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mercredi 3 février 2010

Vers une réconciliation au sommet de l’Etat ? [Actu]


La Une de ce matin
Mes lecteurs de la première heure, ceux qui ont connu ce blog Barrio de Tango dès juillet 2008, se souviennent peut-être que mon tout premier article vous contait comment le Vice Président venaient de se séparer politiquement de la Présidente sur le conflit agro-fiscal du premier semestre 2008 : sur une loi qui divisait profondément le pays parce qu’elle visait imposer (avec une indexation sur le cours mondial des matières premières agricoles) les exportations de soja, une plante dont la culture intensive est en train de détruire l’équilibre agricole, alimentaire et écologique de l’Argentine, le Vice-Président, Julio Cobos, radical (UCR), avait dû voter, en sa qualité de président du Sénat, pour départager les votes de la Haute Assemblée. Devant la profonde division de la population sur cette mesure, jugeant qu’il n’était pas démocratique que la voix d’un seul homme prévale sur tout un pays, il avait annoncé d’une voix blanche : "mon vote est négatif". Il avait donc voté contre un projet de loi gouvernemental, ce qui a ensuite entraîné à la fois un apaisement relatif dans le conflit agricole (conflicto del campo) et une mésentente qui n’a cessé depuis de s’aggraver entre lui et la Présidente, qui est péroniste (lire mon article du 19 juillet 2008).
L’affaire du limogeage de Martín Redrado, ex-Gouverneur de la Banque centrale argentine, a d’abord accentué le contentieux entre les deux plus hauts personnages de l’Etat, au point que la Présidente a même théâtralement renoncé il y a quelques jours à se rendre en Chine pour ne pas laisser à Julio Cobos l’intérim présidentiel pendant son absence (voir mon article à ce sujet).

Et c’est cette même affaire du limogeage de Martín Redrado qui permet peut-être à Julio Cobos et à Cristina Fernández de Kirchner d’esquisser le premier pas du début du commencement de ce qui pourrait éventuellement un jour aboutir à une forme de réconciliation politique : hier, le vice-président a dû, une nouvelle fois, départager les votes des membres de la Commission bicamérale chargée de donner au Chef de l’Etat un avis sur le bien-fondé de révoquer ou non l’ex-Gouverneur du Banco Central (lequel a, de toute manière, déjà démissionné). Et cette fois-ci, Julio Cobos a voté oui, c’est-à-dire qu’il s’est prononcé pour la révocation.

A la Casa Rosada (la résidence officielle du chef de l’Etat), on affiche sa satisfaction. Mais comme toute chose a un prix, le vote de Julio Cobos vient de lui susciter un nouvel ennemi : Martín Redrado lui-même qui accuse, par communiqué de presse, le vice président d’avoir cédé aux instances du Gouvernement et d’avoir agi par opportunisme et par démagogie électoralistes pour parfaire son image de présidentiable en 2011. Et toc !

Bien entendu, selon que vous lirez un journal de gauche pro-péroniste comme Página/12 (qui fait sa une, comme vous le voyez en illustration de cet article, en parodiant la phrase du 18 juillet 2008 : "mon vote est négatif"), un journal de centre-gauche comme Clarín, très anti-kirchneriste pour des raisons conjoncturelles (le groupe Clarín est contraint par la loi d’abandonner une position médiatique excessivement dominante) ou un journal de droite, donc d’opposition, comme La Nación, vous lirez des analyses différentes de ce qui vient de se passer.

