le 29 septembre 1924. Il avait trente-deux ans. Ses cendres ont été rapatriées beaucoup plus tard. Il repose désormais dans sa cité natale.

Un taxi parisien de 1914 exposé au Musée national des Invalides à Paris



(1) ce qu'il faut comprendre comme La bête du bandonéon, le fortiche, l'as du bandonéon. Sur tous ces détails, je renvoie l'internaute à mon livre paru en mai 2010, Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, Editions du Jasmin.

samedi 27 décembre 2008

Découverte des vestiges du Café de Hansen [actu]

Le plan des lieux présenté par Clarín

Une équipe d'archéologues vient de découvrir les fondations en briques et un petit bout du sol dallé du mythique Café de Hansen dans le quartier de Palermo (esquina Figueroa Alcorta y Sarmiento). L'emplacement de ce café était resté bien connu et en 1994, le site, un petit bout de pelouse coincé entre deux avenues à gros trafic, avait été déclaré d'intérêt culturel par le Gouvernement de la ville de Buenos Aires. Une plaque annonce aux passants : "Aquí se reunían músicos, cantantes y bailarines de tango que contribuyeron a popularizarlo". (Ici, se réunissaient des musiciens, des chanteurs et des danseurs de tango qui contribuèrent à le populariser).
Le café, fondé et tenu par un immigré appelé, pour autant qu'on le sache, Jan Hansen, pour les uns un Allemand (nationalité indiquée par le site Web de Buenos Aires), pour les autres un Scandinave, sans doute un Danois, selon la version la plus couramment reçue (1), fonctionna dans le Parque del 3 de Febrero (Parc du 3 Février) de 1877 à 1912.


Le payador Angel Villoldo, dont on dit qu'il fut le père du tango (ceq ui est très surfait mais contient une petite part de vérité), les musiciens et compositeurs de la Guardia Vieja que furent le bandonéoniste Eduardo Arolas, le pianiste Agustín Bardi, le violoniste David Roccatagliata, les pianistes Rosendo Mendizábal et Roberto Firpo et sans doute aussi le violoniste Francisco Canaro, dit Pirincho, y jouèrent. Un chanteur comme Pascual Contursi (1888-1932) y réalisa peut-être quelques tours de chant a la gorra On est à peu près sûr que le grand danseur El Cachafaz, de son vrai nom Ovidio José Bianquet (1885-1942), y a acquis une bonne partie de sa prestigieuse réputation de virtuose de la piste, même si Jorge Luis Borges affirme que personne n'a jamais dansé à Lo de Hansen (chez Hansen), qu'u public de la meilleure société s'y réunissait pour y écouter de la musique... Mais Borges s'est inventé sa propre histoire de Buenos Aires, il s'est aussi inventé une biographie de Evaristo Carriego bien à lui et un archétype de titi de Buenos Aires, avec un ton si magistral et une plume si sûre qu'il nous fait prendre ses désirs pour la réalité (et en matière d'histoire du tango en particulier, cet art avec lequel il entretenait une relation des plus ambiguës). Il est aussi très vraisemblable que le poète Evaristo Carriego (1883-1912) a fréquenté ce café, y a peut-être même écrit certains de ses vers ou l'une ou l'autre de ses scènes de théâtre. Grand inspirateur de Borges, de Manzi et de la majorité des grands poètes du tango d'aujourd'hui (Luis Alposta, Horacio Ferrer, Héctor Negro, Alejandro Szwarcmann... qui ont été éduqués en poèsie par ses oeuvres...) Evaristo Carriego a beaucoup chanté Palermo du temps où ce quartier était encore un quartier populaire (ce qu'il n'est plus aujourd'hui).

Du Café de Hansen ou Antiguo Hansen (le nom qu'on lui donna entre 1892 et sa disparition en 1912), il nous reste un tout petit nombre de clichés (dont celui-ci, publié sur le site de la ville de Buenos Aires). C'était un petit café de ceinture, perdu dans un Palermo alors aux faux airs de far-west. Même du très luxueux restaurant El Armenonville qui se trouvait non loin de là et accueillit le Tout Buenos Aires de 1910 à 1920, on n'a pratiquement pas d'image (il est vrai que El Armenonville a duré beaucoup moins longtemps que Lo de Hansen).

Le Café de Hansen a été démoli pour dégager les abords du Vélodrome de Palermo et permettre son agrandissement avec un meilleur flux pour le début de la traction automobile...

