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mardi 19 juillet 2016

Présentation de Tintas de Tango au Museo Mundial del Tango Horacio Ferrer [Disques & Livres]

Cliquez pour une haute résolution

Ce jeudi 21 juillet 2016, à 19h30, c'est une belle soirée que propose la Academia Nacional del Tango à son siège, avenida de Mayo 833, 1er étage : à côté de la présentation du livre de Guillermo Arena avec ses 80 pages de caricatures et autres portraits à l'encre (tinta) noire tous consacrés au tango, l'institution un hommage au payador Gabino Ezeiza, dont c'est cette année le centenaire de la disparition, un artiste complet et génial, à la fois compositeur, poète et chanteur (doué, disaient les contemporains d'une voix qui rivalisait avec les plus grands artistes lyriques du Teatro Colón).

Pepe Kokubu prêtera lui aussi sa voix à cette soirée festive, où une tombola permettra d'attribuer une œuvre picturale originale du poète Horacio Ferrer, fondateur de l'académie.

Entrée libre et gratuite.

Hier, la Ville de Buenos Aires rendait elle aussi hommage à Gabino Ezeiza au Museo de Arte popular José Hernández du nom de l'auteur du Martín Fierro, l'épopée qui est à l'Argentine ce que le Don Quichotte est à l'Espagne (sur ce point, lire le communiqué du Gouvernement portègne).

dimanche 14 juin 2009

Vertigineuse causerie musicale de Pepe Kokubu en Mp3 [radio]

Les images sont extraites de la page Web de l'artiste
Ci-contre la couverture de son livre (en espagnol) sur le contenu de cette causerie (en anglais)

C'est une interview que José María Kokubu a accordée à une radio internet, WTF Argentina, une radio des Etats-Unis qui s'intéresse au véritable tango actuel du Río de la Plata.

Pour une fois, c'est à une émission entièrement en anglais que je vous renvoie (l'anglais de la côte Est des Etats-Unis) et comme je le fais déjà quand je vous invite à découvrir telle ou telle émision en espagnol, je vous livre ci-après un petit "listener digest" in french language...

Quelques mots auparavant pour présenter José María Kokubu (pardon aux lecteurs qui savent déjà, si je me répète puisque Pepe dispose d'un raccourci à son nom dans la Colonne de droite, rubrique Vecinos del Barrio) :

C'est un chanteur de tango argentin, un Portègne de chez portègne puisqu'il est né dans le quartier de la Recoleta. C'est aussi un dynamique homme d'affaires, qui a pris depuis quelques mois les fonctions de Directeur-Général de l'antenne argentine d'une institution japonaise de formation de managers dans les pays dits émergents. Pepe Kokubu est membre de la Academia Nacional del Tango et depuis mars, il fait même partie du Bureau Directeur (consejo directivo) où il s'occupe des relations de l'institution avec ses différentes représentations dans les Provinces argentines et à l'étranger. Et il est en train de donner un sérieux tour de manivelle à tout ça puisqu'il a déjà mis sur pied une commission de travail qui dépote... A tout cela, Pepe Kokubu ajoute des talents linguistiques exceptionnels : il parle espagnol, japonais, français (comme vous et moi), anglais (vous allez juger par vous même), italien (vous aurez un aperçu dans quelques minutes) et je vous en passe...

Dans cette interview de 45 minutes, téléchargeable sur votre disque dur (par la commande "Enregistrer la cible sous") ou écoutable en ligne, la journaliste, américaine Patricia Gilmore essaye de l'entraîner vers une question brûlante : tango et érotisme. Et avec un art consommé de l'esquive intelligente, il parvient les deux fios à lui servir une réponse tout à fait pondérée et merveilleusement courtoise mais ultra-rapide pour revenir au plus vite, l'air de ne pas y toucher, au plus important : le parcours historique et anthropologique qui a conduit de la contredanse, née en Angleterre à l'époque de Guillaume le Conquérant, au tango que l'on connaît aujourd'hui, en passant par Cuba et par... Mozart.

Si vous allez regarder la page Web de Pepe Kokubu, vous ne pourrez pas louper la référence très fréquente à une filiation entre Mozart et Gardel (1) à commencer par le titre de son livre (photo ci-dessus). A première vue, c'est bizarre. Eh bien, à la fin de cette interview, je vous promets que ce sera pour vous aussi limpide que de l'eau de source. L'évidence même !


Pepe Kokubu commence l'interview en tordant le cou à deux clichés qui ont la vie dure :

l'un est que le tango est né comme une danse d'hommes. A ce titre, il est soupçonné, à mot couvert, d'avoir été une pratique d'invertis. Ce que lui dément avec l'argument généralement admis : les hommes dansaient entre eux pour apprendre, pour s'entraîner, pour inventer ce qui est devenu aujourd'hui la chorégraphie du tango, en un temps où celui-ci naissait, où donc bien entendu il n'y avait ni cours ni professeur (2) ;

l'autre cliché est que le tango est érotique parce qu'il est né dans le milieu des bordels, fort nombreux dans la Buenos Aires des années 1880-1930 (et jusque vers 1950). Eh bien non ! Le tango dansé n'est pas, n'a sans doute jamais été une danse de bordel en tant que telle. S'il a été dansé dans les bordels, c'est tout simplement que les bordels étaient très nombreux et qu'ils faisaient partie de la vie de ces hommes. Et c'est surtout pour mettre une touche d'humanité, de dignité humaine dans cette vie terrible des immigrés, venus seuls, souvent pour une Argentine de toutes les chances qui n'existait pas, dans la vie, tout aussi peu enviable, de ces femmes, victimes, pour la plupart d'entre elles, d'un affreux trafic de blanches aux mains d'une véritable pègre transatlantique (3). Pepe Kokubu parle d'"un peu de romantisme".

