Actualité culturelle argentine, là-bas à Buenos Aires et sur le Río de la Plata, et ici, en Europe francophone.
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Cultural current affairs, there in Buenos Aires area and here, in French-speaking Europe. Depending on your demand...
En
début de semaine, nous sommes entrés dans la Semana de Mayo à la
fin de laquelle, un lundi cette année, l'Argentine célébrera sa
fête nationale majeure : le 25 Mai, date anniversaire de
l'abolition de la vice-royauté et de l'instauration d'un premier
gouvernement collégial et autonome par rapport à Madrid, alors aux
mains des Français (1810).
Depuis
une semaine, la Présidente Cristina Kirchner, dont c'est le dernier
25 de Mayo comme chef d'Etat, multiplie les gestes symboliques,
parfois d'une manière assez contestable lorsqu'elle mêle la
célébration de sa famille à la grande date nationale.
C'est
ainsi que le 19 mai dernier, flanquée des présidentes de Abuelas de
Plaza de Mayo et de Madres de Plaza de Mayo, association à laquelle
elle n'a jamais enlevé son soutien malgré les malversations
financières qui apparaissent de plus en plus dans des comptes sans
dote mal tenus (1), et en oubliant Madres de Plaza de Mayo Linea fundadora (!), elle a inauguré un nouveau centre de la Mémoire
et des droits de l'Homme au sein du campus de l'ex-Esma, à Palermo.
Une du 20 mai 2015
Cristina à l'ex-Esma entre Estela de Carlotto et Hebe de Bonafini
Hier,
elle inaugurait, près du port de Buenos Aires, dans l'ancien bâtiment historique du Correo le plus
grand centre culturel d'Amérique latine, consacré aux politiques
d'inclusion sociale qui lui tiennent tant à cœur et qui jouent dans
son discours politique le rôle d'un véritable mantra (avec quelques
réalisations admirables à son actif, reconnaissons-le). Seul
problème : le centre en question a été baptisé Néstor
Kirchner, du nom de son défunt mari et prédécesseur à la Casa
Rosada. Certes, elle dit elle-même, si l'Etat ne le fait pas,
personne d'autre ne le fera et on ne peut que lui donner raison.
Mais il n'en reste pas moins qu'il s'agit de son mari et du père de ses enfants, ce qui n'est
pas un prédécesseur comme un autre, par quelque côté que l'on
prenne la question !
Dimanche,
la Présidente devrait présider la translation du sabre de San
Martín, que tous les Argentins connaissent comme el Sable Corvo (le
sabre courbe), depuis le musée du régiment des Grenadiers à cheval
à Palermo jusqu'au Museo Histórico Nacional, de San Telmo (à
l'extrémité du Parque Lezama, dont je vous parlais récemment à
l'occasion des travaux qui s'y faisaient et ce mois-ci au sujet de sa réouverture).
Entre 1889 et les années 1960, le Museo Histórico
Nacional était le dépositaire original de cette arme emblématique
des campagnes de José de San Martín mais au cours des années 1960, il fut
dérobé à deux reprises à cause de la vulnérabilité de
l'établissement. Ce ne fut pas sans mal, procès du MNH à la clé, que le Régiment des Grenadiers à cheval a pu se charger du trésor
national, à la demande du gouvernement, et en a assuré la sécurité
dans le hall d'honneur de sa caserne à Buenos Aires. Et autour de
cette arme, précieusement conservée dans un reliquaire blindé,
vitré et inviolable, l'unité d'élite a construit son propre musée
avec divers documents très précieux qui nous restent du Libertador.
Aujourd'hui, le Museo Histórico Nacional s'est mis à jour en
matière de sécurité comme en matière muséographique (et c'est
vraiment une réussite, comme j'ai pu m'en apercevoir il y a deux ans
lorsque j'ai été invitée à l'inauguration des salles San Martín).
La Présidente a donc ordonné le transfert de cette pièce-clé du
patrimoine national et elle assistera à la cérémonie. Mais là
encore, la chose sonne faux : voilà une femme politique qui n'a
eu de cesse de mésestimer San Martín (qu'elle connaît très mal, à
l'instar de la grande majorité des Argentins) pendant toute la durée
de son double mandat au point de ne pas même assister au bicentenaire du
combat de San Lorenzo il y a deux ans , y envoyant son vice-président qui a réussi à s'y faire siffler (voir mon article sur ce sujet). Elle lui a toujours préféré Manuel Belgrano, un juriste
auquel elle s'identifie plus facilement parce qu'elle est elle-même
avocate d'origine et auquel elle n'accorde son titre militaire
qu'avec une répugnance visible (ça a le don d'agacer un bon nombre d'officiers !). Pourtant les deux hommes, qui professaient beaucoup d'admiration l'un pour l'autre et suivaient la
même ligne politique, ont subi le même sort dans la propagande de
la droite que Cristina exècre tant (avec raison) : les deux ont
été décrits comme des officiers criards et atteints d'un
autoritarisme qui ne les affectait pourtant ni l'un ni l'autre mais les images
d'Epinal sont plus fortes que les recherches historiques
contemporaines, même dans l'imagination d'un président de la
République (2).
Dimanche
24 mars, le sabre prendra donc le chemin de San Telmo et là, il sera
dans une pièce qui lui a été préparé, avec tous les contrôles
de température et d'hygrométrie qu'on peut aujourd'hui mettre en
place. Compensation pour les Grenadiers privés de la précieuse
relique de leur fondateur dans leurs murs : c'est toujours eux
qui en assureront la garde d'honneur et de sécurité. Un salut tout
particulier à la conservatrice du musée du régiment (MRGC) et au
capitaine chargé du cérémonial, qui ont en ce moment une charge de
travail que je peine à imaginer. Songez qu'il y a encore quelques
jours, ce transfert devait avoir lieu lundi.
Le
calendrier, pourtant connu longtemps à l'avance de la Présidente,
change au dernier moment : le chef d'Etat assistera en effet à
la basilique nationale de Luján au Te Deum lundi matin (alors que
l'année dernière, elle avait enfin accepté de revenir à la
tradition, en remettant les pieds à la cathédrale métropolitaine
de Plaza de Mayo, qu'elle avait désertée depuis un désaccord
fameux avec le cardinal Bergoglio). Et encore du travail pour le
capitaine qui doit se taper l'organisation des choses à Luján, à
70 km à l'ouest de Buenos Aires, tout en veillant aussi aux affaire
entre Palermo et San Telmo. Heureusement qu'il n'est pas tout seul...
Une de ce matin
A
partir de ce soir, important programme de concerts et d'activités
publiques d'accès libre et gratuit sur la grande scène montée sur
Plaza de Mayo, devant la Casa Rosada.
D'aujourd'hui
à lundi, aux alentours de la Plaza de Mayo, le long de la Diagonal
Sur (avenida Julio Argentino Roca), se tiendra un marché artisanal
intitulé Feria de Productos de nuestra Tierra. Sur l'autre
diagonale, celle qui monte vers le sud et l'Obélisque, exposition
scientifique et technique, avec des jeux pour les enfants :
Muestra Innovar.
Un
peu plus loin, sur les avenues Belgrano et 9 de Julio, se tiendra une
exposition sur la Justice et les droits de l'Homme, autre grande
thématique des trois mandats kirchneristes (celui de Néstor et les
deux de Cristina). Le tout avec un hommage marqué à Eva Perón, que
Cristina vénère.
Ce
soir, sur la scène de Plaza de Mayo, on retrouvera entre autres le
groupe féminin China Cruel, la Orquesta Rascacielos, La Chiclana,
Escalandrum de Pipi Piazzolla (pour Piazzolla x Piazzolla), Guillermo Fernández et le
folkloriste natif du Chaco (comme son nom l'indique), El Chaqueño
Palavecino (une grosse vedette du show-biz), ainsi que la compagnie
de danse de Tango et de Folklore. Ce sera entre 19h et 23h30, en plein
air.
Demain,
de 16h à 23h30, d'autres artistes se succéderont, encore plus
nombreux parmi lesquels Richard Coleman !
Dimanche,
aux mêmes heures, essentiellement des folkloristes, dont
l'auteur-compositeur interprète Liliana Herrero. Et un hommage à
Mercedes Sosa intitulé Traigo un pueblo en mi voz (j'apporte tout un
peuple dans mon chant).
