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samedi 8 octobre 2016

Interview de Ignacio Montoya Carlotto avant la Usina del Arte [à l'affiche]


Disons-le tout net : on n'en aurait jamais parlé si "tout ça", comme lui-même désigne ce grand chambardement dans sa vie, ne s'était pas produit ! Il y a trois ans, le musicien bénéficiait d'une gentille notoriété locale, il jouait et composait un folklore qui n'avait guère le vent en poupe, tout en gagnant sa vie comme professeur de musique d'un conservatoire perdu au fin fond de la pampa dans la province de Buenos Aires, dans la ville de Olavarría (1). Et puis il y a eu "tout ça". Sa vie intime et professionnelle a changé du tout au tout le 6 août 2014 quand la tourmente médiatique qui vaut aujourd'hui à ses disques et à ses concerts un écho dans la presse l'a emporté d'une minute à l'autre...


Ignacio Guido Montoya Carlotto, le petit-fils si longtemps cherché par sa grand-mère, Estela de Carlotto, présidente de Abuelas de Plaza de Mayo, présente depuis bientôt un an son nouveau disque, intitulé Sep7eto, dans toute l'Argentine (2). Cette semaine, il est à Buenos Aires pour la seconde fois. La première fois, c'était le 15 novembre dernier, au Centro Cultural Haroldo Conti, le centre culturel du Secrétariat d'Etat aux Droits de l'Homme. C'était avant l'alternance et le Conti ne faisait alors qu'un avec les associations Abuelas, Madres, HIJOS et toutes les autres. L'invitation allait donc de soi. Demain, dimanche 9 octobre 2016, à 17h, Ignacio Montoya se produira à la Usina del Arte, le grand complexe consacré à la musique dont le Gouvernement libéral et de droite de la Ville Autonome de Buenos Aires dispose dans le quartier de La Boca. Cette fois-ci, l'invitation ne pourra pas être attribuée à du favoritisme politique et partisan...

Entrée libre et gratuite.


Pour l'occasion, Página/12 publie une interview du musicien, qui y raconte la gestation accidentée de ce disque, qu'il s'apprêtait à sortir juste avant que les tests ADN auxquels il avait voulu se prêter révèlent son lien de filiation avec la fille de Estela de Carlotto et un militant des droits de l'homme de la province de Santa Cruz. Ce furent alors les grandes réjouissances qui submergèrent tout le pays (ou presque) dans un grand partage du bonheur qui fondait sur la famille Carlotto... Peu à peu, le pianiste et compositeur reprend la normalité de sa vie. Il fera deux présentations de son nouveau disque dans la capitale fédérale, l'une demain à La Boca et l'autre le 27 octobre, à 21h, au Centro Cultural Caras y Caretas du Grupo Octubre (un groupe médiatique proche de Cristina Kirchner), au prix de 150 $.

Pour aller plus loin :
lire l'interview de ce jour dans Página/12
écouter l'interview de Ignacio Montoya sur FM La Técno (14 minutes)
écouter l'interview sur AM Radio La Plata (5 minutes)
Ignacio Montaya dispose d'une page Facebook sur laquelle vous pourrez trouver les infos sur ses prochains concerts.

Ajout du 27 octobre 2016 :
lire ce nouvel article de Página/12 qui met à nouveau le duo à la une de ses pages culturelles.



(1) Ne nous y trompons pas, même perdues en pleine campagne, les villes argentines sont très étendues. Le petit village de nos campagnes n'existe pratiquement pas, celui que l'on parcourt à pied en flânant en quelques heures pour une promenade digestive après le café et le pousse-café dominical. Il faut souvent prendre la voiture pour se rendre d'un point à l'autre. Et dans les champs, l'habitat est si dispersé que les écoles sont plantées au milieu de nulle part, à peu près à équidistance des habitations qu'on n'aperçoit même pas à l'horizon, et les enfants viennent à pied, à vélo ou dans la voiture des parents ou d'un parent qui fait la grande tournée, en guise de bus scolaire... Olavarría a donc être perdue au fin fond de la cambrousse, elle n'en ressemble pas moins plus à une de nos villes qu'à une paisible bourgade rurale, si chère à Du Bellay. Olavarría ne dispose pas seulement d'un conservatoire de musique. Il a aussi sa propre Alliance Française !
(2) Il était à Villa Mercedes (San Luis) le soir où j'ai donné ma conférence à la fin août, dans le Salón Azul de la municipalité, dans le cadre de la participation de l'Alliance Française au Bicentenaire de l'Indépendance.

