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vendredi 12 avril 2013

Un concours de documentaires pour fêter les trente ans de la Démocratie [Actu]


Pour les trente ans de la démocratie (1) que l'Argentine fêtera le 10 décembre prochain, anniversaire de l'arrivée en fonction (asunción) de Raúl Alfonsín après le retrait de l'affreux Galtieri, la télévision publique et le secrétariat d'Etat à la Culture, dont le titulaire est un artiste de l'audiovisuel, Jorge Coscia, dont le talent et la compétence n'ont jamais été mis en doute par les "professionnels de la profession", viennent de lancer un concours de documentaire relatif à la vie en démocratie. Les œuvres primées seront diffusées en prime time sur Canal 7 en décembre.

Le concours est ouvert à tous les producteurs du pays qui ont des projets sur la démocratie, qu'il s'agisse de l'étude de grands évènements, des éléments de la vie quotidienne ou de portraits de personnalités qui ont marqué les trente dernières années, la plus longue période de continuité politique et institutionnelle que l'Argentine ait connue.

Les projets doivent correspondre à des moyens métrages de 26 minutes. Ceux qui seront retenus se verront attribuer un budget de 142 000 pesos pour le tournage

Les dossiers de candidature seront reçus jusqu'au 10 mai prochain.

Le jury qui les sélectionnera n'est encore ni connu ni constitué. La sacro-sainte improvisation argentine !

Pour en savoir plus :
lire l'annonce de Canal 7, avec toute la documentation du concours
lire l'article de Página/12 d'hier sur la mesure (en passant en revue les autres journaux, je n'y ai pas vu d'écho à ce concours).


(1) Je classe cet article à nouveau sous le mot-clé Jubilé démocratie que j'avais inauguré pour les manifestations liées aux vingt-cinq ans de la démocratie. En cliquant sur ce terme dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus, vous pouvez donc accéder aux articles d'il y a cinq ans.

mardi 24 mars 2009

33 ans après le coup d’Etat [actu]

La couverture du dossier spécial de Página/12


En Argentine, c’est aujourd’hui le Jour national pour la mémoire, la vérité et la justice, un jour de souvenir de toutes les victimes de la dernière dictature militaire (1976-1983), un jour pour les Droits de l’Homme, le triste anniversaire du coup d’Etat qui renversa, le 24 mars 1976, le gouvernement constitutionnel d’Isabel Perón (1), à la suite d’un complot ourdi au sein de l’Etat-Major et mené par Jorge Rafael Videla (actuellement en prison, voir mon récent article à ce sujet).

Pour l’occasion, le quotidien Página/12 a ouvert ses colonnes à 10 éditorialistes d’un jour, les responsables de 10 ONG parmi les plus reconnues pour leur combat en la matière en Argentine. Les deux associations issues du mouvement des Mères de la Place de Mai, Madres de Plaza de Mayo et Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora, Abuelas, H.I.J.O.S. en font partie, voir lien avec leurs sites dans la rubrique Cambalache (casi ordenado) en partie inférieure de la Colonne de droite.

Ces personnes exposent leurs préoccupations et l’enjeu de leur combat aujourd’hui, plus de 25 ans après le rétablissement du régime constitutionnel, à l’heure où l’Argentine, récemment entrée en pleine campagne électorale (voir l’article du 14 mars 2009), se bat avec les démons ordinaires de la démocratie : la lenteur de la justice, la puissance de l’argent, la démagogie et l’épouvantail de l’insécurité, avec son corollaire, la peine de mort, que quelques excités ont mise à l’ordre du jour des discussions du Café du Commerce la semaine dernière, après un fait divers sordide dont a été victime l’ami et partenaire d’une vedette du petit écran.

De son côté, Clarín propose aussi un dossier spécial, à base de documents historiques cette fois (voir le lien avec l’article principal de ce quotidien. Les annexes, qui constituent le dossier, sont placées dans l’encadré de droite, une fois l’article ouvert).

Ce soir, se clôtureront à l’espace culturel ECuNHi les quatre jours du Festival de la Chanson engagée sous les auspices de Madres de Plaza de Mayo (voir mon article).

Dans la journée, se tiennent diverses compétitions sportives commémoratives :

Un tournoi d’échec à Parque Chacabuco, un quartier de Buenos Aires. C’est le IV Torneo Nacional de Ajedrez Rápido Día de la Memoria, organisé par la Ligue nationale d’échec et la Commission nationale des joueurs d’échec victimes de la Dictature (CONAVID). Un représentant du Gouvernement de la ville de Buenos Aires sera là pour un hommage solennel aux victimes.

Des épreuves d’athlétisme auront lieu dans un stade du district de Morón, situé au sud-ouest de Buenos Aires, dans la petite ceinture de la Capitale. Une course de fond de 10 km y sera organisée. Dans l’après-midi, sont prévus une conférence, un spectacle que donnera une murga uruguayenne et une foire artisanale.

Une course organisée à Mar del Plata rendra hommage à Miguel Sánchez, sportif disparu pendant la Dictature. La disparition des sportifs a fait moins de bruit que celles de très nombreux intellectuels et journalistes (surtout en Europe où la presse s’est focalisée sur les problèmes rencontrés par la presse mais aussi en Argentine), elle n’en a pas moins bel et bien existé cependant. Et c’est assez logique car en Argentine, le sport est beaucoup plus politique, beaucoup plus citoyen qu’en Europe, où ces activités passent au mieux pour de saines distractions, au pire pour un gros magot démagogique à faire fructifier façon panem et circenses romain. A Mar del Plata, les hommages se prolongeront toute la semaine.

Buenos Aires aussi rendra hommage au champion disparu dimanche prochain, avec la Carrera de Miguel (la course de Miguel), qui se déclinera en deux épreuves, une course de fond de 10 km sur un parcours empruntant plusieurs avenues du centre de la capitale et une marche aérobic sur un parcours de 3 km. Les épreuves seront maintenues, même en cas de pluie (2).

Miguel Sánchez était un sportif amateur, champion de course à pied. C’était aussi un poète et un militant politique. Il gagnait sa vie en travaillant dans une banque. C’est la raison pour laquelle la Fédération bancaire s’occupe des inscriptions des participants à la Carrera de Miguel à Mar del Plata. Il a été arrêté chez lui, à Villa España, une bourgade du district de Berazategui, dans la Province de Buenos Aires, le 8 janvier 1978 et on ne l’a plus jamais revu. Il était natif de la ville de Tucumán.

Clarín consacre un article au programme très riche et diversifié de cette journée un peu partout dans le pays.

Voir les autres articles connexes rassemblés sous le mot-clé Histoire (dans la rubrique Quelques rubriques thématiques dans la Colonne de droite ou dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, situé en haut de l’article). On peut aussi se reporter à ceux que j’ai consacrés aux célébrations des 25 ans de la démocratie à la fin de l’année dernière (sous le lien).

