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vendredi 12 décembre 2014

Juanjo Domínguez se souvient ce soir au Cafe Vinilo [à l'affiche]

Capture d'écran du Vinilo Café

Depuis hier et jusqu'à demain, à 21h, au Cafe Vinilo, Gorritti 3780, à Palermo, le guitariste multi-genre (1) Juanjo Domínguez présente un nouveau récital de tangos, intitulé Recuerdos, alors qu'il vient de sortir un disque de musique péruvienne.

“Es un repaso de mi vida... hace cuarenta o cincuenta años yo tocaba tangos con mi hermano, y le dije ‘loco, vamos a hacer algo de eso para despedir el año’. Yo creo que será por única vez”
Juanjo Domínguez à Página/12

C'est un résumé de ma vie... Il y a quarante ou cinquante ans, je jouais du tango avec mon frère et je lui ai dit : Allez, on va faire un truc comme ça pour la fin de l'année. Je crois que ce sera la seule fois.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Le guitariste est donc en scène entouré de Raúl Domínguez (guitare), Majo Lanzón (chant) et Juan Avilano (guitare baryton). Le répertoire est axé sur les classiques de la Guardia Vieja.

Les trois concerts sont l'occasion pour Página/12 de publier une courte interview du musicien.

Prix des places : 200 $ ARG.

Pour aller plus loin :
visiter le site Internet du café. Possibilité de réservation en ligne pour ce soir et demain.


(1) Tango, jazz, folklore argentin et plus largement latino-américain.

mardi 26 novembre 2013

Mirta Alvarez et Néstor Tomassini ce soir à Clásica y Moderna [à l'affiche]

La guitariste Mirta Alvarez et le saxophoniste et clarinettiste Néstor Tomassini, tous deux compositeurs, se produiront ce soir, mardi 26 novembre 2013, à 21h, à Clásica y Moderna, une salle que vous connaissez bien, dans le sud de Recoleta (Callao 892), pour un concert composé de répertoire de tangos depuis la Guardia Vieja jusqu'à la révolution piazzollienne dans des arrangements qui leur appartiennent.

A ce programme tanguero, ils ajouteront une touche de musique brésilienne, avec des pièces de Sergio Assad et Pablo Bellinatti.

Cela s'annonce goûteux pour les oreilles (pour le palais, Clásica y Moderna propose de très honorables tablas de quesos y fiambres (1) qui vous nourriront généreusement à des prix raisonnables, vin compris).


(1) Planche de fromages et charcuteries (un assortiment joliment présenté et servi avec une petite variété de pains). Rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche.

vendredi 30 octobre 2009

Néstor Tomassini et Hernán Reinaudo au Salón dorado du Colón [à l’affiche]

A Buenos Aires, il y a deux Salón Dorado, celui de la Casa de Cultura, dans la avenida de Mayo (siège du Ministère de la Culture du Gouvernement de la Ville Autonome de Buenos Aires), et celui du Teatro Colón. Les deux sont des endroits emblématiques aussi prestigieux l’un que l’autre. Mais le Théâtre Colón qui est l’opéra de Buenos Aires est fermé pour travaux depuis plus de deux ans. Qu’à cela ne tienne, la programmation du Colón a immigré un peu plus loin et a investi le Teatro Nacional Cervantes... avec son cycle Música en el Salón Dorado...
Les lecteurs habituels de Barrio de Tango savent bien qui sont Néstor Tomassini et Hernán Reinaudo, deux musiciens et compositeurs de tango contemporain, le premier avec la clarinette et le saxophone, le second avec une bonne vieille guitare. Les Belges, les Français et les Suisses auront sans doute en mars prochain l’occasion de les écouter puisqu’ils feront une tournée par chez nous avec leur amie et partenaire violoniste bruxelloise Ananta Roosens, qui retourne à Buenos Aires passer quelques jours en novembre. On entendra donc bientôt parler d'eux trois ensemble là-bas. Les lecteurs nouveaux de Barrio de Tango peuvent les découvrir à travers les autres articles que je leur ai déjà consacrés ici, grâce aux raccourcis à leur nom dans la rubrique Vecinos del Barrio, en partie haute de la Colonne de droite.

Affiche officielle du Cervantes

Parce que pour le reste, tout est sur l’affiche : il n’y a rien à ajouter.
Il y a la date (4 novembre),
l’heure (17h),
l’adresse (rue Libertad 815, en plein centre de Buenos Aires, près de Plaza Lavalle et de la Avenida 9 de Julio)
et le prix (pas cher : 5 $).
Sur le côté droite, cette longue liste, c’est le programme du concert. Don Néstor est une milonga de Hernán Reinaudo dédiée à Néstor Tomassini (et qu’ils ont jouée pour la première fois en public, à Bruxelles, au concert qu’ils ont donné en novembre dernier à la milonga Cellule 133a et sur lequel j’ai publié en son temps un Retour sur images). Asado mate y café et Balcarce y Calvo sont deux milongas de Néstor Tomassini (Balcarce y Calvo est une esquina du quartier de San Telmo, où se trouve son studio de travail dans une antique maison de maître qui devint un hôpital pendant l'épidémie de fièvre jaune de l'été 1871 puis devint un conventillo pour les immigrants qui arrivaient du port pas très lointain du quartier). Quant à Unión Cívica et El Esquinazo, ce sont des vieux "tubes" du tango. Des morceaux de la Guardia Vieja, cette veine la plus ancienne du tango, sur laquelle Néstor travaille beaucoup et où il trouve son inspiration pour une musique qui soit à la fois d’aujourd’hui et fidèle à la tradition...

dimanche 26 avril 2009

A la recherche du tango perdu [Disques & Livres]

Jacquette de Barrio Pampa (extraite de la page Myspace des deux artistes)


C'était jeudi dernier au Café Tortoni : lors d'une soirée gratuite, le duo Marco Napoli et Francisco Casares présentaient leur nouveau disque, Barrio Pampa, dont le titre est un oxymore (quartier-pampa) qui évoque cette ville-campagne qu'était encore Buenos Aires à l'heure où naissait le tango, entre 1880 et 1920...

