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mardi 3 février 2015

Une escarmouche glorieuse en 1813 : la victoire de San Martín à San Lorenzo [Histoire]

Le visuel de la première diffusion du documentaire

C'était il y a deux cent deux ans, à proximité de Rosario, dans la Province de Sante Fe, sur les falaises qui bordent le cours du Paraná. Un rapide combat mettant aux prises pendant quinze minutes moins de cinq cents soldats, les uns révolutionnaires, armés de piques, de sabres et de fusils, les autres absolutistes, traînant avec eux un canon. Et ça n'en est pas moins le Valmy des Argentins.

Ceux qui suivent ce blog savent qu'il s'agit du seul engagement armé du futur général José de San Martín sur le sol national et que cette victoire a donné lieu à une chanson patriotique que tous les Argentins connaissent par cœur, la Marcha de San Lorenzo. Et pour le reste, je vous renvoie à San Martín, A rebours des conquistadors, la biographie que j'ai publiée aux Editions du Jasmin, en décembre 2012, sur ce général passionné de liberté, droit comme un i, désintéressé et qui présente la particularité de n'avoir à son actif, comme commandant en chef, qu'un tout petit nombre d'engagements, trois en tout si l'on inclut San Lorenzo !

Chaque 3 février, le Régiment publie une photo rituelle de la charge historique
sur sa page Facebook


Aujourd'hui, sur les lieux historiques du combat, l'actuel Régiment des Grenadiers à Cheval, qui assure les fonctions d'Escorte présidentielle, et ses réservistes rendent hommage à leurs prédécesseurs et aux quelques hommes morts pour la patrie (ils furent peu nombreux car San Martín était très ménager du sang de ses soldats). Les Grenadiers vont reconstituer comme tous les ans la charge au galop et sabre au clair avec laquelle San Martín désordonna la colonne absolutiste venue de Montevideo pour piller un couvent franciscain susceptible d'abriter des réserves de nourriture.

Pour marquer cet anniversaire, j'ai choisi un documentaire rudement bien fait de Canal Encuentro, la chaîne culturelle du service public argentin. Un docu-fiction très réaliste qui dure trois quarts d'heure et qui comprend quelques erreurs qu'on pardonnera bien volontiers (1). L'interprétation des faits n'est pas tout à fait neutre : il s'agit pour les co-producteurs, la chaîne publique et la Universidad Nacional San Martín (UNSAM), très portée sur le revisionismo (2), de contribuer à casser les images d'Epinal que l'école obligatoire véhicule encore et toujours depuis 1884 en diffusant la lecture des événements que faisait Bartolomé Mitre (3), dans les années 1860. Rude tâche que de remettre du contenu politique dans une épopée militaire que les intellectuels de la République conservatrice (1860-1880) ont soigneusement vidée de son sens profond.



Pour voir la présentation du film sur le site de Canal Encuentro, où vous pourrez le télécharger gracieusement en toute légalité (à condition d'avoir créé votre compte auprès de la chaîne), cliquez sur le lien.

La photo choisie hier par les Réservistes (4) sur leur page Facebook : le jardin du couvent

Pour en savoir plus sur San Martín, cliquez sur son nom dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, sous le titre de l'article ainsi que mes activités (en haut de la Colonne de droite), qui rassemblent mes conférences et mes livres.


(1) L'une concerne l'utilisation anachronique de la Liberté guidant le Peuple d'Eugène Delacroix. L'autre concerne les sous-titres en anglais, qui ne sont pas toujours en accord avec le texte espagnol.(2) Je vous ai déjà parlé de ce courant historique qui prend beaucoup de place actuellement dans l'Argentine démocratique, après avoir subi la censure féroce des différentes dictatures et autres gouvernements autoritaires pendant la guerre froide. Il s'agit de faire une relecture du passé national et latino-américain en réintroduisant les peuples dans l'histoire (qui du côté mitriste est considérée comme une suite de batailles et de traités de paix animés par des grands hommes). La lecture revisionista est également marquée d'une hostilité forte à la Grande-Bretagne, accusée d'avoir été la puissance post-coloniale de l'Amérique du Sud, un peu plus légère contre la France (pour des raisons similaires), une réhabilitation de l'Espagne populaire et, chez certains auteurs, une théorie du complot qui aurait vu l'oligarchie argentine s'allier objectivement et volontairement à la Grande-Bretagne pour tenir le pays en servage. Cette théorie prend tout un éventail d'aspects, de la thèse scientifique bien argumentée (UNSAM) au délire complet, hargneux et haineux, auquel Canal Encuentro fait peu de place.(3) Bartolomé Mitre (1821-1906) est un militaire (assez médiocre) et un puissant intellectuel qui a fixé la geste nationale de la Révolution de Mai 1810 et de la guerre d'Indépendance. Il a aussi été l'un des présidents de la République Conservatrice, un auteur très lu en son temps et auquel les historiens continuent de se référer (pour s'appuyer sur ce qu'il a dit ou le combattre ardemment) ainsi que le fondateur et le premier directeur du journal La Nación.(4) Les réservistes ont pris en charge les explications écrites proposées dans la cathédrale de Buenos Aires, près de la tombe du général (en haut, à droite de la nef). J'en ai assuré la traduction pour la langue française.

lundi 3 février 2014

San Lorenzo : "LE" documentaire de référence [Histoire]

Non, il ne s'agit pas de Napoléon !

Hier, je vous parlais d'une émission historique animée par Pacho O'Donnell, historien très controversé et ultra-militant kirchneriste bien en cour : ¿Qué hubiera pasado? consacré au combat de San Lorenzo et en particulier à l'accident qui faillit coûter la vie à José de San Martín, quand dès l'assaut, son cheval fut abattu par l'ennemi et lui jeté à terre, avec le cadavre de sa monture qui lui recouvrait la jambe et l'empêchait de se relever.

Aujourd'hui, alors que la ville de San Lorenzo revit, dans l'allégresse générale, cet épisode-clé de l'histoire argentine, je voulais vous présenter ce qui est sans doute le meilleur documentaire de Canal Encuentro sur cet événement : il s'agit d'un moyen métrage qui reconstitue l'action militaire, avec des explications cartographiques et des analyses politico-tactiques en voix off.

