mardi 23 octobre 2012

"Humblement, mais sans dire pardon", ETvaB ce vendredi [à l'affiche]



Humildemente, pero sin pedir permiso (1), c'est la devise de cette soirée, el Tango vuelve al Barrio (2), que désormais vous connaissez bien, soirée sans façon de chansons, de musique et de pizza au Café El Faro, esquina Constituyentes y La Pampa, à cheval entre trois quartiers, Villa Urquiza, Villa Pueyrredón et Parque Chas (territorialement, c'est sur Villa Pueyrredón, ne mélangeons pas tout tout de même. Vous avez vu ce que dit l'essayiste sociologue Ángel Prignano sur ce que représente à Buenos Aires l'appartenance à un quartier déterminé. Sinon allez le lire).

Ce sera vendredi 26 octobre 2012, à 21h30, avec un droit au spectacle de 30 $ (1 euro = 5 pesos à peu près). Ajoutez à ça la bouteille de vin (45 $ pour 75 cl) et la pizza (40 $ pour nourrir trois personnes très très affamées, si mes souvenirs sont bons)... C'est donc une soirée bon marché...

Côté artistes, nous retrouvons les locaux de l'étape : le chanteur Cucuza Castiello et le guitariste Moscato Luna et trois invités (il y en a deux que je découvre à travers le mail de Cucuza), le chanteur-bandonéoniste Walter Hidalgo, Pitu Frontera, qui est plutôt un acteur, un comédien qu'un musicien, et du chanteur Pablo Berbel, dont c'est aussi en ce mardi la première mention du nom sur Barrio de Tango.

Bonne soirée aux chanceux qui s'y trouveront.


(1) Permiso, c'est la formule que l'on utilise pour demander le passage dans une foule, pour entrer dans un lieu, pour accéder à un étal et se servir, etc... Tout ça pour dire que le tango est chez lui au Faro et il y entre comme chez lui. La formule, ainsi appliquée au tango, est empruntée à l'ami Alorsa, dans son texte Vuelve el tango, dont vous trouverez la version bilingue, l'original plus la traduction que j'en ai faite, dans Deux cents ans après, le Bicentenaire de l'Argentine à travers le patrimoine littéraire du tango, Tarabuste Editions, p 16 et 17.
(2) El Tango vuelve al Barrio, ETvaB pour les intimes : le tango revient dans le quartier.

lundi 22 octobre 2012

Buenos Aires, le roman national argentin et la culture populaire, jours 10 et 11 [Agenda de Barrio de Tango]


Museo Casa Carlos Gardel

Nous y voici donc enfin : les deux jours consacrés exclusivement au tango argentin, dans toutes ses dimensions artistiques et culturelles, qui ne se limitent donc pas et de loin à la danse...

* ~* ~* ~*

Avant-dernier épisode de ma série d'articles hebdomadaires, ouverte le 18 septembre dernier, pour vous décrire le programme du séjour culturel que je vous propose de faire à Buenos Aires dans l'automne austral.

Rappel des épisodes précédents (pour lire les articles, cliquez sur le lien) :
le programme des jours 2 et 3 (le jour 1 est celui du vol aller)
Tous ces articles sont rassemblés sous le mot-clé Viaje, sur lequel vous pouvez cliquez dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.

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Le 10ème jour de notre séjour sera consacré, à tout seigneur tout honneur (1), à Carlos Gardel. Le titre de la journée : Carlos Gardel, un immigrant comme les autres ?

Promenade matinale (à une heure raisonnable, on est en vacances) dans le quartier dit El Abasto, où il passa une bonne partie de sa vie, depuis son enfance (il est arrivé à Buenos Aires à tout juste deux ans, en mars 1893), et presque jusqu'à sa mort, intervenue au retour d'une tournée de dix-huit mois, à Medellín, en Colombie, le 24 juin 1935, alors qu'il n'avait pas encore 45 ans.

Ce quartier est habité encore aujourd'hui par son souvenir presque palpable. Il est partout sur les murs et dans les esprits. Le coin doit son nom aux anciennes Halles aux fruits et légumes (Abasto), qui commencèrent comme un marché de plein air en 1893. Il y gagna un peu sa vie en déchargeant des cageots et en aidant les maraîchers et les marchands. A partir de 1936, le marché s'abrita dans ce qui est maintenant le shopping (centre commercial) del Abasto. Un magnifique bâtiment ! Tout près de là, il y avait ce bar où, tout jeune, il gagnait quelques autres sous en imitant les chanteurs lyriques du Teatro Colón où il allait le soir faire la claque ou donner un coup de main aux machinistes. Ce café, fréquenté autrefois par les forts de halles, est devenu un cena-show ultra-sélect, la Esquina Carlos Gardel, dîner-spectacle où les Portègnes ne mettent jamais les pieds. C'est dans ce coin qu'il a habité à partir de 1927 dans une maison toute neuve qu'il avait achetée et qui est aujourd'hui le Museo Casa Carlos Gardel, dont je vous parle quasiment toutes les semaines, rue Jean Jaures 735.

C'est là que nous aurons rendez-vous avec le tango-danse, en fin de matinée, vers 11h sans doute, dans ce patio où il aimait répéter : cours exclusif avec Aurora Lubiz et Luciano Bastos (2).
En fonction du groupe que nous formerons, ce sera soit un cours d'initiation, pour faire cette expérience physique de déplacement culturel (si vous voulez, personne ne vous forcera), soit un autre type de cours, si les danseurs ont déjà une certaine pratique (encore que le retour aux bases n'est jamais mauvais, surtout avec des bons profs ! L'humilité, c'est la seule voie du progrès en tout), soit un mixte des deux.
Les Argentins sont très forts pour s'adapter aux situations les plus variées, je fais entièrement confiance à Aurora et Luciano dans ce domaine comme dans le reste...
Cours exclusif comme il se doit, avec une professeur argentine qui se débrouille en jonglant entre espagnol, italien et anglais, avec une touche de français par ci par là (ça aussi, ça fait partie intégrante de l'expérience du tango-danse, qui est né comme une danse entre des gens qui ne parlaient pas la même langue), et un professeur, brésilien, qui parle français (+ espagnol + portugais + anglais, enfin bref, la totale !).

Après le cours, nous irons déjeuner au Café de los Angelitos, qui était un peu la cantine de Gardel à partir du moment où il a gagné suffisamment bien sa vie avec son art pour se permettre d'aller manger au restaurant toutes les nuits, à partir de 1911 ou 1912.
Dix ans après sa mort, José Razzano, le partenaire de duo de Gardel jusqu'en 1925, écrivit, avec Cátulo Castillo, un tango sur cet établissement pour rendre hommage à l'ami disparu. Ce tango s'intitule Café de los Angelitos et vous pouvez l'écouter, chanté ici par Libertad Lamarque, dans l'audiothèque du site argentin Todo Tango.

Pour ma part, j'ai au Café de los Angelitos le très beau souvenir d'une merienda (five o'clock tea, à la mode argentine) avec mon ami Chilo Tulissi, qui nous a quittés le 11 septembre dernier (voir mes articles sur lui)... Il m'y avait invitée après une longue promenade que nous avions faite en devisant tous les deux le long de Avenida Rivadavia... Que de beaux souvenirs !