En tout cas, l’heure est plutôt à l’apaisement sur quelques points chauds du paysage politique argentin. Même le scandale des 2 millions de dollars US achetés par Néstor Kirchner en octobre 2008 et qui laissait présager hier une belle bataille rangée préélectorale avec dénonciation de l’ex-président auprès des tribunaux et tutti quanti, va sans doute mourir de sa belle mort.
Chapeau aux péronistes K (1) pour l’habilité stratégique avec laquelle ils ont mené à bien cette opération de communication politique : ils ont en effet laissé enfler et grossir les rumeurs nauséeuses pendant au moins huit jours. Hier ou avant-hier (lire mon article du 2 février 2010 là-dessus), ils ont fait sortir du bois deux ministres des plus en vue pour semer le doute dans l’opinion publique et toute l’opposition, en expliquant d’un ton faussement gêné aux entournures et avec un grand soin d’esquiver les détails, que cette opération de devises était en fait tout ce qu’il y avait de plus légal. Ce qui a induit l’opposition, de la droite à la gauche, à se préparer à la curée finale.
Tout ça pour éteindre l’incendie qui s’annonçait avec l’envoi d’un simple mail de Néstor Kirchner lui-même et en personne à l’un des journalistes les mieux cotés d’Argentine, Victor Hugo Morales, mail dans lequel Kirchner explique benoîtement à Morales que les dollars achetés en octobre 2008 l’ont été pour investir dans le capital d’un hôtel de luxe, activité économique des plus honorables et en rien incompatible avec l’exercice passé et à venir de responsabilités politiques. En Argentine, toutes les opérations d’affaire s’évaluent et se règlent en dollars, jamais en pesos...
Du grand art ! Et peut-être aussi un signe de ce que, en dépit de toutes les difficultés notamment de moeurs économiques auxquelles je faisais allusion hier, l’Argentine, dans ses pratiques politiques, conforte la démocratie, laquelle, comme disait Churchill, est le pire des régimes à l’exception de tous les autres (et les Sud-Américains savent ce que cela veut dire).

Pour aller plus loin :
En français :
Le mot-clé Actu, dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, sous le titre de l’article, vous permet d’accéder à tous mes billets concernant l’actualité politique, économique, sociale et sociologique en Argentine et en Uruguay.
Le mot-clé gob argentin vous permet d’accéder aux articles portant sur la vie politique nationale argentine. L’équivalent existe pour la vie politique uruguayenne (gub uruguay) et la vie politique interne à la ville de Buenos Aires (GCBA).
Vous accédez aux autres thématiques grâce aux raccourcis disposés dans les rubriques de la Colonne de droite (partie supérieure).
En espagnol :
Lire l’article de Página/12 sur l’analyse du vote de la Commission bicamérale et de la prise de position de Julio Cobos
Lire l’article de Clarín sur le même sujet
Lire l’article de La Nación sur le vote de la Commission bicamérale
Lire l’article de La Nación sur la réaction de Martín Redrado au vote de cette motion contre lui.
Lire l’article de Clarín sur le dénouement (apparent en tout cas) du (faux) scandale de l’achat de dollars par Néstor Kirchner
Lire l’article de La Nación sur le même sujet. Vous aurez en prime le témoignage audio du journaliste Victor Hugo Morales, destinataire de l’email explicatif de l’ancien président de la République.
(1) péronistes K : surnom de la majorité du partido justicialista qui suit le couple Kirchner.

dimanche 31 janvier 2010

Quand Página/12 nous sert une autre petite citation tanguera ! [Actu]

Le Gouverneur du Banco Central, Martín Redrado, a fini par démissionner hier. Après avoir été entendu pendant deux jours par la Commission bicamérale du Congrès. C'est le schéma qu'avaient imaginé plusieurs observateurs de la vie publique argentine à la veille de son audition par les parlementaires. Sans doute a-t-il voulu s'épargner l'humiliation d'une nouvelle révocation, qu'il n'aurait pas pu faire annuler par un tribunal. Il est donc parti en menaçant une nouvelle fois de faire des déclarations compromettantes (qu'il n'a jamais faites jusqu'à présent). Toujours est-il que le Gouvernement s'est empressé de refuser cette démission, sans doute parce que le contentieux est tel désormais que la Présidente veut à tout prix faire mordre la poussière à ce homme jeune, ambitieux et quelque peu arrogant.