(1) Isabel Perón n’est pas tout à fait blanc-bleu dans l’histoire. Pas seulement parce qu’elle avait été amplement prévenue du danger que constituait la nomination à l’Etat-Major du général Videla et qu’elle n’a pas su ou pas voulu entendre ces conseils. Mais aussi parce qu’elle est fortement soupçonnée d’avoir elle-même du sang sur les mains. Elle est très probablement en effet la fondatrice ou la co-fondatrice (avec Perón lui-même dans ce cas) d’une sinistre police parallèle, la Triple A (Alianza Anticomunista Argentina) qui pourchassait communistes, socialistes et autres internationalistes dès 1974, année du retour de Juan Perón en Argentine et au pouvoir. A ce titre, elle fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par la justice argentine qui souhaite l’entendre dans l’affaire de la disparition de deux étudiants, sous sa présidence. Ce mandat lui a été notifié à Madrid en 2007 puisqu’elle vit dans la banlieue résidentielle de la capitale espagnole. Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Cristina Fernández de Kirchner, qu’on a connue plus combative quand il s’agit de droits de l’homme, elle ne semble plus avoir beaucoup de soucis à se faire. Isabel Perón, malgré toutes ces ombres au tableau, est en effet la toute première femme chef d’Etat argentin (et même sud-américain) et qui plus est, elle a accédé à cette dignité par la voie constitutionnelle. Or, pour sa part, Cristina est elle la première Chef d’Etat personnellement élue à ce poste (et par quelle brillante élection ! 45,29% des voix au premier tour de scrutin), Isabel n’y ayant accédé qu’en qualité de vice-présidente de son mari juste après le décès de celui-ci.
La présidente actuelle, qui a fait réinstaller le portrait d’Isabel Perón dans la galerie des Présidents à la Casa Rosada dès son arrivée au pouvoir, n’a peut-être pas une terrible envie d’être confrontée à cette "prédécesseure" lointaine, ambiguë et plutôt embarrassante.
(2) La formule rituelle à Buenos Aires, c’est l’inverse : "la manifestation sera annulée en cas de pluie". La pluie est fréquente à Buenos Aires, surtout en demi-saison (printemps et automne). La saison la plus sèche, c’est l’hiver. L’été, il règne sur la ville une chaleur humide que les Portègnes eux-mêmes disent accablante.

vendredi 19 décembre 2008

Une tripotée de tortionnaires remis en liberté ? [actu]

Alors qu’au cours du premier procès sur ce sujet tenu au sud du pays, un tribunal de Neuquen a hier prononcé, pour enlèvements, vols, actes de violence et de torture en association, plusieurs condamnation, à des peines de prison ferme (de 7 ans à la perpétuité) contre huit tortionnaires responsables entre 1976 et 1979 de La Escualita (la petite école), un camp de concentration installé en pleine Patagonie argentine, la Chambre pénale de la Cour de Cassation à Buenos Aires a résolu hier de libérer 11 accusés d’actes de torture pendant la Dictature militaire, dont le très célèbre Alfredo Astiz (dit l’Ange de la Mort ou l’Ange blond, que la justice française a condamné par contumace pour l’assassinat de deux religieuses françaises et de quelques autres compagnons de passeport français eux aussi), et Jorge Acosta, surnommé el Tigre, ce qui, dans ce contexte, se traduit le sauvage ou la bête fauve (1).

La décision est motivée par la trop longue durée de prison préventive subie par ces hommes (7 ans) puisque l’audience de jugement ne s’est toujours pas tenue. La loi argentine prévoit en effet pour la prison préventive un durée maximale de 2 ans, éventuellement prolongeable d’un an et exceptionnellement encore plus longue dans certaines circonstances. Deux des trois juges de la Cour ont estimé que ce délai devait s’apprécier à partir du premier jour d’incarcération.. Jusqu’à présent les demandes des accusés avaient été écartées par les juges qui calculaient le délai de préventive à partir de chaque signification d’un nouveau chef d’inculpation, ce qui s’est produit à plusieurs reprises au cours de cette instruction qui n’en finit pas (comme la liste des crimes de ces bourreaux).

Curieusement, c’est le droit ordinaire, le droit commun qui s’applique dans ces procès de crime contre l’humanité alors même que le propre de ces derniers sont imprescriptibles. Dans de nombreux autres pays, les procédures qui s’appliquent sont spécialement calibrées pour la complexité de ces affaires.

La Cour de Cassation a toutefois assorti son jugement de conditions suspensives : pour obtenir une levée d’écrou effective, chaque accusé devra présenter trois personnes se portant caution de leur présentation effective à l’audience de jugement sur leur patrimoine personnel.

Et le département du Ministère public (Fiscalía) chargé de poursuivre les crimes de la Dictature va faire appel de cette décision auprès de la Cour Suprême et a fait savoir que cet appel était suspensif de la décision de libération. Les tourmenteurs ne fêteront donc pas la Noël chez eux.
La Présidente de la République a appris la nouvelle alors qu’elle effectuait sa première visite comme chef d’Etat à el Espacio para la Memoria comme on appelle aujourd’hui le centre de détention et de torture que fut l’ESMA, où sévirent les accusés. Elle a aussitôt déclaré qu’il s’agissait d’"un jour de honte pour les Argentins, pour l’humanité et aussi pour [notre] système judiciaire". Taty Almeida, de Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora, a déclaré, quant à elle, que cette décision de la Cour de Cassation était un affront, en ce moment où les associations des droits de l’homme se félicitaient des progrès récents de la justice argentine en la matière. L’avocat argentin des parties civiles françaises (familles de disparus) contre Astiz et Acosta a déclaré qu’il ne convenait pas que les deux hommes puissent se présenter libres à l’audience de jugement lorsque celle-ci aura lieu. Leur avocate française a elle aussi fait quelques déclarations dans le même sens.

(1) Ne pas confondre avec le surnom d’Eduardo Arolas, el Tigre del Bandoneón. C’est le même mot, la même origine lunfardesque, mais dans ce cas, ça veut dire La Bête du Bandonéon et ça sous-entend qu’il passait pour virtuose de son instrument à l’époque... C’est toute la difficulté de la traduction du lunfardo : un même recouvre une grande variété d’acceptions et de nuances.

mardi 16 décembre 2008

Quand la crapulerie rejoint la répression politique [actu]

Un juge fédéral vient d’inculper un officier de la Marine du temps de la Dictature et le fils d’un autre militaire, d’un represor (un tortionnaire, comme on dit là-bas), pour s’être emparé, pendant la sinistre période 1976-1983, des biens de disparus emprisonnés et sans doute assassinés dans les murs de l’ESMA, une école de mécanique de la Marine, convertie alors en centre de détention clandestin et de torture et devenue, le 30 septembre 2007, un musée de la Mémoire.

Le chef d’inculpation retenu contre les deux hommes est celui de crime contre l’humanité (lesa humanidad). Du point de vue du droit international, c’est un intitulé plus recevable que celui de génocide (qui a déjà été utilisé dans les verdicts), puisque avoir fait cela à un seul être humain (et en l’occurrence, il n’y en a pas qu’un seul), c’est bien, de la part d’un Etat et de ses serviteurs, l’avoir fait à toute l’humanité.

Cinq autres criminels, tous membres de la Marine (marinos), sont actuellement sous le coup d’une inculpation de même nature et devraient prochainement passer en jugement, le magistrat venant de clore l’instruction les concernant.

Lors d’un procès qui s’est tenu l’année dernière, l’enquête et les débats ont fait apparaître qu’il a en effet existé, au moins au sein de la Marine sinon au sein de toutes les Armes, un plan concerté pour arrêter des personnes et les dépouiller de leurs biens ("para capturar víctimas y desapoderarlas de sus bienes" selon les termes du verdict émis par le tribunal).

Cycle de cinéma pour la Démocratie [actu]


Pour célébrer les 25 ans du retour à la démocratie, l’INCAA, Institut national du Cinéma et des Arts Audiovisuels, a organisé dans tout le pays un cycle de cinéma, du 2 au 15 décembre. Au cours de ce cycle itinérant intitulé El grito sagrado. Postales de libertad (le cri sacré. Cartes postales de la liberté), 25 films argentins relatifs à la démocratie ont été projetés.

