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mardi 11 mai 2010

Le journal Crítica de la Argentina a vécu [Actu]

Depuis une semaine, on n’a plus vu le quotidien Crítica de la Argentina dans les kiosques argentins. Tout a commencé par un conflit social lorsque les 178 salariés du journal ont réclamé le paiement de leurs arriérés de salaire. Le journal connaît depuis plusieurs mois de sérieuses difficultés de trésorerie, car il doit faire face à de mauvais payeurs et se voit privé de trop nombreuses rentrées d’argent publicitaire.

D’après La Nación, journal de droite et d’opposition en Argentine, cette faillite serait due au refus du gouvernement de faire bénéficier ce nouvel organe de presse de ses campagnes d’information (particulièrement nombreuses en cette année du Bicentenaire) et à la pression qu’il aurait exercée sur un certain nombre d’annonceurs privés pour qu’ils boycottent Crítica de la Argentina. Selon La Nación, Crítica était trop fidèle à son nom et critiquait trop bien la politique actuelle du pays, en en révélant les scandales relatifs à l’administration kichneriste en place.

La Nación, qui dit regretter la disparition d’un confrère indépendant, en profite pour régler quelques comptes avec certains députés de la majorité, accusés de jouer les Judas, et qui seraient pour beaucoup, d’après elle, dans les difficultés, visiblement insurmontables, rencontrées par Crítica.

Crítica, comme tout le monde l’appelait, avait sorti son premier numéro il y a deux ans. Par un coup de génie du marketing, le journal avait repris, en y ajoutant un complément du nom ("de la Argentina") mais tout le monde n’utilisait que le premier mot, le titre d’un très grand journal disparu dans les années 50, Crítica (tout court), où avaient travaillé de très grandes plumes comme Carlos de la Púa, dit aussi el Malevo Muñoz, un des très grands poètes du lunfardo, Raúl González Tuñón et l’ineffable Barquina, ami de tout le gratin du tango, de Gardel, avec qui il tenait d’interminables conversations en verlan, à Aníbal Troilo et Homero Manzi... On doit à Carlos de la Púa un recueil de poèmes dans lequel vont puiser aujourd’hui des musiciens comme Melingo et Tata Cedrón. La même chose est vraie de González Tuñón. Quant à Barquina, qui est cité par Cátulo Castillo dans A Homero, un tango de Aníbal Troilo dédié à Homero Manzi, dix ans après sa mort, il a lui-même signé plusieurs tangos, dont le plus célèbre est sans doute NP, appelé aussi No place, un tango qui raconte l’amour déçu d’un propriétaire pour un cheval de course minable, perdant systématique.

L’apparition de Crítica de la Argentina dans les kiosques il y a deux ans, cela avait été comme si un passé désormais mythique resurgissait, avec ce projet fort d’une presse indépendante qui aurait pu dénoncer les couacs dans tout le pays...

Pour aller plus loin :
Lire l’éditorial (non signé) publié aujourd’hui dans La Nación.

mercredi 21 avril 2010

Verdict à La Haye : l'Uruguay est condamné mais Botnia est maintenue [Actu]

La papeterie de tous les conflits, photographiée par l'Agence EFE, lundi soir

C'est un conflit fluvio-frontalier de plus de 5 années entre l'Argentine et l'Uruguay qui vient de trouver une fin au tribunal international de La Haye :
l'Uruguay a violé le traité bilatéral, qui confie à la conciliation entre les deux pays la gestion de la rivière Uruguay et de ses rives, en laissant installer sur la rive orientale (la sienne) une papeterie de cellulose, qu'on appelle toujours Botnia, du nom de son premier propriétaire (une société industrielle finlandaise qui s'est désormais retirée de l'affaire) et avoir fait construire le port fluvial qui alimente l'usine, sans consultation préalable des autorités argetines, mais la pollution du fleuve, dénoncée par l'Argentine, n'étant pas prouvée, il n'y a pas lieu d'interdire l'activité industrielle de cette immense infrastructure, située à proximité des grandes forêts dont elle tire le bois qui lui sert de matière première.

Il faut toujours un point de discorde entre l'Argentine et l'Uruguay. Celui-ci a duré très longtemps, a suscité beaucoup de manifestations des écologistes argentins, avec blocages innombrables du pont international qui relie les deux pays à la hauteur de Gualeguaychú, face à Botnia.

L'Uruguay est un cours d'eau immense, qui fait à cette latitude, plusieurs kilomètres de large. Il conflue avec le Paraná un tout petit peu au nord de Buenos Aires et forme alors le Río de la Plata, qui n'est autre que l'estuaire commun à une multitude de cours d'eau, dont aussi le Riachuelo et le Luján, le fleuve le plus large du monde. Toute pollution qui affecterait l'Uruguay est donc d'une grande gravité pour l'ensemble de cette énorme région agricole et très fertile.

Il y a quelques semaines, à l'occasion des prises de contacts qui ont suivi l'entrée en fonction du Président Pepe Mujica à Montevideo, les deux pays avaient annoncé qu'ils accepteraient le verdict de La Haye, quel qu'il soit.

La lecture de l'arrêt de la Cour a duré 3 heures hier après-midi et a fait couler ce matin des ríos de tinta (des océans d'encre, dirions-nous en français). Bien entendu, le ton est différent selon que vous lisez la presse argentine ou la presse uruguayenne.
Je vous laisse juges...

Pour l'Argentine :
Lire l'article de Página/12
Lire l'article de Clarín
Lire l'article de La Nación
Lire l'article de Crítica de la Argentina
Pour l'Uruguay :
Lire l'article de El País sur le contenu de l'arrêt de La Haye
Lire l'article de El País sur la réaction du ministre des Affaires étrangères uruguayen
Lire l'article de El País sur la chronologie du contentieux
Lire l'article de La República sur le contenu de l'arrêt de La Haye
Lire l'article de La República sur l'analyse du verdict

25 ans de prison pour le dernier dictateur argentin, Reynaldo Bignone (82 ans) [Actu]

L'ex-général Reynaldo Bignone a été le dernier dictateur d'Argentine, depuis la défaite des Malouines en 1982. C'est lui qui était au pouvoir quand il a fallu revenir à la Constitution et organiser des élections libres en octobre 1983 qui ont porté au pouvoir le Président Raúl Alfonsín au moins de décembre suivant (lire ici l'ensemble de mes articles sur ce Président du retour à la Démocratie).

La phase finale du procès contre Bignone avait commencé il y a plusieurs mois (lire mon article du 2 novembre 2009 sur le début des audiences). Hier, Bignone a été condamndé à 25 ans de prison ferme, sans adaptation de peine, comme c'est fréquent pour des personnes de cet âge et de ce niveau de responsabilité (dont la peine est souvent adouci en résidence surveillée, ce que les Argentins appellent la prison à domicile). Il a été écroué dans une prison ordinaire. Il a 82 ans.