Après ce déjeuner, qui est bien entendu compris dans le prix du voyage, nous nous rendrons, sans doute en métro, jusqu'au cimetière de la Chacarita, où la tombe de Gardel (illustration ci-dessus) fait l'objet d'un véritable culte des plus étranges pour nous. Les plaques dont le monument est recouvert au point de presque disparaître sont autant d'ex-votos adressés à un homme qui est presque devenu un dieu. Gardel es Dios, dit-on en Argentine (on le dit aussi de Maradona, d'ailleurs !).
On ne pourra pas voir tout du cimetière de la Chacarita. Il est immense. Mais on passera devant d'autres tombes, qui sont autant de témoignages de ce qu'est la culture populaire là-bas. Car la Chacarita, c'est avant tout le cimetière populaire. Le beau monde préfère reposer du dernier sommeil à la Recoleta...
Sur la photo, vous repérerez (avec de bons yeux, la photo est petite), le monument du poète Celedonio Esteban Flores, l'un des partenaires de création de Gardel : il y a, tout au bout de l'allée, sur la gauche de l'image, une masse grise sous les branches des arbres...

En fin d'après-midi, nous retournerons à notre point de départ : el Abasto et le Museo Casa Carlos Gardel, où nous prendrons le temps de regarder les expositions du moment, l'exposition permanente dans les deux premières pièces et l'exposition temporaire, qui occupe la troisième pièce, tandis que la quatrième est occupée par l'exposé de la carrière de Gardel au cinéma, avec écran sur lequel défilent des extraits de ses films. Dans le patio, quelques recoins fonctionnels évoquent la vie quotidienne, surtout celle de sa mère, qui mourut dans ces murs en juillet 1943 (elle l'a rejoint dans sa tombe de la Chacarita).

A 18h30, comme tous les lundis ou presque, nous pourrons assister au concert habituel, Mis tardes con Gardel, avec les artistes qui seront programmés à ce moment-là...

On sortira très probablement entre 20h30 et 21h. Il sera donc temps d'aller dîner dans un restaurant du coin, ou de rentrer directement à l'hôtel (dînette dans la kichnette dont chaque chambre est équipée et trempette à la piscine ou au jacuzzi pour dormir comme un bébé ?), ou enfin d'aller danser dans l'une des milongas du lundi (la liste est publiée dans les deux revues spécialisées que sont La Milonga Argentina et El Tanguata, dont vous avez les liens permanents dans la Colonne de droite de ce blog, à la rubrique Eh bien ! dansez maintenant).

Le lendemain, nous continuons avec la suite de l'histoire du tango argentin.
C'est Gardel qui lui a donné sa dimension mythique, identitaire, poétique, vocale et son prestige international. Mais il y a un tango après et à côté de Carlos Gardel...

Le lendemain, après le petit-déjeuner, nous commencerons donc notre journée par la visite, à cent mètres de notre hôtel dans la même rue, de la Casa del Bandoneón, du maître-facteur Oscar Fischer.
Ce n'est pas seulement un musée. C'est aussi un atelier de fabrication d'instruments, un atelier d'accordeur, car le bandonéon ne peut pas être accordé par l'instrumentiste, et une école artisanale où Oscar Fischer veut transmettre les bons gestes, la bonne technique, le respect du métier et son éthique (un programme ambitieux et humble à la fois !). Oscar, c'est toute une figure. Cordial, passionné, patriote, cultivé, goguenard... C'est lui qui est à l'initiative de la loi qui protège l'instrument en Argentine et en surveille la sortie du territoire (et ça marche, malgré les doutes que cette mesure avait fait naître en 2009 ! Les douaniers contrôlent en effet, à l'entrée et à la sortie du pays !). Lire à ce propos mon article du 3 novembre 2009 (du temps où la Casa del Bandoneón se trouvait encore, mal logée, dans la rue Defensa, à San Telmo).

Après le déjeuner ou avant (car il y a plein de restaurants sympas de ce côté-là), nous nous retrouverons dans ce carrefour mythique qu'est la esquina Corrientes y Callao. C'est là qu'est implanté le plus emblématique disquaire de Buenos Aires, celui qui offre le choix le plus vaste, même si le phénomène du téléchargement illégal, un désastre en Argentine, l'affaiblit tous les ans un peu plus : Zivals expédie même ses commandes dans le monde entier, à travers sa boutique en ligne tout à fait sécurisée (voir les liens permanents dans la rubrique Les commerçants du Barrio de Tango, dans la partie basse de la Colonne de droite). En face, une autre institution : l'hôtel Bauen, repris de force il y a plusieurs années par ses salariés licenciés qui en ont relancé l'activité à travers une coopérative, l'une des formes de la résistance ouvrière au capitalisme sauvage, dérégulé, des années Menen, qui a conduit le pays dans le mur à Noël 2001 (3).

Après une visite chez le disquaire -ça s'impose quand on est à Buenos Aires- nous prendrons doucement l'avenue Corrientes qui est l'axe historique et névralgique de la culture populaire et du tango comme nous le monteront les théâtres, les musées, les cafés, les librairies, les plaques commémoratives que nous ne pourrons même pas compter, tantôt sur le trottoir nord, tantôt sur le trottoir sud, jusqu'au Luna Park, en passant par l'Obélisque et cette Plaza de la República qui est le grand lieu où les Portègnes se rassemblent dès qu'il y a quelque chose à fêter : la neige tombée le 9 juillet 2007 (ça n'arrive jamais à Buenos Aires, ça !), le Bicentenaire de la Révolution de Mai, un grand match de foot type Argentine-Brésil ou Argentine-Uruguay, une demi-finale de coupe du monde de rugby (si les Pumas ont des chances d'aller en finale) ou n'importe quoi d'autre du moment que c'est un peu exceptionnel.
Cet Obélisque, je vous en parle parfois : il est à Buenos Aires ce que la Tour Eiffel est à Paris, la notoriété mondiale en moins. Il n'imite pas celui de la place de la Concorde comme les Français ont tendance à le croire. Il imite celui qui se dresse sur le National Mail à Washington, celui que l'on voit dans les champs larges des retransmissions de prestation de serment des présidents des Etats-Unis (surveillez votre écran de télé en janvier prochain !). L'Obélisque de Buenos Aires rappelle quatre grandes dates de l'histoire nationale, à commencer par les deux fondations de Buenos Aires. Il a été érigé là en 1936, pour les 400 ans de la première fondation, par Pedro de Mendoza. En mai 2011, en avant-première de la fête nationale du 25 mai, Clarín lui avait consacré un article fouillé auquel j'avais bien entendu fait écho ici, en français (voir mon article du 22 mai 2011).
Avant d'arriver au Luna Park, stade et scène mythiques, nous nous recueillerons devant "Corrientes 348"... Cela ne vous dit rien ? C'est pas possible !
Mais si ! c'est le tout début d'un très célèbre tango qui est au genre ce que La vie en rose est à la chanson française : A medialuz (ici chanté par Gardel, dans l'audiothèque de Todo Tango) (4)

De part et d'autre de l'avenue Corrientes, on rencontre aussi une montagne d'éléments de la tradition du tango.
C'est dans une des rues adjacentes, Uruguay, que se trouve l'adresse où Berthe Gardes a habité avec son fils à partir de 1893.
C'est dans une des rues adjacentes, Montevideo, que se trouvait la fameuse parilla de Bachín, celle rendue si célèbre par la valse de Astor Piazzolla et Horacio Ferrer, Chiquilín de Bachín (à écouter aussi sur Todo Tango) (5).
C'est dans une des rues adjacentes que se dresse la Confitería la Ideal, fondée par un Français, aujourd'hui l'une des meilleures milongas d'après-midi de Buenos Aires.
C'est dans une rue adjacente que l'on lit la plaque qui rappelle l'emplacement du Chantecler, le célèbre cabaret où Juan D'Arienzo connut ses plus beaux succès dans les années 30 et 40.
C'est dans une rue adjacente qu'on trouve le célèbre Teatro Maypo...
Tous les grands du tango ont laissé des souvenirs dans ces parages : Troilo, Di Sarli, Pugliese, Caló, Canaro, Discépolo, Piazzolla sans reparler de Gardel qui est partout.

