mercredi 17 mai 2017

Le road-movie docu du Bicentenaire sur TV Pública [à l'affiche]


Depuis le 5 avril, TV Pública diffuse tous les mercredis soirs un documentaire de reconstitution de la Traversée des Andes, dont l'Argentine et le Chili fêtent cette année le bicentenaire (voir mes articles sous le mot-clé Cruce).

Le documentaire est une coproduction internationale qui implique l'UNESCO, où l'ambassadeur argentin, Rodolfo Terragno, est un académicien de l'Instituto Nacional Sanmartiniano, passionné par le personnage du général San Martín, Google Argentina, qui a fourni les moyens de cartographie informatique, la Direction nationale des Droits de l'Homme (ministère de la Justice), la Direction de Droit International humanitaire (ministère de la Défense) et le groupe Télévision publique Argentine (ministère du système fédéral de médias et contenus publics). On peut regretter l'absence de participation chilienne. Après tout, l'affaire concerne aussi (rien qu'un peu) le Chili.

Photo du tournage (TV Pública)

Sous le titre Motivados por la Historia (motivés par l'histoire), la série se compose de huit épisodes de moyen métrage (25-30 minutes), bien faits à ce que j'ai pu en voir, autour d'un fil rouge : quatre jeunes gens de la région de Cuyo, représentant chacun l'une des provinces argentines protagonistes de cette traversée légendaire, Mendoza, San Juan, San Luis et La Rioja, accompagnés par un professeur d'histoire (éducation secondaire), lui-même écrivain et chargé de rédiger le journal de l'expédition. Au fur et à mesure qu'avance notre petit corps expéditionnaire, il plante à chaque étape importante de la Traversée une signalétique, les emblemas azules (symboles bleus) qui proclament que cette Route Sanmartinienne est un site culturel protégé par l'UNESCO en cas de conflit armé (1).

Photo du tournage

Au sein d'une équipe de tournage de 40 personnes, nos jeunes gens ont passé une bonne partie de leurs vacances d'été à crapahuter, à pied et à cheval, en février, à travers une chaîne montagneuse connue pour son caractère inhospitalier. Ils ont connu bien des difficultés physiques, entre chaleur du jour et froid de la nuit, raréfaction de l'oxygène en altitude et diverses menues blessures. Ils n'ont pas eu à engager le combat une fois arrivés au Chili, eux, au moins.

Les six premiers épisodes déjà diffusés à l'antenne sont disponibles en ligne, uniquement en VO (ni sous-titres ni doublage, accrochez-vous !). Ils ont de quoi vous en mettre plein les mirettes : splendeur des paysages grandioses et miracle de la technologie vidéo assistée. Les explications didactiques viennent en plus.

Photo du tournage

Google Street Views et Wikipedia sont partenaires de l'aventure et propose du contenu complémentaire tandis que l'Universidad Nacional de Cuyo, à Mendoza, a développé une appli, qui peut être téléchargée sur ordinateur fixe et appareils mobiles.

L'ouverture du premier épisode a été tourné à Paris, à l'UNESCO, et offre une courte interview de Rodolfo Terragno, dans son petit bureau qu'il a décoré de reproductions des célèbres lithographies que les batailles de Chacabuco (1817) et Maipú (1818) ont inspirées au peintre Théodore Géricault (resté à Paris mais emballé par ce qu'il lisait dans Le Constitutionnel et Le Journal des Débats) (2).
D'ici deux semaines, les deux épisodes restants seront eux aussi en ligne pour une forme de replay gratuit, à l'argentine, de la série au complet.

Pour en savoir plus :
consulter la page de l'émission sur le site Internet de TV Pública.



(1) Ce qui ne manque pas d'être un peu étrange à une époque où les deux pays frontaliers déploient tant d'efforts pour faire vivre les organisations internationales pacifiques que sont le Mercosur (côté économique) et l'UNASUR (côté politique), ce qui met fin à l'hostilité qui a existé entre eux mais qui est bel et bien dépassée aujourd'hui.
(2) En 1817, Le Journal des Débats était plutôt hostile aux "insurgents de l'Amérique australe", tandis que Le Constitutionnel, journal libéral, inscrit dans l'opposition à la politique de Louis XVIII, tenait un discours plus admiratif, plus proche de la presse britannique. Ces deux lithographies sont très connues en Amérique du Sud. Elles sont inconnues en France.

mardi 16 mai 2017

Bonafini inculpée pour détournement de fonds publics [Actu]

La Nación a  mis l'info en gros titre, au-dessus de la photo
consacrée à la rénovation de la gare ferroviaire de Retiro
un bâtiment dont Buenos Aires s'enorgueillit
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C'est une vieille affaire qui traînait depuis de nombreuses années : le scandale du programme de construction de logement social Misión Sueños Compartidos (mission rêves partagés) (1) pour lequel l'association Madres de Plaza de Mayo avait reçu de grosses subventions publiques avant qu'on ne s'aperçoive que le responsable financier du programme, un repris de justice qui avait été condamné pour l'assassinat de ses propres parents, avait détourné des sommes considérables, alors que les comptes avaient été signés par la présidente du mouvement, la très truculente et fort peu démocrate Hebe de Bonafini (voir à ce sujet mon article du 6 juin 2011).

En 2011, le scandale avait précipité la rupture, désormais tout à fait publique, entre Madres de Plaza de Mayo et le reste des associations, dont Madres de Plaza de Mayo Linea Fundadora, Abuelas de Plaza de Mayo, H.I.J.O.S., et Familiares de Detenidos y Desaparecidos.

Hebe de Bonafini, fidèle à son personnage de provocatrice, a aussitôt tiré de cette inculpation un motif de fierté, puisqu'elle y voit le prix payé pour sa parole publique. Bref, elle essaye de se présenter comme la victime d'une chasse aux sorcières politiques, une femme poursuivie pour ses idées (2), ce qui n'est pas du tout le cas. La gestion de l'argent public pour le programme de logement initié par Madres de Plaza de Mayo présente des irrégularités tout à fait patentes dont les auteurs doivent rendre des comptes à la justice comme il convient dans un Etat de droit.

Les relations entre les différents inculpés sont devenues exécrables depuis qu'après avoir couvé son chargé d'affaire, Hebe l'avait laissé tomber en tentant de lui imputer toutes les opérations suspectes.

