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mercredi 5 juin 2013

Un petit dessin qui vaut mieux qu'un long discours [Actu]

Très émouvant dessin ce matin dans Página/12 sous la plume de Miguel Rep. Décidément, ce journal est le quotidien le plus porteur de l'avancée démocratique en Argentine, en dépit du fait qu'il pèche parfois par l'outrance de ses propres prises de positions, que ce soit en faveur du gouvernement en place (par exemple lorsqu'il applaudit à la baisse de l'âge du droit de vote ou à la dévolution des allocations familiales aux mères au détriment des pères pour les familles les plus pauvres) ou que ce soit contre l'Eglise et la religion en général, assimilées à des suppôts-de-la-réaction-et-de-l'oligarchie, indistinctement et dans une grave carence culturelle, comme on peut le constater depuis longtemps mais surtout depuis la mi-mars autour des commentaires ambigus que cette rédaction multiplie au sujet du Pape...

Et pourtant, dans aucun quotidien argentin d'envergure nationale je n'avais encore vu une telle dénonciation de la division politique du pays au cours d'une campagne électorale... J'avoue bien volontiers que je suis restée quelques secondes profondément touchée par ce dessin. Quel chemin parcourt ce quotidien depuis la rentrée !


Ultra-oficialista : extrémiste de la majorité
Ultra-opositor : extrémiste de l'opposition.

jeudi 23 mai 2013

La mort de Videla nourrit la polémique et... cultive l'union [Actu]


Le Gouverneur de Córdoba, José Manuel de la Sota, en pleine négociation électorale avec l'opposition (Macri, Moyano et autres Elisa Carrió), a profité de l'émotion suscitée par la mort de l'ancien dictateur Jorge Videla pour appeler à une réconciliation nationale en passant l'éponge sur les violations des droits de l'homme pendant la Dictature militaire de 1976-1983. Inutile de dire que l'Argentine, l'un des rares pays du sous-continent à mener coûte que coûte les procès qui s'imposent sur ces crimes, n'est pas prête à sceller une telle réconciliation.

Les organismes des droits de l'homme ont bien entendu réagi ainsi que de nombreux responsables politiques au premier rang desquels le député portègne Juan Candambié, petit-fils identifié de Abuelas de Plaza de Mayo, qui siège à la Legislatura de Buenos Aires comme président du groupe Frente Para la Victoria (parti de Cristina de Kirchner).

A Mercedes, hier, là où la famille Videla possède un caveau où l'on pense que l'ex-dictateur pourrait être enterré, une grande manifestation a envahi la rue pour condamner ce que fut son action politique jusqu'à ses derniers jours (le lendemain de l'installation du Pape, il avait profité de l'émotion nationaliste qui submergeait le pays pour appeler l'armée à un nouveau coup d'Etat contre l'actuel Gouvernement). Il faut dire qu'à quelques mètres du caveau des Videla, reposent les restes de certaines victimes de la Dictature qui ont pu être retrouvés et identifiés.

D'après Página/12, toutes les composantes politiques de la ville avaient répondu à l'appel et marchaient ensemble, au coude à coude, en dépit des lignes de fracture qui traversent aujourd'hui le paysage politique argentin. Une des premières occasions où les Argentins montrent qu'ils peuvent s'unir et faire taire leurs divisions pour défendre et promouvoir la démocratie qui est devenue leur bien commun.

Pour aller plus loin :
lire l'article de Página/12 sur la condamnation politique qui s'est abattue sur De la Sota
lire l'article de Página/12 sur la manifestation de Mercedes.

mardi 21 mai 2013

Le Pape salue les Argentins à l'occasion du 25 Mai [Coutumes]

La Casa Rosada a ressorti pour l'occasion l'une des photos prises au Vatican
le 18 mars 2013 pendant l'audience accordée par le Pape à la Présidente.
On est en année électorale et les scrutins s'approchent...

Hier, la Présidente Cristina de Kirchner a rendu publique la lettre qu'elle a reçue du Pape à l'occasion de la Fête Nationale qu'elle célébrera samedi en se rendant au Te Deum qui, cette année, aura lieu à Luján, qui n'est pas seulement la grande cité mariale du pays, dans l'ouest de la Province de Buenos Aires, mais aussi la toute première ville argentine qui ait adhéré au processus révolutionnaire entamé par Buenos Aires le 25 mai 1810, révolution à laquelle un musée de Luján est consacré, tout près de la Basilique, sur la très belle Plaza Mayor coloniale (1) (voir mes articles sur la Semaine de Mai, en 2010, en lien permanent dans la rubrique Petites chronologies de la Colonne de droite).

"Me es grato hacer llegar a vuestra excelencia un atento saludo con motivo de la Fiesta Nacional de ese amado país, junto con mi más cordial felicitación a todos los argentinos, a quienes tengo muy presentes en mi oración, confiándolos cada día a la protección de Nuestra Señora de Luján para que los aliente y sostenga en sus esfuerzos por recorrer unidos los caminos de la solidaridad y la justicia.
Francisco PP" 

C'est avec plaisir que je fais parvenir à Votre Excellence mes salutations distinguées à l'occasion de la Fête Nationale de ce pays bien-aimé, ainsi que mes vœux de bonheur les plus cordiaux à tous les Argentins qui sont très présents dans ma prière, où je les confie chaque jour à la protection de Notre-Dame de Luján pour qu'elle les encourage et les soutienne dans leurs efforts pour parcourir, dans l'unité (2), les chemins de la solidarité et de la justice.
François PP
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Source : communiqué de la Salle de Presse de la République Argentine.
Dans son édition d'aujourd'hui, Página/12 a repris le message dans un entrefilet, qui n'omet même pas la dimension spirituelle de la lettre.


(1) Une excursion à Luján (voir mon article d'octobre 2012) est envisageable dans le cadre du séjour culturel à Buenos Aires que je vous propose actuellement avec l'agence de voyage équitable française Human Trip (www.humantrip.fr)
(2) C'est encore et toujours le même message que le Pape François envoie, comme il l'a fait dans la nuit du 19 mars dernier, juste avant la messe d'installation sur la Place Saint-Pierre, en téléphonant à la cathédrale de Buenos Aires.

lundi 8 avril 2013

Les Argentins se mobilisent autour des sinistrés [Actu]


Le bilan des décès semble désormais effectivement fixé au chiffre de 51 morts mais les sinistrés sont 350 000. 350 000 personnes pour lesquelles hier deux grands du rock nacional se sont mobilisés pour animer deux méga-concerts destinés à collecter des fonds, des vivres et des articles de première nécessité avec une pléiade de musiciens argentins : León Gieco était à Avellaneda, dans la banlieue sud de Buenos Aires, et Fito Páez à Palermo, au Planetarium.

Des milliers de personnes, dans une grande variété d'appartenances philosophique, idéologique et métaphysique, se sont déplacées pour apporter des vêtements, des vivres, des matelas, des sommiers, des médicaments pour les collectes de solidarité. Página/12, le chantre de l'anticléricalisme argentin (et vous savez maintenant que ce courant est déterminé) souligne la présence de nombreux uniformes de scouts dans cette fourmilière industrieuse et énergique.

Les gens ont parfois apporté des objets en mauvais état, de la vaisselle abîmée, des chaises bancales, mais tout a été accepté, car tout cela est mieux que rien pour ceux qui ont tout perdu dans la violence de l'inondation.

Le quotidien raconte comment les cris habituels avaient changé de sens au cours de cette grande nuit de solidarité : ainsi ce garçonnet qui crie "Comida. Comida" (à manger, à manger) non pas pour proposer, comme c'est si souvent le cas dans les rues de Buenos à l'approche de l'heure du déjeuner, des empanadas qu'il vend à l'unité en les tirant d'une boîte en plastique où sa mère les a rangées en les sortant du four vingt minutes avant, mais pour signaler qu'il tenait un point de collecte des vivres...

Les biens ainsi collectés étaient immédiatement entreposés dans les camions qui partaient les uns après les autres vers La Plata (à 80 km plus au sud) au fur et à mesure qu'ils étaient pleins, sous les applaudissements des bénévoles.

La Présidente Cristina de Kirchner a aussi fait une nouvelle visite sur place, dans la capitale provinciale, pour faire le points avec différentes organisations bénévoles d'aide, de soutien et de collecte, dont une école, la Faculté de Journalisme de l'Université de La Plata, une des plus connues du pays (je suppose que l'étudiant qui m'a contactée il y a quelques jours pour un article sur Alorsa s'y active de tout son cœur et je le salue très cordialement) et, par surprise, elle s'est aussi rendu à l'église San José (Saint-Joseph) qui est devenu le quartier général de Cáritas Argentina à La Plata. Elle a donc tenu à rendre visible la diversité du pays à l'occasion de ce déploiement de solidarité. Comme quoi, à quelque chose malheur est bon : il est assez exceptionnel en Argentine que tous les courants du pays se voient ainsi reconnus et honorés à part égale. Du coup, Página/12 a recueilli les commentaires du responsable local de Cáritas, Eduardo Martínez (il les a peut-être choisis mais je ne pense pas qu'il les ait trahis) :

“Esto que estamos viendo es la consecuencia de que ella haya estado aquí”, señaló Martínez, al referirse a la llegada de seis camiones con colchones, frazadas y alimentos y agregó: “Habló con la gente, vio lo que se estaba haciendo y nos preguntó qué necesitábamos. Esto es un claro ejemplo de que estamos trabajando en conjunto”.

