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jeudi 15 octobre 2020

Les 75 ans du 17 octobre se préparent [Coutumes]

Dans l'arc de cercle bleu et blanc : "C'est l'anniversaire de Perón"
En bas, sous la photo historique de Plaza de Mayo :
"Un jour péroniste"

Après-demain samedi, il y aura soixante-quinze ans que les Portègnes ont envahi Plaza de Mayo pour exiger le retour au gouvernement de Juan Domingo Perón, qui s’était rendu très populaire comme secrétaire d’État au Travail et venait d’être écarté du pouvoir (1) par une petite camarilla d’officiers de droite au sein d’un groupe de militaires qui s’étaient installés par la force à la tête de l’Argentine en 1943 pour éviter à celle-ci d’entrer dans la seconde guerre mondiale et résister à la pression des États-Unis. C’était le printemps et il faisait déjà sérieusement chaud. Certains manifestants décidèrent de faire trempette dans le bassin qui embellissait la place et cette image des gens assis sur le bord de la fontaine et les pieds nus dans l’eau (patas en la fuente) est restée comme un symbole de ce mouvement de loyauté envers Perón (d’où le nom de ce 17 octobre : Día de la Lealtad). Une grande fête pour tous ceux qui se réclament de Perón, ce qui est le cas des actuels gouvernants. Ce 17 octobre 1945 est considéré comme le jour où le péronisme est né. Ce jour-là, Perón comprit qu’il pourrait se présenter à l’élection présidentielle et pour se préparer, il épousa quelques jours plus tard celle qui n’était jusque là que sa maîtresse, Evita Duarte (2).

Épidémie oblige, cette année, les célébrations se tiendront en ligne. Un site Internet a donc été créé pour l’occasion et il a déjà reçu un nombre record de visites anticipées. De nombreux sympathisants et militants dotés du sens de l’humour ont organisé ou vont le faire la scène des pieds dans l’eau chez eux devant leur webcam…

Humour péroniste "façon maison"


En réaction aux manifestations très agressives de la droite qui ont eu lieu un peu partout dans le pays le 12 octobre, un leader syndical appelle aussi à une manifestation en voiture pour ne pas abandonner la voie publique aux seuls militants de droite des banderazos (les grands rassemblements où l’on agite le drapeau, bandera, national). Ils ne semblent pas nombreux à vouloir le suivre. On verra donc ce qu’il en est samedi.

Toujours est-il que de façon un peu surprenante, tous les journaux, y compris les trois titres phares de toutes les droites argentines, parlent déjà aujourd’hui de cette fête très particulière de la Loyauté, particulière à cause de la contagion et à cause du récent retour des péronistes au pouvoir.

Página/12 en fait la une de son supplément hebdomadaire sur le monde universitaire.

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :
lire l’article de Página/12 au sujet du site Internet de la fête



(1) Perón avait été arrêté la veille et envoyé manu militari au bagne militaire de l’île Martín García, située à la hauteur de Buenos Aires, confetti argentin au milieu des eaux territoriales uruguayennes. Devant la foule qui s’agglutinait devant Plaza de Mayo le 17, la junte du Mouvement des Officiers Unis l'envoya chercher et peu après minuit, libéré, il apparut au balcon de la Casa Rosada, autre photo symbolique d’un tournant historique pour le pays. N’importe qui qui, aujourd’hui, se montre à ce balcon s’inscrit dans cette histoire. La foule ne se dispersa qu’après avoir longuement acclamé son champion.
(2) A cette époque-là, la Constitution argentine, qui n’allait pas tarder à être rétablie, exigeait que le président soit catholique. Il était donc dans l’obligation de régulariser sa situation, sans quoi l’épiscopat aurait pu peser de tout leur poids (et il était considérable) contre sa candidature. Il se maria donc dans la cathédrale de La Plata, la capitale de la province de Buenos Aires.

lundi 27 octobre 2008

Hommage à María Elena Walsh [actu]

Photo publiée par Pagina/12 le 25.10.08


Vendredi, le Circolo Italiano, institution socio-culturelle d’origine italienne, a rendu, lors d’une grande fête en plein air, un hommage vibrant à une artiste complète, la Maestra María Elena Walsh, dramaturge, romancière, compositrice et poète de tango qui a à son actif plus de 50 livres dans des genres très variés.

