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lundi 2 mai 2022

Le tango engagé en deuil : Juan Vattuone avait 73 ans [Actu]

 

Juan Vattuone (au centre), au CC Torquato Tasso, à San Telmo, en août 2010
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Triste retour de ce premier vrai week-end printanier : la lecture des journaux m’apprend ce matin la mort de l’auteur-compositeur et interprète Juan Vattuone. Un type d’une chaleur humaine assez rare, un artiste engagé (péroniste à fond les manettes) qui ne déviait pas d’un iota de son combat pour l’authentique culture populaire et contre la néo-colonisation de son pays par l’industrie culturelle états-unienne, un homme que j’ai eu la chance de connaître et pour qui j’avais une profonde affection.



Il y a plusieurs années, sa santé s’était gravement détériorée. Il avait dû être amputé d’une jambe et il était dialysé. C’est la personne qui le soignait au quotidien qui l’a découvert sans vie hier dans la matinée, chez lui, un appartement qui lui avait été aménagé pour tenir compte de son handicap.

A la fin de l’année dernière, il était remonté sur scène, avec courage, en chaise roulante, grâce à l’aide de plusieurs amis musiciens et il avait présenté le nouveau disque qu’il préparait et qu’il n’aura pas vu sortir. A cette occasion, il avait donné une interview à Página/12 qui aimait son sens de la contestation, sa résistance obstinée et ses engagements politiques et idéologiques passionnés.

Né à Palermo, il a grandi dans le quartier plus populaire de Villa Crespo, celui du poète-boxeur découvert par Carlos Gardel, Celedonio Flores, et du pianiste et compositeur militant communiste et coopérateur, Osvaldo Pugliese.
Sa vie n’aura pas été un long fleuve tranquille. Il a connu diverses ruptures amoureuses très douloureuses pour un homme hyper-sensible comme il était. Politiquement et artistiquement, il a beaucoup souffert de la répression pratiquée, en particulier dans le domaine de la culture, par les différentes dictatures militaires que l’Argentine avait subies depuis sa naissance. Il était à fond au côté des Mères de la Place de Mai, l’association présidée par la très contestée et fort peu tolérante Hebe de Bonafini. De leur slogan vindicatif, il avait fait une chanson qui restera, Ni olvido ni perdón (on n’oublie rien, on ne fait grâce à personne). Il n’a jamais roulé sur l’or et pour autant il n’a jamais cherché à améliorer sa situation personnelle en cachetonnant, à l’inverse d’un bon nombre de ses confrères. Ses ennuis de santé ces dernières années et la crise sanitaire depuis 2020 l’avaient plongé dans des difficultés certaines mais, comme il le disait lui-même : « Je suis Juan Vattuone et je n’ai jamais baissé les bras ». Courageux, il l’était. Et combien ! Tout un secteur du tango qu’on appellera ici classique, pour ne pas dire figé dans une tradition muséifiée, lui tournait le dos mais Rubén Juárez, le chanteur de Córdoba, le bandonéoniste et le compositeur, lui-même lancé par Aníbal Troilo, l’avait pris en amitié et il l’avait soutenu en l’invitant dans ses propres tours de chant. Ce qui lui a permis de se faire connaître du public mélomane. Le grand public, quant à lui, ne le connaissait pas.

Et pourtant quel talent ! Une voix rugueuse, des textes forts (1), parfois caustiques, parfois combatifs, parfois tendres, tantôt chantés, tantôt éructés, toujours écrits en 100% lunfardo. Une forte présence en scène. Un talent d’improvisation. Sur scène, il se lançait entre chaque chanson dans de longs monologues, souvent drôles, la plupart du temps caustiques et impertinents. Il s’accompagnait lui-même à la guitare quand il se produisait seul. Dans la vie, c’était un chaleureux compagnon.

Une des pages Spectacles de La Nación
de ce jour
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Ce matin, si j’ai appris la nouvelle en lisant Página/12 comme on peut s’en douter, je n’ai pas été médiocrement surprise de trouver en une des pages culturelles de La Nación une nécrologie qui reprend les éléments biographiques communiquées par ses filles à l’agence Télam.

Si vous n’aviez pas vu Juan Vattuone sur scène, vous pouvez encore le découvrir à travers l’hommage que lui rend l’équipe de Fractura Expuesta, l’émission de radio-télé en ligne du tango nuevo et du tango underground. C’était un ami de la maison !

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :



(1) En 2010, j’avais inclus au dernier moment l’une de ses chansons dans mon anthologie, Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins (Éditions du Jasmin), après notre rencontre à Buenos Aires, grâce à des amis communs.

dimanche 5 septembre 2021

Premier congrès international de Lunfardo en ligne [Jactance & Pinta]

Le programme du premier jour d'échanges scientifiques
après une journée d'accueil et de teasing sur la Toile
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Tout ce week-end se tient, en ligne avec retransmission en direct sur Facebook, le premier congrès international de Lunfardo, organisé par la Academia Porteña del Lunfardo (Buenos Aires).

Participent outre des Argentins deux Françaises, deux Italiens, deux Polonais et au moins un Espagnol.

Cette première édition de la manifestation, qui a vocation à se renouveler les années qui viennent, rend hommage à José Gobello, l’un des plus actifs membres de l’Académie, disparu nonagénaire il y a déjà quelques années. Il était l’auteur d’un dictionnaire très complet unique en son genre.

Des phénomènes contemporains comme les néologismes nés de la pandémie et des situations inhabituelles qu’elle a fait naître ainsi que les questions d’écriture inclusive (et dans le cas de l’Argentine, ce thème s’étend à l’oralité) sont au programme. L’organisateur, l’auteur Oscar Conde, a aussi tablé sur l’intérêt pour le lunfardo qu’a fait naître chez les traducteurs son emploi assez fréquent et sans aucune affectation dans les digressions du Pape François lorsqu’il s’exprime spontanément dans sa langue maternelle.

Le programme d'aujourd'hui

Aujourd’hui, le 5 septembre, est le Día del Lunfardo en Argentine (la fête du Lunfardo).

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

lundi 2 avril 2018

Interview du poète et essayiste langagier Oscar Conde [Jactance & Pinta]

La couverture du livre emprunte
à la très emblématique signalétique urbaine de Buenos Aires

L'écrivain, poète et essayiste, Oscar Conde, membre de la Academia Porteña del Lunfardo, répond ce matin à un interview de Página/12 et donne son analyse de ce phénomène linguistique qu'est le lunfardo, la langue née dans les couches populaires de Buenos Aires (et de Montevideo) dès le début de la grande immigration, dans les années 1880.

Cette langue, très longtemps méprisée par les gens qui prétendaient appartenir à la société honorable, a nourri le répertoire du tango avec plusieurs grands poètes, dont les deux plus saillants sont sans doute Celedonio Flores et Enrique Discepolo, repérés par Carlos Gardel dès que celui-ci a versé dans le tango-canción en 1917, grâce à cet autre poète du lunfardo qu'était Pascual Contursi.

Autre grand symbole de la réalité sociale du lunfardo
les vieux pavés des quartiers du centre-ville
qui disparaissent progressivement

Aujourd'hui, le lunfardo a gagné toutes les classes sociales au point d'être en train de devenir la langue ordinaire de Buenos Aires et il se répand peu à peu dans tout le pays, dont elle est encore loin d'effacer la diversité idiomatique.

Pour en savoir plus :
lire la fiche de Oscar Conde sur le site de la Academia Porteña del Lunfardo, institution privée installée dans le quartier de Constitución.

mercredi 14 octobre 2015

Ce soir, conférence de Luis Alposta à la Société Argentine des Ecrivains [à l'affiche]


Ce soir, mercredi 14 octobre 2015, à 19h, le poète Luis Alposta donnera une conférence sur le lunfardo et la poésie, cette alliance du langage populaire de Buenos Aires avec l'art qui a donné naissance au tango à texte, qu'on appelle là-bas le tango-canción.

Cela se passera à la limite entre San Nicolás et Recoleta, au siège de la Sociedad Argentina de Escritores, la Sade, installée dans la rue Uruguay, 1371.

Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles comme le dit l'invitation ci-dessus.

samedi 29 novembre 2014

L'AFIP continue la chasse aux fraudeurs et Página/12 fête ça aux calembours-maison [Actu]

Comptes noirs dans le viseur
En Argentine, el blanco, c'est le centre de la cible
D'où le sens de cible.

Depuis un mois, l'administration fiscale fédérale argentine débusque les évadés fiscaux de toute espèce, particuliers et personnes morales. Le dernier fraudeur dont le nom ait été jeté en pâture à la presse n'est autre que la banque HSBC, dont les circuits d'évasion financière ont été révélés à l'AFIP par le fisc français, lui-même en guerre ouverte contre les filiales de certaines banques suisses qui ont accueilli complaisamment des comptes clandestines de contribuables hexagonaux.

Hier, le journal de gauche Página/12 faisait sa une sur l'importance de la fraude mise à jour dans la filiale argentine de la banque internationale. Aujourd'hui, la rédaction enfonce le clou en révélant des trucs et astuces employées par la société financière pour escamoter les profits de quelques citoyens et entreprises du Cône Bleu et faire disparaître de la masse monétaire nationale argentine, puisque la devise du pays n'est pas convertible.

Ce qui nous vaut deux unes ornées de calembours de potaches, comme Página/12 sait les concocter pour réveiller ses lecteurs tous les matins, sauf le 1er mai (la fête du travail, c'est sacré).

Quant aux faits de corruption dont un juge tâche de faire inculper la Présidente en fonction, le quotidien s'est fait une religion : c'est une machination des suppôts de la droite dans la magistrature. Explication qui peut paraître simpliste dans un premier temps (et très commode) mais qui n'est pas sans vraisemblance, même s'il sera très difficile d'avoir le fin de l'histoire, dans un sens ou dans un autre, car du fait des responsabilités politiques assumées par Cristina Kirchner, les soupçons continueront de peser sur elle, quand bien même on prouverait son innocence, et réciproquement (un certain nombre de ses partisans continueront à croire en son innocence quand bien même sa culpabilité serait prouvée par ce juge ou un autre).

"Les petits bâtons qui se sont fait la belle"
Palo, comme en français, c'est d'abord un bâton.
Et comme en argot parisien, c'est aussi un million en devise nationale.

Pour en savoir plus sur les dimensions financières de l'affaire :
lire l'article d'hier sur les montants incriminés (3000 millions de pesos sur plus de 4000 comptes distincts)
lire l'article d'hier sur le lanceur d'alerte, Hervé Falciani, qui a déclenché le scandale en France
lire l'article de ce matin sur les techniques employées pour tromper le fisc argentin.

jeudi 31 octobre 2013

Deuil à la Academia Porteña del Lunfardo [Actu]



José Gobello, le tout-puissant président de la Academia Porteña del Lunfardo, s'en est allé à l'âge vénérable de 94 ans lundi dernier. Grand lexicographe du lunfardo, c'était un essayiste reconnu pour son travail de promotion de cette langue typique de Buenos Aires.

Il était l'un des fondateurs de cette académie privée, avec le poète León Benaros.

Son premier travail, Lunfardía, était sorti en 1953 et avait connu, il y a quatre ans, une réédition-collector pour saluer ses 90 printemps (il était né le 26 septembre 1919).

C'est aussi un témoin de l'âge d'or du tango qui s'en va. Le vice-président de la Academia Porteña del Lunfardo, le poète Luis Alposta, lui rend hommage aujourd'hui dans son blog, Mosaicos Porteños, avec vidéo intégrée comme toujours.

Il va falloir maintenant observer quel chemin prendra l'institution, longtemps entravée par cette omni-présidence et quasi-empêchée de poursuivre son évolution en lien avec notre temps...

mercredi 29 mai 2013

Une nouvelle tesselle alpostienne : la cuisine italienne [Jactance & Pinta]


C'est le nouveau texte que Luis Alposta a mis en ligne jeudi dernier dans son blog, Mosaicos Porteños, où il publie régulièrement des petites vignettes littéraires, comme autant de tesselles pour sa vaste mosaïque sur les singularités portègnes (j'en ai traduits deux, publiées à Buenos Aires sous forme d'un recueil aux Editions Marcelo Olivieri, dans Deux cents ans après, le Bicentenaire de l'Argentine à travers le patrimoine littéraire du tango, Tarabuste Editions, comme numéro spécial de la revue Triages, en janvier 2011).

Il y a quelques jours, Luis Alposta nous régalait d'un bon morceau sur le trasvestissement des mots espagnols intégrés, dans un autre sens, dans le lunfardo portègne. Ici, ce médecin gourmet et poète s'attaque aux expressions issues de la gastronomie italienne et qui ont changé de sens en s'installant sur les bords du Río de la Plata.

ACERCA DE ITALIANISMOS Y COMIDAS

No son pocas las palabras de origen italiano que se han ido incorporando a la parla nuestra de cada día, y que están relacionadas con la comida. Palabras que la cocina italiana ha exportado, no sólo a nuestro país sino a todo el mundo. Términos gastronómicos que terminaron imponiéndose, sin dar lugar a la creación de nuevos vocablos para reemplazarlos. Una excepción la encontramos en el pan dulce navideño, versión argentina del panettone. Pero lo común es lo contrario. La mayoría de estas palabras conservan sus significados sin dejar por eso de enriquecerse con nuevas acepciones. Tal los casos de los mentados "papelitos" o ravioles; el tirarse a muerto o a mortadela; el darle el pesto a alguien o recibirlo; el quedarse callado o musarela; el tener los dedos o los grisines hinchados; el tener vigor, potencia o polenta; el ser un chupóptero, a quien preferimos seguir llamando ñoqui, aunque cada vez sean menos los que cobran el día 29.
Y por último, ser una persona torpe, boba, atontada, de pocas luces o, simplemente un salame.
En este punto, creo oportuno traer a cuento que la palabra salame es una voz italiana con la que se designa al embutido hecho con carne vacuna y carne y grasa de cerdo, picadas y curadas, que se come crudo y que fue inventado por los egipcios aunque usted no lo crea.
Luis Alposta, Mosaicos Porteños

Des italianismes et de la nourriture

Ils ne sont pas rares, les mots d'origine italienne qui se sont incorporés au fil du temps à notre parler de chaque jour, et qui sont reliés à la nourriture. Mots que la cuisine italienne a exportés, non seulement dans notre pays mais dans le monde entier. Termes gastronomiques qui ont fini par s'imposer, sans donner lieu à la création de nouveaux vocables pour les remplacer. Nous trouvons bien une exception dans le pan dulce de Noël (1), version argentine du panettone. Mais la règle, c'est l'inverse. La majorité de ces mots conservent leur signification tout en continuant de s'enrichir de nouvelles acceptions. Tel est le cas des célèbres barrettes (2) ou raviolis, se la couler douce (3) ou mortadelle, donner un pesto (une leçon) à quelqu'un ou en recevoir un (4), en rester bouche-bée ou mozzarella, avoir les doigts ou les gressins enflés, avoir de la vigueur, de la force ou de la polenta, être un profiteur (5), que nous préférons continuer d'appeler un gnocchi, bien qu'ils soient de moins en moins nombreux à toucher leur dû le 29 du mois (6).
Et pour finir, être une personne pas très futée, idiote, un crétin, quelqu'un qui ne brille pas par son intelligence ou, plus simplement, un salami.
Sur ce point, je crois opportun de raconter que le mot salami est une terme italien (7) qui désigne la charcuterie faite de viande bovine et de viande et gras de porc, hachée et mise à sécher, qui se mange crue et fut inventée par les Egyptiens même si vous me me croyez pas.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Je vous ai mis en gras les termes que le français a repris directement dans leur forme italienne tandis que les Argentins les ont hispanisés.

Plus de Mosaicos Porteños sur le blog de Luis Alposta. Parution tous les jeudis.