"Tout ce qu'on voit là, c'est le résultat de sa visite ici [au lendemain de la catastrophe], dit Martínez à propos de l'arrivée de six camions avec des matelas, des couettes, des vivres" et il a ajouté : "elle a parlé avec les gens, elle a vu ce qui se faisait et elle nous a demandé de quoi nous avions besoin. Voilà un exemple incontestable qu'on est en train de travailler ensemble".
(Traduction Denise Anne Clavilier)

C'est une des premières fois, sinon la première, que je constate qu'on parle d'elle, dans un secteur social qui n'est pas le camp kirchneriste, comme on parlerait ici en Europe d'un chef d'Etat issu d'une longue tradition démocratique et qui, dans un cas comme celui-là, abandonne spontanément et immédiatement les petits clivages politiciens...

C'est d'autant plus remarquable qu'on est en période électorale et que la Présidente est allée aussi rendre visite aux équipes de la Campora, qui sont elles indubitablement "son" camp.

En savoir plus :
lire l'article de Página/12 sur les concerts de collecte
lire l'article de Página/12 sur la nouvelle visite de la Présidente sur la zone sinistrée.

vendredi 5 avril 2013

La Nación cherche la petite bête [Actu]


Frontispice du site Internet de la CEA.
L'infographiste y est allé de bon cœur, comme vous voyez.
Il a raison : pourquoi se faire du mal quand on peut se faire du bien...
sauf que dans sa précipitation, il a fait comme tous les médias du monde entier
dans les minutes qui ont suivi l'annonce de l'élection :
il a ajouté un numéro monarchique au nom du Pape.

Le quotidien de droite La Nación ne décolère pas de voir Cristina se sortir avec tant d'habilité et tant d'élégance du mauvais pas dans lequel l'avait mise l'élection au Saint Siège d'un archevêque qu'elle ne portait pas dans son cœur (voir mon article du 19 mars 2013 sur l'entrevue du Saint Père avec la Présidente). Il cherche à toute force de quoi l'accuser d'hypocrisie. La dernière trouvaille est d'annoncer -c'est petit, vous avouerez- que le Cardinal avait sollicité quatorze audiences personnelles auprès de la Chef d'Etat sans recevoir de réponse. Un premier article est paru dans La Nación le 24 mars (1) avec un ton qui rappelle la gravité employée par Médiapart dans ses accusations contre Jérôme Cahuzac. Le 31 mars, c'est-à-dire le Dimanche de Pâques, c'est Perfil, autre journal de droite, qui reprenait cette histoire peu glorieuse.

Le 3 avril dernier, donc dans des délais assez rapides étant donné qu'on est en pleine Semaine de Pâques avec, en prime, un changement de titulaire au ministère primatial du pays, le service de presse de la Conférence Episcopale Argentine (CEA) a publié un communiqué de presse très court, ultra-neutre et dont chaque mot est pesé au trébuchet, que voici (je suis allée le chercher directement sur le site Internet de la CEA) :

Ante las reiteradas consultas periodísticas, esta Oficina de Prensa considera necesario aclarar, que el entonces Cardenal Jorge Mario Bergoglio, no solicitó entrevistas personales con la Presidenta de la Nación, Dra. Cristina Fernandez de Kirchner.
Como Presidente de la Conferencia Episcopal Argentina y acompañado por los miembros la Comisión Ejecutiva, el Señor Cardenal en tres ocasiones le solicitó entrevistas a la Señora Presidenta y las mismas fueron oportunamente concedidas.
Buenos Aires, 3 de abril de 2013
Oficina de Prensa
Conferencia Episcopal Argentina


Face aux demandes répétées des journalistes, ce Bureau de Presse considère nécessaire de préciser que celui qui était alors le Cardinal Jorge Mario Bergoglio n'a pas sollicité d'entrevues personnelles auprès de la Présidente de la Nation, le Docteur Cristina Fernández de Kirchner. (2)
En qualité de Président de la Conférence Episcopale Argentine et avec les membres de la Commission Exécutive, Monsieur le Cardinal a sollicité à trois reprises une entrevue auprès de Madame la Présidente et celles-ci ont été accordées en temps opportun.
Buenos Aires, le 3 avril 2013
Bureau de Presse
Conférence Episcopale Argentine
(Traduction Denise Anne Clavilier)

On assistait ce matin à une empoignade surréaliste, très emblématique de l'absence de dialogue dénoncée par le musicien (cristiniste) Victor Heredia et soulignée par l'appel du Pape aux Portègnes le matin de son installation, entre Página/12, qui s'efforce de réprimer son triomphalisme mais frétille comme un petit poisson en voyant que la CEA démonte en deux coups de cuillère à pot les mensonges des journaux rivaux (sans jamais citer leurs titres) et apporte ainsi des arguments qui font foi du comportement digne et conforme à sa charge de la part de la Présidente (3), et La Nación, qui publie un article très long, hargneux et alambiqué, qui prétend, sous la plume d'un des éditorialistes mis en vedette comme si c'était le penseur du siècle, que le communiqué épiscopal est le fruit de pressions gouvernementales pour donner du poids aux mensonges de Cristina (qui, depuis son retour de Rome, fait tout pour atténuer le souvenir du conflit qui l'avait opposée au Cardinal Bergoglio, ce qui est de bonne guerre, surtout en année électorale).

L'accusation portée par La Nación contre la CEA est très grave et particulièrement offensante pour cette institution. Qui plus est, elle est incohérente car enfin de deux choses l'une : ou les prélats sont favorables à l'opposition, comme La Nación l'a toujours laissé entendre jusqu'à présent -en plein accord objectif, mais non pas idéologique, avec Página/12, soit dit en passant-, ou ils ne sont que des fantoches que la Présidente peut manipuler à son gré. Or n'oublions pas que l'élévation d'un des leurs au pontificat les rend encore plus forts pour s'opposer à elle s'ils le souhaitaient !

Le journaliste assaisonne encore son article d'un invraisemblable complot au ridicule achevé : le Gouvernement agirait en sous-main pour instrumentaliser le Pape (qu'ils essayent, tiens !). Sous prétexte de lui remettre un maillot du Club Atlético (club sportif) San Lorenzo de Almagro (4), offert tout bien plié dans une belle boîte, un des ministres aurait demandé au Souverain Pontife, à l'aide d'un pli secret glissé dans la boîte du maillot (écrit à l'encre sympathique, aussi, tant qu'on y est !), de bien vouloir accorder une audience à Rome à Marcelo Tinelli, sorte de Guy Lux argentin qui anime à la télévision une émission très populaire et pas très relevée (5). Or le ministre, s'exaspère le journal, aurait le culot de s'entêter à nier ce fait ! Mesurez un peu l'ampleur du scandale...

L'objectif de cette brillante manœuvre prêtée au Gouvernement ? Obtenir une double photo à exploiter pendant la campagne électorale qui vient : Cristina et François d'une part, Tinelli et François d'autre part.

A côté de cette épouvantable violation des fondements mêmes d'un Etat de droit (vous conviendrez avec moi que c'est en effet le cas), qu'est-ce que notre petit scandale à nous ? Franchement, Mediapart et l'affaire Cahuzac, c'est de la petite bière à côté de cet énorme lièvre soulevé par La Nación.

Et il y a à peine deux jours, une catastrophe météorologique exceptionnelle a fait au moins 51 morts et 106 disparus à Buenos Aires et à La Plata.

Cette photo a été choisie par Página/12 pour illustrer son article.
La Nación a préféré celle de son rédacteur...
La photo semble prise à la Casa Rosada et date d'avant octobre 2010
Depuis le décès de Néstor Kirchner, le 27 octobre 2010,
Cristina arbore toujours une tenue d'un noir très strict.