Je vous renvoie donc à mes articles précédents sur cette péripétie de la vie politico-économique argentine qui vient de nourrir la presse pendant une bonne partie de ce mois de janvier où tout le monde étouffe sous la chaleur estivale... Il vous suffit pour les lire de cliquer sur le nom de Redrado que j'ai placé parmi les mots-clés du bloc Pour chercher, para buscar, to search.

Ce que j'ai envie de partager avec vous ce soir, c'est ce nouveau clin d'oeil tanguero que nous fait le gros titre du quotidien portègne : solo, fané y descangayado... C'est une citation. De qui, de quoi ? Comme d'habitude, la réponse directe est dans la note (1).

Mais si vous avez envie d'en savoir plus sur le tango qui se cache sous le gros titre, suivez-moi...
Dans un article publié il y a quelques jours, je venais de vous dresser la liste des citations déjà exposées dans Barrio de Tango et trouvées dans les pages des journaux (lire cet article).

Tout d'abord ce vers, qui dans notre tango mystère est écrit au féminin ("sola, fané y descangayada").
Solo (seul). Jusque-là, rien que de très facile.
Fané : c'est l'adjectif-participe passé français fané (la traduction littérale en espagnole, c'est marchito, marchita). En Argentine, il est plus dur encore, il signifie preque décrépit(e).
Descangayado : c'est le participe passé de descangayar, qui veut dire démolir, esquinter, bousiller.

Vous voyez si, comme la photo caricaturale qui a été choisie, c'est aimable pour Martín Redrado... Rien de surprenant, aucun article de Página/12 n'a été très aimable avec Redrado depuis qu'il a résisté à la décision de la Présidente de le démettre de ses responsabilités il y a une quinzaine jours.
Ce tango qui commence donc par ce vers, que tous les Portègnes connaissent par coeur, "Sola, fane, descangayada", raconte, à la première personne, l'histoire d'un homme qu'on imagine plus volontiers au zinc d'un bar que chez lui. Il boit. Beaucoup trop. Il parle, peut-être à un autre client, peut-être tout seul, tout dépend du choix du chanteur qui l'interprète. Après de nombreuses années, il vient de croiser une femme qu'il a profondément aimée du temps qu'elle était très belle. C'était alors une cocotte de haut vol. Vieillie, malade, indigente, dépenaillée, sans doute affamée, il l'a revue dans la rue : elle s'efforçait de racoler des clients sur le trottoir.

Il se souvient que pour l'entretenir, il a abandonné sa mère à la misère, il a trahi ses amis, qu'il a même volé et qu'il s'est retrouvé à genoux, comme un mendiant, lorsqu'elle l'a quitté. La description de la vieille prostituée est impitoyable : il l'a compare à un coq qu'on aurait déjà déplumé et qui montre sa peau toute piquée par l'arrachage des plumes...


Ce tango, Carlos Gardel l'a mis à son répertoire.

C'est le troisième tango de ce poète et compositeur, qui était aussi un acteur de théâtre très populaire.

Ce tango, c'est son premier succès.

C'est aussi ce tango qui lui permit de rencontrer l'amour de toute sa vie, la chanteuse espagnole Tania qui l'interprétait cette année-là au teatro Maipu, sur la rue Corrientes, sans bien comprendre le lunfardo dont il est truffé.

Ce tango s'appelle Esta noche me emborracho (cette nuit, je me soûle). Il a été écrit et composé par Enrique Santos Discépolo. Et grâce à Todo Tango, on peut l'écouter chanté ici par Carlos Gardel dès sa création, en 1928...

Et si les péripéties du Banco Central vous passionnent, lisez donc l'article de Página/12 et le cas échéant des autres journaux (vous avez leur liste avec des liens dans la partie basse de la Colonne de droite, dans la rubrique Actu).