Les autres accusés du procès ont eu aussi été sévèrement condamnés : 17, 18, 20 et 25 ans pour plusieurs d'entre eux.

Pour sa défense, il a minoré le nombre de disparus, estimé à 30 000 par les observateurs de bonne foi. Lui a osé justifier les disparitions qui seraient certes illégales en temps de paix mais on était, selon lui, en guerre et il les a évaluées à moins de 8 000 en 10 ans de guerre (la Dictature stricto-sensu a duré de 1976 à 1983).
Bignone a aussi fait cette déclaration ahurissante devant la cour :

"Fue una guerra. Lo real era que existían clandestinas organizaciones terroristas que no eran demasiados jóvenes ni idealistas, su ideal era la toma del poder por la fuerza subversiva. Tenían combatientes, tácticas...fabricaban bombas, cargamento. Mataban indiscriminadamente y a traición. Asaltaban y cambiaban su identidad"
cité par Clarín

"Ça a été une guerre. La réalité, c'est qu'il existait des organisations terroristes clandestines qui n'étaient pas trop jeunes ni trop idéalistes. Leur rêve était la prise du pouvoir par la force subversive. Ils avaient des combattants, des tactiques... Ils fabriquaient des bombes, des recharges. Ils tuaient de manière indiscriminée et en traître. Ils attaquaient et ils changeaient leur identité".
(Traduction Denise Anne Clavilier)

On croirait entendre les criminels nazis devant leurs propres juges en Europe.

Bien entendu, les principales ONG des droits de l'homme étaient dans la salle pour entendre ce verdict. La présidente de Abuelas, dont l'Association est candidate au Prix Nobel de la Paix 2010, les représentants de Madres, de H.I.J.O.S et des autres associations qui s'occupent de retrouver les traces des disparus ont fait des déclarations à l'issue de l'audience. Vous pouvez retrouver les récits judiciaires, les analyses des commentateurs et celles des ONG dans les éditions de la presse d'aujourd'hui.

Pour lire l'ensemble des articles (y compris celui-ci) relatifs au même sujet dans Barrio de Tango, cliquez sur les mots-clés histoire ou JDH (pour Justice et Droits de l'Homme) dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus, ou les raccourcis présentés dans la Colonne de droite (partie haute, pour les raccourcis internes).
Dans la partie basse de la Colonne de droite, vous trouverez les liens avec plusieurs associations de droits de l'homme argentines dans la rubrique Cambalache (casi ordenado).

mercredi 7 avril 2010

Madame la Présidente se voit en Sarmiento [Actu]

Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888) est une haute figure de l’histoire argentine. Savant, écrivain, ingénieur, enseignant, militaire, il fut Président de la République (de 1868 à 1874). Il a laissé dans toute la région, c’est-à-dire bien au-delà des seules frontières de l’Argentine, l’image d’un homme posé et sage, celle d’un politicien probe et intègre (ce qui n’est pas fréquent dans la région, ravagée par une corruption endémique) et le souvenir d’avoir fondé le système scolaire public argentin, qui a eu très longtemps une excellente réputation (qui s’est ternie ces dernières années). Mais Sarmiento était aussi un de ces bourgeois libéraux qui voulurent à tout prix assimiler l’Argentine à l’Europe et en extirper tout ce qui était d’origine africaine et d’origine indienne, jugé comme sauvage par l’élite de l’époque et aussi peu fréquentable que les pauvres, qui étaient pas définition incultes et mal élevés (1).

Aussi, lorsqu’une péroniste (donc anti-libérale) revendiquant autant que Cristina Fernández de Kirchner son ancrage à gauche dans la tradition ouvrièriste argentine, déclare à la télévision qu’elle se voit comme la Sarmiento du Bicentenaire, le propos prête à sourire, à grincement de dents et à sarcasme...

Or c’est ce que la Présidente argentine a dit hier, lors d’une conférence gouvernementale au Teatro Cervantes retransmise en direct à la télévision, en annonçant un plan de distribution gratuite de note-books à tous les collégiens du pays d’ici 2012 grâce aux excédents de l’ANSeS, qui proviennent de la généralisation du système de retraite par capitalisation (lire mes articles de 2008 sur cet épisode récent de l’histoire sociale argentine). Et quand je parle ici de collégiens, j’emploie un vocabulaire français pour désigner les élèves du cycle d’école secondaire en Argentine (avant le baccalauréat).

Ce programme, baptisé Conectar Igualdad (Connecter l’égalité) (2), devrait toucher 3 millions d’adolescents et coûter 750 millions de dollars (on évalue les grandes opérations en dollars en Argentine : le dollar reste plus stable que le peso, en dépit de la crise mondiale qui secoue la devise des Etats-Unis). Ce montant couvre l’achat des mini-ordinateurs portables, de fabrication argentine, l’adaptation des établissements scolaires à la réception d’Internet WiFi et l’entretien des appareils. Le plan devrait ainsi mettre au même niveau d’accès à l’informatique l’ensemble des écoles secondaires du pays et désenclaver de nombreuses petites localités perdues au fin fond de diverses provinces de ce pays immense.

Si les ambitions sarmientiennes de la Présidente font sourire dans certaines rédactions portgènes, le plan lui-même semble plutôt bien accueilli par l’ensemble de la classe politique toutes tendances confondues.

A la conférence gouvernementale d’hier, participaient la Présidente et le nouveau ministre de l’Education, nommé après les élections de juin (voir mon article du 2 juillet sur la première vague de remaniement gouvernemental et celui du 8 juillet 2009 sur la seconde vague, plus importante, le ministre de l'éducation Juan Carlos Tedesco a sauté queqlues jours plus tard encore). Au balcon et au parterre, se trouvaient de nombreuses personnalités du monde de la culture et de l’enseignement ainsi que les présidentes (elles sont toujours là dans de tels cas) des ONG Madres de Plaza de Mayo (qui fêtaient hier les 10 ans de leur Université populaire, lire mon article d'hier à ce propos) et Abuelas de Plaza de Mayo, deux associations qui développent une activité culturelle très importante en direction notamment de la jeunesse (pour la mémoire et la conscientisation politique des jeunes générations de citoyens ou futurs citoyens).