Le tout premier, Otoño Imperdonable (automne impardonable), elle l’a éditée avec ses propres sous en 1947, elle avait alors une petite quinzaine d’années. Parmi ses oeuvres anciennes les plus connues, Canciones para mirar (1962) et Doña Disparate y Bambuco (1963), pièces de théâtre pour les enfants. Pour les adultes, Página/12 cite Fantasmas en el parque. Les trois oeuvres font partie des rééditions partielles que sort en ce moment en deux volumes la Editorial Alfaguara.

En présence d’un certain nombre de personnalités du monde artistique, dont le président de l’Académie Argentine des Lettres, le chanteur et compositeur Jairo (voir photo ci-jointe, extraite de Página/12) lui a rendu hommage en chansons, lui qui passé une bonne partie des mauvaises années en Espagne, en même temps que María Elena Walsh, puis en France où il fit une jolie carrière de chanteur latin lover exotique et qui est considéré aujourd’hui en Argentine comme un grand de la variété nationale. María Elena Walsh est l’auteur-surprise d’une de ces premières chansons à succès, composée et écrite en Espagne : el valle y el volcan (la vallée et le volcan). En fait il était venu la voir pour qu’elle l’aide un peu à se faire connaître, il lui avait montré une mélodie de son cru et elle l’avait gentiment mis à la porte. En fait, elle s’était enfermée pour lui écrire un texte qu’il trouva tout rédigé en revenant un peu plus tard à l’heure qu’elle lui avait indiquée en l’éjectant de chez elle...

María Elena Walsh s’est élevée pour les droits de l’homme et contre la dictature militaire, à la manière des artistes, avec des sous-entendus transparents, des métaphores, des allégories. Toute sa vie, elle a su mener des combats difficiles, en matière politique comme dans d’autres circonstances. L’un des orateurs de vendredi a souligné qu’elle avait survécu à un cancer des os, ce qui n’est pas si fréquent pour une personne de sa génération.

Côté Tango, à cette grande dame qui siège à l’actuel Conseil d’Administration de la Sadaic (société des auteurs et compositeurs argentins), le public doit Como la cigarra (comme la cigale), Oración a la justicia (prière à la justice) et le très célèbre El 45 (l’année 1945) où, partant d’une citation archi-connue d’un célèbre tango de Francisco Canaro (1), elle décrit avec nostalgie l’année de ses 15 ans, rappelle la sortie triomphale de Perón, après une brève relégation, sur le balcon de la Casa Rosada, acclamé par 150 000 manifestants venus en contrebas réclamer son rappel au Secrétariat d’Etat au Travail, portefeuille créé pour lui, elle y rappelle en termes forts le traumatisme des bombes d’Hiroshima et Nagasaki (eh oui, en Argentine aussi, on a perçu l’horreur) et dépeint les côtés insouciants de la vie quotidienne dans une Buenos Aires qui avait été préservée du conflit mondial et qui aimait prendre le thé à la confitería El Galeón, en admirant les élèves du Lycée militaire (cadetes) sanglés dans leur seyant uniforme alors très à la mode tandis que les électrophones diffusaient la voix de velours de Bing Crosby... Ce tango date de 1968. Et c’est en soi déjà un acte de résistance que de l’avoir écrit, chanté et enregistré.. Elle y parle, oh, sans le nommer bien sûr ! -c’était formellement interdit alors-, mais d’une manière absolument transparente pour le public, d’un homme politique passablement charismatique et alors en exil en Espagne. Peut-on imaginer une censure plus crétine que celle d’interdire de prononcer un nom propre ? Voilà ce qu’elle en dit (et maintenant je n’aurai pas besoin, moi non plus, de vous en dire plus) :


Te acordas hermana qué tiempos aquellos...
Te acordas de la Plaza de Mayo
Cuando él que te dijé salía al balcón
Tanto cambió todo que el sol de la infancia
De golpe y porrazo se no alunó [...]

