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mardi 10 février 2026

C’est carnaval de part et d’autre du Río de la Plata [à l’affiche]

Photo officielle du carnaval de Concordia
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Depuis hier, Página/12 nous emmène au Carnaval qui vient de débuter de part et d’autre du Río de la Plata. Le quotidien argentin met l’accent sur les racines afro-américaines remises en valeur cette année par les différentes comparsas qui animent les rues nocturnes de Montevideo, Concordia (dans la province de Entre-Ríos, dans la région nord-est de l’Argentine et même de Lincoln, petite cité de la province de Buenos Aires.

Photo officielle du carnaval de Lincoln
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Si la composante afro-américaine est très présente dans la culture uruguayenne (comme dans la culture brésilienne voisine), elle est restée beaucoup plus discrète dans celle de l’Argentine dont les classes dominantes l’ont durement combattue tout au long du 19e siècle et jusqu’il y a quelques années seulement. Sous Javier Mileí, l’Argentine officielle renoue avec un racisme presque assumée, comme à la Maison Blanche, et s’efforce à nouveau d’étouffer cette réalité historique indéniable.

Le carnaval est donc toujours ce lieu où le peuple défie les puissants et critiquent les gouvernants.

Une du supplément culturel quotidien de Página/12 d'hier
sur le Carnaval de Montevideo
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Le carnaval va se déployer jusqu’à la fin du mois même si la tradition voudrait qu’il s’arrête le Mardi-Gras mais cela fait longtemps que l’arrivée du Carême (mercredi, la semaine prochaine) ne joue plus aucun rôle dans ce calendrier festif.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12 d’hier sur l’entrée en carnaval de Montevideo
lire l’article de Página/12 d’hier sur l’entrée en carnaval de Lincoln
lire l’article de Página/12 d’aujourd’hui sur l’entrée en carnaval de Concordia

vendredi 8 novembre 2013

Aujourd'hui, c'est la Fête des Afro-argentins, pour la première fois [Actu]

Une fête afro-argentine dans ce qui me paraît être Defensa dans Monserrat (le quartier du tambour)
Comme on le voit, beaucoup de déguisements pour revendiquer cette réalité historique
et sans doute un bon nombre de figurants uruguayens, un pays où  la négritude n'a pas subi d'occultation.
Photo Télam (Carlos Brigo)

C'est en souvenir d'une patriote noire de l'Armée du Nord, pendant la guerre d'indépendance, qu'on fête aujourd'hui en Argentine et singulièrement à Monserrat et San Telmo, à Buenos Aires, la fête des Afro-argentins. Cette date a été fixée en avril dernier, lors du vote de la loi qui institue ces festivités. Il s'agit pour l'actuelle majorité de réhabiliter l'apport africain à la culture et à l'histoire nationales en parallèle avec le travail effectué dans le même sens pour l'intégration des apports aborigènes, après une longue censure de ces aspects de l'histoire entamée dans la seconde moitié du XIXème siècle par deux maîtres à penser de l'oligarchie, Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888) et Bartolomé Mitre (1821-1906), deux brillants intellectuels, deux grands érudits mais qui furent aussi des grands négateurs de pans entiers de la réalité argentine qui avaient le malheur de ne pas correspondre à leur projet politique sur la patrie... (1)

María de los Remedios (2) Valle, promue capitaine de son armée par le général Manuel Belgrano (1770-1820), est décédée le 8 novembre 1847 dans une extrême pauvreté. Presque quarante ans après ses exploits du Haut-Pérou, elle ne devait pas être toute jeune mais on sait peu de choses d'elle (en général, les femmes et, plus encore, les femmes des classes populaires ont laissé peu de traces à cette époque de l'histoire argentine).

C'est donc à elle qu'est dédiée cette fête qui sera célébrée aujourd'hui pour la première fois dans les deux quartiers historiquement les plus liés aux Noirs argentins : le quartier de Monserrat où est prévue une grande manifestation du Movimiento Afrocultural, à Defensa 535, aujourd'hui, vendredi 8 novembre 2013, à partir de 18h, et le quartier de San Telmo lundi 11 novembre, pour la pose d'une plaque commémorative dans le Parque Lezama (Defensa à la hauteur 1500), en hommage à l'apport africain à la culture argentine.

D'après le recensement de 2010, on estime qu'un peu plus de 4 % de l'actuelle population argentine a des origines familiales africaines. On estime qu'en 1887, alors que l'œuvre mitro-sarmentienne d'occultation avait réussi, il y avait encore près de 2% de Noirs à Buenos Aires, ce qui est très peu puisqu'on estime à plus d'un tiers de la population globale le nombre de Noirs dans cette ville à la veille de la Révolution de Mai (1810).