Une fois ces points réglés (mais pas pour la journaliste, qui y reviendra plus tard), on passe à ce grand voyage anthropologique dans l'histoire de la musique qui commence donc avec la country dance qu'on pratiquait en Angleterre depuis très longtemps (sous le règne de Guillaume le Conquérant), une danse populaire et rurale qui passa, à la fin du 17ème siècle ou au 18ème siècle, en France et en Espagne, où elle prit le nom de contredanse et de contradanza. Une danse de société qui avait, sur le menuet de cour, l'avantage d'être moins complexe, moins structurée et qui gagna donc les faveurs de la population roturière. Encore aujourd'hui, explique Pepe Kokubu, les linguistes ne parviennent pas à s'accorder sur le point de savoir si la musique et la danse dites country, arrivées aux Etats-Unis par le biais des immigrants irlandais, s'appelle ainsi par qu'elle est une musique et une danse de la campagne (country) ou s'il s'agit de la transformation irlandaise de nom de la contredanse, passée entre temps par la France et l'Espagne. Toujours est-il que d'Espagne, la contradanza rejoignit le grand centre colonial qu'était Cuba au 18ème siècle où elle fut adoptée par les esclaves noirs qui lui imprimèrent un rythme propre à leur culture.

Vous allez vous en rendre compte à l'écoute, c'est très simple à suivre (même si vous n'êtes pas fluent en anglais : Pepe illustre son propos d'exemples chantés ou fredonnés a capella). Et la démonstration est des plus convaincantes.

Le même phénomène a d'ailleurs donné naissance au jazz. Pepe parle de fraternité entre jazz et tango, fraternité qui se retrouve très bien aujourd'hui avec les fusions que l'on observe dans les tendances du tango contemporain depuis que Piazzolla a osé les premiers métissages entre les deux genres musicaux dans les années 50 (voir, à ce sujet, mes articles sur Litto Nebbia, La Biyuya, Buenos Aires Negro, Me darás mil hijos..., en utilisant le moteur de recherche en haut à gauche ou les raccourcis de la rubrique Vecinos del Barrio, dans la Colonne de droite).

Et c'est là que Patricia Gilmore revient sur son idée à elle : l'érotisme dans le tango. Pepe Kokubu envoie à nouveau le thème dans les cordes, l'air de rien, en lui concédant (et il a raison) que c'est bien l'intégration de la gestuelle noire, cette ondulation corps inconcevable dans la danse européenne à cette époque-là, qui donne cette dimension sensuelle au tango (4). Et retour à notre contradanza cubaine, qui devient la contradanza habanera ou habanera tout court (la contredanse de La Havane).

Sur ces entrefaits, avec dans les oreilles le rythme chaloupé de la habanera telle que chantée par Pepe Kokubu, celle de la Carmen de Bizet (5), nous descendons d'un coup d'un seul dans le sud, jusqu'à Buenos Aires. Et Buenos Aires, c'est encore, à cette époque-là, le royaume des gauchos et des payadores. C'est la culture de la pampa. Non plus une culture tropicale et îlienne, avec une grande densité de population dans un territoire limité par la mer, mais la culture rurale de l'élevage nomadisant sur des étendues infinies de pâturages inépuisables (6). Dans cette culture, règne la poésie inventive des payadores qui improvisent, au bivouac, sur leur guitare, des quatrains octosyllabiques (couplets de 4 vers de 8 syllabes chacun, une vieille tradition de la poésie populaire et de la chanson venue d'Espagne).

A l'invitation de l'animatrice, Pepe Kokubu donne un exemple (et pas n'importe lequel) :

Aquí me pongo a cantar
al compás de la vigüela
que el hombre que lo desvela
una pena estraordinaria
como el ave solitaria
con el cantar se consuela

Ces vers constituent le premier couplet de la grande geste argentine, Martín Fierro, publiée en 1872 à Buenos Aires par José Hernández (7).

En voici la traduction (en fait, vous en avez à peine besoin pour comprendre la démonstration de Pepe Kokubu, mais je vous la donne tout de même)

Ici je me mets à chanter
au rythme de ma guitare
(8)
car l'homme que tient éveillé
une affliction extraordinaire
comme l'oiseau solitaire
se console en chantant
.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

C'est ce rythme très marqué, très naturel aussi, doté de grandes qualités mnémotechniques, qui va épouser le rythme déjà structuré de la habanera.

Le deuxième exemple pris par Pepe Kokubu est tiré d'une célèbre pièce de théâtre du siècle d'or espagnol, La vida es sueño, de Pedro Calderón de La Barca (une pièce de 1635, contemporaine de la jeunesse de Corneille). Je ne vous transcris pas la citation parce que l'essentiel est vraiment d'écouter le rythme parlé (récité) et le rythme chanté que le musicien-musicologue et linguiste improvise, toujours a capella. Ces quelques exemples montrent comment la fusion de l'octosyllabe des payadores et de la habanera a donné naissance à la milonga, la milonga campera (de la campagne) (9) dont Pepe fredonne le rythme basique, très reconnaissable.

Et de là, on passe tout naturellement à un tango première manière, Lita, composé par Samuel Castriota dans la première partie des années 1910. La mélodie, sans paroles, chantée par Pepe va vous dire quelque chose. Quelque chose mais quoi ? Quelque chose qui ne s'appelle pas Lita en tout cas.
Un tango qui s'appelle Mi noche triste.

Percanta que me amuraste
en lo mejor de mi vida
dejándome el alma herida
y espina en el corazón

Ce texte a été écrit par Pascual Contursi (chanteur lui aussi) en 1916, et en français, ça dit :

Fillette qui m'a laissé tomber
au meilleur moment de ma vie
en me laissant l'âme blessée
et une épine dans le coeur...

(Traduction Denise Anne Clavilier)

Et maintenant, suivez tout simplement, sans plus vous poser aucune question, la démonstration vocale, admirable, de Pepe Kokubu : vous allez entendre naître le tango argentin.