(1) Esta noche me emborracho, de Enrique Santos Discépolo

jeudi 21 janvier 2010

La confiance règne, comme dirait l’autre [Actu]

Il y a quelques jours, je vous racontais comment, dans le bruit énorme produit par sa décision de révoquer le gouverneur de la Banque Centrale argentine puis par une décision de justice new-yorkaise qui gelait les avoirs en dollars du trésor argentin aux Etats-Unis, la Présidente Cristina Kirchner avait accusé son vice-président, Julio Cobos, d’intriguer pour obtenir rien moins que sa destitution, provoquant ipso facto un autre énorme scandale qui alimente depuis lors les unes de tous les quotidiens du pays (voir mon article du 13 janvier et celui du 15 janvier à ce sujet).

Julio Cobos avait immédiatement déclaré qu’elle se trompait du tout au tout et avait assuré la Présidente, par communiqué officiel, de sa parfaite loyauté à son égard.

Au milieu de l’été, ce feuilleton politique (aux arguments beaucoup plus sérieux que le ton général de cet article) fait les choux gras des gazettes et donne de la matière aux caricaturistes de presse, comme il est normal dans une démocratie.

Entre temps, le juge de NewYork a levé la mesure qui bloquait les fonds argentins déposés aux Etats-Unis, la Banque Centrale (Banco Central) opère désormais en euros et non plus en dollars (1) pour éviter qu’un autre juge yanki prenne une autre mesure de nature à entraver ses positions, et la Présidente vient de se résoudre à envoyer au Parlement (el Congreso), comme il semblerait bien que la Constitution lui en fasse obligation, le projet de décret qui révoquera, cette fois définitivement, Martín Redrado, maintenu à la tête du Banco Central par une juge fédérale qui lit dans la Constitution que le droit de mettre fin aux fonctions de ce haut fonctionnaire revient au Congrès et non à l’exécutif (2).
Tout rentrerait donc dans l’ordre si Cristina Fernández de Kirchner ne venait pas d’annoncer, à la surprise générale, qu’elle annulait le prochain voyage qu’elle devait faire en Chine pour ne pas laisser l’intérim de la Présidence à Julio Cobos. Trop dangereux ! Sait-on ce qu’il pourrait faire, celui-là, laissé à lui-même pendant 10 jours ! Il est vrai qu’on a vu récemment qu’il était possible de réussir un coup d’Etat sans que la communauté internationale ne bouge le petit doigt : regardez du côté du Honduras. Cristina reste donc à la maison, c’est plus sûr.

Julio Cobos a donc répété hier (3) qu’il est loyal envers le Chef de l’Etat, qu’il ne voit pas ce qui autorise la Présidente à reporter ainsi sine die un acte diplomatique aussi important que ce voyage et qu’elle doit impérativement revenir sur sa décision (en plus, tous les diplomates de la terre vous le diront : les Chinois détestent qu’on leur manque de respect). Cobos prend même tout le pays à témoin qu’il a toujours scrupuleusement accompli son devoir et qu’il fait même plus puisqu’il passe son temps à chercher des solutions pour apaiser des tensions et régler des conflits qu’il n’a pas provoqués (4). Suivez mon regard...

Comme vous l’imaginez déjà, tout cela est pain béni pour Daniel Paz qui s’en est régalé hier matin dans l’édition de Página/12 :


Le moustachu : Cristina a annulé son voyage en Chine pour que Cobos n’exerce pas la Présidence. Il y en a plus d’un dont ça contrecarre les attentes.
L’autre : Qui ça ?
Le moustachu : Cobos et les humoristes...
(traduction Denise Anne Clavilier)

Daniel Paz sait de quoi il parle, lui qui est encore au boulot au lieu d’être à la plage comme tout le monde, et qui réussit à faire rire ses lecteurs en dépit de tout ! Dimanche, il avait publié, à la une de Página/12, un autre croquis dans lequel il faisait deviser deux Argentins lambdas :



Le petit blond : Cobos est ravi que Cristina aille en Chine.
Le moustachu : Pourquoi ?
Le petit blond : il dit que des pays communistes, on ne laisse sortir personne.
(traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :
Lire l’article de Página/12 sur la décision d’annuler le voyage en Chine
Lire l’article de Clarín sur le même sujet
Lire l’article de Clarín sur l’envoi au Congrès du décret de révocation de Redrado
Lire l’article de Clarín sur le changement de devise au Banco Central
Lire l’article de Página/12 du 16 janvier sur la levée de l’embargo sur les avoirs argentins aux Etats-Unis.