Contrairement à ¿Qué hubiera pasado?, qui joue quelque peu sur l'histoire fiction, puisque le principe de l'émission est d'envisager ce qui se serait passé si tel ou tel événement n'avait pas eu lieu, ici, la recherche porte sur la vraisemblance historique dans un sens très proche de ce qu'est l'histoire pour nous, une démarche de science humaine avec son exigence méthodologique. L'acteur qui incarne San Martín est crédible (1).



L'intégralité de ce documentaire a été mise en ligne sur Youtube (j'intègre ci-dessus cette vidéo à mon blog par facilité de manipulation pour mon lecteur, car le même moyen métrage est accessible sur le propre site du producteur, à savoir Canal Encuentro – cliquez sur le lien précédent et régalez-vous).

Ce film a aussi été distribué en format DVD, à titre gracieux, par Página/12, en cadeau avec l'édition du 17 août 2009 (Día de San Martín), avec l'aide de Canal Encuentro, de l'INCAA (2), de l'Unsam (3) et de Telecom, et c'est grâce à cette opération bonus que je l'ai découvert et apprécié puisque j'étais à Buenos Aires ce jour-là (et je peux vous assurer qu'en passant devant le kiosque à journaux du coin, je n'ai pas hésité deux secondes ce matin-là ! Il faut dire que je connaissais déjà bien la signification de ce jour férié, j'avais donc l'œil aux aguets).

Sur Canal Encuentro, il est possible aussi, dans certaines conditions juridiques et géographiques, de télécharger quelques émissions gratuitement, dans la limite des droits territoriaux de la chaîne, tant et si bien que depuis l'Europe, il se peut que vos tentatives échouent. Il n'en reste pas moins que le site Internet de la chaîne propose une documentation accessible de tous les coins du monde, comme cette interview de Leandro Ipiña, le réalisateur du Combate de San Lorenzo, sur les phases préparatoires et post-production de son film, à lire dans le texte sur le site de Educar, en vous aidant le cas échéant du traducteur en ligne Reverso, dont vous trouverez le lien permanent dans la rubrique Cambalache en bas de la Colonne de droite de ce blog.
Sur la page du site télévisuel, les enseignants trouveront aussi quelques outils pédagogiques sur le thème de San Martín et de San Lorenzo, dont ils peuvent s'inspirer pour conjuguer en classe les apprentissages historiques et linguistiques. Une excellente façon d'intéresser les élèves en innovants grâce à des sujets qui leur feront voir du pays !



(1) Je le dis en faisant un effort d'objectivité et en me rappelant l'effet produit par ce docu-fiction avant que je me lance dans mes propres recherches sur le personnage historique et son époque. Car maintenant, aucun comédien ne réussira sans doute plus jamais à me convaincre pleinement : à force de consulter les documents historiques, de la propre main de San Martín, je me suis fait une idée prégnante de l'homme, du timbre de sa voix, de sa gestuelle, de sa physionomie et je ne peux plus me laisser gagner par la subjectivité dramaturgique d'un artiste, quelque soit son talent. Et de ce côté-là, c'est bien dommage. Mais d'un autre côté, quel émerveillement que de découvrir ce personnage de l'intérieur grâce aux documents qui nous sont restés de lui et de ses contemporains, témoins ou co-acteurs de son épopée révolutionnaire.
(2) Institut national argentin du cinéma et des arts audiovisuels, dont le directeur était à l'époque l'actuel Secrétaire d'Etat à la Culture, Jorge Coscia.
(3) Université Nationale San Martín, qui a fourni les conseillers scientifiques à la production. C'est là qu'enseigne Felipe Pigna, dont je vous parlais hier, et qu'il publie ses meilleurs ouvrages (des anthologies d'archives commentées).

Le combat de San Lorenzo ou San Martín raconté aux enfants (et à leurs parents) [Coutumes]

Maquette en papier à monter soi-même
livrée aux enfants dans l'édition du 11 août 1941 de Billiken
pour le Día de San Martín (17 août)

Febo asoma; (1) ya sus rayos
iluminan el histórico convento;
tras los muros, sordo ruido,
oír se deja de corceles y de acero.
Son las huestes que prepara
San Martín para luchar en San Lorenzo;
el clarín estridente sonó
y la voz del gran jefe
a la carga ordenó.

Phébus se montre. Dès ses rayons
éclairent le couvent historique
Derrière les murs, un bruit sourd
de chevaux-légers et d'acier se laisse entendre
C'est la cohorte que prépare
San Martín pour combattre à San Lorenzo.
Sonna le clairon strident
et la voix du grand chef
donna l'ordre de charger.

Avanza el enemigo
a paso redoblado,
al viento desplegado
su rojo pabellón.
Y nuestros granaderos,
aliados de la gloria,
inscriben en la historia
su página mejor.

L'ennemi avance
à pas redoublé
son rouge pavillon (2)
déployé au vent.
Et nos grenadiers
alliés de la gloire
inscrivent dans l'histoire
leur plus belle page.

Cabral, soldado heroico,
cubriéndose de gloria,
cual precio a la victoria,
su vida rinde, haciéndose inmortal;
y allí, salvó su arrojo
la libertad naciente
de medio continente,
¡Honor, honor al gran Cabral!
(Letra: Carlos J. Benielli - Música: Cayetano A. Silva)

Cabral, soldat héroïque
en se couvrant de gloire,
pour prix de la victoire
offre sa vie et se rend immortel.
Et là,  par son audace il sauva
la liberté naissante
d'un demi-continent.
Honneur, honneur au grand Cabral !
Paroles de Carlos J. Benielli – Musique de Cayetano A. Silva
(Traduction Denise Anne Clavilier)