Marco Napoli (guitariste) et Francisco Casares (chanteur-guitariste) sont animés d'une recherche musicale assez peu commune, pour ne pas dire à rebours de nombreux contemporains : retrouver le son, le style et la manière de jouer de la guitare et de chanter qui furent et firent l'identité du tango des années 20, avant que Carlos Gardel ne modifie tout cela en profondeur en intégrant la technique du Bel Canto à ses interprétations. Pour parvenir à leurs fins de musiciens-archéologues, ils ont effectué un énorme travail de recherche documentaire : biographies, bibliographies, catalogues, vieux disques pour gramophones (Victrola ou Fonola, vous choisissez la marque que vous préférez entre ces deux emblèmes des Années Folles) jusqu'à des enregistrements sur cire difficilement audibles de nos jours mais peu de partitions ("parce qu'elles ne reflètent pas le son original. Ce sont des partitions pour piano, des réductions, des choses très alambiquées")... Leur idée était d'aller rechercher et de sauver de l'oubli tout un répertoire qui n'est pratiquement plus joué aujourd'hui (1) ou qui a été notablement modernisé, sur le plan du style ou de l'orchestration... Le but n'était cependant pas de faire des reconstitutions historiques, à l'identique, mais plutôt de retrouver l'esprit qui animait le tango de ce temps-là, de retrouver une veine esthétique, une sensibilité qui ont été comme enfouies, comme dans une zone deltaïque un bras de rivière disparaît sous terre pour réapparaître un jour mais ailleurs et plus loin... Ils ont donc accompli aussi un gros travail d'arrangement pour deux guitares et voix.

Le fruit de ce travail, que Cristian Vitale de Página/12, traite de "travail d'orfèvre" ("el trabajo fue de orfebre"), est résumé dans ce nouveau disque, Barrio Pampa, qu'ils présentaient donc dans ce cadre prestigieux qu'est le Gran Café Tortoni, Avenida de Mayo, 825, dans le quartier de Monserrat.

Un CD de 16 plages d'ores et déjà disponible dans le commerce (boutique en ligne de chez Zivals entre autres).

Quelques titres : Dios te salve m'hijo (Dieu te garde, mon petit), Canchero (supporter), Mi noche triste (qui date de 1916 et est considéré comme le tout premier tango-canción), El cabure, Más allá, Griseta, El porteñito, Que me habran hecho tus ojos (que m'ont donc fait tes yeux), un tango du payador José Betinotti, qui fut l'un des maîtres de Carlos Gardel, Margot, qui appartient au premier répertoire tanguero de Gardel, sur un poème de Celedonio Esteban Flores... qu'il avait lu dans son journal préféré, qui passait pour publier les meilleurs pronostics pour les courses de chevaux. Le disque comporte aussi des titres qui sortent de la période donnée : des tangos des années 30 de Enrique Santos Discépolo auquel les deux musiciens vouent une grande admiration (Sueño de Juventud et Confesión), des tangos de la Troupe Los Atenienses, un groupe montevidéen carnavalesque qui fut très populaire des deux côtés du Río de la Plata dans les années 20 et 30 (Pato et Pajarito cantor), un tango de Sebastián Piana et Homero Manzi baptisé Betinotti, en hommage à ce grand payador mort en 1915, et plusieurs Gardel-Le Pera (1932-1935), parce que, disent Marco Napoli et Francisco Casares, "on ne peut pas échapper à Gardel" (pero bueno ¿cómo esquivar a Gardel?).

Le mieux pour découvrir ce travail musical passionnant, c'est d'aller aux sources :

sur la page My Space de Napoli et Casares, vous pourrez entendre Dios te salve m'hijo, Betinotti et Confesión. Vous pourrez aussi, ce qui n'est pas fréquent sur cet outil de communication, entendre deux extraits d'interviews que ces deux jeunes gens (ils ont trente ans l'un et l'autre) ont donnés, l'une, de 6 minutes, à Héctor Larrea sur Radio Nacional (de Argentina, of course !) et l'autre, de 5 minutes, à feu Gogo Safigueroa sur la 2x4 (2). Sur le site Web (napolicasares.com.ar), vous trouverez les rubriques habituelles : Audio (avec 3 enregistrements : Leguisamo solo, Malevaje et Melodía de Arrabal) et Video (avec 2 clips : deux fois Leguisamo solo, une fois en studio, une autre fois en public à Clásica y Moderna).

Vous pouvez aussi lire leur interview par Cristian Vitale, La cruzada contre el olvido (la croisade contre l'oubli), dans l'édition du 23 avril de Página/12.

Le duo répétera sa présentation de Barrio Pampa à Clásica y Moderna, Avenida Callao 892, les 4 et 18 mai à 21h30 (25 $).

A la fin mai, ils seront par chez nous. Je consacre aujourd'hui même un autre article à cette tournée majoritairement française, dans la rubrique Ici.

Jusqu'à la fin de leur séjour de notre côté de l'Atlantique, leur photo sera présente dans la partie haute de la Colonne de droite. En cliquant sur la photo, vous accéderez à l'article sur leur tournée.

(1) Parfois parce que ces tangos, ces valses, ces milongas semblent trop datés pour le public actuel : Leguisamo sólo par exemple (qu'on peut entendre sur le site Web Napolicasares) est un tango à la gloire d'un jockey (Ireneo Leguisamo) dont aujourd'hui seuls les connaisseurs acharnés des courses de chevaux ou les spécialistes de la vie de Gardel connaissent encore le nom. En 1926, Leguisamo avait remporté la première victoire à l'actif d'un cheval de Gardel, Lunático. Et cette victoire fit du propriétaires du champion et de son jockey deux très grands amis à la vie à la mort.
(2)
Lire mon article sur Gogo Safigueroa, décédé brutalement à la fin de l'année dernière.

mardi 21 avril 2009

Souffler les 92 bougies de la Cumparsita à Montevideo [affiche]

La "petite fête" est fixée à demain, mercredi 22 avril à 20h, au Teatro Solis, l’opéra de Montevideo. La Orquesta Matos Rodríguez, du nom du compositeur de ce célèbre tango emblématique de tout le genre, présentera Tango en colores (tango en couleurs), un spectacle avec instrumentistes, chanteurs et danseurs. Le prix des places varie de 500 $ URU à l’orchestre (platea) à 100 $ URU dans les endroits sans visibilité comme le paradis, dit aussi poulailler en français (paraiso).

Dans la partie centrale de la Colonne de droite, vous pouvez consulter le taux de change $ URU / € que je m’efforce de mettre à jour au moins une fois par mois parce que les variations du change sont modérées.