C'est une des raisons pour lesquelles Corrientes a tant inspiré les auteurs et compositeurs de tango.
Je vous ai fait une petite sélection dans l'audiothèque de Todo Tango :
Café Domínguez, où Pugliese commença sa carrière de pianiste dans la formation de la bandonéoniste Paquita Bernardo (une plaque commémorative marque la hauteur du café disparu sur la façade du CCC Floreal Gorini)
Corrientes y Esmeralda, autre carrefour qui a certes bien changé depuis les années 20 que raconte Celedonio Flores (6)
Tristeza de la calle Corrientes, qui parle des artistes sans le sou "qui se voyaient déjà en haut de l'affiche" et qui ne s'en sortent pas vraiment. Rien n'a beaucoup changé en revanche de ce côté-ci... (7)
et dans le répertoire post-piazzollien, ce Obelisco, de Hipólito Torres, pas très connu comme à peu près toutes les œuvres postérieures à 1975 mais il n'en mérite pas moins un coup d'oreille (8).

Nous finirons notre journée, à un horaire raisonnable, par une visite du Palacio Carlos Gardel, qui n'est autre que le siège de notre chère Academia Nacional del Tango et là, je vous fais mettre, comme au Museo Casa Carlos Gardel, les petits plats dans les grands. Je vous ferai bien entendu moi-même les honneurs du Museo Mundial del Tango, voulu et décrété par le président, Horacio Ferrer, et constitué et conservé par ce collectionneur qu'est Gabriel Soria, premier vice-président de l'institution. Ce sera pour moi une joie particulière, comme vous pouvez l'imaginer.
Et nous nous retrouverons ensuite dans le Salón de los Angelitos Horacio Ferrer pour écouter une conférence en français, donc en exclusivité pour nous : José María (Pepe) Kokubu nous parlera de la longue continuité de l'art vocal occidental qui a abouti au tango-canción tel que Carlos Gardel l'a inventé il y a environ un siècle et tel qu'il continue d'exister de génération en génération, depuis l'art vocal du Moyen-Age en passant par le chant baroque, la dramatisation inventée par Mozart pour la scène d'opéra et par l'île de Cuba, où s'est développé le fonds musical afro-américain qui a ensuite ensemencé toute la musique américaine, le ragtime, le blues et le jazz puis le rock au nord du continent, et au sud, la salsa, la samba, la rumba et jusqu'au candombe, à la milonga et au tango, à travers l'influence de la habanera... Un vrai bijou de conférence que Pepe délivre indifféremment en espagnol, en anglais, en français, en japonais (et je crois bien aussi en italien)... Et si notre Président est à Buenos Aires à cette date sans être occupé à l'autre bout de la ville, il viendra nous saluer ! Il y tient, je vous le promets...

Palacio Carlos Gardel
(au rez-de-chaussée et en sous-sol, le Gran Cafe Tortoni)

Nous finirons donc notre soirée vers 21h30. Donc en début de soirée pour des Argentins. Comme la veille, il restera donc encore pas mal de temps, soit pour aller danser, soit pour aller dîner (un dîner plus festif que ce qu'on peut faire si on enchaîne ensuite sur une milonga), soit pour rentrer sagement à l'hôtel et profiter ou non de la piscine et du jacuzy... Vous faites ce que vous voulez !

Pour aller plus loin :
Sur la Academia Nacional del Tango, le Museo Casa Carlos Gardel, Carlos Gardel, Pepe Kokubu, Gabriel Soria et Horacio Ferrer, vous pouvez en savoir plus avec les articles déjà publiés sur ce blog en cliquant sur leur nom soit dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus, soit dans la liste Vecinos del Barrio, dans la Colonne de droite (partie haute).
Dans la rubrique Eh bien ! dansez maintenant, dans la Colonne de droite, vous trouverez le lien vers le site Internet de Aurora Lubiz.
Sur la Buenos Aires de Carlos Gardel, voir mon article n° 1000 du 23 novembre 2009


(1) J'ai déjà utilisé cette expression pour la journée consacrée au Général San Martín et en effet, ils sont deux figures argentines majeures, chacun dans son domaine, San Martín pour la politique et la Révolution, Gardel pour la culture populaire, appelée à devenir peu à peu, dans les décennies qui viennent, la culture argentine tout court. Borges relève lui d'un autre domaine, la culture élitaire et élitiste avec une aspiration affichée à l'universalisme que le tango a pu obtenir en cultivant une idiosyncrasie, notamment linguistique que Borges méprisait copieusement... C'est d'ailleurs souvent dans l'enracinement local que se forge l'universalité d'un genre ou d'une œuvre, mais rarement en recherchant délibérément cette qualité.
(2) Aurora Lubiz et Luciano Bastos sont les deux danseurs dont la photo orne la couverture de mon libre, Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, éditions du Jasmin, mai 2010.
(3) Depuis, le gouvernement fait ce qu'il peut pour rétablir un équilibre régulateur au sein d'un système capitaliste dont le libéralisme n'est tempéré que par la loi. Encore faut-il que cette loi ne soit pas lettre morte, or en Argentine et en matière d'économie, la loi n'est pas toujours respectée...
(4) Chiquilín de Bachín est présenté et traduit dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 156.
(5) A media luz, dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 100
(6) Corrientes y Esmeralda, dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 194.
(7) Tristezas de la calle Corrientes, dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 207
87) J'ai moi-même présenté à travers mes deux anthologies de nombreux morceaux consacrés à la rue, devenue avenue, Corrientes, et à Carlos Gardel, tant dans Barrio de Tango que dans Deux cents ans après, tant ces deux symboles du tango occupent de place dans le répertoire depuis 1916 jusqu'à aujourd'hui. Mais Todo Tango ne les présente pas tous encore, loin de là...

Ce soir, Abuelas célèbre ses 35 ans [Actu]



Ce matin, Página/12 fait sa une sur les 35 ans de l'association Abuelas de Plaza de Mayo, qui a été fondé epour rechercher les enfants disparus des disparus de la dictature par leurs grands-mères.

Cet anniversaire correspond aussi aux deux ans de la chaîne jeunesse de la télévision publique argentine et Abuelas a fait le choix de lier les deux célébrations.

L'ONG appelle à la rejoindre au théâtre ND Ateneo pour une soirée festive qui fera la place à l'avenir et à la culture, comme si toujours avec cette organisation, présentée cinq fois de suite au Prix Nobel de la Paix d'Oslo.

Página/12 profite de l'occasion pour publier une interview de Estela de Carlotto, la très dynamique présidente de Abuelas qui attire les micros comme la lumière attire les papillons...