La seconde planche de la même maquette

Les chansons patriotiques argentines sont donc bien différentes de leurs homologues européennes, françaises en particulier. C'est qu'elles ne poursuivent pas le même but : nos chants patriotiques sont des morceaux historiques contemporains des faits qu'ils relatent ou qu'ils exaltent. Ces pièces ont été inventées les unes par des anonymes perdus dans les foules révolutionnaires (La Carmagnole par exemple) ou par des compositeurs qui prenaient part aux événements, comme c'est le cas pour La Marseillaise et, avant elle, le Ah ça ira !, qu'un musicien d'orchestre composa dans l'enthousiasme encore riant de la Fête de la Fédération en juillet 1790 avant qu'une période plus sombre modifie les paroles. Parfois, c'est le travail d'artistes combattants, comme Le Régiment de Sambre et Meuse (1870), La Madelon (créé en 1913 mais qui doit son succès à sa reprise en 1914 par un chansonnier mobilisé), Le Chant des Partisans (1941-1943) et aussi en Belgique, La Brabançonne, inventée, dans sa version originale, pour les besoins du soulèvement indépendantiste (1830). Tant et si bien qu'en général, les pacifiques chez nous font la grimace devant "cette musique qui marche au pas", selon la belle formule de Georges Brassens, et qui nous renvoie trop souvent à des images passablement bellicistes et pas toujours glorieuses.


La Marcha de San Lorenzo
jouée à l'accordéon par Juan Bussolini

En Argentine, les choses se sont passées différemment. Des chants révolutionnaires, il y en a eu et beaucoup. Pourtant de nos jours, on n'en connaît guère qu'un seul et c'est l'hymne national qui a été composé et écrit à la demande de l'Assemblée de l'An XIII à cet effet (voir mon article du 11 mai 2013 à ce sujet). Ces chants révolutionnaires, de la période indépendantiste ou de ses suites fédéralistes, ont été sciemment écartés de la mémoire nationale par la République dite "conservatrice" des années 1860-1870 qui savait qu'elle se détournait bon nombre des principes égalitaires et libérateurs qui avaient nourri la Révolution de Mai, de 1810 jusqu'à la déclaration d'indépendance le 9 juillet 1816 et qui animèrent ensuite une bonne part du courant fédéral jusqu'en 1860 environ. Hors de question, pour l'oligarchie unitaire qui venait d'accéder au pouvoir, d'entretenir des brûlots aussi subversifs...


La Marcha de San Lorenzo, arrangée en tango,
chantée par Hugo Marcel
sur des images d'Epinal et des photos de film

Aussi est-ce une tout autre préoccupation qui incita les gouvernements argentins à créer de toutes pièces un répertoire complet, d'une dizaine de morceaux : la nécessité d'inculquer aux enfants issus de la grande immigration pan-européenne des années 1880-1920 la fierté d'appartenir à la Nation argentine, la nécessité de donner de la cohésion à cet afflux démographique débordant. On fit donc des chansons à l'usage des écoles de l'enseignement public, puisqu'en 1884, l'instruction avait été rendue obligatoire jusqu'à l'âge de 12 ans. Et il n'a fallu qu'une ou deux générations pour atteindre le but : depuis presque 150 ans, les Argentins ont tous appris par cœur ce répertoire dans leur tendre enfance. Chanter ces chansons dégage donc pour eux un parfum de goûter et de cour de récré, de cahiers et de pages de Billiken, de craie et de tableau noir et c'est associé à des images que nous dirions "d'Epinal", de ces images exposées au Museo Histórico Nacional de Parque Lezama, à Buenos Aires, qui sont aux Argentins ce qu'est pour les Français l'image d'un saint Louis rendant la justice sous son chêne, celle d'un Guillaume Tell bandant son arc pour les Suisses et sans beaucoup d'équivalent pour les Belges, chacune des trois communautés linguistiques du pays ayant ses dates, ses événements et, du même coup, ses images patriotiques propres (3).

La Marcha de San Lorenzo
interprétée par la Fanfarria Alto Perú, la musique du RGC
Vous allez voir : ça va vous rappeler la Marche de Radetzky
le Jour de l'An, quelque part en Autriche

Ce caractère scolaire vous explique cette joyeuse participation de tout le monde dès qu'il s'agit de chanter à l'unisson ces hymnes et ces marches, dans un pays pourtant traumatisé par plusieurs dictatures militaires successives. Et c'est tant mieux, parce qu'appartenir à un pays ce n'est pas qu'une affaire d'idées politiques abstraites, c'est aussi et bien davantage le résultat de souvenirs communs chargés d'affects souriants, d'événements et de personnages, hissés au rang de mythes parce qu'ils sont partagés par tous... Or ce travail volontariste et délibéré de constitution du sentiment national est parfaitement contemporain de la formalisation du tango, dont l'identité s'est cristallisée dans ces mêmes années, essentiellement entre le début de la grande immigration, vers 1880, et les célébrations du Centenaire du pays, en 1910...

La même chanson, en version karaoké pour minots
grâce au Canal Paka Paka, la télévision publique scolaire et de divertissement
à l'intention des moins de dix ans
Oubliez le petit générique de début
et laissez-vous emporter par le pur style Goscinny-Uderzo
d'une bonne grosse bagarre entre les Gaulois et les Romains !
Cela pourrait être la plus réaliste des reconstitutions du combat
car il n'y manque pas même la vraie fin : les royalistes se jettent à l'eau...


Pour aller plus loin :
Connectez-vous à la page Facebook de la revue Billiken, véritable institution argentine. Il s'agit du plus vieux magazine enfantin de langue hispanique encore publiée. Depuis quelques années, malheureusement, sa ligne éducative cède du terrain devant les chimères de la mode et du marketing ciblant les enfants partout dans le monde, avec les personnages de la télévision et du cinéma nord-américain. Son premier numéro est sorti le 17 novembre 1919, alors que le flux migratoire reprenait de plus belle après l'interruption due aux quatre années de conflit mondial. C'est une publication de la maison d'édition Atlántida.
Visitez son site Internet (s'il veut bien s'ouvrir – il est un peu capricieux en ce moment).

Billiken de nos jours (couverture de l'édition du 22 juillet 2011)
San Martín, sur son cheval, brun d'un seul coup !
semble encore une fois s'être levé du pied gauche (4)
mais le petit grenadier, lui, a l'air tout réjoui !