(1) Voir mes articles sur cette spécialité de la table de fin d'année.
(2) barrette de drogue, bien sûr.
(3) En français, on aura tendance à parler de dolce vita ou de "farniente" pour à peu près la même chose.
(4) En l'occurrence, donner une leçon dans le sens d'en remontrer à qqn, d'être plus fort que qqn. C'est très employé en sport pour désigner la supériorité d'un joueur ou d'un athlète sur les autres.
(5) Chupóptero : celui qui touche une ou plusieurs rémunérations sans effectuer le travail correspondant.
(6) Allusion à une coutume qui consiste à servir des gnocchis tous les 29 du mois. Parce qu'en fin de mois, c'est tout ce qu'on peut s'offrir. La coutume semble venir d'un village italien sans qu'on puisse remonter l'histoire précise. La coutume est assez respectée des familles d'ascendance italienne, je me suis aperçue qu'elle est inconnue chez d'autres Portègnes pour lesquels l'ancêtre italien, quand il existe, ne compte pas beaucoup.
(7) Ce qui existe en Europe sous le nom de salami n'existe pas en Argentine.

dimanche 5 mai 2013

Les mots travestis, une singularité du lunfardo [Jactance et Pinta]


Voilà longtemps que je ne vous avais pas rapporté ces petits chromos que le poète Luis Alposta, qui m'a fait l'honneur et l'amitié de signer la postface de Barrio de Tango (Editions du Jasmin), publie jeudi après jeudi sur son blog sur les idiosyncrasies de Buenos Aires. Ce grand praticien et analyste du lunfardo nous a livré il y quatre jours ce petit bijou linguistico-lexical :

Como en el rapto de las Sabinas, el lunfardo entró en el territorio del diccionario para alzarse con un par de palabras, a las que, paradójicamente, las hizo suyas después de haberles masculinizado el artículo. Se trata de unas pocas voces que fueron sacadas del “barrio norte” del diccionario de la Real Academia para ser llevadas al suburbio.
Es así como la rana, con el significado de astuto, avispado, sagaz y vivaracho, pasó a ser el rana; la gallina el gallina, con la acepción de cobarde, pusilánime, miedoso; y la chinche el chinche, designando así al de mal carácter, al cabrero, al que se enoja o irrita fácilmente.
Cuando se trata de alguien a quien consideramos listo, vivo, rápido y despabilado, o que se muestra dispuesto a prestar compañía y hacerle pata al otro, decimos que es un pierna.
El careta, y ya no la careta, es el individuo desvergonzado, caradura, atrevido, descarado, fachatosta o cara de piedra.
Y así algunas otras por el estilo: la púa y el púa (astuto, avispado); la chaucha y el chaucha (tonto); la tuerca y el tuerca (aficionado al automovilismo); la campana y el campana, que es el que vigila mientras otro roba y, por último, la papa y el papa frita (tonto, ingenuo).
Palabras que, como las cautivas en tiempos de los malones, ya no podrán regresar a sus páginas de origen. Con sus cambios de significado y de género, sus antiguas vecinas ya no las reconocerían y de hacerlo, serían rechazadas, discriminadas, mal vistas.
Luis Alposta

Comme dans le rapt des Sabines, le lunfardo est entré dans le territoire du dictionnaire pour s'élever avec deux ou trois mots qu'il a, paradoxalement, faits siens après en avoir masculinisé l'article. Il s'agit d'une poignée de termes qu'on a sortis du Quartier Nord (1) du dictionnaire de l'Académie Royale (2) pour se les emporter dans les faubourgs.
C'est ainsi que la grenouille (rana), dans le sens d'astucieux, intelligent, sagace et malin, est devenu le grenouille, la poule le poule (3), dans l'acception de lâche, pusillamine, peureux et la punaise (4) le punaise, qui désigne l'homme au mauvais caractère, la personne soupe-au-lait, qui se met en colère ou s'irrite facilement.
Quand il s'agit de quelqu'un que nous considérons comme diligent, vif, rapide et dégourdi, ou qui se montre disposé à vous accompagner et donner un coup de main à autrui, nous disons qu'il est un jambe.
Le masque (5), et non le masque [sic], c'est l'individu effronté, culotté, insolent, qui ne doute de rien, qui ne manque pas de souffle et n'a pas froid aux yeux (6).
Et ainsi de suite quelques autres du même genre : la púa (la pique) et le pique (astucieux, malin), la gousse et le gousse (l'imbécile), l'écrou (la vis) et l'écrou (5) (passionné de voitures), la cloche et le cloche, qui est celui qui surveille pendant qu'un autre commet un vol et, pour finir, la pomme de terre et le pomme-frite (imbécile, naïf).
Mots (7) qui, comme les captives au temps des attaques indiennes (8), ne pourront plus retourner dans leurs pages d'origine (9). Avec leurs changements de signification et de genre, leurs voisins d'autrefois ne les reconnaîtraient plus et si ils le faisaient, ils seraient rejetés, discriminés, mal vus (10).
(Traduction Denise Anne Clavilier)



(1) Barrio Norte désigne à Buenos Aires une partie du quartier San Nicolás et joue comme homonyme de quartier chic. On dit à Buenos Aires Barrio Norte comme on dit à Paris Neuilly ou le 16ème, une partie pour le tout, les beaux quartiers.
(2) En espagnol, le dictionnaire de la Real Academia est l'équivalent de son homologue de l'Académie Française dans la langue de Molière. La référence absolue. Aujourd'hui, ce dictionnaire s'est largement ouvert aux variantes lexicales latino-américaines et il est travaillé en coopération avec les Académies fondées dans les pays issus de l'ancien empire colonial. Vous avez accès à ce dictionnaire directement à travers du lien permanent installé dans la rubrique Cambalache (casi ordenado) de la Colonne de droite (partie basse).
(3) En français, poule mouillée.
(4) L'insecte, pas la pointe. En Espagne, chinchar, c'est taquiner ou casser les pieds. Etre chincha, c'est  donc être taquin ou casse-pied (sans plus). C'est donc beaucoup plus léger qu'en lunfardo.
(5) Et voilà les malheurs de la traduction. Cela ne marche pas en français.
(6) Luis Alposta joue sur les mots en rapprochant careta (diminutif de cara, visage) et l'expression cara de piedra, littéralement "face de pierre".
(7) Luis emploie un terme féminin (palabra) et donc toute la métaphore de la captive peut être filée jusqu'au bout.
(8) Un thème très important à Buenos Aires depuis sa seconde fondation, en 1580. Thématique à moitié imaginaire : celui de fillettes ou d'adolescentes blanches, issues de la communauté des colons ibériques, que les Indiens Pampas, qui vivaient dans l'actuelle région de Buenos Aires, enlevaient lors des razzias qu'ils effectuaient par surprise contre la ville dans l'espoir de faire partir ces étrangers qui venaient voler leur territoire ancestral. Le thème de la captive a donné lieu à plusieurs tangos et à de très nombreuses légendes qui tissent l'inconscient et la mémoire populaire, en remontant en deça de la grande immigration de 1880-1930, quand les malones avaient cessé d'être. Aujourd'hui, un malón, c'est surtout une déferlante de supporters de foot surexcités par l'issue, heureuse ou malheureuse d'un match, et qui, pris de boisson, d'enthousiasme ou de rage, peuvent tout casser dans les alentours du stade et parfois dans un rayon très large.
(9) Autre jeu sinon de mot du moins de sonorité. Pago : pays, campagne, village et página : page. Luis Alposta, avec ses origines clairement italiennes, est pétri de l'histoire de Buenos Aires, il préside le Cercle d'études historiques de son quartier, Villa Urquiza, ce pour quoi il m'a proposée en août 2010 comme Visitante Ilustre de Villa Urquiza (j'ajoute aujourd'hui le raccourci dans la Colonne de droite, sous le raccourci vers ma nomination à la Academia Nacional del Tango). Et vous voyez ici comment il jongle avec les thématiques et les époques : la cautiva, c'est la période coloniale (et la période révolutionnaire jusqu'à la fin de Rosas mais à une échelle bien moindre) et le retour dans les pages d'origine, c'est bien entendu l'autre thématique, celle des immigrés qui ne retournèrent presque jamais dans l'Europe qu'ils avaient quittée pour aller faire fortune en Amérique. A noter que dans ses mémoires, le général Miller, l'un des plus proches collaborateurs de San Martín, raconte, en 1827, l'histoire d'un garçonnet, enlevé par des Indiens, et qui était revenu à Buenos Aires à l'âge adulte pour faire quelque transaction pour son clan et qui, à la surprise de tous les Blancs, était retourné rejoindre les siens, préférant sans l'ombre d'une hésitation la vie dite sauvage au confort supposé de la ville coloniale.
(10) Ce que Luis aborde ici est le thème très évident pour qui se rend fréquemment en Argentine : la langue qui s'y parle est en train de se détacher définitivement de l'espagnol péninsulaire et il est probable qu'avant la fin du siècle il faudra des traducteurs pour que les deux peuples se comprennent, comme entre l'Espagne et l'Italie (un peu moins donc qu'entre la France et l'Italie ou l'Espagne, mais tout de même).