Pour aller plus loin :


(1) C'était donc le Dimanche des Rameaux, ce qui n'est pas tout à fait n'importe quelle date dans les pays encore pétris de culture catholique (ce n'est plus guère le cas de la France) puisque ce jour marque l'entrée dans la Semaine Sainte. Une date bien choisie, n'est-ce pas, pour lancer  une polémique de cette nature, quand le Pape, de son côté, a appelé au contraire et avec insistance au dialogue, à la réconciliation, à la solidarité entre les personnes de bonne volonté et même, le jour de son installation, à la tendresse (parce qu'elle casse les processus de violence et de mensonge). Mais que voulez-vous, on n'est pas maître du calendrier, à La Nación, ma pauv' dame ! Et c'est ainsi que naissent les rumeurs, parce que dans l'émotion d'une telle fête (je parle surtout de cette année 2013 marquée par cette élection romaine inattendue et qui fait la fierté d'une grande partie des Argentins), plus personne ne se rappellerait où et dans quel contexte il a lu cette info, en revanche, chaque lecteur de La Nación se souviendra de l'avoir lue et donc,  s'il l'a lue, c'est que c'est vrai et ainsi donc, cette peau de vache de Cristina a fermé sa porte au cardinal quatorze fois ! Vous vous rendez compte ? Mais c'est un monde, ça ! Pour qui se prend-elle, celle-là ? Etc, etc, etc...
(2) La Présidente est avocate de formation. Elle est donc docteur en droit. C'est une coutume en Argentine de toujours donner le titre universitaire des gens.
(3) Dont les relations avec le cardinal n'ont pas été tout le temps aussi exécrables qu'à partir de 2010 avec le débat sur l'ouverture du mariage aux homosexuels et l'absence du couple présidentiel au Te Deum du Bicentenaire à Buenos Aires. En accédant à la magistrature suprême en décembre 2007, elle avait même tenté de faire un ou deux pas pour améliorer les relations avec l'épiscopat, déjà fort mises à mal sous le mandat de son mari, Néstor Kirchner, encore plus libre penseur et anticlérical qu'elle. La tentative avait vite été abandonnée mais elle avait au moins eu le mérite d'exister...
(4) Voir mon article du 24 mars 2013 sur les liens entre le Pape et le San Lorenzo.
(5) Pourquoi ce type, me demanderez-vous ? Parce qu'il est supporter du San Lorenzo lui aussi... Les scénaristes des James Bond n'ont qu'à bien se tenir !

mardi 2 avril 2013

La rentrée de Victor Heredia : un disque et un roman [Disques & Livres]


Victor Heredia est l'un des très grands artistes du folclore argentin. C'est en Argentine qu'il a traversé les années sombres de la dictature dont il est ressorti très affecté. Une grande partie de sa famille fait partie des 30 000 disparus. C'est un homme profondément impliqué dans la vie politique du pays, un partisan des droits de l'homme et un constructeur de la démocratie à travers la dimension culturelle de son travail.

Ces jours-ci, il sort un disque d'utopie révolutionnaire, où il espère en un monde qui progressera, Algún día (un beau jour). Il le présentera le vendredi 12 avril 2013, à 21h30, au Teatro Opera Citi, Avenida Corrientes 860, accompagné du groupe qui a assuré l'enregistrement avec lui : le guitariste Panchi Quesada, le bassiste Ricardo Zielinski, le batteur Gustavo López et les pianistes Gabino Fernández et Babú Cerviño jouant sur claviers électroniques. Ce nouvel album se compose de dix chansons, dont quelques unes sont déjà des classiques et d'autres constituent des nouveautés.
Par ailleurs, il publie en même temps un quatrième roman, Los Perros (les chiens, entendez les gens de rien, les gens de la rue), l'histoire d'une famille qui vit dans une villa miseria, près d'une décharge publique, et il le présentera à l'occasion du tout prochain Salon du Livre de Buenos Aires, le grand rendez-vous littéraire d'avril (Feria del Libro).

Página/12 lui consacre donc la première page de son supplément culturel avec une longue interview dont je vous livre ici quelques extrais qui m'ont interpelée...

–El álbum arranca con la melancolía de un bandoneón: en “Cenizas de ayer” usted admite que hoy, a sus 66, entiende lo que fue, un poco lo que es. ¿Qué fue y qué es?


–Soy parte de una generación que fue muy vapuleada, en todo sentido. Que fue feliz hasta los años setenta, diría. A partir de entonces recibió la cachetada del “enemigo”, del defensor de lo que se pretendía modificar. Un enemigo importante, serio y maligno, que utilizó todo el aparato a su alcance, incluso el del Estado, para derrotar a aquel que se le oponía, justamente el movimiento popular. ¿Qué fui? Un tipo esperanzado, con una mirada hacia el futuro muy especial: creía que podíamos cambiar lo que teníamos delante con sólo desearlo. Trabajamos muchos de la mano, con inocencia, pero también con fuerza, y nos pegamos un porrazo tremendo con la dictadura del ’76. La tortura, la desaparición, los exilios, la muerte de amigos y las traiciones... ¿Qué soy? Tengo la mirada más acotada, más limitada sobre lo que pueda llegar a ser futuro. No quiere decir que haya cambiado la expectativa de modificar cosas, pero sé que cuesta.
Victor Heredia, in Página/12

- L'album commence sur la mélancolie d'un bandonéon. Dans Cenizas de ayer (Cendres d'hier), vous admettez qu'aujourd'hui, à 66 ans, vous comprenez ce que vous avez été, un peu ce que vous êtes. Qu'avez-vous été et qu'êtes-vous ?

- Je fais partie d'une génération sur laquelle on a beaucoup cogné, en tous sens. Qui a vécu heureuse, je dirais jusqu'aux années 70. A partir de ce moment-là, elle s'en est pris plein la tête de la part de l'ennemi, le champion de ce qu'on prétendait modifier. Un ennemi puissant, fort et malin, qui a utilisé tout l'appareil à sa portée, y compris celui de l'Etat, pour mettre en déroute quiconque s'opposait à lui, c'est-à-dire précisément le mouvement populaire. Ce que j'ai été ? Un type plein d'espoir, avec le regard particulièrement tourné vers le futur : je croyais que nous pouvions changer ce qui nous attendait et qu'il suffisait pour cela de le désirer. Nous avons été nombreux à travailler main dans la main, avec innocence mais aussi avec force, et ils nous ont retiré le pain blanc de la bouche avec la dictature de 1976. La torture, la disparition, les exils, la mort des amis et les trahisons... Ce que je suis ? Mon regard sur ce qui pourrait arriver dans le futur s'est restreint, s'est limité. Cela ne veut pas dire que l'espoir de changer les choses ait bougé mais c'est que j'en connais le prix.
(Traduction Denise Anne Clavilier)


–De hecho, el disco abreva de a ratos en cierto escepticismo.

–Sí. Pareciera que a una parte de la generación de los que hoy tienen 40 le gusta el escepticismo. No soy escéptico, igual. Yo siento que las luchas no han sido en vano. Le han puesto almohada, colchón y plumas al escéptico, que existe porque antes había utopías. Se han modificado cosas para que el escéptico pueda seguir usando su escepticismo, porque de otra manera todos estaríamos buscando comida en los tachos de basura. Hay una generación que reconozco escéptica. Y lo es con alguna razón. No obstante, en el disco no quise dejar solamente el escepticismo que reconozco sobre algunas cosas que no se han podido modificar en el planeta, como la mirada de la humanidad sobre el medioambiente y sobre sí misma, que es muy pobre. La demostración de que el continente funciona mejor cuando los gobiernos son democráticos y tienen ese punto de vista sobre sus economías parece no hacerle mella a nadie. La gente permite que se tergiverse la realidad. América mejoró muchísimo y, sin embargo, en referencia a algunos gobiernos se habla de dictaduras populares. Le ocurre a éste. ¿Cómo puede compararse con una dictadura como la del ’76, que fue aberrante [...]? ¿Cómo pueden compararse esas dictaduras con los gobiernos de Chávez, Correa o Lula? Me parece una estupidez. El disco y esa primera canción hablan de eso.
Victor Heredia, in Página/12

- De fait, le disque verse parfois dans un certain scepticisme.
- Oui, il paraîtrait qu'une partie de la génération de ceux qui ont aujourd'hui 40 ans aiment le scepticisme. Je ne suis pas sceptique, ceci dit. Moi, je vois bien que les luttes n'ont pas été vaines. On lui a donné un oreiller, un matelas et des plumes au sceptique et s'il existe, c'est parce qu'avant il y avait des utopies. Pour que le sceptique puisse continuer à baigner dans son scepticisme, c'est que les choses ont changé parce que sans ça nous chercherions tous à manger dans les poubelles. Il y a une génération dont je reconnais qu'elle est sceptique. Et elle a quelques raisons de l'être. Cependant, dans ce disque, je n'ai pas voulu mettre seulement le scepticisme dont je reconnais qu'il existe sur deux ou trois trucs qu'on n'a pas pu changer sur la planète comme le regard de l'humanité sur le milieu naturel et sur elle-même, qui est très pauvre. La démonstration que le continent va mieux quand les gouvernements sont démocratiques et ont ce point de vue sur leurs économies, il y en a qui s'en fichent comme de leur premier mouchoir. Les gens laissent déformer la réalité. L'Amérique va beaucoup, beaucoup, beaucoup mieux et, pourtant, quand on parle de quelques gouvernements, on parle de dictatures populaires. C'est ce qui ce passe pour le nôtre. Comme peut-on le comparer à une dictature comme celle de 1976, qui a été aberrante [...] ? Comme peut-on comparer ces dictatures [des années 70] aux gouvernements de Chávez, Correa ou Lula ? Cela me paraît une stupidité. Le disque et cette première chanson parlent de ça.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–Los militares y los civiles detrás de la última dictadura le han hecho mal. En referencia a ésta, en la canción “Algún día” le pide a la patria que cierre la herida. ¿En qué sentido?