En conclusion de cette première partie de son exposé, Pepe Kokubu montre comment c'est l'arrivée du poète Pascual Contursi qui a transformé le destin du tango, qui a fait passer le tango d'une musique guillerette à une musique mélodramatique, comment le signifié du poème a influé sur la structure même de la musique (là aussi, la démonstration ne souffre aucune contestation et tant pis si un duo d'historiens d'occasion cherche, dans un livre très contesté, à démontrer que le tango ne vient ni de la habanera ni de la milonga, tout en se gardant bien de dire d'où il vient. Sur ce sujet, lire mon article sur la réédition récente, en février cette année, de cet ouvrage étrange). Le raisonnement de Pepe démontre aussi comment cette letra de Pascual Contursi, révolutionnaire sur tous les plans, a fait passer le tango ancien, qui était essentiellement une musique de marche (10), à une musique offrant de très nombreuses potentialités chorégraphiques.

Dans la deuxième partie de l'émission, Pepe Kokubu aborde un autre aspect du tango : son caractère théâtral, cette capacité que le genre a de raconter une histoire, d'installer une situation essentiellement dramatique. Le tango représente quelque chose et les danseurs eux-mêmes le savent. Ils savent que la singularité de cette danse est d'interpréter la musique et non pas seulement de danser en rythme (comme dans les autres danses de couple). Et cette singularité-là, c'est de l'opéra et plus précisément de l'oeuvre lyrique de Mozart que le tango l'a héritée. Je vous laisse écouter la démonstration qu'improvise, toujours a capella, Pepe Kokubu à partir de la toute première scène de Le Nozze di Figaro (les noces de Figaro), avec le duo entre Figaro et Suzana, quand lui mesure la chambre à coucher et qu'elle se pomponne devant le miroir en admirant son joli chapeau de mariée.

La troisième et dernière partie de cette brillante démonstration voit Pepe Kokubu inventer trois versions des mêmes vers du même tango de répertoire, selon trois styles musicaux au long des siècles : la musique médiévale, la musique baroque (Bach) et la musique contemporaine, en fait la musique réelle de ce tango, Muriéndome de amor, composé par Manuel Sucher et écrit par Carlos Bahr.

Voilà les 4 vers qui servent à la démonstration :

Tu boca puede más que mi cordura
y me tortura la tentación
con sólo imaginar que tu me besas
ardo en intensa fiebre de amor

Tes lèvres me font perdre la tête
et la tentation me torture
rien qu'à imaginer que tu m'embrasses
je brûle d'une intense fièvre d'amour

(traduction Denise Anne Clavilier)

Dans la version baroque, Pepe Kokubu va plus loin dans la citation. Vous trouverez, si besoin est, l'intégralité de ce tango sur Todo Tango, directement sous le lien que je vous propose (11).

Pour le reste, il faut aller directement écouter cette conférence dialoguée (certes en anglais) sur le site de WFT Argentina (c'est le lien direct que je viens de vous donner).