samedi 23 février 2013

La mort du poète Ricardo Ostuni [Actu]

Archives La Nación

Poète, essayiste et homme politique, l'Uruguayen naturalisé argentin Ricardo Ostuni vient de nous quitter, jeudi, à Buenos Aires, où il avait élu domicile il y a de très longues années. Sa mort, intervenue après un long combat contre la maladie, semble avoir surpris tout le monde car les journaux n'y font que de rares mentions...

Avec son œuvre littéraire, l'homme avait gagné sa place à la Academia Porteña del Lunfardo. Il avait illustré la vocation poétique de cette version rioplatense de l'espagnol, métissé d'italien et de tout ce que l'Europe compte de langues nationales, locales et même argotiques... Avec ces travaux d'historiographies, il avait gagné celle d'académicien de la Academia de la Historia, ce qui n'est pas rien à Buenos Aires.

Du côté politique, il avait été très investi dans la mouvance radicale à Buenos Aires où il avait été très proche, entre autres, de Fernando de la Rúa, un ancien chef du Gouvernement de Buenos Aires qui fut démis par la Legislatura à cause de ses malversations. Inutile de vous dire que cette proximité ne lui avait pas valu que des amis parmi les Argentins et notamment les Portègnes et je suis témoin que la défiance qu'un bon nombre d'entre eux témoignaient à son sujet. Mais comme dit Todo Tango, dont il était un collaborateur attiré : nul n'est parfait !

Du côté du football, ce qui compte autant sinon plus que la politique, il était un supporter du Boca Juniors et c'est vraiment une identité, la carte de supporter de ce club du sud de la ville...

A son engagement politique contestable il ajoutait une militance acharnée dans la cause uruguayenniste, où il était un allié inséparable de Martina Iníguez (voir mon article du 22 octobre 2012) : il croyait fermement que Carlos Gardel était né en Uruguay, à Tacuarembó, une thèse qui passe très très très mal dans le milieu tanguero à Buenos Aires mais dont une majorité d'Uruguayens, où qu'ils vivent dans le monde, y compris souvent lorsqu'ils se sont établis en France, ne peuvent pas se détacher... Ostuni avait même consacré à cette question une monographie de 300 pages qui constitue l'essai le plus complet sur cette fable, présentée par lui comme une vérité historique. C'est très agaçant pour les cartésiens que nous sommes mais force est de constater que pour les Uruguayens, c'est une cause sacrée, qui n'est pas sans nous rappeler les rivalités inouïes (avec échanges de noms d'oiseaux de temps en temps) qui opposent aujourd'hui en France les partisans du site d'Alesia à Alise-Sainte-Reine en Bourgogne (Côte d'Or, 21) et ceux de la localisation dans les Alpes, à Chaux-des-Crotenay, dans le Jura, ou les disputes homériques qui se sont déployées pendant parfois des siècles tout au long du Moyen-Age entre deux villes voisines sur l'authenticité d'une écharde de la Sainte-Croix que toutes les deux prétendaient détenir, pour mieux attirer le flux des pèlerins, qui comme aujourd'hui faisaient tourner la vie économique du coin...

Depuis son retrait de la vie politique, en 2001, il consacrait toutes ses forces au tango, avec une passion qui nous laisse ébahis, même si sur certains thèmes elle ne nous convainc pas.

Ricardo Otsuni a été inhumé au cimetière de la Chacarita à Buenos Aires dans la journée d'hier.

Pour aller plus loin :
Voir la notice auteur dans Todo Tango (elle n'a pas encore été mise à jour)

mardi 9 octobre 2012

Sinfonia de lunfardo avec Lucrecia Merico au Tortoni (1) demain soir [à l'affiche]



La chanteuse Lucrecia Merico, accompagnée à la guitare par Juan Iruzubieta et Germán Layna, se produira dans le cadre d'une série de concerts organisé au Café Tortoni, dans la salle Alfonsina Storni, avenida de Mayo 825, par YMCA, une organisation de la jeunesse chrétienne.

Le concert a lieu mercredi 10 octobre 2012, à 18h45.
Entrée libre et gratuite (ce qui n'est pas fréquent au Tortoni, dont la visite à elle seule vaut le coup)


(1) Le Gran Café Tortoni, le plus célèbre des cafés de Buenos Aires, dans le style des grands cafés du quartier de l'Opéra de Paris à la charnière des 19ème et 20ème siècles, n'est pas inscrit au programme du voyage que je propose à Buenos Aires en partenariat avec Intermèdes, parce qu'il n'était pas possible de tout faire entrer dans le format du séjour (deux semaines)... Mais heureusement, il n'est pas loin de notre hôtel et vous pourrez vous y rendre, sur les plages de temps libre qui ont été aménagées dans le programme !

lundi 17 octobre 2011

Oscar Conde présente son ouvrage sur le lunfardo à la Academia Nacional del Tango ce soir [à l'affiche]

Le linguiste universitaire Oscar Conde, membre de la Academia Porteña del Lunfardo, présentera ce soir une somme qu'il a publiée il y a quelques mois sur le phénomène du lunfardo, ce langage populaire de Buenos Aires qui est en train de devenir une partie importante de la langue argentine tout court : Lunfardo, un estudio sobre el habla popular de los argentinos.

Je vous renvoie à l'article que j'avais déjà publié le 8 juillet 2011 lorsque le quotidien Página/12 avait consacré l'une de ses colonnes culturelles à cet ouvrage de 500 pages, que j'ai pu trouver sans difficulté à Buenos Aires mais que je n'ai pas encore eu le temps de lire.

La conférence, animée par Eduardo Bernal, en présence du Maestro Horacio Ferrer et du journaliste et collectionneur Gabriel Soria, premier Vice Président de la Academia, aura lieu ce soir, lundi 17 octobre 2011, à 19h30, au siège de l'institution, Avenida de Mayo 833, au premier étage. Entrée libre et gratuite comme d'habitude.

Le tango rituel de la soirée sera A Buenos Aires, dans un enregistrement qu'en fit le chanteur et compositeur Edmundo Rivero.

Pour aller plus loin :
lire mon précédent article, du 8 juillet 2011, qui renvoie lui-même à deux critiques parues en Argentine et en espagnol local.

vendredi 8 juillet 2011

Oscar Conde publie une nouvelle étude sur le lunfardo, langue contemporaine [Disques & Livres]

Oscar Conde est un éminent membre de la Academia Porteña del Lunfardo et c'est aussi un universitaire qui a enseigné le grec ancien à l'Université de Buenos Aires. Linguiste distingué, selon la formule consacrée, il vient de publier aux Editions Taurus un pavé de 500 pages intitulé Lunfardo. Un estudio sobre el habla popular de los argentinos, qui brise quelques idées toutes faites sur le sujet, des idées qui ont été mises dans la tête des Argentins par les tout premiers auteurs qui se soient penchés sur le phénomène, des policiers intrigués par ce langage bizarre qu'ils entendaient dans la bouche des gens qu'ils arrêtaient, crapules patentées, voleurs de pommes et grévistes considérés alors comme de dangereux fauteurs de troubles. En fait, le lunfardo est le produit du précipité babélien qui s'est produit à Buenos Aires et autour du Río de la Plata, à partir des années 1880, quand de très nombreux immigrants ne parlant pas espagnol affluaient à Buenos Aires, attirés par la propagande effrenée du Gouvernement pour peupler le pays, et adoptèrent l'espagnol qu'ils trouvèrent sur place tout en l'agrémentant de mots, d'expressions et de proverbes ou de dictons et de tournures idiomatiques venant de leur pays ou de leur région de naissance. Et il se trouve que ces immigrants et ces pauvres se sont trouvé arrêtés plus souvent qu'à leur tour par le système ultra-répressif mis en place par les gouvernements qui se sont succédés de 1880 à 1916. D'où l'idée fausse que ce langage était celui des voyous et des prisons.