(1) La Banque centrale argentine ne peut pas opérer dans la devise nationale puisque celle-ci n’est pas convertible. Dans les faits, tous les paiements internationaux transitent par le Banco Central, qui convertit dans sa monnaie d’opération (maintenant l’euro) toutes les sommes en autres devises puis les reconvertit en pesos, prélevant bien sûr les différentiels à chaque opération. Un client japonais paye en yens son fournisseur argentin et le fournisseur reçoit la somme en pesos, moins la somme du différentiel yen-dollar et du différentiel dollar-peso. C’est aussi à cause de cette non-convertibilité du peso que vous devez faire votre première opération de change à l’aéroport, en arrivant sur le sol argentin. Faites-le donc pour la somme minimum et attendez d’être en ville pour prendre plus (à Ezeiza, les taux de change sont prohibitifs). Sachez que de nombreux chauffeurs de taxi acceptent d’être payés en euros, les compagnies de remis aussi, certains supermarchés également dans Buenos Aires même mais ce n’est pas très avantageux et en plus, ça vous fait perdre beaucoup de temps à la caisse (il faut calculer, convertir, compter ce qu’on vous rend...). Autant payer directement en pesos, que vous retirerez à un guichet automatique, à Buenos Aires et dans les grandes villes, sans l’ombre d’une difficulté avec une carte de retrait internationale et en prenant les précautions d’usage, cela va sans dire.
(2) Martín Redrado, qui faisait presque le plein de soutiens il y a 10 jours, s’est vu entre temps attribuer quelques scandales assez piquants : on l’accuse de s’être enrichi pendant l’exercice de son mandat de Gouverneur de la Banque centrale, d’avoir manqué aux devoirs de sa charge, d’être un opportuniste ou un Golden boy, j’en passe et des meilleures. L’un de ses soutiens, Ricardo Alfonsín, le fils du Président Raúl Alfonsín qui fait lui-même une carrière d’élu radical en s’appuyant sur le nom qu’il porte autant que sur ses convictions personnelles, a appelé Redrado à démissionner de lui-même.
(3) Lisez entre les lignes et découvrez avec quel ton faussement calme Cobos s’exprime : on dirait un ministre anglais cherchant, sans y parvenir, à masquer son exaspération alors qu’il prend très officiellement la défense devant la Chambre des Communes d’une jeune princesse un peu fofolle qui vient de se faire remarquer par son énième excentricité. Le bonhomme est redoutablement habile ; il serait déjà en campagne électorale pour la présidentielle de l’année prochaine qu’il ne s’y prendrait pas autrement.
(4) C’est aussi une allusion très claire à l’apaisement du conflit avec le secteur agricole qui est resté dans toutes les mémoires pour avoir immédiatement suivi son vote négatif de juillet 2008 au Sénat, or c’est ce vote négatif qui a déclenché la dégradation continue et semble-t-il désormais irrémédiable de ses rapports avec la Présidente (lire
mon article du 19 juillet 2008 à cet égard).

mercredi 13 janvier 2010

Les assiettes volent bas à la Casa Rosada [Actu]

C’est un vrai brol (1), comme disent les Bruxellois, un invraisemblable remue-ménage, comme disent les Français, un séisme cataclysmique, comme clamerait Cyrano de Bergerac, que vient de déclencher à la tête du Cône Bleu (2) un juge de New-York (toujours les yankis !) qui a gelé les avoirs en dollars que la Banque Centrale argentine (Banco Central) a déposé aux Etats-Unis. Cette décision, prise à la demande de débiteurs détenteurs de titres d’emprunt d’Etat argentins et las de renégocier sans cesse l’échéancier de remboursement, intervient au beau milieu d’un psychodrame politique majeur, arrivé à point en janvier pour secouer la torpeur de l’été. Les quotidiens argentins en sont remplis depuis une semaine. L’affaire concerne la politique économique et financière de la Présidente, Cristina Fernández de Kirchner.