(1) En Argentine, on a trop souvent omis d'expliquer aux bambins le sens de ces deux premiers mots. Or ils sont beaucoup plus difficile à comprendre qu'en Europe dans ce pays du Nouveau Monde qui n'a aucun lien direct avec l'Antiquité gréco-latine et où les grandes figures mythologiques romaines ou athéniennes ne disent strictement rien à la majorité. Nous, nous avons Versailles et Racine, la Renaissance dans toute l'Europe ou presque et les vestiges archéologiques mis en valeur dès le XVIIIème siècle... mais l'Amérique du Sud ! Tant et si bien que des générations entières d'Argentins traînent derrière elles quelques interprétations enfantines tenaces, parfois sous forme de vagues cauchemars ou d'impressions oniriques des plus farfelues. Certains chantent sans bien comprendre comme c'est parfois le cas à la messe, où certaines phrases de prière, malgré la traduction en langue vernaculaire, restent confuses dans l'esprit des fidèles les moins scolarisés. Quelqu'un comme Felipe Pigna se bat contre ces faux-sens, voire ces contresens, qui favorisent la diffusion d'un discours confus et fantaisiste dès qu'il s'agit de l'histoire du pays. Cependant, avec le renforcement de la démocratie, la prise de conscience pédagogique gagne du terrain chez les responsables de musées, les guides, les enseignants, les étudiants en histoire...
(2) Le drapeau espagnol en campagne se composait alors d'une croix rouge sur fond blanc, comme vous pourrez le voir reconstituer sur tous les documentaires sur ce combat que je mets à votre disposition depuis hier sur Barrio de Tango.
(3) Sauf jusqu'à la fédéralisation du royaume, il y a une vingtaine d'années, où les Belges avaient en commun cette image de la prestation de serment de Léopold 1er et surtout les images des tranchées visitées par la reine Elisabeth et celles d'Albert 1er, piétinant dans la boue avec son Etat-major ou juché sur son cheval, héroïque résistant encore et toujours à l'envahisseur allemand sur l'Yser. On en parlera beaucoup cette année...
(4) C'est d'autant plus injuste que le sourire et l'amabilité chaleureuse de San Martín étaient connus de tout le monde, pendant sa vie publique. Mais les graphistes s'appuient trop souvent sur la statuaire et les portraits qu'on a de lui, or à cette époque, les canons de la peinture interdisaient de représenter un personnage souriant (à cause de la denture, trop souvent gâtée par la mauvaise qualité de la farine et donc du pain, qui comportait beaucoup de sable). D'où le fait que sur ses portraits, le sourire de San Martín et son affabilité naturelle transparaissent très peu, sauf sur le portrait que François Joseph Navez peignit à Bruxelles vers 1825 (et qui a inspiré la couverture de mon prochain livre).

dimanche 2 février 2014

A l'heure de San Lorenzo (le combat, pas le foot !) [Histoire]

Générique de l'émission

Aujourd'hui, les festivités de commémoration de la victoire de San Lorenzo (pas à Almagro, il ne s'agit pas d'un tournoi sportif !) commencent dans la localité du même nom, dans le département de San Martín et la Province de Santa Fe. Victoire militaire remportée par José de San Martín, en un quart d'heure (sic), sur un détachement montévidéen de soldats fidèles au dernier vice-roi, renversé le 25 mai 1810 à Buenos Aires par la Revolución de Mayo.

On fête cette année le deux cent-unième anniversaire de ce combat qui, sous l'impulsion du futur général San Martín, libéra le littoral du Paraná, des incursions contre-révolutionnaires d'un seul coup et presque définitivement. Et c'est aussi la clôture du bicentenaire de ce glorieux épisode de la guerre d'indépendance qui commençait à peine et qui allait durer jusqu'en 1816 puis se transformer en guerre civile à partir de 1819.

"Les bienfaits du Couvent de San Carlos sont trop bien gravés dans mon cœur pour que ni le temps ni la distance puissent les effacer.
[…] Dites un million de bonnes choses à ces vertueux religieux.
Assurez-les que je les aime de tout mon cœur
et que ma reconnaissance durera aussi longtemps que ma vie."
José de San Martín
lettre au Révérend Père franciscain Pedro García, gardien de ce couvent
16 mai 1813

Les frères franciscains avaient accueilli San Martín et ses hommes dans le couvent pour la préparation du combat et ils avaient ensuite administré les secours spirituels et médicaux aux soldats et aux prisonniers légitimistes.

Sur Canal Encuentro, la chaîne culturelle du service public argentin, une excellente chaîne, qui joue un peu le rôle que tient dans l'Hexagone France 5, une émission d'histoire animée tout en rondeurs et en fausse bonhomie par Pacho O'Donnell (1), militant du courant revisionista (entendez hostile à l'interprétation oligarchique du passé argentin), pose rituellement la question de ce qu'il se serait passé si... tel événement n'avait pas eu lieu.

Il existe donc une émission sur le combat de San Lorenzo. Elle est présentée en intégralité sur You Tube.

L'émission a été en partie tournée devant et dans la caserne du Régiment des Grenadiers à cheval (RGC), protagoniste collectif des célébrations de San Lorenzo, à Palermo (Buenos Aires) et à San Lorenzo (Provincia Santa Fe) (2). On y voit intervenir plusieurs intellectuels péronistes ou sympathisants de la cause, comme Felipe Pigna, professeur d'histoire à l'Unsam (Université nationale San Martín) et le sociologue Horacio González, qui préside aux destinées de la Bibliothèque Nationale argentine. Vous remarquerez que les péronistes ou pro-péronistes ne portent pas la cravate (trop connotée politiquement pour eux) alors que Terragno, qui ne fait pas partie de ce sérail, en arbore une (et fort voyante). Or il n'est pas présenté comme historien (et que fait-il donc là, s'il n'est pas historien ?) mais comme avocat et écrivain (ça lui apprendra à ne pas être du bon côté, et toc !).