–“Cierra tu herida” habla de esta trinchera que se ha abierto entre un sector y el otro, que es tremenda. En lugar de aquietarse, se hace más profunda, más seria y angustiante. Hoy no hay un debate lógico y argumentado respecto de posturas ideológicas o de clase. Lo que hay es un insulto. Para cerrar esa herida hay que reconocer lo que ha pasado, quiénes son los culpables y quiénes sus defensores. Cuando la gente empiece a darse cuenta de eso, la herida empezará a cerrar. Cuando toda la Argentina, su común denominador, incluso quienes son de derecha, se den cuenta de que es inaceptable vivir en un país sin decir la verdad, sin esgrimir justicia cierta y verdadera, la herida se cerrará. Vaticino un futuro en esa canción con respecto a los nietos recuperados: tendrán una mirada distinta y serán los combatientes de la Argentina que soñamos.
Victor Heredia, in Página/12

Les militaires et les civils derrière la dernière dictature ont fait du mal à l'Argentine. C'est en parlant d'elle que dans la chanson Algún día (un beau jour), vous demandez à la patrie qu'elle referme sa blessure. Dans quel sens ?
Cierra tu herida (referme ta blessure) parle de cette tranchée qui s'est ouverte entre un secteur et l'autre et qui est terrible. Au lieu de se combler, elle s'est approfondie, elle est devenue plus grave et plus angoissante encore. Aujourd'hui, il n'y a pas de débat logique et argumenté au sujet des postures idéologiques ou de classe (1). Ce qu'il y a, c'est l'insulte. Pour refermer cette blessure, il faut reconnaître ce qui s'est passé, qui sont les méchants et qui sont les gentils. Quand les gens commenceront à s'en rendre compte, la blessure commencera à se refermer. Quand toute l'Argentine, qui est leur commun dénominateur, y compris à ceux qui sont de droite, on se rendra compte qu'il n'est pas acceptable de vivre dans un pays sans dire la vérité, sans se battre pour une justice sûre et vraie, la blessure se refermera (2). J'augure d'un certain futur dans cette chanson au sujet des petits-enfants retrouvés : ils auront un regard différent et ils seront les combattants de l'Argentine dont nous rêvons.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
[...]

–“Breve historia de las islas Malvinas” es un track pícaro: sortea rítmicamente la tristeza del abordaje usual del tema. ¿Por qué?

–Es que la escribí para Camilo, mi hijo de diez años. Con mucha inocencia, un día me preguntó: “Papá, ¿por qué todos dicen que las Malvinas son argentinas y allí viven ingleses?”. Le quise explicar y me di cuenta de que sabía muy poco. Entonces fui a indagar y refresqué algunas cuestiones que había olvidado. Recordé a Luis Vernet. Y fui aún más atrás, hasta Louis Antoine de Bouganville, que las colonizó para Francia. Luego aparece el reclamo de potestad de España, por la conquista de América, y el acuerdo por el que Francia vende las islas a 603 mil libras, una ganguita. Las recuperamos con la Revolución de Mayo. La participación de Vernet es muy importante. Mandado por Rosas, intenta establecer una cabecera de playa comercial en las islas. Más tarde, cuando una fragata de Estados Unidos ataca, en un acto medio alocado, los ingleses aprovechan, se meten y rompen todo. Cuento eso con una canción infantil, con un ritmo juguetón, lo cual no quiere decir que no mencione hechos dolorosos. De hecho, el final es un guiño a los ingleses.
Victor Heredia, in Página/12

- Breve historia de las islas Malvinas (Brève histoire des Iles Malouines) est un morceau curieux : elle évite par son rythme la tristesse avec laquelle on aborde habituellement le sujet. Comment cela se fait-il ?
- C'est que je l'ai écrite pour Camilo, mon fils de dix ans. En toute innocence, un jour, il m'a demandé : Papa, pourquoi tout le monde dit que les Malouines sont argentines et c'est des Anglais qui y vivent ? J'ai voulu lui expliquer et je me suis rendu compte que je ne savais pas grand-chose. Alors j'ai fait mon enquête et j'ai révisé quelques questions que j'avais oubliées. Je me suis souvenu de Luis Vernet (3). Et je suis remonté plus loin encore, jusqu'à Louis Antoine de Bougainville, qui les a colonisées pour la France. Après est venu la réclamation de l'Espagne sur ces îles, du fait de la conquête de l'Amérique, et l'accord par lequel la France a vendu les îles pour 603 000 livres, quelle aubaine ! On les a récupérées sous la Révolution de Mai. La participation de Vernet a été très importante. Envoyé par Rosas, il cherche à établir une tête de pont commerciale dans les îles. Plus tard, quand une frégate des Etats-Unis attaque, dans un acte à moitié dingue, les Anglais en profitent, rentrent dedans et cassent tout. Je raconte ça dans une chanson enfantine, avec un rythme enjoué, ce qui ne veut pas dire que ça ne parle pas de faits douloureux. En fait, c'est un clin d'œil aux Anglais.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
[...]

–Descubrir en el discurso de determinados individuos la defensa de una simbología a la que nunca pertenecieron es hallar signos de hipocresía. Y la hipocresía está a la orden del día. Si la gente se pusiera a ver seriamente cuáles son las posturas ideológicas y qué se defiende detrás de cada una, sabría el camino a seguir. Esto no quiere decir que hay que estar a la derecha, a la izquierda o al centro. Quiere decir que hay que seguir lo posible. Los cambios tienen que ser auténticos. La gente tiene que recurrir a la realidad, no le pueden seguir contando el país. Tiene que enterarse de quiénes son los hombres y las mujeres que han hecho que nuestras vidas mejoren.
Victor Heredia, in Página/12

- Découvrir dans le discours de certains individus la défense d'un tas de symboles qui n'ont jamais été les leurs, c'est trouver des signes d'hypocrisie. Et l'hypocrisie est à l'ordre du jour. Si les gens pouvaient voir en vrai quelles sont les postures idéologiques et qui se cache derrière chacune d'elles, ils sauraient quel chemin prendre. Ceci ne veut pas dire qu'il faut être à droite, à gauche ou au centre. Cela veut dire qu'il faut continuer autant que faire se peut. Les changements doivent être authentiques. Les gens doivent revenir à la réalité, ils ne peuvent pas continuer à raconter des histoires sur le pays. Il faut qu'ils réalisent qui sont les hommes et les femmes qui ont vraiment amélioré notre vie.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
[...]

–En “La veleta de Armando” canta: “Yo conozco bien a esos tipitos y el sermón/ que preparan siempre que presienten, como hoy,/ que está cerca el tiempo de empezar a cosechar/ todo lo sembrado a fuerza de amar y sangrar”. Habla de la izquierda.

–Es el discurso de la supuesta izquierda purista, que siempre está reclamando lo que falta y niega lo hecho, en pos de su beneficio electoral. A veces es tan exagerada que pone en peligro situaciones democráticas que verdaderamente favorecen a la gente. Y pisan muy peligrosamente el terreno de la derecha, en contra de quienes intentan hacer cosas.
Victor Heredia, in Página/12

- Dans La veleta de Armando ( La girouette de Armando), vous chantez : Je connais très bien ces types à la noix et le sermon qu'ils préparent chaque fois qu'ils pressentent comme aujourd'hui que le temps est proche où la récolte va commencer, celle de tout ce qu'on a semé avec notre amour et notre sang. Cela parle de la gauche.
- C'est le discours de la soi-disant gauche puriste qui est toujours là à réclamer ce qui manque encore et qui nie ce qui a été réalisé, et tout ça par calcul électoral. Parfois, elle exagère tellement qu'elle met en danger des situations démocratiques qui bénéficient vraiment aux gens (4). Et ils piétinent allègrement le terrain de la droite, contre ceux-là qui cherchent à faire des choses.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

[...]