C'est le même juge fédéral qui traite ce dossier et celui des parents adoptifs de Ignacio Montoya Carlotto, le petit-fils retrouvé de Estela de Carlotto, la présidente de Abuelas. Et si en mars dernier, il a inculpé ce couple d'ouvriers agricoles très soumis à leur patron (un vrai sbire de la Dictature, quant à lui), le juge n'a pas prononcé la prison préventive contre eux. Comme il s'est bien gardé de le faire dans le cas de Madres, ce qui plaiderait pour une retenue et une volonté de ne pas jeter de l'huile sur le feu de la part de ce magistrat.

L'article de Página/12, qui a tendance à soutenir le mouvement Madres de Plaza de Mayo et à employer des arguments pas si éloignés des siens, marque une certaine gêne ce matin. La journaliste évite d'entrer dans l'analyse de l'événement et se contente de citer des larges passages des déclarations explosives que Hebe de Bonafini a confié à une vidéo rendue publique par l'association. La vieille dame s'est en effet suffisamment déconsidérée avec ses provocations tous azimuts depuis le début du second mandat présidentiel de Cristina Kirchner pour que les télévisions et radios se soient passées d'aller l'interviewer à cette occasion.

Même stratégie éditoriale à la rédaction de Clarín
qui préfère toutefois consacrer sa photo de une au voyage de Mauricio Macri en Asie
et aux négociations commerciales avec la Chine et la Russie de Poutine
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Cette inculpation finit de sortir Madres de Plaza de Mayo de la rubrique Droits de l'homme pour l'installer dans celle de la corruption et autres scandales politiques.
Triste fin pour cette courageuse initiative de quelques femmes sans arme en 1977 !

Pour aller plus loin :
lire l'article de Clarín

Ajout du 17 mai 2017 :
pour sa défense, Hebe de Bonafini a publié une lettre manuscrite qu'elle a reçue il y a quelques semaines du Pape François qui lui avait accordé une audience il y a peu à Rome (voir mon article du 28 mai 2016). Lire à ce propos l'article de La Nación, qui montre bien que cette missive pontificale ne constitue pas un soutien de la part du Souverain Pontife, comme essaie de le faire croire sa destinataire, après avoir copieusement insulté l'auteur... Il a bon dos, le Pape !
lire aussi l'article de La Nación sur la déposition ravageuse d'un des co-inculpés, qui prétend que l'argent qui a disparu dans le gouffre de Sueños compartidos a servi aux campagnes électorales du Frente para la Victoria (Cristina Kirchner).



(1) Il est intéressant de noter que c'est aussi sur une affaire très trouble de programme de construction sociale qu'est tombée Milagro Sala, la députée kirchneriste du Parlasur, dont la détention, à Jujuy, est contestée sur le plan procédural (elle aurait dû bénéficier d'une immunité parlementaire) mais dont les actions, à la tête de son mouvement révolutionnaire Tupac Amaru, sont plus que suspectes.
(2) Un peu comme l'a fait François Fillon, pendant la campagne électorale française et encore maintenant, lorsqu'il est parti dans une fuite en avant en s'inventant des persécuteurs et un complot du soi-disant système, pour se dédouaner de ses propres pratiques politiques.

jeudi 11 mai 2017

Un hommage aux Maestros Ferrer et Garello [à l'affiche]


Jacqueline Sigaut a choisi de rendre hommage à nos deux maîtres disparus et amis : le poète Horacio Ferrer et le compositeur Raúl Garello (au bandonéon).

Tous les deux avaient tourné il y a plusieurs années ce film qui fixe les répétitions de leur spectacle, Diálogo de poeta y bandoneón (1), qu'ils ont respectivement écrit et composé au début des années 1990. Musique, poésie et humour sont au rendez-vous. Le film a fait l'objet d'une édition en DVD chez Melopea Discos (produit par Litto Nebbia).

Jacqueline Sigaut propose ce film chez elle, dans le cadre de ses soirées ciné-tango, vendredi en huit, le 16 mai 2017, à 19h30. Le réalisateur, Adrían Lorenzo, sera là.

Entrée libre et gratuite avec inscription préalable indispensable (selon les conditions inscrites sur le visuel).

Un buffet fait maison permettra d'échanger et de partager quelques brindis traditionnels.



(1) Plusieurs des chansons programmés dans ce spectacle sont présentées dans le texte et en traduction dans mon livre, Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, que j'ai publié aux Editions du Jasmin, en mai 2010.

Une loi adoptée en quatrième vitesse [Actu]

Cette fois-ci, La Nación met en une la photo de la manifestation
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Hier, le Sénat a voté à l'unanimité la loi rectificative sur les remises de peine de sorte que les détenus condamnés pour crimes contre l'humanité ne puissent pas en bénéficier. La loi avait été votée la veille par les députés nationaux. Et dès le vote du Sénat, le Président Mauricio Macri a signé la loi, ce qui la rend immédiatement applicable.

Plus tard, dans une conférence de presse dans la province de Mendoza, où il était allé inaugurer des installations européennes d'antennes géantes, le chef de l'Etat a affirmé qu'il avait toujours été hostile au bénéfice de remise de peine aux tortionnaires de la Dictature et à quelque procédure que ce soit qui puisse correspondre de près ou de loin à une impunité. Le problème est que certains de ses ministres se sont prononcés en faveur de l'arrêt de la Cour suprême qui accordait un régime de remise de peine dit du Jour compte double (2x1) (voir mon article du 4 mai 2017 à ce propos) et que lui-même a donc attendu près d'une semaine pour donner son avis, même s'il a pris l'initiative très rapide d'envoyer au Congrès le projet de loi qui vient d'être voté et qui corrige les vides juridiques dans lesquelles trois juges de la Cour suprême s'étaient engouffrés (1).

C'est la même chose à la une de Clarín,
qui lie le succès de la manifestation
et la validation de la loi grâce à la signature présidentielle !
En manchette au centre, une récompense prestigieuse pour le groupe musical Les Luthiers

Hier soir, une foule très dense a convergé vers Plaza de Mayo à l'appel des associations des droits de l'homme rassemblant les victimes de la dictature militaire de 1976-1983. Presque tous les manifestants arboraient le foulard blanc des deux branches de Madres de Plaza de Mayo, la première fois que cet emblème est adopté par tout le monde.