Pour aller plus loin :


(1) Sur ce point brûlant de l'occultation de la culture noire et sa revendication actuelle par un secteur de plus en plus important du monde de la culture, voir Tango negro, le manifeste de Juan Carlos Cáceres que j'ai traduit et commenté pour les lecteurs européens et publié aux Editions du Jasmin en avril de cette année, au moment même où le Congrès argentin votait cette nouvelle loi.
(2) Elle portait donc le même prénom que la femme de José de San Martín, ce qui n'est pas un petit signe pour un pays d'Amérique du Sud.

samedi 10 juillet 2010

L'article de Clarín et de Tangauta sur le livre de Juan Carlos Cáceres [Disques & Livres]

Après Página/12, qui a réagi dès la fin juin à la parution du livre du compositeur, peintre et chanteur Juan Carlos Cáceres aux éditions Planeta (filiale argentine), c'est le quotidien Clarín et le mensuel portègne gratuit El Tanguata qui s'intéressent aujourd'hui à cet ouvrage consacré à l'histoire méconnue du tango, ses racines noires et les influences complexes et multi-géographiques qui ont permis en quelques décennies l'élaboration de ce genre, à la fin du 19ème siècle, à Buenos Aires et sur les deux rives du Río de la Plata : Tango negro, la historia negada: origenes, desarollo y actualidad del tango (comprenez Tango noir, l'histoire niée : origines, développement et actualité du tango).

L'article de Gustavo Varela n'apporte rien de plus que l'interview de Página/12, il y a dix jours (voir mon article du 26 juin 2010) mais il a le mérite d'exister et de montrer à travers sa rédaction et l'angle d'attaque choisi combien aujourd'hui encore en Argentine il est difficile de concevoir que le tango puisse être aussi profondément marqué par la culture afro-argentine, toujours pour la même raison que j'ai exposée à plusieurs reprises au cours de cette année, notamment autour des questions relatives à la célébration du Bicentenaire de l'indépendance : l'histoire officielle, celle qui a été enseignée dans les écoles depuis que l'école est obligatoire (en 1883), nie complètement la réalité sociologique que fut, pendant près de 300 ans, l'existence de l'esclavage et de la traite des Noirs en Argentine et singulièrement à Buenos Aires, grand port négrier de destination. Ces fêtes du Bicentenaire m'ont permis de vous montrer à plusieurs reprises la difficulté de la démarche historique actuelle en Argentine, avec ces a priori et cette nécessité de construire une vision populaire, vraie ou fausse, du passé national : rappelez-vous, en particulier, le dessin à rebrousse-poil de Miguel Rep à la une de Página/12, le 26 mai dernier...

Ce que Clarín, oubliant finalement de parler vraiment du travail de Juan Carlos Cáceres, expose ainsi :

La idea de encontrar una esencia inalterable que defina y ordene el sentido de todo el tango deja a la influencia negra, a veces como una cita sin despliegue posterior y otras, olvidada y sin presencia. Las razones de este “olvido” exceden la historia del tango y responden más a la necesidad de conformar un relato sobre la identidad nacional en el momento de la gestación del Estado moderno argentino. Hacia 1880 el proyecto de Nación requería de una genealogía occidental, europea y blanca que no incluía la presencia ni de los indios ni de los negros. El tango no quedó al margen de este proceso de “higienización” nacional e incluso su historia es contada a partir de una doble depuración: moral, cuando se explica el pasaje de su origen prostibulario y lúbrico al tango que canta penas y traiciones de amor; y étnica, cuando la influencia negra se torna invisible debido a la necesidad de identificar al tango como una música auténticamente nacional.
Gustavo Varela, dans Clarín

L'idée de trouver une essence inaltérable qui définisse et ordonne le sens de tout le tango laisse de côté l'influence noire, parfois comme une rencontre sans déploiement postérieur et à d'autres moments comme une rencontre oubliée et sans conséquence aujourd'hui. Les raisons de cet "oubli" dépassent l'histoire du tango et correspondent plus au besoin de bâtir un récit sur l'identité nationale au moment de la gestation de l'Etat moderne argentin. Vers 1880, le projet de Nation demandait une généalogie occidentale, européenne et blanche (1) qui excluait la présence des Indiens et des Noirs. Le tango n'est pas resté en marge de ce processus d'"hygiénisation" nationale. Au contraire, son histoire est racontée à partir d'une double épuration : morale, lorsqu'on explique le passage de l'origine prostitutionnelle et lubrique au tango qui chante des chagrins et des trahisons d'amour, et ethnique, lorsque l'influence noire se fait invisible à cause de ce besoin d'identifier le tango à une musique authentiquement nationale.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Jeudi, à Toulouse, j'ai pu donner une conférence sur ces origines très mêlées du tango et qui remontent bien avant la date conventionnelle de 1880 comme naissance du tango. Dans mon introduction, j'ai présenté cette donnée historique des années 1840 à 1880 comme mal connue et peu reconnue. José María Kokubu, chanteur et musicologue membre de la Academia Nacional del Tango, venait d'arriver dans la salle pour écouter ma causerie, lui qui devait prendre la parole hier à 18h, à la Médiathèque José Cabanis, pour une autre conférence sur l'histoire du tango, dans le cadre du même festival Tangopostale, qui se termine demain. Et comme je disais que cette histoire était mal connue chez nous, il a aussitôt commenté à haute voix, dans son impeccable français, appris au Lycée français de Buenos Aires : "En Argentine, non plus, on ne le sait pas".
L'article de Clarín, tel qu'il est rédigé ce matin, nous le prouve.