Je vous invite donc à lire les articles que les différents quotidiens consacrent aujourd’hui à Conectar Igualdad :
Lire l’article principal de Página/12 qui consacre au sujet un véritable dossier accessible sur son site internet
Lire l’article de Clarín
Lire l’article de La Nación
Lire l'article de Critica de la Argentina

Pour en savoir plus sur l’actualité politique argentine, cliquez sur le mot-clé gob argentin dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.
Pour en savoir plus sur les activités, notamment culturelles, de Madres de Plaza de Mayo et Abuelas de Plaza de Mayo (mère et grands-mères de la Place de Mai), cliquez sur le raccourci Justice et Droits de l’homme que vous trouverez dans la partie haute de la Colonne de droite (en dessous des rubriques d’actualité Agenda de Barrio de Tango et Par chez nous).

(1) Sur ces grandes étapes de l’histoire argentine, reportez-vous à mon article Vademecum historique, dont vous trouverez le lien dans la partie médiane de la Colonne de droite, sous les archives de Barrio de Tango, dans une rubrique intitulée Petites chronologies.
(2) Ce slogan sonne un peu comme lograr igualdad ou alcanzar igualdad, c’est-à-dire "atteindre l’égalité", "obtenir l’égalité".

samedi 3 avril 2010

Une nouvelle version de María de Buenos Aires chez Acqua Records [Disques & Livres]

Jacquette du disque

A chaque fois, c'est bien sûr un événement : María de Buenos Aires est un opéra-tango, qui demande de nombreux interprètes, c'est une oeuvre longue et c'est une oeuvre pour le moins complexe tant pour la musique, de Astor Piazzolla, que pour le livret, de Horacio Ferrer. Cette fois-ci, c'est un musicien argentin de 39 ans, installé à Bâle en Suisse, qui tente l'aventure de donner sa propre version de ce morceau de bravoure.

Marcelo Nisinman, qui est bandonéoniste et compositeur, formé au tango et à la musique classique contemporaine, a assuré tous les arrangements et la direction musicale de ce double album, sorti fin février 2010, qu'il lance en ce moment à Buenos Aires et qui est disponible depuis plusieurs semaines sur la boutique en ligne de Zivals (voir dans la rubrique Les commerçants del Barrio de Tango, dans la partie basse de la Colonne de droite).

Aux côtés de Marcelo Nisinman, les interprètes sont plus que prestigieux :
Cristian Zárate (piano), Fernando Suárez Paz (premier violon), Miguel Angel Bertero (second violon), Ricardo Lew (guitare électrique) et Roberto Tormo (contrebasse).
Le rôle de María est interprété par Alicia Vignola et Raúl Lavié tient le rôle du cantor.
Quant au rôle du Duende et du récitant, crée par Horacio Ferrer lui-même et repris encore par lui en 2008, ils sont tenus par Jorge Waisburd (13 décembre 1949-11 novembre 2007) et l'acteur Pedro Domingo Pelusa Suero.
Jorge Waisburd était un chanteur et un animateur radiophonique qui a tenu de nombreuses émissions de radio. Il fut entre autres le fondateur de l'actuelle radio La 2 x 4, la radio publique de Buenos Aires, consacrée entièrement au tango.

Coup sur coup, Crítica de la Argentina et Página/12 publient un papier sur l'événement, le premier le 29 mars et le second aujourd'hui même.

Verbatim :

“La reversión fue una iniciativa absolutamente mía –cuenta el músico, mientras por la ventana se ve esa ciudad que Ferrer imaginó mujer decolorarse por una lluvia fuertísima–. Yo ya había hecho nuevas versiones de otras cosas de Ástor, pero ésta tenía una gran carga emotiva. El tema es Buenos Aires, y yo empecé a sentir que eso era lo que más me empujaba. Pero es una obra larga, que me llevó cuatro años grabar, así que tuve que hacer un esfuerzo mental extra para hacerlo”
Crítica de la Argentina

Faire cette nouvelle version a été une initiative qui n'appartient qu'à moi, raconte le musicien, alors qu'on voit par la fenêtre cette ville que Ferrer a imaginer comme une femme perdant ses couleurs par une terrible pluie. J'avais déjà fait de nouvelles versions d'autres choses de Astor, mais celle-ci avait une grande charge émotionnelle. Le thème, c'est Buenos Aires et j'ai commencé à sentir que c'est cela qui me poussait le plus. Mais c'est une oeuvre longue, qui m'a pris quatre ans à enregistrer. Alors j'ai dû faire un super effort mental pour y arriver.
(traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Cómo te enfrentaste al original?–Yo me la sabía de memoria, así que traté de darle una vuelta nueva, mirarla con un prisma personal. Pero que una cosa no quitara la otra: que estuviera el original pero también esta versión, que es mía. La época en que se grabó María... estuvo marcada por los ideales, algo que ellos (Piazzolla y Ferrer) vivieron de manera muy personal. Sabemos que hoy, a la distancia, muchos de los ideales de esa época cambiaron, ¿no?, entonces ahí es donde yo me puedo distanciar y verla –sin pecar de arrogante– con otra visión.
Crítica de la Argentina

Comment t'es-tu affronté à l'original ?
Je la savais par coeur, donc j'ai essayé de lui donner une tournure nouvelle, de la regarder avec un prisme personnel. Mais il fallait qu'une chose ne dévore pas l'autre : que l'original y soit mais aussi cette version-là qui est la mienne. L'époque où on a enregistré
María (1) a été marquée par les idéaux, un truc qu'eux (Piazzolla et Ferrer) ont vécu d'une manière très personnelle. Nous savosn qu'aujourd'hui, avec la distance, beaucoup de ces idéaux de l'époque ont changé, n'est-ce pas ? Alors, c'est là que moi je peux me différencier et la regarder, sans pécher par arrogance, avec une autre vision.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

“Yo vivo en Suiza y a veces veo que, en Europa, en lo primero que se piensa cuando se dice ‘tango’ es en el baile. El tango es mucho más que eso. Escuchá la orquesta de (Carlos) Di Sarli y analizalo desde el punto de vista de la interpretación: tiene una especie de simpleza compleja, está todo muy expuesto, como si fuese la música de Mozart”
Crítica de la Argentina

Moi, je vis en Suisse et des fois, je vois qu'en Europe, la première chose à quoi on pense quand on dit le mot tango, c'est à la danse. Le tango est beaucoup plus que ça. Ecoute l'orquestre de Carlos Di Sarli et analyse-le du point de vue de l'interprétation : il a une espèce de simplicité complexe, tout est très exposé, comme si c'était de la musique de Mozart.
(traduction Denise Anne Clavilier)

“Escribí y realicé esta nueva versión de María con la sensación de transitar esa fina línea que separa al infierno del paraíso”, dice Nisinman en las notas introductorias del CD. “Es que es un material radiactivo”, explica en la entrevista. “Una vez que empecé a trabajar caí en la cuenta de que se trata de una obra muy simbólica, y en un momento sentí que me estaba metiendo con algo que tenía mucho peso. Me pregunté si realmente quería seguir adelante.”
Página/12