Pepe Kokubu en scène

(1) Déjà qu'on ne sait pas qui est son père à Gardel, je vous demande un peu si c'est nécessaire d'ajouter à la confusion. Cf. mon article sur la difficile et controversée question de la généalogie gardélienne.
(2) Dans une interview accordée à Clarín et parue le 25 février 2004 (voir l'article sous le lien), l'auteur-compositeur-interprète Juan Vattuone soutient, lui, exactement l'inverse et soulève l'idée, minoritaire parmi les professionnels du tango mais passablement répandue à l'étranger, que la tradition tanguera a réprimée et dissimulée la réalité homosexuelle de ses origines. A l'appui de l'hypothèse homosexuelle, la réalité sociologique de la Buenos Aires des années 1880, avec sept hommes pour une femme. Cette situation dramatique implique qu'il y ait eu des pratiques homosexuelles induites comme on en observe dans tous les milieux unisexe. Que cela ait participé à la naissance du tango est encore autre chose.
A l'appui de l'autre hypothèse, celle de l'exercice d'apprentissage ou d'entraînement, l'existence, constante et aujourd'hui parfaitement vérifiable sur le terrain, dans les écoles de tango à Buenos Aires, de couples unisexe qui se forment pour les besoins ponctuels d'un cours lorsque l'équilibre hommes-femmes n'est pas assuré entre les élèves. Dans ce cas-là, un homme peut danser avec un autre homme ou une femme avec une autre femme sans que cela ne gêne ni ne choque personne. Au contraire, cela participe intégralement de la formation (on guide d'autant mieux qu'on a expérimenté le rôle de la femme et on comprend mieux le guidage quand on en a vécu la difficulté technique).
En milonga, en revanche, à Buenos Aires, on danse en couple mixte et il n'est pas question de faire autrement, sauf dans de rares milongas dont c'est précisément la singularité comme La Marshall, qui est une milonga homosexuelle, à la fois gay et lesbienne (à Buenos Aires, il y a deux milongas homosexuelles régulières).
(3) Voir mon article sur les grandes dates de l'histoire du tango. Le raccourci se trouve dans la partie centrale de la Colonne de droite, rubrique Petites chronologies.
(4) Ce qui n'est pas seulement vrai du tango mais de toutes les danses d'inspiration afro-américaine, du nord au sud et dans les Caraïbes : la rumba, la salsa et jusqu'au rock.
(5) "L'amour est enfant de bohême qui n'a jamais, jamais connu de loi. Si tu ne m'aimes pas, je t'aime et si je t'aime, prends garde à toi".
Cet air alterné entre la mezzo et le choeur est une authentique habanera cubaine. Cette musique était très à la mode en Espagne sous notre Second Empire, peu ou prou l'époque où la habanera a émigré, pour autant qu'on le sache, à Buenos Aires, qui stabilisait alors enfin sa situation politique (vers la fin des années 1850 ou le début des années 1860). Voir mon article sur la chronologie de l'histoire de l'Argentine, dans la partie centrale de la Colonne de droite, rubrique Petites Chronologies. Carmen a été créée à Paris le 3 mars 1875 et correspond à la mode espagnole que l'Impératrice Eugénie, elle-même espagnole, avait suscitée, qui avait bien inspiré Jacques Offenbach et Merimée (l'auteur de la nouvelle dont l'opéra est adapté) et a longtemps survécu au Second Empire. En 1875, à Buenos Aires, le nom habanera cède peu à peu la place à un autre nom : tango criollo.
(6) Et au milieu de la pampa, appuyée contre l'immense estuaire, une capitale qu'on appelle "la Gran Aldea" (le Gros Village).
(7) Martín Fierro est à l'Argentine ce que sont tout à la fois pour les francophones d'Europe le Roman de Renart, La Chanson de Roland, Les fables de La Fontaine et Les trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Quand quelqu'un en Argentine ouvre la bouche pour dire Aquí me pongo a cantar al compás de la vigüela, c'est comme si un francophone lançait :
"Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... Oh! Dieu!... bien des choses en somme.
En variant le ton,-par exemple, tenez:
Agressif: " Moi, Monsieur, si j'avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
(Cyrano de Bergerac, Acte 1, scène IV, Edmond de Rostand)
ou
"Maître Corbeau sur un arbre perché
tenait en son bec un fromage
Maître Renard par l'odeur alléché
lui tint à peu près ce langage
... "(Le Corbeau et le Renard, Jean de La Fontaine)
(8) vigüela : déformation de vihuela. Martín Fierro a un accent campagnard, comme les paysans de Molière : "Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie pour la garir" (Le Médecin malgré lui, Acte III, scène II). A l'intention des lecteurs non francophones : le français contemporain et syntaxiquement correct dirait : "Je voudrais, Monsieur, que vous nous serviez un petit truc curieux pour la guérir". La vihuela est un instrument à cordes pincées, correspondant à la viole de l'époque baroque. Le mot, un peu archaïsant en 1872, désigne n'importe quel instrument de cette famille et étant donné l'époque, on peut raisonnablement penser à une guitare (ou peut-être un charango).
(9) un peu différente de celle que nous connaissons le mieux, la milonga ciudadana, inventée en 1931 par Sebastián Piana et Homero Manzi, et dont le premier exemple historique est Milonga sentimental.
(10) D'ailleurs l'hymne du tango argentin, La Cumparsita, qui date de 1913, soit trois ans avant Mi noche triste, a été composée initialement comme une marche de carnaval. Il se trouve d’ailleurs et ce n’est pas un hasard que l’histoire de La Cumparsita et de Lita ont beaucoup en commun : c’est le même poète qui révolutionne la partition en y plaquant, sans l’accord du compositeur, un texte qui en change la nature et c’est le même chanteur, Carlos Gardel, qui en fait un grand tango en l’inscrivant à son répertoire. A ce sujet, lire l’article que j’ai écrit à l’occasion des 92 ans de La Cumparsita célébrés à Montevideo en avril dernier.
(11) Et si vous voulez l'écouter directement dans une version avec orchestre (celui de Enrique Rossi, et la voix de Alba Solis), vous pouvez cliquer sur cet autre lien, qui vous conduira aussi sur
Todo Tango, sur une page voisine.

mardi 5 mai 2009

Documents audio imperdibles sur Noticia Buena [radio]

Ci-contre, plaque en l'honneur de Edmundo Rivero photographiée en août 2007
à El Viejo Almacen (côté Independencia)
En dessous, décoration intérieure de la Esquina Osvaldo Pugliese (à Boedo)


Gardel en guarani, Edmundo Rivero et Osvaldo Pugliese + un petit bout de dictionnaire espagnol-guarani signé Luis Alposta : franchement, il ne faut pas louper ça...

Les fidèles lecteurs de Barrio de Tango savent que sur Noticia Buena, il faut ne pas perdre de temps, car le site se renouvelle souvent. Les nouveaux lecteurs risquent, eux, de le découvrir à leurs dépends. Donc autant vous prévenir tout de suite : le journaliste Marcelo Villegas change le contenu de son site environ tous les 15 jours en ce qui concerne les entrefilets et documents sonores de Luis Alposta et tous les mois en ce qui concerne les interviews de Para escucharnos en los valores. Donc ni une ni deux, connectez-vous !

Cliquez sur ce lien pour accéder à l’article de Luis Alposta où vous découvrirez l’explication et la traduction de 5 mots guarani (1) qui ont trouvé place dans le lexique portègne et qu’on rencontre souvent dans l’univers du tango : bataraz (coloré, tinté, teint) et caburé, nom d’un oiseau de proie qui passait pour porter chance, pour ne citer que deux termes (je ne vais pas vous raconter la fin du film, tout de même !). Et comme d’habitude, le document sonore est en bas de la page : Carlos Gardel, chantant en guarani (si, si), le tango Los Indios de Francisco Canaro et Juan Andrés Caruso.
Ne me dites pas que vous allez passer à côté d’un truc comme ça ! Ce serait un crime...

En cliquant sur cet autre lien, vous irez directement aux interviews de Para escucharnos en los valores. Les interviews proposées ce mois-ci par Marcelo Villegas sont celles (entre autres) du payador uruguayen José Curbelo (2) dont je vous parlais hier au sujet du concert de Nelly Omar au Luna Park. Il faisait partie des 5 artistes qui assuraient la première partie de la soirée samedi dernier (lire l’article sur le concert de Nelly Omar). Dans l’interview, il parle de la créativité, du rôle de son art en Uruguay, du chemin qui l’a conduit à choisir ce métier, cette vocation artistique. L’entretien se passe par téléphone. Il se peut que vous ayez à l’écouter en plusieurs fois si vous n’êtes pas complètement familier de l’accent rioplatense. Mais ça vaut le coup.