Declaración de principios

Llegó el punto en el que Heredia se pudrió de escuchar que “los artistas que apoyan este modelo lo hacen por dinero”. “Tienen razón: hicimos un ahorro de exilio, censura y persecución para cobrarlo ahora”, repite ahora una ironía que hizo carta de respuesta a la “infamia” hace año y medio. “No, estimados enemigos del progreso, no es por tan despreciable razón que acompañamos este modelo. Nuestra militancia tiene tantos años como cicatrices, tanta felicidad como lágrimas, tanto ayuno como renovada esperanza. Somos parte de un proyecto que comenzó hace mucho tiempo atrás y que fue encarcelado, desaparecido, torturado y asesinado tantas veces como las que resucitó”, subraya la misiva, que se reprodujo en sitios de noticias, blogs y redes sociales. Si bien en ella reivindica los “logros” del Gobierno –sobre todo los vinculados con los derechos humanos, tema clave en su trayectoria– no dice explícitamente si se autodenomina kirchnerista, etiqueta que le endilgan en varias notas que gustan de agrupar artistas por simpatía política. El cantautor de Paso del Rey, que se ha presentado en varios recitales oficiales y de colectivos sociales, dice que no. “Fui admirador de la propuesta política de Néstor, pero soy cristinista –se define–. La Presidenta está tratando de cumplir los sueños de los pibes que fuimos. Desde ese lugar, los que reconocemos su trabajo no somos ningunos boludos.”
Victor Heredia, in Página/12

Déclaration de principe
Heredia en a maintenant ras le bol d'entendre que "les artistes qui soutiennent ce modèle [la politique actuelle de Cristina] le font pour l'argent". "Ils ont raison : on a investi nos économies d'exil, de censure et de persécution et maintenant on touche les dividendes, répète-t-il maintenant avec une ironie qui lui a servi de carton-réponse contre l'ignominie il y a un an et demi. Non, chers ennemis du progrès, ce n'est pas pour une raison aussi méprisable que nous accompagnons ce gouvernement. Notre militance a autant d'années que de cicatrices, autant de bonheur que de pleurs, autant de jeûne que d'espoir renouvelé. Nous appartenons à un projet qui a commencé il y a longtemps et qui a été mis en prison, qui a disparu, qui a été torturé et assassiné aussi souvent qu'il a ressuscité, souligne la missive qui a été reproduite dans des sites d'information, des blogs et sur les réseaux sociaux. Mais bien qu'il revendique les réussites de ce Gouvernement, surtout celles liées aux droits de l'homme, un thème-clé dans son parcours, il ne dit pas explicitement s'il se définit comme kirchneriste, étiquette qu'on lui a collée dans plusieurs articles qui aiment classer les artistes par sympathie politique. L'auteur compositeur interprète de Paso del Rey, qui s'est produit dans plusieurs récitals de la majorité et de collectifs sociaux, dit que non. J'ai été un admirateur de la proposition politique de Néstor mais je suis cristiniste, se définit-il. La Présidente est en train d'exaucer les rêves des mômes que nous avons été. De ce point de vue-là, nous qui reconnaissons son travail nous ne sommes pas de couillons".
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :


(1) Voir à ce propos les articles classés sous le mot-clé dialogue dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus. Un thème qui a beaucoup hanté la presse et l'Argentine en général depuis l'élection du Pape François et le revirement auquel le gouvernement en place a dû se plier pour faire face à une situation toute nouvelle. Du coup, même la gauche athée écoute les appels au dialogue lancé par l'Eglise, qu'elle n'écoutait jamais avant. Et c'est très intéressant de retrouver cette thématique dans la bouche d'un artiste aussi engagé et aussi batailleur que Heredia... Comme quoi, les esprits sont en marche. Et c'est une excellente nouvelle pour ce pays.
(2) Il fait ici allusion aux disparus, les fils et les filles de Madres de Plaza de Mayo (les deux associations), et aux enfants volés, recherchés par Abuelas de Plaza de Mayo.
(3) Luis María Vernet, né à Hambourg en 1792 et mort à San Isidro, près de Buenos Aires, en 1871, fut le premier commandant argentin des Iles Malouines. Il a été destitué de sa fonction en 1832 pour avoir quitté les îles alors attaquées par les Etats-Unis (il allait chercher du secours auprès de la capitale). Il a été enterré au cimetière de La Recoleta, au début de l'épidémie de fièvre jaune qui a ravagé la capitale et sa région pendant tout l'été 1871.
(4) Je pense qu'il vise ici quelqu'un comme Pino Solanas qui est en train de négocier un accord électoral avec Elisa Carrió, une personnalité politique très instable qui se présente volontiers comme de centre-gauche, mais c'est un centre qui penche beaucoup vers la droite et qui rejoint la droite autant qu'elle le peut.

lundi 1 avril 2013

Patrie, Bicentenaire et futur Pape : article n° 3 000 de Barrio de Tango

Notre Dame de Luján
Statue reconstituée en son état original de 1630
quarante ans après la fondation définitive de Buenos Aires
Cette statue est exposée dans la crypte de l'actuelle Basilique
Le Pape a pour elle une dévotion particulière
et en ce jour où l'Eglise prie particulièrement Notre Dame, c'est tout indiqué.

Comment fêter dignement le trois millième article que je publie dans ce blog, lancé le 19 juillet 2008 ? Comme d'habitude, il fallait que je trouve un sujet qui soit en résonance avec l'heure et qui s'articule avec le corps et l'objectif de ce blog, l'étude de la manière dont se déploie l'actuelle et passionnante élaboration de la culture nationale en Argentine, le tout dans la torpeur qui suit les fêtes de Pâques, point culminant du calendrier chrétien mais aussi de cette immense vague de papamania qui a submergé l'Argentine depuis la fin du conclave (et pas seulement l'Argentine)...

Pour une fois, je fais donc pour cet article numéroté un retour en arrière et, en ce lundi de Pâques, alors qu'un hincha du San Lorenzo ultra-déterminé a réussi à remettre una camiseta azulgrana au Pape (quelque peu réticent) hier, sur Piazza San Pietro (pour comprendre le langage footeux, voir mon article du 19 mars 2013), voici l'homélie, tirée au cordeau comme d'habitude, que le Cardinal Jorge Bergoglio, qui vient d'accéder au trône de Saint-Pierre (ceci dit en passant pour ceux que les cloches auraient ramenés non pas de Rome mais de la planète Mars hier matin), a donnée à Luján, dans la Province de Buenos Aires, le 8 mai 2010, en une double occasion, le début des célébrations du Bicentenaire du pays et le grand pèlerinage qui fait converger de nombreux Argentins dans cette cité mariale populaire et rurale, où l'on vénère une Vierge bien particulière, qui a été choisie comme sainte Patronne du pays. Ceux qui ont suivi de près les différentes célébrations qui se sont tenues à Rome depuis la fin du conclave reconnaîtront, malgré le passage de l'italien pontifical à l'espagnol rioplantense, le style clair, très oral (donc un brin répétitif), accessible à tous et pourtant très élaboré de l'actuel Pape, formé à l'école très structurante de la tradition jésuite.

En l'occurrence, j'ai conservé la typographie de la source (site Internet de l'Archevêché de Buenos Aires), avec ces phrases en gras, qui facilite encore plus la lisibilité du texte, retranscrit à partir de l'enregistrement audio réalisé pendant la messe (1)

Aquí en Luján hubo un gesto de la Virgen y nos hace bien recordarlo: en 1630 una pequeña imagen de la Pura y Limpia Concepción, se quedó. Iba a otra parte la caravana, pero la Virgen provocó la parada.
Desde ese momento en este lugar hubo visitas, peregrinaciones, encuentros con la Virgen. Desde ese momento la Patria tuvo madre. La imagen, al principio, estaba en una taperita, después una iglesia... y hoy la Basílica tan linda y tan cuidada.
Mgr Jorge Bergoglio, sj

Ici, à Luján, il y a eu un geste de la Vierge et c'est bon pour nous de nous en souvenir : en 1630, une figurine de la Pure et Immaculée Conception a refusé de bouger. La caravane allait ailleurs mais la Vierge força l'arrêt [ici].
Depuis cette date, à cet endroit, il y a eu des visites, des pèlerinages, des rencontres avec la Vierge. Depuis cette date, la Patrie a eu une mère. La figurine, au début, se trouvait dans une petite niche, plus tard dans une église et aujourd'hui, dans cette Basilique si belle et dont on prend tant soin.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Aquí aprendimos a detenernos y recibir vida. Aquí junto a la Madre de Jesús venimos a descansar, a confiarle la vida de otros, la vida que muchos fueron cargando en la peregrinación, en el silencio y la oración por el camino. Aquí el pueblo sencillo y creyente de nuestra patria fue creciendo también en algo tan característico del lugar: la solidaridad y la fraternidad. Y con este modo simple, de encuentro y silencio armó nuestra Madre el santuario: esta es la Casa de los argentinos. La Patria, aquí, creció con la Virgen; la Patria aquí tiene a su madre.
Mgr Jorge Bergoglio, sj