Le cycle s’est conclu hier, dans la ville de Resistencia, capitale de la Province du Chaco (une des provinces nordistes très affectées par la sécheresse exceptionnelle de ce printemps) par une projection en plein air d’un long métrage sur la Guerre des Malouines (1), Iluminados por el Fuego, de Tristán Bauer (2). Ce film a attiré un public majoritairement adulte (ça se comprend) et rassemblé des officiels parmi lesquels la Présidente de l’INCAA et le sous-secrétaire à la culture de la Province de Chaco et des représentants de diverses associations de lutte pour les droits de l’homme, Familiares de Desaparecidos y Detenidos por Razones Políticas (Parents de disparus et prisonniers pour des raisons politiques), H.I.J.O.S. (l’association des enfants en recherche de leurs parents disparus et frères et soeurs enlevés) et Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora qui avait délégué sur place Aurora Morea et Taty Almeida (que je vous avais déjà présentée dans l’article sur la Marcha de la Resistencia sur la Plaza de Mayo la semaine dernière).

Avec le punch qui semble caractériser cette dame de 77 ans et que le vie n’a pas épargnée, Taty Almeida a remercié d’avoir pu participer à cette clôture si importante, au bout de 25 ans de démocratie. "Vraiment, il y a de quoi faire la fête : des gouvernements élus par le peuple sans interruption et un démocratie sur laquelle il faut que nous veillions. Il en a coûté bien du sang pour y parvenir."



(1) dont la conclusion catastrophique pour l’Argentine précipita la fin d’une Dictature qu’une victoire contre l’Angleterre et la reprise par les armes de ces deux petites îles jumelles, connues comme terres à moutons, auraient sans doute durablement consolidée. Du 2 avril au 14 juin 1982, la Guerre des Malouines (Guerra de las Malvinas) a fait 649 morts officiels côté argentin (tous, sauf 16, des militaires, pour la plupart de simples appelés, très mal armés qui plus est, les 16 civils étaient des agents embarqués à bord des navires de guerre) et 255 morts dans les rangs de la Marine Britannique, ainsi que 3 civils îliens, tous les trois de nationalité britannique. En haut, en illustration, un détail du monument aux morts de la Guerre des Malouines en contrebas de la Plaza San Martin.
(2) Iluminados por el fuego : éclairés par le feu.

jeudi 11 décembre 2008

Il n’y a pas de démocratie sans mémoire [actu]


Le 10 décembre vu par Rep (Página/12 de ce jour)

Le fils au père : Toi, t’es bien un militant de la mémoire, hein, Papa ?
Le père : Bien sûr. Il n’y a pas de démocratie sans mémoire.
Le fiston : Aujourd’hui, on est 25 ans après le 11 décembre 1983. Tu te souviens de ce que tu as fait ce jour-là ?... Le 11 décembre !
Le fils, outré : Un militant de la Mémoire !
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Marcha de la Resistencia du 10 décembre [actu]

La marche à l'arrivée sur Plaza de Mayo
(on reconnaît au fond la façade blanche du Cabildo)

Comme tous les 10 décembre depuis 28 ans, quand y participer faisait prendre encore un grand risque, a eu lieu hier sur la Plaza de Mayo la Marcha de la Resistencia, une manifestation conduite de nos jours par l’une des deux associations des Madres de Plaza de Mayo, le mouvement s’étant scindé après le retour de la Démocratie.

La Marcha de la Resistencia est une marche militante des Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora, association moins médiatique que celle de Las Madres de Plaza de Mayo. Les Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora se sont séparées de Madres de Plaza de Mayo pour rester fidèles à ce qu’était pour elles l’esprit de la fondation du mouvement à la fin des années 70, sous la Dictature Militaire. Las Madres Linea Fundadora disposent elles aussi d’un site web. Comme symbole, elles portent elles aussi sur la tête en guise de foulard les langes blancs de leurs enfants disparus.

Hier, sur le parcours allant de leur siège social de la rue Piedras jusqu’au pied de la Casa Rosada, tout au fond de Plaza de Mayo (soit une bonne petite poignée de cuadras sur la Avenida de Mayo et sous un soleil intraitable), elles ont été rejointes par las Abuelas de Plaza de Mayo, H.I.J.O.S, la Asociación de Ex Detenidos Desaparecidos (Association des ex-détenus disparus), Hermanos de Desaparecidos por la Verdad y la Justicia (Frères et Soeurs de Disparus pour la Vérité et la Justice), Familiares de Desaparecidos y Detenidos por Razones Políticas (Parents de Disparus et Détenus pour motifs politiques) et différentes organisations politiques (Proyecto Sur du Sénateur et cinéaste Pino Solanas) et syndicales (CTA, entre autres).

Sous une chaleur accablante, avec leurs foulards sur la tête, en ce triple anniversaire de la signature de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (60 ans), de la prestation de serment de Raúl Alfonsín (25 ans) et de celle il y a un an de Cristina Fernández de Kirchner (dont l’autre association, celle des Madres de Plaza de Mayo, est très proche), las Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora ont réclamé des procès, la réclusion perpétuelle sous le régime carcéral ordinaire (1) pour tous les "génocidaires" (2), leurs complices et les idéologues de la Dictature ainsi que le retour dans leur famille des 400 enfants enlevés par des militaires ou des partisans de la Dictature et dont le sort reste inconnu.

Interrogée par Página/12, une des Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora, Taty Almeida, a déclaré : "Il faut s’amuser et avoir l’envie de vivre. Mon fils Alejandro avait toujours cette attitude qui consiste à profiter de la vie et il serait heureux de me voir comme je suis avec mes 77 berges (3). Il y a plein de motifs de se réjouir. Parce que vivre en démocratie, c’est la meilleure chose qui puisse vous arriver. Il reste encore beaucoup à faire. Il y a des inégalités. Mais il faut reconnaître les progrès et faire une critique constructive de ce qui fait défaut. Il faut ne pas lâcher et rendre notre démocratie juste et sans exclusion" (4).

Pour en savoir plus :

Site de Madres de Plaza de Mayo Linea Fondadora
Portail général de H.I.J.O.S., rassemblant les différentes fédérations régionales
Site de Abuelas de Plaza de Mayo (à lire en ce moment en première page du site, le témoignage d’un fils de disparus identifié en 2005 à partir de ses propres doutes sur ses origines qui l’avaient conduit à contacter l’association)

(1) Elles réclament des peines de prison effectives et non pas des peines purgées à domicile, en résidence surveillée, avec interdiction de sortir de chez soi, qui ont souvent été accordées aux condamnés pour crimes politiques depuis le retour de la démocratie, pour des raisons humanitaires (santé, grand âge) plus ou moins réelles, plus ou moins justifiées, plus ou moins simulées par les condamnés eux-mêmes (cf. la sortie de prison de Maurice Papon soi-disant à l’article de la mort et que toutes les caméras ont vu marcher bien droit et d’un pas ferme jusqu’à la luxueuse berline qui l’attendait à la porte de la centrale).
(2) los genocidas, c’est le terme qu’emploient souvent les militants argentins des droits de l’homme pour parler des criminels de la Dictature. Le mot figure en toutes lettres dans un verdict rendu en 2006 par le Tribunal de La Plata, contre Miguel Etchecolatz, haut dignitaire policier de la Province de Buenos Aires, convaincu d’une centaine d’assassinats et de plusieurs rapts d’enfants en bas âge. Néanmoins la définition du génocide, telle qu’elle est établie par la jurisprudence internationale, ne s’applique pas aux crimes, quelque odieux qu’ils furent, de la Dictature militaire argentine de 1976 à 1983. Ce qui relie ces crimes aux crimes nazis, c’est la disparition des corps des victimes (brûlés ou jetés à la mer), ce qui montre de la part de la Dictature une stratégie pour cacher les crimes autant peut-être qu’une violence supplémentaire et délibérée faite aux familles, qui ne peuvent même pas enterrer leurs morts, ce que corroborent les ignobles adoptions clandestines concertées et massives, sous fausse identité et faux lieu, voire jour de naissance, des enfants en bas âge arrêtés avec leurs parents ou nés pendant la détention de la mère, juste avant qu’elle ne soit exécutée. Ce sont ces opérations de destruction non seulement des vies mais même des identités qui font parler de génocide aux Argentins.
(3) estaría feliz de verme así a mis 77 pirulos
(4) justa y incluyente

mercredi 10 décembre 2008

Le dessin de Rep pour les 25 ans de la Démocratie [actu]