Et
enfin lundi, de 16h à 23h30 également, du folklore, de la danse, du
rock, du jazz et un peu de tango, avec un hommage à Carlos Gardel,
dont on célébrera dans un mois les 80 ans de sa disparition. Parmi
les artistes annoncés : l'auteur-compositeur interprète Litto
Nebbia, le chanteur désormais soliste Walter Chino Laborde et le
folkloriste-jazzman Ignacio Guido Montoya Carlotto, le petit-fils
retrouvé de Estela de Carlotto ! Belle revanche des victimes
sur les criminels de la Dictature, encore que le symbole soit un peu
lourd, mais bon, tous ces gens qui sont aujourd'hui au pouvoir en
Argentine se souviennent encore bien de leurs souffrances pendant les
sept ans du gouvernement putschiste.
lire
l'article de Página/12 sur l'inauguration du Centro Cultural Néstor
Kirchner (dans les deux cas, les aménagements semblent
particulièrement réussis)
lire aussi le communiqué de la Présidence sur la translation du Sabre de San Martín (sans être faux, ce n'est pas tout à fait exact. C'est arrangé à la sauce pompeuse qui indique bien qu'il y a là-dessous une intention politique, comme si c'était inévitable en campagne électorale. Dommage !)
Tous
les communiqués de la Casa Rosada comportent des reportages vidéos
intégrés.
(1)
Il est peu probable qu'il y ait intention de fraude ou de nuire, en
tout cas dans le chef de Hebe de Bonafini, la présidente tant
décriée. En revanche, il semble qu'il y ait eu chez elle beaucoup
de légèreté dans la délégation de signature.
(2)
De toute évidence, et pour une fois Clarín n'a pas tort, la
manœuvre n'a pour but que de créer du bruit médiatique dans la
campagne électorale avant les primaires nationales de juin prochain.
Sinon, Cristina aurait placé cette cérémonie le 17 août, une fête
nettement plus liée à San Martín que le 25 mai, qui commémore un
fait auquel il n'a pas participé (il vivait alors en Espagne et se
battait dans les rangs des loyalistes contre les armées
napoléoniennes qui tentaient d'annexer le pays).
Le visuel de la première diffusion du documentaire
C'était
il y a deux cent deux ans, à proximité de Rosario, dans la Province
de Sante Fe, sur les falaises qui bordent le cours du Paraná. Un
rapide combat mettant aux prises pendant quinze minutes moins de cinq
cents soldats, les uns révolutionnaires, armés de piques, de sabres
et de fusils, les autres absolutistes, traînant avec eux un canon.
Et ça n'en est pas moins le Valmy des Argentins. Ceux qui suivent ce
blog savent qu'il s'agit du seul engagement armé du futur général
José de San Martín sur le sol national et que cette victoire a
donné lieu à une chanson patriotique que tous les Argentins
connaissent par cœur, la Marcha de San Lorenzo. Et pour le reste, je
vous renvoie à San Martín, A rebours des conquistadors, la
biographie que j'ai publiée aux Editions du Jasmin, en décembre
2012, sur ce général passionné de liberté, droit comme un i, désintéressé et qui présente la particularité de n'avoir à son actif, comme commandant en chef, qu'un tout petit nombre d'engagements, trois en tout si l'on inclut San Lorenzo !
Chaque 3 février, le Régiment publie une photo rituelle de la charge historique
sur sa page Facebook
Aujourd'hui,
sur les lieux historiques du combat, l'actuel Régiment des
Grenadiers à Cheval, qui assure les fonctions d'Escorte
présidentielle, et ses réservistes rendent hommage à leurs
prédécesseurs et aux quelques hommes morts pour la patrie (ils
furent peu nombreux car San Martín était très ménager du sang de
ses soldats). Les Grenadiers vont reconstituer comme tous les ans la
charge au galop et sabre au clair avec laquelle San Martín
désordonna la colonne absolutiste venue de Montevideo pour piller un
couvent franciscain susceptible d'abriter des réserves de
nourriture.
Pour
marquer cet anniversaire, j'ai choisi un documentaire rudement bien
fait de Canal Encuentro, la chaîne culturelle du service public
argentin. Un docu-fiction très réaliste qui dure trois quarts
d'heure et qui comprend quelques erreurs qu'on pardonnera bien
volontiers (1). L'interprétation des faits n'est pas tout à fait
neutre : il s'agit pour les co-producteurs, la chaîne publique
et la Universidad Nacional San Martín (UNSAM), très portée sur le
revisionismo(2), de contribuer à casser les images d'Epinal que
l'école obligatoire véhicule encore et toujours depuis 1884 en
diffusant la lecture des événements que faisait Bartolomé Mitre(3), dans les années 1860. Rude tâche que de remettre du contenu
politique dans une épopée militaire que les intellectuels de la
République conservatrice (1860-1880) ont soigneusement vidée de son
sens profond.
Pour
voir la présentation du film sur le site de Canal Encuentro, où
vous pourrez le télécharger gracieusement en toute légalité (à
condition d'avoir créé votre compte auprès de la chaîne), cliquez
sur le lien.
La photo choisie hier par les Réservistes (4) sur leur page Facebook : le jardin du couvent
Pour
en savoir plus sur San Martín, cliquez sur son nom dans le bloc Pour
chercher, para buscar, to search, sous le titre de l'article ainsi
que mes activités (en haut de la Colonne de droite), qui rassemblent
mes conférences et mes livres.
(1)
L'une concerne l'utilisation anachronique de la Liberté guidant le
Peuple d'Eugène Delacroix. L'autre concerne les sous-titres en
anglais, qui ne sont pas toujours en accord avec le texte espagnol.(2)
Je vous ai déjà parlé de ce courant historique qui prend beaucoup
de place actuellement dans l'Argentine démocratique, après avoir
subi la censure féroce des différentes dictatures et autres
gouvernements autoritaires pendant la guerre froide. Il s'agit de
faire une relecture du passé national et latino-américain en
réintroduisant les peuples dans l'histoire (qui du côté mitriste
est considérée comme une suite de batailles et de traités de paix
animés par des grands hommes). La lecture revisionista est également
marquée d'une hostilité forte à la Grande-Bretagne, accusée
d'avoir été la puissance post-coloniale de l'Amérique du Sud, un
peu plus légère contre la France (pour des raisons similaires), une
réhabilitation de l'Espagne populaire et, chez certains auteurs, une
théorie du complot qui aurait vu l'oligarchie argentine s'allier
objectivement et volontairement à la Grande-Bretagne pour tenir le
pays en servage. Cette théorie prend tout un éventail d'aspects, de
la thèse scientifique bien argumentée (UNSAM) au délire complet,
hargneux et haineux, auquel Canal Encuentro fait peu de place.(3)
Bartolomé Mitre (1821-1906) est un militaire (assez médiocre) et un
puissant intellectuel qui a fixé la geste nationale de la Révolution
de Mai 1810 et de la guerre d'Indépendance. Il a aussi été l'un
des présidents de la République Conservatrice, un auteur très lu
en son temps et auquel les historiens continuent de se référer
(pour s'appuyer sur ce qu'il a dit ou le combattre ardemment) ainsi
que le fondateur et le premier directeur du journal La Nación.(4) Les réservistes ont pris en charge les explications écrites proposées dans la cathédrale de Buenos Aires, près de la tombe du général (en haut, à droite de la nef). J'en ai assuré la traduction pour la langue française.
Mausolée du Général José de San Martin*
Hier, dans la cathédrale, vers 11h15
* Cette chose mastoque et inélégante,
si peu dans le goût sobre et délicat de celui dont c'est la dernière demeure,
a été concoctée en 1880 par un artiste français, le sculpteur Carrier-Belleuse.
Celui-ci n'est d'ailleurs pas le seul de mes compatriotes à avoir esquinté cette belle église.
Prospère Catelin s'y était lui aussi assez bien pris en 1822
avec une malheureuse façade qui prétend copier la Madeleine à Paris !
Le 17 août, vous le savez désormais
si vous avez l'habitude de suivre ce blog, c'est en Argentine la
dernière fête patriotique de la série de quatre jours fériés qui
s'étale sur l'hiver austral :
le 25 mai : anniversaire de la
Révolution qui mit fin à l'Ancien Régime en 1810 ;
le 20 juin : fête du drapeau (placé à cet endroit du calendrier, en l'honneur de Manuel Belgrano, créateur de
la bannière argentine, décédé ce jour-là en 1820) ;
le 9 juillet : anniversaire de la
déclaration d'indépendance (en 1816)
et le 17 août : celui de la mort du
général José de San Martín,
intervenue dans l'été 1850 à Boulogne-sur-Mer, en France. Même si
beaucoup d'Argentins seraient bien incapables de situer notre plus
grand port de pêche sur une carte de l'Hexagone (1)...
Ainsi donc hier, dimanche 17 août,
c'était la fête à San Martín
(et aujourd'hui, c'est un jour férié).