Tu te souviens, ma soeur, quelle belle époque c’était ¡
Tu te souviens de la Plaza de Mayo
Quand celui que je t’ai dit est sorti sur le balcon...
Il a tellement tout changé que le soleil de l’enfance
D’un seul coup d’un seul nous a filé entre les doigts [...]
(Traduction Denise Anne Clavilier)


(1) ¿Te acordas hermano? (te souviens-tu, mon frère?), qu’elle transforme en ¿Te acordas hermana? Chacun le sien comme ça, les hommes ont le vieux, les femmes le nouveau. Et toc !
Hermano (comme hermana), ici, c’est frère (ou soeur) dans le sens amical et non pas familial du terme. En français, on dirait volontiers : Mon vieux, mon pote...

vendredi 24 octobre 2008

Litto Nebbia par monts et par vaux [à l’affiche]

Comme Litto Nebbia a la gentillesse de m’informer de ses tours de chant en cours ou en projet, je saisis l’occasion de vous parler un peu de cet artiste que nous ne connaissons pas ici (ou si peu) et qui jouit en Argentine et plus largement en Amérique Latine d’un prestige et d’une popularité dont il est difficile de se faire une idée dans notre Europe collet monté...

Difficile de le classer dans les catégories musicales qui sous-tendent notre compréhension dans ce domaine puisqu’il traverse systématiquement toutes les frontières que nous avons, nous, Européens et surtout Français, tracé entre les genres musicaux. Tout à la fois auteur-compositeur-interprète de rock (nacional s’entend) et de tango, dont il joue, arrange et chante aussi le répertoire classique. Il est chanteur, pianiste, guitariste et joue aussi du synthé (teclado), que ce soit dans des oeuvres originales ou des arrangements personnels de tel ou tel morceau du répertoire.

Litto Nebbia est le premier à avoir, il y a une quarantaine d’années, écrit du rock en espagnol (les Sud-Américains disent "en castellano", pour distinguer leur langue de celle de l’ancien colonisateur, non mais !). A une époque où les Etats-Unis imposaient sur tout le continent leur industrie musicale... in english. Avec une puissance commerciale qui n’a rien à voir avec ce qui nous est tomber dessus ici en Europe après guerre. Et aussi en un temps où dans l’Espagne franquiste, il n’y avait pas grand monde pour s’adonner à cette musique yanqui... Litto a de fait forcé sa place dans l’univers du rock et, contre vents et marées, il y a implanté une expression culturelle propre à l’Amérique du Sud, dont l’histoire, la société, le mode de vie, les valeurs sont très différentes de ce qu’exprimait (et qu’exprime toujours) le rock nord-américain. Et ce faisant, son cheminement artistique a été très proche de l’esprit du tango, qui est principalement, en tant qu’expression artistique, un marqueur culturel et politique des populations qui habitent ce coin de la planète bleue.

Dans notre esprit européen, ces deux genres musicaux, rock et tango, sont opposés et pour tout dire incompatibles. Sous nos latitudes, les amateurs de rock méprisent le tango (ce vieux machin défraîchi) et les amateurs de tango n’ont pas beaucoup de respect ni de goût pour le rock. Musique de sauvage, sans queue ni tête ! En Argentine, les deux genres co-existent d’une toute autre manière, parfois antagoniste mais souvent fraternelle, puisque grâce au travail de musiciens comme Litto Nebbia il existe un rock populaire autochtone qui parle en direct du vécu criollo, comme le fait le tango à sa façon, avec son rythme et ses sonorités bien à lui. En Argentine et ailleurs en Amérique Latine, il y a eu, bien sûr, et il y a encore des musiciens qui, pour se glisser dans le courant commercial porteur du rock importé du nord, ont fait (ou font) une musique un peu facile, un peu imitatrice, à la façon de... et speak english... Chez nous aussi, dans l’Europe non anglophone, on a assisté à la naissance d’un courant rock et d’un courant pop dans lequel des musiciens, dont certains particulièrement doués et brillants, sont partis comme un seul homme sur un exotisme nord-américain, ont déguisé leur style, leur vocabulaire et jusqu’à leurs noms pour "se la jouer" Elvis... Pensez à Claude Moine, à Jean-Philippe Smet ou à Hervé Forneri (1) que tout le monde connaît mais pas sous ces patronymes-là, parce qu’ils ont adopté des noms de scène au parfum de bannière étoilée : dans leurs chansons, qui peuvent être belles et qui ont connu un grand succès, mérité ou non, ils nous entretiennent d’une mythologie qui nous est étrangère, de réalités qui ne sont pas les nôtres : la route 66, Tennessee, le motel, Memphis, le jambalaya et que sais-je ?. Mais en Argentine, avec cette longue tradition d’une musique "bien de chez nous" qui a ses racines dans l’héritage oral des payadores et dans les lignées de musicien de tango, une musique qui s’accroche pour continuer d’exister en dépit de toutes les adversités, reflet de ce que les Argentins appellent avec tendresse "lo nuestro", il y a eu des auteurs-compositeurs originaux, Litto Nebbia en tête, qui ont pris la même grand-route mais délibérément à contresens. Ceux-là parlent de leur pays, de sa situation, de ce qui s’y vit et en parlent en castellano. Ce qui ne veut pas dire qu’ils vomissent le rock anglo-saxon. Loin de là. Parce qu’ils ont pu sauvegarder et faire s’épanouir leur propre culture, leur propre sensibilité, ils sont tout à fait capables d’accueillir la musique venue d’ailleurs, de se laisser toucher par elle et de mêler leur voix et leurs instruments à ce répertoire venu des USA ou de Grande-Bretagne. Dans la plus pure fidélité à ce processus de creuset multi-ethnique qui fondent ces pays métissés que sont l’Argentine et l’Uruguay. Et c’est pourquoi à la surprise de certains lecteurs, ce blog parle aussi de rock et de jazz...