Miguel Rep est un dessinateur de presse, un caricaturiste et un peintre argentin qui travaille dans les colonnes du quotidien Página/12, journal de gauche et véritable poil à gratter de l’intelligentsia argentine. Rep a créé plusieurs personnages, toujours déprimés, dont celui du Poulpe (el Pulpo) qui lui permet de passer, sous une forme toujours décalée et volontairement provocatrice, quelques messages bien sentis tout en se montrant respectueux des personnes (Rep n’est pas agressif comme le sont bon nombre de nos caricaturistes de presse qui se veulent eux aussi poil à gratter).
En revanche, ses dessins, il faut bien le reconnaître, sont parfois très absconds pour nous autres Européens qui ne sommes pas toujours bien au fait de l’actualité et des sous-entendus argentins.

Rep est, en tout ceci, un excellent représentant de l’humour portègne. Personnellement, j’aime bien son travail et j’affiche volontiers dans mon bureau des reproductions de certains de ses dessins...

Vous pouvez retrouver Miguel Rep tous les jours ou presque tout en bas de la page d’accueil de Página/12 et sur son blog.

Ici, le Poulpe, avec un air encore plus déprimé que d’habitude, s’adresse au lecteur (ou à l’internaute) : "Et toi ? Qu’est-ce que tu as fait, pendant toute cette démocratie ? Hein ?"
(traduction Denise Anne Clavilier)

L’autre dessinateur de Página/12, dont le croquis est toujours en première page (en haut à gauche, sur la page d’accueil du site), c’est Daniel Paz. Et lui aussi vaut son pesant d’or....

25 ans après le retour de la démocratie, une découverte macabre [actu]


L’équipe argentine d’anthropologie criminelle (Equipo Argentino de Antropología Forense) vient de découvrir un charnier sur le lieu supposé d’un ancien centre de détention et de torture du temps de la dernière dictature (que nous appelons, nous, en français, la Dictature Militaire). L’équipe a découvert quatre puits contenant 10 000 fragments d’ossements humains calcinés et un mur, de 10 mètre de long, sur lequel on a relevé environ 200 impacts de balles.

Cette découverte, rendue publique aujourd’hui, confirme les dires de plusieurs témoins de l’affaire Etchecolatz, un tortionnaire condamné au retour de la démocratie (pour 91 cas de torture avérés et le changement d’identité d’un enfant de disparus) puis amnistié aux termes de la loi Obediencia Debida en 1987 puis à nouveau condamné en 2006 (1) après que les lois Obediencia Debida et Punto Final furent été déclarées inconstitutionnelles (2). Miguel Etchecolatz était en 1976-1977 un des hauts responsables de la police de la Province de Buenos Aires et c’est bien dans un domaine dépendant aujourd’hui encore par la Police de la Province de Buenos Aires que la sinistre découverte a été faite. Les recherches, dans ce qui n’était alors qu’un cimetière de voitures accidentées et de deux roues inutilisables, ont commencé en février dernier, sur commission rogatoire d’un juge de La Plata (capitale de la Province de Buenos Aires) soucieux de vérifier les dires de témoins dans le procès dit "pour la Vérité" (Juicio por la Verdad). Ces témoins affirmaient que la Police procédait à la crémation clandestine des corps des assassinés pour faire disparaître leurs traces et les traces des meurtres.

L’EAAF a d’abord procédé au déblaiement des lieux. Elle a ensuite pu repérer 4 bouches de puits. Les premiers ossements ont été découverts le 16 avril dans le premier des puits explorés, dans les couches supérieures de ce puits. Derrière le mur qui fermait cette cour, les enquêteurs ont découvert un deuxième patio, encombré lui aussi de carcasses de voiture. C’est en le dégageant qu’ils ont vu le mur et le témoignage des fusillades.

Ce lieu était un lieu de détention clandestin, comme l’était aussi à la même époque l’ESMA à Buenos Aires, censée être l’école supérieure des mécaniciens de la marine...

L’information est révélée le jour où partout, dans toutes les villes, dans toutes les Provinces, mais en l’absence de la Présidente en voyage officiel à Moscou, un nombre incalculables de cérémonie se tiennent tout au long de la journée..



(1) Au terme d’un parcours judiciaire très complexe, dû aux jeux des changements de loi et des diverses mesures d’amnistie, Miguel Etchecolatz a pu être rejugé et définitivement écroué parce qu’il détenait chez lui une arme à feu, ce qui était contraire à son statut de prisonnier aux arrêts domiciliaires. Son procés en 2006 a tenu en haleine le pays tout entier pendant plusieurs mois et c’est pendant ce procès qu’un témoin-clé, victime des tortures infligées par Etchecolatz, a disparu sans laisser de trace sur le chemin qui le conduisait au tribunal où il devait témoigner. Cet homme s’appelle Jorge Julio López, et si vous allez à Buenos Aires vous verrez un peu partout encore aujourd’hui des affichettes réclamant "su reaparición con vida" (qu’il réapparaisse en vie).
(2) Obediencia debida : obéissance due. Punto final : point final. La loi Obediencia debida (1987) protégeait de toute future poursuite les officiers subalternes et les soldats qui s’étaient rendus coupables d’actes de torture, d’enlèvements, de séquestrations, etc. parce qu’ils en avaient reçu l’ordre de leurs supérieurs. Un certain nombre de cas étaient explicitement écartés du bénéfice de cette loi, pour tenir compte du précédent du procès de Nuremberg et ne pas voir débouler en Argentine tous les auteurs de lèse-humanité et autres nazillons répandus dans le monde.