vendredi 17 juillet 2015

Beau "finde" au Torquato Tasso [à l'affiche]


Ce soir, au Centro Cultural Torquato Tasso, Defensa 1575, le bandonéoniste et compositeur Rodolfo Mederos rendra hommage au poéte Juan Gelman, qui nous a quittés en janvier 2014 comme je vous l'avais annoncé en son temps dans ces colonnes.

Le lendemain, la tanguería de San Telmo accueillera comme tous les samedis le Sexteto Mayor, cette fois-ci, avec la chanteuse Jacqueline Sigaut, et hier soir, la scène était occupée par un trio décoiffant : le pianiste folkloriste Ignacio Montoya Carlotto qui continue sa carrière musicale avec son nom de naissance récupéré il y a près d'un an (il s'agit du petit-fils de la présidente de Abuelas de Plaza de Mayo) et des chanteurs de tango Lidia Borda et Guillermo Fernández.

Un beau week-end (fin de semana en Argentine) pour le tango face au Parque Lezama.

lundi 15 décembre 2014

Un méga-pot de départ pour saluer Zaffaroni [Actu]


Le juge à la Cour suprême Raúl Zaffaroni, grand pénaliste reconnu à l'échelle internationale, vulgarisateur talentueux de sa matière et député conventionnel à l'Assemblée constituante de 1994 qui a modifié la charte fondamentale argentine, a annoncé, il y a plus d'un mois, son irrévocable démission à la fin de l'année civile. Ce brillant militant des droits de l'homme et de la démocratie estime en effet que les emplois publics à vie relèvent de la monarchie et non de la république, or il est foncièrement républicain, et qu'à 75 ans bientôt révolus, il est temps pour lui de laisser la place à un confrère plus jeune.

Ses admirateurs ne se comptent plus, en Argentine et à l'extérieur du pays, et ce n'est que justice, sans calembour douteux. Ces admirateurs, parmi lesquels on compte bien entendu une grande partie des soutiens de l'actuelle majorité, n'entendent pas le laisser s'en aller comme ça, sans tambours ni trompettes. La Universidad Nacional San Martín, dite UNSAM, située dans la ville homonyme de la proche banlieue ouest de Buenos Aires, très engagée dans les enjeux de la liberté politique et de la démocratie à l'image de sa figure tutélaire, organise ce soir, à 18h, une grande fête, avec une pléiade d'artistes très engagés dans la lutte pour les droits de l'Homme (1) et le ban et l'arrière-ban des ONG de droits de l'Homme, comme Madres de Plaza de Mayo et Abuelas de Plaza de Mayo.

De son côté, le site du Ministère de la Justice Infojus Noticias, aux mains de Julio Alak, ancien maire de La Plata, a ouvert un espace dédié à l'événement, qui abrite un bel hommage audiovisuel qui évite la plupart des pièges de la récupération politique : plein de photos de l'intéressé à tous les âges, souvent très souriant, fraternel, cordial, un chapitre consacré à sa monumentale bibliothèque et même un petit jeu en ligne.

Une belle photo publiée par Infojus Noticias
Le juge en train de boire le mate dans son bureau de la Cour Suprême

L'UNSAM rassemble tout cela sous le slogan, un chouia provocateur, "Zaffaroni juez de la Patria", un décalque du titre accordé après sa mort au général San Martín, el Padre de la Patria (1778-1850). C'est drôle et significatif en même temps, car les deux hommes partagent plusieurs traits de caractère et de personnalité. Ils sont tous les deux dotés d'un bon sens de l'humour, savent fédérer les gens et les mobiliser, ils ont une culture générale monumentale, aiment passionnément leur pays, consacrent leur force à la lutte pour la liberté politique et savent se retirer des affaires publiques sans s'accrocher à leur pouvoir...