De son côté, le juge Eugenio Raúl Zaffaroni, ex-membre de la Cour suprême et siégeant aujourd'hui à la Cour Inter-Américaine des Droits de l'Homme (CIDH), a rejoint les manifestants d'hier et répondu aux questions des journalistes pour dénoncer l'absurdité de l'arrêt de la Cour du 3 mai dernier. Le Président Macri l'a visé parmi les personnalités d'opposition qui ont fait beaucoup de bruit cette semaine mais n'avait rien fait pour corriger vides juridiques créée par l'abolition de cette ancienne loi du 2x1, supprimée en 2001. Et pan sur le bec ! D'autant qu'il lui était déjà arrivé de voter une fois en faveur de l'application du 2x1 à un condamné pour crimes contre l'humanité, ce qu'il regrette aujourd'hui.

Au centre de la foule, un manifestant brandit un écriteau jaune
"La 2x1 pour le mandat de Macri"
Ce qui aurait pour résultat de réduire le mandat présidentiel à deux ans !
"Une mer blanche" dit le gros titre
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Il y a quelques jours, la Cour suprême argentine s'était vu critiquer vertement par le Haut-Commissariat aux Droits de l'homme de l'ONU (sous-secrétariat pour l'Amérique du Sud, siégeant à Santiago du Chili, voir mon article du 9 mai 2017).

Pour aller plus loin :
sur le vote de la loi :
sur la conférence de presse du président Macri :
lire l'article de La Prensa qui propose aussi la vidéo complète de la conférence de presse du président, hier, à Mendoza (17 minutes)
sur les déclarations du juge Zaffaroni :



(1) Cette rapidité est en soi significative car rédiger un projet de loi, l'envoyer au Congrès, le faire porter à l'ordre du jour, tout cela demande d'ordinaire pas mal de temps. La rapidité de la procédure cette fois-ci est donc plutôt de bon aloi. Et pour le silence du président, celui-ci pourra toujours le justifier par la séparation des pouvoirs dont il ne cesse de protester qu'il en est un ferme partisan. Qu'il n'est donc pas derrière l'arrêt de la Cour. Personnellement, j'ai tendance à penser qu'il est sans doute sincère. Si l'on croit l'inverse aussi facilement, c'est peut-être parce que l'esprit partisan qui marquait tout acte de l'Etat sous les Kirchner a déformé le regard et fait prendre de mauvaises habitudes aux Argentins et, en particulier, aux journalistes.

mardi 9 mai 2017

L'Argentine rappelée à l'ordre par l'ONU [Actu]

Página/12 fait sa une avec une photo où l'on voit les trois juges qui ont signé l'arrêt
dans la salle solennelle de la Cour suprême avec ses imposantes boiseries
"Tout le monde contre la loi du Jour qui compte double"

Alors que le président italien effectue pour la première fois depuis seize ans une visite d'Etat en Argentine (1) et offre son appui pour la négociation commerciale du pays avec l'Union Européenne, voilà que l'ONU rabroue la Cour Suprême qui vient de voter la possibilité d'appliquer aux détenus condamnés pour des crimes contre l'humanité une règle de remise de peine qui provient d'une loi abolie depuis 2001 (voir à ce propos mon article du 4 mai 2017). Cela fait tant désordre que les journaux font la sourde oreille (à part Página/12 qui est bien content d'en faire ses gros titres) et que différentes personnalités politiques publient leur désaccord avec la Cour, au premier rang desquelles la gouverneure de la Province de Buenos Aires, María Eugenia Vidal, ancienne seconde de Mauricio Macri lorsqu'il était chef du gouvernement de la Ville Autonome de Buenos Aires, il y a encore dix-huit mois.

Le Bureau pour l'Amérique du Sud du Haut Commissariat de l'ONU pour les Droits de l'Homme, installé à Santiago du Chili, a rappelé à la Cour Suprême qu'elle devait respecter des principes universels des Nations Unies. Le responsable du bureau, un diplomate reconnu pour son talent, insiste sur le fait que les crimes contre l'humanité ne sont pas des crimes ordinaires et qu'on ne peut pas leur appliquer le bénéfice de la mesure la plus avantageuse de la manière dont on le fait pour les crimes crapuleux ou passionnels. Sa déclaration indique que l'organisation internationale est sérieusement inquiète sur cette évolution du droit en Argentine, dont Cristina Kirchner, en voyage en Grèce et reçue par Alexis Tsipras, proclame qu'elle constitue une régression de son pays, qui retourne vingt ans en arrière. En effet, l'Argentine a ratifié en 1995 la Convention internationale sur l'imprescriptibilité des crimes de guerre et contre l'humanité et ses dispositions, qui seraient incompatibles avec l'arrêt de la Cour, ont été intégrées dans la constitution nationale.

La Nación titre sur la tentative du gouvernement de limiter la porté de l'arrêt contesté
La photo est consacrée au procès de Amado Boudou, l'ancien vice-président, entouré de ses avocats
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Au moment où le Haut Commissariat onusien fait ainsi un rappel à la loi, un tribunal fédéral siégeant à San Juan déclare l'arrêt de la Cour suprême anticonstitutionnel et refuse d'en faire bénéficier un détenu qui purge sa peine dans une prison de la province. De surcroît, la Cour Internationale Inter-Américaine des droits de l'Homme reçoit elle aussi des plaintes provenant d'institutions et de responsables politiques argentins concernant cet arrêt du 3 mai dernier.
D'un autre côté, un groupe de travail de l'ONU sur les détentions arbitraires de personnes vient d'arriver en Argentine et doit rendre visite à Milagro Sala dans la prison de Jujuy où elle est détenue à titre préventif alors qu'elle est députée argentine au Parlasur et qu'elle a été arrêtée et inculpée sans qu'il lui soit reconnu la moindre immunité parlementaire. Or plusieurs experts de l'ONU ont déjà reconnu qu'il s'agissait bien d'une détention contestable au regard des standards internationaux.

L'évêque aux Armées, Monseigneur Santiago Olivera, tout récemment nommé à cette charge, a pris, lui aussi, ses distances avec cet arrêt et rendu public son désaccord au fait que les crimes contre l'humanité valent à leurs auteurs le même traitement pénitentiaires que ceux des crimes ordinaires. Olivera estime en effet que l'application de cet arrêt de la Cour à ces criminels ne mène pas à un chemin de réconciliation telle que l'entend l'Eglise, qui affirme que le pardon passe par la justice et la réparation par le coupable (en l'occurrence sa condamnation par les tribunaux légitimes) (2).