Pour aller plus loin :
Lire l'article de Página/12 sur l'ouverture des recherches des petits-enfants en Italie, car rien ne dit que les bébés adoptés sont tous restés sur le sol argentin, bien au contraire. La Mairie de Turin vient donc de tendre la main à l'ONG argentine.
Lire le journal de Abuelas spécial 35 ans.

El País verse à nouveau dans la thèse uruguayenniste [Troesmas]



Attaque en règle hier dans les pages culturelles de El País (ci-dessus) contre le livre de Juan Carlos Esteban, El Padre de Gardel, dont je vous parlais récemment au sujet d'une interview donnée par l'auteur à Héctor Larrea, sur les ondes de Radio Nacional, dans l'émission de l'après-midi, Una vuelta nacional (voir mon article du 26 septembre 2012 à ce sujet).

Il était prévisible que les partisans uruguayens de la thèse dite uruguayenniste, qui veut à toute force convaincre le monde entier que Carlos Gardel est né à Tacuarembó, comme le disait le vrai-faux passeport dont il était muni depuis 1924 (1), reprennent l'offensive. Cela n'a pas tardé. Et c'est Martina Iñiguez, la pasionara de la cause qui est montée au créneau. Elle ne manque jamais une occasion de se prononcer en la matière, n'hésitant pas à jeter de l'huile sur le feu. Ici, elle adopte un ton conciliant, en contradiction avec la violence de ses propos et la pauvreté des arguments historiques qu'elle expose. Elle attaque ici deux ouvrages qu'elle ne prend guère la peine de distinguer : El padre de Gardel, de Juan Carlos Esteban, et Carlos Gardel, sus antecedentes franceses, de Juan Carlos Esteban (argentin) et Georges Galopa et Monique Ruffié de Saint-Blancat, tous deux Français.

Cette querelle sans fin, entretenue de part et d'autre du Río de la Plata, a de quoi étonner en Europe, où l'on adopte depuis longtemps sur ce type de question une attitude rationnelle, pour ne pas dire franchement cartésienne. Mais en Uruguay et en Argentine, on est en ce moment même au cœur de la phase de création des mythes fondateurs nationaux. Il faut donc pour en saisir quelque chose nous reporter à nos querelles médiévales sur l'authenticité des reliques que se disputaient les différents villages et les grandes villes pour rendre leur propre sanctuaire plus prestigieux que celui du voisin...

Extraits de l'interview de Martina Iñiguez.

-¿Hay un interés argentino de que Gardel sea francés?
-Ninguno. En nuestro caso queremos demostrar, y tenemos elementos para hacerlo, que Carlos Gardel nació en Uruguay y se nacionalizó argentino. Si cae la nacionalidad uruguaya, cae también la argentina, así que defender el origen oriental de Gardel es defender también su nacionalidad argentina, única jurídicamente vigente, ya que nunca fue anulada. Significa que dos países del Río de la Plata compartimos al cantor de tangos más importante de la historia. No hay razón para pelear por eso, el problema es que deja orgullos heridos y, sobre todo, en este momento contradice fanatismos que sostienen lo contrario.
Martha Iñiguez, in El País

- Y a-t-il un intérêt pour l'Argentine à ce que Gardel soit français ? (2)
- Aucun. En ce qui nous concerne, nous voulons démontrer et nous avons des éléments pour le faire, que Carlos Gardel est né en Uruguay et qu'il s'est fait naturaliser argentin. Si la nationalité uruguayenne n'est pas valide, l'argentine ne l'est pas non plus, tant et si bien que défendre l'origine orientale [uruguayenne] de Gardel, c'est défendre aussi sa nationalité argentine, la seule juridiquement valable, puisqu'elle n'a jamais été frappée de nullité (3). Cela veut dire que nous, les deux pays du Río de la Plata (4), nous partageons le chanteur de tango le plus important de l'histoire (5). Il n'y a pas de raison de se bagarrer pour ça, le problème c'est qu'il blesse des fiertés (6) et par-dessus tout en ce moment, il contredit des fanatismes qui soutiennent le contraire.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

-¿A qué obedece ese "fanatismo" por la versión francesa, y qué opinión le merece el libro "El padre de Gardel"?
-Puede ser por razones emotivas o por ignorancia. También porque hubo un fraude, y quienes lo sostuvieron durante muchos años ahora no quieren reconocer que se equivocaron. No es posible, analizando a fondo la historia, no darse cuenta de todas las inconsistencias que hay en ese relato. Nos contaron un cuento que no tiene nada que ver con la biografía de los primeros años de Gardel, y del que está probada su falsedad. El padre de Gardel es una publicación engañosa en la que ni siquiera tuvieron en cuenta los testimonios del nieto de Paul Lasserre, presunto padre francés.
Martha Iñiguez, in El País

- A quoi obéit ce fanatisme pour la version française et qu'est-ce qu'il faut penser, selon vous, du livre El padre de Gardel ?
- Cela peut être des raisons émotionnelles ou par ignorance (7). Et aussi parce qu'il y eut une escroquerie et que ceux qui l'ont soutenu pendant de nombreuses années ne veulent pas maintenant reconnaître qu'ils se sont trompés. Il n'est pas possible, si on analyse à fond l'histoire, de ne pas se rendre compte de toutes les inconsistances qu'il y a dans ce récit. On nous a raconté des histoires qui n'ont rien à voir avec la biographie des premières années de Gardel et de là, on prouve sa fausseté. El padre de Gardel est une publication trompeuse dans laquelle on n'a même pas pris en compte les témoignages du petit-fils de Paul Lasserre, présumé père français [de Gardel]. (8)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Je vous laisse lire la suite de l'article directement sur le site du quotidien.

Par ailleurs, je vous recommande la lecture des arguments de la partie adverse, que l'on trouve dans Todo Tango, et comptez les points...
Article de Juan Carlos Esteban sur la vérité historique et sa documentation, écrit 70 ans après la mort de Gardel
Article de Juan Carlos Esteban sur les 23 documents dont nous disposons sur l'identité personnelle de Gardel (il y démolit toutes les théories sur lesquelles les uruguayennistes s'appuient pour nier l'identité entre Carlos Gardel et Charles Romuald Gardes, né à Toulouse le 11 décembre 1890)
Article de Luis Alposta sur le livre de Esteban, Galopa et Ruffié édité par Corregidor.

Pour aller plus loin :
voir mon article du 13 avril 2011 sur le musée Carlos Gardel de Tacuarembó (avec un dossier spécial de El País, là aussi)
voir mon article du 22 mai 2011 sur le tournage d'un documentaire uruguayenniste en Uruguay
voir mon article du 6 mars 2009 sur le livre d'Irene Gardes, qui veut à toute force prouver son lien de parenté, très contesté, avec Gardel.