Capture d'écran du pdf du numéro 189 de El Tanguata
(pour mieux voir, consulter leur site)

El Tanguata est,quant à lui, plus dissert : le mensuel gratuit consacre en effet deux pages illustrées en couleurs de son numéro de juillet, les pages 14 et 15, avec une assez longue interview, pas très éloignée de celle parue le 26 juin dans Página/12, un entrefilet sur l'arrivée de Juan Carlos le 14 mai 1968 dans un Paris que Daniel Cohn-Bendit et ses copains venaient de mettre sens dessus dessous, un entrefilet sur son travail de peintre et quelques mots sur la série de cinq concerts que le musicien a donnés à Buenos Aires à l'occasion de la sortie de son disque sur ses 40 ans de carrière.

Les articles de El Tanguata sont lisibles gratuitement sur le site de la revue. Vous pouvez même télécharger l'intégralité de tous les numéros en pdf. Il vous suffit pour cela de vous inscrire sur le site en donnant un nom, une adresse mail et en vous définissant un login, informations qui vous seront demandées systématiquement à chaque connexion au site par la suite. Le dossier intégral est en espagnol. L'interview seule est bilingue (espagnol et anglais).

Voir mon autre article de ce jour sur cette édition de El Tanguata, un numéro passionnant pour les amateurs de culture en général, dans un magazine qui est plus volontiers tourné vers la danse (pour l'essentiel).

Pour en savoir plus :
lire l'article complet de Clarín situé dans la rubrique Société du journal (et non dans les pages culturelles en tant que telles) et reportez-vous au site de El Tanguata dans la Colonne de droite
consulter la page du livre sur le site de Planeta (filiale argentine)

(1) Ce processus de construction de l'identité nationale à ce moment-là n'exigeait pas nécessairement une généalogie de ce genre (et à un autre moment non plus d'ailleurs). C'était bel et bien un parti-pris des élites libérales et pro-européennes au pouvoir à l'époque (Urquiza en 1852, après la défaite de Rosas qui avait pratiqué la politique opposée, en promouvant et en développant une société au contraire très métissée, puis Mitre de 1862 à 1868, puis Sarmiento de 1868 à 1874 et Avellaneda de 1874 à 1800 , immédiatement suivi par les dignitaires pâles et corrompus de la Generación del 80, oligarchie ploutocratique qui accéda au pouvoir cette année-là et accentua encore cette européanisation factice de l'Argentine officielle). Voir la succession des faits dans mon Vademecum historique, dont vous trouverez le raccourci dans la rubrique Petites chronologies, dans la partie médiane de la Colonne de droite. Il est très intéressant de constater que le journaliste de Clarín tient cette prétendue nécessité de l'européanisation de la société argentine pour une donnée objective et acquise, qu'il ne critique pas (à l'inverse du livre qu'il est en train de présenter). On a vu que la position de Página/12 est à l'opposée de celle-ci, par exemple dans mon article du 22 juin 2010 sur le nouvel essai de l'historien argentin Norberto Galasso qui porte précisément sur cette partie de la controverse savante. De même, l'emploi,sous la plume de Gustavo Varela des guillemets pour signaler, comme un fait incident et sans importance réelle, l'impropriété de deux mots, oubli et higiénisation, est très intéressant aussi : nulle part, le journaliste ne prend la peine d'expliquer lui-même ou de signaler en quoi et comment Juan Carlos Cáceres dénonce l'imposture qui se cache dessous. Là encore, c'est l'inverse de la démarche intellectuelle du journal concurrent. On constate ainsi combien cette controverse reste d'actualité 140 ans après l'élaboration de cette vision fortement idéologique de l'histoire nationale, celle de Bartolomé Mitre et de ses disciples historiens.
Et c'est d'autant plus étonnant que Gustavo Varela est lui-même l'auteur d'un essai de 196 pages sur l'histoire du tango, intitulé Mal de tango, historia y genealogía moral de la música ciudadana, aux éditions Paidós, Buenos Aires, 2005 (collection Diagonales). Dans cet essai, l'auteur ne dissimule pas du tout que le tango peut avoir des racines noires (la couverture faisant foi en la matière). Il fait néanmoins naître le tango dans les bordels comme musique lascive et pornographique, ce qui correspond à la caricature d'un cliché très répandu à Buenos Aires et que les Portègnes aiment bien (mais dans une version plus soft)  parce que, conscients qu'ils sont du caractère de liturgie culturelle civique que revêt toute manifestation de tango, ils ne détestent pas cette association paradoxale, subversive et mal pensante du symbole millénaire du péché qu'est la maison close et de la fonction métaphysique que remplit le tango dans la ville de Buenos Aires. Et ce cliché, très éloigné de la genèse du genre telle qu'on peut la reconstituer dans sa réalité historique, Juan Carlos Cáceres passe son temps à le démonter. Gustavo Varela est professeur de philosophie à l'Université de Buenos Aires et il est aussi musicien. Son essai est rédigé comme son article : le lecteur peine à comprendre ce qu'il cherche à démontrer.