L’autre émission qu’il faut écouter, quand on s’intéresse au tango, est celle qu’a montée Marcelo Villegas à partir de 3 interviews qu’il a réalisées, très jeune (3), quand il avait un autre timbre de voix (c’est lui qui le dit), dans d’autres circonstances, il y a plusieurs années de cela, avec le poète et letrista Héctor Gagliardi (1909-1984), le chanteur et compositeur Edmundo Rivero (1911-1986) et le compositeur et pianiste Osvaldo Pugliese (1905-1995).

Vous entendrez Gagliardi dire un de ses textes.

Vous entendrez Edmundo Rivero chanter El Conventillo et Mis consejos en s’accompagnant lui-même à la guitare et parler, avec sa voix grave et sourde, de El Viejo Almacén, sa tanguería de la esquina Independencia y Balcarce, dont on fête cette semaine le 40ème anniversaire de la fondation... Vous entendrez aussi Marcelo lui parler de leur ami commun, Luis Alposta, avec lequel le musicien et chanteur composa un bon nombre de tangos dont Melingo reprend certains dans ces tours de chant (lire l’article sur la tournée de Daniel Melingo en ce printemps et cet été 2009).

Mais la partie la plus importante de cette émission-là est occupée par l’interview qu’Osvaldo Pugliese a accordée à Marcelo, dans son appartement de l’avenue Corrientes, au 3742, là où il y a aujourd’hui une plaque du fileteador Luis Zorz à sa mémoire. Vous entendrez le Maestro faire l’analyse politico-économique de ce qu’est le tango, sa capacité à accéder à son public local et nous raconter pourquoi les années 40 furent cet âge d’or du tango, avec "su ramo de poetas" et sa brochette de musiciens exceptionnels (4) dans l’histoire du genre. Vous l’entendrez raconter ses débuts dans les années 20, parler d’un camarade musicien d’alors qui n’avait plus ses jambes et de la création de Recuerdo et de Ausencia. Vous l’entendrez citer Roberto Goyeneche et María Graña. Il y parle aussi de ses voyages à l’étranger, en Chine, en URSS, au Japon, aux Etats-Unis... L’interview est bien sûr illustrée d’une... Yumba par le Maestro et son orchestre, avec ce son de chat écorché vif et ce rythme percuté qui le caractérisent si bien.

Comment mieux vous dire que, toutes affaires cessantes, il faut vous dépêcher d'aller sur ce site (c’est du streaming non téléchargeable mais les émissions peuvent s’écouter et se réécouter sans fin tant qu’elles sont en ligne - et elles ne le seront pas indéfiniment). En plus, Marcelo a réalisé tout ça exprès pour "los amigos tangueros" et los amigos tangueros, c’est nous, même si nous nous trouvons à 10 000 ou 14 000 kilomètres de distance et que nous parlons une autre langue, quelle qu’elle soit.

Je vous redonne le lien Para escucharnos en los valores (c’est mon jour de bonté).


(1) guarani : nom d’un peuple indien du nord de l’Argentine, du sud du Paraguay et de la Bolivie. C’est à eux que l’on doit le mate, qui était leur boisson avant l’arrivée des Européens. Il suffit d’ailleurs de voir le récipient mate et sa pipette métallique, la bombilla, pour se rendre compte assez vite que ces ustensiles ne viennent pas de Madrid ou de Séville. Les mots des Indiens sont entrés dans l’univers linguistique des Espagnols y compris dans ces terres très au sud du continent où le métissage a été moins important qu’au nord du sous-continent (Colombie, Pérou, Venezuela...)
(2) Le payador est un improvisateur de musique et de vers dont l’art a été essentiel au surgissement d’une culture propre au Río de la Plata, grâce à l’itinérance des payadores dans toute la région, des deux côtés de l’estuaire, de hameau rural en bourgade un peu plus urbanisée, avec un almacén, ce magasin général qui réunissait toute la communauté locale, du bivouac des gauchos à la belle étoile aux faubourg de la ville, du côté de La Boca, de Mataderos ou de Palermo, ou vers Piedras ou les abords de Montevideo. Aujourd’hui, le payador maintient vivante une tradition mais il ne joue plus ce rôle de constructeur de la culture qu’il a pu avoir dans les années 1860-1910. L’apparition du disque, de la radio, puis de la télé et maintenant d’Internet a eu raison de la gloire du payador.
(3) Héctor Gargliani l’appelle Marcelito au début de l’interview (le petit Marcelo) et pibe (le môme) à la fin. Edmundo Rivero parle aussi de Marcelito et le tutoie. Et Don Osvaldo dit aussi Marcelito mais il lui dit vous.
(4) "su ramo de poetas" : son bouquet de poètes. L’expression est dans la bouche d’Osvaldo Pugliese. Sa brochette de musiciens : Osvaldo Pugliese les cite tous, y compris Juan D’Arienzo, alors que tous les deux ont divisé la ville en deux camps dans les années 30 et 40. Juan d’Arienzo n’a pas, que je sache, enregistré de morceaux de Pugliese (c’est sûrement un bien d’ailleurs, parce qu’il en aurait sans doute affadi le cachet). En revanche, Pugliese a enregistré au moins un tango de D’Arienzo, le fameux El vino triste, et il en a fait une merveille de nuances et de variations musicales et interprétatives...

lundi 4 mai 2009

La Dame au Poncho rouge a fait un tabac (1) au Luna Park [à l’affiche]

C’était le samedi 2 mai, avant-hier, au Stade couvert du Luna Park, là où commence la Avenida Corrientes. Une chanteuse de 97 printemps y picos (2) (elle est née le 10 septembre 1911) montait sur scène une nouvelle fois pour un tour de chant de 15 tangos, valses et milongas.