Aujourd'hui, de lui il reste la certitude de son emplacement, marqué par cette plaque commémorative posée en 1994, et ce qu'on vient de découvrir de ses fondations et de son sol, sous 50 cm de terre, actuellement sous un chapiteau de protection. Les investigations en cours ont permis de mettre à jour les tunels qui desservaient la première centrale électrique qui alimenta la ville de Buenos Aires. Il avait été construite en 1883, dans le même secteur, sous la direction de Domingo Sarmiento, qui avait été 10 ans plus tôt un président de la République mythique. Après la désactivation de la centrale, ces tunels ont servi d'entrepôts pour des réserves de carburants et de divers produits chimiques, jusqu'en 1956, date à laquelle ils ont été désaffectés et laissés à l'abandon, jusqu'à leur re-découverte il y a quelques jours par cette équipe d'archéologues mandatés par le Gouvernement portègne.

Palermo, vaste étendue de terres peu construites jusqu'aux années 1880, a accueilli de nombreuses activités pré- ou semi-industrielles, dont cette centrale et divers ateliers de mécanique (pour les tramways hippo- puis automobiles) et de maintenance de matériel urbain (éclairage public notamment). Tout jeune adolescent, le poète Enrique Cadícamo a travaillé dans l'un de ces ateliers de mécanique à plus d'une heure de tramway de chez lui (Cadícamo a été passionné de mécanique, de belles motos et de belles voitures toute sa vie, ses mémoires sont remplies de descriptions es machines qu'il a acquises). La famille Cadícamo habitait alors du côté de Boedo. Et pendant l'interminable trajet, le futur auteur de Nieblas del Riachuelo lisait Jules Verne et Alexandre Dumas. Bien qu'il en parle dans ses Mémoires (Ed. Corregidor, Buenos Aires, 1995) comme d'un salon de danse fréquenté par une faune de noceurs de tous âges et de toutes conditions sociales, gourgandines et caïds du milieu compris, Cadícamo n'a sans doute jamais mis les pieds dans le café de Hansen, il n'avait que 12 ans quand le café a disparu (et c'était très loin de chez lui, on imagine mal l'un de ses frères aînés entraîner le petit dernier dans un lieu pareil). En revanche, il est possible que le pianiste et compositeur de la Guardia Vieja, Juan Carlos Cobián ait connu cet endroit, voire y ait joué, il était né quatre ans plus tôt que le poète, dont il fut un ami intime et un complice de création pendant une trentaine d'années.

Il est possible que le Café de Hansen, construit en bois dans un style assez typiquement colonial, ait fait partie des communs de la propriété de Juan Manuel de Rosas, la maison d'un garde-chasse, d'un jardinier ou d'un cacique de la Mazorca, la garde prétorienne du dictateur... Hansen s'y serait installé en 1877 et aurait transformé l'endroit (probablement abandonné en février 1852) en caboulot. En ce cas, les fouilles devraient permettre d'invalider ou de confirmer cette hypothèse. C'est en tout cas le souhait exprimé par le Ministre de la Culture portègne, Hernán Lombardi, qui veut que ces fouilles permettent d'en savoir plus sur le passé, relativement peu documenté, de cette partie de la ville et que ces trouvailles restent accessibles au public. Il a annoncé que la fontaine installée tout près de là pendant la Dictature serait remplacée par un monument consacré au tango. Pourvu que ce soit de bon goût et pas un horrible machin pour les appareils photos des touristes. En 1892, Jan Hansen passa la main mais le café resta, sous son nouveau patron, Anselmo Tarana, un repaire de musiciens populaires et le berceau du tango naissant. Un jour néanmoins, il est attesté que El Esquinazo y fut tango "non grato" (ici, dans une interprétation du Cuarteto Juan Cambareri).
Plusieurs explications existent pour cette interdiction. L'une d'entre elles prétend qu'il y eut un jour une bagarre qui faillit mettre en miette l'établissement comme dans un album de Lucky Luke parce que les clients avaient joué avec leurs propres poings la scène de ménage qui ouvre le tango (el ezquinazo, en lunfardo, c'est l'échapatoire, le lapin qu'on pose à l'amant ou à la maîtresse, l'élargissement, etc...). L'autre version raconte que les clients marquaient le rythme enlevé de ce morceau très Belle Epoque avec les couverts et que le patron n'avait plus qu'à acheter de la vaisselle neuve le lendemain. Dans tous les cas de figure, il serait étonnant qu'un tel comportement soit celui d'une bonne société bien écoutée et mélomane, comme le voudrait l'histoire avec un grand H et Jorge Luis Borges. Aussi, la version populo et canaille de Cadícamo paraît-elle plus vraisemblable. En tout cas, c'est celle qu'a retenue la mémoire populaire de Buenos Aires, comme en témoigne Tiempos viejos, un célèbre tango de Francisco Canaro et Manuel Romero datant de 1926 (chanté ici par Carlos Gardel).