samedi 26 juin 2010

Interview de Juan Carlos Cáceres dans Página/12 [Disques & Livres]

C'est une interview passionnante et tous azimuts que Juan Carlos Cáceres accorde à un Cristian Vitale qui reconnaît avoir quelque peine à le suivre dans les circonvolutions de ses propos et de son érudition. Nous sommes là en pleine querelle récurrente en Argentine entre histoire déniée et histoire officielle.

Comme je l'ai expliquée à d'autres occasions en cette année où l'Argentine célébre les deux cents ans de sa fondation mythico-historique du 25 mai 1810, il y a deux histoires antagonistes du pays : d'un côté l'histoire qui s'est imposée comme l'histoire officielle et qui a été élaborée dans les années 1860 par des hommes politiques eux-mêmes journalistes et historiens, qui étaient habités par le projet politique d'une Argentine à construire sur le modèle de l'Angleterre victorienne, puissance commerciale qui dominait le monde ; de l'autre côté, ce que le peuple a vécu et qui est resté dans l'ombre, voire qui a été nié par la classe dominante, notamment l'existence de l'esclavage (aujourd'hui encore, plus de 25 ans après le retour de la démocratie, de nombreux Argentins ignorent qu'il y a eu des esclaves noirs sur le territoire de leur pays), l'apport culturel afro-américain, la réalité de l'immigration pan-européenne des années 1880-1930, l'existence de courants de pensée européen ou autochtone comme l'anarchisme (autour du Río de la Plata, l'anarchisme russe a rencontré l'anarchisme pampero), les théories socialistes, le marxisme, etc. En parallèle à cet antagonisme entre les deux histoires, il y a l'antagonisme entre les deux visions de l'Argentine : d'un côté une Argentine qui serait un pays d'Europe comme un autre, malgré la réalité géographique, de l'autre, une Argentine proprement sud-américaine avec une culture et une société originales et une automonie économique à construire pour faire basculer le pays d'une économie coloniale (production de matières premières et achat à l'étranger de produits manufacturés) à une économie de production complète, de matières premières et de produits manufacturés, pour une balance commerciale en équilibre. Sur ces questions lancinantes, je vous renvoie notamment à mon article du 22 juin 2010 sur l'historien Norberto Galasso et à de nombreux articles référencés sous le mot-clé histoire (dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus ou dans la partie haute de la Colonne de droite).

Le travail de Juan Carlos Cáceres, qui vit à Paris depuis 1968, appartient sans aucune hésitation possible à la vision d'une Argentine résolument sud-américaine, à l'Argentine piétinée par la morgue des élites intellectuelles et économiques auxquelles Bartolomé Mitre (1821-1906) et Domingo Sarmiento (18/11-1888) ont donné un lustre culturel incontestable.

Dans le tango, cet antagonisme historique et politique se décline en acceptation, voire revendication, et refus de la composante noire dans la genèse du genre. Le tango for export, celui qui est utilisé par l'industrie du show-business et du tourisme de masse à l'intention d'un public étranger qui n'y connaît rien ou pas grand-chose, est un tango totalement négateur de la négritude argentine. Dans le tango authentique, il existe, encore aujourd'hui, un mur invisible qui sépare les deux tangos. La séparation de Buenos Aires en deux entre les admirateurs de Juan D'Arienzo et ceux de Osvaldo Pugliese dans les années 30, 40 et 50 fut très symptômatique de cet antagonisme politico-culturel : D'Arienzo ignore les racines noires, Pugliese les interroge à sa façon et compose plusieurs morceaux qui font référence à cette négritude alors tout à fait souterraine et même clandestine... Dans cette interview comme dans tous ses propos ent toutes circonstances, Juan Carlos Cáceres (et il n'est pas le seul) assimile ceux qui ne veulent pas entendre parler de la négritude du tango à des négationistes.

Le compositeur, pianiste, chanteur et artiste-peintre, vient de publier, à Buenos Aires, un ouvrage de recherche sur l'histoire du tango, une commande des éditions Planeta, groupe éditorial majeur du monde hispanique, qui souhaitaient le voir écrire le contenu des conférences qu'il donne un peu partout dans le monde, et qu'il distille aussi auprès d'un public intime plusieurs fois par mois dans son studio de la rue Rochechouart, dans le 9ème arrondissement de Paris. Ce travail de recherche ultra-poussée porte un titre long comme le bras : Tango negro, la historia negada: orígenes, desarrollo y actualidad del tango (Tango noir, l'histoire niée : origines, développement et actualité du tango). Ceux qui connaissent déjà un peu Juan Carlos Cáceres reconnaissent immédiatement les thèmes qui traversent son oeuvre depuis des années, au point d'en indisposer plus d'un. Car ici aussi la querelle existe, entre ceux qui s'intéressent à cette histoire cachée et ceux qui préfèrent s'en tenir à un tango monolythique, pas trop compliqué à comprendre, pas trop éloigné finalement des clichés imposés par l'exploitation commerciale du genre. Dans le même temps, pendant ces deux mois passés en Argentine, Juan Carlos Cáceres a sorti à Buenos Aires un nouveau disque, intitulé Cáceres 40 ans pour ses 40 ans de carrière, passés essentiellement en France.