Suggestion de présentation, comme on dit sur les plats surgelés
Et de fait, ce n'est pas un événement
triste que l'on commémore en ce long week-end. On y célèbre un homme
immensément populaire de son vivant et bien longtemps après sa
mort. On fête le héros, sans toujours bien savoir au reste qui il
était vraiment. Quand je suis ici, je suis toujours frappée de voir le peu que les gens, y compris très cultivés, connaissent de ces grands
héros et de la période révolutionnaire elle-même. On entend une
stupéfiante quantité de balivernes qui ne résistent pas à trois
secondes d'un examen de simple bon sens. C'est la grande différence
avec ce qui se passe en Europe où le public (pour peu qu'il soit un
rien motivé) sait assez bien qui ont été Charles Quint, Napoléon,
Victoria ou son bien-aimé oncle allemand, Léopold Ier, Roi des Belges. Dans l'ensemble,
on connaît passablement bien leur vie et leur personnalité. Pour les
héros argentins, il en va tout à fait autrement : les noms et les
visages sont certes connus et même archi-connus pour certains
d'entre eux, quelques uns de leurs hauts faits, par ailleurs
surexploités, le sont aussi mais tout le reste, et notamment leur
personnalité, leurs relations avec leurs contemporains, leurs prises
de position dans les circonstances qu'ils ont traversées et les
lieux où ils ont vécu, tout cela est noyé dans un flou savamment
entretenu pendant des décennies par une classe possédante qui
n'avait aucun intérêt à faire valoir que ces grands personnages
avaient été d'authentiques révolutionnaires, par des historiens universitaires pédants et embourbés dans des mondanités sans fin et par un enseignement de l'histoire d'une médiocrité à faire pleurer dans les programmes scolaires jusqu'au bac. Et je ne parle même pas de la
vie privée de ces hommes et femmes illustres : c'est là un domaine
où le fantasme règne en maître chez les lecteurs (qui gobent n
'importe quoi) comme chez les auteurs, dont par comparaison les insuffisances feraient passer Alexandre Dumas, Maurice Druon, André
Castelot, Alain Decaux et Jean Des Cars pour des historiens dignes
du Collège de France !
Ce qui, dans les cérémonies
protocolaires comme celles d'hier, nous donne à la fois le compassé
des postures (chez les civils et les militaires en retraite), l'éclat
des uniformes chez les militaires d'active (allié à une
décontraction certaine et fort déconcertante pour nous) et des
propos insondablement creux, ennuyeux à mourir mais pleins
d'emphase. L'indigence historique des harangues les situe à peine
au-dessus d'une leçon d'histoire d'école primaire et encore dans
les petites classes (2). Et malgré ce vide sidéral, tout le monde
vibre, tout le monde chante de tout son cœur
et surtout chacun y trouve son compte, puisque tout le monde y met et
y voit ce qu'il veut (mais j'ai tout de même entendu quelques
critiques sur la médiocrité du contenu). Dans cette auberge
espagnole trouvent donc encore à se loger de vieilles querelles
idéologiques rancies qui se poursuivent jusqu'au pied de la statue
du héros, précisément en un jour et une occasion où l'Argentine
est censée se rassembler autour du Père de la Patrie.
Plaza San Martin, hier, vers 14h15.
La musique du Régiment des Grenadiers à Cheval se prépare
dans une décontraction inimaginable en pareille circonstance
en France ou en Belgique.
Pour la Suisse, je n'ai jamais vu, je ne me prononce pas...
C'est ainsi qu'une demi-heure avant le
début de la cérémonie sur une Place San Martín
écrasée de soleil et encore vide à l'heure du déjeuner dominical,
j'ai été, sans même avoir le temps de me présenter, prise à
parti par un vieux monsieur, furieux de voir une place presque vide
(elle s'est remplie après) et partisan d'un silence pudique (mais
coupable) sur les crimes de la Dictature. Sans même se présenter
(or c'était une huile proche du commandement militaire), le voilà
que se met à insulter devant moi la Présidente de son propre pays,
comme si je ne pouvais qu'être d'accord et comme si c'était là
l'essentiel à échanger avec une Française présente sur cette
place, à cet endroit-là, à une telle heure et une telle date.
C'est mal connaître, me semble-t-il, l'identité française. N'est-il
pas allé jusqu'à faire mine de justifier l'assassinat de Laura
Carlotto, la fille de Estela de Carlotto, dont tout le monde a enfin
découvert la tragique histoire grâce à l'identification de son
fils disparu à la naissance (voir mes articles récents sous le
mot-clé Abuelas). Après tout, m'a-t-il lancé, ce n'était qu'une
guerrillera. Sous entendu (et cela a presque été formulé
ouvertement), elle n'a eu que ce qu'elle méritait (pour rappel :
Laura Carlotto avait une vingtaine d'années, elle attendait un
enfant, elle a été arrêtée et tenue au secret, sans jugement ni
motif légal, puis torturée, privée de son nouveau-né cinq heures
après la délivrance et quelques jours plus tard assassinée par du
personnel militaire agissant sur ordre dans un pays signataire de la
Déclaration universelle des Droits de l'homme et donc membre de
l'ONU). Cela a été très dur pour moi de ne pas exploser devant
cette volonté acharnée, sotte et bornée, de m'imposer ces vues
d'ailleurs très désordonnées (et pourtant il se rendait bien
compte qu'il y avait là de sa part une forme d'indélicatesse à mon
égard), devant cette impossibilité du dialogue, devant les théories
politiques fumeuses et même délirantes qu'il avançait et les
injures dont il couvrait un chef d'Etat démocratiquement élu,
auquel il reprochait plus que tout d'être une femme (plus sans doute
que d'être péroniste). C'était pathétique. Il m'a dit avoir 80
ans (Estela de Carlotto en a quatre de plus, et elle a l'esprit
nettement plus clair et plus vif que ce vieillard belliqueux).
Au-delà du scandale d'un homme âgé
qui tente de justifier, sans l'ombre d'un argument, fût-il de
mauvaise foi, un passé sanglant dont le pays a bien du mal à se
purger, le plus surprenant était qu'à aucun moment cet homme n'a pu
imaginer que ce qu'une Française venait honorer sur cette place
pouvait être l'exceptionnelle contribution du général à la cause
des droits de l'homme et que croyant sans nul doute honorer lui-même
San Martín, ce bonhomme
lui faisait l'insulte qui l'a le plus offensé sa vie durant, lui, le
général vainqueur et génial qui a passé son existence à haïr
les dictatures (notamment militaires) en temps de paix, a toujours
vomi le recours à la violence en politique intérieure et n'a jamais
ménagé aucun effort pour l'éviter en politique étrangère,
donnant systématiquement la priorité à la conciliation sur l'appel
aux armes, contrairement à ce que beaucoup, dont sans doute cet
éprouvant vieux monsieur, pensent encore aujourd'hui.
Cette fête du Día
de San Martín a donc
donné lieu à un dessin de Daniel Paz dialogué par Rudy, dans
l'édition dominicale de Página/12
(et qui ne doit pas avoir l'heur de plaire à mon pénible interlocuteur d'hier), un numéro spécial (très bien fait) de Billiken, la revue
enfantine dont je vous parle de temps à autre et dont je me suis
offert le numéro de la semaine (voir ci-dessus), un dépôt de gerbes sur la tombe du
général, dans la cathédrale de Buenos Aires (ci-dessus) et un autre au pied du
monument du quartier de Retiro.
Le juge Griesa (3) dit qu'il n'est pas
scientifiquement prouvé que San Martín
soit le Père de la Patrie et il a ordonné de soumettre Paul Singer
(4) à une analyse ADN.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
Le tout en images et presque en direct.
(1) Mais quels sont ceux d'entre les
Français qui savent correctement situer l'île de Sainte-Hélène,
où la France détient pourtant un petit bout de territoire qui lui a
été octroyé par la Grande-Bretagne pour y installer un espace
muséographique, tout comme l'Argentine dispose depuis 1924 de la
maison où San Martín a
rendu le dernier soupir et en a fait un musée extraterritorialisé à
mi-hauteur de la Grande-Rue, entre port et citadelle.