Si Página/12 s'en est réjoui dans ses pages hier, Clarín a aussitôt contre-attaqué avec, dans les termes, une violence et un emportement qui montrent à quel point ce journal reste éloigné des exigences de la démocratie, du respect de la pluralité des opinions dans une société libre, des enjeux de la justice dans un Etat de droit, que Zaffaroni n'a pas cessé de servir durant sa longue carrière. De son côté, un autre quotidien de l'opposition, La Prensa, rend compte de la fête à travers un entrefilet neutre, dont le ton n'est pas loin d'être bienveillant.

Plusieurs professeurs de droit prendront la parole au cours de l'acte académique et la manifestation sera ouverte au grand public.

Je suis heureuse aujourd'hui de participer à travers ce blog à l'hommage rendu à un grand bonhomme de la Démocratie.
Le clin d'œil de Miguel Rep, ce matin, à la une de Página/12

"Zaffaroni Président. Ou Premier ministre. Ou Roi de Justiceland. Ou Président du Monde. Ou Pape.
Clameur auto-réalisatrice (mais après, il ne démissionne pas, hein ?)"
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour en savoir plus :
consulter les pages Zaffaroni, pleines d'humour, dans Infojus Noticias.


(1) Les folkloriste Liliana Herrero et Peteco Carabajal, ainsi que le musicien Ignacio Montoya Carlotto, petit-fils de Estela de Carlotto qui a retrouvé sa famille de naissance en août dernier.

samedi 1 novembre 2014

Ignacio Guido Montoya Carlotto ce soir au ND Teatro puis à Rome [à l'affiche]


A quelques jours de son voyage à Rome, où toute la famille, grand-mère maternelle en tête, doit être reçue le 5 novembre par le Pape François, pour célébrer les retrouvailles d'août dernier, le petit-fils de la présidente de Abuelas de Plaza de Mayo s'apprête à donner ce soir, samedi 1er novembre 2014 (1), à 21h, un concert avec sa formation, rebaptisée en Ignacio Montoya Carlotto Septeto (2), au ND Teatro, Paraguay 918.

Ignacio Montoya est pianiste, compositeur et arrangeur. Musicalement, il voyage entre le jazz, le tango et le folclore, depuis la bourgade rurale de Olavaría, perdue dans la Province de Buenos Aires.

Les places pour le concert de ce soir vont de 120 à 220 $ (peso argentin). On peut les obtenir sur le site du théâtre ou au guichet. Il est possible que la salle se remplisse très vite, eu égard à l'engouement qui a saisi les Argentins et notamment les Portègnes lorsque l'identification a eu lieu au début du mois d'août et la popularité inattendue de Estela de Carlotto qui s'est révélée à cette occasion heureuse.

Página/12 a décidé ce matin de faire de ce concert la une de ses pages culturelles, avec une longue interview de l'artiste en prime. Karina Micheletto commence son papier en citant l'une des lettres ouvertes que la grand-mère envoyait tous les ans à son petit-fils inconnu. Il s'agit d'une lettre étonnamment prémonitoire, celle de ses dix-huit ans :

"Y despertarás un día preguntando dónde podés hallarnos. Y descubrirás que te gusta la ópera, la música clásica o el jazz –qué antigüedad– como a tus abuelos. Escucharás a Sui Generis o a Almendra o a Pappo (3), sintiéndolos en lo profundo de tu ser, porque así lo sentía Laura. Te estoy buscando. Te espero. Con mucho amor, tu abuela Estela."

Et tu te réveilleras un jour en demandant où tu peux nous trouver. Et tu découvriras que tu aimes l'opéra, la musique classique ou le jazz -quelle vieillerie !- comme tes grands-parents. Tu écouteras Sui Generis ou Almendra ou Pappo, en ressentant [leur musique] au plus profond de toi-même, parce que c'est ainsi que Laura la ressentait. Je suis à ta recherche. Je t'attends. Avec beaucoup d'amour. Ta grand-mère, Estela.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Et effectivement, à la même époque, le musicien choisissait cette carrière artistique qui était tout à fait étrangère à sa famille d'adoption, une famille d'ouvriers agricoles très humbles, peu lettrés, dans une maison où il n'y avait pas un seul livre (4).


Quelques passages de l'interview, à lire intégralement sur Página/12.