Ici, nous avons appris à faire halte et à recevoir la vie. Ici, à côté de la Mère de Jésus, nous sommes venus nous reposer, lui confier la vie d'autres personnes, la vie dont beaucoup se sont chargés en chemin pendant le pèlerinage, dans le silence et la prière. Ici, le peuple simple et croyant de notre patrie a grandi aussi dans quelque chose qui est très caractéristique de ce lieu : la solidarité et la fraternité. Et c'est de cette façon simple, faite de rencontre et de silence, que notre Mère a monté le sanctuaire. C'est ici la Maison des Argentins. La Patrie, ici, a grandi avec la Vierge. La Patrie ici a sa mère.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

¡En esta su Casa de Luján cuántos vinieron a recibir la fe en el bautismo, a cumplirle promesas o a confiarle su necesidad, sus dolores o sus problemas! Por el templo anterior a esta Basílica, cuando la Patria empezaba, pasaron San Martín y Belgrano al principio y al final de sus campañas. Pasaron ellos, como muchos, en medio de la gloria, y cuando quedaron solos y olvidados, le confiaron su tristeza. Sabían que la Patria tenía Madre.
Hoy es su fiesta, al celebrarla a Ella que recoge las visitas y las oraciones de los hijos, le pedimos aprender a ser como el Negro Manuel, silenciosos observadores de la vida y el camino de esta Patria, y a rezar por ella con la fidelidad del pueblo que intuye esta presencia de madre y por eso confía. Somos parte de esta historia del milagro que continúa y se sigue escribiendo. A ella también le pedimos la gracia de saber trabajar por la Patria, hacerla crecer en la paz y concordia que nos da el sentirnos hermanos, desterrando todo odio y rencor entre nosotros.
Mgr Jorge Bergoglio, sj

Dans cette Maison de Luján, qui est la sienne, on est venu recevoir la foi dans le baptême, tenir des promesses, lui confier nos besoins, nos douleurs ou nos soucis ! Dans le sanctuaire antérieur à cette Basilique, quand la Patrie commençait tout juste, San Martín et Belgrano (2) sont passés, au début et à la fin de leurs campagnes. Ils sont passés, eux comme beaucoup [d'autres], au milieu de la gloire et quand ils se sont retrouvés seuls et oubliés, ils lui ont confié leur tristesse. Ils savaient que la Patrie avait une Mère.
Aujourd'hui, c'est sa fête. En la célébrant, Elle qui accueille les visites et les prières de ses enfants, nous lui demandons d'apprendre à être comme le Noir Manuel (3), de silencieux observateurs de la vie et du cheminement de notre Patrie, et à prier pour elle [la Patrie] avec la fidélité du peuple qui a l'intuition de cette présence maternelle et s'abîme pour cela dans la confiance. Nous sommes une partie de cette histoire du miracle qui continue et que nous écrivons toujours. Nous lui demandons aussi la grâce de savoir travailler pour la Patrie, de la faire grandir dans la paix et la concorde que nous donne le fait de nous sentir frères, extirpant d'au milieu de nous toute haine et toute rancœur (4).
(Traduction Denise Anne Clavilier)

En este lugar tan santo, lleno de fe y esperanza, pedimos hoy a la Madre que cuide a nuestra Patria. En particular a aquellos que son los más olvidados, pero que saben que aquí siempre hay lugar para ellos. Así fue desde el principio: la Virgen cuidó desde muy adentro del corazón a esta Patria, comenzando desde los más pobres, los que para los suficientes no cuentan... pero aquí sí que son tenidos en cuenta. Por ello a los hijos de la Virgen de estas tierras nunca les falta la protección de nuestra Madre.
En Luján hay un signo para nuestra Patria: todos tienen lugar, todos comparten la esperanza y todos son reconocidos hijos. Hoy vinimos a rezar en esta fiesta de la Virgen, en este año Bicentenario, porque aquí crecimos y aquí nuestra Patria siempre tuvo una bendición, porque tiene una madre. No tenemos derecho a aguacharnos, a bajar los brazos llevados por la desesperanza. Recuperemos la memoria de esta Patria que tiene madre, recuperemos la memoria de nuestra Madre. Miremos a la Virgen y pidámosle que no nos suelte de su mano. Gracias Madre por quedarte con nosotros.
Mgr Jorge Bergoglio, sj

Dans cet lieu si saint, plein de foi et d'espérance, nous demandons aujourd'hui à notre Mère qu'elle prenne soin de notre Patrie. En particulier [de ] ceux qui sont les plus oubliés, mais qui savent qu'ici il y a toujours de la place pour eux. C'est ainsi depuis le commencement : La Vierge a pris soin de cette Patrie du plus profond de son cœur, en commençant par les plus pauvres, ceux qui ne comptent pas pour ceux qui ont assez... mais ici, c'est un fait qu'il sont pris en compte. C'est pourquoi en ces terres, la protection de notre Mère ne fait jamais défaut aux enfants de la Vierge.
A Luján, il y a un signe pour notre Patrie : vous avez tous votre place, vous partagez tous l'espérance et vous êtes reconnus comme des enfants (5). Aujourd'hui, nous sommes venus pour prier en cette fête de la Vierge, en cette année du Bicentenaire, parce que ici nous avons grandi et ici notre Patrie a toujours reçu une bénédiction parce qu'elle a une mère. Nous n'avons pas le droit de nous cabrer, de baisser les bras emportés par le désespoir. Recouvrons la mémoire de notre Patrie qui a une mère, recouvrons la mémoire de notre Mère. Regardons la Vierge et demandons-lui de nous garder dans sa main sans jamais nous lâcher. Merci, Mère, de demeurer avec nous.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Sur le site internet de l'Archevêché, vous trouverez dans ces archives de l'année 2010 d'autres textes très intéressants, à fort contenu culturel, parmi les homélies et messages de l'ex-archevêque, en particulier une conférence délivrée à Buenos Aires sur les dimensions sociales que devaient revêtir les célébrations du Bicentenaire entre 2010 et 2016, la lettre où il a argumenté son opposition au "mariage égalitaire" que toute la gauche argentine a commentée sans l'avoir jamais lue (6), l'homélie pour le pèlerinage traditionnel à pied des jeunes à Luján et celle qu'il a prononcée lors de la messe célébrée à la cathédrale après le décès de Néstor Kirchner (où on voit à l'œuvre son désir d'engager le dialogue avec les militants kirchneristes, dont un certain nombre s'étaient déplacés pour venir à la cathédrale, ce qui montre bien que le dialogue est possible et que ce qui manque pour l'instant c'est le petit peu de bonne volonté politique de part et d'autre qui pourrait faire un sort aux hostilités imaginaires que les gens entretiennent contre le camp d'en face).

Pour en savoir plus sur les dimensions religieuses de Luján :
connectez-vous au site Internet du pèlerinage
Ajout du 2 avril 2013 :
Pour mes lecteurs qui sont hors de France, la chaîne France 5 a diffusé hier une nouvelle édition de C dans l'air consacré au Pape. Elle est disponible en visionnage gratuit jusqu'à dimanche soir.
Pour la voir sur le site Internet de la chaîne, cliquez sur le lien.