(2) Le discours, délivré sans note et
sans papier, par le premier vice-président de l'Institut
Sanmartiniano, était un catalogue de faits militaires, sans aucune
vue d'ensemble, ni considération politique (il faut le faire !) ni
référence aux grands thèmes de cette vie de lutte : l'évangile
des droits de l'homme (selon l'expression qu'aimait le général), la
libération des esclaves, le développement technique et industriel
du pays (voir le travail qu'il avait abattu à Mendoza dans ce
domaine), la place accordée à la culture et à l'enseignement. Sans
parler des qualités humaines du bonhomme : sa courtoisie toujours
exquise, son charisme personnel, son sourire, son empathie, son
enthousiasme, son courage pour vaincre la maladie... Il faut dire
aussi que Buenos Aires a fêté hier le héros avec des autorités de
second rang. Les personnalités de premier plan, ministre de la
Défense, chef d'Etat-major, président de l'Institut (au discours
brillant, clair et largement renouvelé), colonel du Régiment, tous
s'étaient rendus dans les Provinces cuyaines, à Mendoza, San Juan
et San Luis, en pleine célébration depuis une semaine du
Bicentenaire de San Martín
à Cuyo. La capitale fédérale n'avait donc gardé que les seconds
couteaux ministériels et les vieilles badernes, ni très
sympathiques ni guère inventives, d'un Instituto Nacional
Sanmartiniano à la grand-papa, voire à l'arrière-grand-papa. Ils
étaient tous tellement ridés et courbés, ils paraissaient tous si
fragilisés par l'âge qu'on pouvait se demander s'ils n'étaient pas
là depuis la fondation par José Pacífico
Otero, en 1936. Cette célébration manquait singulièrement de
responsables en poste, au zénith de leur carrière et de leurs
moyens intellectuels et professionnels, pour qu'elle soit digne de la
hauteur de vue et de l'imagination au pouvoir que fut l'épopée
sanmartinienne de 1812 à 1822.
(3) Juge new-yorkais qui préside les
négociations autour du contentieux entre la République Argentine et
deux détenteurs privés de sa dette souveraine, deux fonds
d'investissement qui exigent le remboursement immédiat, sans
restructuration, de cette partie de la dette qu'à des fins
spéculatives, ils ont rachetée aux véritables investisseurs dans
l'emprunt d'Etat contracté il y a de nombreuses années par
l'Argentine. Thomas Griesa est dans la ligne de mire de tous les
Argentins, ou presque tous, toutes couleurs politiques confondues
(sauf sans doute mon affreux de la Plaza San Martín, qui
doit trouver ces gens-là fort à son goût).
(4) Actionnaire majoritaire d'un des
deux fonds d'investissement nord-américains.
Le
joueur le plus méchamment blessé contre la Colombie la semaine
dernière et néanmoins impérialement clément, véritable Titus du XXIème siècle, vous aviez reconnu le Brésilien Neymar, l'a annoncé avant-hier : à
l'inverse de tant de ses compatriotes à Rio, il soutient l'équipe
argentine dans la finale de la Coupe du monde. Ce soir, il apporte
son soutien à ses camarades dans la petite finale contre les
Pays-Bas (Clarín).
La une du 10 juillet 2014
Le titre paraphrase une partie de l'hymne national
Entre
les deux finalistes, le Pape François restera neutre, comme il
l'avait promis il y a plusieurs mois à Dilma Roussef, et il
réfléchit actuellement à organiser un match pour la Paix à Rome,
à l'initiative d'un joueur argentin devenu entraîneur d'un club
italien (Radio Vatican, en français). Et pendant ce temps, Clarín
rêverait d'une finale regardée en commun par les deux papes
ensemble, l'un argentin l'autre allemand. On sait ce qu'il en sera
demain soir : Benoît se contrefiche comme d'une guigne du
ballon rond, Manschaft ou pas Manschaft, et François a fait savoir
qu'il n'était même pas sûr de regarder le match jusqu'au bout,
décalage horaire et agenda de travail obligent, même pendant l'été.
Le une du 10 juillet
Il faut oser l'expression après un match aussi terne !
Et
depuis Buenos Aires, la musique du prestigieux Régiment des Grenadiers à Cheval (cette fois à pied)
soutient en fanfare, la célèbre Fanfarria Alto Perú, les
Albicelestes, tout là-bas, dans le pays voisin, du côté de Rio...
(Clarín avec vidéo intégrée de la fanfare interprétant en marchant une rengaine de stade moquant la supposée arrogance brésilienne).
La une du 10 juillet.
C'est encore La Prensa qui choisit le titre le plus adapté à la réalité du match
Moi,
quand je serai grand, hé bien, je serai Grenadier à cheval !
C'est
la fière réponse que presque tous les petits garçons argentins
font quand ils vont à la grande école, alors que nos bambins du
même âge rêvent d'être pompier ou astronaute. Chacun son
ambition !
A vos ciseaux et vos bâtons de colle
Page de la revue Billiken, du 8 août 1966
Cliquez sur l'image pour la lire un peu mieux
Il
est vrai que le régiment des Grenadiers à cheval (RGC) s'enorgueillit
d'une histoire prestigieuse et d'une longue tradition ininterrompue
qui remonte à 1903 (pour nous autres Européens, ce n'est pas long,
mais pour des Américains, si !). Et pourtant ce que fête
demain ce régiment, ce sont bien les deux cents deux ans de sa
fondation. Comment une unité qui se flatte d'avoir été fondée par
un fort en math comme San Martín peut-elle faire une telle erreur de
calcul ?
En
1812, un triumvirat assurait la direction politique des
Provinces-Unies du Sud encore hésitantes devant la perspective de
l'indépendance. Le 16 mars, une semaine après son arrivée à
Buenos Aires (voir mon article du 9 mars de l'année dernière), le
lieutenant-colonelJosé de San Martín (1778-1850) obtenait de ce
Gouvernement provisoire la création d'un escadron d'élite composé
de grenadiers à cheval, des soldats athlétiques de haute taille,
capables d'assurer leur fonction tactique de prédilection, l'assaut,
une capacité qui faisait terriblement défaut aux troupes déjà
existantes dans les Provinces-Unies du Río de la Plata, formés à
la défense contre les invasions anglaises, quand il avait fallu
arracher Buenos Aires au corps expéditionnaire britannique de 1806
et et la défendre lors de la nouvelle tentative d'invasion en 1807,
alors que les troupes coloniales brillaient par leur absence (1).
En
moins d'un an, San Martín avait réussi à former une unité d'une
redoutable efficacité comme elle le prouva contre les forces
absolutistes à San Lorenzo, le 3 février 1813 (voir mon article du 3 février 2013 et celui du 3 février 2014).
Par
la suite, cet escadron, devenu un véritable régiment, aussi
resserré en effectif que redoutable dans le combat, devait accumuler
les victoires et les exploits : c'est lui qui fournit l'ossature
technique de l'Armée des Andes, le corps expéditionnaire légendaire
qui, parti de Mendoza à la mi-janvier, libéra le Chili le 12
février 1817 (on a vu ça le 12 février dernier) et c'est encore
lui qui fournit le noyau dur des forces terrestres de l'Armée
libératrice du Pérou, qui provoqua la chute de Lima et le début de
la décolonisation du Pérou, en juillet 1821 (voir mon article du 21 novembre 2012).
En
1826, Bernardino Rivadavia (1780-1845) prononça la dissolution du
régiment.
Aujourd'hui,
l'explication que le régiment donne lui-même de cette dissolution
doit ne fâcher personne.
C'est d'ailleurs bien là le rôle de ce corps : parmi ses
missions, il y a celle d'être un symbole de l'unité nationale. Le
régiment aurait donc été dissous parce qu'il avait atteint le but
qui lui avait été assigné par le triumvirat : assurer
l'indépendance du sud du sous-continent. Ce qu'il l'a préservé
d'intervenir dans des guerres intra-américaines si contraires aux
principes qui avaient présidé à sa fondation par San Martín :
guerres civiles entre unitaires et fédéraux, puis entre fédéraux
portègnes et fédéraux littoraux, mais aussi contre le Chili et le
Paraguay et pire encore contre les Indiens dans la mal nommée
Conquête du Désert (2), conflits peu glorieux qui ont entaché
l'histoire argentine tout au long du XIXème
siècle. Prenons donc acte de cette interprétation a minima et
acceptons-la tant que l'Argentine ne pourra surmonter ses difficultés
à aborder son histoire de manière consensuelle (3), avec la rigueur
qui s'impose aux sciences humaines... (4)
Petit documentaire édité par le RGC et qui retrace son histoire
La
réalité historique est, à n'en pas douter, beaucoup plus
accidentée : la dissolution du régiment a été décidée par
Bernardino Rivadavia, l'année où il accéda aux fonctions de
Président des Provinces-Unies du Río de la Plata, fonctions dont il
fut le premier titulaire. Or depuis 1812, Rivadavia était l'ennemi
irréductible de San Martín, qui s'était alors retiré dans un exil
discret à Bruxelles. L'inimitié entre eux était née très tôt,
sans doute dès le mois de mars 1812, au cours de leur première
rencontre. Or de tout ce que San Martín avait accompli en Amérique,
il ne restait en 1826 que le souvenir d'exploits militaires
inégalables et une seule institution publique toujours debout :
ce régiment, auréolé de gloire pour tous les habitants de ce qui
allait devenir l'Argentine que nous connaissons. Il est plus que
probable que Rivadavia a voulu l'abattre à cause de son allégeance
sans faille à son chef historique...