Dans son travail, Oscar Conde étudie trois aspects du phénomène, ce qui donne un ouvrage parmi les plus complets sur le sujet à ce jour : les caractéristiques linguistiques du lunfardo, les modalités historiques et étymologiques qui ont formé le lexique lunfardo et l'utilisation de ce parler populaire et oral dans la littérature (notamment les textes de tango et de rock) et dans les médias (presse, radio, télévision) des origines (1880 environ) à nos jours.

Página/12 fait du livre l'objet de la une de ses pages culturelles aujourd'hui (exceptionnellement laide et à côté de la plaque, avec ce cliché, dans tous les sens du terme, de Caminito) avec un article de Silvina Fiera, qui est allée interviewer l'essayiste, un esprit passionné et touche-à-tout comme il en faut pour aborder ce sujet transverse et jusqu'à présent très délaissé par le monde universitaire. Comme le tango, d'ailleurs. Et c'est un très bon signe que des universitaires se penchent enfin sur ces questions. Ce sont les historiens qui ont ouvert la voie, en commençant à contester les analystes hyper-idéologiques des classes possédantes argentines, qui avaient comme fossilisé l'histoire, comme elles avaient figé le tango dans sa fausse identité de musique des bas-fonds (ce que plus un seul essayiste sérieux ne peut plus soutenir aujourd'hui), comme elles avaient figé le lunfardo dans sa tout aussi fausse identité d'argot du milieu qu'avait cru déceler le commissaire de police Antonio Dellepiane auteur du premier lexique de lunfardo, dans un livre de 1894 intitulé, d'une manière qui ne laisse place à aucune équivoque, El idioma del delito.

Pour aller plus loin :
lire la critique, toujours instructive, du blog de Pablo Peusner, el psicoanalista lector et Dieu sait si la psychanalyse a des choses à dire sur un langage qui fut longtemps honni et qui joue beaucoup avec les mots et les figures de rhétorique, comme Monsieur Jourdain fait de la prose, sans le savoir, comme c'est le cas de tous les parlers populaires oraux.
Voir aussi la page du livre sur la librairie en ligne argentine Mercado Libre. Il y ait vendu au prix de 79 $ pour le marché intérieur. Attention : depuis l'extérieur, les prix passent en dollars, la TVA devrait chuter mais le prix de l'envoi augmenter.

mardi 5 janvier 2010

Sur De Pungas y gayola de Hernán Sotulo : présentation par Luis Alposta. Article n° 1100 [Disques & Livres]

Pour ce numéro 1100 de Barrio de Tango, voici, comme je l’avais annoncé il y a quelques jours, en décembre, une allocution, très légèrement allégée, prononcée par Luis Alposta, lorsqu’il a présenté le livre de Hernán Sotulo le 12 décembre dernier, à la Foire du Livre lunfardo et tanguero qui s’est tenue tout au long du mois dernier à la Academia Porteña del Lunfardo (voir mon article précédent sur cette présentation).

Pour être tout à fait honnête, je me dois d’ajouter que ce n’est pas par hasard que je publie cet article à cette place-là. Certes, il y avait l’actualité assez intense du mois de décembre dernier. Certes, je n’ai reçu le texte de cette causerie que le jour même où Luis la prononçait, il a dû me l’envoyer juste avant de prendre sa voiture pour traverser tout Buenos Aires et se rendre à l’Académie... Néanmoins, cet article était prêt hier et j’ai choisi de vous le présenter aujourd’hui, en guise de remerciement à Luis Alposta, qui m’a fait l’honneur et l’amitié de postfacer l’anthologie de tango que je vais très prochainement sortir aux Editions du Jasmin. Dans les prochains jours, je vous en dis plus sur le contenu de cet ouvrage, sa date prévisible de parution et les modalités d’achat par souscription qui pourraient vous intéresser...
D’ici là, la parole est au Maestro. Attachez vos ceintures, on décolle !

El tango es, esencialmente, un arte de síntesis [...] una novela existencial musicalizada [...] sin necesitar para eso más de dos o tres minutos.
Y puede ser, también, dentro de la universalidad temática que nos ofrece en sus letras, crónica policial y catálogo de ilícitos, que van desde la prostitución al homicidio, desde la tentativa a la reincidencia y desde el robo a la cárcel, como lo viene a demostrar este libro de Hernán Sotullo, que hoy presentamos.

Le tango est, par essence, un art de la synthèse [...], un roman existentiel mis en musique [...] sans que cela nécessite pour autant plus de deux ou trois minutes.
Et il peut être aussi, à l’intérieur de l’universalité thématique qu’il nous offre dans ses textes, une chronique et un catalogue de faits illicites, qui vont de la prostitution au meutre, de la tentative à la récidive et du vol à la prison, comme arrive à le démontrer ce livre de Hernán Sotulo que nous présentons aujourd’hui
.

Una obra en la que nuestro amigo, recientemente incorporado a la Academia Porteña del Lunfardo, como miembro de ella, en calidad de académico correspondiente en Trenque Lauquen, su ciudad natal, analiza con solvencia y en prosa coloquial, la presencia y tratamiento de los más variados delitos y contravenciones en las letras de tango.

Un ouvrage dans lequel notre ami, récemment admis au sein de la Academia Porteña del Lunfardo, en qualité de correspondant à Trenque Lauquen, sa ville natale, analyse avec pertinence et en prose de tous les jours, la présence et la manière de traiter des crimes et délits les plus variés dans les textes de tango.

Tangos y poemas lunfardos en los que se vincula al amor con el sufrimiento, hasta el extremo de considerarlo un padecimiento natural, casi virtuoso, en el que el dolor es aceptado como prueba inexorable de su intensidad.
El amor asociado con la carencia y el sufrimiento, algo que heredamos de Platón, que identificó el amor con el deseo y el deseo con la ausencia de todo aquello que no tenemos y ambicionamos.

Tangos et poèmes lunfardos dans lesquels l’amour se marie à la souffrance, jusqu’au point ultime de considérer qu’il s’agit d’une souffrance naturelle, presque vertueuse, en quoi la douleur est accepté comme preuve inexorable de son intensité.
L’amour associé à la carence et à la souffrance, quelque chose que nous avons hérité de Platon, qui identifiait l’amou au désir et le désir à l’absence de cela même que nous n’avons pas mais ambitionnons d’obtenir.

Pero las historias que más predicamento han tenido en las letras que aquí se citan y analizan, son las que entienden el amor como una enfermedad, como una forma de locura, que vincula el eros con la pasión y el enamoramiento y que presupone tanto la completa pasividad del amante engañado que sólo atina a preguntar: - ¿Quien sos, que no puedo salvarme,...?, como el impulso irrefrenable de aquel otro que, sin más vueltas, trenzó sus manos en el cogote de aquella perra, o el que se presentó espontáneamente facilitando el trámite policial y el del juez, llevando, en su maleta, las pruebas del doble homicidio que acababa de perpetrar.