(1) En Argentine, la confusion en matière de géographie et de nationalités européennes est extrêmement fréquente. D'abord parce que l'Europe, c'est loin. Ensuite parce que pas mal d'immigrés mentaient à leurs voisins, aux employeurs... sur leur origine géographique ou leur statut social : beaucoup de Juifs russes, polonais ou baltes se disaient Allemands ou Anglais pour refaire leur vie sur cette nouvelle terre en prévenant la survenue des persécutions racistes qu'ils venaient de fuir (ce mensonge était pourtant beaucoup moins nécessaire en Argentine qu'ailleurs sur cette planète, mais cela, ils ne le savaient guère en débarquant), beaucoup de militants révolutionnaires (syndicalistes, socialistes, anarchistes, rouges et autres partageux) ont également menti pour brouiller les cartes et ne pas risquer d'être identifié à cet agitateur social banni de Hongrie, à ce meneur de grève condamné en France, à cet évadé du bagne de Cayenne etc... De la même manière, beaucoup de filles mères se sont déclarées veuves, les mères de Carlos Gardel et de Ignacio Corsini par exemple, sans que personne ne soit dupe ni ne dénonce la supercherie.

mardi 11 novembre 2008

Il y a 90 ans aujourd'hui à Buenos Aires

"Corría el año 1918 y un jubiloso acontecimiento se produjo en el mundo con la firma del armisticio que ponía fin a la gran conflagración europea.
Esa noche con otros jóvenes amigos fuimos al Julien, café y restaurante de Esmeralda y Lavalle, centro de reunión noctámbulo de mujeres francesas, sumándonos a la intensa alegría que allí reinaba.
Borrachos y fescos, hombres y mujeres, extranjeros y criollos, entonaban patrióticamente el Tipperary, el Over there y La Marsellesa mientras en las mesas se brindaban con champán.
Formamos con las alegres francesas un bullicioso frente y entre alocados besos y abrazos salíamos en cadenas a recorrer Lavalle hasta las primeras horas del alba.
Aquellos jubilosos festejos que duraron tres días consecutivos fueron lo que las noctámbulas y alegres francesas llamaron "les trois jours de folie".

L'année 1918 s'achevait quand un événement jubilatoire se produisit dans le monde : la signature de l'armistice qui mettait fin à la grande conflagration européenne.
Cette nuit-là d'avec d'autres amis de mon âge, nous sommes allés chez Julien, un café-restaurant au coin d'Esmeralda et Lavalle, point de ralliement nocturne de femmes (1) françaises, pour nous joindre à la joie intense qui régnait là.
Pochards et gens sobres, hommes et femmes, étrangers et gens d'ici entonnaient avec patriotisme le
Typperary, le Over There et la Marseillaise (2) tandis qu'aux tables, on portait des toasts au champagne.
Avec les Françaises radieuses, nous avons formé un front tapageur et au milieu de baisers en folie et d'étreintes, nous sortions parcourir la rue Lavalle en sarabande jusqu'aux premières heures de l'aube.
Ces réjouissances qui durèrent trois jours de suite, ce fut ce que les Françaises noctambules et radieuses appelèrent "les trois jours de folie".
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Ces quelques paragraphes sont les souvenirs de jeunesse (il avait alors à peine plus de 18 ans) d'un Argentin doté d'une très belle plume et à qui ont doit quelques uns des plus beaux tangos du répertoire. Au moment où il rédigé ces souvenirs, il a un peu plus de 80 ans. C'est le poète Enrique Cadícamo (15 juillet 1900-3 décembre 1999). Ces mots sont extraits de Mis Memorias, Ed Corregidor, Buenos Aires, 4ème édition augmentée et mise à jour (datée de 1995), pp 51 et 52.

La Guerre de 14-18 a beaucoup ému les artistes du tango. Aujourd'hui, on peut écouter avec leur émotion quelques uns des grands morceaux qu'ils nous ont dédiés aux combattants dont l'Euope célèbre aujourd'hui le souvenir.