La loi de Punto final mit fin, quant à elle, dès 1986, à tous les procès, y compris ceux qui étaient encore en cours d’instruction et qui touchaient les crimes politiques perpétués sous la Dictature militaire. Le Président d’alors, Raúl Alfonsín, auquel ces lois sont amèrement reprochées par un large secteur de l’opinion politique, estimait qu’il fallait mettre un terme à l’épuration, tout à la fois pour des raisons symboliques (il y a toujours un moment où il faut se remettre à revivre ensemble, où il faut cicatriser, au besoin par la cautérisation, les plaies d’une guerre civile) et pour des raisons pratico-réalistes, les mêmes qui à la Libération de la France poussèrent De Gaulle à refuser toute épuration dans la fonction publique et la magistrature : comment dépouiller tout un pays de l’ensemble de ses fonctionnaires, nécessairement tous impliqués à des degrés divers dans les exactions de la Dictature précédente ? En France, le procès de Maurice Papon, brillant fonctionnaire et même ministre de la République compromis dans des crimes contre l’humanité comme Préfet aux ordres du Gouvernement de l’Etat Français (1940-1944) ne commença qu’en 1981, après l’arrivée au pouvoir de Mitterand. En Argentine, en 2003, 20 ans après la fin de la Dictature, au début de la Présidence de Néstor Kirchner, mari de l’actuelle présidente, le renouvellement des générations dans la fonction publique, aux niveaux fédéral et provincial, a permis de déclarer inconstitutionnelles ces lois d’impunité et de reprendre le processus d’épuration, avec tout ce que cela entraîne de sentiment d’injustice et de défiance envers un Etat versatile, tant chez les victimes que chez les bourreaux. Du coup, les Kirchner apparaissent aux yeux de leurs électeurs comme les premiers qui ont le courage (et de fait on ne peut pas le leur dénier totalement) de faire ce travail qui consiste à vider l’abcès, à dénoncer les cadavres dans les placards et à rechercher ce que sont devenus et les disparus et leurs enfants en bas âge adoptés par des familles proches de la Junte au pouvoir. La situation historique et politique est bien sûr beaucoup plus complexe.

mardi 9 décembre 2008

Double anniversaire pour les Droits de l’Homme [actu]


Cérémonie en l'honneur de Raúl Alfonsín à la Casa Rosada le 1er octobre 2008 au lancement des fêtes du 25ème anniversaire de la Démocratie. Raúl Alfonsín et Cristina de Kirchner









Tandis qu’en France nous fêtons le 60ème anniversaire de la signature, à Paris, au Palais de Chaillot, le 10 décembre 1948, de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, l’Argentine se souvient qu’il y a 25 ans, Raúl Alfonsín prêtait le serment constitutionnel devant le Congrès après de nombreuses années de troubles et de violences civiques de toute sorte (1955-1973) dont huit d’une sanglante dictature militaire (1976-1983) qui venait de se dissoudre après la cuisante défaite militaire des Malouines, non sans avoir pris la précaution, auparavant, de s’auto-amnistier (on n’est jamais assez prudent) et de liquider tous les prisonniers politiques dont les familles étaient sans nouvelle (los desaparecidos) encore en vie avant le lancement du processus électoral démocratique.

Ces élections se tinrent le 30 octobre 1983. Raúl Alfonsín, candidat à l’élection présidentielle pour l’UCR (Unión Cívica Radical), veille force de gauche anti-péronniste de toujours, fut élu avec 50% des voix, tandis que le candidat péronniste n’en recueillait que 40. Le nouveau Congrès quant à lui se composait d’une Chambre des Députés à majorité radicale et d’un Sénat à majorité péronniste, les deux grands partis formant la gauche argentine à vocation gouvernementale depuis 1945.

Le nouveau président entreprit immédiatement d’annuler les mesures d’amnistie prises par la Junte militaire et de faire dresser un procès équitable aux principaux artisans de la Dictature. Ce procès, qui s’est tenu du 22 avril au 14 août 1985, a condamné à la prison à perpétuité et déchu de tous leurs titres militaires les dictateurs Videla (celui de la Coupe du Monde de football en 1978) et Massera et à des peines moins lourdes plusieurs autres hauts responsables de la Junte militaire. Videla n’a tout d’abord purgé que 5 ans de prison, il a été gracié en décembre 1990 par le président Carlos Menem un an après sa prise de fonction, sous prétexte d’oeuvrer à la réconciliation nationale (encore une des incroyables incohérences politiques du bonhomme !). Videla a été de nouveau arrêté en 1998 pour d’autres crimes dénoncés lors de procès ultérieurs portant sur des cas de disparition. Il a ensuite bénéficié du régime des arrêts domiciliaires (dans son appartement du quartier de Belgrano dans le nord de Buenos Aires) en raison de son âge et de son état de santé jusqu’en octobre de cette année, où il été à nouveau incarcéré sur décision d’un juge qui estime que la gravité des actes pour lesquels il a été condamné ne pouvait s’accommoder d’un tel régime d’application de la peine. Son sort n’a pas encore été définitivement arrêté par les autorités judiciaires.

Son co-condamné, Emilio Massera, co-auteur du coup d’Etat de 1976 et directeur de l’ESMA, transformée en centre de détention et de torture entre 1976 et 1983, bénéficia de la même grâce présidentielle fin 1990, retourna en prison en 1998 pour les mêmes raisons et dans les mêmes circonstances (nouvelles accusations dans les procès sur les disparitions). En 2002, il a eu un grave accident cérébral dont il ne s’est jamais rétabli et la justice a reconnu chez lui en 2005 un état de démence qui éteint toute action publique contre lui.

Ce 10 décembre 1983 a donc ouvert une période inédite dans les deux cents ans de l’Argentine indépendante (depuis le 25 mai 1810) : c’est la plus longue période que le pays ait connu à ce jour sans coup d’Etat, sans guerre civile, sans censure, sans interdiction d’aucun parti politique (1) avec le maintien, sans solution de continuité, d’une authentique liberté de vote et d’expression publique.

C’est donc la première fois dans l’histoire argentine qu’une génération entière arrive à l’âge adulte en n’ayant jamais connu que le régime démocratique.


(1) Le parti justicialiste (fondé par Perón) a été souvent interdit entre 1955 et 1973 et les anarchistes, les communistes et les socialistes ont souvent pourchassés depuis 1902 jusqu’au rétablissement de la démocratie en 1983

lundi 8 décembre 2008

Televisión para la Identidad récompensé par un Emmy Award [actu]

Couverture du cahier Culture et Spectacles du 7 décembre 2008


C’est la première fois qu’un programme de télévision latino-américaine reçoit un Emmy. Et cette première récompense va à une mini-série de 3 épisodes de la chaîne argentine Telefé pour l’année 2008. Televisión para la Identidad est une série de fiction, façon docu-fiction, montée avec le concours de l’association de Las Abuelas de Plaza de Mayo (les Grands-mères de la place de Mai) sur 3 histoires de rapt d’enfant pendant la dictature. Las Abuelas ont soutenu ce programme et ont fourni aux scénaristes et réalisateurs de véritables éléments d’histoire d'enlèvements divers qui ont ensuite été réaménagés pour construire des histoires fictives mais parfaitement vraisemblables.

Cette série d’émissions a provoqué en Argentine une réaction très forte. De nombreux trentenaires en proie à des doutes sur leur identité se sont adressés à l’association pour savoir s’ils n’étaient pas l’un de ces enfants que les militaires au pouvoir entre 1976 et 1983 avaient enlevés à leurs parents, arrêtés pour leur militance politique et assassinés par la suite dans des circonstances dont seulement une petite partie est connue à ce jour. L’association des grands-mères a aussi constaté que le passage de Televisión para la Identidad a fait prendre conscience à une plus grande partie de la population argentine de la tragédie, de son ampleur, de sa nature de traumatisme national. Selon Estela de Carlotto, la dynamique et toujours souriante Présidente des Abuelas de Mayo, l’Argentine est passés d’une conscience distanciée de type "ça n’arrive qu’aux autres" à la conscience d’une atteinte à l’identité individuelle de tout un chacun et d’une atteinte à l’identité collective, à l’identité nationale, à une culture propre à ce pays, que la junte au pouvoir a effectivement cherché à déstructurer, voire à éradiquer, ce qui explique que certaines personnes aujourd’hui parlent des criminels de la Dictature comme de "génocidaires", terme évidemment impropre au regard de la jurisprudence internationale (1) mais que justifie la répression de la culture argentine (ce n’est pas pour rien que les artistes se sont exilés en aussi grand nombre que les militants politiques et syndicaux).