Verbatim de cette interview fleuve :

“Cuando regresé a Francia, entusiasmado por todo lo que había visto y vivido allí, empecé a tener el afán de mostrar la música de mi país y noté la ausencia de tambores en el tango. Me pregunté por qué en la Argentina no se usaba el tambor en el género, por qué a los músicos les costaba entrar en la percusión. ¿Tal vez porque se había perdido la espontaneidad ligada al ritmo candombero original o a la improvisación cuando estallaba la verdura rabiosa?”, copia hablando lo escrito en la página 50. [...]
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

Quand je suis rentré en France [d'une rencontre internationale d'artistes au Mexique en 1973], enthousiasmé par tout ce que j'avais vu et vécu là-bas, j'ai commencé à sentir une grande envie de montrer la musique de mon pays et j'ai remarqué l'absence de tambours dans le tango. Je me suis demandé pourquoi en Argentine, on ne se servait pas du tambour dans ce genre, pourquoi les musiciens avaient tant de mal à se mettre à la percussion. Peut-être parce qu'on a perdu la spontanéité liée au rythme du candombe originel ou à l'improvisation où éclatait une verdeur enragée ? (1) dit-il en répétant ce qu'il a écrit à la page 50.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Cáceres derriba de varios plumazos a los negacionistas [...], hermana al género con el ragtime, la habanera y el jazz, y defiende su postura oponiendo con argumentos sólidos ciertas frases hechas del tipo “el tango de negro no tiene nada”, “los negros vinieron, se fueron y se llevaron su música”, “la percusión nunca fue utilizada en el tango”, “el tango nació por generación espontánea” o “el tango no se improvisa”. “¿De dónde salió eso de que en el tango no se improvisa? ¿Quién lo inventó?”, interroga en voz alta. “Es cierto que no todos los músicos del género tenían esa disponibilidad de espíritu para lanzarse a la improvisación, pero había muchos más de los que uno cree. Bandoneonistas como Troilo o Ruggiero eran tipos que zapaban, que improvisaban, y el más grande de todos fue Roberto Pansera, que llegó a tocar en jam session de bebop con el Gato Barbieri y Lalo Schifrin. Así que no me vengan a decir que con el bandoneón no se puede improvisar”, se exaspera.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

Cáceres démolit de quelques traits de plume les négationistes, [...] fait du genre le frère du ragtime, de la habanera et du jazz et défend sa position en s'opposant avec de solides arguments à certaines phrases toute faites du type : "le tango des noirs n'a rien à dire", "les noirs sont venus, sont partis et ont emporté leur musique", "la percussion n'a jamais été utilisée dans le tango", "le tango est né par génération spontanée" ou "le tango ne s'improvise pas" (2). D'où sort cette histoire que le tango ne s'improvise pas ? Qui a inventé ce truc ? demande-t-il à haute voix. Il est évident que tous les musiciens du genre n'avaient pas la disposition d'esprit de se lancer dans l'improvisation mais il y en avait beaucoup plus que ce que l'on croit. Des bandonéonistes comme Troilo et Ruggiero étaient des types qui partaient à l'aventure, qui improvisaient, et le plus grand de tous fut Roberto Pansera, qui a même jouer en jam sessions de bebop avec el Gato Barbieri et Lalo Schifrin. Alors qu'on ne vienne pas me dire qu'au bandonéon, on ne peut pas improviser, s'exaspère-t-il.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Quién fogoneó esa postura, según su visión?
–Creo que es un fenómeno de las nuevas generaciones que salen de las academias, de músicos jóvenes que son más papistas que el Papa (risas). Pueden tocar muy bien imitando a Pugliese, pero escarbando un poco tienen una actitud de jóvenes viejos.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

- Qui a mitonné cette position, à votre avis ?
- Je crois que c'est un phénomène des nouvelles générations que sortent des académies (3), de musiciens jeunes qui sont plus papistes quele Pape (rires) (4). Ils peuvent jouer très bien en imitant Pugliese mais si vous fouillez un peu, ils ont une attitude de jeunes vieux.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–Eso se condice con su frase de batalla: “La modernidad está en los orígenes”.
–Es obvio. Y es algo que no digo solamente yo. Ya lo había dicho Norberto Gandini, el hermano de Gerardo, que era un genio tocando la corneta en La Porteña Jazz Band. El decía que en el jazz evolucionar era retroceder. Bueno, Wynton Marsalis, que es una de las figuras centrales del jazz de hoy, empezó a escarbar en el jazz tradicional pre Armstrong.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