Le
régiment a été ressuscité en 1903 comme symbole d'unité
nationale avec pour mission militaire la sécurité des personnalités
nationales, en premier lieu celle du chef de l'Etat, des membres du Gouvernement et des bâtiments
officiels de la République argentine. Son uniforme de parade lui a
été attribué peu après, alors que le pays tout entier se
mobilisait progressivement pour son centenaire. C'est, à peu de
choses près, l'uniforme ordinaire que San Martín avait dessiné en
1812, en usant avec sobriété des codes et règles en vigueur en
Europe : bottes de cavalier, pantalon marine à bande écarlate,
habit marine à retroussis écarlates, baudrier blanc, sabre ottoman,
épaulettes à franges et shako marine avec galon d'élite et cocarde
nationale.
Aujourd'hui,
c'est une unité d'exception, que l'on intègre par cooptation, en
fonction de ses états de service et sous réserve de la taille
corporelle réglementaire (modèle armoire à glace !).
Interview du porte-parole du RGC par les élèves de radio d'ETER, célèbre école de communication pour les 200 ans du régiment en 2012
A part quelques menus problèmes de raccord dans la posture de l'officier
c'est un chef-d'œuvre du genre. Sept minutes d'argentin sans sous-titre (vous respirez un bon coup et vous cliquez sur Play !)
* * *
San Martín par lui-même
et par ses contemporains, Denise Anne Clavilier, Editions du Jasmin.
A paraître début mai 2014.
En souscription jusqu'au
30 avril, au prix de lancement de 20 € (au lieu de 24,90).
Episode n° 6 de la
présentation
Pour lire les cinq autres
épisodes, cliquez sur le mot-clé SnM ant Jasmin dans le bloc Pour
chercher, para buscar, to search, ci-dessus.
* * *
A une date qui n'est pas
fixée avec exactitude mais qui ne peut être que très précoce, en
mars ou avril 1812, San Martín fixa les modalités de fonctionnement
de ce qui n'était encore qu'un escadron avec une quinzaine
d'officiers, dont deux au moins étaient arrivés avec lui sur la
George Canning (Alvear et Zapiola) et dont plusieurs devinrent pour
lui des amis à vie.
C'est ainsi qu'en ces
temps troublés, il institua une réunion de service dont le modèle
lui fut inspiré par sa longue expérience d'officier dans une
Espagne qui avait inventé l'armée moderne vers 1768, celle qui, à
l'inverse des armées mercenaires, est subordonnée au pouvoir
exécutif (au lieu d'être sa propre maîtresse), se contente de sa
solde là où les mercenaires arrondissaient leurs fins de mois grâce aux butins et aux pillages, doit respecter la population civile
et ses biens, prête serment à une instance supérieure nationale,
symbolisée en Espagne par le drapeau, etc.
Voici le texte qui
l'établit, une mesure qui fit de cet outil de la révolution qu'était
l'armée nationale embryonnaire une institution acceptée,
appréciée et admirée par l'ensemble de la population, à l'inverse
des armées napoléoniennes qui se firent haïr dans toute l'Europe
et en France même pour la brutalité de leurs mœurs. Et San Martín
le savait, lui qui avait combattu d'abord dans l'Espagne alliée
forcée de la République puis de l'Empire et ensuite contre les
troupes de Joseph Bonaparte, dans la guerre d'indépendance
d'Espagne, que les francophones connaissent très mal. Et pour cause ! ils étaient alors du côté de l'envahisseur, qui
sera bouté hors de la Péninsule après six ans de la
résistance acharnée des patriotes ibériques.
Ajout du 17 mars 2014
Photo commémorative publiée par le RGC sur sa page Facebook
San Martín était convaincu de l'efficacité de l'exemple venu d'en haut, dont il avait éprouvé le caractère contagieux en vingt ans de carrière espagnole. Une conception du pouvoir dont un certain nombre de nos dirigeants, politiques et économiques, en Europe comme en Amérique, n'aurait pas tort de s'inspirer.
Aujourd'hui, les
grenadiers à cheval considèrent toujours le code d'honneur que San
Martín établit à la fin du document comme partie intégrante de
leurs statuts.
Cada domingo del mes deben reunirse
todos los oficiales y cadetes en casa del comandante del regimiento.
Éste abre la sesión por un pequeño discurso en que demuestra la
utilidad de tal establecimiento y la obligación que tiene todo
oficial de honor de no permitir en el seno del cuerpo ninguno que no
corresponda a él.
Chaque dimanche du mois, tous les
officiers et cadets doivent se retrouver chez le commandant du
régiment. Celui-ci ouvre la séance avec un petit discours qui
démontre l'utilité d'une telle institution et l'obligation qui
repose sur chaque officier d'honneur de n'accepter au sein du corps
personne qui en soit indigne.
Concluido el discurso mandará salir
oficial por oficial a otra pieza en la que habrá unas tarjetas en
blanco para que cada uno escriba lo que haya notado en la
comportación de algún compañero.
Une fois le discours terminé, il fera
sortir chaque officier un par un dans une autre pièce où il y aura
des bulletins vierges pour que chacun écrive ce qu'il aura remarqué
dans le comportement de l'un ou l'autre de ses camarades.
Concluido esto se levantará el
sargento mayor o el capitán más antiguo en defecto de éste, y
correrá el sombrero en el que cada oficial depositará su papeleta
con la mano cerrada para introducirla. Recogidas que sean las pasarán
al jefe principal para que las revise en secreto y si encontrare
alguna acusación y el acusado se hallase presente lo mandará salir,
lo que verificado hará presente al cuerpo de oficiales la papeleta
que ha dado motivo a la salida anterior.
Ceci fait, le commandant, ou le
capitaine le plus ancien en l'absence de celui-ci, se lèvera et fera
circuler le chapeau dans lequel chaque officier déposera son papier
en fermant le poing au moment de l'y mettre. Dès qu'ils seront
collectés, il les passera au chef de corps pour qu'il en prenne
connaissance en secret et s'il trouve une dénonciation et que
l'accusé se trouve présent, il le fera sortir et ceci fait, il
produira devant l'ensemble des officiers le papier ayant donné motif
à la sortie sus-dite.
Cada oficial tiene derecho para hablar
sobre el particular que se propone, lo que discutido a satisfacción,
se nombrará una comisión de tres oficiales que será a elección de
todo el cuerpo para la averiguación del hecho; pero dichos oficiales
deberán ser más antiguos y de superior graduación que el acusado.
Chaque officier a le droit de
s'exprimer sur le point qui se présente, et une fois que l'affaire
aura été discutée autant que de besoin, on nommera une commission
de trois officiers qui sera choisie par tout le corps pour instruire
l'affaire. Mais ces officiers devront avoir plus d'ancienneté que
l'accusé et un grade supérieur.
Hecha la averiguación, se citará a
junta extraordinaria a la que la comisión de residencia hará
presente el encargo que se le ha confiado, y según lo que resulte de
la exposición se volverá a discutir sobre ello, cuya discusión
concluida, se pasará a votación secreta; es decir, por papeletas y
en los mismos términos que se verifican las acusaciones; pero
firmando cada oficial su dictamen que, poco más o menos, deberá ser
concebido en estos términos : « El teniente don fulano de tal no es
acreedor a alternar con sus honrados compañeros » o « el teniente
don fulano de tal es acreedor a ser individuo del cuerpo ».
L'instruction faite, on convoquera une
réunion extraordinaire à laquelle la commission instituée
présentera la charge qui lui a été confiée et selon ce qui
résultera de cette exposition, on reprendra la discussion sur
l'affaire. Une fois cette discussion conclue, on passera à un vote
secret, c'est-à-dire avec des bulletins et dans les mêmes
conditions que celles qui s'appliquent pour les dénonciations mais
chaque officier signera son jugement qui devra être rédigé plus ou
moins dans ces termes : "le
lieutenant Untel ne doit pas rester parmi ses honorables camarades"
ou "le lieutenant
Untel peut rester membre du corps".
La penalidad de éstos será lo que
decida la suerte del oficial y en caso de empate el del jefe general
valdrá por dos.
Le verdict posé par eux sera ce qui
décidera du sort de l'officier et en cas d'égalité de voix, celle
du chef suprême comptera double.
Si el oficial acusado saliese inocente
se le hará entrar a presencia de todo el cuerpo de oficiales y se le
dará una satisfacción por el presidente.
Si el oficial acusado saliese reo, se
nombrará una comisión de un oficial por clase, para anunciarle que
el respetable cuerpo de oficiales manda pida su licencia absoluta y
que en el ínterin que ésta se le concede no se presente en público
con el uniforme del regimiento y en caso de contravenir le será
arrancado a estocadas por el primer oficial que le encuentre.
Si l'officier accusé est déclaré
innocent, on l'introduira en présence de tout le corps des
officiers et le président lui fera réparation.