Il y a vingt ans, Litto Nebbia a poussé le service de cette culture nationale (et même binationale, parce qu’il n’est guère concevable de séparer Argentine et Uruguay) jusqu’à se faire producteur de disques. Il a donc fondé sa propre maison, Melopea Discos, aujourd’hui installée dans une tranquille petite maison du quartier de Villa Urquiza. Une maison comme ses voisines, qui passe inaperçue... Sous ce label indépendant, qui a sans doute de toutes les maisons de disques argentines le catalogue de música nacional le plus riche (tango, rock, jazz, folklore et aussi flamenco), il a sorti les derniers disques de Roberto Goyeneche et de Tito Reyes, sorti des inédits de Piazzolla et Ferrer et assuré les premiers enregistrements d’un fabuleux trio, les Maestros Raúl Garello et Horacio Ferrer interprété par un chanteur de grand talent hélas décédé, Gustavo Nocetti, des albums bouleversants autour de la figure de Goyeneche (Amigos 1993, Tributo al Polaco Goyeneche, El Polaco cuenta y conta su historia....) et quelques DVD "imperdibles", comme La historia vuelve a repetirse (l’histoire se répète), le préféré de tous mes DVD de tango : un documentaire fait avec le coeur sur le poète et compositeur Enrique Cadícamo, alors âgé de 95 ans et des poussières, avec toute sa tête et son caractère bien trempé...

Le 17 octobre, Litto Nebbia a assuré la partie musicale d’une des manifestations du Día de la Lealtad, la fête de la loyauté en souvenir du 17 octobre 1945, départ de la saga péroniste (encore un grand symbole de la volonté d’indépendance politique et économique des Argentins). 70 000 personnes autour d’une scène immense dressée au dessus du Paraná, l’une des deux principales rivières qui forment le Río de la Plata en débouchant, un peu au nord de Buenos Aires, sur l’autre rivière, énorme elle aussi, qu’est l’Uruguay. Dans ces occasions-là, bien sûr, la musique, c’est la cinquième roue du carrosse. En Argentine, les manifestations politiques restent des manifestations politiques, le spectacle n’y est qu’un plus. Le syndrome de la Fête à Neuneu qui a gagné la Fête de l’Huma à la Courneuve depuis de nombreuses années n’est pas encore à l’ordre du jour en Argentine et surtout pas chez les péronistes, toujours bien accrochés à leur banderoles bicolores et à leurs immenses portraits d’Evita...

Il y a quinze jours, Litto Nebbia partageait une scène certes plus modeste en taille (quoi que... La salle accueillait tout de même un millier de spectateurs....) mais certainement plus mélomane avec Pablo Agri, un violoniste de tango en pleine ascension, lui même fils d’un autre grand violoniste, Antonio Agri, qui a joué souvent avec Astor Piazzolla. Pablo Agri et Litto Nebbia se sont mêlés à un orchestre de cordes composé d’une vingtaine de jeunes instrumentistes (les orchestres de jeunes musiciens en début de carrière sont légions en Argentine et singulièrement à Buenos Aires). Au programme, un bon paquet de morceaux signés par Litto, tirés de ce qu’il appelle (et pas seulement lui) música de corte ciudadano (2). Ils ont aussi interprété le très beau et très noir tango Fuimos, de José Dames et Homero Manzi, où Homero Manzi fait parler un amant (ou une amante) au seuil de la rupture et Oblivión, un grand Piazzolla dont vous n’aurez pas de mal à trouver diverses versions par une foultitude d’interprètes généralement très bons et vous pourrez vous amuser à faire des comparaisons.