On peut écouter El Marne, composé par Eduardo Arolas au moment de la 1ère bataille de la Marne, ici dans une interprétation enregistrée en 1980 par Osvaldo Fresedo, et l'impressionant Silencio, qui avait ému Cadícamo aux larmes, ce jour où il l'avait entendu chanté par Carlos Gardel en répétition chez lui, dans la maison, aujourd'hui musée, de la rue Jean Jaurès 735 à l'Abasto. Ce tango a été composé par Carlos Gardel et Alfredo Le Pera (avec la collaboration du guitariste Horacio Pettorossi) et enregistré ici par Gardel à Buenos Aires en 1933 avant de partir pour l'Europe. (3)

(1) A cette époque, la société portègne était encore très déséquilibrée, avec les hommes en bien plus grand nombre que les femmes. Les mujeres francesas dont il parle là, ce sont des filles légères, le plus souvent des victimes de la traite des Blanches sous la coupe de maquereaux locaux. La fin de la Grande Guerre fit reprendre ce trafic d'êtres humains (entre autres en provenance de France, par Marseille, Bordeaux et Le Havre) et vit aussi arriver à Buenos Aires des aventurières, venues de leur plein gré celles-ci, chercher, au bout du monde, les hommes qui faisaient cruellement défaut, surtout en France, après la boucherie des combats.
(2) Cette confusion entre nos différents pays est très courante en Argentine. Elle a permis d'ailleurs aux juifs qui fuyaient l'antisémitisme en Russie ou en Pologne de se faire discrètement passer à leur arrivée pour Allemands ou Anglais (ce dont témoignent nombre de surnoms attribués à des musiciens juifs de la Guardia Vieja). Ne nous gaussons pas de cette ignorance : nous confondons nous aussi un peu trop facilement tous les pays d'Amérique Latine. J'ai souvent entendu des journalistes situer le Mexique en Amérique du Sud ou d'autres personnes localiser Buenos Aires au Brésil.
(3) Berthe Gardés, la mère de Carlos Gardel, avait perdu dans la Grande Guerre son jeune demi-frère Charles Carichou, mort au front le 11 octobre 1918, à l'âge de 42 ans. Comme dans beaucoup de familles européennes, ce décès tragique permit la réconciliation familiale entre Berthe et le reste de ses parents qui lui avaient mené la vie dure à cause de la naissance illégitime et donc honteuse, le 10 décembre 180, de son fils, qu'elle avait fait baptiser Charles.

lundi 21 juillet 2008

León Benarós interviewé dans le supplément dominical de Página/12 [Troesma]


Hier, dimanche 20 juillet, dans son supplément culturel Radar Libros (la Une ci-contre), le quotidien Página/12 a publié une interview d’un grand monsieur de la culture argentine, auquel le tango doit beaucoup mais qui reste peu connu du grand public (y compris là-bas) et pourtant !
Le journaliste Juan Pablo Bertazza le souligne en ouvrant son article : "Le fait que son oeuvre surprenante et hétérogène ne soit pas plus connue que ça semble confirmer que ce qui fait la grandeur de la littérature argentine, ce n’est pas tant les grandes et hautes figures que toute une série de personnalités qui ont une tête de plus que les autres mais qui restent à moitié cachées dans les seconds rangs".

León Benarós (né le 6 février 1915, dans la province de San Luis, au centre du pays) est un poète, un écrivain, un critique d’art, un historien et même un artiste peintre (un artista plástico, comme on dit à Buenos Aires).

Bref, un Troesma entre les troesmas...

Verbatim :

"J’ai constaté que la plupart des pays développés avaient eu un répertoire de chansons populaires très riche tandis qu’ici, il y avait des choses de notre histoire qui n’avaient encore jamais été chantées et je voulais remplir ce vide avec des personnages populaires. Avoir habité dans plusieurs régions du pays m’a aidé : je suis né à Villa Mercedes (San Luis), mais tout petit, je suis allé à Lomas de Zamorra, ensuite j’ai vécu dans la Province de La Pampa et à Mendoza où j’avais une maison avec plus de 10 pièces et où on faisait de grandes soirées guitare très courues. Le four tournait à plein régime, parce que les jeudis, il y avait des gens qui venaient chercher un sac de pain. On avait nos pauvres, nous aussi. C’est pour ça que le four marchait tout le temps..."