- Cela va avec votre cri de guerre : La modernité est dans les origines.
- Cela coule de source. Et c'est quelque chose que je ne suis pas le seul à dire. Déjà Norberto Gandini, le frère de Gerardo, l'avait dit, qui était un génie pour jouer du piston dans la Porteña Jazz Band. Lui, il disait que dans le jazz, évoluer c'était aller en arrière. Tiens, Wynton Marsalis, qui est une des figures centrales du jazz d'aujourd'hui, a commencé par fouiller dans le jazz traditionnel pré-Armstrong.
(Traduction Densie Anne Clavilier)

[Cáceres] se las arregla con rigurosidad de fundamentos para detectar los estilos musicales que dieron origen al tango (habanera + milonga surera + candombe urbano + “el elemento europeo”) y lo enmarca en una historia política, social y económica que lo envuelve. Por ejemplo, todo el período de Juan Manuel de Rosas y su vinculación con la cultura afro. “Hay un trabajo esencial sobre esto, que incluso está escrito por alguien de la contra, que es Ramos Mejía. Me refiero a Rosas y su tiempo, un libro que leí al detalle, y que tiene un pasaje referido al candombe, encerrado dentro de un capítulo que se llama ‘Rosas y las mujeres’. Mejía describe a las mujeres del primer círculo, a las guarangas, que son como las nuevas ricas, el medio pelo de la época, y luego a la chusma, que incluye a las negras, el candombe y la descripción de esos ritos similares a la santería, al vudú, que luego van a estar presentes en el primer tango”
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

[Cáceres] compense [sa difficulté à écrire] (5) avec des bases de grande rigueur pour détecter les styles musicaux qui ont donné naissance au tango (habanera + milonga susera + candombe citadin + l'élément européen) et l'intègre dans une histoire politique, sociale et économique qui l'enveloppe. "Il y a un travail essentiel à ce sujet, qui est même écrit par quelqu'un de l'avis contraire, qui est Ramos Mejía (6) . Je veux parler de Rosas et son époque, un livre que j'ai lu en détail et où il y a un passage sur le candombe, pris dans un chapitre qui s'appelle Rosas et les femmes. Mejía décrit les femmes du premier cercle, les guarangas, qui sont comme les nouvelles riches, c'était les parvenus de l'époque, et après la populace, qui inclut les noires, le candombe et la description de ses rites similaires au chamanisme, au vaudou, qui seront présents ensuite dans le premier tango.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿En qué sentido, en concreto?
–Bueno, si uno estudia la cultura popular de barrios como Montserrat o San Telmo en esa época, va a darse cuenta de que hay una música que persiste en el tiempo, una tradición oral que se transmite de generación en generación y llega hasta el primer tango. Incluso muchos negros lo bailan, lo que pasa es que lo hacen encerrados y a oscuras, muy dentro de sus casas. Aquí aparecen las raíces negras, que son el ritmo fundamental del tango, aparecen el encuentro y el mestizaje de las diferentes tradiciones africanas, que después van a ser parte del tango, en el que el bandoneón en un principio era una curiosidad. Hay un dato contundente: en 1907 aparecen dos grabaciones cantadas por Villoldo y Arturo de Nava, que se llaman “El negro alegre” y “Tango de los negros”.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

- Dans quel sens, concrètement ?
- Hé bien, si on étudie la culture populaire de quartiers comme Monserrat ou San Telmo à cette époque-là, on va se rendre compte qu'il y a une musique qui persiste à travers le temps, une tradition orale qui se transmet de génération en génération et qui aboutit au premier tango. Et même beaucoup de noirs le dansent. Ce qui arrive, c'est qu'ils le font enfermés et dans l'obscurité, bien à l'intérieur de leur maison. C'est là qu'apparaissent les racines noires, qui sont le rythme fondamental du tango, là qu'apparaissent la rencontre et le métissage des différentes traditions africaines, qui plus tard seront partie intégrante du tango, dans lequel le bandeonéon au départ était une bizarrerie. Il y a un fait incontournable : en 1907, apparaissent deux enregistrements chantés par Villoldo et Arturo de Nava (7), qui s'appellent El negro alegre (le joyeux noir) et Tango de los negros (tango des noirs) (8).
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Dernier extrait pour finir de se rattacher au thème de l'année, qui est cette grande interrogation des penseurs argentins sur ces 200 ans de construction si difficile de ce pays très complexe :

–Todo es político, al cabo...
–Es un problema vasto. El negacionismo no solamente alcanza a lo afroargentino. Es investigar un poco y encontrarse con un paquete de prejuicios que siguen programándose después de varias generaciones, fuera y dentro del tango, ¿no? Porque el tango es un epifenómeno que aparece en nuestra cultura como una manifestación que genera la expresión cabal de lo que es el pueblo rioplatense. Luego existen otras cosas que tienen que ver con la cultura general del pueblo entre las que el tango figura como una excrecencia más para las posiciones negacionistas que se perfilan desde fines del siglo XIX y que quieren contar y hacer el país según sus caprichos.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12
(ci-contre photo de Sandra Cartasso)