Vous repérerez votre lot de silhouettes immobiles et impassibles, en uniforme marine à liseré rouge, l'uniforme des grenadiers, si cher au cœur des Argentins. Si vous ne les remarquez pas, vous avez un problème ophtalmique... Un plan sur l'authentique sabre courbe de San Martín dans son reliquaire de la caserne de Palermo, dans le hall d'honneur, et un autre, avec O'Donnell à côté comme le ferait un touriste ou un gamin en visite scolaire, sur la copie du drapeau de l'armée des Andes, dans une autre vitrine, tout près du sabre (l'original est à Mendoza). Et enfin, le cheval de San Martín est bien entendu blanc, du début à la fin, sur toutes les images, picturales ou cinématographiques, alors qu'il ne s'agit là que d'une très classique recette d'artiste bien formé, pour construire un tableau dans les règles de l'art. Ce cheval blanc ne correspond en rien à la réalité.

Bref, la symbolique est aussi chargée que dans un épisode de Secrets d'histoire de Stéphane Bern, sur notre service public français. Quant à la géographie européenne, elle est comme d'habitude des plus approximatives : la route maritime empruntée par la Santa Balbina, frégate qui conduit la famille San Martín en Espagne en 1784, trouve Cadix en Galice et le navire anglais qui amène San Martín à Londres en 1811 le fait débarquer en Ecosse (3).

Vingt-cinq minutes d'un documentaire très bien fait sur le plan cinématographique, impeccable pour découvrir la caserne des Grenadiers à Buenos Aires, à déguster en savourant un bon mate bien chaud accompagné d'un conito Havanna ou d'un alfajor Jorgito (c'est moins cher mais plus industriel) (4)... Profitez qu'on est en hiver. A San Lorenzo, par ces chaleurs, le conito Havanna fond dans la main avant d'avoir atteint la moindre bouche !

Pour aller plus loin :
visiter le site Internet de l'Institut Manuel Dorrego (je raccourcis à dessein une dénomination interminable) et sa page Facebook



(1) Depuis quelques années, Pacho O'Donnell préside les destinées de l'institut d'histoire révisionniste Manuel Dorrego, fondé par l'actuel gouvernement, pour soutenir les thèses historiques alternatives (c'est peu dire que cette fondation a créé du scandale dans le milieu académique argentin, surtout pour le choix hyper-partisan du président en question). En Argentine, l'histoire est toujours un lieu de contentieux idéologique et politique et n'est pas encore celui du débat méthodologique et scientifique qu'elle est devenue en Europe ou en Amérique anglo-saxonne. Il faut donc prendre ce que dit Pacho O'Donnell avec des pincettes : c'est un historien qui a tendance à adapter les événements à ses désirs et non l'inverse. Et ce qu'il dit nous en apprend plus sur ce que pourrait bien l'Argentine demain ou après-demain que ce qu'elle a été, ou telle qu'on peut la considérer avec l'objectivité qui s'impose à l'historien.
(2) La caserne de Palermo abrite le Musée du Régiment. Nous le visiterons au cours du voyage que je propose avec Human Trip : le Roman national argentin, voyage culturel, humain et solidaire, du 24 avril au 8 mai 2014.
(3) Ce ne sont pas les seules erreurs. Le commentaire dit par une voix féminines nous sert deux grosses âneries auxquelles même certains historiens révisionnistes sérieux, comme Norberto Galasso, ont tordu le cou : la mort de Bermúdez qui se serait taillé les veines après le combat de San Lorenzo pour ne pas avoir suivi parfaitement les ordres du colonel (le pauvre officier est mort d'une amputation. Vous pensez si, à cette époque, pour mourir après l'amputation d'une jambe, on avait encore besoin de s'ouvrir les poignets !), Cabral qui serait un esclave (si cela avait été le cas, il n'y a pas le moindre doute qu'on en trouverait trace dans le rapport sur les morts au combat rédigé par San Martín après la bataille, vu les positions résolument abolitionnistes qui étaient les siennes) et enfin que Cabral a été promu sergent post-mortem, ce qu'on verrait aussi dans les documents officiels dans les mois de février ou mars 1813. Non, Cabral a été fait sergent par la vox populi, notamment dans sa province natale de Corrientes, peut-être plus simplement encore par des propagandistes postérieurs, comme Bartolomé Mitre, qui construisaient déjà la légende en s'éloignant de l'histoire ou enfin, tout simplement, par le letrista de la Marcha de San Lorenzo, dont je vous parlerai demain et qui a été composée alors qu'il ne restait plus en vie aucun témoin de l'événement.
(4) Le conito Havanna, c'est un petit cône de dulce de leche recouvert de chocolat qui fait deux bouchées et pas une de plus, le tout dans une marque très chère. L'alfajor de Jorgito, c'est le bon vieux choco-BN de l'Argentine : deux sablés collés ensemble par une couche de dulce de leche (ou de pâte de fruit), le tout recouvert d'un glaçage blanc ou de chocolat noir. Miam miam !

jeudi 30 janvier 2014

San Lorenzo prépare son fastueux week-end [Actu]


Hier, les autorités en charge de l'événement ont publié le programme des festivités. Ce week-end en effet, comme tous les ans à la même époque, se tiendra la commémoration du combat de San Lorenzo, petite escarmouche qui eut lieu le 3 février 1813 sur la rive du Paraná, non loin de Rosario, mais devenue une charnière de la conquête de l'indépendance argentine, à une époque où, pourtant, la volonté de rompre avec l'Espagne était encore loin d'être majoritaire chez les futurs Argentins.

San Lorenzo est le seul combat mené sur le sol national par le futur général San Martín, qui n'était encore que colonel. Dans la mémoire populaire argentine, il occupe toutefois la place qu'a en France la bataille de Valmy.

L'année dernière (voir mon article principal sur le sujet, étiqueté San Lorenzo dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus),  pour des raisons de basse politique (et cette grande difficulté qu'ont les Argentins de passer par-dessus les dissensions idéologiques, même lorsqu'il s'agit de célébrer leur patrie), la Présidente avait boycotté les célébrations au grand scandale des admirateurs du général. Le vice-président, venu à sa place, au lieu de rendre hommage aux héros révolutionnaires, avait prononcé un plaidoyer si grossièrement électoraliste, qu'il avait été sifflé par une partie de la foule. Bref, beaucoup d'amertume du côté du Régiment des Grenadiers à cheval, le RGC, rené de ses cendres froides comme un phénix en 1903 pour être (c'est sa vocation) un symbole de l'unité du pays ! (1)

Cette année, on annonce la présence d'aucune délégation du gouvernement national.