Au cours de l’année 2008, les Grands-Mères ont identifié 7 petits-enfants (Barrio de Tango a rapporté les 4 retrouvailles qui se sont produites au cours du second semestre). En tout, les Grands-mères ont identifié 92 personnes depuis 30 ans que l’association existe. Estela de Carlotto pense que Televisión para la Identidad est sans doute pour quelque chose dans le record de 2008. Il reste encore un peu plus de 400 enfants dont on ne sait toujours pas ni qui ni où ils sont. C’est donc en tout au moins un demi-millier de personnes, des tout petits enfants allant du nourrisson au bambin de moins de 5 ans (2) qui ont été arrachés à leur famille légitime dans une Argentine qui, à l’époque de la Dictature militaire, ne comptait pas encore 30 millions d’habitants.

Les Abuelas de Plaza de Mayo sont très actives dans le domaine de la culture parce qu’elles estiment que la culture est le meilleur outil pour faire prendre conscience à la population du drame qui s’est joué pendant ces 8 années terribles (3) et parce que le retour de la démocratie doit s’accompagner d’une restauration et du développement de l’identité culturelle. Sans identité culturelle forte, il ne saurait y avoir de démocratie solide nulle part au monde.

C’est sans doute pourquoi on voit sur les murs de Buenos Aires se multiplier à l’infini les plaques commémoratives en l’honneur de toute sorte d’artistes et d’hommes politiques. Il est urgent d’inscrire dans les murs même de la ville l’histoire vivante de ces rues et de ces gens. Et puis ça compliquera la tâche à ceux qui seraient tentés à nouveau de s’en prendre à cette culture. Retirer une belle grande plaque commémorative, photographiée par tous les touristes de passage et reproduite à des centaines d’exemplaires sur le Web, ne peut plus se faire discrètement. De même, il sera plus difficile de tenter d’éradiquer le tango s’il faut démantibuler pour cela la Academia Nacional del Tango et le Museo Mundial del Tango. De là sans doute cette vitalité artistique et culturelle qui caractérise la ville de Buenos Aires, ce volontarisme que l’on ne peut que constater chez les artistes et le fait que même la pression économique des bulldozers hollywoodiens ne parvient pas à les réduire au silence...

Ainsi l’association Las Abuelas de Plaza de Mayo organise elle aussi et soutient toutes sortes d’événements culturels avec toujours ce même titre, "para la identidad", formule qui est comme leur signature : concours de tango, de chanson, d’écriture, d’arts plastiques, prix littéraires, musicaux, picturaux, cinématographiques, expositions, concerts, festivals, ateliers pour les enfants et les adolescents, etc. Aujourd’hui une grande partie de leur activité culturelle passe par la télévision.

Lire à ce sujet l’intéressante interview de Estela de Carlotto, Se logró romper un cerco (on est arrivé à casser une barrière) dans Página/12 de ce dimanche. Elle y expose en détail le labeur de son association.

L’autre grande association s’occupant aussi des disparus de la Dictature, Las Madres de Plaza de Mayo, a elle aussi une forte activité culturelle, possède une antenne de radio (La voz de las Madres, qui diffuse l’émission hebdomadaire de tango Fractura Expuesta) et un centre culturel, Espacio Cultural Nuestros Hijos (EsCuNhi, pour les intimes). Une troisième association, plus récente et moins couverte médiatiquement, H.I.J.O.S. rassemble des enfants de disparus à la recherche de traces de leurs parents ou de nouvelles de leurs jeunes frères ou soeurs enlevés.

(1) Il n’y a pas en en Argentine de génocide entre 1976 et 1983, même si un verdict judiciaire argentin a utilisé un jour cette notion (dans un contexte qui tient plus à un besoin de reconnaissance de la tragédie qu'à une réalité de droit international). Il y a eu une répression sanglante avec des disparitions massives de personnes dont on a perdu la trace et dont on ne sait exactement ni le lieu ni la date ni même les circonstances de la mort. Cette perte de la trace provoque chez les proches des assassinés (on dit "desaparecidos" en Argentine) le même type de traumatisme psychique que ceux qu’ont subis les survivants de la destruction des Juifs et des Tziganes d’Europe par les nazis. Les arrestations se faisaient sur la foi ou le ouï-dire d’un engagement militant et en aucune façon sur l’origine de naissance ou l’appartenance à une ethnie ou la couleur de peau. Il s’agissait d’une répression politique qui an aujourd’hui encore en Argentine, 25 ans après la fin de cette dictature, des répercutions trans-générationnelles qui ne disparaîtront pas de sitôt. Il y a même de grandes probabilités que la prise de conscience nationale atteigne son paroxysme d’ici 15 ou 20 ans, 40 ans après la fin des faits, quand les enfants de ces enfants d’assassinés, devenus eux-mêmes parents d’enfants questionneurs, interrogeront les actes de la génération de leurs grands-parents.
(2) Au-delà de 5 ans, les enfants n’ont pas été adoptés, ils auraient eu des souvenirs et la supercherie de la fausse adoption ou de l’accouchement fictif n’aurait pas pu marcher. Les adultes qui douté de leur identité et ont ainsi pu retrouver leur véritable histoire ont acquis leurs doutes, aux dires des personnes identifiées bien sûr, au fur et à mesure qu’en grandissant ils interrogeaient leurs parents adoptifs sur leur venue au monde. Beaucoup de ces enfants qui ont pu être identifiés racontent que les réponses parentales comportaient des incohérences minimes ou monstrueuses qui ont éveillé progressivement et douloureusement leurs soupçons. Il est bien entendu probable que certaines des 400 personnes recherchées par Las Abuelas de Plaza de Mayo ne se manifestent pas tout simplement parce que leur famille a su admirablement protéger le secret de leur rapt et de leur adoption clandestine.
(3) Pendant la Dictature et juste après, une grosse partie de la population argentine, se sentant peu concernée par les questions politiques ("la politique, moi, bof !"), a bien sûr tout fait pour se protéger de cette réalité, allant jusqu’à nier l’existence du drame, attitude dont on a pu constater l’existence dans tous les pays que de semblables tragédies ont pu affecter. Il n’est que de voir l’exubérance fofolle du Consulat après la Révolution française, celle des Années Folles après la boucherie de la Première Guerre Mondiale ou la multiplication des boîtes de nuit moscovites aussitôt tombé le Mur de Berlin. Il faut plusieurs dizaines d’années pour que les gens puissent regarder en face la réalité historique dans ces cas d’extrême violence. Ce n’est sûrement pas un hasard si la télévision argentine peut proposer, avec un vrai succès populaire, une série sur les enlèvements d’enfants l’année même où le pays célèbre les 25 ans du retour de la Démocratie et va jusqu’au bout d’un certain nombre de procès contre quelques tortionnaires (qu’on appelle là-bas des "represores").

jeudi 30 octobre 2008

Hommage populaire à Raúl Alfonsín [actu]

Photo officielle de Raúl Alfonsín prise le jour de sa prestation de serment le 10 décembre 1983


Dans l’attente d’une manifestation de commémoration des 25 ans du retour de l’Argentine à la démocratie, une foule de jeunes et de moins jeunes s’est rassemblée spontanément devant le domicile de l’ancien président Raúl Alfonsín, le militant des droits de l’homme dont l’élection le 30 octobre et la prise de fonction le 10 décembre 1983 permirent le retour en Argentine d’un régime constitutionnel et démocratique. Cet avocat militant du vieux parti d’Hipólito Yrigoyen, fondé en 1891, l’UCR, avait obtenu une majorité de 51,7%, soit 317 des 600 grands électeurs (1).