Enfin, le gouvernement, dont certains membres s'étaient désolidarisés assez vite de l'arrêt de la Cour, vient de présenter au Congrès un projet de loi qui n'autorise l'application de l'arrêt que pour les condamnés dont le procès s'est tenu dans les années de validité de la loi abrogée, dit du Jour compte double, en français, ou 2x1 en espagnol. Le Chambre des Députés s'est emparée du sujet et va en débattre dans les jours qui viennent.

Appel à la manifestation de demain
"Messieurs les juges, Plus jamais un seul criminel contre l'humanité relâché
30 000 détenus-disparus toujours avec nous !"

Demain, mercredi 10 mai 2017, à 18h, toutes les associations de droits de l'homme appelle à une méga-manifestation contre cet arrêt de la Cour suprême sur Plaza de Mayo. On peut s'attendre à ce qu'il y ait beaucoup de monde.

Pour en savoir plus :
lire également, dans le même quotidien, l'interview de Francisco Madariaga, l'un des petits-enfants retrouvés par Abuelas, qui craint que son père adoptif, une fois sorti de prison grâce à la disposition de remise de peine validée par la Cour suprême, lui règle son compte (il a en effet subi des sévices graves de sa part au cours de son enfance et les a décrits pendant le procès de ce sbire de la dictature)
lire l'article de La Prensa, qui rapporte la prise de position de María Eugenia Vidal
lire l'article de La Nación sur la décision du tribunal de San Juan
lire l'article de La Nación sur le projet de loi envoyé au Congrès
lire l'article de Clarín sur les plaintes contre l'arrêt de la Cour suprême
lire la dépêche de Télam sur la déclaration de Monseigneur Olivera
lire la dépêche de l'AICA, l'agence de presse catholique, sur l'analyse de la Conférence des religieux et religieuses d'Argentine sur le même sujet.

Ajout du 10 mai 2017 :
lire l'article de Radio Vatican en français sur la déclaration de Monseigneur Olivera.



(1) L'Argentine enchaîne les visites officielles et solennelles, ce qui marque le succès diplomatique de la politique lancée il y a près de dix-huit mois par Mauricio Macri, ce qu'il appelait le "retour au monde" de l'Argentine. Comme son homologue suisse il y a quelques semaines, le président italien est arrivé avec un groupe de quarante hommes d'affaires prêts à investir en Argentine, qui en a bien besoin.
(2) Et dans toute la mesure du possible le fait que lui-même demande pardon à ses victimes. Voir mon article du 4 mai 2017 sur l'Assemblée générale des Evêques argentins qui a remis ce sujet à l'ordre du jour.

lundi 8 mai 2017

Election de Macron : la palme de la une en Argentine [Actu]

"Macron, soulagement pour l'Europe"
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L'autre grand titre, à gauche, porte sur le coût de l'énergie.
Il précise que la facture de chauffage va monter cet hiver
(Córdoba jouit d'un climat continental ; l'hiver, il fait froid)

C'est un quotidien provincial qui réussit sans doute la une la plus spectaculaire, la plus émouvante peut-être aussi, sur la soirée électorale française et l'arrivée du futur président tout juste élu dans la Cour Napoléon, au Louvre, le musée le plus fréquenté au monde...

C'est La Voz del Interior, le principal quotidien de Córdoba, dans le centre géographique et le cœur historique de l'Argentine.

Impressionnante !

Macron vu de l'autre côté de l'Atlantique [ici]

La Nación a choisi l'une des plus jolies photos de la soirée électorale
"Frein au populisme : Macron a fait le plein en France et promis de se rapprocher de l'Europe"
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Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence de la République française ne laisse pas la presse rioplatense indifférente.

Clarín a fait pas mal lui aussi avec cette grande pyramide dorée par la lumière
"France : Macron a freiné l'extrême droite et c'est le soulagement en Europe"
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Beaucoup de quotidiens soulignent que c'est bien la démocratie et l'Europe qui ont gagné. On y voit même la sauvegarde de l'Europe, pour laquelle le Brexit a fortement marqué les esprits.

El País a choisi de titrer encore plus large :
"Macron triomphe et c'est le soulagement mondial"
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A lire les articles, on constate bien ce que l'on savait déjà : la France était attendue au tournant de ce choix crucial. Les articles laissent percevoir l'amour que les Argentins et les Uruguayens ont pour notre pays, qu'ils idéalisent souvent et qui représente toujours pour eux un point de repère, historique, politique, culturel... Un autre résultat aurait bel et bien été une catastrophe pour notre image et notre crédibilité dans le monde.

Página/12 boude dans son coin et ne consacre à l'événement qu'une manchette (en haut)
Et en bas, le gros titre est comme un avertissement :
après tout, le projet de Macri n'est pas sans point commun avec celui de Macron
" En France, Macron a coulé Marine" - Encore un jeu de mot !

Les analyses politiques ne sont pas toujours originales, certains journaux se sont contenté de synthétiser des dépêches d'agences internationales (Reuters, AFP).
Ici et là, on trouve aussi des articles à la teneur people et sentimentale, avec quelques profils de Brigitte Macron, dont l'histoire d'amour-passion et le couple hors du commun qu'elle forme avec son mari renforcent la réputation de romantisme que les Français ont dans le monde entier. Clarín (Buenos Aires) nous annonce même qu'elle devrait être la Michelle Obama de l'Hexagone... Un indice difficile à nier de l'impression très favorable qu'imprime le prochain président français sur nos amis sud-américains ! Et tant mieux pour la France si ce couple fascine le monde à l'égal de ce que réalisa l'ancien couple présidentiel des Etats-Unis !

"C'est l'Europe qui a triomphé" clame El Observador

Le parcours d'Emmanuel Macron est aussi parfois rappelé, avec sa scolarité modèle et ses passages dans les grandes écoles et les grands corps de l'Etat, sans oublier la fameuse banque Rotschild (on en aura soupé !), le travail à l'Elysée et à Bercy.

La Prensa mélange un peu tout sans hiérarchiser grand-chose
"Avec Macron, la France a choisi de rester dans l'Union Européenne"
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Enfin, le décor du premier discours public, en plein air, sur l'esplanade du Louvre, le musée le plus célèbre au monde, et cette pyramide de verre de Peï, sont amplement présents sur les unes des quotidiens. Emmanuel Macron a donc réussi son entrée dans le monde politique international.