(1) C'est quelque chose qui frappe sur ce site : le nombre de fois où on lit le terme desgrabación dans les pages consacrées aux homélies et messages de l'ex-archevêque. Comme il le fait à Rome aujourd'hui, il intervient en improvisant beaucoup, en bon pédagogue qu'il est. Pourvu qu'il n'y renonce pas. C'est tout de même plus vivant que les homélies, puissantes quand on les lit mais soporifiques quand on les écoutait, lues mot à mot et d'une voix monocorde par son prédécesseur.
(2) Allusion aux deux héros vertueux de la Révolution et de l'Indépendance, qui furent aussi deux grands penseurs et deux hommes d'une profonde culture, tous deux promoteurs des arts, du savoir et des techniques dans l'Argentine naissante et tous deux considérés, à juste titre, comme des fondateurs du pays. San Martín (1778-1850) semble être passé à Luján sur le chemin qui le conduisait vers l'Armée du Nord (Tucumán) au début 1814 puis lorsqu'il est revenu à Buenos Aires à plusieurs reprises après ses victoires au Chili (Chacabuco en 1817 et Maípu en 1818). Ayant toujours pris grand soin de respecter scrupuleusement la religion catholique qui était celle d'une écrasante majorité des soldats de son armée (il s'était adjoint quelques protestants en provenance de Grande-Bretagne et même des Etats-Unis), pour bien se distinguer de la réputation épouvantable que s'était gagnée la France révolutionnaire sur ce point (réputation sinistre qui joua un grand rôle dans la régression politique qui marqua l'époque des restaurations en Europe), San Martín a toujours manifesté, en privé, une très nette distance avec le phénomène spirituel chrétien dont il était, semble-t-il, fort éloigné. Sur San Martín, je vous renvoie à mon dernier livre, San Martín, à rebours des conquistadors (Editions du Jasmin), et aux articles que j'ai consacrés à cette biographie comme à ceux que j'ai consacrés à la haute figure nationale qu'il est devenu dans la culture argentine. Manuel Belgrano (1770-1820), juriste et homme de plume, s'est fait remarquer dès les années 1806 et 1807 en menant la lutte des Portègnes contre les envahisseurs britanniques, à deux reprises, aux côtés d'autres héros qui n'avaient ni son ampleur idéologique et ni sa visionnaire culture humaniste et religieuse. En 1812, c'est lui qui invente ce qui allait devenir le drapeau national argentin, et c'est sous ce jour qu'il a été fêté en Argentine au cours de l'année 2012. Lui, le juriste et l'économiste brillant s'est aussi illustré au combat, remportant entre autres la célèbre bataille de Salta dont on a fêté le Bicentenaire le 20 février dernier (voir mes articles sur Salta). Habité par une foi profonde, il avait pour la Vierge Marie une vénération très prononcée et très hispanique. Il est l'un des rares héros de cette vaste période révolutionnaire (1773-1830) à avoir toujours confessé une doctrine orthodoxe dans une stricte obéissance (au sens religieux du terme) à l'Eglise catholique alors que la plupart des autres héros d'envergure ont été soit des protestants, notamment aux Etats-Unis (ils ne sont donc pas concernés), soit des catholiques qui, à un moment ou à un autre, sont entrés en conflit ouvert et quasi-voltairien avec l'Eglise catholique, quand ils n'ont pas basculé dans le blasphème et le sacrilège comme ce fut le cas pour Robespierre et Saint-Just. Manuel Belgrano est mort des suites des maladies tropicales contractées à Tucumán, dans une grande misère et oublié de tous, en plein Buenos Aires. Pour en savoir plus sur Belgrano, sur ce blog, cliquez ici.
(3) El Negro Manuel (vers 1604-1686) est une des grandes figures spirituelles de Luján. Cet humble pécheur africain, né dans l'actuel Cap Vert, fut déporté vers le Nouveau Monde en 1629 par un navire négrier portugais et acheté par un capitaine qui s'était établi au Brésil. C'est lui qui, en compagnie de cet esclave qu'il avait instruit dans la foi catholique et qui montrait une ferveur exceptionnelle pour la religion découverte dans des conditions aussi terrifiantes, conduisit du Brésil où elle avait été fabriquée la statuette de la Vierge qui refusa d'aller plus loin une fois arrivée à Luján. Manuel s'installa lui aussi à Luján et devint un très fidèle serviteur de la Vierge et un servant du sanctuaire naissant. Vivant dans une grande austérité, à la manière d'un ermite, il réalisa quelques signes miraculeux puis mourut en odeur de sainteté, ce qui lui valut d'être enterré dans l'église, tout près de la statue. Avec Falucho, simple soldat de l'armée de libération du Pérou, qui mourut dans l'action dans la bataille du Callao, el Negro Manuel est l'une des rares grandes figures noires de la geste nationale argentine et celui des deux dont on sait le plus de choses grâce au soin que les chrétiens locaux ont mis à recueillir et à conserver les informations le concernant. C'est un très beau personnage...
(4) Belle suite dans les idées... Voir les paroles du Pape sur Plaza de Mayo, par téléphone, le 19 mars dernier dans la nuit. Je me demande si je ne vais pas créer un mot-clé pour relier tous ces articles qui parlent de la même chose : le besoin de créer le dialogue démocratique et social en Argentine, pour dépasser les clivages idéologiques encore marqués par la haine et la détestation entre camps distincts.
(5) On peut aussi traduire cette phrase à la troisième personne du pluriel : tous trouvent etc. Je traduis par une seconde personne qui a le désavantage en français d'exclure le locuteur de ce qu'il dit. Et je crois sincèrement qu'il s'inclue dans le tous en question. Et sur le plan de la stricte orthodoxie linguistique, je ne peux pas traduire par une première personne du pluriel, qui n'y est pas.
(6) Voir mon article du 15 juillet 2010 sur le vote de l'ouverture du mariage aux homosexuels.

vendredi 29 mars 2013

Allez dire à Jean : "Les aveugles voient" [Actu]

Etonnante une qui met en vedette la demande de dialogue
et l'entoure, en bas et à droite, de manchettes
constituées de propos hostiles au Gouvernement en place !

C'est un des récits que nous livrent l'Evangile selon saint Matthieu (chapitre 11) : Jean le Baptiste, enfermé dans les geôles d'Hérode (où il est un prisonnier politique) est saisi de doute sur la mission effective de son lointain parent Jésus qu'il a reconnu quelque mois plus tôt comme "celui qui devait venir". Son doute repose sur le fait que Jésus n'agit pas comme l'image que les Juifs s'étaient faite du Messie : un homme puissant, entouré d'une cour céleste, qui allait faire trembler la terre, la mer et les montagnes, et au fil du temps on avait imaginer qu'il mettrait en fuite l'occupant païen (bon débarras, qu'il fait bon vivre entre soi !) et, sous Tibère, qu'il allait secouer le cocotier dans le Temple de Jérusalem, aux mains d'une élite sacerdotale ultra-conservatrice et passablement gangrénée par toutes sortes de compromissions économiques et politiques avec le pouvoir en place, pour le dire dans des catégories qu'il nous est aisé d'identifier dans notre propre monde.
Jean envoie donc quelques uns de ses disciples vers Jésus pour lui demander quels signes il peut donner pour, en quelque sorte, accréditer sa qualité de Messie... Et Jésus leur répond avec une formule mystérieuse comme toujours au début de son ministère public : "Allez rapporter à Jean ce que vous voyez et entendez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres". (1)

C'est exactement le spectacle que donne ce matin la presse nationale argentine : voilà des années que Mgr. Jorge Bergoglio choisissait des lieux marginalisés dans Buenos Aires pour y célébrer la messe du Jeudi Saint sans avoir jamais intéressé les journalistes de la presse généraliste qui préféraient l'enfermer dans une image d'archevêque bien traditionnel et qui différait seulement en fonction de la couleur politique du quotidien. Or cette année, le même bonhomme fait la même chose à Rome, en se rendant dans une prison pour mineurs en proche banlieue, et là, miracle !, les journaux voient tout, y compris ce qu'ils n'ont pas vu puisque la presse n'a pas pu pénétrer dans cette enceinte de la justice pénale italienne. Même la rédaction de Página/12 a ouvert ses belles mirettes et rapporte le fait, avec des enjolivures que, pour ma part, je trouve inutiles et un brin méprisantes (2). Quant à Clarín, la journaliste (à moins que ce ne soit le titreur) oppose le choix par François d'une prison et donc de laissés pour compte de notre société (en insistant avec une complaisance condescendante sur les problèmes de violence que connaissent ces jeunes en manque manifeste de repères) au choix des papes précédents qui lavaient les pieds à des prêtres (comme si ça n'avait pas aussi un sens fort, quoique moins universel, je le concède bien volontiers).
Dans un cas comme dans l'autre, un peu plus dans Clarín que dans Página/12, les journalistes, qui sont dans les deux cas des femmes, soulignent la présence de deux jeunes filles parmi les 12 adolescents ayant participé au rite du lavement des pieds. La journaliste de Clarín y voit la perspective d'une réévaluation du rôle de la femme dans l'Eglise à venir. Elle n'a peut-être pas tort... Il y a en effet mille sortes de mesure à prendre ou à susciter que l'ordination des femmes pour que celles-ci, qui composent la moitié de l'humanité et, dans les pays industrialisés, largement plus que la moitié des fidèles, se voient accorder la visibilité dont la communauté croyante a besoin qu'elles l'aient pour se développer harmonieusement....

Autre signe qui nous montre que ces journaux récupèrent une vision que leurs engagements idéologiques divergents avaient réduite à une quasi-cécité : Página/12, si hostile à la conduite pastorale de Monseigneur Bergoglio (dont il ignorait tout), reproduit ce matin, sans les accompagner d'aucune observation acide, les propos mesurés du futur archevêque de Buenos Aires, Monseigneur Mario Poli, sur le cadre relationnel dans lequel il compte inscrire son nouveau ministère vis-à-vis du monde politique. Comme son prédécesseur : il appelle les Argentins au dialogue.

“Falta diálogo a los argentinos, falta diálogo en serio [...] En eso podemos hacer el aporte, porque la Iglesia tiene mucha sabiduría sobre el diálogo”
Mario Poli, cité par Página/12 (qui pense à la droite) et Clarín (qui pense à la gauche)

Le dialogue fait défaut aux Argentins, il fait vraiment défaut. [...] Là-dessus, nous pouvons avoir notre contribution parce que l'Eglise a une grande sagesse en matière de dialogue. (3)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

C'est exactement l'invitation lancée par le Pape le 19 mars dans la nuit, lorsqu'il a téléphoné au recteur de la cathédrale de Buenos Aires pour prendre congé des fidèles de son ancien diocèse avant la messe d'installation romaine (voir mon article du 19 mars 2013).