Pour lui, le poète, c’est "el gran rescatador" (le grand sauveteur) "parce qu’il recueille les choses qui pour la majorité des gens passent inaperçues, il est la voix de celui qui ne parle pas et de celui qui n’a jamais pu parler, de celui qui a perdu sa voix ou qui n’en a jamais eu".

"Avec Piana, en plus d’avoir enregistré en 1980 le disque Cara de negro (1), nous avons travaillé ensemble sur le film Derecho Viejo, dont il a fait la bande son, au tout début des années 50. Moi, j’avais écrit une milonga sans musique, en hommage à Eduardo Arolas (2), un type qui avait tellement d’intuition qu’il inspirait de l’admiration même à Astor Piazzolla, qui n’admirait pas grand-monde [...]. Il y avait là quelqu’un de très ami avec Manzi (3) [...], je la lui fais écouter et il me dit : "ça, c’est pour Piana" et c’est comme ça qu’il en a fait la musique et qu’on l’entend au début du film Derecho Viejo". (4)

"Un jour, Ben Molar m’appelle pour que je participe à ce qui allait être son disque 14 con el tango. (5) Entre D’Arienzo et Marianito (6), moi, j’ai choisi Marianito pour me faire la musique. Donc on se retrouve avec Mores et je lui dis : "Pouce, si tu veux bien... Parce que s’il faut que je mette des paroles sur un de tes arrangements ampoulés, je ne garantis pas le résultat...". Alors on a décidé de faire quelque chose dans le genre campagne, un peu comme Adiós Pampa mía et c’est comme ça qu’est né Oro y gris."

"J’ai beaucoup de reconnaissance pour différents milieux culturels [qui m’ont accordé des distinctions]... mais la vérité, c’est que je n’ai jamais bougé le petit doigt pour ma propre publicité. Il y a des gens qui veulent être partout, qui recherchent les premiers rangs. Moi, ça ne m’intéresse pas. Et même, ça m’embête."

Et quand il se lève à la fin de l’entretien et prend sa canne, il lance au journaliste : "Ce n’est pas que j’en ai besoin, c’est pour ressembler à Borges".


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León Benarós est co-directeur de collection chez Corregidor (Historia del Tango) et l’un des rédacteurs du site encyclopédique http://www.todotango.com/ (dirigé par Ricardo García Blaya).
La plus récente des distinctions qu’il a reçues est sa nomination par le Gouvernement argentin comme Personnalité Emérite de la Culture.
Benarós est sociétaire de nombreuses institutions artistiques, dont la Sadaic (Sociedad Argentina De Autores y Compositores) et l’Association Internationale des critiques d’art (à Paris).

Il est co-fondateur de l’Academia Porteña del Lunfardo (institution dépendant de la Ville de Buenos Aires et qui s’est donné pour objectif la défense et la promotion du lunfardo, l’argot du Río de La Plata).

Bibliographie et discographie succinctes :

Antiguas ciudades de América, 1943, éd. Emecé
Romancero Criollo, 1978, éd. Corregidor
Leyendas argentinas, 1981, éd. Atlántida
Antología poética, 1997, éd. Fondo Nacional de las Artes

Cara de negro, 1980, musique de Sebastián Piana
La Independencia, musique de Adolfo Abalos, Waldo Belloso et Carlos Di Fulvio. Album composé de :
La Patria no se hizo sola (la Patrie ne s’est pas faite toute seule)
Adiós, General Belgrano (Adieu Général Belgrano - un héros de la guerre d’indépendance)
Quemandose de su fuego (Se brûler au feu)
Cuatro barquitos (Quatre petits bateaux)
Soldado desconocido (Soldat inconnu)
La Martin Güemes (La Martin Güemes - du nom d’un héros de l’indépendance du nord argentin, surnommée la Guerra Gaucha)
Cielito de granaderos (Ciel de grenadiers)
Le hablo de un 9 de Julio (Je vous parle d’un 9 juillet - le jour de l’Indépendance)
Niña de Tucumán (Fillette de Tucumán - une ville du tiers nord argentin qui joua un rôle-clé pendant la guerre d’indépendance, notamment auprès de Belgrano)

A surveiller :
la biographie de León Benarós que prépare le poète et historien Horacio Salas (né en 1938), directeur de la Biblioteca Nacional de 2003 à 2004, ancien Secrétaire d’Etat à la Culture du Gouvernement de la Ville de Buenos Aires, membre de l’Academia de Historia Argentina, de l’Academia Nacional del Tango et de l’Academia Porteña del Lunfardo.
Son livre sur le tango (El Tango, ed. Emecé, Buenos Aires, 2004) est disponible en français sous le titre Le tango, ed. Babel, Paris, 2004