Raúl Alfonsín a aujourd’hui 81 ans et on le sait malade depuis quelques temps.

Ce matin, il a rendu publique, dans la toute première édition de Página/12, une déclaration où il se dit satisfait d’avoir accompli son devoir de construire une démocratie pour 100 ans de paix et de prospérité (100 ans de paix : tout au long du 20ème siècle, l’Argentine n’a jamais connu de périodes de véritable paix qui durent plus d’une quinzaine d’années...). Raúl Alfonsín appelle aussi tous ses compatriotes à unir leurs efforts "pour réaliser la tâche cyclopéenne de conjuguer dans la démocratie la liberté et l’égalité, la participation et la solidarité".

Les manifestants du 1600 avenida Santa Fe n’espèrent pas le voir se joindre à eux ni participer à la cérémonie organisée par Juventud Radical, le mouvement de la jeunessede la Unión Cívica Radical, au Luna Park à 18h (heure locale) mais ils souhaitent l’encourager et participer à son rétablissement à force de bons voeux. Les observateurs ont décelés beaucoup d’émotion sur les visages des gens au pied de l’immeuble.

La Présidente Cristina Fernández de Kirchner (CFK pour les journalistes de Página/12) présidera un autre hommage officiel le 10 novembre prochain.

(1) En 1995, la constitution argentine a établi la désignation du Président de la République au scrutin universel direct nominal à 2 tours mais elle prévoit qu’il n’y a pas de second tour lorsque l’un des candidats reçoit au premier tour plus de 45% des voix, ce qui fut le cas de Cristina Fernández de Kirchner le 28 octobre 2007 avec 45,25% des voix contre presque 23% à Elisa Cario, la chef de file d’une coalition de droite.

lundi 27 octobre 2008

Sport et Dictature : un premier cycle de cinéma et conférences [actu]

C’est le quotidien Página/12 qui consacre aujourd’hui un article complet à cette manifestation de réflexion et de souvenir sous le titre Quand la terreur atteignait le sport (Cuando el terror alcanzó al deporte). Ce 1er cycle de Documentaires sur le Sport, les Droits de l’Homme et la Dictature se déroulera ce soir et demain, au Teatro La Máscara (Piedras 736), et portera sur les atteintes aux droits de l’homme qui furent commises dans un domaine dont on croit parfois mais bien à tort qu’il fut laissé en marge de la machine répressive de la Dictature.

A 18h30, ce soir, on verra un long métrage réalisé par trois Brésiliens (Marcelo Outeiral, Marcos Villalobos et Milton Cougo, intitulé Atletas y dictadura, la generación perdida. La projection sera suivie d’un débat sur le thème des sportifs disparus, avec la participation du Secrétaire d’Etat aux Sports (Gouvernement fédéral), Claudio Morresi, du cinéaste Marco Villalobos (l’auteur brésilien sidéré par la quantité de sportifs engagés existant ou ayant existé en Argentine au temps de la Dictature et de l’Opération Condor), Verónica Sánchez Viamonte, fille d’un athlète disparu, et Patricia Valdez, de l’association Memoria Abierta (mémoire ouverte).

Le lendemain, sera projeté Mundial 78, verdad o mentira et le débat portera sur La Dictature et la Coupe du monde 1978 (1). Y participeront une députée fédérale, l’un des membres de le sélection nationale de l’époque, la journaliste et ex-prisonnière disparue Miriam Lewin et le réalisateur du documentaire.

Atletas y dictadura se compose de 4 tableaux :
El equipo perseguido (l’équipe persécutée) est consacré aux rugbymen du La Plata Rugby Club, grande institution du rugby professionnelle des années 70 dont 17 joueurs disparurent. L’un des survivants de cette époque, Raúl Barandiaran, raconte ce que fut cette épopée humaine et sportive, cette équipe qui cultivait l’esprit de liberté, de bonne camaraderie, de jeu propre, d’honnêteté et plaçait les valeurs de l’être avant celles de l’avoir. Et c’est cette manière de se poser et de se vivre en société qu’auraient voulu, d’après lui, détruire les hommes de main (tareas) qui ont arrêté et fait disparaître ses 17 camarades sans l’absence desquels on dit que le Plata Rugby Club serait devenu Champion d’Argentine.
Una vida en las canchas (une vie sur les courts) raconte la vie d’un étudiant en droit de l’Université de Buenos Aires, grand champion de tennis junior, Daniel Schapira, arrêté le 7 avril 1977 esquina San Juan et Boedo (dont j’ai l’habitude de vous parler pour des faits moins dramatiques. Je ne me souviens pourtant pas d’avoir encore vu à aucun des quatre angles de ce carrefour l’habituelle et terrible petite plaque qui signale sur le sol l’emplacement d’une disparition sous la Dictature). Ce jeune homme n’a jamais été revu depuis. Il était marié et sa femme était enceinte d’un mois. Elle disparut elle aussi quelques temps plus tard, laissant leur fils unique, Daniel, qui rend témoignage à ces parents qu’il n’a pas connus mais il se dit fier "de mi viejo (2) Daniel y de mi vieja Andrea, porque se la jugaron, soñaban un país distinto, militaban para que las cosas cambiaran, dentro de un movimiento como el peronismo" (de mon papa, Daniel, et de ma maman, Andrea, parce qu’ils ont pris des risques, ils rêvaient d’un pays différents, ils militaient pour que les choses changent dans un mouvement comme le péronisme). Son oncle donne également son témoignage dans le film.
Una flor arrancada (une fleur arrachée) se penche sur l’histoire d’une joueuse de hockey, Adriana Acosta, la toute première sportive disparue sur laquelle on ait des informations. Elle avait 22 ans lorsqu’un groupe d’hommes de main l’ont enlevée le 27 mai 1978, pendant la Coupe du Monde de football, dans une pizzeria du quartier de Villa Devoto. Sa maman témoigne : quand Adriana a commencé à me raconter qu’il y avait des gens qui disparaissaient, je lui ai dit : "Adriana, tu es tellement innocente qu’on peut te fourrer n’importe quoi dans la tête. Comment veux-tu que des gens disparaissent ? Mais non, on les a arrêtés et bientôt ils vont les relâcher."
Maratón sin fin, la dernière partie, parle d’un athlète militant dans la Jeunesse Péroniste, Miguel Sánchez, 25 ans au moment de son enlèvement le 8 janvier 1978, dans la ville de Berazategui. Là encore, ceux qui l’ont connu, ses frères et soeurs, son entraîneur disent qu’il aurait atteint des sommets tant le sport le passionnait. De nos jours, il arrive que des marathons soient organisés à sa mémoire à Buenos Aires, à Berazategui, à Tucumán et même à Rome.

Dans le segond film, Mundial 78, verdad o mentira, on voit intervenir des joueurs de la sélection nationale, des dirigeants du foot de l’époque, des militants, des journalistes. On y parle de ce match de quart de finale que l’Argentine, qui n’avait pas encore vraiment brillé sur le terrain, remporta avec le score étonnant de 6 à 0 contre le Pérou, dont le gardien de but était... né en Argentine. On y analyse le rôle d’un militaire, Carlos Alberto Lacoste, membre de l’équipe organisatrice, qui ne rendit jamais publics les comptes financiers de l’organisation de la Coupe. On y entend des gens qui étaient alors prisonniers à la ESMA (Ecole Supérieure des Mécaniciens de la Marine (3) qui servait alors de centre de détention et de torture, devenue en septembre 2007 un musée dédié à la mémoire des victimes de la Dictature). Les locaux de la ESMA se trouvent dans le quartier de Palermo, pas très loin del Estadio Monumental où se joua cette finale historique, la première victoire argentine en Coupe du Monde qu’en juin toute l’Argentine a commémoré dans un mélange contradictoire de fierté et d’amertume difficilement supportable.