J'ai écrit et réalisé cette nouvelle version de María en ayant la sensation de passer cette ligne fine qui sépare l'enfer du paradis, dit Nisinman dans l'introduction du CD. C'est qu'il s'agit d'une matière radioactive, explique-t-il pendant l'interview. Une fois que j'ai commencé à travailler, je me suis rendu compte de ce qu'il s'agissait d'une oeuvre très symbolique et en un instant, j'ai compris que j'étais en train d'enfiler dans un truc qui pesait très lourd. Je me suis demandé si vraiment je voulais continuer.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Y por qué se respondió afirmativamente?
–Bueno, yo siempre trabajé metiéndome en cosas un poco complejas, y ésta no iba a ser la excepción. Cuando fuimos a grabar –la mayor parte de la grabación se hizo en un día, con todos juntos en el estudio– volví a sentir el peso de la importancia de la obra: todos los que participaban estaban muy cargados de energía. La cultura porteña funciona un poco de esa manera inconsciente: los símbolos, los valores están, pero no se especifican hasta que no nos enfrentamos con ellos.
Página/12

Pourquoi avez-vous répondu par l'affirmative ?
Bon, moi, j'ai toujours travaillé en me fourrant dans des trucs un peu compliqués et celui-là n'allait pas faire exception. Quand on s'est mis à enregistrer, la plus grosse partie de l'enregistrement s'est faite en un jour, tous ensemble dans le studio, j'ai compris à nouveau l'importance de l'oeuvre : tous ceux qui participaient étaient très chargés en énergie. La culture portègne fonctionne un peu de cette manière inconsciente-là : les symboles, les valeurs sont là, mais ils ne se singularisent pas tant que nous ne nous affrontons pas à eux
.
(Traducion Denise Anne Clavilier)

–¿Le preocupaba el peso de la figura de Piazzolla como un “intocable”?
–Yo no me enrolo dentro del grupo de los fanáticos de Piazzolla, que se quejaban de los conservadores y pasaron a ocupar ese rol con el tiempo, en defensa de la obra de Piazzolla. A Astor lo admiro, pero hubiese sido tonto hacer una nueva versión de una obra suya para imitarlo. Yo quise darle un giro nuevo a María..., y al mismo tiempo guardar su esencia, ése fue mi desafío. Sí estaba, claro, el peso que tuvo la obra para Piazzolla: él consideraba que María... era una de sus obras cumbres.
Página/12

- Cela vous préoccupait le poids de la figure de Piazzolla comme un intouchable ? (2)
- Je n'ai pas pris ma carte dans le groupe des fanatiques de Piazzolla, qui se plaignaient des conservateurs et qui ont fini par occuper ce rôle avec le temps, pour défendre l'oeuvre de Piazzolla. Astor, je l'admire mais il aurait été idiot de faire une nouvelle version d'une oeuvre à lui pour l'imiter. J'ai voulu donner un nouveau tour à María... Et en même temps, garder l'essentiel. C'est ça qui a été le défi que je me suis lancé. Bien sûr, il y avait le poids qu'a eu l'oeuvre pour Piazzolla : lui considérait que María, c'était un de ses chefs d'oeuvre.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Y cómo se planteó ese desafío?
–Mi versión intenta mostrar que si la música de Piazzolla es tango –algo que a esta altura no merece ni discutirse–, siguiendo una vieja tradición en el mundo de la música y del tango, se puede arreglar de nuevo.
Página/12

- Et comment s'est présenté ce défi ?
- Ma version essaye de montrer que la musique de Piazzolla, c'est du tango -un truc qui à cette altitude-là, qui ne se discute même pas
(3)- suivant une vieille tradition dans le monde du tango et de la musique, on peut en faire de nouveaux arrangements.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour lire ces articles en espagnol, vous pouvez vous faire aider par Reverso, le logiciel de traduction en ligne dont vous trouverez le lien dans la rubrique Cambalache (casi ordenado) dans la partie basse de la Colonne de droite.
Pour en savoir plus sur María de Buenos Aires et lire les articles que j'ai consacrés dans ce blog notamment au 40ème anniversaire de sa création en 2008, cliquez sur le mot-clé Maria de BsAs dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus. Les mots-clés de ce bloc vous permettent d'accéder à des séries d'articles en fonction du thème qui vous intéresse.
D'autres thèmes sont accessibles à travers les raccourcis distribués dans les différentes rubriques de la partie haute de la Colonne de droite.

Pour visiter le site de Marcelo Nisinman, cliquez sur le lien
Pour visiter la page Myspace posthume de Jorge Waisburd, cliquez sur le lien.
Pour visiter le site de Fernando Suárez Paz, qui fut premier violon de Astor Piazzolla, cliquez sur le lien.
Pour visiter la page Myspace de Alicia Vignola, cliquez sur le lien.

(1) 1968
(2) On peut comprendre intocable de deux manières : intouchable ou injouable. Les deux sont valables ici.
(3) Allusion à la querelle persistante qu'on fait à Piazzolla depuis 1955 et qui consiste à contester la qualité de tango à sa musique. Vieille querelle des anciens et des modernes qui explique en partie pourquoi le tango a traversé une telle crise dans les années 60 et 70. Parce que de nombreux tangueros ne voulaient pas laisser le monde moderne exister dans cette musique. Piazzolla lui-même avait fini par abandonner le vocable tango et parlait pour sa propre musique de musique urbaine populaire de Buenos Aires.

jeudi 1 avril 2010

Le pont du Bicentenaire [Coutumes]

Alors que commence aujourd'hui le long week-end de Semaine Sainte (en Argentine, les Jeudi et Vendredi Saints sont fériés, c'est un vrai chassé-croisé sur les routes et tout le monde reprend le travail lundi), le Gouvernement vient d'annoncer que le lundi 24 mai sera un jour férié dans tout le pays.

Rien à voir avec le lundi de Pentecôte qui, s'il est férié en France, en Belgique et dans certains cantons suisses, n'existe pas en Argentine (pas plus qu'en Espagne). Non, le 24 mai, il s'agit de faire le pont avec la fête nationale, qui sera aussi cette année celle du bicentenaire, le 25 mai, où les Argentins célébreront la toute première déclaration d'indépendance de leur pays, lorsque la colonie a voulu se séparer de l'Espagne qui venait de tomber sous la coupe de Napoléon, lequel avait installé sur le trône de l'Escurial son frère, Joseph, l'usurpateur que les Espagnols surnommèrent bien vite Pepe Borracho, à cause de son penchant pour la bouteille (Pepe l'Ivrogne). Cette déclaration était une initiative d'une certaine frange de l'aristocratie de Buenos Aires, le 25 mai 1810, dans l'enceinte du Cabildo, qui était jusqu'alors le siège de la vie politique régionale, la résidence officielle du Vice Roi.