En Uruguay, La Cumparsita a le statut, tout ce qu’on fait de plus officiel et de plus légal, d’Hymne national populaire de la République Orientale de l’Uruguay. C’est la loi n° 16.905 qui l’a étabi ainsi. (En Uruguay et en Argentine, en effet, les lois portent un matricule et non pas un nom, même dans les textes adressés au grand public). L’orchestre Matos Rodríguez a été fondé à la fin 1999 dans le but de perpétuer la figure et l’oeuvre de Gerardo Matos Rodríguez, un compositeur amateur uruguayen, né et mort à Montevideo, qui fut surtout journaliste et occupa les fonctions de consul de son pays dans l’Allemagne hitlérienne. Cet orchestre a été déclaré d’intérêt présidentiel (l’équivalent de l’attribution de l’adjectif royal en Belgique) le 23 juin 2001 et il est d’intérêt ministériel auprès du Ministère de l’Education et de la Culture, de celui des Affaires Etrangères (relaciones exteriores) et de celui du Tourisme. C’est le Maestro Juan Manuel Mouro qui le dirige.
La Orquesta Matos Rodríguez se concentre essentiellement sur la figure du compositeur et travaille surtout dans le cadre d’hommages qui lui sont rendus, que ce soit ou non à titre officiel. Cet ensemble de 8 musiciens a ainsi invité à diverses occasions des personnalités argentines : Atilio Stampone, Raúl Garello, Maria Graña, Horacio Ferrer, le local de l’étape (Le Maestro Ferrer est en effet né lui aussi à Montevideo et il a la double nationalité : il a conservé son passeport uruguayen tout en se faisant naturaliser argentin en 1984, après la chute de la Junte en Argentine mais avant le retour de la démocratie en Uruguay).

A l’actif de la Orquesta Matos Rodríguez :

un DVD, Tango, sorti en 2008 et co-édité par Leader Music Argentina et Sondor, filmé en partie à Buenos Aires et en partie à Montevideo,
Un CD (2006, Sondor), Cumparsitango, qui a atteint des records de vente puisqu’il a obtenu un disque d’or dans son pays. L’album comporte en bonus une piste vidéo de La Cumparsita à partir d’un montage de diverses exécutions en public au Teatro Solis.
Un autre CD (2001, Sondor), La Cumparsita, lui aussi disque d’or et accompagné d’un petit livret illustré de photos d’époque de La Giralda, le café où la Cumparsita a sans doute été créée, au piano dit-on, par Roberto Firpo, un pianiste et compositeur argentin, qui se produisait dans ce café pendant le Carnaval 1917.

Tous ces disques présentent un répertoire de tangos anciens : Gardel, Villoldo, Matos Rodríguez, Pintín Castellano,(tous également considérés comme Uruguayens), avec des pointes de modernité grâce à des morceaux de Troilo (un Argentin) et de Alfredo Zitarrosa, le grand chanteur et compositeur populaire uruguayen des années 60 et 70 par excellence.

La majorité des historiens et les documents faisant foi à la SADAIC (Sociedad Argentina De los Autores Y Compositores) datent la Cumparsita de l’été 1917 (mais vous pourrez lire ici et là les dates de 1913, 1914, 1915, 1916). En fait, c’est une simple marche que Gerardo Matos Rodríguez avait composée pour la comparsa (groupe de défilé du carnaval) de la Fédération Estudiantine Uruguayenne, dont il était membre. Il s’agissait d’un morceau de circonstance dont on a tout lieu de penser qu’il était assez insipide. Mais Matos Rodríguez était un fils de bonne famille, son père était le propriétaire du cabaret Moulin Rouge, à Montevideo. Il obtint donc de Roberto Firpo un coup de main : le pianiste de la Guardia Vieja fit un petit mixage entre la partition du jeune étudiant, alors mineur, et un tango à lui, la Gaucha Manuela, ce qui donna à La Cumparsita une structure qui lui permit d’être jouée au piano, dans le cadre d’un concert ordinaire, sans l’exubérance et les extravagances d’une comparsa à l’action. Cependant, La Cumparsita ne passa pas l’été et fut oubliée sitôt ce carnaval fini. Pour une poignée de pesos, Matos Rodríguez en vendit même les droits à un éditeur de partitions, qui en tira en tout et pour tout 50 exemplaires (vous imaginez la pièce de collection, pour l’heureux propriétaire qui retrouverait cela au fin fond d’une malle de son arrière-grand-père !). Ce n’était donc qu’une oeuvre de circonstance, dont même son auteur n’avait jamais imaginé qu’elle survivra à l’entrée en Carême de 1917.

Et puis un jour, Pascual Contursi refit des siennes. Très loin de là. Dans la rue Corrientes, à Buenos Aires. Pascual Contursi a toujours mis des paroles à lui sur des musiques qui ne lui appartenaient pas et sans se soucier de demander la permission à qui que ce soit (le droit d’auteur était d’ailleurs encore très mal protégé en Argentine, pour la musique populaire). En 1924, pour une revue (un spectacle populaire) de Enrique Maroni, il écrivit ainsi, dans ce style qui coule naturellement et avec ses thématiques habituelles, tristes et fatalistes, une histoire d’amant délaissé et toujours éperdument épris de l’infidèle :

Si supieras,
que aún dentro de mi alma,
conservo aquel cariño
que tuve para ti...
Quién sabe si supieras
que nunca te he olvidado,
volviendo a tu pasado
te acordarás de mí...
Pascual Contursi

Si seulement tu pouvais savoir
qu’encore aujourd’hui dans mon coeur
je garde cet amour
que j’ai eu pour toi...
Qui sait ? Si seulement tu pouvais savoir
que je ne t’ai jamais oubliée
revenant vers ton passé,
tu te souviendras de moi...
(1)
(traduction Denise Anne Clavilier)

Ce fut un succès immédiat. Gardel lui-même, déjà grande vedette à Buenos Aires et sur le point de s’embarquer enfin pour cette Europe qu’il désirait tant conquérir, (2) emporte la chanson avec lui et en fera un triomphe à Barcelone, puis à Paris et à Nice, un peu comme dans cet enregistrement de 1927, en passant outre les récriminations de Matos Rodríguez...
Alors Gerardo Matos Rodríguez se mordit les doigts d’avoir vendu sa partition sept ou huit ans plus tôt et pour récupérer son dû dont l’éditeur de partitions ne voulait plus entendre parler, il entama contre Contursi et Maroni un marathon judiciaire acharné qui ne s’acheva qu’en 1938, dans les bureaux de la SADAIC, à Buenos Aires, entre le compositeur, Enrique Maroni (auteur de la revue et à ce titre considéré comme co-auteur de Si supieras) et José María Contursi, le fils de Pascual, mort en 1932. Le partage accorda au compositeur uruguayen plus de 80% des droits. En 1937, Juan D’Arienzo avait achevé de garantie à La Cumparsita l’immortalité qui est aujourd’hui la sienne, en lui taillant sur mesure un arrangement culte, que vous pouvez écouter dans ce 3ème enregistrement qu'il en fit en 1963.

Cette version instrumentale redonna au public des cabarets de Buenos Aires (et surtout à celui du Chantecler, où officiait D’Arienzo), le goût de danser le tango, en pleine Década Infame, alors que la mode était passée aux danses de Londres et de Washington (le fox trot surtout).