C'est La República qui a la une la plus fouilli
Macron est en vert à mi-hauteur, à gauche
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Mauricio Macri, qui cherche lui aussi à réparer la fracture partisane dans son propre pays, qui cherche lui aussi à relancer la production et dont le patronyme est si proche de celui du prochain président français, lui a envoyé ses félicitations en espagnol, par Twitter, comme tant de ses homologues dans le monde, en espérant un approfondissement de la coopération avec la France à lire dans cet entrefilet de La Prensa).

Pour aller plus loin :
en Argentine
lire l'article de Página/12, le journal le plus mitigé sur la victoire de ce candidat dont le moins qu'on puisse dire est qu'il ne lui plaît pas (Página/12 campe sur les lectures partisanes de Jean-Luc Mélenchon)
lire l'article de La Nación (qui consacre un autre article à l'histoire du couple Macron et un autre à un profil de Brigitte Macron, présentée comme l'archétype du glamour à la française)
lire l'article de Clarín sur l'événement politique
en Uruguay
lire le profil de Brigitte Macron telle que la voit El País
lire l'article de El Observador sur l'événement politique
lire le profil d'Emmanuel Macron dans El Observador

samedi 6 mai 2017

La Cour suprême se heurte à forte résistance [Actu]

Avec son habituel sens de l'humour, Página/12 traite l'arrêt de la Cour suprême
comme une réclame de supermarché :
le logo vante "2 pour le prix d'1, promo réservée aux criminels contre l'humanité"

En décidant d'appliquer une loi révoquée concernant les remises de peine aux détenus ayant purgé plus de deux ans de prison préventive avant leur passage en jugement, selon le principe selon lequel tout jour d'incarcération compte double à compter du début de la troisième année de détention, la Cour suprême nationale argentine s'est aliéné de nombreux simples citoyens, des militants des droits de l'homme, des militants politiques, des intellectuels de tous poils et même, ce qui est plus étonnant, plusieurs procureurs qui contestent la constitutionnalité de l'arrêt. Un comble puisque la Cour suprême est institutionnellement l'interprète de la Constitution nationale !

Dans les quarante-huit heures qui ont suivi la publication de l'arrêt de la Cour, plus de 200 condamnés pour crimes imprescriptibles, des tortionnaires de la dictature militaire de 1976-1983 et des voleurs d'enfants pour raison politique, ont demandé à bénéficier de la mesure accordée par le Haut Tribunal à un tortionnaire qui avait, de toutes façons, fini de purger sa peine. C'est ainsi un déluge de requêtes qui s'abat sur les cours pénales dans tout le pays.

Au premier rang des opposants à cet arrêt qui ressuscite une loi abolie depuis 2001, l'association Abuelas de Plaza de Mayo qui, dès hier, demande une protection policière particulière pour l'un des 122 enfants volés, désormais identifiés, dont le "père adoptif" frauduleux, un homme très violent dans le cadre familial, pourrait sortir de prison dans ces circonstances et se retourner contre lui, qui a dénoncé devant la justice les sévices dont il avait été victime dans sa jeunesse dérobée à sa véritable famille, maintenant retrouvée.
D'autres personnes, identifiées elles aussi au terme d'une recherche ADN, sont dans le même cas et affrontent le même danger.

L'affaire fait le premier gros titre, juste au-dessus de la photo de Messi
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Une députée nationale de l'opposition, Victoria Donda, présidente de la commission Droits de l'Homme à la Chambre des Députés, au Congrès de la Nation, a donné à ce sujet une interview à la chaîne de télévision en ligne de La Nación : sa commission va devoir travailler pour remédier à la situation, dangereuse, créée par l'arrêt de la Cour suprême.

La couverture médiatique de l'affaire est impressionnante et impressionnant aussi l'écho très défavorable que la décision trouve dans tout le spectre politique, y compris chez l'un des responsables de la jeunesse libérale au sein du parti PRO, celui du président Mauricio Macri dont le silence à ce sujet émeut beaucoup de monde, lui qui avait promis de maintenir la politique de répression pénale des crimes de la dictature (voir aussi mon précédent article sur le sujet).

Le chanteur Sting, qui vient de donner un concert à Buenos Aires dans le cadre de sa tournée, est allé rendre visite à l'association Abuelas de Plaza de Mayo pour apporter son soutien très médiatique à leur lutte pour les droits de l'homme et la récupération de leurs petits-enfants volés en bas âge et aujourd'hui des adultes en pleine force de l'âge.

Pour en savoir plus :
lire l'article de Página/12 sur la multitude de requête en réduction de peine suscitée par l'arrêt de la Cour suprême
lire l'article de Página/12 sur le soutien apporté par Sting à Abuelas
lire l'article de La Prensa sur la demande de protection pour un homme adopté frauduleusement par un sbire de la Dictature et que la libération de son père adoptif mettrait en danger de représailles violentes
lire l'article de La Nación sur l'accumulation des requêtes en remise de peine
lire l'interview de la députée Victoria Donda, petite-fille retrouvée et parlementaire nationale (l'interview est aussi disponible en vidéo intégrée au même article)
écouter et regarder (toujours sur le site de La Nación) l'interview vidéo de Pedro Roberto, sous-secrétaire de la Jeunesse au PRO, au ton délibérément neuf dans cette famille politique dont les caciques, plus âgés, ont nettement plus d'indulgence pour les tortionnaires de la Dictature. On voit nettement ici l'évolution de la population argentine à ce sujet et la résolution progressive du problème politique créé par le putsch des militaires en 1976.
Clarín ne semble guère intéressé par cette actualité.

Aucun des tortionnaires ou voleurs d'enfants poursuivis et/ou déjà condamnés n'a jamais exprimé de regret concernant ses actes criminels pendant la Dictature. La plupart d'entre eux ne reconnaissent pas la légitimité du tribunal qui les a condamnés, comme le prouve jusqu'à la caricature la démarche effectuée récemment par un accusé en passe d'être jugé auprès de la Nonciature apostolique pour obtenir l'asile politique au Vatican (l'homme se considère persécuté par un Etat qui ne respecte pas les droits de la défense et il se réclamait donc du droit d'asile avec un cynisme inouï). Le nonce a ignoré sa demande.

La consommation toujours en berne en Argentine [Actu]

Les chiffres sont sans pitié : pour le quinzième mois consécutif, soit presque sans discontinuer depuis l'arrivée au pouvoir de Mauricio Macri en décembre 2015, la consommation des ménages en Argentine ne décolle pas. Pire, elle continue de reculer, malgré la libéralisation qui devait relancer le marché (d'après ce qu'en disait la nouvelle majorité au moment des élections).
En mars, la consommation a encore perdu cinq points sur le mois précédent. Or mars marque normalement une reprise des achats puisque c'est la rentrée, notamment scolaire.