(1) De quoi s'agit-il ? Pour pouvoir sortir du territoire argentin après la première guerre mondiale, Carlos Gardel n'avait pas d'autre choix que de recourir à des mensonges sur le lieu et la date de sa naissance (il était né en 1890 à Toulouse, il était donc mobilisable en 1814, bien que, mais il ne le savait pas, il aurait été réformé pour raison de santé, car il était plus qu'obèse, et qu'on pensait alors à une guerre féroce mais courte). En Europe, dans les années 1920, on ne plaisantait pas avec la non-participation au conflit des citoyens en âge d'être mobilisés entre 1814 et 1818. Charles Chaplin faillit payer très cher sa non-participation lorsqu'il revint en Angleterre dans l'entre-deux-guerres et pourtant son statut de vedette internationale consacrée précisément pendant le conflit aurait dû le protéger puisque ses courts-métrages burlesques tournés au soleil de la Californie avaient tenu le moral des poilus alliés, toutes nationalités confondues. Le personnage de Charlot avait même déridé les soldats allemands et autrichiens tant que les Etats-Unis étaient restés neutres. Alors imaginez ce qui serait arrivé à Carlos Gardel, parfait inconnu en dehors de l'Argentine et de l'Uruguay avant sa première tournée dans le Vieux Monde. Lorsqu'il voulut quitter l'Argentine pour tenter sa chance en Europe, où la musique argentine connaissait un grand succès, il obtint donc à Buenos Aires de politiciens véreux mais bien intentionnés, il y en avait beaucoup dans son public, des faux papiers qui le faisaient naître à Tacuarembó, une petite bourgade du nord de l'Uruguay, totalement inconnue en France (c'est toujours le cas) et surtout des douaniers français. Or il se trouve que Tacuarembó n'est pas n'importe quelle bourgade pour les Uruguayens. C'est le lieu de la dernière défaite du grand héros national, José Artigas, qui y fut vaincu par les Brésiliens pendant la guerre d'indépendance, ce qui l'obligea à chercher refuge dans un exil dont il ne devait pas revenir, au Paraguay. Les Uruguayens ont donc un grand besoin de relever le nom de cette ville, qui est de plus la préfecture du département homonyme. Alors si Gardel y est né, comment passer à côté !
(2) La naissance de Gardel à Toulouse est parfaitement attestée, ainsi que son immigration en Argentine sur le passeport de sa mère en 1893. On sait aussi très bien pourquoi il est connu comme Gardel alors qu'à sa naissance, il s'appelait Gardes du nom de sa mère : Gardel sonnait mieux comme nom de scène, qu'il avait déjà adopté en 1910, donc bien avant que l'idée même d'une guerre en Europe ne puisse lui être venue. Or si Gardel est né en France, il est Français de naissance. Ce qui est là encore attesté par ses surnoms. On sait qu'enfant et adolescent, dans son quartier de l'Abasto à Buenos Aires, il était connu comme El Francesito (le petit Français, ce qu'il faut entendre comme la pleine reconnaissance de son argentinité, les surnoms de nationalité étant en Argentine des surnoms incluants et non excluants comme ils le sont en Europe) et plus tard, lorsqu'il se produisait avec José Razzano, né à Montevideo, ils étaient connus comme El Morocho y el Oriental (le beau brun et l'Uruguayen). Bien entendu, s'ils étaient tous les deux originaires d'Uruguay, on n'aurait jamais distingué Razzano par son origine géographique (Oriental, ça veut dire Uruguayen en Argentine, depuis le 17ème siècle et jusqu'à aujourd'hui).
(3) Vous parlez d'un argument historique ! On ne peut pas mieux avouer tout en le niant que les intérêts en jeu n'ont rien à voir avec la réalité historique mais bien avec une certaine conception du nationalisme, et aussi de la nationalité, qui n'est vue ici que sous l'angle formel du juridisme et non sous l'angle, évident en ce qui concerne Gardel, de l'appartenance culturelle....
(4) Cette question âprement disputée de la nationalité de Gardel est suffisamment sensible pour qu'un historien aussi soucieux de vérité que le Maestro Horacio Ferrer, qui présente la particularité d'avoir les deux nationalités et de tenir autant à l'une qu'à l'autre, n'a jamais pris partie dans la dispute. Il a su au contraire utiliser la querelle pour en tirer des effets poétiques extraordinaires, comme il l'a fait dans Fábula para Gardel, un magnifique texte en prose, mis en musique par Piazzolla, et que j'ai présenté et traduit dans Deux cents ans après, le Bicentenaire de l'Argentine à travers le patrimoine littéraire du tango, Tarabuste Editions, numéro spécial de la revue Triages 2010, p. 70-71. Dans El libro del Tango, que ce soit l'édition de 1970 ou celle de 1980, Horacio Ferrer reste là encore dans l'indécision sur ce point, alors que tout le reste est d'une précision redoutable. Les deux œuvres datent, qui plus est, de la dictature militaire en Uruguay. On peut difficilement plaisanter sur le sujet aujourd'hui même si la démocratie est bien établie. Alors sous la dictature, je ne vous fais pas de dessin !
(5) Notez la réduction du talent de Gardel à celui d'un simple chanteur. Où est passé le compositeur dans l'histoire ?
(6) C'est moi qui traduis comme cela. Je trouve la phrase pour le moins embrouillée. Comme souvent chez les tenants de la thèse uruguayenniste et en particulier chez elle.
(7) Bien évidemment, les Argentins qui défendent la naissance française de Gardel, la seule version reconnue historiquement et juridiquement, disent exactement la même chose des tenants de la thèse uruguayenniste. Les deux procès qui ont eu lieu après la mort de Gardel autour de son héritage et du lieu de sa sépulture définitive (Montevideo ou Buenos Aires) ont établi qu'il était bien né à Toulouse et que l'attestation de naissance à Tacuarembó, dont il s'est servi pour se faire établir des papiers argentins, était entâchée de nullité parce qu'aucun élément de preuve n'avait été apporté de cette naissance au moment de la délivrance de ce document par le consulat uruguayen à Buenos Aires en 1920. Et pour cause, tout avait fait l'objet d'un accord préalable entre gens de bonne volonté, bien décidés à aider Gardel à conquérir le public de Paris sans risque pour sa liberté... En revanche, la justice argentine ne remit pas en cause la naturalisation de Gardel, puisque la mort éteint les actions en justice, qu'elles soient pénales ou civiles... On ne pouvait donc plus attaquer cette naturalisation.
(8) Et pour cette raison même que Lasserre n'est que le père présumé, selon des hypothèses formulées par certains historiens sans qu'aucun document provenant de Lasserre ou de Berthe Gardes, la mère de Gardel, n'en atteste, il n'y a aucune erreur méthodologique à ne pas faire appel au témoignage de ses descendants. Au contraire. Rien n'oblige personne à s'en servir. Ils n'ont aucune valeur pour prouver quoi que ce soit.

samedi 20 octobre 2012

Semaine du Goût : pour aller avec la cremona, le mate [Coutumes]


Quand on parle de mate en Argentine, on désigne d'abord un récipient dans lequel on prépare une boisson. Un récipient qui peut prendre de nombreuses formes et tailles et être constitué de matières diverses et variées. Une simple calebasse évidée et séchée, avec ou sans renfort métallique, constitue le mate le plus commun. Parfois cette calebasse est décorée d'un motif peint sur sa panse ou d'une bande de tissu collé verticalement ou horizontalement et qui permet de ne pas se brûler les doigts lorsque l'eau est vraiment très chaude. Un mate peut être creusé dans différents bois, les plus courants étant faits d'un bois rouge feu appelé algarrobo (une sorte de caroubier), qui a le mérite d'être quasiment imputrescible. Le mate peut être en bambou ou en canne (attention : l'eau chaude ou l'eau tout court peut les faire claquer et votre joli gobelet se coupe en deux en une seconde). Il peut être en cuir, en métal, en verre, en corne, en céramique, voire en porcelaine. Les plus impressionnants sont taillés dans des pieds de vache.