(1) La rupture de construction (conditionnel dans la relative et futur de l’indicatif dans la principale) est voulue, dans le texte original comme dans la traduction. Cette rupture correspond non seulement aux sentiments de ce garçon qui veut prendre ses désirs pour des réalités mais plus généralement à une manière de parler typiquement portègne, née à l’époque où les immigrants se sont emparés comme ils ont pu de l’espagnol qui les entourait. La langue portègne est pleine de ces barbarismes qui heurtent les oreilles des Espagnols mais ont acquis toute leur légitimité dans le langage ordinaire, dans le tango et dans les journaux, dans la littérature (plus chez Córtazar que chez Borges cependant), à la radio, à la télévision...
(2) sur l’histoire de Gardel et son rapport complexe à l’Europe, lire mes deux articles sur ses origines :
l’histoire telle qu’elle est attestée et documentée et le débat qui continue d’exister sur la légende de Gardel.
Vous pouvez aussi vous reporter à l’ensemble des articles concernant cet artiste en cliquant sur son nom, dans la Colonne de droite, dans la rubrique Les artistes (partie haute).

samedi 27 décembre 2008

Découverte des vestiges du Café de Hansen [actu]

Le plan des lieux présenté par Clarín

Une équipe d'archéologues vient de découvrir les fondations en briques et un petit bout du sol dallé du mythique Café de Hansen dans le quartier de Palermo (esquina Figueroa Alcorta y Sarmiento). L'emplacement de ce café était resté bien connu et en 1994, le site, un petit bout de pelouse coincé entre deux avenues à gros trafic, avait été déclaré d'intérêt culturel par le Gouvernement de la ville de Buenos Aires. Une plaque annonce aux passants : "Aquí se reunían músicos, cantantes y bailarines de tango que contribuyeron a popularizarlo". (Ici, se réunissaient des musiciens, des chanteurs et des danseurs de tango qui contribuèrent à le populariser).
Le café, fondé et tenu par un immigré appelé, pour autant qu'on le sache, Jan Hansen, pour les uns un Allemand (nationalité indiquée par le site Web de Buenos Aires), pour les autres un Scandinave, sans doute un Danois, selon la version la plus couramment reçue (1), fonctionna dans le Parque del 3 de Febrero (Parc du 3 Février) de 1877 à 1912.


Le payador Angel Villoldo, dont on dit qu'il fut le père du tango (ceq ui est très surfait mais contient une petite part de vérité), les musiciens et compositeurs de la Guardia Vieja que furent le bandonéoniste Eduardo Arolas, le pianiste Agustín Bardi, le violoniste David Roccatagliata, les pianistes Rosendo Mendizábal et Roberto Firpo et sans doute aussi le violoniste Francisco Canaro, dit Pirincho, y jouèrent. Un chanteur comme Pascual Contursi (1888-1932) y réalisa peut-être quelques tours de chant a la gorra On est à peu près sûr que le grand danseur El Cachafaz, de son vrai nom Ovidio José Bianquet (1885-1942), y a acquis une bonne partie de sa prestigieuse réputation de virtuose de la piste, même si Jorge Luis Borges affirme que personne n'a jamais dansé à Lo de Hansen (chez Hansen), qu'u public de la meilleure société s'y réunissait pour y écouter de la musique... Mais Borges s'est inventé sa propre histoire de Buenos Aires, il s'est aussi inventé une biographie de Evaristo Carriego bien à lui et un archétype de titi de Buenos Aires, avec un ton si magistral et une plume si sûre qu'il nous fait prendre ses désirs pour la réalité (et en matière d'histoire du tango en particulier, cet art avec lequel il entretenait une relation des plus ambiguës). Il est aussi très vraisemblable que le poète Evaristo Carriego (1883-1912) a fréquenté ce café, y a peut-être même écrit certains de ses vers ou l'une ou l'autre de ses scènes de théâtre. Grand inspirateur de Borges, de Manzi et de la majorité des grands poètes du tango d'aujourd'hui (Luis Alposta, Horacio Ferrer, Héctor Negro, Alejandro Szwarcmann... qui ont été éduqués en poèsie par ses oeuvres...) Evaristo Carriego a beaucoup chanté Palermo du temps où ce quartier était encore un quartier populaire (ce qu'il n'est plus aujourd'hui).

Du Café de Hansen ou Antiguo Hansen (le nom qu'on lui donna entre 1892 et sa disparition en 1912), il nous reste un tout petit nombre de clichés (dont celui-ci, publié sur le site de la ville de Buenos Aires). C'était un petit café de ceinture, perdu dans un Palermo alors aux faux airs de far-west. Même du très luxueux restaurant El Armenonville qui se trouvait non loin de là et accueillit le Tout Buenos Aires de 1910 à 1920, on n'a pratiquement pas d'image (il est vrai que El Armenonville a duré beaucoup moins longtemps que Lo de Hansen).

Le Café de Hansen a été démoli pour dégager les abords du Vélodrome de Palermo et permettre son agrandissement avec un meilleur flux pour le début de la traction automobile...

Aujourd'hui, de lui il reste la certitude de son emplacement, marqué par cette plaque commémorative posée en 1994, et ce qu'on vient de découvrir de ses fondations et de son sol, sous 50 cm de terre, actuellement sous un chapiteau de protection. Les investigations en cours ont permis de mettre à jour les tunels qui desservaient la première centrale électrique qui alimenta la ville de Buenos Aires. Il avait été construite en 1883, dans le même secteur, sous la direction de Domingo Sarmiento, qui avait été 10 ans plus tôt un président de la République mythique. Après la désactivation de la centrale, ces tunels ont servi d'entrepôts pour des réserves de carburants et de divers produits chimiques, jusqu'en 1956, date à laquelle ils ont été désaffectés et laissés à l'abandon, jusqu'à leur re-découverte il y a quelques jours par cette équipe d'archéologues mandatés par le Gouvernement portègne.

Palermo, vaste étendue de terres peu construites jusqu'aux années 1880, a accueilli de nombreuses activités pré- ou semi-industrielles, dont cette centrale et divers ateliers de mécanique (pour les tramways hippo- puis automobiles) et de maintenance de matériel urbain (éclairage public notamment). Tout jeune adolescent, le poète Enrique Cadícamo a travaillé dans l'un de ces ateliers de mécanique à plus d'une heure de tramway de chez lui (Cadícamo a été passionné de mécanique, de belles motos et de belles voitures toute sa vie, ses mémoires sont remplies de descriptions es machines qu'il a acquises). La famille Cadícamo habitait alors du côté de Boedo. Et pendant l'interminable trajet, le futur auteur de Nieblas del Riachuelo lisait Jules Verne et Alexandre Dumas. Bien qu'il en parle dans ses Mémoires (Ed. Corregidor, Buenos Aires, 1995) comme d'un salon de danse fréquenté par une faune de noceurs de tous âges et de toutes conditions sociales, gourgandines et caïds du milieu compris, Cadícamo n'a sans doute jamais mis les pieds dans le café de Hansen, il n'avait que 12 ans quand le café a disparu (et c'était très loin de chez lui, on imagine mal l'un de ses frères aînés entraîner le petit dernier dans un lieu pareil). En revanche, il est possible que le pianiste et compositeur de la Guardia Vieja, Juan Carlos Cobián ait connu cet endroit, voire y ait joué, il était né quatre ans plus tôt que le poète, dont il fut un ami intime et un complice de création pendant une trentaine d'années.