Pour ce qui est du gouvernement, l'actuel évêque de Santa Rosa a précisé qu'il veillerait à suivre une attitude de respect et de coopération avec les pouvoirs publics mais qu'il maintiendrait néanmoins la distance adéquate, parce que [nous occupons] deux terrains différents, le terrain des pasteurs n'étant pas politique même si la proximité avec les gens nous permet d'avoir des idées et d'émettre des propositions. Et le plus magnifique, c'est qu'on ne perçoive pas la moindre notion d'ironie ou de persiflage sous la plume du journaliste du quotidien kirchneriste. Il y a quinze jours, les mêmes propos auraient été rapportés comme des preuves flagrantes de l'hypocrisie monstrueuse du haut clergé et de sa complicité supposée avec l'oligarchie et pata couffin... Mieux encore, le journal s'offre le luxe de s'arrêter sur l'annonce officielle du nom du nouvel évêque faite par l'archidiocèse de Buenos Aires, où une joie authentique est perceptible sous le vocabulaire par ailleurs convenu de ce type de communication.
On sent néanmoins une minuscule pointe de méfiance résiduelle à la lecture d'un autre article publié ce matin et qui porte sur la première liste de béatifiés signée hier par le Pape. Elle ne comporte pas le nom de Carlos de Dios Murias, prêtre argentin tué par la Dictature dont Jorge Bergoglio avait soutenu l'ouverture de la cause en béatification en sa qualité de président de la Conférence épiscopale argentine... Avec la nomination de son successeur à Buenos Aires avant-hier et cette liste de nouveaux martyrs, nous arrivons bel et bien à ces premières décisions effectives que beaucoup d'observateurs attendaient pour juger de la nouvelle gouvernance de l'Eglise que l'on veut tant et de tout côté voir changer, encore que ce ne soit pas toujours exactement dans le même sens (cependant, la convergence est grande sur les axes majeurs, lesquels n'incluent pas les questions de mœurs, sur quoi le discours n'est contesté que par des courants très minoritaires à l'échelle monde mais très bruyants dans les pays industrialisés en voie de déchristianisation galopante).
Et on voit bien que le Pape est très vigilant à ne montrer aucune prédilection pour l'Argentine. Il semble vouloir éviter de susciter des jalousies (4). Mercredi matin, lors de l'audience générale, c'est en italien qu'il a salué toutes les délégations présentes sur la place, y compris les hispanophones, parmi lesquels de nombreux Argentins que cette salutation a douchés mais pour la bonne cause, à savoir empêcher les fidèles de tomber dans la vedettarisation de sa personne et ne pas favoriser cette papolâtrie chauvine que Jean-Paul II nous avait donné l'habitude de considérer comme normale lorsqu'il parlait aux Polonais dans leur langue, suscitant chez eux une forme d'appropriation nationale assez malsaine à la limite parfois d'une certaine xénophobie...
François ne fait rien dans ce sens-là. Il n'a même jamais encore privilégié la Vierge de Luján (et pourtant, Dieu sait si elle est importante là-bas !), même lorsqu'il est allé se remettre entre les mains de la Madonna à Sainte-Marie-Majeure, au lendemain de son élection. Tout au contraire, il reste arrimé au programme de gouvernement épiscopal qu'il a annoncé depuis la loggia de Saint-Pierre le 13 mars au soir. Il met un fort accent sur son travail à la tête du diocèse de Rome et hier matin, au cours de la messe chrismale, il a appelé les prêtres romains à être des "bergers qui sentent [un peu plus] la brebis", c'est-à-dire qu'ils aillent plus au contact des fidèles comme les bergers qui vivent au milieu des bêtes dont l'odeur finit par imprégner leurs vêtements. Il évangélise donc le diocèse de Rome pour que celui-ci puisse relever la vocation qui est la sienne depuis l'Antiquité, présider à la charité des [autres] églises (entendez diocèses) par l'exemplarité (5).

Il se pourrait que ce soit très dur à accepter pour les Argentins qui ont une habitude culturelle profondément ancrée de sur-valoriser ce qu'ils appellent nuestras cosas (nos trucs à nous) partout où ils vont, partout où ils sont. Je le perçois en ce moment même en constatant que mes amis [me] parlent moins du Pape François (Papa Francisco pour eux) que du papa argentino.

Pour en savoir plus :
lire l'article de Página/12 sur la messe du Jeudi Saint
lire l'article de Página/12 sur les propos de Mgr. Mario Poli
lire l'article de Página/12 sur les béatifications acceptées hier par le Pape (des Espagnols et un Italien, ayant tous évolué à travers des troubles politiques, la guerre civile en Espagne et l'occupation nazie en Italie).
lire l'article de Clarín sur la messe du Jeudi Saint
lire l'article de Clarín sur les propos de Mgr. Mario Poli.



(1) Traduction liturgique de la Bible (Association épiscopale liturgique pour les pays francophones), 1994.
(2) L'article, rédigé par une journaliste installée à Rome et non plus par Eduardo Febbro qui est sans doute rentré au bercail, commence avec cette phrase des plus invraisemblables : "Algunos no sabían siquiera quién era el Papa, quién era este señor vestido de blanco que iría a visitarlos al Penal de Menores de Casal del Marmo, a algunos kilómetros del centro de Roma. Pero pese a no conocerlo, ni ser todos católicos, aceptaron participar en la capilla de la cárcel de la celebración del Jueves Santo que conmemora la Ultima Cena".
En français : "Quelques uns ne savaient même pas qui était le Pape, qui était ce monsieur habillé en blanc qui venait leur rendre visite dans le centre pénitentiaire de Casal del Marmo, à quelques kilomètres du centre de Rome. Mais bien qu'ils ne le connaissent pas et qu'ils ne soient pas tous catholiques, ils ont accepté de participer à la célébration du Jeudi Saint qui commémore la Dernière Cène, dans la chapelle de la prison" (Traduction Denise Anne Clavilier).
C'est vraiment prendre ces adolescents pour des crétins finis. S'ils ont réalisé dans l'atelier de menuiserie où ils apprennent un métier un crucifix et un lutrin pour en faire cadeau au Pape, ainsi que l'article le rapporte un peu plus loin, c'est qu'ils étaient parfaitement informés de l'identité de la personnalité qu'ils allaient recevoir. Pensez-vous que dans la promiscuité d'un centre de détention, un seul d'entre eux ait pu rester toute une semaine dans l'ignorance d'un évènement aussi retentissant ! D'autant qu'en Italie, le Pape est un personnage public qui appartient au pays, c'est à peine si les Italiens acceptent que le Pape ait aussi des responsabilités ailleurs que chez eux et dans le Latium, c'est encore pire... Vous me direz aussi que c'est un truc de journaliste, qu'il faut bien trouver une entrée en matière dynamique. Certes, mais on n'est pas dans un roman de gare. Il n'y a pas besoin de ridiculiser les gens, surtout si ce sont des mineurs et qui plus est incarcérés, ni de prendre les lecteurs pour des imbéciles. En revanche, que certains jeunes détenus, notamment parmi les musulmans, n'aient pas d'idée de ce qu'est le ministère pétrinien (ce qui n'est pas la même chose que la personne du pape), c'est plus qu'évident, vu que ces enfants ont atterri là pour avoir manqué d'abord et avant tout des soins éducatifs les plus élémentaires.
(3) L'expérience de l'Eglise en matière de dialogue est si reconnue que pendant la Dictature, lorsque les Etats-Unis cherchaient à adoucir les violences politiques commises par le régime qu'ils soutenaient en sous-main, l'Ambassadeur de l'Oncle Sam avait suggéré au ministre des affaires étrangères de la junte de passer par l'intermédiaire d'un évêque ou d'une communauté religieuse pour régler le problème de ces bébés volés dont il entendait parler, ce que l'autre avait fait semblant d'accepter et s'était bien gardé de faire... Et l'Ambassadeur avait de son côté fait semblant de ne pas s'en rendre compte. (Voir mon article du 1er février 2012)
(4) Or les Argentins eux-mêmes peuvent avoir des comportements très jaloux, restrictifs, exclusifs et même confiscatoires contre les étrangers. On le constate bien dans la fermeture sur elles-mêmes de certaines communautés installées à l'extérieur du pays. Chez eux, ils sont très ouverts, mais à l'étranger, c'est parfois une autre paire de manches.
(5) Il y a du pain sur la planche : à Rome, les prêtres sont présents en si grande quantité, à cause des innombrables et populeuses institutions de formation, que les diocésains se la coulent nettement plus douce que dans n'importe quelle autre ville au monde. Or cette attitude du Pape semble déjà porter du fruit. Lisez donc les déclarations de l'aumônier du centre de détention stupéfait et reconnaissant en même temps de la "leçon que le Pape vient de [nous] donner" (dans Clarín).