Si l'officier accusé est déclaré
coupable, on nommera une commission d'un officier de chaque grade
pour lui annoncer que le respectable corps des officiers lui mande de
le prier de demander son congé définitif et le temps que celui-ci
lui soit accordé il ne se présentera plus en public avec l'uniforme
du régiment et au cas où il y contreviendrait, cet uniforme lui
sera arraché à l'estocade par le premier officier qui le rencontra.
Delitos por los cuales deben ser
arrojados los oficiales
1° Por cobardía en acción de
guerra, en la que aun agachar la cabeza será reputado tal.
2° Por no admitir un desafío, sea
justo o injusto.
3° Por no exigir satisfacción
cuando se halle insultado.
4° Por no
defender a todo trance el honor del cuerpo cuando lo ultragen
a su presencia o sepa ha sido ultrajado en otra parte.
5° Por trampas infames como de
artesanos.
6° Por falta de integridad en el
manejo de intereses, como no pagar á la tropa el dinero que se le
haya suministrado para ella.
7° Por hablar mal de otro compañero
con personas u oficiales de otros cuerpos.
8° Por publicar las disposiciones
interiores de la oficialidad en sus juntas secretas.
9° Por familiarizarse en grado
vergonzoso con los sargentos, cabos y soldados.
10° Por poner la mano a cualquiera
mujer aunque haya sido insultado por ella.
11° Por no socorrer en acción de
guerra á un compañero suyo que se halle en peligro, pudiendo
verificarlo.
12° Por presentarse en público con
mujeres conocidamente prostituidas.
13° Por concurrir a casas de juego que
no sean pertenecientes a la clase de oficiales, es decir, jugar con
personas bajas e indecentes.
14° Por hacer un uso inmoderado de la
bebida en términos de hacerse notable con perjuicio del honor del
cuerpo.
Délits pour lesquels les officiers
doivent être exclus
1. Par lâcheté au combat, au cours
duquel le seul fait de baisser la tête sera considéré comme tel.
2. Pour n'avoir pas accepté un défi,
qu'il soit juste ou injuste.
3. Pour n'avoir pas exigé réparation
quand il se trouve insulté
4. Pour n'avoir pas défendu à tout
prix l'honneur du corps quand celui-ci est bafoué en sa présence ou
qu'il apprend qu'il l'a été ailleurs
5. Pour d'ignobles fraudes de maquignon
6. Pour manque d'intégrité dans
l'administration pécuniaire comme de ne pas payer aux soldats
l'argent qui lui a été remis pour eux(5)
7. Pour avoir médit d'un autre
compagnon auprès de personnes ou d'officiers d'autres corps
8. Pour avoir publié les dispositions
internes du corps des officiers prises en réunion secrète
9. Pour s'être montré familier à un
degré inconvenant avec les sergents, les caporaux et les soldats
10. Pour avoir levé la main sur
n'importe quelle femme même si celle-ci l'a insulté
11. Pour ne pas avoir secouru au combat
un de ses compagnons qui se trouve en danger alors qu'il est en
mesure de le faire
12. Pour s'être présenté en public
avec des femmes notoirement prostituées
13. Pour avoir fréquenté des cercles
de jeu autres que ceux des officiers, soit avoir joué avec des gens
vils et licencieux(6)
14. Pour avoir fait un usage immodéré
de la boisson dans des conditions qui en font un acte public et
portent atteinte à l'honneur du corps.
Yo estoy seguro que los oficiales de
honor tendrán un placer en ver establecidas en su cuerpo unas
instituciones que los garantizan de confundirse con los malvados y
perversos, y me prometo (porque la experiencia me lo ha demostrado)
que esta medida les hará ver los más felices resultados, como la
segura prosperidad de las armas de la patria.
Je suis certain que les officiers
d'honneur auront plaisir à voir établies entre eux des règles qui
les préservent d'être confondus avec les scélérats et les vicieux
et parce que l'expérience me l'a démontré, je gage que cette
mesure leur vaudra les plus heureux résultats, comme la prospérité
certaine des armes de la patrie.
Nota. - El cuerpo de oficiales tiene un
derecho de reprender (por la voz de su jefe) a todo oficial que no se
presente con aquel aseo propio del honor del
cuerpo, y en caso de reincidencia sobre este defecto, quedan
comprendidos en los artículos de separación de él.
Domingo Albariño
Hipólito B[o]uchard
Manuel Soler
Lino R. de Arellano
Ladislao Martínez
Rufino Guido
Carlos Bowness
José María Urdininea
Mariano Necochea
Luis José Pereyra
Anselmo Vergara
Ángel Pacheco
Juan Manuel Blanco
José Hilario Basavilbaso (7)
Nota Bene : le corps des officiers
dispose d'un droit à reprendre, par la voix de leur commandant, tout
officier qui ne se présente pas dans la tenue et la propreté qui
sied à l'honneur du corps et en cas de récidive sur ce défaut, ce
cas se trouve compris dans les causes de renvoi des officiers.
Suivent les signatures de tous les
officiers appartenant à l'escadron du 16 mars 1812.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
Source : Documentos
del Archivo de San Martín, tome 2, Museo Mitre(8), Buenos Aires,
1910, pp 10-12
Le
moins qu'on puisse dire est que San Martín se montrait très exigeant. En ces temps de révolution et d'utopie, ces vues élevées ont galvanisé les officiers qu'il a recrutés, ce qui a sans doute
joué un rôle immense dans le succès de ses armes. Du côté
absolutiste, au contraire, plus le temps a passé, plus la moralité
de la hiérarchie s'est corrompue, au fur et à mesure que la
légitimité du combat passait du côté révolutionnaire et
indépendantiste aux yeux des Américains comme des Européens. En
1817 déjà, les ennemis de San Martín brillent par leur peu de
courage et au plus haut niveau, on assiste à des abandons d'une
lâcheté insigne, comme ce fut le cas de Francisco Marcó qui chercha à fuir
devant le désastre de Chacabuco et pire encore, celui de MarianoOsorio, qui
quitta le champ de bataille de Maipú vers 15h, alors que le combat
n'a cessé qu'à 18h, et abandonna même dans sa fuite et par
traîtrise une partie du détachement qu'il avait détourné pour lui
servir d'escorte.
Extrait du JT de Canal 7, la chaîne généraliste publique, le 16 mars 2012
Les
comportements dignes, comme ce fut le cas à Quito en 1822, pour le dernier
vice-roi de la Nouvelle-Grenade, le général Juan de la Cruz
Mourgeón, lui qui, encore lieutenant-colonel, avait eu le jeune
capitaine San Martín sous ses ordres en Espagne, au combat de
Arjonjilla en juin 1808, ont été de plus en plus rares alors que de
l'autre côté, le prestige des grenadiers à cheval de Buenos Aires
grandissait dans l'opinion publique, jusqu'à l'étranger.
Ce
prestige qui s'étendait dans tout l'Occident, on peut le percevoir
dans les souvenirs que publièrent les acteurs britanniques de cette
aventure (Basil Hall, William Miller, Samuel Haigh). Dans les
années 1820, ils citent le nom du régiment en gardant la désignation
espagnole (granaderos a caballo), alors qu'ils traduisent tout le
reste. Bien entendu, ils ont tout à fait la possibilité d'adopter un
lexique anglais pour parler d'un tel régiment (des grenadiers à
cheval, il y en avait eu pléthore dans les guerres révolutionnaires
et napoléoniennes, dans toutes les armées belligérantes. Ce n'était en aucune façon une invention
exotique de San Martín).
Extrait des archives vidéo de la Casa Rosada
Hommage aux Grenadiers à cheval l'année dernière,
pour l'anniversaire du régiment
présidé par les deux jeunes premiers de la République
le vice-président, Amado Boudou (au micro) et le Premier ministre d'alors, Juan
Manuel Abal Medina
Un protocole très différent de nos usages en pareilles circonstances.
Et tout le monde chante, comme toujours en Argentine
Tout cela fait qu'il est normal qu'en Argentine, les garçonnets réclament un uniforme de grenadier à cheval pour aller à l'école aux alentours du
25 mai, la fête nationale, et du 17 août, le Día de San Martín...
* * *
Prochain rendez-vous de
présentation de ce nouveau libre à paraître en mai : le
mercredi 19 mars 2014.
Le 19 mars est un jour
très particulier parmi toutes les éphémérides de José de San
Martín. C'est la date du seul revers militaire de sa vie en
Amérique... Mais je ne pense pas vous parler encore de plaies et de
bosses ce jour-là, car j'ai réuni dans San Martín par lui-même et
par ses contemporains la plupart des documents pertinents sur cet
épisode qui porte le nom de surprise de Cancha Rayada. Ces documents
ont été rédigés les uns en espagnol (par San Martín lui-même et
par Tomás Guido), les autres en anglais (par un militaire, William
Miller, et un civil, Samuel Haigh). Certes, j'aurais pu y ajouter (9)
l'orgueilleux rapport du vainqueur, paru quelques mois plus tard,
dans la Gazette de Madrid, à la place d'honneur.