Il est possible que le Café de Hansen, construit en bois dans un style assez typiquement colonial, ait fait partie des communs de la propriété de Juan Manuel de Rosas, la maison d'un garde-chasse, d'un jardinier ou d'un cacique de la Mazorca, la garde prétorienne du dictateur... Hansen s'y serait installé en 1877 et aurait transformé l'endroit (probablement abandonné en février 1852) en caboulot. En ce cas, les fouilles devraient permettre d'invalider ou de confirmer cette hypothèse. C'est en tout cas le souhait exprimé par le Ministre de la Culture portègne, Hernán Lombardi, qui veut que ces fouilles permettent d'en savoir plus sur le passé, relativement peu documenté, de cette partie de la ville et que ces trouvailles restent accessibles au public. Il a annoncé que la fontaine installée tout près de là pendant la Dictature serait remplacée par un monument consacré au tango. Pourvu que ce soit de bon goût et pas un horrible machin pour les appareils photos des touristes. En 1892, Jan Hansen passa la main mais le café resta, sous son nouveau patron, Anselmo Tarana, un repaire de musiciens populaires et le berceau du tango naissant. Un jour néanmoins, il est attesté que El Esquinazo y fut tango "non grato" (ici, dans une interprétation du Cuarteto Juan Cambareri).
Plusieurs explications existent pour cette interdiction. L'une d'entre elles prétend qu'il y eut un jour une bagarre qui faillit mettre en miette l'établissement comme dans un album de Lucky Luke parce que les clients avaient joué avec leurs propres poings la scène de ménage qui ouvre le tango (el ezquinazo, en lunfardo, c'est l'échapatoire, le lapin qu'on pose à l'amant ou à la maîtresse, l'élargissement, etc...). L'autre version raconte que les clients marquaient le rythme enlevé de ce morceau très Belle Epoque avec les couverts et que le patron n'avait plus qu'à acheter de la vaisselle neuve le lendemain. Dans tous les cas de figure, il serait étonnant qu'un tel comportement soit celui d'une bonne société bien écoutée et mélomane, comme le voudrait l'histoire avec un grand H et Jorge Luis Borges. Aussi, la version populo et canaille de Cadícamo paraît-elle plus vraisemblable. En tout cas, c'est celle qu'a retenue la mémoire populaire de Buenos Aires, comme en témoigne Tiempos viejos, un célèbre tango de Francisco Canaro et Manuel Romero datant de 1926 (chanté ici par Carlos Gardel).

(1) En Argentine, la confusion en matière de géographie et de nationalités européennes est extrêmement fréquente. D'abord parce que l'Europe, c'est loin. Ensuite parce que pas mal d'immigrés mentaient à leurs voisins, aux employeurs... sur leur origine géographique ou leur statut social : beaucoup de Juifs russes, polonais ou baltes se disaient Allemands ou Anglais pour refaire leur vie sur cette nouvelle terre en prévenant la survenue des persécutions racistes qu'ils venaient de fuir (ce mensonge était pourtant beaucoup moins nécessaire en Argentine qu'ailleurs sur cette planète, mais cela, ils ne le savaient guère en débarquant), beaucoup de militants révolutionnaires (syndicalistes, socialistes, anarchistes, rouges et autres partageux) ont également menti pour brouiller les cartes et ne pas risquer d'être identifié à cet agitateur social banni de Hongrie, à ce meneur de grève condamné en France, à cet évadé du bagne de Cayenne etc... De la même manière, beaucoup de filles mères se sont déclarées veuves, les mères de Carlos Gardel et de Ignacio Corsini par exemple, sans que personne ne soit dupe ni ne dénonce la supercherie.

vendredi 19 décembre 2008

Le Cuarteto Bien Pulenta à la Scala de San Telmo [à l'affiche]

"Photo" du Cuarteto Bien Pulenta


Le Cuarteto Bien Pulenta est un quatuor qui échappe aux catégories habituelles. Sa musique est à la fois âpre et dansable, elle a un son moderne, très oppressant mais conserve un lien avec le répertoire de la Guardia Vieja... Ce groupe insolite et de grand talent est né en mai 2005.

Il se compose d'un bandonéoniste, Clemente Carrascal, d'une pianiste María Laura Antonelli (qui est aussi l'arrangeuse et la compositrice du groupe), d'un violoncelliste Federico Sarudiansky et un contrebassite, Patricio Peralta.

Ils se présentent à la Scala de San Telmo ce soir à 20 h, avec pour artiste invité le chanteur Alejandro Guyot. Ils joueront leur répertoire habituel (des classiques de la Guardi Vieja, du Gardel, du Di Sarli... de leur disque Tango a la que te criaste) et plusieurs morceaux originaux de leur nouveau répertoire.

Ils sont présents sur le Web, à travers une page My Space, où vous pouvez écouter ce style décapant...

Le groupe s'est choisi pour nom un jeu de mot entre la polenta (cette bouillie de maïs italienne dont les Argentins raffolent et qu'ils appellent Pulenta), la richesse (l'or a la même couleur jaune que la polenta) et la blondeur d'une femme...

mardi 11 novembre 2008

Il y a 90 ans aujourd'hui à Buenos Aires

"Corría el año 1918 y un jubiloso acontecimiento se produjo en el mundo con la firma del armisticio que ponía fin a la gran conflagración europea.
Esa noche con otros jóvenes amigos fuimos al Julien, café y restaurante de Esmeralda y Lavalle, centro de reunión noctámbulo de mujeres francesas, sumándonos a la intensa alegría que allí reinaba.
Borrachos y fescos, hombres y mujeres, extranjeros y criollos, entonaban patrióticamente el Tipperary, el Over there y La Marsellesa mientras en las mesas se brindaban con champán.
Formamos con las alegres francesas un bullicioso frente y entre alocados besos y abrazos salíamos en cadenas a recorrer Lavalle hasta las primeras horas del alba.
Aquellos jubilosos festejos que duraron tres días consecutivos fueron lo que las noctámbulas y alegres francesas llamaron "les trois jours de folie".