- Tout est politique, en somme...
- C'est un vaste problème. Le négationisme ne touche pas seulement l'afro-argentin. Il faut chercher un peu et trouver un tas de préjugés qui continuent à être programmés après plusieurs génération, hors et dans le tango, n'est-ce pas ? Parce que le tango est un épiphénomène qui apparaît dans notre culture comme une manifestation générée par la parfaite expression de ce qu'est le peuple rioplantense. Après il existe d'autres choses qui ont à voir avec la culture générale du peuple parmi lesquelles le tango fait figure d'une excroissance de plus pour les positions négationistes qui se profilent depuis la fin du 19ème siècle et qui veulent raconter et faire le pays en fonction de leurs caprices.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :
lire l'intégralité de l'article sur Página/12 (édition d'hier)

(1) "La verdeur enragée" dont il est question ici est à prendre au sens sexuel de l'expression. La dimension érotique propre à la danse et à la musique que les esclaves noirs ont apportées avec eux lors de leur déportation en Amérique du Sud et qui a tant choqué les Européens jusqu'à il y a très peu de temps, quand on y pense. Les déhanchements d'Elvis Presley dans les années 50 ont beaucoup choqué les Américains blancs pour deux raisons : ils y voyaient une obscénité d'autant plus insupportables qu'ils appartenaient traditionnellement au vocabulaire chorégraphique noir, donc à des sauvages incapables de respecter la pudeur puritaine propre à la société blanche des Etats-Unis. Jusqu'où va se nicher ce racisme bien pensant typique de la civilisation occidentale dominatrice du 19ème siècle !
(2) Ce qui est une contre-vérité monumentale puisque tous les musiciens de tango savent qu'un des grands axes historiques de la musique du tango, c'est le jeu a la parilla (jeu sans partition), ce qui implique nécessairement une part non négligeable d'improvisation. Le jeu a la parilla était sans doute une des grandes vertus d'un Eduardo Arolas qui a longtemps joué et composé sans connaître l'écriture musicale et s'il n'avait joué que de mémoire, il n'aurait pas composé l'oeuvre qu'il nous a laissé. Mais cette idée permet aux partisans du tango 100% blanc d'en faire une musique qui n'ait rien à voir ni avec le jazz, ni avec le blues, ni avec la musique cubaine.
(3) Une académie en Argentine, cela peut-être une école de proximité, type patronage, comme une institution culturelle de très haut niveau, selon le sens qu'a ce mot en Europe.
(4) Là, je vous soumets une traduction littérale. En bon français, on dit "plus royaliste que le roi".
(5) Un peu plus haut dans l'entretien, Juan Carlos dit qu'il n'avait pas l'intention d'écrire un livre parce qu'il ne sait pas écrire et qu'il a cédé en fait aux instances de Planeta. Ceci dit, Juan Carlos Cáceres est aussi letrista de nombres de ses propres oeuvres, dont une, Tocá Tangó, figure dans mon anthologie bilingue, Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, aux éditions du Jasmin (mai 2010).
(6) José María Ramos Mejía (1842-1914) est un psychiatre, un sociologue et un historien argentin, qui fut l'un des pionniers de la psychiatrie en Argentine, bien avant l'arrivée en grand nombre des psychanalyses autrichiens fuyant l'Anschluss de 1938. Il est aussi l'un des ouvriers qui participèrent à sacraliser la vision mitriste de l'histoire argentine. Des hôpitaux, des écoles et des universités portent son nom un peu partout dans le pays. La ville de Ramos Mejía dans le Gran Buenos Aires ne lui doit rien. Elle porte en fait le nom de sa famille (les Ramos Mejía), à laquelle a appartenu cette zone des rives du Río de la Plata à l'époque coloniale.
(7) Tous deux exerçaient alors l'art du payador. L'Argentin Angel Villoldo (1861-1919) est le compositeur de El Choclo et de La morocha argentina, le premier tango arrivé en Europe, à Barcelone, en 1903. L'Uruguayen Arturo De Nava (1876-1932) a laissé son nom à l'histoire uniquement comme celui d'un payador remarquable, juste un peu moins connu que Gabino Ezeiza et José Betinotti qui étaient deux géants de la payada.
(8) Vous pouvez écouter cet enregistrement de El negro alegre, sur le site encyclopédique argentin sur le tango, Todo Tango, dont vous trouverez le lien dans la rubrique Ecouter, dans la partie inférieure de la Colonne de droite.

samedi 26 juillet 2008

La Biyuya au Centro Cultural Plaza Defensa [à l'affiche]

Le Groupe La Biyuya se produira ce vendredi, 1er août, au Centro Cultural Plaza Defensa, situé au numéro 353 de la rue Defensa.
Entrée libre et gratuite (20h30 : c'est presque une horaire de matinée théâtrale à Buenos Aires).