En lever de rideau, un spectacle comportant la prestation de 6 payadores (et payadoras), José Curbelo (dont vous pouvez entendre ce mois-ci une interview sur le site Noticia Buena, voir la rubrique Cambalache casi ordenado), Marta Suint, Carlos Marchesini, Carlos Sferra, David Tokar et Aldo Crubelier (3) et un tableau chorégraphique conçu et interprété par Juan Carlos Copes et sa troupe (ballet) sur Libertango de Astor Piazzolla (4).

Nelly Omar (toute la deuxième partie) était accompagnée par 5 guitaristes, Hernán Fredes, Juan Carlos Juárez, Juan Carlos Vignola, Gerardo Vilar et Carlos Soria, et un contrebassiste, Roberto Ritto. Au début de chaque morceau, elle se tournait vers eux avec un "Vamos muchachos, arranquen" (Allons-y les gars, démarrez).

Elle s’est présentée au public avec les paroles de Martín Fierro, un héros de la littérature nationale qui forge l’imagination des Argentins, un gaucho rebelle et libre, façon poor lonesone cowboy mais dans la Pampa (pas dans le désert aride et minéral du Nouveau Mexique) : "Cantando me he de morir, cantando me han de enterrar... Desde el vientre de mi madre vine a este mundo a cantar" (C’est en chantant que je veux mourir, c’est en chantant que vous devrez m’enterrer. Depuis le ventre de ma mère, je suis venu dans ce monde pour chanter) (5).

Parmi les morceaux qu’elle a chantés : Parece mentira (C’est incroyable), Del tiempo de la morocha (à l’époque de la Brune), Milonga del 900 (Milonga de 1900, un texte de Homero Manzi), Manoblanca (texte de Homero Manzi), Nobleza de arrabal (Noblesse du faubourg, texte de Homero Manzi), Tu vuelta (ton retour), Amar y callar (Aimer et se taire, qu’elle a écrit elle-même), Sur (Sud, un tango de 1948 de Homero Manzi et Aníbal Troilo dont elle raconta au public qu’elle avait été la première à le chanter à Montevideo), Dejame estar (Laisse-moi vivre, une zamba de Oscar Valles) et Viejo jardín (Vieux jardin), qu’elle chante dans le film documentaire Café de los Maestros, dont elle apostropha le réalisateur :
“Me imagino que Santaolalla estará feliz porque yo canto esto, pero bueno, él está lejos, está en California [...] tuvimos una guerrilla, después nos amigamos” (Nelly Omar, citée par Página/12, du 4 avril 2009)
"Je m’imagine que Santaolalla serait content que je chante cela mais bon ! il est loin, il est en Californie [...] On s’est fait la guerre et puis après, on a fait ami-ami". (Traduction de Denise Anne Clavilier)

Elle a terminé son tour de chant par La Descamisada (la Sans-chemise), une chanson qu’elle avait dédiée à Evita Perón et enregistrée en 1945, qui devint comme un hymne péroniste pendant la campagne électorale de Juan Perón, cette campagne électorale dont l’Ambassadeur des Etats-Unis, l’homme d’affaires Spruille Braden, se mêla presque ouvertement et qui fit dire aux nationalistes, partisans de Perón : ces élections, c’est Perón ou les Etats-Unis. Et bien sûr, ce fut Perón, élu au premier tour avec 56% des voix lors du premier scrutin vraiment libre et sincère depuis 15 ans en Argentine (voir Vademecum historique, en partie centrale de la Colonne de droite). De cet engagement, qui valut à Nelly Omar d’être bannie des ondes et des scènes pendant 17 ans, entre septembre 1955, à la chute de Perón, jusqu’en 1973, à son retour au pouvoir, la chanteuse dit qu’elle ne regrette rien. Elle a même déclaré sur scène (alors que l’Argentine est en pleine campagne électorale et que le Gouvernement actuel est contesté par une petite fraction du parti justicialiste, qu’on appelle les péronistes dissidents) :
“Y sí, yo soy peronista hasta la médula. Cuando venga alguno que sea mejor que Perón y Evita, bueno, hablamos” (Nelly Omar, citée par Página/12, du 4 avril 2009)
"Eh bien, oui, je suis péroniste et des pieds à la tête (6). Quand on verra arriver quelqu’un qui sera mieux que Perón et Evita, on en reparlera" (Traduction Denise Anne Clavilier)

Nelly Omar a terminé le concert en descendant de scène pour aller serrer les mains et embrasser les spectateurs du parterre (platea), parmi lesquels on voyait beaucoup de vieux militants péronistes avec écussons et autres étendards, des admirateurs en larmes et une chanteuse très âgée elle aussi, quoiqu’un peu plus jeune tout de même, María de la Fuente. Il y eut beaucoup de baise-main mais à aucun moment l’hystérie habituelle qui entoure une idole. Karina Micheletto, qui signe le reportage dans Página/12, parle d’une rencontre très authentique entre une artiste au style dépouillé et épuré et un public admiratif et ému, touché de l’avoir vue, de l’avoir entendue après en avoir eu envie si longtemps...

Quelques jours avant ce concert, Nelly Omar avait accordé une interview à Clarín. Elle y parlait de son trac avant l’événement et de son émotion devant les hommages qui lui sont rendus :

"¿Cómo imagina el recital?
Mejor no imaginarme, porque si no, no voy a poder cantar. Como me pasó cuando me hicieron un homenaje en Guaminí. Me quebré: canté cinco canciones y no pude más. Me agarró el llanto. Me descompuse, bah. Me habían dado, simbólicamente, las llaves de la casa donde vivía a los cinco años: entrar, ver las habitaciones, la plaqueta que pusieron en el zaguán, y no encontrar los familiares y amigos que tenía..."
(Gaspar Zimerman - Nelly Omar, Clarín, 28 avril 2009)