(1) gagnée à domicile, au Stade Monumental, dont l’équipe résidente est le Club River Plate, par l’Argentine contre les Pays-Bas, dans les dernières minutes de la rencontre, et grâce à une qualification on ne peut plus douteuse contre le Pérou en quart de finale, qualification dont le soupçon blesse encore, 30 ans plus tard, la fierté et l’honneur des Argentins.
(2) viejo, vieja (lunfardo) : littéralement le vieux, la vieille. Une façon de désigner le père et la mère que je ne peux absolument pas ici, dans un contexte aussi solennel, traduire par "mon vieux", "ma vieille". En français, cette manière de s’exprimer est un manque de respect envers les personnes auxquelles elles se réfèrent. Le fils, la fille, en français, emploient ce terme argotique loin des oreilles parentales et généralement parce qu’il y a désaccord, conflit ou tension entre parent et enfant. A Buenos Aires, on peut se tenir en face de son père ou de sa mère et l’appeler, avec une immense affection, Viejo, Viejito, querida vieja, Viejita. Carlos Gardel, qui vénérait sa mère, employait ce mot à tout bout de champ, même en public, même devant le micro. J’ai moi-même entendu le Maestro Acho Manzi me parler ainsi d’un père de si heureuse mémoire, le poète et cinéaste Homero Manzi, et il y a peu, j’ai reçu d’un de mes amis dont la mère vient de disparaître un mail poignant où il me parlait de la gentillesse et de l’humour de "mi vieja"...
(3) Armada en espagnol. L’invincible Armada, défaite par la flotte de Sir Francis Drake au 16ème siècle, c’était la Marine invincible. ESMA : Escuela Superior de Mecánicos de la Armada.

vendredi 24 octobre 2008

Conférences pour le jubilé démocratique [à l’affiche]

Le 30 octobre 2008, l’Argentine fêtera les 25 ans de l’élection du président Raúl Alfonsín, avocat, grand militant des droits de l’homme et longtemps élu local puis natioanal de l’UCR (Unión Cívica Radical, le grand parti de gouvernement qui partage la gauche avec le Partido Justicialista). Cette élection marquait le retour du pays au régime constitutionnel après la longue parenthèse chaotique entamée en 1966 avec un coup d’Etat militaire appelé Revolución Argentina, strictement anti-péroniste, qui conduisit le pays au bord de la guerre civile, laquelle fut évitée de justesse par le retour au pouvoir d’un Perón très âgé en binôme avec sa troisième épouse, Isabel Perón, la vice-présidente qui lui succèda lorsqu’il mourut au début 1974. Isabel Perón, aujourd’hui exilée en Espagne et sous mandat d’arrêt international, gouvernera en s’appuyant sur une police parallèle appelée Triple A (pour Allianza Argentina Anticomunista). Ce qui ne l’empêchera pas d’être elle-même renversée par le Chef d’Etat Major qu’elle venait de nommer. La nouvelle dictature militaire, que les Argentins appellent la Dernière Dictature (1976-1983), fera régner la terreur dans les rangs de la gauche, tous courants confondus et notamment les péroniste de l’aile gauche, les Montoneros, et s’effondrera dans la désastreuse défaite des Malouines infligée à l’Argentine par la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher (laquelle ne poursuivait pas vraiment la fin de la Dictature en Argentine).

Elu le 30 octobre 1983 et installé le 10 décembre, Raúl Alfonsín rétablit l’ordre constitutionnel, entame le long processus, toujours inachevé, des procès contre les bourreaux (qu’on appelle là-bas los represores) et fait poursuivre et condamner les responsables de la Junte Militaire, modifie le statut de l’Armée, qui doit désormais institutionnellement obéissance au pouvoir civil. Vaincu par une énième crise économique, en 1989, il est obligé de se retirer et un péroniste flamboyant lui succède, Carlos Menem, qui fera une politique néo-libérale démente et peu cohérente que le gouvernement actuel s’attache à défaire pièce à pièce (renationalisation de Aerolineas Argentinas et fin des fonds de pension comme régime principal de retraite sont les mesures les plus symboliques de cet antagonisme interne au mouvement péroniste).

Les célébrations ont démarré il y a quelques semaines sur une grande réception solennelle à la Casa Rosada, siège officiel de la Présidence de la République. La Présidente Cristina Fernández a reçu en grandes pompes Raúl Alfonsín qui a franchi les 80 ans (il est né en 1927). Un certain nombre d’hommes politiques se sont précipité à la Casa Rosada, séchant même au Sénat un vote important sur le système de réévaluation des pensions de retraite servies par l’ANSeS. En revanche, on n’y pas vu Carlos Menem, qui commençait à se faire discret en vue de sa comparution devant un tribunal pénal dans une affaire de vente d’armes assez peu reluisante.

Aujourd’hui, le quotidien Clarín, un des acteurs majeurs de la vie intellectuelle et politique de ce quart de siècle, véritable vigie en la matière, se joint aux célébrations en entamant un cycle de conférences gratuites sur ces 25 années de démocratie, sous le thème général : apprendre de notre passé et construire notre futur.

Ces conférences porteront sur plusieurs points clés de ce difficile et complexe retour à la démocratie. Hier soir, 23 octobre, la conférence se penchait sur l’enseignement : Qu’avons-nous gagné, qu’avons nous perdu durant ces 25 ans ? Les défis à relever et la rançon à payer (desafios y deudas pendientes) pour retrouver la qualité (on évoquera le statut du professeur à un moment où un assez grave conflit social oppose les enseignants et les pouvoirs publics locaux et nationaux, le droit à l’éducation alors que se déroule une campagne nationale pour sensibiliser les parents sur l’interdiction du travail des enfants et faire respecter par tous l’obligation de scolarisation sur tout le territoire, l’intégration des NTIC, etc.).

Les conférences ont lieu dans l’auditorium de Clarín, rue Piedras (n° 1743). Entrée libre et gratuite.
Ce cycle de conférences s’achèvera le 20 novembre prochain.

Jeudi prochain, 30 octobre, on parlera du défi du développement et de la distribution de la richesse (un sujet brûlant dans toute l'Amérique Latine).
Le 6 novembre : Ce que la corruption nous a volé. Les défis à relever et la rançon à payer dans la lutte pour la corruption.
Le 12 novembre : La parole du citoyen en démocratie : nos droits et nos garanties.
Le 20 novembre : Le passif (deuda) institutionnel : la Cour Suprême et le Congrès face à l'hyperprésidentialisme.

Parallèlement à cette série de conférences, Clarín organise un cycle de cinéma en partenariat avec Poder Ciudadano (Pouvoir Citoyen) et le Ministère de la Culture du Gouvernement de la Ville de Buenos Aires. Ce festival de cinéma a lieu en plein air, dans la petite rue Pasaje Carlos Gardel, à côté du Centre Commercial de l'Abasto. Il est placé sous la responsabilité d'un responsable éditorial de Clarín (rubrique Spectacles). Ce cycle se terminera le 23 novembre.

Actuellement, l’Argentine s’apprête à accueillir sur son sol le siège d’une importante institution de surveillance des Droits de l’Homme, un peu de baume au coeur de ce peuple meurtri par un demi-siècle de coups d’Etat, de révolutions de palais, de gouvernements autoritaires et policiers, voire de dictatures violentes, du 6 juin 1930 à octobre 1983.