–¿Cómo definiría eso que es, musicalmente?
–Estoy metido en esa línea musical que es una corriente particular, de aires folklóricos, sutiles, que no es el folklore tradicional ni mucho menos, y por eso siento que difundir lo que yo hago es difundir lo que nosotros hacemos. En ese nosotros hay un montón de otros artistas, que hacen un tipo de música que no tiene mucho lugar. Me refiero más bien a una línea de pensamiento musical. La gente tiene mucha más capacidad de escuchar de lo que le quieren hacer creer. Pero a veces estas otras músicas no llegan y el rol de los medios tiene que ser diferente. Es difícil cuando en todas las radios está sonando lo mismo, siempre estamos dando vueltas alrededor de las mismas canciones. Eso también me hace fuerte: no se trata sólo de mi música. La verdad, tuve que pensar mucho para hacer este show. No sólo por lo que implica, porque me agarra cansado, con mucho viaje, muchas cosas en la cabeza, procesando un montón de cuestiones juntas. Además quería saber que estaba bien hacerlo, que correspondía, que era lo correcto.
Página/12

- Comment définiriez-vous ce que vous êtes musicalement ?
- Je suis embarqué dans cette ligne musicale qui constitue un courant particulier, de la musique folklorique subtile, qui n'est pas du tout du folklore traditionnel et c'est pour ça que diffuser ce que je fais, c'est diffuser ce que nous faisons. Dans ce nous, il y a un tas d'autres artistes, qui font un type de musique qui n'a pas très reconnu. Je fais référence à une ligne de pensée musicale. Les gens ont une bien plus grande capacité d'écouter que ce qu'on voudrait nous faire croire. Mais des fois, ces autres musiques ne se font pas leur place au soleil et il faudrait revoir le rôle des media. C'est difficile quand sur toutes les radios on passe la même chose, on tourne en rond avec les mêmes morceaux. Cela aussi ça me rend fort : il ne s'agit pas que de ma musique. Je vous assure, il a fallu beaucoup réfléchir monter ce spectacle. Non seulement pour ce que ça implique, parce que ça m'épuise en voyages, en soucis, à traiter des tas d'affaires qui se mélangent. En plus, je voulais savoir que c'est bien de le faire, que c'était ce qu'il fallait faire, que c'était correct.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–Y su trabajo docente, ¿fue elegido o fue más bien una manera de ganarse la vida?
–Elegido, absolutamente, y con mucho gusto. Empecé mi labor docente cuando me volví, en 2001, como muchos. Había ido a estudiar al Conservatorio de Avellaneda, el Roma. De regreso a Olavarría, encontré, como muchos, que allá había que construir, y entre lo que empezamos a construir estuvo la docencia como una suerte de militancia estética. Siempre siguiendo más o menos la misma música, las mismas ideas. Siempre he ido por ahí.
–¿Cómo reaccionó la sociedad de Olavarría cuando se supo que usted era Montoya Carlotto?
–Por mi trabajo como profe y como músico, yo ya era un personaje bastante conocido en Olavarría, así que allá no cambió tanto, es normal ir caminando y que nos saludemos todos. Sólo que ahora por ahí me dicen: “Che, te vi en la tele” (risas).
Página/12

- Et votre travail de professeur, c'est un choix ou surtout une façon de gagner votre vie ?
- C'est un choix, ça c'est sûr. Et j'aime ça. J'ai commencé mon travail de professeur quand je suis rentré en 2001 avec beaucoup d'autres. J'étais allé étudier au Conservatoire de Avellaneda, le Roma. De retour à Olavarría, j'ai constaté comme beaucoup qu'il fallait construire, et au milieu de ce que nous avons commencé à construire, il y avait l'enseignement comme une sorte de militance esthétique. En gardant toujours plus ou moins la même musique, les mêmes idées. J'ai toujours été là-dedans.
- Comment a réagi la population à Olavarría quand on a appris que nous étiez Montoya Carlotto ?
- Du fait de mon travail de prof et de musicien, j'étais déjà quelqu'un de plutôt connu à Olavarría. Alors là-bas, ça n'a pas changé tant que ça. C'est normal de marcher dans la rue et qu'on se salue tous. Le seul truc, c'est que maintenant, on me dit : "Tiens, salut ! Je t'ai vu à la télé, toi ! (rires).
(Traduction Denise Anne Clavilier)