Le général Osorio s'est
si bien vanté de son exploit, que l'on peut percevoir entre les
lignes la conscience qu'il a de son infériorité tactique et
stratégique et qu'il ne parvient pas tout à fait à occulter. Il a
lui-même du mal à croire qu'il a pu disperser la forte armée, deux
fois plus grosse que la sienne, de San Martín. Ce qui explique
peut-être qu'il se soit si piètrement comporté trois semaines plus
tard, lorsque San Martín jeta contre lui toutes les forces
chiliennes, confortées par l'enjeu politique (la liberté du Chili)
et la volonté, dont témoigne Samuel Haigh, de compenser la
dispersion subie dans la soirée du 19 mars précédent.
Or le 19 mars prochain, j'enregistrerai aussi une interview en espagnol qui sera diffusée le lendemain à l'antenne de RAE.
Et comme tout doit se finir en musique et en chanson dans ce blog, après mes articles sur l'hymne national, sur l'hymne au Libertador général San Martín et à la Marche de San Lorenzo, pourquoi ne pas se mettre dans les oreilles ce chef d'œuvre patriotique de la musique cuyaine qu'est Sesenta Granaderos (soixante grenadiers), une libre interprétation d'un épisode de la vie de San Martín, lorsqu'en janvier 1820 il dût repasser de Mendoza au Chili, malade au plus haut degré, dans une litière portée par quelques uns de ses hommes les plus fiables en ces temps de guerre civile...
Un texte légèrement bègue et une musique à vous donner envie de danser, par la musique du régiment sur la place d'armes de la caserne de Palermo.
* * *
Pour participer à la
souscription de San Martín par lui-même et par ses contemporains, à
paraître en mai 2014, téléchargez le bon de souscription en format pdf.
Jusqu'au 30 avril,
l'ouvrage de 384 pages est vendu au prix de lancement de 20 € (au
lieu de 24,90).
Pour lire d'autres
documents historiques avant la parution du nouveau recueil :
l'article de la Gaceta de Buenos Aires du 5 février 1813 (attention : la traduction en
français n'est pas publiée en ligne, je l'ai réservée pour San
Martín par lui-même et par ses contemporains, où on la trouvera à
la page 37)
le rapport du cabildo de Mendoza sur l'action politique et militaire de son
gouverneur-intendant qu'il voulait voir honorer par le Congrès de
Tucumán (1816)
Pour en savoir plus sur
l'ensemble des auteurs qui constituent ce recueil, voyez l'article
que je leur ai consacré le 21 février 2014.
Pour
en savoir plus :
cliquez
sur le mot-clé SnM
ant Jasmin,
dans le bloc Pour
chercher, para buscar, to search,
ci-dessus pour lire les autres articles se reportant à cet ouvrage.
Vous
pouvez aussi écouter en ligne les interviews que j'ai données sur
le même sujet en mai dernier à Jordi Batallé, de RFI espagnol et
en août à Darío Bursztyn sur les ondes de Radio Nacional, en
attendant celle qui sera diffusée le 20 mars prochain à 20h30
(heure de Buenos Aires) sur RAE et que conduira Leonardo Liberman.
Ce
nouvel entretien sera en ligne dès le lendemain, sur le blog de RAE
espagnol et sur son propre blog, El Mirador Nocturno.
(1)
En 1806, l'Espagne avait depuis longtemps rapatrié la crème de ses
troupes coloniales pour répondre d'abord aux menaces que faisaient
peser à sa frontière nord la France Révolutionnaire, jusqu'en
1793, ensuite contre les attaques britanniques le long des côtes
atlantiques et méditerranéennes, une fois qu'elle a été obligée
de s'allier à la France par la paix de Bâle (1794) jusqu'à
Trafalgar (1805), qui détruisit quasiment toute la flotte nationale
et suspendit presque complètement les liens maritimes avec l'empire.
Et le comble fut mis à cette situation militaire désastreuse quand
Napoléon décida l'invasion subreptice de la Péninsule à la toute
fin de 1807, en profitant de la sottise et de la vanité du chef du
gouvernement espagnol, le tristement célèbre Manuel Godoy. Dans les
colonies, ne restaient alors que des troupes peu résistantes et mal
entraînées, seulement capables de s'enfoncer dans les terres avec
le vice-roi et le trésor public, pour tenir l'un et l'autre hors de
portée des ennemis. Ces troupes laissèrent donc la population
civile faire face à l'invasion, favorisant ainsi l'évolution des
milices de supplétifs en véritables régiments comme le régiment
de Patricios, qui, sous les ordres de son colonel, Cornelio de
Saavedra, fut le fer de lance de la Révolution de Mai en 1810. C'est
ce régiment, avec son uniforme de parade si typique des années
1810, qui rend les honneurs aux instances constitutionnelles de la
Ville Autonome de Buenos Aires.
(2)
La Conquête du Désert, conduite par le général Julio Argentino
Roca, avait pour but de vider la Patagonie de ses habitants indiens,
essentiellement mapuches, s'est déroulée de 1878 à 1885. C'est un
épouvantable épisode de l'histoire argentine qui relève de ce
qu'on appelle aujourd'hui un génocide mais à cette époque-là,
l'homme de culture européenne n'avait aucune conscience de cette
dimension anthropologique d'une telle guerre. La statue de Roca a été
érigée en bonne place, à l'angle de la rue Perú et de la Diagonal
Sur, à Buenos Aires. Un grand nombre de villes et de départements
portent son nom dans tout le territoire argentin. A l'issue de cette
sinistre conquête, Roca a été élu président de la Nation, en
1898.
(3)
Aujourd'hui, les officiers du RGC ont, comme n'importe quel autre citoyen argentin, leurs propres convictions
politiques (chez certains, elles se repèrent sans trop de peine) et
malgré cela, sur l'histoire, ils se révèlent d'une rare ouverture
d'esprit, encore plus rare quand on considère le degré de
crispation qui existe en Argentine. J'ai été surprise de leur
capacité à mettre de côté leurs postures partisanes pour
approcher la réalité historique. J'ai eu l'occasion de parler avec
des civils, notamment dans le milieu universitaire, qui vous assènent
plus de certitudes qu'ils ne font preuve d'ouverture d'esprit, de
curiosité intellectuelle et de capacité de débattre. Comme quoi,
l'Argentine est un pays où il faut vraiment se méfier de nos
préjugés !
(4)
Les historiens argentins, même les plus virulents à gauche, n'ont
jamais jeté le doute sur l'intégrité du régiment et sa loyauté
aux institutions légales (Congrès, Constitution, etc). Il n'a
jamais été accusé, en tout cas un tant soit peu validement,
d'avoir trempé dans les complots putschistes ou les révolutions de
palais fomentés par certains corps de l'armée, que ce soit dans la
marine, l'aviation ou l'armée de terre. En revanche, conservant une
stricte neutralité, le RGC a toujours, sans état d'âme collectif
extériorisé, exercé ses missions d'escorte présidentielle, y
compris auprès de criminels consommés qui avaient pris le pouvoir
par la force.
(5)
C'est alors le rôle du capitaine de remettre leur solde aux éléments
de sa compagnie. Dans les années 1830, San Martín s'est fâché à
jamais avec son beau-frère Manuel Escalada dont il avait su qu'il
s'était livré à des malversations alors qu'il lui avait confié,
les yeux fermés, la gestion de ses propres biens en Argentine. La
rupture entre les deux hommes a été violente, malgré la distance.
C'est peut-être à elle que l'on doit les rumeurs répandues par la
famille Escalada au XXème
siècle contre San Martín et même contre Remedios, longtemps après
leur disparition. En effet, des fils de don Antonio de Escalada, seul
Manuel a eu une descendance qui lui a survécu. Or ses enfants n'ont
connu ni leur oncle ni leur tante. Ils sont donc susceptibles d'avoir
pris le parti de leur père contre celui d'un oncle par alliance,
inconnu et perdu dans un lointain exil en Europe. En revanche, la
sœur de Manuel et de Remedios, Nieves, semble avoir conservé
jusqu'au bout d'excellentes relations avec San Martín et avec sa
nièce, Mercedes, ainsi que sa petite-nièce Josefina.
(6)
La société était alors constituée en classes sociales distinctes
dont il était tout simplement inenvisageable qu'elles se mêlent les
unes aux autres, même à l'église, dans les plus grandes occasions
comme Pâques ou Noël. Chacune se voyait attribué un carré où
s'installer en toute formalité. Quand des personnes de rang
différent entraient en contact, les codes de comportement
hiérarchiques qui régissaient leur relation étaient si rigides que
les enfreindre ne pouvait être interprété qu'en mauvaise part.