La semaine prochaine, Litto Nebbia sera l’invité de The Draytones, un groupe de rock inspiré par les Beattles. Ce sera dans le cadre d’un important festival à destination d’un public de jeunes avec beaucoup d’artistes venant des Etats-Unis et d’Angleterre. Les Draytones sont des Britanniques et ils ont inscrits à leur répertoire des morceaux de Litto Nebbia, dont plusieurs qu’il a composés il y a un certain nombre d’années, quand il était adolescent.

Du coup, on pourra sans doute écouter Litto Nebbia à Londres cet été car The Draytones vont le faire venir. Il passera aussi deux mois à en Espagne, où il est passablement connu et apprécié, comme artiste et comme producteur. Et qui sait si, à condition que les Parisiens soient très, très, très sages, on ne pourrait pas l’entendre aussi quelque part dans la capitale hexagonale. Rien n’est fait pour l’heure et Dieu sait que c’est compliqué de faire venir en France les vrais artistes de tango... Affaire à suivre.

En attendant, les Parisiens se régaleront du tour de chant que viennent faire deux des poulains de Litto Nebbia au Squat Sans Plomb, M° Mairie d’Ivry, le 3 novembre à 21h30 (cf. les articles consacrés à Mariel Martínez et Alejandro Picciano que vous pouvez retrouver dans ce blog si vous cliquez sur le mot clé Melopea, en haut de cette entrée, sous le titre). Et ils pourront aussi se précipiter sur le tout nouveau disque tango du catalogue de cette maison, De mi barrio, où ces jeunes musiciens interprètent avec la voix et une guitare quelques grands classiques immortels.

Pour ceux qui veulent savoir un peu mieux qui est Litto Nebbia et que sa musique intéresse, vous aurez tout (y compris l’achat en ligne) sur le site de Melopea. Je renvoie également (tant qu’à faire) à ce que j’écrivais au retour de Buenos Aires sur un gros tas de disques et de livres qui m’ont été offerts pendant mon séjour là-bas et parmi lesquels figurent de très beaux cadeaux de sa part (cliquez ici).

Et en attendant de l'écouter, en direct ou sur disque, ça vous dit de le lire ?
Voilà le début d'une chanson ciudadana qui a été interprétée par un nombre considérable d'artistes, dont Susana Rinaldi, José Angel Trelles (tous deux chanteurs de tango) ou Mercedes Sosa (une grande chanteuse folkloriste) : Sólo se trata de vivir (partition éditée par Warner Chappell)

Dicen que viajando se fortalece el corazón
Pues andar nuevos caminos
Te hace olvidar el anterior
Ojalá que esto pronto suceda,
Así podrá descansar mi pena
Hasta la próxima vez

Y así encuentras una paloma herida
Que te cuenta su poesía de haber amado
Y quebrantado otra ilusión
Seguro que al rato estará volando,
Inventando otra esperanza
para volver a vivir
Letra y música Litto Nebbia

Il s'agit de vivre et rien d'autre
On dit que les voyages rendent le coeur fort
Tiens... prendre de nouveaux chemins
Te fait oublier le précédent.
Si seulement cela pouvait arriver vite !
Alors je pourrai laisser reposer mon chagrin
Jusqu’à la prochaine fois

Et alors tu tombes sur une colombe blessée
Qui te raconte sa poésie d’avoir aimé,
Et un nouveau rêve d’avenir encore disloqué,
Bien sûr que dans un moment elle sera là à voler
en inventant un nouvel espoir
pour se remettre à vivre.
(Traduction Denise Anne Clavilier)


(1) Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, Dirk Rivers. A se demander ce qui a pu passer dans la tête de Claude François pour qu’il conserve un nom aussi franchouillard...
(2) de corte ciudadano : une image empruntée à la couture et au métier du vêtement. El corte, c’est la coupe, la façon de tailler un vêtement. L’image est fréquente en Argentine lorsqu’il s’agit de qualifier un style musical ou artistique : de corte bailable, de corte antiguo, de corte moderno... La même expression est utilisée en Espagne dans l’enseigne d’une célèbre chaîne de grands magasins, el Corte Inglés (la coupe anglaise, qui était du dernier chic en Espagne au début du 20ème siècle, du temps du règne d’Alphonse XIII et de son épouse anglaise, la Reine Victoria Eugenia. Dans de corte ciudadano, l’adjectif est une référence à la ville (de Buenos Aires) et donc et au courant musical du tango.

samedi 18 octobre 2008

Chat Noir et Loyauté [à l'affiche]


Gatonegro y Lealtad, Chat noir et Loyauté, c'est avec cette devise fantaisiste qu'Angel Pulice et Ruth de Vicenzo ont annoncé il y a quelques jours leur concert d'hier au Gato Negro (Chat Noir)... La loyauté dont il est question ici fait référence à la date du concert : un 17 octobre, el Día de la Lealtad pour les péronistes...