Par métonymie, le mate désigne ensuite la boisson qu'il contient. En l'occurrence, une boisson chaude, amère et tannique (ça tâche comme du gros rouge, mais en vert) qui se boit à toute heure du jour et même de la nuit. On la confectionne avec de la yerba mate, la feuille séchée, fermentée puis hachée d'un houx particulier, dont les jésuites au 17ème siècle ont développé la culture dans leurs missions, vaste territoire concédé par le roi d'Espagne où ces prêtres accueillaient les Indiens et les organisaient en villages industrieux où ils vivaient en hommes libres, alors que partout ailleurs, sous l'administration coloniale espagnole, ils étaient asservis et soumis à des corvées et des impôts dans la plus pure tradition féodale de la haute époque médiévale. Et de fait aujourd'hui, les zones de production de la yerba mate correspondent exactement aux territoires des anciennes Missions : le nord de l'Uruguay et de l'Argentine, le Paraguay et le sud de la Bolivie. La culture s'est aussi implantée dans le sud du Brésil. Actuellement en Argentine, une pénurie artificielle de yerba mate semble être organisée, peut-être par certains grands groupes qui collectent les récoltes auprès des producteurs, les broient et les conditionnent puis les distribuent. Les prix grimpent d'une manière vertigineuse et le choix de saveurs et de qualités se raréfie (en août, j'ai été frappée par ce phénomène dans les supermarchés, en particulier dans ceux de l'enseigne Coto d'ordinaire si bien approvisionnée). Peut-être une stratégie pour fomenter quelque mécontentement populaire contre le gouvernement national qui cherche à réglementer le marché des produits alimentaires. Or les grands exploitants argentins sont partisans du libéralisme sauvage, ils détestent qu'on leur impose la moindre restriction ou la moindre mesure pour favoriser un marché plutôt qu'un autre, même s'il s'agit du marché intérieur et de l'auto-suffisance alimentaire du pays (sur ce conflit entre le gouvernement et les grands groupes, qui s'est traduit par des mesures contre le groupe Las Marías, voir mon article du 11 mai 2012).
La yerba mate se vend en paquets comme le café, conditionnée par livre (c'est le plus fréquent). On trouve aussi des paquets d'un kilo, en général de la yerba nature, et, mais c'est vraiment plus rare, en sachets de 250 gr.

Une fois en possession de votre yerba mate, dont les prix évoluent actuellement autour de 13 - 17 $ la livre en supermarché à Buenos Aires, versez-la délicatement (pour éviter les nuages de poussière) dans le mate jusqu'à le remplir au trois-quarts de sa contenance. Retournez-le ensuite sur votre main bien fermée pour en faire tomber les micro-particules qui se déposeront en une poussière verdâtre sur votre paume. Il faut en débarrasser le mate pour que les premières gorgées ne vous paraissent pas sablonneuses en bouche...

La yerba mate se présente en deux catégories principales : avec ou sans palo (la petite tige de la feuille, qui donne un goût particulier au breuvage). Elle se décline ensuite en une multitude de sous-sortes. Une yerba peut être parfumée (aux écorces d'agrume, avec d'autres herbes comme la menthe, le fenouil, la réglisse, etc, au café comme à Córdoba, au miel, aux édulcorants ou aux arômes artificiels de fraise, de pamplemousse, de pomme qui ciblent plutôt les enfants). Une yerba peut avoir été séchée à l'ancienne, dans un four à bois, ce qui lui donne un léger goût fumé (barbacoa), qui se marie bien avec l'anis étoilé. On trouve aussi dans les supermarchés de la yerba biologique (plus chère que les autres, naturellement).

Petite recette personnelle maintenant : prendre une yerba nature, de type de campo ou de monte (marque La Merced), et y ajouter, dans le mate, une petite julienne de gingembre confit. Le parfum à peine piquant du gingembre et la toute petite touche de sucre ajoute un je ne sais quoi dans ce qui reste un mate amargo (mate nature).

Deuxième ustensile du mate : la bouilloire (les Argentins utilisent toujours la vieille bouilloire à bec, qu'on appelle là-bas la pava et que l'on chauffe sur le gaz, presque jamais nos bouilloires électriques sécurisées, que l'on trouve pourtant dans certaines grandes surfaces) ou/et le thermos (très apprécié des Uruguayens en toutes circonstances et surtout quand ils sont en voyage pour les Argentins). Car l'autre ingrédient du mate, c'est l'eau chaude, portée à 70 ou 80° C et non pas bouillie, pour ne pas brûler la yerba, ce qui en épuiserait toute la saveur dès la première eau (dans ce cas, les Argentins disent que l'on "rince" la yerba). Les Sud-Américains qui veulent adoucir le breuvage sucrent l'eau (saccharose ou édulcorant) ou puisent du miel avec la bombilla avant de la mettre dans le mate.

Car le dernier ustensile indispensable, c'est la bombilla (prononcer "bombija" en prononçant toutes les lettres). C'est une sorte de pipette percée de nombreux tout petits orifices en son extrémité, en général en métal et parfois en roseau, en bambou ou en canne (caña). Elle est munie d'un bec droit ou plus souvent  légèrement coudé, qui permet de diriger le liquide vers la gorge et non vers le palais, qui est brûlé à tout coup aux premières gorgées. La bombilla sert à boire par aspiration en filtrant le liquide à travers la yerba et les orifices de son extrémité.

Comment procéder ?
Mouiller à moitié la yerba avec un peu d'eau chaude pour l'humidifier et la laisser gonfler, enfoncer la bombilla dans la yerba humide, laisser reposer une petite minute puis verser la première eau (cebar el mate). Si le mate est mousseux, c'est signe qu'il a été bien arrosé (cebar). La mousse est produite par les protéines de la yerba mate. Elle disparaît progressivement au fur et à mesure que le mate est bu et ré-arrosé. On boit ainsi à tour de rôle à la même bombilla, sans la bouger (ce n'est pas une touillette) et le maté passe des mains de celui qui invite (él que ceba el mate) et chacun des participants. Bien entendu, les gens enrhumés évitent de participer à une rueda de mate... Je ne sais ce qui nous surprend le plus, nous les Européens, du rite qui consiste à boire en utilisant les mêmes ustensiles (comme on le faisait au Moyen-Age) ou du goût du breuvage, prononcé et étrange à nos papilles... Le mate, c'est comme le tango. Si vous n'aimez pas au deuxième ou au troisième mate, en général vous n'aimerez jamais. Mais si dans ces deux ou trois premières expériences vous appréciez, alors vous êtes cuit, vous aimez pour la vie (comme avec le café ou le thé, soit dit en passant).

Les vœux du Museo del Mate aux mères argentines, dont c'est la fête, demain, dimanche 21 octobre

Le mate se marie particulièrement bien avec la cremona dont je vous ai donné la recette il y a quelques jours (cliquez sur le lien pour accéder à l'article).

En Argentine, le mate est une tradition si importante qu'il dispose de son propre musée, avec bar de dégustation, dans la ville de Tigre, dans la banlieue chic et bucolique du nord-ouest de Buenos Aires. Les illustrations de cet article sont extraites de son site Internet.