Les célébrations de ce Bicentenaire se préparent donc en ce moment. Les Argentins vivent toujours dans l'improvisation par rapport à notre propre relation au temps. On a donc appris mardi, de la bouche de la Présidente Cristina Fernández de Kirchner, en visite à Luján, que ce ne serait pas l'archevêque de Buenos Aires, le Cardinal Jorge Bergoglio, sj, qui présiderait le Te Deum du 25 mai prochain (il passe pour un adepte de la droite et du coup, la Présidente et lui maintiennent entre eux des relations assez fraîches) mais l'évêque de Luján-Mercedes (Province de Buenos Aires), Monseigneur Agustín Radrizzani, réputé plus proche de la gauche péroniste actuellement au pouvoir.

Le Te Deum de cette Fête Nationale tout à fait particulière sera célébré dans la Basilique de Luján et non à la Cathédrale Métropolitaine, située sur Plaza de Mayo à Buenos Aires, comme on s'y serait attendu et comme l'aurait voulu, paraît-il, Néstor Kirchner, le mari de la Présidente et ex-président lui-même. La raison officielle et symbolique en est simple, la Vierge de Luján est la sainte Patronne de l'Argentine (et en plus, a dit le Chef de l'Etat, sa mère et sa soeur en seraient des fidèles adoratrices). Il est vrai aussi que, depuis l'arrivée au pouvoir des Kirchner, le Président puis la Présidente se sont arrangés pour décentraliser presque tous les ans le Te Deum du 25 mai et éviter ainsi le contact avec le cardinal jésuite (1).


Fileteado représentant la Vierge de Luján par le fileteador Carlos Carboni
(un cadeau du peintre à Luis Alposta en 1984,
et que Luis Alposta a sous les yeux lorsqu'il travaille à son bureau, chez lui)

A mon retour de Buenos Aires, je vous avais fait un petit retour sur images sur une excursion que je devais à la gentillesse de Luis Alposta, de son épouse et de leur fille, qui m'ont fait visiter Luján avec un petit crochet par Tigre sur le retour vers la capitale. En marchant à travers la ville et en visitant la basilique, je ne pouvais pas ne pas penser à Virgencita criolla (Sainte Vierge de chez nous), cette très jolie chanson écrite par Luis et dont je vous donne ci-dessous les premiers vers (avec traduction, comme d'habitude)...

Et si vous voulez voir un peu à quoi ressemble cette petite citée, où la naissance du poète Enrique Cadícamo avait été déclarée le 15 juillet 1900 (2), vous pouvez cliquer sur le lien vers cette Promenade au bord de l'eau, publiée le 27 septembre dernier.

¡Hay fiesta de kermese
y es por la Virgencita
que en procesión se mece!

Es una Virgencita
de corona polenta
y cuatro pingos bayos
le van abriendo senda.

Virgencita Criolla, Luis Alposta (musique de Juan Tata Cedrón)

C'est la fête, la kermesse
la fête pour la Sainte Vierge
qui en procession est bercée !

C'est une Sainte Vierge
à couronne safran
et quatre canassons bais
vont lui ouvrant le chemin.

(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour en savoir plus sur les préparatifs de ce Te Deum 2010 :
lire l'article de ce jour sur le site Página/12
lire l'article du 30 mars sur le site de Clarín
Si vous lisez les articles d'hier sur le site La Nación et d'avant-hier sur celui de Crítica de la Argentina, vous aurez en prime l'anecdote racontant quel signe (à tomber par terre, c'est le cas de le dire !) la Vierge aurait envoyé à la Présidente pour qu'elle désigne Luján comme lieu du Te Deum du Bicentenaire. On pourrait croire à un poisson d'avril. Mais ce n'en est pas un : les articles sont tous datés de mars !


(1) Pourtant la Compagnie de Jésus a un long et glorieux passé en Argentine où elle a constamment mené une pastorale d'adaptation des pratiques chrétiennes, tant liturgiques que sociales, à la réalité sociologique et culturelle du pays. Il en reste de nombreux témoignages à Buenos Aires, à commencer par la Manzana de las Luces, aujourd'hui grand centre culturel au cœur de la capitale et autrefois maison-mère de la Compagnie pour ce qui est aujourd'hui le Paraguay, l'Argentine et l'Uruguay. Et l'Université du Sauveur, fondée et tenue par la Compagnie, est un autre de ces témoignages de cette action de développement culturel, intellectuel et économique menée par les jésuites dans la région (dont ils furent chassés pour cette raison à plusieurs reprises). Voir mon article du 23 septembre 2009 sur la réception comme docteur Honoris Causa de Horacio Ferrer à la Universitad del Salvador.
(2) Enrique Cadícamo est né à General Rodríguez, à quelques kilomètres de Luján, mais il n'y avait d'état-civil alors dans ce qui n'était encore qu'un hameau rural. Son père, Angel, alla donc déclarer son dixième enfant dans la bourgade la plus proche, qui était Luján. Son statut de sanctuaire marial pour tout le sud de l'Amérique du Sud et de sanctuaire national en a fait aujourd'hui une vraie petite ville et un centre d'attraction de tout le voisinage pour les loisirs du dimanche.

jeudi 24 décembre 2009

Démission d’Abel Posse [Actu]

Une de Página/12 avec un "léger" montage à partir de la photo de la prestation de serment du nouveau et ex-ministre

Après dix jours d’une contestation forte et ininterrompue d’une large partie de l’opinion publique, opposition politique, syndicats, ONG des droits de l’homme, dirigeants et travailleurs de nombreuses institutions culturelles municipales, artistes et notamment les écrivains invités de la Nuit des Librairies de samedi à dimanche dernier, Abel Posse (à gauche sur la photo, comme vous pouvez le deviner grâce au ressort sur lequel il est monté), tout récent ministre de l’Education du Gouvernement de la Ville autonome de Buenos Aires, a finalement démissionné, malgré le soutien affiché de Mauricio Macri (à droite sur la photo), qui, pour lui sauver la mise, était même allé il y a quelques jours, depuis Copenhague, jusqu’à prétendre que jamais Abel Posse n’avait travaillé pour la Dictature Militaire, sous laquelle il a pourtant occupé plusieurs postes diplomatiques.
Les lecteurs de Barrio de Tango se souviennent qu’il y a quelques jours, la nomination de cet intellectuel, très fidèle au vocabulaire et à la vision politique de la Junte, avait publié dans le journal La Nación, dont il était un chroniqueur régulier jusqu’à sa nomination ministérielle, un papier incendiaire contre l’action du Gouvernement national argentin, accusé d’être "infecté" par un "virus trotskoléniniste", et contre les syndicats d’enseignants. Propos qu’il avait réitérés dans une interview au quotidien de gauche Página/12 le lendemain de sa prestation de serment en l’aggravant encore sur le plan culturel, puisqu’il s’en prenait en plus ce jour-là au tango et au rcok nacional, deux expressions artistiques du peuple argentin et singulièrement du peuple de Buenos Aires. Propos qu’il a tenu à maintenir lors de la conférence de presse de démission. L’une de ses premières décisions avait été, au début de cette semaine, de confier à la police de Buenos Aires le soin de former les enseignants à la lutte contre l’usage de drogue dans les établissements scolaires. Ce qui lui avait valu une nouvelle levée de boucliers (lesquels n’avaient jamais été baissés d’ailleurs) de la part des enseignants et des gens de culture qui préconisent une politique de prévention et une information des élèves plutôt que des mesures de répression, dont on sait qu’elles sont très peu efficaces et qu’elles coûtent très cher à la société (force de police, arrestation, emprisonnement, procès...).