Je ne vous en avais pas parlé encore parce que Barrio de Tango, ce blog, n’a pas vocation à passer en revue toute l’actualité politique argentine (il y a d’autres sites qui s’en occupent). En fait, je n’en parle ici que dans la mesure où les soubresauts de la vie publique du pays influencent la vie concrète des Argentins, leur vie au jour le jour, elle qui constitue le terreau où pousse le tango, art profondément politique et social, comme l’est n’importe quel art authentique dans les pays où les nécessités vitales ne sont pas garanties à de trop nombreux habitants et où le politique est alors bien légitimement au coeur des préoccupations de tous... Je vous résume donc la situation...

Il y a une semaine, la Présidente a destitué le Gouverneur de la Banque Centrale qui refusait de livrer au Gouvernement tout ou partie de sa réserve en dollars US avec laquelle elle entend éponger la dette publique contractée par l’Argentine avant le krach de décembre 2001, essentiellement sous les présidences ultra-libérales de Carlos Menem et Fernando de la Rúa. En effet, le Gouverneur, Martín Redrado, estime que ces réserves constituent une garantie de stabilité (relative mais bien réelle) de la monnaie argentine et qu’il est responsable de cette stabilité, toute relative qu’elle soit, lui qui peut présenter un bilan de gestion de la crise internationale actuelle que beaucoup de banques centrales lui envient et qui, par là même, a donc contribué à redresser l’image de son pays sur les marchés internationaux. Redrado a donc fait appel de la décision qui le limogeait. Il a eu gain de cause deux jours après et a donc repris ses fonctions, dans la situation difficile que vous pouvez imaginer. La juge qui l’a rétabli dans ses fonctions analyse que c’est au Congrès de démettre le titulaire de ce poste alors la Présidente considérait que le vote du Congrès sur ce point n'était qu’une formalité consultative. Elle a fait appel de la décision judiciaire et le Congrès a mis en tête de son ordre du jour l’examen de la destitution du haut fonctionnaire.

Tous les députés et sénateurs sont donc rentrés dare-dare de leurs villégiatures diverses et variées pour siéger à Buenos Aires, au coeur de l’été, sous la chaleur accablante et dans les orages météo qui s’abattent en ce moment sur la Capitale. Le débat parlementaire qui s’est instauré entre opposition et majorité est d’autant plus acharné qu’il n’y a plus de majorité en tant que telle dans le nouveau Congrès, renouvelé le 10 décembre dernier, avec le départ des sortants en fin de mandat et l’arrivée des élus des législatives nationales du 28 juin 2009 (voir mon article sur ce scrutin).

De surcroît, les lecteurs de la première heure de Barrio de Tango (le blog, pas le bouquin, qui n’est pas encore sorti) se souviennent que la Présidente et le Vice Président, qui est aussi de jure président du Sénat, sont en froid, c’est le moins qu’on puisse dire, depuis juillet 2008, lorsque le Vice Président, Julio Cobos, a voté contre un projet gouvernemental d’indexation de taxes agricoles sur les exportations de matière première, notamment le soja (lire mon article sur ce vote, c’était le premier de ce blog, et cet autre article sur les retrouvailles frisquettes des deux partenaires de formule après le vote en question).
Ajoutez à cela que la Présidente est péroniste et le Vice Président radical, c’est-à-dire qu’ils appartiennent chacun à des formations politiques qui se concurrencent et s’opposent depuis une soixantaine d’années sur des enjeux politiques similaires, à la fois sociaux et nationalistes (développer le potentiel économique argentin avec de la technologie et des capitaux nationaux), mais par des méthodes de gouvernement et des alliances différentes.