L'année 1918 s'achevait quand un événement jubilatoire se produisit dans le monde : la signature de l'armistice qui mettait fin à la grande conflagration européenne.
Cette nuit-là d'avec d'autres amis de mon âge, nous sommes allés chez Julien, un café-restaurant au coin d'Esmeralda et Lavalle, point de ralliement nocturne de femmes (1) françaises, pour nous joindre à la joie intense qui régnait là.
Pochards et gens sobres, hommes et femmes, étrangers et gens d'ici entonnaient avec patriotisme le
Typperary, le Over There et la Marseillaise (2) tandis qu'aux tables, on portait des toasts au champagne.
Avec les Françaises radieuses, nous avons formé un front tapageur et au milieu de baisers en folie et d'étreintes, nous sortions parcourir la rue Lavalle en sarabande jusqu'aux premières heures de l'aube.
Ces réjouissances qui durèrent trois jours de suite, ce fut ce que les Françaises noctambules et radieuses appelèrent "les trois jours de folie".
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Ces quelques paragraphes sont les souvenirs de jeunesse (il avait alors à peine plus de 18 ans) d'un Argentin doté d'une très belle plume et à qui ont doit quelques uns des plus beaux tangos du répertoire. Au moment où il rédigé ces souvenirs, il a un peu plus de 80 ans. C'est le poète Enrique Cadícamo (15 juillet 1900-3 décembre 1999). Ces mots sont extraits de Mis Memorias, Ed Corregidor, Buenos Aires, 4ème édition augmentée et mise à jour (datée de 1995), pp 51 et 52.

La Guerre de 14-18 a beaucoup ému les artistes du tango. Aujourd'hui, on peut écouter avec leur émotion quelques uns des grands morceaux qu'ils nous ont dédiés aux combattants dont l'Euope célèbre aujourd'hui le souvenir.

On peut écouter El Marne, composé par Eduardo Arolas au moment de la 1ère bataille de la Marne, ici dans une interprétation enregistrée en 1980 par Osvaldo Fresedo, et l'impressionant Silencio, qui avait ému Cadícamo aux larmes, ce jour où il l'avait entendu chanté par Carlos Gardel en répétition chez lui, dans la maison, aujourd'hui musée, de la rue Jean Jaurès 735 à l'Abasto. Ce tango a été composé par Carlos Gardel et Alfredo Le Pera (avec la collaboration du guitariste Horacio Pettorossi) et enregistré ici par Gardel à Buenos Aires en 1933 avant de partir pour l'Europe. (3)

(1) A cette époque, la société portègne était encore très déséquilibrée, avec les hommes en bien plus grand nombre que les femmes. Les mujeres francesas dont il parle là, ce sont des filles légères, le plus souvent des victimes de la traite des Blanches sous la coupe de maquereaux locaux. La fin de la Grande Guerre fit reprendre ce trafic d'êtres humains (entre autres en provenance de France, par Marseille, Bordeaux et Le Havre) et vit aussi arriver à Buenos Aires des aventurières, venues de leur plein gré celles-ci, chercher, au bout du monde, les hommes qui faisaient cruellement défaut, surtout en France, après la boucherie des combats.
(2) Cette confusion entre nos différents pays est très courante en Argentine. Elle a permis d'ailleurs aux juifs qui fuyaient l'antisémitisme en Russie ou en Pologne de se faire discrètement passer à leur arrivée pour Allemands ou Anglais (ce dont témoignent nombre de surnoms attribués à des musiciens juifs de la Guardia Vieja). Ne nous gaussons pas de cette ignorance : nous confondons nous aussi un peu trop facilement tous les pays d'Amérique Latine. J'ai souvent entendu des journalistes situer le Mexique en Amérique du Sud ou d'autres personnes localiser Buenos Aires au Brésil.
(3) Berthe Gardés, la mère de Carlos Gardel, avait perdu dans la Grande Guerre son jeune demi-frère Charles Carichou, mort au front le 11 octobre 1918, à l'âge de 42 ans. Comme dans beaucoup de familles européennes, ce décès tragique permit la réconciliation familiale entre Berthe et le reste de ses parents qui lui avaient mené la vie dure à cause de la naissance illégitime et donc honteuse, le 10 décembre 180, de son fils, qu'elle avait fait baptiser Charles.

lundi 10 novembre 2008

Tomassini – Reinaudo – Roosens à Bruxelles : retour sur images [ici]



Très beau concert par un trio d'amis dont voici les deux premières images...
Celles prises avec mon propre appareil. J'aurais prochainement celles que j'ai prises avec ceux de Néstor et d'Ananta. Pour une meilleure résolution, cliquez sur l'image.

Ananta Roosens, la locale de l'étape, est une jeune violoniste pleine de passion tanguera et d'humour (belge, cela va de soi !). Avec ça, elle est aussi chaleureuse et sympathique que ses partenaires argentins... C'est vous dire. Ananta joue avec une grande sensibilité et une profonde connaissance d'un répertoire qu'elle a fait sien. Vous pouvez l'écouter sur sa page My Space. Elle passera le mois de juillet prochain à Buenos Aires.

Hernán Reinaudo est l'un des guitaristes les plus recherchés actuellement à Buenos Aires. Le monde du tango se l'arrache. Qu'on en juge par le nombre et la qualité des artistes avec lesquels il travaille et dont j'ai déjà eu l'occasion de parler dans ce blog, ouvert il n'y a pas encore tout à fait 4 mois : Daniel Melingo (rien que ça !), Lucrecia Merico et Hernán Castiello (Tango sin grupo), Gabriela Novarro (qui attend le retour du guitariste pour reprendre le montage de son prochain disque), Néstor Tomassini lui-même (disque, DVD, shows et tournée en cours...) C'est au point que Germán Marcos et Maximiliano Senkiw lui font l'amitié de le brocarder sur les ondes de Fractura Expuesta dans leur émission du 20 octobre 2008 (podcast n° 240, en 1ère partie) sous le titre : On a vu le guitariste Hernán Reinaudo à deux endroits simultanément.
Sans mettre en doute ni la parole des deux joyeux drilles de La Voz de las Madres ni le don d'ubiquité d'Hernán, je puis néanmoins affirmer, pour l'avoir vu de mes yeux, qu'en ce moment il est bel et bien en tournée dans le nord de l'Europe continentale (dates et lieux).

Néstor Tomassini est de son côté un interprête et compositeur de tango tout ce qu'il y a de plus fidèle à la tradition. Il vient pourtant de la musique classique (il a appartenu à plusieurs prestigieuses formations philarmoniques en Europe) et du jazz (il a eu pendant plusieurs années deux jazz-bands successifs dont l'une avec laquelle il s'est produit au Festival de Montreux en 1978). Pour un musicien de tango, il présente la singularité supplémentaire de jouer de la clarinette et du saxophone (seule la clarinette, cependant, est de ce voyage).