Cette démission, intervenue dans la soirée d’avant-hier, est donc une grande victoire pour l’opposition à Macri, après l’obtention de la démission de Daniel Pastor, un avocat lui aussi soupçonné de sympathie (voire plus) avec l’idéologie de la junte, et placé par le chef du Gouvernement portègne à la tête de l’Ecole de Police de la Ville de Buenos Aires qu’il n’a jamais pu diriger réellement. Tous les militants de la démocratie, dans un pays qui a vécu une cinquantaine d’années de suite, de 1930 à 1983, sous divers régimes autoritaires ou dictatoriaux, ont donc poussé un immense soupir de soulagement hier et aujourd’hui.

Il y a quelques jours, la nouvelle Legislatura s’est mise en place, celle issue des élections du 28 juin 2009 et là encore, l’ensemble des formations d’opposition a tenu tête aux partisans de Mauricio Macri, qui ne sont pas parvenus à obtenir les présidences de commission qu’ils convoitaient (les députés PRO n’ont pas la majorité à la chambre des députés ou Legislatura de la Ville).

En remplacement d’Abel Posse, Mauricio Macri a nommé Esteban Bullrich, un député national du PRO, un homme qui, selon les uns, aurait refusé ce même poste lorsque Macri le lui a offert il y a quelques semaines et, selon les autres, avait été écarté du poste au profit de Posse. Le nouveau ministre ne pourra prendre ses fonctions qu’après en avoir obtenu l’autorisation de la Chambre des Députés au Congrès.

En attendant, la rage qu’exprime Abel Posse à l’heure de démissionner, en se qualifiant lui-même d’"intellectuel indépendant", en rejetant la faute sur les autres, en traitant de lâches les élus de droite dont il attendait le soutien indéfectible (mais même certains d’entre eux se sont désolidarisés de lui), en accusant le Gouvernement national d’avoir monté contre lui, notamment à travers le Sénateur Daniel Filmus, ancien Ministre de l’Education nationale, une campagne de calomnie et en suggérant qu’il s’en va parce qu’il a peur d’être assassiné dans les semaines à venir, tout comme la mauvaise foi du premier ministre portègne, qui maintient que le choix de Posse n’était pas une erreur politique mais bien un acte de courage de la part du Gouvernement, tout cela fait bien rigoler l’opposition, comme en témoigne l’édition de Página/12 aujourd’hui, sans gagner le soutien de La Nación, qui tient des propos prudents et distanciés sur son ancien chroniqueur, devenu depuis un bien éphémère ministre.

Pour aller plus loin :
Lire l’article d’hier de Página/12
Lire l’article de Página/12 sur la signification politique de cette démission pour Macri
Lire l'article de Pagina/12 sur la lettre de démission
Lire l’article de Clarín sur la démission dans l’édition datée du 22 décembre
Lire l’article de Clarín dans l’édition d’hier au sujet de la lettre de démission
Lire l’article de La Nación sur le démission dans l’édition d’hier
Lire l’article de La Nación sur le soutien apporté par le Gouvernement de Macri au ministre démissionnaire
Lire l’article de La Nación dans l’édition d’aujourd’hui
Lire l’article de Crítica de la Argentina d’aujourd’hui qui s’accompagne aussi d’un document audio de Posse après sa démission.
A noter que vous trouverez le texte intégral de la lettre de démission en format pdf sur le site de Página/12 (édition du 24 décembre) et sur celui de Crítica de la Argentina (édition du 24 décembre). Vous trouverez les sites de ces deux quotidiens publiés à Buenos Aires soit à travers les liens ci-dessus soit dans la rubrique Actu, dans la partie basse de la Colonne de droite.

vendredi 6 novembre 2009

Adieu à Félix Luna [Actu]

Félix Luna était un journaliste, un historien, un vulgarisateur de grande qualité et un artiste passionnément et inconditionnellement épris de son pays, l’Argentine. Il est décédé, jeudi, à l’âge de 84 ans à l’issue de plusieurs mois d’hospitalisation. Ses amis l’avaient surnommé Falucho (bicorne).

Félix Luna a été le fondateur, en 1967, de la revue Todo es Historia, un magazine grand public qui est devenu au fils du temps une véritable institution pour les passionnés d’histoire en Argentine. Depuis quelques années, c’est l’une de ses filles qui en assure la direction effective.

Félix Luna est le co-auteur avec Ariel Ramírez de la fameuse Misa de la Navidad qui a fait le tour du monde et dont on vend des milliers de disques tous les ans à la période de Noël. C’est lui aussi qui a écrit et composé Alfonsina y el mar, chanson très souvent présente dans les tours de chant des artistes de tango, et qui a été écrite en hommage à la grande poétesse argentine Alfonsina Storni (née en Suisse en 1892 et décédée en Argentine en 1938), membre de ces groupes d’intellectuels qui firent la gloire du Gran Café Tortoni, au 825 Avenida de Mayo. Alfonsina Storni a connu un destin tragique : au sommet de sa gloire littéraire, elle se noya volontairement au large de Mar del Plata, pour échapper au cancer dont elle se savait atteinte.

Du côté de l’histoire, Félix Luna a écrit des ouvrages fondateurs, sur le Président Yrigoyen (1954), sur le Général et Président Roca (1989), sur l’année charnière que fut l’année 1945 pour l’histoire argentine (1968) et trois volumes sur Perón, alors qu’il était lui-même radical dans l’âme, donc profondément opposé idéologiquement à la politique qu’a menée Perón (1). Il est aussi l’auteur d’un essai synthétique sur l’histoire générale du pays, intitulé Breve historia de los argentinos, un petit ouvrage distribué en Europe.