Intérieur typique d'un supermercado chino de quartier, au rayon boisson et yerba mate

Seuls signes d'espoir pour les optimistes :
  • cette baisse du mois de mars est la moins importante depuis juillet dernier (qui était de surcroît un mois particulièrement festif puisqu'il cumulait les vacances scolaires d'hiver et la célébration du bicentenaire de la déclaration d'indépendance, avec plusieurs jours fériés et du tourisme intérieur) ;
  • les chiffres de mars semblent marquer une décélération du mouvement baissier général depuis plus d'un an.

Il n'empêche que tous les produits de consommation courante ont subi cette baisse des achats : l'alimentaire, les boissons et les produits d'entretien ménager. La baisse est plus forte dans les hypermarchés et les très grandes surfaces que dans les magasins de proximité, notamment les très emblématiques supérettes de quartier, les supermercados chinos, tenus par des immigrants asiatiques (des boat people des années 70) ou par leurs enfants, maintenant que la première génération prend peu à peu sa retraite.

Il me tarde d'être là-bas et d'observer de mes propres yeux ce qui se passe tant dans les chinos que sur les marchés et dans les enseignes de la grande distribution (Coto, Disco ou Carrefour...)

Pour aller plus loin :

jeudi 4 mai 2017

La Cour Suprême déclenche une nouvelle polémique [Actu]


Hier, la Cour Suprême a publié un arrêt qui déclenche une nouvelle fois les passions entre les organisations des droits de l''homme, la justice et le gouvernement. Le plus haut tribunal argentin a jugé que devait être appliquée dans le cas d'un homme condamné pour crime contre l'humanité (crime de la dictature militaire) un texte de loi qui était en vigueur au moment de son jugement mais qui a été abrogé depuis, selon le double principe de la non-rétroactivité des lois et de la préséance de la mesure la plus favorable au condamné en cas de dilemme.

La loi en question prévoyait que les jours de prison préventive soient comptés double dès le premier jour de la troisième année de ce régime particulier (d'où son nom de loi du 2 pour 1, 2 por 1)). L'application de cette mesure rend officiellement sa liberté au criminel (1) qui a porté l'affaire devant la Cour Suprême et redonne un espoir immense à 750 autres condamnés pour des faits similaires.

La Cour a donc jugé qu'en cas de crime contre l'humanité, la règle qui doit régir l'application des peines est la même que celle que l'on applique aux détenus condamnés pour des crimes et délits ordinaires, ne relevant pas de l'imprescriptibilité. Mais ce jugement n'a pas été établi à l'unanimité : l'arrêt porte la signature de trois juges tandis qu'un argumentaire dit de minorité a été établi par les deux autres magistrats, parmi lesquels le président de la Cour Lorenzetti (que la gauche abhorre).

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La photo de une est pour le procureur de Mar del Plata
qui a été agressé dans son bureau hier

Le Secrétaire d'Etat aux droits de l'homme, Claudio Avruj, n'a jamais caché son souhait qu'une fois la condamnation prononcée, les condamnés soient tous traités sur un pied d'égalité, qu'il s'agisse de crimes contre l'humanité ou de crimes ordinaires. Une fois connu l'arrêt de la Cour Suprême, il a publié un commentaire favorable, ce qui a le don de mettre hors d'eux les militants des droits de l'homme ayant pignon sur rue. Notez bien qu'en Argentine, tout le monde, politiques aux affaires en tête, commente en permanence les décisions de justice, contrairement à ce qui se pratique la plupart du temps en Europe où la séparation des pouvoirs implique qu'on ne fasse aucun commentaire sur une décision de justice, surtout si elle est définitive, comme c'est le cas ici.
Plus prudent peut-être, le Ministre de la Justice, si contesté par la gauche (2), a évité de prendre position sur l'arrêt lui-même et s'est déclaré opposé à une règle unique d'application des peines pour tous les détenus, quelle que soit la nature des faits reprochés.

Les organismes de droits de l'homme, Abuelas de Plaza de Mayo, H.I.J.O.S., le CELS, etc., ont marqué un désaccord immédiat et ne cachent pas leur colère, estimant qu'il s'agit d'un pas vers l'impunité. Les arguments, qui sont humainement compréhensibles, me mettent mal à l'aise par leur caractère vengeur : les associations estiment en effet que les réductions de peine ne peuvent pas s'appliquer aux crimes de la dictature tant que les condamnés n'auront pas révélé ce qu'ils ont fait de leurs victimes. Humainement, il est difficile de balayer ce raisonnement d'un revers de la main et pourtant, il reste du droit imprescriptible de tout être humain de garder le silence devant son juge, même si ce silence est odieux et lâche, même s'il prolonge la souffrance de la victime (et c'est toujours le cas, dans un fait divers comme dans un crime d'Etat). Le silence, c'est la stratégie très fréquente qu'applique ce type de criminel, que ce soit à Nuremberg, à La Haye, au Rwanda, sans parler de la Turquie où le massacre des Arméniens n'est toujours pas considéré comme un crime organisé par l'empire ottoman, plus de cent ans après (1915).
Devant cette colère des associations de victimes, il faut aussi reconnaître que les lenteurs de la procédure pénale argentine font que toutes les instructions pour crimes contre l'humanité durent plus que deux ans et que par conséquent cette loi ancienne peut s'appliquer à pratiquement tous les procès qui ont eu lieu avant son abrogation en 2001. Il y a en effet de quoi être furieux. De là à accuser le gouvernement pour une décision de justice, il y a un gouffre...

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Mêmes choix éditoriaux qu'à La Nación mais la disposition relative des titres change

De son côté, commentant un article de Página/12, dont elle est une fervente lectrice, l'ex-présidente Cristina Kirchner a twitté qu'un tel arrêt n'aurait pas été prononcé quand elle était aux affaires. Quel aveu ! Comment peut-elle soutenir, après ce tweet, qu'elle a toujours respecté la séparation des pouvoirs et l'indépendance de la justice ? Or la rumeur publique l'accuse depuis très longtemps d'avoir mis la magistrature sous pression, d'avoir menacé les juges pour obtenir des décisions qui lui conviennent, au point qu'elle a été soupçonnée, dès le début, d'avoir commandité la mort violente, en janvier 2015, d'un procureur, Alberto Nisman, qui s'apprêtait à l'accuser de crime de haute trahison. Son commentaire est donc particulièrement surprenant et même dangereux pour sa propre défense dans les instructions qui sont conduites actuellement à son encontre.