On retrouvera cependant les éléments traditionnels de ces deux journées : défilé et musique militaire le dimanche, avec la musique à pied du RGC en fin de journée et concert, par la fanfare à cheval, sur le champ de bataille à la tombée du jour.

La charge de cavalerie, un exercice traditionnel pour ces cavaliers d'élite
que sont les Grenadier à cheval,
chaque 3 février.
Ici, la charge du Bicentenaire, l'année dernière, à travers un objectif professionnel.
Il est très difficile pour les spectateurs de filmer cette tradition : ça va trop vite !

Le lendemain, lever des couleurs à 8h sur le champ de bataille. Et tout au long de la journée, visite aux différents lieux symboliques, comme le pin historique, sous lequel San Martín aura écrit son rapport sur l'action, et les tombes des soldats morts au cours ou juste après le combat (Cabral, Bermúdez...) et bien entendu, les deux clous de la journée :

- la charge de cavalerie, qui reconstitue l'attaque surprise de San Martín contre l'ennemi légitimiste qui montait à l'assaut d'un couvent qu'il croyait abandonné et regorgeant de victuailles abritées là par les paysans du coin,

- et le Pericón Nacional, que l'on annonce dansé cette année, comme en 2013, par une centaine de couples...

Le Pericón Nacional, de l'année dernière
A même le champ de bataille (el Campo de la Gloria).
Cela nous laisse bouche-bée.

Une façon de fêter la Nation qu'on ne connaît guère chez nous, en France...

C'est ainsi que s'achèveront les festivités du Bicentenaire pour cet épisode historique marquant.

Pour en savoir plus :
vous pouvez vous rendre sur la page Facebook ouverte par les réservistes du RGC, qui fêtent au jour le jour chaque étape de ce long Bicentenaire en suivant les pas du mythique fondateur de leur unité, sur celle du Bicentenaire du combat de San Lorenzo et sur la page officielle du Régiment lui-même, protagoniste traditionnel de ces manifestations qui sont l'un des deux grands moments patriotiques dans la région de Rosario, en Province de Santa Fe.

Mon prochain livre reproduit bien entendu, en espagnol et en français, le rapport de San Lorenzo par San Martín, daté du 3 février 1813 et publié deux jours plus tard par la Gaceta de Buenos Aires, ainsi que quelques autres documents relatifs aux suites que San Martín voulut donner à cette courte mais décisive action militaire (prochainement sur www.editions-du-jasmin.com).


(1) Soit dit en passant, c'est une des rares unités militaires qui ait conservé son prestige et sa bonne réputation auprès de la population dans son ensemble, malgré le rôle fâcheux que l'Armée a joué dans la vie politique du pays de 1930 jusqu'en 1983. Les putschs divers et variés n'ont pas entamé l'affection que lui porte le peuple argentin.

dimanche 3 février 2013

Il y a deux cents ans aujourd'hui, le combat de San Lorenzo [Bicentenaire]

Le pin historique du jardin
conventuel de San Carlos
à San Lorenzo (Prov Santa Fe)
Source : site Internet
de la Ville de San Lorenzo.
Sous cet arbre, la légende (et peut-être aussi la réalité historique) veut que San Martín ait écrit le rapport qui conclut cet article.


Sous ce pin, apporté de leur Espagne natale, par les franciscains une vingtaine d'années plus tôt, il faut alors se représenter un officier épuisé par la chaleur du jour et le poids de sa responsabilité, le visage entamé par un rude contact avec le sol et une jambe écrasée par le poids de son cheval mort sous lui dès les premiers échanges de coups de feu...

Le 3 février 1813, au petit matin, en effet, le colonel José de San Martín, à la tête des 200 hommes qu'il commandait, mettait en fuite les 250 hommes armés de deux canons qui montaient attaquer un couvent qu'ils croyaient abandonné et facile à piller.

Ce fut le seul combat que San Martín mena sur le sol argentin. Et il se termina sur une victoire éclatante, encore plus significative sur le plan politique que sur le plan militaire. Le génie de San Martín était tel qu'il lui avait suffi d'une année d'instruction pour faire de jeunes civils n'ayant jamais porté une arme de leur vie des soldats aguerris d'un niveau qui n'avait jamais existé en Amérique du Sud et de quinze minutes d'un combat intense pour en terminer une fois pour toutes avec les incursions récurrentes des partisans de l'Ancien Régime, qui ravageaient ce littoral depuis plusieurs mois. Ils firent bien encore deux tentatives dans l'année mais ils échouèrent sans même laisser que leur passage laisse de trace dans les mémoires locales, sinon dans la légende car on raconte que les troupes de Montevideo avaient à deux reprises rebroussé chemin à la seule vue de l'uniforme des quelques grenadiers restés sur place pour maintenir la sécurité de la région.

Dans la soirée, le rapport écrit par San Martín était confié à un courrier à cheval. Il avait ordre de le remettre le plus vite possible aux autorités de Buenos Aires et le 5 février, ce rapport était effectivement publié à la dernière page de la Gazette de Buenos Aires, après le compte-rendu des toutes premières séances de l'Assemblée de l'An XIII.
Dernière page de l'édition du 5 février 1813
Pour lire le texte, cliquez sur l'image pour obtenir une meilleure résolution.