Félix Luna s’était brièvement engagé sur le terrain politique en devenant entre 1986 et 1989 le Secrétaire à la Culture du Conseil municipal de Buenos Aires (avant que la capitale, déjà autonome depuis 1880, se dote d’une Constitution et donc d’un Gouvernement et d’une Chambre législative, comme aujourd’hui).
Félix Luna était membre de la Academia Nacional de Historia et de la Academia del Folklore de la República Argentina. C’est d’ailleurs le président de cette institution qui s’est chargé d’annoncer la nouvelle du décès et les modalités des cérémonies funèbres.

Les hommages sont nombreux dans tous les quotidiens argentins aujourd’hui.
Pour en savoir plus :
Lire l’article général de Página/12
Lire l’article général de La Nación
Voir la galerie d’images proposée par La Nación
Voir la dernière interview de Félix Luna accordée à La Nación disponible en vidéo sur le site du journal.
Lire l’article général de Ñ, le supplément culturel de Clarín
Lire la dernière interview donnée par Felix Luna à ÑLire l’article général de La Prensa
Lire l’article général de Crítica de la Argentina
Lire la dernière interview de Félix Luna à Crítica (c’était le 20 juillet dernier).

(1) L’UCR (Unión Cívica Radical), parti auquel il appartenait par conviction personnelle et tradition familiale, était porteuse de la première idéologie nationaliste argentine favorable à l’autonomisation de l’économie du pays. L’UCR a subi de plein fouet la concurrence politique du péronisme au milieu des années 40 et le parti est depuis l’une des forces d’opposition les plus constantes au péronisme.

mercredi 4 novembre 2009

Le petit-fils d’hier s’appelle Martín Amarilla-Molfino et sa grand-mère a été assassinée [Actu]

Conférence de presse d'Abuelas hier après-midi (photo Télam)

Hier, je relayais l’annonce faite par les Grands-Mères de la Place de Mai à Buenos Aires : un enfant volé à ses parents, tous deux disparus sous la dictature militaire, a pu être identifié et mis en relation avec sa famille d’origine.

Dans un premier temps, l’association n’avait pas révélé l’identité du jeune homme, que sa famille ne cherchait d’ailleurs pas, faute d’avoir su, en octobre 1979, lors de l’arrestation de ses parents, que la maman était enceinte. Abuelas a voulu ainsi protéger la rencontre familiale de Martín Amarilla-Molfino avec ses frères et soeurs et ses oncles et tantes du côté paternel comme du côté maternel (une trentaine de personnes est concernée aujourd’hui par ces retrouvailles inouïes).

Hier dans la nuit, la Présidente, elle-même avocate de profession et militante des droits de l’homme, chemin par lequel elle est entrée en politique, a reçu, à la Casa Rosada, le jeune homme et une petite délégation familiale.

Hier, je vous signalais que cette discrétion de Abuelas ne me permettait pas de raconter, comme j’ai l’habitude de le faire dans Barrio de Tango, l’histoire des parents disparus. Mais dans l’après-midi, l’association a tenu une nouvelle conférence de presse, cette fois avec Martín Amarilla-Molfino et sa famille. L’histoire est à présent connue. Et elle est particulièrement terrible...
Martín est le 4ème enfant de Guillermo Amarilla et Marcela Molfino, tous deux militants péronistes du mouvement montonero (un mouvement révolutionnaire de gauche). Ils ont donc été arrêtés en octobre 1979. Marcela était alors enceinte de trois semaines. On ne sait pas ce qu’il est advenu d’eux. Leurs trois enfants ont eux aussi été enlevés, en même temps qu’un de leurs oncles, beau-frère de Guillermo, arrêté avec lui. Seuls les enfants ont été rendus à leur famille, après 15 jours qui ont dû paraître une éternité.

La mère de Marcela a rejoint aussitôt les rangs de Madres de Plaza de Mayo, une association de femmes qui cherchent leurs enfants, arrêtés et disparus sous la Dictature. Le traumatisme de ces disparitions est palpable aujourd’hui encore à travers la société argentine. C’est elle, Noemi Gianetti de Molfino, qui a porté plainte dès 1979 auprès des Nations Unies pour l’enlèvement et la détention arbitraire de son gendre et de sa fille. Elle avait réussi à quitter l’Argentine et s’était réfugiée au Pérou, un refuge fort précaire, étant donné l’entente stratégique et technique qui existaient alors entre les différentes dictatures en place dans toute l’Amérique du Sud. Cette entente dans l’action s’appelait Operación Condor, du nom du rapace à l’immense envergure qui symbolise les pays des Andes. Et en effet, en juin 1980, il y eut à Lima une expédition menée par un commando de l’armée argentine assistés de militaires péruviens contre trois opposants argentins, Noemi Gianetti, María Inés Raverta et Julio Ramírez. Tous trois furent enlevés. On suppose qu’il s’agissait de les rapatrier, probablement via la Bolivie, pour les emprisonner puis les assassiner dans l’une des prisons clandestines du régime. On ne sait pas ce que sont devenus María Inés Raverta et Julio Ramírez. En revanche, un jour de juillet 1980, on a retrouvé le corps sans vie de Noemi Gianetti de Molfino dans un hôtel de Madrid, dans l’Espagne redevenue démocratique.

Si vous vous penchez sur la presse francophone de l’époque, vous verrez qu’on y parle souvent du mouvement des Madres de Plaza de Mayo. Ces femmes avaient gagné l’admiration de l’ensemble des pays démocratiques, particulièrement en Europe, pour leur combat et leur courage. Les deux symboles de leur cause étaient mondialement connus : le port d’un foulard blanc qui leur couvre les cheveux, en fait un lange de bébé, les langes de leurs enfants disparus, et la ronde qu’elles conduisaient tous les jeudis (et qui existe toujours) autour de la Pyramide de Plaza de Mayo, le symbole de la Revolución de Mayo, le nom que les Argentins ont donné à la déclaration d’indépendance du pays, le 25 mai 1810. Les généraux de la Junte, qui les voyaient tourner sous les fenêtres de la Casa Rosada, en brandissant les photos de leurs enfants disparus, les appelaient avec mépris las locas de Plaza de Mayo. Les journalistes francophones, peu au fait des usages lexicaux argentins, traduisirent cette expression par les folles de la place de Mai, croyant ainsi, par anti-phrase, rendre hommage à leur courage et à leur témérité, que plusieurs d’entre elles ont payé de leur vie, comme la grand-mère de Martín Amarilla. Il ne faut jamais parler de ces femmes ainsi : locas dans la bouche des généraux, ça voulait dire putes. Loca, ça a d’abord été un euphémisme pour désigner une prostituée dans la Buenos Aires remplie de maisons de passe du début du 20ème siècle. Et puis l’acception du terme a glissé vers une désignation nettement insultante. C’est dans cette acception-là que les officiers alors au pouvoir employaient le mot.