Liens : http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/libros/index.html (supplément Radar Libros du 20.07.08)

(1) un disque de candombes, rythme afro-rioplatense qui appartient à la grande famille du tango
(2) c’est l’époque où le gouvernement Perón s’employait à faire rapatrier les cendres du musicien mort et enterré à Paris en 1924
(3) Homero Manzi, 1907-1951
(4) Il s’agit de la milonga Recordando a Arolas
(5) disque d’anthologie, où l’éditeur de musique Ben Molar, autre grand nonagénaire du tango actuel, avait réuni autour du tango la crème des poètes (dont Sabato et Borges) et la crème des compositeurs de tango du moment (dont Julio De Caro, Juan D'Arienzo, Aníbal Troilo, Sebastián Piana, Astor Piazzolla...). Ce disque historique est sorti le 17 novembre 1966
(6) Mariano Mores, pianiste et compositeur, né en 1922


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Oro y gris
Letra de León Benarós, música de Mariano Mores

(Le poète travaille ici une thématique classique du tango : les pépites d’or mélangée à la boue, la grandeur de l’homme et l’humilité, la déréliction de la condition du peuple. C’est si bien ainsi qu’il l’entend que dans son article, Juan Pablo Bertazza traduit spontanément ce titre comme Oro y barro, or et boue).

Caía en oro y gris el día azul
del hondo abril
en que llegaste.
Tal vez lo eterno fue de nuestro amor
el llanto aquél
que derramaste.
¡Divina criatura musical...!
¡Asombro fiel
de tu mirada angelical!
Y tu melena, como un cálido trigal,
iba encendiendo sin querer
a mi sereno atardecer,
que iluminaste.

¡Qué breve fue la flor
de tu ansiedad y tu temor,
en nuestro amor!
¡Pequeña mía,
sentimental,
ardiente rosa
de mi rosal:
estoy poblado de tu ausencia,
y este dolor me hace feliz.
La calle es niebla y cerrazón,
y, mientras digo mi canción,
lloviendo está en mi corazón,
en oro y gris...

Tombait en or et en gris le jour splendide
De ce profond avril
Où tu es arrivée.
Peut-être ce que notre amour eut d’éternel
Fut-il ce long sanglot
Que tu as répandu.
Divine enfant musicale !
Emerveillement fidèle
De ton regard d’ange !
Et ta chevelure, comme un champ de blé tout chaud,
Allait mettant le feu sans le vouloir
A mon crépuscule serein
Que tu as illuminé.

Combien rapide fut la fleur
De ton angoisse et de ta peur
Dans notre amour !
Petite qui fus mienne,
Sentimentale,
Rose brûlante
De mon rosier :
Je suis peuplé de ton absence
Et cette douleur me rend heureux.
La rue est brume et ciel menaçant,
Et, tandis que je dis ma chanson,
Voilà qu’il pleut dans mon coeur,
En or et en gris...
(traduction Denise Anne Clavilier)

samedi 19 juillet 2008

Derecho viejo [Jactance & pinta]

"Derecho viejo" est une expression typique de là-bas, qui veut dire "sans y aller par quatre chemins", "d’emblée", "sans ambage". Littéralement : tout droit, à l'ancienne (nos aïeux faisaient toujours mieux que nous, c'est bien connu).
C’est aussi le titre d’un tango d’Eduardo Arolas, grand compositeur de la Guardia Vieja, qui mourut (à Paris d’ailleurs), où il avait su faire apprécier ses talents de bandonéoniste... C’était en 1924.

De temps en temps, je vous donnerai ainsi, dans cette rubrique [Jactance & pinta], une expression, un mot de ce langage typique de la ville de Buenos Aires. Ce langage qu’on retrouve toujours dans le tango et qui fait que c’est si difficile pour nous d’entraver que couic à ce que le gars, y chante ! (imaginez un peu si un Argentin comprend les 10 derniers mots de cette phrase...)

Et si les Argentins le souhaitent, ils pourront trouver dans la même rubrique l'explication de quelques unes de nos expressions idiomatiques et de nos inventions argotiques, telles que nous les apprécions dans la bouche de Lino Ventura (Monsieur Fernand) ou de Francis Blanche (Maître Folace), sous la plume de Michel Audiard dans Les Tontons Flingueurs ou Les Barbouzes...