"Comment imaginez-vous le récital ?
Je préfère ne pas me l’imaginer, parce que sinon je ne vais pas pouvoir chanter. C’est ce qui m’est arrivé quand on m’a rendu un hommage à Guaminí
(7). Je me suis effondrée : j’ai chanté cinq chansons et je n’ai pas pu aller plus loin. Les sanglots m’ont saisie. Et je me suis écroulée. On m’avait donné, symboliquement, les clés de la maison où je vivais quand j’avais 5 ans : entrer, voir les chambres, la petite plaque qu’on a mise dans le vestibule et ne pas trouver les parents et les amis que j’avais..."
(traduction Denise Anne Clavilier)

Dans cette interview, le journaliste la fait parler de la difficulté du grand âge auquel elle est parvenue : voir disparaître un à un tous ceux qu’on a aimé, n’avoir personne pour vous tenir la main au moment dernier.... Elle rend hommage à Julio Martel (voir mon article) et à Tito Alberti, deux artistes de sa génération ou proches d’elle récemment disparus. Elle y parle aussi de sa relation amoureuse avec Homero Manzi, avec un ton assez différent de celui qu’on entend dans l’interview de Página/12 publiée le lendemain, 29 avril (lire mon article), elle parle de l’image qu’elle aimerait qu’on garde d’elle "No como una cantora, sino como buena persona" (pas comme d’une chanteuse populaire, mais comme de quelqu’un de bien), de ses projets (enregistrer encore au moins un disque de tangos et un disque de folklore), de Juan Perón et du péronisme d’aujourd’hui, avec ses déchirements internes qu’elle trouve indécents, d’Evita, qu’elle a bien connue et pour l’activité politique et sociale de laquelle elle continue de professer beaucoup d’admiration :

"Yo soy de Perón y Evita. Lo que Evita hizo por los chicos, por los adolescentes, no tiene precio".
(Gaspar Zimerman - Nelly Omar, Clarín, 28 avril 2009)
"Je suis pour Perón et pour Evita. Ce qu’Evita a fait pour les gamins et les adolescents, ça n’a pas de prix". (8) (Traduction Denise Anne Clavilier)

C’est d’ailleurs au Luna Park que Nelly Omar a connu personnellement Eva Perón, dont elle garde par devers elle une petite photo découpée dans un magazine. Les sbires d’un gouvernement anti-péroniste lui ont cassé et volé tout le reste après que Perón ait été renversé par un coup d’Etat de la Marine en 1955. Lors de cette rencontre, en 1943, Evita n’était encore que Eva Duarte, une starlette de cinéma et de théâtre radiophonique. Cela se passa au cours d’un grand rassemblement artistique organisé pour collecter des fonds en faveur des sinistrés d’un tremblement de terre dans la Province de San Juan. Le tout nouveau Secrétaire d’Etat au Travail, Juan Perón, représentait le nouveau Gouvernement, issu du coup d’Etat du 4 juin 1943, un coup d’Etat militaire nationaliste, souverainiste et favorable à la neutralité du pays, qui venait de chasser du pouvoir une équipe politique à la solde des Etats-Unis et sur le point de faire basculer l’Argentine dans le conflit mondial. C’est lors de cette même soirée que le très charismatique et fraîchement veuf (9) nouveau ministre rencontra celle qui allait lui être associée pour toujours, grâce, entre autres, à la complicité de Homero Manzi, présent ce soir-là au Luna Park, à tous les titres : homme politique fondateur du mouvement nationaliste et démocratique FORJA qui soutenait le gouvernement de juin 1943, journaliste et grand poète, auteur déjà de très nombreux succès dans le domaine du tango en particulier.
En savoir plus :
Lire l’article de Página/12 du 4 mai 2009
Lire l’interview de Nelly Omar dans Clarín du 28 avril 2009. Cette interview sur Internet comporte aussi un clip vidéo extrait d’un des récitals précédents donnés au Luna Park par Nelly Omar, un dernier morceau qui n’est autre que Desde el Alma (texte de Homero Manzi).
Lire tous les articles de Barrio de Tango sur Nelly Omar en cliquant sur son nom dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, entre le titre et l’article.
Lire tous les articles de Barrio de Tango sur Homero Manzi en cliquant sur son nom dans le bloc Pour chercher ou dans la rubrique Vecinos del Barrio, dans la Colonne de droite, partie supérieure.

(1) faire un tabac (francés popular) : tener un éxito grande. Faire un four es el contrario : fracasar.
(2) y picos : et des poussières. En l’occurrence, des grosses poussières. Nelly Omar a 97 ans et demi bien sonnés.
(3) le payador est un auteur-compositeur-interprète qui a la particularité de savoir improviser. L’art du payador est quelque chose du passé. A la fin du 19ème siècle, ces artistes ont eu un rôle extrêmement important dans toute la région du Río de La Plata. C’était des artistes itinérants qui parcouraient la campagne pour animer les longues nuits à la belle étoile des gauchos qui gardaient les troupeaux ou les soirées des petites bourgades rurales, qui répandaient les nouvelles (les informations politiques autant que les faits divers) et les idées. C’était souvent des anarchistes libertaires. Ils sont l’une des sources de la poésie du tango et de l’anarchisme argentin, qui est un mélange de la pensée des payadores et des théories bakounistes, arrivées d’Europe à partir de 1880 avec l’immigration des russes qui fuyaient l’autocratisme de l’Empire tsariste. Les artistes qui se disent payadores aujourd’hui n’ont plus du tout ni ce rôle, ni cette aura, ni cette influence culturelle. Mais il continue d’exister une vraie tradition musicale rurale autour du Río de La Plata.
(4) le tableau chorégraphique n’a pas vraiment plu à la critique de Página/12, Karina Micheletto. Elle y a vu plus des acrobaties que du tango.
(5) Martín Fierro, de José Hernández
(6) l’expression argentine (hispanique) dit "jusqu’à la moëlle".
(7) sa ville natale, en plein centre de la Province de Buenos Aires.
(8) Elle fait sûrement allusion au développement du réseau scolaire, à l’organisation de camps de vacances, à la mise en place d’un réseau de surveillance médicale pour la petite enfance et d’assistance à la maternité, aux hôpitaux et à la transformation des hospices pour enfants abandonnés ou orphelins en foyers où les enfants avaient une vie plus normale et où on leur a enlevé l’espèce d’uniforme hideux, reconnaissable entre mille, qui les désignait au reste de la société comme orphelins et donc les écartait des autres enfants. A noter que l’adoption reste un phénomène très marginal aujourd’hui encore en Argentine.
(9) La première femme de Perón est morte en 1942, d’un cancer de l’utérus. La même maladie qui allait emporter Eva Duarte, 10 ans plus tard.