Outre Noemi Gianetti, il y eut encore d’autres membres de la famille et de l’entourage de Guillermo et Marcela qui furent arrêtés, emprisonnés, torturés. L’oncle maternel de Martín, Miguel Molfino Gianetti, fils de Noemi, qui est interviewé dans l’un des articles de Página/12 aujourd’hui, a été jeté en prison pour de nombreux mois au début de l’année 1979 alors que sa femme, enceinte de 5 mois, attendait leur cinquième fille, qui naquit pendant la détention de son père. Un de ses amis, Juan Schjaer, raconte cette période de leur vie (ils furent prisonniers ensemble), dans un autre très bel article, très émouvant, destiné à souhaiter la bienvenue au nouveau membre de la famille. Juan Schjaer raconte comment Noemi a été arrêtée à Lima, sous les yeux d’un autre de ses fils, Gustavo. Il raconte comment les geôliers ont volé toutes ses photos de famille à Miguel, en 1980, lors d’une fouille de leur cellule dans la prison de La Plata, tant et si bien qu’il n’avait plus de photos de sa propre mère dans sa prison. Il raconte l’émotion ressentie lorsque Miguel samedi dernier lui a annoncé que la famille était convoquée par Abuelas pour une rencontre avec un neveu de 29 ans dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Il ajoute même que Martín a les mêmes lobes d’oreille que ses frères et soeurs et qu’il est supporter (hincha) du club de foot de La Boca, ce qui est, dit-il, au moins aussi important que l’ADN.

Martín est né le 17 mai 1980 à l’hôpital militaire de Campo de Mayo, où les gardiens des centres de torture faisaient souvent accoucher les prisonnières avant de confier le bébé, privé de son identité, à une famille acquise au régime, souvent la famille d’un militaire ou d’un policier, ou, mais ce fut semble-t-il plus rare, à une institution spécialisée, la plupart du temps un orphelinat tenu par des religieuses, qui ne savaient rien de l’origine réelle de l’enfant. En l’occurrence, on confia le nouveau-né à un officier des services d’espionnage. A quinze ans, il a commencé à chercher des photos de sa mère enceinte et n’en a pas trouvé. Puis il a examiné d’un peu plus près les extraits de naissance. Il s’est rendu compte que celle qui était officiellement sa mère avait plus de 50 ans au moment de sa naissance. Ses questions se sont transformées en doutes sérieux à la mort de son père adoptif, un alcoolique très peu présent à la maison. La mère l’a toujours entouré de beaucoup d’affection. Elle l’a même encouragé à sa façon dans sa quête d’identité, puisqu’elle l’appelait toujours à venir regarder la télévision avec elle à chaque fois qu’Abuelas tenait une conférence de presse sur une identification mais il ne sait pas si de la part de cette femme, c’était là la manifestation d’un déséquilibre psychique ou une aide pour qu’il finisse un jour par retrouver son identité réelle (1).

Aujourd’hui, c’est Página/12 qui fournit, comme souvent dans ces cas-là, le dossier le plus épais sur l’affaire dans son édition de ce matin mais c’est toute la presse qui lui emboîte le pas, jusqu’à Montevideo où le quotidien La República publie un entrefilet sur l’identification de Martín Amarilla, tout en se trompant lourdement sur son âge (le journaliste lui a donné 10 ans de plus d’un seul coup d’un seul). Les Uruguayens ont la tête ailleurs en ce moment : ils se demandent qui sera finalement leur futur président de la République...

Pour aller plus loin :
Lire l’article général de Página/12
Lire l’interview de Miguel Molfino Gianetti dans Página/12
Lire l’article sur la mort de Noemi Gianetti de Molfino, militante de Madres de Plaza de Mayo, dans Página/12
Lire le billet d’émotion de Juan Schjaer, toujours dans Página/12
Lire l’article de Clarín
Lire l’article de La Nación
Lire l’article de La Prensa
Lire l’article de Crítica de la Argentina
Lire l’article du quotidien uruguayen La República.

Pour en savoir plus (en français) :
Dans Barrio de Tango, tous les articles (y compris celui-ci et celui d’hier) sur le combat de l’association des Grands-Mères de la Place de Mai sont regroupés sous le mot clé Abuelas, tous les articles (y compris celui-ci) consacrés au combat des deux associations issues du mouvement Madres de Plaza de Mayo sont regroupés sous le mot-clé Madres, dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, placé sous le titre, en haut de l’article. Tous les articles sur les questions de droits de l’homme sont regroupés sous le mot-clé JDH et sous le raccourci Justice et Droits de l’homme, dans la Colonne de droite, rubrique Quelques rubriques thématiques.

Pour en savoir plus (en espagnol) :
Visiter les sites des associations Abuelas de Plaza de Mayo, Madres de Plaza de Mayo et Madres de Plaza de Mayo linea fundadora dont vous trouverez les liens dans la Colonne de droite, rubrique Cambalache (casi ordenado), dans la section Droits de l’Homme (en partie basse, celle consacrée aux liens externes).

(1) Les parents adoptifs des enfants volés, s’ils savent que leur enfant est un enfant volé, ne le leur disent jamais clairement. Ils sont en effet passibles de poursuites pénales et risquent de lourdes peines d’incarcération pour falsification d’identité et recel de mineur. Donc, même avec la meilleure volonté du monde, et c’est parfois le cas des mères adoptive qui n’étaient que les épouses soumises des sbires de la dictature, ils ne parlent pas.

L’hommage à Claude Lévi-Strauss dans la presse argentine [Actu]

Le décès du philosophe et anthropologue français Claude Lévi-Strauss, intervenu vendredi 30 octobre dans sa 101ème année, est longuement commenté dans la presse argentine qui salue unanimement, mais chaque journal selon un angle bien à lui, un géant de la pensée du 20ème siècle.

Photo publiée sur le site de La Prensa

Pour ceux que ce sujet intéresse, et ils sont nombreux parmi mes lecteurs, qui savent que le tango c’est 100% culture, je renvoie aux articles parus aujourd’hui dans les cinq grands quotidiens de Buenos Aires :

L’article de Página/12
L’article de Clarín
L’article de La Nación
L’article de La Prensa
L’article de Crítica de la Argentina.
A noter que les sites des journaux uruguayens restent muets sur l’événement. Mais il est vrai que le pays est entré en campagne électorale de second tour pour une élection présidentielle aux enjeux particulièrement disputés.

Quant aux amateurs d’émissions radiophoniques en français et écoutables à volonté, voici le lien avec les 5 émissions consacrées au créateur du structuralisme sur le site de Canal Académie, la station de radio par Internet de l’Institut de France.