Ils étaient donc tous les trois, vendredi soir, à la milonga Cellule 133a, à Bruxelles. 133a, c'est pour le numéro affecté au local, situé dans l'avenue Ducpétiaux à Saint Gilles (un barrio du sud de Bruxelles, on dit commune en administration bruxelloise). Cellule, c'est pour l'originalté du vis-à-vis, la gayola (1) Saint Gilles, à la façade exceptionnellement élégante et riante pour ce genre d'établissement.

La milonga Cellule 133a vous invite à "faire sauter vos chaînes" en venant danser le tango dans un local à mezzanine (en bois), dominant une bien belle salle sans colonnes et au parquet confortable (deux points que les danseurs apprécieront à leur juste valeur). Au fond, un bar à la bonne franquette (Coca, ballon de rouge ou Maes bien fraîche à même le goulot). Une serveuse d'occasion passe même débarrasser les tables des cadavres de bouteille et autres verres vides (que cela ne vous empêche pas de la devancer en rapportant vous-même tout ça au comptoir). Une excellente sono pour le DJ, qui a fait sursauter nos deux Argentins en envoyant du Piazzolla sur la fin de la soirée (2). Dommage que la sono réservée à la musique vivante soit de moindre qualité ! Surtout quand on a des artistes de cette envergure... Aux murs, une impressionnante et souriante collection de reproductions des plus belles cases des grands albums de BD (on est à Bruxelles, que nul ne l'oublie !) : Tintin, Lucky Luke, Blueberry, Spirou et tous leurs copains...

La milonga a lieu tous les vendredis soir à partir de 21h30 et jusqu'à 2h du matin bien sonnées...

Au cours de sa tournée, le trio interprète une partie du répertoire présenté dans le disque et le DVD que vous pourrez vous procurer auprès d'eux à chaque représentation (3). Vendredi, Néstor, Hernán et Ananta ont joué une bonne dizaine de titres, majoritairement de la Guardia Vieja (La Tablada, Felicia, Palomita Blanca, De corte antiguo, Unión Cívica, El Esquinazo...) et quelques pièces modernes de leur propre plume, le tout dans des arrangements de Néstor, conçus spécialement pour leur trio.

Cerise sur le gâteau, ils ont même créé cette nuit-là à Bruxelles, en première mondiale (et ceci n'est pas un canular à la Germán y Maximiliano), une milonga de Hernán Reinaudo dédiée à Néstor.

Si donc vous êtes sur le circuit de la tournée ou si, comme moi ce week-end, vous faites le détour à dessein pour les écouter, ne loupez pas la milonga A don Néstor. Mieux ! N'hésitez pas à exiger qu'ils la bissent ! Tant qu'à faire... Et s'ils font des manières, dites-leur que c'est de ma part...

(1) Gayola (lunfardo) : taule, prison. La Gayola, c'est aussi le titre d'un des morceaux qu'ils jouent. Un tango que l'on doit à Rafael Tuegols.
(2) A Buenos Aires, on ne passe jamais Piazzolla dans les milongas. Danser Piazzolla n'est pas donné à tout le monde et certainement pas aux danseurs amateurs, même très bons, qui se pressent dans les milongas. Monsieur et Madame Tout le Monde ne sont pas Juan Carlos Copes et sa fille Johanna...
(3) De corte antiguo (CD) : 15 €. Néstor Tomassini Tuñón (DVD) : 20 € (prix spécial concerts de la tournée). Les deux titres sont sortis chez Epsa Music cette année, le DVD était attendu en juillet et vient tout juste de sortir. Les musiciens partenaires de Néstor sur ces deux albums sont José Balé, Roberto Amerise et Hernán Reinaudo. Le DVD Néstor Tomassini Tuñón reprend un concert donné dans ce célèbre café culturel de Buenos Aires en public le 5 décembre 2007. J'en ai déjà parlé dans un article du 29 juillet dernier à propos de la présentation qu'en ont fait Néstor et Hernán au CCC Floreal Gorini. Pour les autres disques de Néstor et Hernán, vous pouvez aussi cliquer sur le mot-clé Disques livres en tête d'article. Pensez-y ! La Saint Nicolas arrive au pas de course (Bruxelles est déjà fin prête pour le 6 décembre) et 19 jours plus tard, c'est Noël. Disques et DVD sont garantis 100% 0 doublon par Saint Nicolas et le Père Noël réunis. Les Rois Mages ont contresigné de leur côté. La tournée mondiale de cet autre trio aura lieu, comme l'année dernière, et l'année d'avant et encore l'année d'avant, les 5 et 6 janvier prochains, et vu qu'ils ont eux aussi le don d'ubiquité, on les verra simultanément en Espagne, en Argentine et en Uruguay (d'autres destinations sont aussi au programme de la tournée).

mardi 29 juillet 2008

Néstor Tomassini et Hernán Reinaudo au CCC [à l’affiche]

Avec l'aimable autorisation du Maestro Néstor Tomassini

Dans le cadre des Mercredis de la Ciudad del Tango, un des départements du Centro Cultural de la Cooperación Floreal Gorini, le compositeur clarinettiste et saxophoniste Néstor Tomassini et son compère, le guitariste Hernán Reinaudo, se produiront le 30 juillet à 21h30, au CCC Floreal Gorini, pour présenter leur nouveau disque, Tuñón, enregistré au Bar Tuñón comme une partie du DVD du même nom.

Néstor Tomassini est un musicien connu et reconnu dans la profession tant sur le continent américain qu’en Europe puisque sa carrière d’instrumentiste, de compositeur et d’enseignant, vécue majoritairement en Argentine, lui a faire escale en Californie, en France (Paris) et en Suisse (Genève) et l’a conduit en tournée au Chili, en Italie, en Espagne.... Né à Bahia Blanca, la grande cité balnéaire du sud de la Province de Buenos Aires, comme Carlos Di Sarli (1903-1960), c’est un musicien qui mêle les influences du jazz, de la musique classique et du tango et qui a su développer, quasi-simultanément, ces trois dimensions à travers sa participation à des orchestres symphoniques à Bahia Blanca, à Genève et à Buenos Aires, des jazz bands, Groovie Jazz Five et Mandragore avec laquelle il s’est produit au Festival de Jazz de Montreux en 1978, et aujourd’hui un groupe surtout consacré au tango, à la milonga et au candombe, Siglotreinta (le 30ème siècle). Les trois genres ont d’ailleurs bien des points en commun puisqu’en jazz comme en tango, le piano et la contrebasse jouent exactement le même rôle et que la gestuelle même des instrumentistes est étonnamment apparentée...


Un parcours atypique, enrichi par un travail approfondi de formateur dans l’école d’instruments à vent qu’il a fondée, qu’il anime et dirige, installée dans un ancien conventillo d’un des coins les plus caractéristiques du vieux quartier de San Telmo et son travail de compositeur qui interroge sans fin les origines métissées, européennes et afro-rioplatense, de la culture populaire de cette région du monde à l’histoire si originale.