–Parte de lo conmovedor de su historia es que sea la música un hilo conductor. Eso la vuelve aun más poética.
–Es todo muy poético. Eso le decía a Hortensia, mi abuela paterna. Ella me ve y me dice: “Sos igual a tu papá”. Es una manera muy poética de vencer esa muerte que quisieron imponer. Aparece el nieto, igual al padre, y ella siente que tiene al hijo y al nieto, es la vida por dos. Por eso digo que, en ese sentido, en esa justicia poética, la muerte no sabe leer ni escribir. Acá no solamente está la historia de Estela, que es la más visible; hay otra historia, de Bahía Blanca para abajo en el mapa, que es también una historia plagada de pérdidas y de luchas. Y de sobreponerse a esa pérdida con altura. Porque hay que ver en qué te transformás cuando sufrís. Mi familia se transformó sin resignar la alegría.
–Esa alegría era incompleta hasta su aparición. Impresiona ver que a su abuela le ha cambiado el rostro...
–Sí, tiene esa sonrisa clavada, yo también lo veo. Está muy contenta ella de mí, y yo naturalmente de ella. Pero, bueno, lo mío es más fácil, ¿no?
–Debe ser difícil seguir a esa abuela...
–¡Uy, tiene un cuete en la nuca que no la para nadie! El día de su cumpleaños, a las seis de la mañana ya estaba hablando con una radio. Mientras, yo estaba tratando de despertarme, con un criquet en la pera. ¡Cuánta vitalidad, por Dios!
Página/12

- Ce qu'il y a d'émouvant dans votre histoire, c'est en partie que la musique soit un fil conducteur. Cela la rend plus poétique.
- Tout est très poétique. C'est ce que je disais à ma grand-mère parternelle, Hortensia. Elle me voit et me dit : Tu es ton père tout craché (5). C'est une façon très poétique de l'emporter sur cette mort qu'on a voulu leur imposer. Le petit-fils fait son apparition, le portrait de son père, et elle sent qu'elle a à la fois son fils et son petit-fils, c'est vivre pour deux. C'est pour ça que je dis que, dans ce sens, dans cette justice poétique, la mort ne sait ni lire ni écrire. Ici, ce n'est pas que l'histoire de Estela qui se voit le plus, c'est l'autre histoire, au sud de Bahía Blanca (6), c'est aussi une histoire de plaies et de bosses (7) et il s'agit de surmonter cette perte en prenant de la hauteur. Parce que ça a à voir avec la manière dont la souffrance te fait changer. Ma famille a changé sans renoncer à la joie.
- Cette joie n'était pas complète avant votre apparition. C'est impressionnant de voir que ça a changé le visage de votre grand-mère...
- Oui, elle a ce grand sourire visé sur le visage. Je le vois moi aussi. Avec moi elle est ravie. Et moi je suis ravie avec elle naturellement. Mais, de mon côté, c'est plus facile, non ?
- Elle doit être difficile à suivre, cette grand-mère-là ?
- Oh là là ! C'est un vrai lapin Duracell, elle n'arrête jamais. Le jour de son anniversaire, à six heures du matin, elle était déjà en train de parler à la radio. Moi, pendant ce temps-là, j'essayais de me lever et j'avais un marteau-piqueur dans le crâne. Quelle vitalité, grand Dieu !
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Y qué otras cosas lo emocionan?
–Hace unos días, mi abuela paterna, que tiene 92 años, tuvo un problemita de salud. Se quebró la cadera y, como pasa a veces, estando internada le agarró una neumonía, se complicó. Estuvo muy jodida, no le podían sacar el respirador. Y antes de salir a tocar, me llama mi prima y me dice: “Hoy le sacaron el respirador, ya me cagó a pedos porque estaba despeinada, así que anda bastante bien”. Eso es lo que a mí me emociona: la valentía de la vieja de pelearla con sus 92 años. O tomarme un vaso de vino con Estela después del concierto y decirle feliz cumpleaños, con todos reunidos en la casa familiar, riéndonos. Lo otro es un ejercicio colectivo de la emoción, que está bárbaro. Pero esto es tan de verdad, que la ficción de la película no llega a empardarlo.
–Lo que relata son escenas cotidianas de familia.
–Y sí, eso que todo el mundo vivió y que yo empiezo a vivir ahora, con 36 años. Entonces tengo toda la capacidad de asombro y la plena capacidad de disfrutarlo. A lo mejor, cuando lo vivís de toda la vida no te das cuenta, hasta que lo perdés. Para mí fue al revés: nunca lo tuve y ahora lo tengo. ¿Cómo no me va a emocionar?
Página/12