Je vous laisse admirer la très belle photo qu'ils ont diffusée aux abonnés de leur newsletter.
(Cliquez dessus pour la voir dans sa taille réelle).

vendredi 17 octobre 2008

La Fête de la Loyauté [actu]

Aujourd’hui, le Parti Justicialiste (péronisme) fête son Día de la Lealtad, une célébration interne propre à cette formation politique fondée par Juan Domingo Perón au milieu des années 40, lorsque lui-même, alors Secrétaire d’Etat au Travail, se présenta à l’élection présidentielle, qu’il remporta haut la main dans un scrutin démocratique, sans violence ni fraude (cela faisait 16 ans que l’Argentine n’avait pas connu cela).

Aujourd’hui, le PJ est dirigé par l’ancien Président de la République, Néstor Kirchner, époux de la Présidente actuelle, Cristina Fernández de Kirchner, et il est en proie à des déchirements terribles et des luttes de courants internes, entre de vieux courants péronistes favorables à un parti monolithique (comme sous le Général, mort en 1974) et d’autres courants ouverts à diverses alliances. Dans le même temps, un ancien président du PJ, Carlos Menem, le président bling-bling des années 1990 qui vendit toutes les gloires nationales à l’encan, dont la compagnie d’aviation Aerolineas Argentinas cédées pour des queues de cerise à Iberia et la compagnie pétrolière YPF vendue à Shell pour pas grand-chose, est appelé à comparaître en justice pour une affaire de trafic d’armes où il tient le rôle d'accusé principal. L’intéressé pour le moment a pu retarder l’échéance en s'abritant derrière un certificats médicaux et des tas d’autres bonnes raisons grâce auxquelles il a courageusement pu déserter depuis quelques semaines le devant de la scène. Les journalistes ont aujourd’hui l’oeil et l’oreille rivés aux différentes cérémonies que présideront les membres du Bureau du PJ ainsi que la Présidente d’un bout à l’autre du pays pour essayer de savoir qui pense quoi et qui prépare quelle stratégie interne...

Le PJ a des liens institutionnels historiques avec le syndicat CGT, les administrateurs du syndicat ayant aussi des responsabilités au sein du PJ, comme c'était aussi le cas il n'y a pas si longtemps en France entre le PCF et la GCT. Cette collusion historique durable suscite l'opposition d'organisations plus récentes comme la CTA, qui radicalise ses positions face à une CGT plus disposée à composer avec le pouvoir en place dès lors qu'il est apparenté au PJ, comme c'est le cas aujourd'hui.

La Présidente actuelle a été élue dans le cadre d’un ticket présidence-vice présidence justicialiste-radical placée à la tête d’une coalition électorale appelée Frente Para la Victoria, qui a semé aussi la zizanie dans les rangs de l’UCR (Unión Cívica Radical). L’UCR voit en effet d’un très mauvais oeil l’un des siens, le vice président Julios Cobos, s’allier à un parti que l’UCR a toujours honni et qui lui a pris bon nombre de ses militants dans les années 40, à commencer par un certain Homero Nicolás Mancione Prestera, plus connu sous le nom de Homero Manzi, grand poète qui avait toujours milité à l’UCR jusqu’à l’irruption de Perón et de son programme social dans la vie politique nationale en 1943, grand poète et grand militant qui fut exclu sans ménagement de l’UCR, sans même avoir été entendu par les instances de son parti. La blessure de cette rupture était si profonde du côté UCR que le 3 mai 1951, lorsque Homero Manzi mourut en pleine gloire artistique à l’âge d’à peine plus de 43 ans, les élus radicaux furent les seuls à ne pas se joindre aux manifestations de deuil et d’hommage que le Congrès rendit au Maître. Et ça continue aujourd’hui...

Mais au fait, pourquoi le 17 octobre ?