Le mate (1) peut s'acheter en Europe. Ce n'est pas très facile à trouver mais ça existe. Depuis quelque temps, une boutique en ligne s'est ouverte en France qui expédie ses produits importés d'Argentine depuis l'Alsace, à des prix très raisonnables. Vous y trouverez l'un des choix les plus larges du marché francophone en ce qui concerne la yerba, une grande variété de mates et de bombillas, en différents métaux et en bambou.
Yerba-mate propose aussi des vins argentins, du dulce de leche, des alfajores (petits gâteaux fourrés au dulce de leche) et des infusions. Un site que je vous recommande (je ne fais pas ça tous les jours mais ce n'est pas tous les jours la Semaine du Goût).

Pour aller plus loin :
Visiter le site Internet de Yerba Mate (que je mets en lien permanent dans la rubrique Les commerçants du Barrio de Tango, dans la partie inférieure de la Colonne de droite).
Visiter le site Internet du Museo del Mate à Tigre (Gran Buenos Aires)

(1) Entre autres qualités organoleptiques, le mate est un excitant léger (comme le thé et pour la même raison : il contient une molécule proche de la théïne, la matéïne), un léger coupe-faim et il a des effets drainants qui font de la yerba mate un ingrédient entrant dans beaucoup d'infusions de régime vendues en rayon diététique de nos supermarchés et en parapharmacie.

vendredi 19 octobre 2012

Ma prochaine dédicace : le salon du livre de Contrexéville [ici]


Le Salon du Livre de Contrexéville est organisé par l'Association Culturelle et Sportive des Ecoles de la ville, animée par des parents d'élèves et des enseignants autour de la littérature jeunesse.

Un fort accent sera donc mis sur tous les aspects du livre pour enfants et adolescents, ce à quoi les Editions du Jasmin ont l'habitude de satisfaire avec un catalogue de plus en plus fourni et qui en fait maintenant une maison de référence en la matière : albums illustrés pour les tout-petits, romans pour les pré-ado et adolescents, albums bilingues (anglais-français, arabe-français), recueil de poésie, biographies (à partir de 16 ans pur ces dernières) et contes du monde entier (de 7 à 77 ans comme de bien entendu). Mais sur le stand, nous présenterons aussi d'autres collections, dont Jasmin Littérature, des romans courts en formats originaux dont les premiers sont sortis en mars de cette année et la collection du Simoun, qui reprend les grands textes du domaine public sur le monde arabe, surtout du 18ème au 20ème siècle.

Je serai pour ma part sur ce stand pour présenter et signer Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins (ed. du Jasmin) et Deux cents ans après, le Bicentenaire de l'Argentine à travers le patrimoine littéraire du tango (Tarabuste Editions). J'y présenterai aussi mon tout prochain livre, à paraître le 4 décembre et qui sera alors en souscription : une biographie de José de San Martín (1778-1850) qui, bien qu'il soit mort en France où il avait vécu les vingt dernières années de sa longue vie, ne disposait pas encore d'une biographie dans notre langue. Un oubli bientôt réparé.

Le Salon du Livre de Contrexéville a lieu du 9 au 11 novembre 2012. Pour ma part, j'y serai le week-end, les 10 et 11 novembre, de 10h à 18h.
La manifestation se tiendra dans la salle Georges Brassens.
L'entrée est libre et gratuite.

Pour en savoir plus :
connectez-vous au blog du salon.

L'ONJ nous sert du "Piazzolla !" [ici]


Ce sera le nouveau spectacle et le prochain disque (le troisième) de l'Orchestre National de Jazz, ici, en France. Un répertoire de Astor Piazzolla, revu et corrigé par des musiciens européens, avec des arrangements du Nord-Américain Gil Goldstein, qui a travaillé avec tout ce que le jazz des Etats-Unis compte de grandes pointures (et zéro pointé de musiciens de tango).

Comme souvent avec les Européens, qui étudient le compositeur argentin comme ils étudient Mozart, Chopin, Richard Strauss ou Stravinsky, c'est un Piazzolla déraciné, détaché de son contexte tanguero argentin, vaguement exotique (ah, le bandonéon !) qu'annonce le service de presse de la formation française sur son site Internet (mais Piazzolla y survivra).
Certes, on y mentionne bien Carlos Gardel (qui est loin d'avoir été le musicien le plus influent sur Piazzolla) et Alberto Ginastera (un compositeur classique auprès duquel il prit quelques leçons après son retour en Argentine en 1955), mais ils ne nous sont présentés que comme des "ombres" qui "se mêlent à l'univers" de Piazzolla (1). Pas un mot sur les grands musiciens de tango qui l'influencèrent puissamment et qui s'appellent Pedro Maffia, Pedro Laurenz, Osvaldo Pugliese, Aníbal Troilo, Julio De Caro, Elviro Vardaro ou Orlando Goñi... Pas un mot non plus sur Horacio Ferrer, le poète dont les œuvres (Balada para un loco notamment) (2) sont pourtant présentes dans le nouveau disque et dont la collaboration, dans les années 70, a été si importante pour l'évolution de l'esthétique du Maestro.
Bref du Piazzolla sans doute détanguisé et étatsunifié (3) par un orchestre français de grand talent (4), sous la direction musicale de Daniel Yvinec.

On nous annonce un "portrait audacieux" (5) de Piazzolla et un "voyage détonnant et fascinant".


Logo de l'ONJ (extrait de son site Internet)

L'Orchestre National de Jazz présentera ce nouveau répertoire à Paris, au théâtre de la Gaité Lyrique, 3 bis rue Papin, dans le 3ème arrondissement, la semaine prochaine, les 24 et 25 octobre 2012, à 20h.
Réservations au guichet du théâtre ou en ligne, sur son site Internet.

Prix des places : 20 € en plein tarif (16 € pour les adhérents).

Pour aller plus loin :
visiter le site Internet de la Gaité Lyrique (qui reprend mot à mot le texte de présentation du site de l'ONJ)
écouter la musique de Piazzolla, par Piazzolla, sur Todo Tango, l'encyclopédie tanguera en ligne de Buenos Aires.
La fille de Piazzolla, décédée il y a deux ans, avait écrit et publié sur son père une biographie très aimante et rudement bien informée, aux Editions Corregidor à Buenos Aires. Le livre a été traduit en français : Astor, Diana Piazzolla, traduction Françoise Thanas, édtions Atlantica, 2002.