Et c’est bien en homme du 21e siècle, sans nostalgie ni illusion passéiste, qu’il cherche ce qu'a pu être le tango originel, le tango dont on a que peu de trace sonore, le tango d’avant le bandonéon, qui a déboulé et s’est imposé dans l’histoire quand Eduardo Arolas (1892-1924) a commencé à se faire connaître chez Hansen puis au restaurant Armenonville, à Palermo. Ce titi de Barracas, avec pantalon à carreaux, bottes militaires et chapeau de paille sur l’oeil, semblait si bien dominer son instrument, un instrument difficile, dont personne n’arrivait à sortir grand-chose de présentable, qu’on le surnomma très vite El Tigre del Bandoneón (la Bête du Bandonéon). Avant Arolas et ses successeurs, Pedro Maffia et Pedro Laurenz, le tango, c’était, au petit bonheur la chance, un mélange variable et sauvage de flûte, apportée par les Jésuites au 18e siècle ou autochtone parmi les peuplades indiennes alors presque complètement disparues, de guitare, instrument de l’immigrant espagnol, de tambour, celui du negro liberto, du descendant d’esclave à Buenos Aires ou à Montevideo (de l’autre côté du Río), de violon, celui du réfugié ashkénaze, ou d’orgue de Barbarie, importé de Paris ou d’Amsterdam. Rappelons que le père d’Osvaldo Pugliese, Don Adolfo Pugliese, né vers 1880 à Montevideo, fils d’immigrants italiens, était flûtiste et qu’il fit de ses fils des violonistes (pour les deux aînés) et un pianiste (pour le benjamin) car alors la Orquesta Típica (piano, violon, bando et contrebasse) était en train de se former et envahissait peu à peu tout l’espace instrumental du tango.


Dans la discographie de Néstor Tomassini, dont quelques maquettes sont illustrées par le grand peintre et caricaturiste Hermenegildo Sábat, on retrouve beaucoup de morceaux de la Guardia Vieja (Aieta, Villoldo, Saborido, Canaro...) dans des versions qui nous paraissent très orthodoxes malgré le peu d’habitude de tels timbres qu’ont nos oreilles modernes dans ce répertoire. Néstor Tomassini a aussi publié chez Ricordi un livre de partitions avec les arrangements qu’il a réalisé de quelques uns de ces classiques pour clarinette (la plupart des partitions de tango en vente à Buenos Aires sont des arrangements pour piano seul ou pour piano et violon).


A visiter : son site, http://www.nestortomassini.com.ar/index.php, avec sa discographie complète, son sourire jovial et blagueur à la Piazzolla qu’on retrouve un peu partout au fil des pages (et aussi en illustration de cet article, avec cette photo tirée du site) et avec des morceaux intégraux, audio et vidéo, qui nous consoleront de ne pas pouvoir assister à son show, mercredi, attablés devant una copa de vino tinto ou una gazeosa cualquiera dans la Sala Osvaldo Pugliese (Corrientes, 1543, rez-de-chaussée, tout au fond, près de l’espace-librairie).

samedi 19 juillet 2008

Derecho viejo [Jactance & pinta]

"Derecho viejo" est une expression typique de là-bas, qui veut dire "sans y aller par quatre chemins", "d’emblée", "sans ambage". Littéralement : tout droit, à l'ancienne (nos aïeux faisaient toujours mieux que nous, c'est bien connu).
C’est aussi le titre d’un tango d’Eduardo Arolas, grand compositeur de la Guardia Vieja, qui mourut (à Paris d’ailleurs), où il avait su faire apprécier ses talents de bandonéoniste... C’était en 1924.

De temps en temps, je vous donnerai ainsi, dans cette rubrique [Jactance & pinta], une expression, un mot de ce langage typique de la ville de Buenos Aires. Ce langage qu’on retrouve toujours dans le tango et qui fait que c’est si difficile pour nous d’entraver que couic à ce que le gars, y chante ! (imaginez un peu si un Argentin comprend les 10 derniers mots de cette phrase...)

Et si les Argentins le souhaitent, ils pourront trouver dans la même rubrique l'explication de quelques unes de nos expressions idiomatiques et de nos inventions argotiques, telles que nous les apprécions dans la bouche de Lino Ventura (Monsieur Fernand) ou de Francis Blanche (Maître Folace), sous la plume de Michel Audiard dans Les Tontons Flingueurs ou Les Barbouzes...

Les concerts partagés de La Guardia Hereje en juillet [A l'affiche]

Autre jeune groupe un peu frapadingue et qui vous laissera un souvenir inoubliable, la Guardia Hereje célèbre le culte (d'ailleurs très orthodoxe, contrairement à ce que leur nom sous-entend) à La Plata, la capitale de la province de Buenos Aires. La Plata a été fondée en 1882, à 80 km environ au sud de Buenos Aires, un peu à l’intérieur des terres, quand la Capitale Fédérale est devenue une ville autonome séparée de sa province initiale. Perón a épousé Evita dans la cathédrale du lieu, c’est vous dire si La Plata a des lettres de noblesse malgré son jeune âge...

La Guardia Hereje (la Garde Hérétique, allusion à la Guardia Vieja, la Vieille Garde, et à la Guardia Nueva, la Jeune Garde, les deux grands courants des débuts du tango), c’est comme les Trois Mousquetaires, ils sont quatre : trois guitaristes, dont un chanteur, et un percussionniste. Ils chantent exclusivement leur propre répertoire et animent à La Plata leur propre salle, le Criollo Tango Club. Chaque samedi du mois de juillet, à 22h, ils partagent la scène avec d'autres groupes qui montent, qui montent, qui montent. Dont La Biyuya...

Alorsa, le chanteur-guitariste-poète et compositeur, et ses copains ont déjà à leur actif plusieurs tournées dans toute l’Argentine, en Amérique du Sud et à Cuba. Ils ont auto-produit et auto-distribué un album composé d’un disque et d’un DVD (reprenant un savoureux concert en direct). Il est possible que d’ici peu Alorsa m’annonce la sortie d’un nouveau CD, qui bénéficierait d’une couverture commerciale plus commode pour nous, pauvres Européens perdus à mille miles de toute terre tanguera. Je vous promets de vous en faire profiter. En attendant, ceux d’entre vous qui passeraient à Buenos Aires pendant les vacances peuvent toujours se procurer leur premier album à la librairie du Centro Cultural de la Cooperación Floreal Gorini (Corrientes, 1543, à peu près à l’angle Corrientes y Callao).

L’un de leurs grands succès est une chanson sur Maradona, dont on peut voir une vidéo sur leur blog (cf. les liens, à droite). Ça vaut le clic de souris... même si vous n’êtes pas fan de foot (et je sais de quoi je parle !). Jugez-en : http://www.myspace.com/laguardiahereje