Mais les histoires qui ont eu plus de prégnance dans les textes de tango qui sont cités et analysés dans ce livre, sont celles qui entendent l’amour comme une maladie, comme une forme de folie, qui lie l’éros d’une part et la passion et le fait de tomber amoureux de l’autre et qui suppose autant la complète passivité de l’amant trompé qui n’ose que demander : "Qui es-tu, que je ne puisse pas m’en sortir ?" (1) que la pulsion qu’il ne peut refreiner de cet autre qui, sans autre forme de procès, "tressa ses mains au cou de cette garce" (2) ou celui qui se présenta spontanément facilitant ainsi la procédure policière et celle du juge, apportant, dans sa valise, les preuves du double homicide qu’il venait de commettre (3).

La mayoría de los homicidios que nos relata el tango son cometidos por individuos que caen presos en redes de pasiones negativas: temor, odio, furia, ansiedad, celos, resentimientos.
Historias que se cantan. Algo que no debe extrañarnos, dado que, si bien la mayoría de la gente no ha matado a nadie, no son pocos los que suelen leer los obituarios con placer.

La majorité des homicides que nous raconte le tango sont commis par des individus que se retrouvent prisonniers de passions négatives : la peur, la haine, la fureur, l’ambition, la jalousie, le ressentiment. Des histoires qui se chantent. Quelque chose qui ne doit pas nous surprendre, étant donné que, si bien entendu la majorité des gens n’a jamais tué personne, les personnes qui prennent plaisir à lire les chroniques mortuaires ne sont pas peu nombreuses.

Y Hernán Sotullo, hombre vinculado al Derecho, analiza también los tangos que aluden al “oficio más viejo del mundo”, haciendo referencia a los edictos policiales que ya no son y al Código Contravencional. Letras que nos hablan del engaño, la trampa, la vileza y la corrupción. La crueldad y el sometimiento. Tangos como “Milonguita”, “Esclavas blancas”, “Carne de cabaret” y muchísimos más. Y la Migdal. Una historia que, en su momento, produjo un resonante escándalo y puso de relieve los entretelones más aberrantes de la prostitución legalizada.

Et Hernán Sotullo, homme qui a des liens avec le Droit, analyse aussi les tangos qui font allusion au métier le plus vieux du monde, faisant références aux édits de police qui n’existent même plus dans le Code Pénal. Des textes qui nous parlent de l’escroquerie, du guet-apens, de la bassesse et de la corruption. La cruauté et la soumission. Tangos comme Milonguita, Esclaves blanches, Chair à Cabaret et tant d’autres. Et la Migdal (4). Une histoire qui en son temps a provoqué un scandale retentissant et a mis en lumière les coulisses les plus aberrantes de la prostitution légalisée.

Y aquí viene a cuento recordar que, del cruce entre papjerosi (cigarrillo en polaco) y papusa (mujer hermosa en lunfardo), se originó la voz papirusa, con el significado de mujer joven, hermosa y coqueta.
Digamos de paso que la expresión tirar la chancleta encuentra su origen dentro del mismo ámbito. La pupila se asomaba al vestíbulo vestida con batón y sandalias. Por cada cliente que atendía debía descalzarse, tirando la chancleta. La frase en sentido lato, significa rendirse al acto sexual, capitular, entregarse.
Y de aquellas desdichadas, de las que se decía que eran mujeres alegres o de vida alegre, tal vez provenga la palabra grela como una deformación del adjetivo.

Il convient ici de rappeler que du croisement entre papjerosi (cigarette en polonais) et papusa (jolie femme en lunfardo) vient le mot papirusa, qui signifie femme jeune, belle et coquette. (5)
Disons au passage que l’expression
tirar la chancleta (jeter la galoche) trouve son origine dans le même milieu. La pensionnaire se montrait dans le vestibule vêtue d’une blouse et en sandale. Pour chaque client dont elle s’occupait, elle devait se déchausser, en jetant ses galoches. La phrase, au sens figuré, signifie s’adonner à l’acte sexuel, capituler, se rendre.
Et de ces malheureuses, dont on disait qu’elles étaient des filles de joie (
alegre) ou des filles de vie légère, il se pourrait que provienne le mot grela (fille), comme déformation de l’adjectif alegre. [...]

Y está también El penado 14, que murió haciendo señas, un hecho que, por asociación, me remite al lenguaje de señas que en el mundo del hampa se impone como lengua secreta.
Hablando de este tema, ya que el título del libro alude a la gayola, Edmundo Rivero, que cantó [...] en casi todas las cárceles de Buenos Aires, solía traer a cuento estos ejemplos: pasarse la mano por la solapa quiere decir: ¡Ojo, viene la cana!; pasarse el dedo por la mejilla o rascársela, significa “Cuidado, el tipo que tenés al lado es un batidor”. Pasarse el dorso de la mano por la mejilla de arriba abajo quiere decir “ese tipo es un cara afeitada, un cara lisa, un cafishio o explotador de mujeres”. Una vez, en una cárcel, Rivero le preguntó a un interno por qué estaba allí. Y la respuesta fue la siguiente: “¡Dequerusa, La Prensa!” y dejó de hablar. Lo que ocurrió fue que en ese momento pasaba un guardián, y se dio cuenta de que estaba siendo vigilado. El preso había querido decir: ¡Cuidado, el guardián! Y lo de Prensa, porque lo informa todo.

Et celui-ci aussi : El penado 14 (le condamné n° 14), qui est mort en faisant des signes, un fait qui, par association d’idées, me renvoie au langage des signes que le milieu s’impose comme langue secrète.
Et puis que nous parlons de ça et que le titre du livre fait allusion à la gayola (le trou, la cabane, la tôle), Edmundo Rivero
(6), qui s’est produit [...] dans presque toutes les prisons de Buenos Aires, rapportait souvent ces exemples : se passer la main sur le revers veut dire "Attention, voilà le maton qui s’amène !" se passer le doigt sur la joue ou se gratter la joue : "attention, le type à côté de toi est un cafard !". Se passer le dos de la main sur la joue de haut en bas veut dire : "ce type est un "visage bien rasé", un "visage lisse", un exploiteur de femmes". Une fois, dans une prison, Rivero a demandé à un détenu pourquoi il était là. Et la réponse fut la suivante : "Fais gaffe ! La Presse !" (7) et il arrêta de parler. Ce qui s’était passé, c’est qu’à ce moment-là un gardien était passé et qu’il s’était rendu compte qu’il était en train de surveiller. Le prisonnier avait voulu dire : "attention ! Le gardien !" Et La Prensa, c’était parce qu’il rapportait tout.

Pero… estaba hablando del libro de Sotullo [...]
Es esta una notable recopilación [que] no excluye a la protesta, traduciendo situaciones sociales que mucho tienen que ver con la justicia o el Derecho mismo.
Y el clásico ejemplo de “Dios te salve m’hijo”, en el se enfatiza en la violencia de las prácticas electorales, la crisis económica, el delito relacionado con la miseria, y la represión del movimiento obrero.
Y como contrapartida, el fraude y la estafa, cuya figura emblemática en el tango esta dada por el ruso Stavisky que dejó un tendal en Francia y el registro indeleble de su nombre en la letra de Cambalache. El mismo Alexander Stavisky que, a comienzos de la década del veinte regenteaba en París el cabaret Sans Souci, en el que por las tardes solía actuar la orquesta de Manuel Pizarro.