Dans cet article, c'est à dessein que je ne mets pas en illustration la une de Clarín, qui a choisi pour photo centrale un manifestant vénézuélien transformé en torche humaine.

Pour en savoir plus :
lire l'éditorial qui analyse la portée juridique de l'arrêt de la Cour suprême (La Nación)
lire l'entrefilet de La Prensa sur la position du ministre de la Justice
lire l'entrefilet de Clarín sur le tweet de l'ex-présidente
lire l'article principal de Página/12, vent debout contre la sentence
A noter que tous les quotidiens consacrent plusieurs articles à l'événement

Ajout du 5 mai 2017 :
lire l'article de La Prensa reprenant l'analyse de Graciela Fernández Meijide, ex-membre de la Conarep (la toute première commission d'enquête sur les crimes de la Dictature) et militante des droits de l'homme qui se tient à l'écart des associations partisanes. Elle fait partie des victimes qui ont accepté de témoigner devant l'assemblée plénière des évêques d'Argentine mardi dernier (voir mon autre article du 4 mai 2017)
lire l'article de La Prensa sur les risques induits par l'application de l'arrêt en faveur du 2 por 1 : l'un des petits-enfants retrouvés par Abuelas craint en effet que son père adoptif, qui a été condamné pour vol d'enfant et adoption illégale, ne s'en prenne à lui s'il sort de prison, ce qui pourrait arriver puisqu'il a à présent purgé sa peine au terme de cette ancienne loi. Certains parents "adoptifs" ont en effet maltraité l'enfant "adopté" (volé) et ils sont plusieurs, parmi les petits-enfants retrouvés, à avoir dénoncé ces mauvais traitements pendant l'instruction de leur procès ou à la barre pendant une audience de jugement.



(1) Il était déjà sorti de prison, de toute façon. La sentence réduit considérablement sa peine. Il a purgé derrière les barreaux plus d'années qu'il n'aurait dû au terme de cet arrêt.
(2) Les organisations des droits de l'homme, qui rassemblent des victimes de la dictature qui se sont engagées et non pas des militants attachés à ces valeurs pour elles-mêmes, sont parmi ses plus fermes opposants.

La Chicana tous les samedis au Torquato Tasso [à l'affiche]


Le groupe de tango nuevo La Chicana, du compositeur et guitariste Acho Estol et de la chanteuse Dolores Solá, se présenteront tous les samedis de ce mois de mai, à 22h, au Centro Cultural Torquato Tasso, Defensa 1575, à San Telmo.

Le spectacle commence à 22h mais les portes s'ouvrent à 20h30 pour le repas.

Prix avec réservation à l'avance auprès de la salle : 270 $ ARG
Le jour même à la caisse : 300 $ ARG.

Sur le site Internet, vous pouvez consulter la carte du restaurant, celle d'une cuisine traditionnelle argentine (sans prix à cause de l'inflation gigantesque qui affecte le pays depuis 2001).

Pour en savoir plus :

L'Eglise argentine veut relancer un processus de réconciliation nationale [Actu]

Le bureau de la CEA lors de l'assemblée plénière
Sur la table, à droite du président, les deux saints argentins :
la Vierge de Luján et le Cura Brochero
canonisé en octobre l'année dernière.

La Conférence épiscopale argentine (CEA) a entamé mardi son assemblée annuelle ordinaire, quelques jours de retraite et de travail pendant lesquels les évêques partagent entre eux sur des thèmes pastoraux. Parmi les sujets à l'ordre du jour, il y a la relance d'un processus de réconciliation nationale, pour surmonter les traumatismes de la dernière dictature militaire (1976-1983). Afin d'entamer leur réflexion, les prélats ont voulu entendre des victimes de la violence des années 70, victimes de la violence d'Etat mais aussi de la guérilla armée. Les associations ayant pignon sur rue (Abuelas, Madres, HIJOS, etc.) ont refusé d'envoyer leurs membres porter témoignage. Les auditionnés sont donc des personnalités indépendantes, plutôt méfiantes vis-à-vis de ces associations (1), qui, au fil des années, se sont politisées, dans un sens de plus en plus partisan et se sont réfugiées dans l'opposition politique depuis l'entrée en fonction de la nouvelle majorité, le 10 décembre 2015. Ces organisations associatives sont également opposées à toute les démarches de réconciliation lancées par l'Eglise parce qu'elles l'interprètent, à tort, comme une tentative de considérer victimes et bourreaux comme acteurs à part égale du contentieux, parce qu'elles confondent réconciliation et oubli et qu'elles accusent l'Eglise d'avoir participé, en tant qu'institution, au terrorisme d'Etat (ce qui ne les empêche pas de célébrer le souvenir de tel ou tel prêtre, de tel ou tel prélat qui se sont ouvertement engagés contre la Dictature).

En fait, la réconciliation proposée par l'Eglise n'est ni l'oubli ni l'impunité mais la recherche d'un chemin à construire pour l'emprunter ensemble, une culture de la rencontre (cultura del encuentro) entre tous les compatriotes, l'institution d'un dialogue pour s'écouter et se comprendre mutuellement (2). C'est l'attitude que l'Eglise argentine n'a cessé d'avoir depuis les années 1820, lorsque la guerre civile s'est déclenchée entre les unitaires et les fédéraux, une guerre civile longue dont la dernière dictature militaire était sans doute un nouvel avatar. Le fronton de la colonnade de la cathédrale primatiale sur Plaza de Mayo à Buenos Aires en porte témoignage depuis 1822 : on y voit les retrouvailles des fils de Jacob avec leur frère Joseph, devenu ministre de Pharaon en Egypte, lui qu'ils avaient trahi et vendu comme esclave par jalousie des années auparavant.