Monsieur,
J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Excellence que le 3e jour de février, les grenadiers sous mes ordres ont, en leur baptême du feu, donné un nouveau triomphe aux armes de la Patrie. Les ennemis, au nombre de 250 hommes, ont débarqué à 5 heures et demie du matin dans le port de San Lorenzo et se sont dirigés sans rencontrer d'opposition vers l'école San Carlos, conformément au plan que j'avais imaginé avec deux colonnes de 60 hommes chacune. Je les ai attaqués par la droite et par la gauche, ils ont néanmoins opposé une résistance valeureuse soutenue par le feu des bâtiments (1) mais incapable de contenir l'intrépidité et l'audace avec lesquelles les grenadiers les chargeaient, sabre au clair : ils se replièrent aussitôt en fuyant vers la berge, laissant sur le champ de bataille 40 morts, 14 d'entre eux prisonniers, 15 blessés sans compter ceux qui s'écroulèrent et qu'ils emportèrent avec eux et que, si j'en crois les flots de sang que l'on voit dans les fossés, j'estime plus nombreux encore. Deux canons, 40 fusils, 4 baïonnettes et un drapeau que je remets entre les mains de Votre Excellence. C'est le vaillant officier D. Hipólito Bouchard qui l'a arraché au porte-drapeau, en lui ôtant la vie.
De notre côté, nous avons perdu 26 hommes, 6 morts et les autres [sont] blessés. De ce nombre sont le capitaine D. Justo Bermúdez et le lieutenant D. Manuel Díaz Velez, car avançant avec énergie jusqu'au bord du fossé cet estimable officier est tombé entre les mains de l'ennemi.
Le courage et l'intrépidité que les officiers et les hommes de troupe placés sous mes ordres ont manifestés leur donnent droit au respect de la Patrie et à des égards de la part de Votre Excellence. Je compte parmi eux le valeureux et méritant Dr. D. Julián Navarro, curé, qui se présenta avec courage sur le champ de bataille pour apporter un soutien de vive voix et distribuer les secours spirituels. Ont aussi acquis des droits les officiers supplétifs D. Vicente Marmol et D. Julián Corvera, qui, tout comme les miens, se sont tenus avec courage dans tous les dangers. Il ne fait aucun doute que le courage et l'intrépidité de mes grenadiers en auraient terminé d'un seul coup en ce jour avec les incursions de l'ennemi sur les rives du Paraná, si la proximité des berges n'avait pas protégé sa fuite mais je me risque sans peur à pronostiquer que cette bonne leçon marquera une nouvelle ère où l'ennemi ne reviendra plus inquiéter ces pacifiques habitants.

Dieu garde Votre Excellence de longues années.

San Lorenzo, 3 février 1813
José de San Martín
(Traduction Denise Anne Clavilier, copyright Editions du Jasmin)

Ce document appartient au second livre que je prépare sur San Martín, dont la parution devrait intervenir d'ici la fin de l'année, aux Editions du Jasmin, en complément de San Martín, à rebours des conquistadors, dans la partie documents de la collection Signes de Vie.

* * *

Dans la soirée de ce 3 février 1813, après le départ du messager, le grenadier Juan Bautista Cabral, dont la légende fit un sergent, qu'il ne fut jamais, pas même à titre posthume, rendait son âme à Dieu, après avoir été grièvement blessé au début de l'affrontement. Il était né, on ne sait quand, à Saladas, dans l'actuelle Province de Corrientes, la région natale de son colonel dont il venait de sauver la vie en le dégageant de dessous son cheval, qui le retenait prisonnier au début du combat. On est à peu près sûr qu'il était guarani ou métis car ce régiment des grenadiers à cheval fut le seul régiment multi-racial de l'époque révolutionnaire, par la volonté d'un San Martín qui, profondément exempt de préjugés racistes, était un abolitionniste convaincu de l'esclavage des Africains et du servage des Indiens... Le 14 février, c'est le capitaine Bermúdez qui mourut lui aussi, emporté par les suites d'une amputation de la jambe. Ces braves ont donné leur nom aux localités de tous les environs et ils reposent pour toujours dans le petit cimetière du couvent.

Pour sa part, Cabral dispose d'un autre tombeau, un tombeau musical qui lui fut composé par Manuel Campoamor qui entendait ainsi participer aux festivités du centenaire de la Révolution de Mai (1910). C'est un tango, vous l'aviez deviné, un tango joyeux et primesautier à la manière de la Guardia Vieja : El Sargento Cabral, un des tout premiers tangos qui arriva à Paris et fut, grâce aux échanges diplomatiques entre notre pays et l'Argentine dans les Années Folles, inscrit au répertoire de la Garde Républicaine...

En mémoire de ce héros sans visage et deux cents ans jour pour jour après sa mort, nous pouvons l'écouter dans un enregistrement tiré de la caverne d'Ali-Baba qu'est le site argentin Todo Tango.

Illustration extraite des Memoirs of General William Miller, by John Miller, London 1828
ouvrage scanné par Google dans une université anglo-saxonne
Ce dessin est probablement de la main de William Miller (ou de son frère John)
d'après un croquis fourni par San Martín depuis Bruxelles.
Il est probable que ce n'est pas le dessin original de San Martín dans la mesure
où il avait demandé à Miller de ne pas publier son dessin dont il n'était pas satisfait.
On y voit l'escadre royaliste, la ligne de traversée du fleuve, le point de débarquement
la montée des ennemis groupés vers le couvent et les deux charges de cavalerie
dans un schéma à rapprocher du rapport de San Martín lui-même.
La charge de Bermúdez dessine la plus longue trajectoire,
ce qui lui valut peut-être sa blessure mortelle.
Pour lire le schéma, cliquez sur l'image pour obtenir une meilleure résolution.

Pour aller plus loin :
Lire l'article consacré à l'évènement par un journal de la Province de Corrientes (la province natale de San Martín), El Litoral.

Si vous souhaitez vous rendre compte une nouvelle fois de la manière dont, en matière d'histoire aujourd'hui en Argentine, l'idéologie et l'imagination l'emportent systématiquement sur la méthodologie scientifique (à l'inverse de ce qui se passe en Europe occidentale, qui repose sur une longue tradition démocratique qui manque encore à l'Amérique du Sud), allez jeter un œil sur l'article très peu en vedette que publie Página/12 ce matin : vous y verrez comment on invente des problématiques historiques qui n'en sont pas comme la raison de la mort de Bermúdez attribuée ici, de manière il est vrai hypothétique, à la susceptibilité du capitaine qui n'aurait pas supporté d'encourir la remontrance de son colonel pour avoir lancé l'attaque avec quelques secondes de retard. Outre le fait que cette explication manque de pertinence (il est mort d'une septicémie après une amputation sans anesthésie et dans des conditions d'hygiène pré-pasteuriennes), elle ne fait aucun cas des analyses de San Martín lui-même après le combat et bien plus tard, dans son exil de Bruxelles, où il souligne la qualité militaire de Bermúdez tout en concédant son manque d'expérience au combat. Et puis cette explication est aussi très invraisemblable : tous les officiers qui ont servi directement sous San Martín ont toujours témoigné du tact avec lequel il savait critiquer ses subordonnés et même les rappeler à la plus stricte discipline lorsqu'ils s'écartaient de celle-ci. Et de ce tact, de cette délicatesse d'âme, on a maints témoignages écrits, y compris des critiques rédigées par San Martín lui-même quand les manquements étaient si graves qu'ils méritaient une formalisation écrite. Ces courriers-là font foi d'un sens de la mesure et d'un respect de l'autre qu'on n'attend pas chez un chef militaire en temps de guerre mais qui est là, sous nos yeux.