Parce que le 17 octobre 1945 est une grande date pour le péronisme et une date-clé pour l'histoire de l'Argentine au 20ème siècle, le début d'une époque-charnière dans le siècle, qui va du 17 octobre 1945 au 20 septembre 1955, celle où Perón, main de fer et sourire d'ange, a gouverné l'Argentine.
Pour comprendre ce qui s'est passé le 17 octobre 1945, il faut remonter à 1916, l'année où a été porté à la Casa Rosada le premier Président de gauche, le co-fondateur de l'UCR, Hipólito Yrigoyen. Yrigoyen a mené une politique délibéremment nationaliste, affirmé l'indépendance de l'Argentine sur le plan international et évincé de bien des domaines économiques la grande puissance commerciale qu'était l'Angleterre, laquelle avait pris dans le pays la place économique laissée vacante par l'Espagne depuis la guerre d'Indépendance. Son successeur, un radical comme lui, Marcelo T. de Alvear, se montra un peu plus conciliant, moins tranché, moins autocratique aussi dans l'exercice du pouvoir. Aussi quand Yrigoyen fut réélu en 1928, l'Angleterre n'a pas apprécié. Et c'est appuyé par la puissance économique anglaise qu'un groupe d'officiers a renversé le Président Yrigoyen le 6 septembre 1930.
S'en est suivie une période dictatoriale, avec couvre-feu et censure des journaux. Homero Manzi, encore étudiant, se fit arrêter en octobre, dans une imprimerie clandestine où il faisait éditer une feuille de chou universitaire favorable au rétablissement de l'ordre constitutionnel et au retour au pouvoir du Président. Il fut deux mois au secret, dans une prison dans la cour de laquelle il entendait les prisonniers anarchistes se faire fusiller sans procès...
La période anti-constitutionnelle, riche en révolutions de palais et en élections truquées, annulées et retruquées, dura 13 ans (pendant lesquels Homero Manzi fit de la résistance armée avant de fonder un mouvement politiqu, la FORJA, avec un programme reprenant les grandes lignes yrigoyennistes). Le 4 juin 1943, un groupe d'officiers, le GOU (Groupement des Officiers Unis), s'empara du pouvoir pour empêcher l'entrée en guerre de l'Argentine sous la pression non plus tant de l'Angleterre que des Etats-Unis. Perón participa au coup d'Etat et comme il avait les dents longues, ses compagnons lui laissèrent un os à ronger : le Secrétariat d'Etat au Travail, espérant qu'il allait s'embourber dans les questions sociales. Que nenni ! Il fit une politique sociale efficace qui le rendit immensément populaire et lui valut le soutien inconditionnel et indéfectible d'un grand syndicat, la CGT. Une fois la paix revenue, les dissensions dans le GOU purent se faire jour et le 9 octobre 1945, une faction accula Perón à la démission et le relégua le jour même dans l'Ile Martín García au large de Buenos Aires.
Le 17 octobre, une marée humaine envahit la Plaza de Mayo. 150 000 personnes acclament Perón et exige son retour. A 23h30, la fenêtre du balcon d'honneur de la Casa Rosada s'ouvre et Perón réapparaît. Libre. Rétabli dans ses responsabilités ministérielles. Avec son sourire radieux, qui rappelle celui de Carlos Gardel, il salue la foule. De facto, il vient de gagner la prochaine élection présidentielle. Le 24 février 1946, il est élu avec 56% des voix. Son opposition, dont fait partie l'UCR mais pas la FORJA, est KO debout et ne s'en remettra jamais vraiment. Elu démocratiquement, sans fraude, sans violence (c'est la première fois depuis 1930), il va gouverner d'une manière autocratique, appuyé sur un appareil policier très efficace et une censure politique de fait, en pleine guerre froide, sans violer la Constitution (il y aura toujours une opposition au Congrès) et doter l'économie argentine d'une part d'autonomie face à la nouvelle puissance post-coloniale que sont les Etats-Unis. Les Etats-Unis qui finiront par le déloger de la Casa Rosada, le 20 septembre 1955, au terme du deuxième coup d'Etat monté par la CIA et une bonne partie de la Marine argentine (Perón est un officier de l'Armée de Terre, un chasseur andin). Un coup d'Etat sanglant qui s'y prend à deux fois, en juin et en septembre. La loyauté dont il s'agit aujourd'hui est celle du peuple argentin à un Ministre social...