- D'autres choses qui vous touchent ?
- Il y a quelques jours, ma grand-mère paternelle, qui a 92 ans, a eu un petit problème de santé. Elle s'est cassé la hanche et comme ça arrive souvent, à l'hôpital, elle a chopé une pneumonie, elle a eu des complications. Elle était vraiment mal en point, elle était sous respiration artificiele, on ne pouvait pas lui enlever. Et j'allais sortir pour un concert, et une cousine m'a appelé et m'a dit : aujourd'hui, on lui a enlevé la respiration artificielle et elle m'a fait un caca nerveux parce qu'elle est mal coiffée, donc elle va plutôt bien. C'est ça qui me touche : le courage d'une vieille dame qui se bagarre encore à 92 ans. Ou prendre un verre avec Estela après un concert, lui souhaiter un bon anniversaire avec tout le monde qui s'amuse bien dans la maison de la famille. Il y a autre chose encore, c'est l'exercice collectif de l'émotion et ça c'est formidable. Mais c'est tellement vrai que même au cinéma, on pourrait rien avoir de pareil.
Ce que vous racontez, ce sont des scènes quotidiennes de la vie familiale.
Ben oui ! C'est ce que vit tout le monde et que moi, je commence tout juste à vivre maintenant, à 36 ans (8). Alors j'ai toute ma capacité de m'émerveiller et toute ma capacité de savourer tout ça. Si ça se trouve, quand tu as vécu ça toute ta vie, tu ne te rends pas compte. Et même tu rates ça. Dans mon cas, c'est l'inverse : je n'ai jamais eu ça et maintenant si. Comment voulez-vous que ça ne me touche pas ?
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Para la Memoria
de Ignacio Guido Montoya Carlotto (pirano) en septembre 2014

Pour en savoir plus sur le concert de ce soir :



(1) La Toussaint n'est pas un jour férié en Argentine.
(2) Il n'a décidément pas adopté le prénom Guido, que sa mère lui avait donné à sa naissance, celui de son grand-père paternel. Il s'est contenté de le prendre en second prénom dans son nouvel état-civil.
(3) Des titres et noms d'artistes emblématiques du rock argentin.
(4) En Argentine, la condition sociale de l'ouvrier agricole reste très proche du prolétariat à la Zola. L'ouvrier est à la merci d'un patron qui le paye et qui parfois oublie de le faire, qui parfois le loge mais souvent dans des conditions indignes. Difficile pour un enfant dans ces conditions d'accéder à une carrière artistique.
(5) En août dernier, de nombreux amis d'enfance ou de jeunesse de Montoya notaient cette surprenante ressemblance. La Présidente elle-même, qui connaissait personnellement le militant assassiné, avait confié ses craintes qu'en rencontrant son petit-fils pour la première fois le lendemain de la première audience qu'elle lui avait accordée, la grand-mère paternelle ait l'impression de retrouver son fils et ait du mal à ne pas confondre les générations.
(6) Bahía Blanca, port atlantique du sud de la Province de Buenos Aires, a longtemps été considéré en Argentine comme le lieu habitable le plus au sud du pays. Pour y établir villes et villages, il a fallu conquérir la Patagonie et y apporter des moyens techniques pour lutter contre les rudes conditions climatiques. Montoya était originaire du Grand Sud, de la Province de Santa Cruz, comme Néstor Kirchner, et c'est ainsi que, jeune épouse de Néstor, Cristina a pu le connaître et le fréquenter dans le cercle des amis du couple.
(7) L'expression littérale serait une histoire ravagée par des pertes et des combats.
(8) Dans sa famille d'adoption, Ignacio a grandi dans une grande solitude. Il n'y avait aucune parenté autour de ses parents et pas beaucoup d'autres enfants autour de lui dans la grande propriété agricole qui employait le couple et où la petite famille nucléaire habitait.