Après la décision du juge états-unien, l’affaire de la destitution-restauration du Gouverneur de la Banque Centrale a pris une tournure ubuesque (3) : la Présidente accuse Julio Cobos d’ourdir un processus de destitution à son encontre. Il voudrait, pense-t-elle, et son mari avec elle, devenir calife à la place du calife, comme on dit dans Iznougoud (4). Julio Cobos jure ses grands dieux que pas du tout, qu’il restera à sa place dans la formule présidentielle jusqu’à la fin du mandat actuel, c’est-à-dire jusqu’aux élections qui doivent avoir lieu en 2011 (on voit mal ce qu’il pourrait dire d’autre, soit dit en passant). Or il y a belle lurette (depuis juillet 2008) que les esprits bien intentionnés prêtent au Vice Président l’intention de se présenter lui-même à la magistrature suprême à la prochaine échéance électorale.

L’année du bicentenaire vient tout juste de commencer. Que va-t-elle bien pouvoir nous réserver partie comme elle est ?

Tous les journaux de ce matin sont pleins des rebondissements jarriens de cette affaire. Je vous laisse juger par vous même en quels termes et sur quel ton...

Pour la gauche :
Lire l’article de une de Página/12
Lire l’article de Página/12 consacré au soutien qu’apporte à la Présidente son ministre de l’Economie, Amado Boudou, qui fut auparavant le fringant Directeur Général de l’ANSeS, la Sécurité Sociale argentine.
Lire l’article de Clarín consacré aux accusations de Cristina Fernández contre Cobos
Lire l’article de Clarín consacré aux protestations de loyauté de Julio Cobos

Pour la droite (opposition nationale) :
Lire l’article de La Nación sur le procès d’intention de Cristina contre Cobos
Lire l’article de La Prensa sur le même sujet
Lire l’article de La Prensa consacré à la décision du juge nord-américain
Lire l’article de La Prensa consacré aux dénégations endolories de Cobos et à l’huile que Mauricio Macri, chef ultra-libéral du Gouvernement de la Ville autonome de Buenos Aires, verse sur le feu à grandes rasades...

Enfin, si après tout cela vous avez envie de prendre un peu de hauteur (ce serait bien naturel), immergez-vous donc dans l’interview que l’historien et écrivain Horacio Salas a accordée à La Nación au sujet des moeurs politiques qui règnent dans le pays...

Vous pouvez aussi vous (re)plonger dans l’interview récente (et encore téléchargeable) du dramaturge et metteur en scène Alfredo Arias sur Télérama Radio où il parle (en français) du grand chaos qu’est son pays natal et de tous ces hommes politiques qui passent leur temps à escroquer leurs concitoyens (lire mon article au sujet de cette interview).

(1) brol : terme populaire bruxellois qui signifie grand désordre (chambard, bazar, souk, en français de France).
(2) Cono azul, surnom de l’Argentine, comme la France est l’Hexagone ou la Belgique le Plat Pays (même s’il y a des montagnes à l’est). C’est un mélange entre la forme du territoire continental et la couleur du drapeau.
(3) adjectif tiré du nom du personnage principal d’une pièce sur l’absurdité du pouvoir dictatorial : Ubu roi, d’Alfred Jarry. L'adjectif sert à désigner des situations ou des décisions grotesques et irrationnelles sans aucune solution, encombrées de raisonnements absurdes et ridicules. Pour ceux que l'histoire de cet adjectif passionne, je renvoie à cette émission courte (6 minutes et 8 secondes), en français, récemment mise en ligne par Canal Académie et téléchargeable depuis le site de station, Grâce à Alfred Jarry, Ubu devient notre compagnon, de Bertrand Gallimard Flavigny.
(4) Rappelez-vous que René Goscinny, scénariste de ces légendaires albums de bande dessinée, a passé toute son enfance à Buenos Aires ! Il a dû lui en rester quelque chose une fois de retour en pays gaulois (el país galo, c’est comme ça qu’on surnomme la France en maintes contrées hispanophones, dont l’Espagne et l’Argentine)...