(1) Ainsi donc les attaquants étaient méfiants puisque un bon nombre d'artilleurs étaient restés à bord des navires pour servir le feu au cas où. D'où ce choix d'un mouillage sur la rive opposée au couvent.

samedi 2 février 2013

San Lorenzo célèbre "son" Bicentenaire [Actu]

Campo de Gloria de San Lorenzo
Photo Ville de San Lorenzo (Prov. Santa Fe)

La ville de San Lorenzo, dans la Province de Santa Fe, a commencé hier à fêter l'évènement qui la rend célèbre dans toute l'Argentine mais aussi au-delà des frontières du pays.

Il y a deux cents ans aujourd'hui, le colonel José de San Martín s'installait dans les bâtiments du couvent franciscain (devenu aujourd'hui un musée national) avec 120 grenadiers à cheval dont il avait conduit l'instruction intensive depuis le 16 mars de l'année précédente et un détachement d'une quarantaine de supplétifs placés sous l'autorité du capitaine Hipolyte Bouchard, un corsaire français né à Saint-Tropez (voir mon article du 30 janvier 2010 sur une exposition que lui consacra sa cité natale dans le cadre des festivités du Bicentenaire). San Martín fit fermer le couvent comme si la communauté religieuse, apeurée, l'avait abandonné.

Lui avait quitté Buenos Aires trois jours auparavant avec ses hommes pour remplir sa mission, qui était de sécuriser les rives du Paraná alors que les absolutistes, réunis autour du vice-roi à Montevideo, remontaient les fleuves à la recherche de butins pour soutenir la capitale intérimaire du vice-royaume en argent et en vivres. Et le détachement des patriotes avait remarqué une petite escadre de trois embarcations ennemies qui venaient de mouiller dans un méandre du Paraná, face à une falaise sur laquelle était perché un couvent récemment fondé dans ce beau paysage. Or, dans les périodes troublées, les Sud-Américains avaient l'habitude de cacher leurs valeurs et leurs réserves de nourriture dans les couvents et les églises pour les protéger des pillages, espérant toujours que les attaquants respecteraient les lieux de la vie consacrée.

En faisant fermer tous les volets et les portes du couvent San Carlos, San Martín était à peu près sûr d'attirer là les Montévidéens en quête de butin. En ce jour de grande fête catholique -c'était la Chandeleur, la présentation du Seigneur au Temple, le 2 février- les soldats de Buenos Aires s'accomodèrent donc entre les frères qui avaient déjà, l'année précédente, accueilli le général Belgrano en route pour le Haut-Pérou (Bolivie actuelle).

Le prieur offrit au colonel l'ancienne salle capitulaire du couvent en guise de bureau, de quartier général et de chambre à coucher. La salle était exigüe et à peine plus grande qu'une simple cellule. Devenue trop imposante, la communauté l'avait délaissée au profit d'une nouvelle belle salle bien plus adaptée à ses réunions plénières.

Et San Martín, sitôt installé, avec ses hommes et leurs chevaux, monta dans le clocher d'où lui ou ses officiers pouvaient surveiller sans cesse les faits et gestes de l'escadre vice-royale qui, installée sur la rive opposée du fleuve, préparait visiblement un débarquement sur la rive occupée par le domaine conventuel...

Ce qui allait se passer le lendemain, au petit matin, s'appelle aujourd'hui la victoria de San Lorenzo, du nom du petit village tout proche, dont le curé était lui aussi un patriote fervent et courageux.

Cliquez sur l'image pour lire le programme

Depuis hier, la ville moyenne qu'est devenue San Lorenzo est en fête :
Le Régiment des Grenadiers à Cheval a renforcé sa présence sur place et participe, notamment avec sa musique, aux différentes cérémonies militaires et civiles qui se succèdent sur le Campo de Gloria (le champ d'honneur).
L'harmonie municipale a travaillé pour être à la hauteur de l'évènement, qu'elle attend depuis au moins deux ans...
Le musée qu'abrite les murs du vieux couvent a sorti ses plus beaux atours et s'apprête à inaugurer une exposition prêtée par le Musée du Régiment des Grenadiers à Cheval de Buenos Aires (visiblement une exposition montée conjointement par le MRGC et la Casa de Moneda).
La nouvelle statue équestre du général San Martín attend qu'on la dévoile ce soir à 21h. Les feux d'artifices sont prêts à être tirés à minuit.
Demain, on attend les "plus hautes autorités" de l'Etat (il serait plus que légitime que Cristina Fernández de Kirchner fasse le déplacement encore que son agenda d'aujourd'hui annonce qu'elle n'a aucune activité programmée et qu'un problème assez grave de corruption de la police provinciale peut créer un petit froid ou une situation délicate avec le Gouverneur de Santa Fe, à moins que ce ne soit une volonté politique d'ignorer le fait militaire de San Lorenzo, car la Présidente semble méconnaître San Martín et l'identifier peut-être à ce qu'en a fait Mitre dans les années 1860-1900). La traditionnelle charge de cavalerie des Grenadiers est prévue à 19h30. Elle sera saluée par des sauts de parachutistes et suivie d'un défilé civil et militaire.
A partir de lundi, pour toute la quinzaine, un festival de musique populaire va célébrer le souvenir de San Martín, de Juan Bautista Cabral et de Justo Germán Bermúdez...

Pour en savoir plus :
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