Une de Página/12 reprenant la colère de Estela de Carlotto

Avant-hier, les associations des droits de l'homme ont démontré une nouvelle fois le caractère partisan de leur démarche. De plus en plus, elles s'installent dans une position de juges et partis, une position intenable à terme, un écueil que semblent bien avoir su éviter des associations similaires européennes, comme Fils et Filles de Déportés de France et leurs homologues un peu partout sur le Vieux Continent, qui n'ont jamais versé dans la lutte idéologique partisane. Ces associations exceptionnelles, qui sont apparues dans les premières années de la dictature et ont d'emblée suscité l'admiration des pays démocratiques, furent l'honneur de l'Argentine mais elles pourraient y perdre peu à peu de leur prestige international et de leur crédibilité, en refusant obstinément, comme elles semblent le faire depuis plus d'un an maintenant, de s'insérer dans une Argentine qui s'installe de plus en plus dans le pluralisme depuis l'arrivée au pouvoir de leur bête noire, Mauricio Macri (3). En s'obstinant dans leurs positions partisanes plus ou moins accentuées, elles prennent le risque de privatiser une cause qu'elles veulent pourtant universelle. Peu à peu elles s'assimilent à des associations de victimes de faits divers, comme celle des victimes de l'incendie du dancing La República de Cromañón, qui a tué des centaines de jeunes un soir de réveillon. Or c'est justement parce que leur combat n'est pas du même ordre qu'elles auraient dû accepter de témoigner devant les évêques, aller leur dire face à face et de vive voix les reproches qu'elles croient devoir leur faire, aller dialoguer avec eux. Tandis que la politique de la chaise vide leur ferme des moyens de toucher les gens, de les convaincre de la légitimité de leur combat...
Cette fois-ci, elles sont même allées jusqu'à reprocher au Pape François lui-même de n'avoir jamais consacré une homélie aux disparus. Ce qui est absurde. D'abord d'un point de vue liturgique puisque l'homélie est un commentaire des passages des Ecritures qui ont été lus au cours de la messe (on ne voit pas bien ce que les disparus d'une dictature quelle qu'elle soit viendraient y faire). Ensuite d'un point de vue ecclésial puisque cette exigence d'une prise de parole pontificale sur une situation ancienne correspondant à un seul pays tend à confisquer le Saint-Père, chef d'une Eglise qui est de fait universelle, au profit de l'Argentine. Or le pape n'appartient pas à l'Argentine. Il appartient au monde et il semble qu'il ait trop à faire avec l'actualité de celui-ci pour rester enkysté, comme ces associations, dans des événements d'il y a quarante ans, correspondant aux pontificats de Paul VI et Jean-Paul II. C'est donc bien à la Conférence épiscopale argentine de prendre ce sujet à bras le corps puisque ce n'est pas l'affaire du présent pontificat. Or c'est là une tendance très argentine : le pays a une propension à s'approprier les figures historiques qu'il devrait partager avec le reste du monde, comme San Martín, que le Chili et le Pérou ont bien du mal à revendiquer alors qu'il est le principal auteur de leur indépendance, de Carlos Gardel (ce qui provoque des réactions épidermiques tout à fait irrationnelles en Uruguay) ou maintenant de François...

Pour aller plus loin :
lire l'article principal de Página/12, qui faisait hier un bouquet d'articles, tournant autour du sujet (4)
lire l'article de La Nación d'aujourd'hui sur les témoignages donnés par les victimes des années 70 devant l'Assemblée des Evêques argentins hier.

Ajout du 5 mai 2017 :
lire l'article de Página/12 sur la mise au point de la CEA, qui tente une nouvelle fois de lever le malentendu (dû en grande partie au refus des associations d'entrer dans le dialogue avec les évêques)
lire l'article de La Prensa sur cette mise au point
lire la dépêche de l'AICA sur le même sujet (AICA est l'agence de presse catholique argentine)
lire la dépêche de l'AICA sur le début des travaux sur la culture de la rencontre au sein de l'assemblée plénière de l'épiscopat.

Ajout du 11 mai 2017 :
lire l'article de La Nación qui croit déceler un profond désaccord entre le Pape François et la Conférence épiscopale argentine au sujet de la relance de cette tentative de réconciliation (qui a toujours donné lieu au même contresens de la part des associations de victimes du terrorisme d'Etat sous la dictature militaire). L'article parle même de colère du pape contre ses compatriotes et confrères évêques.



(1) Madres de Plaza de Mayo linea fundadora, Abuelas de Plaza de Mayo, H.I.J.O.S., Familiares de Desaparecidos, etc. Il y a quelques semaines, la présidente de Madres de Plaza de Mayo, Hebe de Bonafini, a reconnu que son association était devenue une organisation politique partisane, en l'occurrence kirchneriste, et qu'elle avait quitté le champ de la militance des droits de l'homme. De ce côté-là, la rupture est consommée.
(2) Ce besoin de dialogue s'est manifesté de manière de plus en plus sensible au sein des différents courants de l'opposition dans la dernière année du mandat de Cristina Kirchner. Bon nombre d'Argentins se reconnaissaient épuisés par la politique d'exacerbation des passions politiques conduite de manière de plus en plus crue par la famille Kirchner au fur et à mesure que l'échéance électorale approchait. Depuis 2010, l'épiscopat reprend ce thème de la réconciliation et de la rencontre pacifiée dans tous les Te Deum des bicentenaires successifs, tous les 25 mai et tous les 9 juillet, sans parler des fêtes de Noël et de Pâques. Et sans oublier le message que l'ex-archevêque de Buenos Aires a envoyé par téléphone au peuple rassemblé sur Plaza de Mayo, le jour de son installation sur le trône de saint Pierre, le 19 mars 2013.
(3) qui rencontre certes de grandes difficultés économiques et sociales, particulièrement manifestes en cette rentrée agitée, mais semble bien réussir dans l'instauration du pluralisme, comme le montrent le ton nouveau des journaux et la programmation de l'audiovisuel public, des musées et du CCK.
(4) On trouve en effet dans Página/12 d'hier un article sur le rejet de la nomination de Darío Lopérfido à un poste à l'ambassade d'Argentine en Allemagne, où le gouvernement argentin espérait pouvoir caser (en l'éloignant) le très embarrassant et provocateur ex-directeur du Teatro Colón et ex-ministre portègne de la culture (provocateur à la Le Pen, celui du "détail" ou, il y a encore quelques jours, du travestissement de l'hommage rendu par la nation française à l'un de ses politiciens tombés en service, un article sur la demande d'un ancien militaire poursuivi pour crime contre l'humanité sous la dictature et qui a tenté de trouver refuge à la Nonciature à Buenos Aires en invoquant le manque de justice équitable en Argentine (le nonce n'a pas accepté de lui ouvrir les portes de son ambassade). Cette affaire rocambolesque était d'ailleurs reprise également dans un article de La Nación, qui estime outrecuidante la démarche hasardeuse du barbouze.