Mais j’étais en train de parler du livre de Sotulo [...]
C’est une remarquable compilation [qui] n’exclut pas la protestation, traduisant des situations sociales qui ont beaucoup à voir avec la justice ou le Droit lui-même.
El l’exemple classique est celui de
Dios te salve m’hijo (Dieu te sauve, mon petit) qui insiste sur la violence des pratiques électorales, la crise économique, la délinquance liée à la misère et la répression du mouvement ouvrier (8).
Et en contrapartie, la fraude et l’escroquerie, dont la figure emblématique dans le tango est offert par le "ruso Stavisky" (9) qui laissa ses os en France et le souvenir indélébile de son nom dans le texte de Cambalache (10). Ce même Alexandre Stavisky qui, au début des années 20, dirigeait à Paris le cabaret Sans Souci, où le soir venu se produisait régulièrement l’orchestre de Manuel Pizarro. (11)

En este libro desfilan todos. Desde el que anda escabio, se droga o levanta juego, hasta el que mata en duelo porque le insultaron a la madre [...]
Un libro en el que se nos enseña que entre la estafa y el abuso de confianza hay un antes y un después a tener en cuenta, al igual que entre la participación y el encubrimiento.
En síntesis: se trata de una versión tanguera y lunfa, documentada al mango, de las principales figuras del código penal, escrita por Hernán Sotullo, un predestinado a cursar Derecho Romano por ser hijo de Tito Livio y que, por ser nieto, hijo y hermano de escribanos, es alguien que está acostumbrado a dar fe de lo que dice y escribe.
Luis Alposta
Academia Porteña del Lunfardo

Dans ce livre, ils défilent tous. Depuis celui qui ne marche pas droit, qui se drogue ou qui joue gros jeu jusqu’à celui qui tue en duel parce qu’on a insulté sa mère [...]
Un livre où on vous montre qu’entre l’escorquerie et l’abus de confiance, il y a un avant et un après dont il faut tenir compte, comme entre la participation et l’obstruction.
En résumé : il s’agit d’une version tanguera et lunfa, documentée aux petits oignons, des principales figures du code pénal, écrite par Hernán Sotulo, qui était prédestiné à étudier le Droit romain puisqu’il est fils de Tite Live et que, pour être petit-fils, fils et frère de notaires, c’est quelqu’un qui a l’habitude d’attester de ce qu’il dit et de ce qu’il écrit.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

(1) Citation de Secreto de Enrique Santos Discépolo. Ecouter Secreto chanté ici par Carlos Gardel.
(2) Citation de Dicen que dicen, letra de Alberto Ballestero et musique de Enrique Delfino.
(3) allusion à A la luz del candíl où le gaucho Alberto Arenas qui a tué sa compagne et l’amant de celle-ci, apporte au commissariat où il se constitue prisonnier et avoue son crime, le coeur du type et les cheveux de la fille !!! Ecouter A la luz del candíl chanté par Carlos Gardel.
(4) La Migdal était une fausse association cultuelle juive qui animait une fausse synagogue où un faux rabbin célébrait de faux mariages, le tout pour couvrir une vraie traite des blanches, dont étaient victimes de jeunes juives qu’un réseau de proxénètes faisait venir de Pologne en Argentine sous prétexte de les marier avec de jeunes juifs immigrés, avec l’aide de marieurs et marieuses véreux, en s’appuyant sur l’obligation religieuse du mariage pour les juifs pratiquants. Le réseau est tombé, grâce au courage d’une prostituée, Raquel Lieberman, qui a dénoncé les faits à la police. Plusieurs musiciens, tous juifs, ont dédié des tangos à Raquel Lieberman pour la remercier de son action de sauvetage de tant et tant de ses correligionnaires.
(5) les yiddishophones vous diront eux que le mot papirusa vient du yiddish papirojsn (lui-même certainement apparenté au mot polonais déjà cité, ne serait-ce que par la promiscuité qui existait alors entre chrétiens et juifs dans la Pologne de la fin du 19ème et du début 20ème siècle).
(6) Edmundo Rivero, célèbre chanteur, guitariste et compositeur de tango, dont Luis Alposta fut très ami et qui se dépensa beaucoup en défense du lunfardo et de l’authentique tango populaire. Edmundo Rivero est le fondateur de El viejo almacén, celui d’avant, qui n’avait pas grand chose à voir avec le cena-show très touristique qui occupe le même lieu sous le même nom commercial aujourd’hui.
(7) Ici, Luis Alposta cite le titre d’un quotidien qui existe toujours : La Prensa. Un journal qui est plusieurs fois mentionné dans les tangos et qui est traditionnellement le porte-parole de la classe possédante argentine. Ce pourquoi il est pris à parti par les auteurs de tango, bien sûr. Mais on peut aussi entendre la prensa avec une minuscule, c’est-à-dire l’ensemble de la presse en général. Auquel cas il faudrait traduire en français Les canards, comme dans le Tango interminable des Perceurs de Coffres-Forts, de Boris Vian et Jimmy Walter, immortalisé par les Frères Jacques....
(8) Luis décrit ici ce qui se passait sous la Década Infame, une série de gouvernements anti-constitutionnels qui se mit en place pour 13 longues années après le coup d’Etat du 6 septembre 1930 qui renversa le président Hipólito Yrigoyen. Du 6 septembre 1930 au 4 juin 1943, on vit tout ce que des dictatures diverses et variées peuvent inventer pour faire taire le peuple, couvre-feu et arrestations arbitraires, bourrage des urnes et violences sur les électeurs aux alentours des bureaux de vote pour qu’ils comprennent bien comment voter...
(9) ruso a deux sens à Buenos Aires et dans le deuxième sens, il est strictement intraduisible (surtout ici) en français : ruso peut vouloir dire russe (si vous parlez de Vladimir Poutine ou des choeurs du Bolchoï), sinon ça veut dire juif. Mais le terme ruso (dans le sens de juif, comme c’est le cas ici) ne présente aucun caractère raciste ni anti-sémite ni méprisant et dans le contexte présent, il est impossible, en français, de parler du "Juif Stavisky" sans induire ipso facto une ignoble et immonde coloration raciste totalement absente de la pensée et du coeur de Luis Alposta, surtout si le lecteur se souvient combien le scandale qui porte le nom de cet escroc alimenta l’anti-sémitisme virulent de l’extrême-droite française jusque la découverte des camps de concentration nazis à la Libération. L’Argentine et la France (la Belgique et la Suisse sont à peu près à la même enseigne qu’elle sur ce point) n’ont pas la même histoire. Les mêmes mots ne résonnent donc pas de la même manière. A Buenos Aires, appeller ruso un juif, c’est très amical et très cordial, c’est même très affectueux, surtout sous la forme du diminutif rusito. Comme à chaque fois qu’on appelle quelqu’un par un terme lié à son origine : tano (italien), francesito (français), alemán, turco avec son diminutif turquito (arabe en général et plus couramment syrien ou libanais), polaco (polonais), gallego ou vasco (espagnol), pour ne pas citer negro (qu’il ne faut jamais traduire par nègre et pas toujours par noir), même si le mot prend bien sûr racine dans la présence des noirs sur le sol argentin du fait de l’esclavage sous l’Empire colonial.
(10) célèbre tango de Enrique Santos Discépolo. Ecouter Cambalache chanté ici par
Adriana Varela
(11) Bandonéoniste et compositeur de tango qui passa la majeure partie de sa vie en France, après y avoir été envoyé par un impresario véreux, Alejandro (Alexandre) Lombart, un Marseillais établi à Buenos Aires et qui y dirigeait l’autre grand réseau de traite des blanches qui concurrençait la Migdal, un réseau qui amenait des Françaises en Argentine pour alimenter en chair fraîche divers bordels portègnes et approvisionner en milongueras appétissantes et exotiques le cabaret El Tabaris, sur la rue Corrientes, l’établissement le plus sélect (et le plus cher) du genre dans toute la ville et que dirigeait Lombart lui-même à qui cet établissement chic servait de couverture légale. Manuel Pizzaro avait débarqué à Marseille, en 1923, pour jouer, pour un cachet de misère, dans le cabaret du petit frère Lombart, le Tabaris de Marseille. Il parvint à quitter la cité phocéenne au bout d’un an et monta alors à Paris, où il joua donc au Sans Souci et au Garrón (dont j’ai déjà parlé ailleurs, à l’occasion d’un billet de Luis sur Noticia Buena, dans le cadre de Mosaicos Porteños). Manuel Pizarro (1895-1982) s’est éteint, en France, à Nice, où il vivait retiré depuis plusieurs années. Luis Alposta l’a connu lors d’un de ses séjours à Buenos Aires dans les années 70.

samedi 12 décembre 2009

Présentation ce soir du livre de Hernán Sotullo par Luis Alposta [Disques & Livres]

Couverture du livre, envoyée par Luis Alposta

Luis Alposta, qui joue les correspondants permanents à Buenos Aires pour Barrio de Tango, tandis que Solange Bazely endosse de temps à autre la tenue d'envoyée spéciale, malgré un agenda particulièrement chargé, le poète Luis Alposta, disais-je, présentera aujourd'hui l'étude que Hernán Sotullo a consacré au thème des voyous (pungas, en lunfardo) et de la prison (gayola, en lunfardo) dans le tango et dans le lunfardo.
Cette présentation a lieu aujourd'hui, 12 décembre 2009, à la Academia Porteña del Lunfardo où se tient la Foire du livre de tango et de lunfardo jusqu'au 30 décembre prochain (lire mon article à ce sujet).