D'un comportement fautif en la matière, on inférait aussitôt que
la personne coupable d'une telle faute ne pouvait être motivée que
par des intentions inavouables (escroquerie, ivrognerie, ambition
démesurée et autres vices). Dans San Martín par lui-même et par
ses contemporains, on verra que lorsqu'il évoque Bolívar, San
Martín le juge d'abord à travers ce manque de respect qu'il
affichait bruyamment pour ce type de contraintes sociales, un
comporement dont il a été témoin et qui lui a souverainement
déplu. D'autant que ces formalités rigoureuses ne l'ont jamais
empêché lui-même de se montrer très accessible aux humbles mais
sans doute savait-il respecter les convenances sans y mettre
l'arrogance et les airs hautains dans lesquels tombaient tant et tant
de supérieurs, parfois même sans s'en rendre compte.
Dans
le monde hispanique auquel appartiennent les Provinces du Río de la
Plata, très influencé par la morale catholique la plus stricte, le
jeu d'argent est très étroitement encadré. Dans la République
argentine, le jeu est même officiellement interdit jusque dans les
années 1970, quand l'Etat instituera un monopole officiel des jeux
de hasard. Néanmoins le jeu a toujours existé et les paris
hippiques, par exemple, ont toujours été tolérés au grand jour.
Ils fournissent même l'une des thématiques majeures du répertoire
du tango à texte. Ces règles et usages n'ont cependant jamais empêché San Martín de les transgresser pour des raisons stratégiques et tactiques supérieures. C'est ainsi qu'il lui est arrivé plus souvent qu'à son tour de se déguiser en paysan pour aller de nuit ou juste avant l'aurore rencontrer tel ou tel de ses espions de retour du Chili lorsqu'il vivait à Mendoza ou en provenance du Pérou lorsqu'il était à Santiago. Quelques rares observateurs en ont été témoins qui n'ont pas compris l'étrange comportement du général en chef.
(7)
Les deux beaux-frères de San Martín, Manuel et Mariano de Escalada,
ne figurent pas parmi ses signataires. Ils font pourtant partie des
tout premiers engagés dans l'escadron des Grenadiers à cheval. Ils
ont figuré dans le combat de San Lorenzo, l'aîné, Manuel, comme
sous-lieutenant et le cadet encore comme cadet. De même on observe
une absence de taille : celle de Carlos María de Alvear, l'un
des officiers de la cellule fondatrice, qui s'éloignera très vite
de ce corps pour développer tout seul et au gré du vent une
carrière militaire et politique qu'il aurait voulu aussi brillante
que celle de San Martín.
(8)
Sur le musée Mitre, voir mon article du 3 janvier 2014 sur une des
journées du programme culturel que je vous propose avec l'agence de
voyage équitable Human Trip.
(9)
Pour que l'ouvrage reste abordable dans un format confortable à lire
et à feuilleter, je ne pouvais guère dépasser le format de Barrio
de Tango, soit pas plus de 384 pages. Mais sur la seule période
américaine de San Martín, les documents intéressants (ils le sont
tous) pourraient occuper vingt fois plus de volume, surtout s'il faut
les présenter en version bilingue pour un public non hispanophone.
Cours du peso (ARS) : 1 € = 41 $ au 01.11.18 (1 $ = 100 centavos) Décalage horaire (Paris) : - 5 h Population BsAs : 3 millions Superficie BsAs : 202,4 km2 Pop. Gran BsAs : 12,5 millions Superficie Gran BsAs : 3833 km2
Population totale : 47 327 407 hab (mai 2022) Superficie Argentine : 2.780.400 km2
MONTEVIDEO : infos pratiques
Cours du peso (UYU) : 1 € = 37 $ au 01.11.18 (1 $ = 100 centesimos) Décalage horaire (Paris) : -5 h Pop. Montevideo : 1,3 million Superficie Montevideo : 193 km2 Pop. région Capitale : 2 millions Sup. région Capitale : 525,54 km2 Pop. Uruguay : 3,4 millions Superficie Uruguay : 176 220 km2
Asado : barbecue (du genre monstre, même en petit comité)
Baires : apocope de Buenos Aires
Boliche : tout établissement qui permet de se rencontrer autour d'une consommation solide ou liquide
Bombilla : pipette métalique ou végétale dont on se sert pour boire le mate (voir ce mot) en évitant d'avaler la poussière de yerba mate (voir ce mot). Lorsque le mate est partagé entre plusieurs convives, tous boivent à la même bombilla.
BsAs (ou BA) : initiales de Buenos Aires
Cambalache : Sens premier : dépôt-vente, brocante, voire mont-de-piété. D’où bazar, souk, bric-à-brac.
Candombe : musique d'origine afro-sud-américaine conçue pour les défilés festifs sans doute au 19e siècle au moment de la fin de l’esclavage. Cette musique est restée très populaire en Uruguay où elle est présente tout le temps.
Canyengue : caractéristique des faubourgs
Charla : conférence, causerie
Confitería : café-salon de thé et/ou pâtisserie-traiteur
Cuadra : portion de voie publique entre deux esquinas. Une cuadra faisant la plupart du temps 100 m, elle sert de mesure des distances dans la ville. Tel lieu se trouve à tant de cuadras de tel autre.
Empanada : chausson fourré à déguster chaud
Esquina : croisement de deux voies publiques (rues, avenues...) qui constitue un point de repère fixe dans la ville. On donne une adresse en indiquant sa cuadra (entre telle et telle rue) et sa distance par rapport à la esquina
GCBA : anagramme de Gobierno de la Ciudad de Buenos Aires (Gouvernement de la Ville de Buenos Aires)
Gorra (a la) : littéralement "à la casquette". En français, "au chapeau". Il s'agit d'un mode de rémunération artistique traditionnel dans toute la région du Rio de la Plata
Guampa : récipient pour préparer, boire et partager le tereré (voir ce mot) quand on n'utilise pas un mate classique (voir ce mot). Le guampa est creusé dans une corne de vache.
Guita : l'argent en lunfardo. Désigne aussi la devise nationale (la guita nacional)
Legislatura : nom de l’assemblée législative unicamérale de la Ville Autonome de Buenos Aires
Mate : 1. boisson nationale argentine, uruguayenne, chilienne et paraguayenne, très appréciée aussi dans le sud du Brésil. La boisson est produite par l'infusion de la yerba maté. En Bolivie et dans certaines zones du Pérou, on boit un mate de coca. 2. récipient de toute forme, de toute matière et de différentes contenances dans lequel le mate se prépare, se boit et se partage. (Voir ce mot)
Milonga : 1- musique qui a précédé le tango, toujours très vivante (caractérisée de nos jours par un rythme vif et allègre quand bien même les paroles raconteraient un drame) ; 2- bal de tango argentin
Milonguero : l´homme qui vit la nuit dans le monde dominé par le tango. Contrairement à ce que pensent les Français, le mot ne sert que rarement à désigner le danseur de tango en tant que tel. Attention quand vous employez le mot au féminin : il a longtemps désigné une réalité sociale disparue à la fin des années 50, la cocotte qui dansait dans les cabarets et se faisait entretenir. Danseur se dit la plupart du temps bailarin (bailarina au féminin)
Murga : musique festive de défilé de carnaval et autres grandes fêtes collectives.
Orquesta típica : ensemble musical comprenant au minimum 1 piano, 1 violon, 1 bandonéon et 1 contrebasse.
Peso : devise nationale (non convertible). Sigle : $
Picada : assortiment de fromages et/ou de charcuterie
Plenario : réunions académiques que les Academias organisent dans le cadre de leurs activités culturelles publiques
Porteño : gentilé de Buenos Aires. Se dit de toute personne née à BsAs. Nul n’est jamais vraiment porteño s’il est né hors de la Ville. Sauf à s’appeller Carlos Gardel, et ce quel que soit le lieu de sa naissance.
Show : tout concert, récital, tour de chant, spectacle. Le mot n’est pas réservé aux spectacles de revue ni aux grand événements ultra-marketés drainant des milliers de spectateurs.
Tango baile : le tango dans sa dimension dansée, une dimension parmi d’autres.
Tango salón : tango qui se danse en société (par opposition au tango professionnel, pour la scène)
Tereré : mate préparé avec de l'eau froide ou à température ambiante ou du jus d'orange ou de citron, parfois de pamplemousse, très apprécié par grandes chaleurs.
Troesma : verlan de Maestro (maître)
Yerba mate : feuilles d'un arbuste de la famille du houx, originaire du Paraguay et du nord de l'Argentine et de l'Uruguay. Séchées à l'air chaud ou au four, fermentées puis hachées, elles forment l'ingrédient essentiel du mate et du tereré.
CENTENARIO TROILO (2014)
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