(1) Typiquement une de ces formules toute faites qui s'appliquent à peu près tout et n'importe quoi. La langue de bois insidieuse des communicants sachant communiquer envahit peu à peu le secteur de la culture, les théâtres, les festivals, les orchestres, les maisons d'édition, bientôt les musées eux-mêmes, à l'imitation des entreprises à but lucratif. Quelle misère que cette standardisation qui gagne des territoires dont on pourrait espérer qu'ils se défendent bec et ongles pour y échapper et préserver leur originalité et leur authenticité.
(2) J'ai traduit Balada para un loco dans Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, ed. du Jasmin, mai 2010, p 316
(3) Et pourtant, en soi, l'étatsunification de Piazzolla, ça peut se tenir car Piazzolla, qui avait passé une bonne partie de son enfance à New York, a été profondément marqué par l'esthétique de cette ville en tout domaine, y compris bien sûr en musique. Mais justement il n'est devenu lui-même que lorsqu'il a réussi à dépasser sa fascination pour la musique new-yorkaise et est parvenu, percé à nu par le professeur de composition Nadia Boulanger, à Paris, à assumer et se réapproprier son héritage argentin. Ce serait donc un contresens de le ramener de cette manière-là à New York, en tournant le dos à Buenos Aires ! Or c'est ce que la présentation écrite laisse entendre. Il me reste un doute, car ces textes pourraient n'être pas fidèles à la démarche artistique de Daniel Yvinec. Mais en ce cas, pourquoi laisse-t-il ce service de communication lui attribuer une attitude aussi ordinaire et banale ?
(4) Le talent de cette formation ne souffre aucune contestation. Ce qui m'agace profondément dans ce type d'affaire, c'est l'ignorance de la musique argentine (et en général de toute la culture de ce pays et de ce continent) que cultivent, avec une bonne conscience confondante, tant de musiciens européens et qu'ils dissimulent ensuite, toujours dans une parfaite bonne foi, sous des flots de faux sens et de contresens avec lesquels ils se bâtissent des théories fantaisistes qui séduisent un public aussi ignorant qu'eux au lieu de lui ouvrir des horizons nouveaux et aussi authentiques que la plus authentique tradition du jazz nord-américain, bien mieux connue, elle, en revanche. Et pourtant, c'est si simple d'aller sur place, à Buenos Aires, à Mar del Plata, pour étudier sérieusement ce qu'il faut étudier, en se mettant en cheville avec Fernando Suárez Paz, pour citer un nom comme au hasard, pour la composante tango de l'œuvre piazzollienne et avec Daniel Pipi Piazzolla, le petit-fils, pour citer un autre nom tout autant au hasard, pour le jazz aujourd'hui en Argentine, étant bien certain que le seul ancrage de cet orchestre dans sa propre tradition jazz et la solide formation de ses musiciens pour lesquels les différentes écoles du genre n'ont plus de secret auraient suffi à donner au répertoire choisi cette couleur jazzy qui circule bien réellement dans la musique de Piazzolla, comme y circulent aussi les influences de la musique classique et de la comédie musicale de Broadway. Partir travailler à Buenos Aires aurait coûté nettement moins cher que le voyage à New-York, le résultat serait vraiment sorti des sentiers battus et les musiciens auraient fait une expérience musicale tout aussi féconde que celle de New York mais autrement plus originale et inattendue.
(5) Audacieux, il faut y croire !

jeudi 18 octobre 2012

L'Uruguay dépénalise l'avortement dans la gravité [Actu]


A la lecture des journaux uruguayens, ce qui frappe ce matin, c'est l'absence de jugement de valeur, de liesse et d'envolée polémique sur les unes alors que le Sénat vient d'approuver, par 17 voix sur 31, une loi qui permettra aux femmes d'avorter dans la limite de 12 semaines d'aménorrhée, aux frais de l'Etat, et au terme d'un accompagnement social et psychologique. Le projet de loi avait été voté par la Chambre des Députés le 25 septembre dernier.Aussitôt le résultat sénatorial officiel, le président Mujica a annoncé qu'il ne mettrait pas de veto à cette loi, qui faisait partie depuis longtemps du programme de gouvernement du Frente Amplio, la vaste coalition de gauche dont il est issu.

En novembre 2008, son prédécesseur, le président Tabaré Vázquez, médecin oncologue lui-même issu du Frente Amplio, s'était opposé à la mise en oeuvre d'une première loi sur ce thème, déclenchant un tohu-bohu politique au sein de son parti, qui avait néanmoins voulu par la suite le voir tenter de se représenter, alors que la Constitution interdit deux mandats successifs à la tête de l'Etat (voir mon article du 3 novembre 2008 sur ce veto présidentiel).

La société uruguayenne reste profondément divisée sur cette question. Ces unes toutes retenues et ce vote à  majorité si étroite en font foi, comme le choix très surprenant de cette photo de militants catholiques plongés dans leurs prières alors qu'ils assistent à la séance et l'absence d'images des militants de la dépénalisation, qu'on avait montré il y a quatre ans, et qui ont manifesté bruyamment leur joie au moment où le président du Sénat, qui est aussi le vice-président du pays, a énoncé le résultat.

Un certain nombre de groupes de pression exigent maintenant que la loi soit présentée au peuple sous la forme d'un référendum avant d'être sanctionnée par le pouvoir exécutif, qui soutient qu'il s'agit là d'un progrès social incontestable puisqu'il mettra fin à une cause de mortalité féminine, une des constatations tragiques qui avaient conduit les pays d'Europe atlantique à dépénaliser l'avortement les uns derrière les autres dans les années 70 et 80.

Le gouvernement uruguayen affirme avoir fait former à ces interventions à risque deux mille personnels de santé, médecins et infirmiers, pour que le système hospitalier soit en mesure de réagir en toute sécurité pour les femmes lorsque la loi entrera en vigueur. Le corps médical et les auxiliaires de santé n'en restent pas moins très partagés sur cette pratique et il y a fort à parier que l'opposition de conscience d'un bon nombre de ces professionnels rendra cette loi inopérante dans un certain nombre de zones du pays, probablement et comme toujours celles qui sont déjà les moins bien pourvues en tout.

A noter aussi que tout le monde parle bien d'avortement et que presque personne ne parle la langue de bois du politiquement correct, avec cette palanquée de termes délibérément insipides, comme nous en avons pris l'habitude en Europe et en français, avec ce sigle d'IVG qui technicise l'intervention et en neutralise la dimension morale et psychique comme on le fait pour de nombreuses autres réalités qui nous dérangent, tant nous avons de mal à vivre la tolérance que nous portons pourtant en écharpe ("non voyant" pour "aveugle", "mal entendant" pour "sourd" et le pire de tous, "personne à verticalité contrariée" pour "nain", qu'on avait déjà transformé en "personne de petite taille", et je passe sur les "techniciens de surface" et les "SDF").

Avec ce vote, l'Uruguay devient le 145ème pays au monde à autoriser l'avortement et le second en Amérique latine, puisque le premier qui l'ait fait et c'est très particulier, c'est Cuba.
Dans l'Amérique latine démocratique, l'Uruguay vient de transgresser, pour la seconde fois, un véritable tabou qui reste très fort, en sachant que cette fois-ci il n'y aura pas de filet de sécurité (1) et cela se voit dans la presse de ce jour...

Pour aller plus loin :
En Uruguay (chaque journal consacre plusieurs articles à la nouvelle. Je n'ai retenu ici que l'article que je considère comme principal).
lire l'article de La Red 21 (ex-La República – par facilité pour les recherches, je garde le même mot-clé pour le bloc Pour chercher, para buscar, to search)
En Argentine :
lire l'article de Página/12 (lui aussi fait profil bas, ce qui est pour le moins inattendu dans les colonnes de ce quotidien plutôt très favorable à ce genre de réformes)
lire l'article de La Nación (très hostile à toute loi de ce type, et qui classe le Guyana et le Costa-Rica parmi les pays qui autorisent l'avortement)


(1) Tout se passe comme si, en son temps, le veto annoncé à l'avance par Tabaré Vázquez avait permis aux militants de tous poils de s'affronter verbalement et violemment, affranchis qu'ils étaient tous de s'interroger sur de nombreux points bien réels puisque, de toute manière, rien ne se concrétiserait cette fois-là (puisque la loi, même votée, ne serait pas appliquée, faute d'une signature présidentielle et ministérielle). Autant de questions qui aujourd'hui se rappellent à tous avec leur lot de difficultés de tous ordres (techniques, réglementaires, économiques, éthiques, déontologiques, démocratiques). Il y a quatre ans, on a fait un tour de piste pour s'échauffer. Cette année, plus personne ne rigole, la chose est devenue très sérieuse.