La Biyuya est un jeune groupe de tango qui monte. On commence à l'entendre sur les ondes de La 2x4, ce qui est bon signe, car la 2x4, radio publique de Buenos Aires consacrée entièrement au tango, est LA référence en la matière. Le premier de leurs trois disques est déjà épuisé. Les deux autres restent disponibles (El Cuento de que Dios es argentino et Buenosairece). Ils font du vrai de vrai tango, sans l'ombre d'un instrument typique (ni violon, ni piano, ni bandonéon, ni contrabasse). Et pourtant, impossible de vous tromper : c'est bien du tango que vous entendez.
Quand au quartier où ils se produiront vendredi prochain, il mérite qu'on en dise un mot.
La vieille, étroite et pittoresque rue Defensa traverse du nord au sud les quartiers historiques de Monserrat et de San Telmo, deux quartiers qui peuvent revendiquer un rôle certain dans la genèse du tango. Rôle certain mais on serait bien en peine de faire le tour des questions historiques que pose la genèse du genre. Et d'ailleurs tout l'est de l'actuel Buenos Aires revendique une parternité du tango à un titre ou à un autre, et avec des bonnes raisons, tant les racines du tango sont variées et nombreuses.
Le quartier de Monserrat abrite la Plaza de Mayo et tout ce qui va dessus : cathédrale, siège officiel de la Présidence de la Nation (Casada Rosada), Banco de la Nación Argentina, Cabildo (ancien siège du gouvernement colonial, aujourd'hui musée de l'indépendance), les momuments commémoratifs du 25 mai 1810 et du processus de décolonisation en général.... Avec les quartiers de San Nicolás et de Constitución, Monserrat fait partie de ce qu'on appelle el Centro, les quartiers prestigieux, qu'en lunfardo on appelle le Trocén (en verlan).
Jusqu'au milieu du 19e siècle, Monserrat a été un quartier de très forte population noire. San Telmo lui aussi abritait de nombreux libertos (esclaves affranchis des débuts de cette Argentine indépendante, dont l'une des premières décisions fut de mettre fin à la traite négrière et d'abolir l'esclavage par extinction : à partir de 1813, nul ne pouvait plus naître esclave sur le territoire contrôlé par l'Argentine indépendante). On estime qu'au moment de la déclaration d'indépendance, le 9 juillet 1810, un tiers de la population portègne était noire. Ce chiffre a ensuite régulièrement baissé tout au long du 19e siècle, en particulier à cause des guerres de toute nature qui ont ravagé le premier siècle du nouveau pays (guerre défensive contre les invasions anglaises dans les toutes dernières années de la colonisation, longue et complexe guerre d'indépendance, guerres civiles qui ont suivi à plusieurs reprises, conflits armés et sanglants avec les voisins brésiliens, chiliens, paraguayens...). Les hommes noirs, très nombreux à s'engager, furent donc particulièrement atteints par ce fléau. A quoi se sont ajoutés d'autres facteurs, sanitaires, sociaux et politiques, qui ont fini par faire disparaître les noirs des rues des villes argentines...

La rue Defensa était au 19e siècle le parcours des candombes des jours de fête, ces grands défilés musicaux et dansants, dont en Argentine on conserve des gravures et dessins et, davantage encore, une nostalgie profonde qui remonte dans la musique populaire et dans l'art plastique. En Uruguay, en revanche, cette coutume a perduré et les candombes défilés existent toujours avec ce rythme particulier qu'on reconnaît bien à l'oreille. A Buenos Aires, le candombe défilé n'existe plus. Ce qui nous est parvenu de cette tradition s'est réfugié dans les défilés de carnaval, où subsistent des personnages et des tenues vestimentaires venus tout droit de l'Afrique occidentale.

Aujourd'hui, la calle Defensa retrouve quelque chose de son histoire le dimanche à San Telmo, quand la rue devient piétonne pour la journée et se remplit d'un flot de flâneurs, souvent portègnes, qui baguenaudent entre étals de gadgets plus ou moins rigolos et surtout inutiles à même le trottoir, petits orchestres de tango, de jazz, de rock installés dans chaque décroché offert par les façades de la rue, des couples de danseurs de tango, les vitrines des antiquaires et des cambalaches (brocantes-dépôt-vente abracadabrants), des bacs des bouquinistes où vous vous noircissez les doigts à la poussière pour trouver des perles fabuleuses, des vendeurs de friandises à la sauvette... Cette calle Defensa du dimanche, c'est un des ces détails qui restent de la culture noire à Buenos Aires...

Avec les arrangements que font les musiciens de La Biyuya des milongas-candombes de Piana y Manzi...
Il suffit d'écouter leur version de Pena Mulata, dans Buenosairce, ou leur propre milonga A la Milonga, de Pablo Dichiera (El cuento de que Dios es argentino) pour s'en convaincre.