En même temps qu'il m'a envoyé la photo de la couverture, Luis m'a aussi fait parvenir le texte de son allocution. Mais avec le décalage horaire entre nos deux pays et mon travail salarié pendant la semaine (ce blog n'ayant pas plus que mes futurs bouquins vocation à être mes gagne-pain), je n'ai guère le temps de vous traduire dès aujourd'hui cette conférence in extenso. En revanche, à partir du 25 décembre, les Portègnes vont partir en vacances d'été, ils vont se ruer sur les plages de Mar del Plata ou de Bahía Blanca ou aller prendre un bol d'air pur du côté de Córdoba, Mendoza, San Luis ou Bariloche. De toute manière, les artistes de tango vont déserter Buenos Aires et la livrer aux touristes. Donc là, j'aurai, peut-être, le temps de mener cette tâche à bonne fin. Même si une précédente conférence de Luis Alposta m'a offert la matière de mon article n° 900, celle-ci pourrait faire à nouveau un joli sujet pour l'article 1100 qui devrait se présenter en janvier (celui-ci est le n° 1048). Comme dirait l'autre, quand on aime, on ne compte pas.

D'ici là, je vous explique seulement que la couverture fait allusion à un poème lunfardo de Carlos de la Púa (1898-1950), Linea 9, dont le chanteur et compositeur Edmundo Rivero avait fait une milonga en le mettant en musique. Et voyez comme tout se tient : Luis Alposta, grand ami d'Edmundo Rivero, qui a mis en musique plusieurs de ses poèmes, a très bien connu également ce poète majeur que fut Enrique Cadícamo, dont Carlos de la Púa, dit aussi El Malevo Muñoz (dont le vrai nom était Carlos Muñoz del Solar) (1) était un ami personnel très proche. Lui-même, Luis, a beaucoup travaillé sur le rôle de la prison et du milieu dans la genèse du lunfardo. Avec Daniel Melingo, il a reconstitué de nombreux poèmes de Andrés Cepeda (1878-1912), qu'on a appelé le poète de la prison, parce qu'il passait le temps lors de ses incarcérations à écrire des poèmes, très beaux soit dit en passant. Le type, qui passe pour le Villon argentin, quand il ne faisait pas de mauvais coups était un payador (improvisateur de vers et de musique ambulant, à travers villes et campagnes). Avec Daniel Melingo aussi, Luis a travaillé sur une série de tangos qui vont chercher dans le rébétiko grec des sources communes aux deux genres : la délinquance comme réponse sociale à la répression des possédants, l'univers carcéral, les solidarités louches, l'homosexualité d'occasion, la contestation par la violence... (2)

Voici de Linea 9 et traduits par mes soins le quatrain du début et le quatrain de fin :

Era un boncha** boleao, un chacarero,
que se tomó aquel nueve en el Retiro;
nunca vieron esparos y lanceros
un gil al acuarela más a tiro.
Carlos de la Púa
(les mots suivis d'une double astérisque sont en verlan)

C’était un cheman**, une bûche, un vrai jacques ;
Qui se prit ce bon vieux tram 9 au Retiro
; (3)
Jamais pickpockets ni guetteurs ne virent
Crétin des Alpes plus à portée de main
.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Era un bondi de línea requemada,
con guardia batidor, cara de rrope;
si no saltó cabrón por la mancada
fue de chele** nomas, de puro dope**.
Carlos de la Púa

C’était un tram d’une ligne mal fréquentée,
Le contrôleur était une balance à gueule de faux-derche ;
S’il n’a pas sauté, l’air fin, pris la main dans le sac.
Ce fut un coup de bol, c’est tout, la vraie karaba**
.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

La milonga Linea 9, vous pouvez l'entendre chantée par Edmundo Rivero dans le double CD En Lunfardo, Edmundo Rivero, qui est la réédition de deux disques enregistrés respectivement en 1963 et 1967 et sortis tous deux chez Philips (dont le catalogue a été racheté par Universal). Les pochettes originales arboraient des dessins de Juan Carlos Castagnino, un grand peintre dont on peut maintenant visiter l'atelier-domicile dans le quartier de San Telmo (la maison est devenue un musée), et une présentation signée du grand écrivain argentin Ernesto Sábato. La réédition est présentée par Oscar del Priore (et ce n'est pas mal non plus).

Voilà ! Maintenant, vous avez au moins deux idées originales pour vos cadeaux de Noël ! Un disque et un livre.

Et puis pour faire le lien avec le Retour sur images que je publiai hier (grâce à Solange Bazely) sur le concert qui a marqué, le 2 décembre dernier, à Buenos Aires, les 40 ans de la création de Balada para un loco, voici ce que m'en a dit Luis Alposta le lendemain :

Esta noche [...] estuvimos en los festejos por el 40° Aniversario de "Balada para un loco", que se realizó en el anfiteatro del Parque Centenario.
Actuaron la Orquesta del Tango de Buenos Aires; invitados: Pablo Agri, Amelita Baltar y, por supuesto, Horacio Ferrer.
Bailarines: Paola Parrondo y Víctor Nieva.
El espectáculo duró dos horas y fue realmente algo ¡fantástico! ¡Gran éxito de público! A Horacio se lo veía feliz.
Luis Alposta

Cette nuit [...] (4) nous sommes allés à la fête pour le 40ème anniversaire de Balada par un loco, qui s'est tenu à l'Amphithéâtre du Parc Centenaire.
Se sont produits la Orquesta de Tango de Buenos Aires, avec pour invités, Pablo Agri, Amelita Baltar et, bien sûr, Horacio Ferrer.
Les danseurs étaient Paola Parrondo et Víctor Nieva.
Le spectacle a duré deux heures et ça a été réellement un truc fantastique ! Un public énorme. Horacio, on voyait qu'il était heureux
.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Luis Alposta a déjà envoyé ses voeux pour 2010 : ce sont les mêmes qu'en 2009. Changez juste le millésime. Son portrait ahurissant de Carlos Gardel, en trois ou quatre traits en tout et pour tout... (voir mon article du 31 décembre 2008).

(1) Carlos de la Púa, cela veut dire Carlos de la pointe, de l'aiguille, du dard. C'est-à-dire qu'il pique, qu'il égratigne ou qu'il trucide à l'arme blanche. Le contraire du gentil. Et El Malevo Muñoz comme l'ont surnommé ses amis, cela veut dire Muñoz le Voyou (au deux sens du terme : un homme du peuple mal élevé et un hors la loi). Et de fait, le type n'était vraiment pas sortable, une sorte de Serge Gainsbourg (la dégaine aussi, en plus armoire à glace) qui n'aimait rien tant que provoquer par son comportement et ses propos les bien-pensants et se faire poil à gratter d'une société portègne corsetée dans des a priori de respectabilité et des rêves d'embourgeoisement que lui haïssait de toutes ses forces.
(2) voir l'article que j'ai consacré à une autre conférence de Luis Alposta, sur le lunfardo, prononcée à Rosario en septembre dernier et que je vous ai traduite en octobre.
(3) Retiro : un quartier de Buenos Aires, dont je parle assez souvent dans mes articles. C'est à Retiro que se trouve la Biblioteca Café où aura lieu demain le récital de Lucio Arce. C'est aussi le quartier de la gare sans doute la plus importante de Buenos Aires, donc un noeud de communication avec métro, bus et anciennement lignes de tram.
(4) Luis me citait là les personnes qui l'accompagnaient, sa femme, l'un de leurs enfants et un couple d'amis.