mardi 17 mars 2009

Nora Bilous au Tortoni et un CD gratuit [disques et livres]



Pour ma part, j’ai découvert l’auteur-compositrice-interprète de tango Nora Bilous dans l’un des podcasts de Tango City Tour, en 2007. Nora Bilous a déjà trois disques à son actif. Elle propose d’ailleurs sur son site un téléchargement gratuit du dernier d’entre eux, Presente, 13 pistes, dont quatre morceaux écrits par elle et composés par son partenaire Juan Rivero, six classiques (Rodando tu esquina, Cristal, Toda mi vida, Baldosa floja, Nostalgias, Alma en pena) et trois morceaux plus contemporains mais d’autres compositeurs. Un album équilibré, enregistré en 2007, et dont la direction musicale et les arrangements ont été assurés par Juan Rivero. C’est en entrée de son site et ça vaut le coup (et c’est quelqu'un qui a acheté le disque chez un disquaire là-bas qui vous le dit).

A l’intérieur du site, vous découvrirez aussi en écoute (non téléchargeable) plusieurs pistes des deux autre disques.

Nora Bilous est une habituée du Tortoni. Elle y chante deux fois par semaine depuis 2003. Elle s’y produit actuellement, le dimanche à 20h et le vendredi à 23h, dans le salon Alfonsina Storni, à 60$ l’entrée (voir le programme sous ce lien). Ses deux spectacles s’appellent Desde Otro lado, le dimanche (d’un autre côté) et Tango en canto de mujer, le vendredi (1). C’est d’ailleurs au Tortoni qu’elle a connu son partenaire, qui est aussi son pianiste, son arrangeur et donc, on vient de le voir, l’un des compositeurs de son répertoire. Tous les deux forment à présent un duo et c’est dans cette configuration qu’ils ont été retenus l’année dernière dans le programme 2009 des Bares Notables (voir l’article de ce blog sur cet appel à concours édition 2008).

Le lundi à 22h, Nora Bilous chante aussi au Café de los Angelitos, de la esquina Rivadavia y Rincón, ce café que fréquentaient Carlos Gardel et José Razzano et où payadait José Betinotti (2), qui ferma dans les années 90 à cause d’un incendie et a été à nouveau inauguré en juin 2007, tout beau tout neuf... Elle s’y produit dans un spectacle de luxe puisque le Café de los Angelitos, grand café de tradition portègne, avec garçons en grande tenue et service stylé mais le tout raisonnablement abordable de jour, se transforme la nuit venue en cena-show, comme la Esquina Carlos Gardel (à l’Abasto), la Esquina Homero Manzi (esquina San Juan y Boedo), l’immense Tango Porteño (au pied de l’Obélisque), le plus petit El Viejo Almacén (à la frontière de Monserrat et de San Telmo).

A écouter aussi sur Tango City Tour... en allant chercher le podcast n° 85 (c'était il y a quelques années, nous en sommes au n° 148 et ce podcast est hebdomadaire). Le lien vers Tango City Tour se trouve dans la rubrique Ecouter dans la partie basse de la Colonne de droite, celle consacrée aux liens externes.

(1) Tango en canto de mujer : léger jeu de mot entre "en canto" (chanté par... une femme) et encanto (charme, envoûtement, sortilège... de femme). "Encanto de mujer" c’est l’une des citations cultes du tango Pasional, de Jorge Caldara et Mario Soto, connu surtout pour l’interprétation qu’en a donnée (et enregistrée) l’orchestre de Osvaldo Pugliese en 1951.
(2) José Betinotti (1878-1915), sans doute l’un de ceux qui ont appris la guitare et le chant à Carlos Gardel, était un payador, un artiste qui savait improviser vers et musique sur les thèmes qu’on lui donnait ou sur l’actualité (voir à ce sujet
l’article de ce blog sur l’hommage que Luis Alposta a rendu à Gabino Ezeiza, le maître de Betinotti, il y a quelques semaines sur Noticia Buena). Les payadores, qui comptent parmi les ancêtres des auteurs et compositeurs de tango, ont joué un grand rôle non seulement dans l’apparition du tango mais aussi, plus largement, dans la constitution d’une identité culturelle propre à la province de Buenos Aires et à l’Uruguay, qui unifie la région, de part et d’autre du Río de la Plata. Souvent les payadores étaient des anarchistes itinérants dans les campagnes, des colporteurs de nouvelles contestataires et critiques de l’ordre établi, voire des marginaux qui échappaient délibérément à toutes les contraintes. Ils furent donc longtemps la voix des petits, des gauchos, des ouvriers et de tous les sans voix du petit peuple. Citadins et quasi-sédentaires, Gabino Ezeiza et José Betinotti, qui comptent parmi les derniers d’entre eux, était l’un un radical, qui prit les armes lors des soulèvements montés par l’UCR au début des années 1890, l’autre un sympathisant socialiste, dans la Buenos Aires dominée par le pouvoir des oligarques de la Generación del 80 (voir la chronologie historico-politique, en partie centrale de la Colonne de droite).
Les payadores n’ont laissé que peu de traces de leur art car pour la plupart d’entre eux, ils n’ont jamais rien écrit (tout était improvisé) et les lettrés n’avaient que mépris pour ces va-nu-pieds. Ce n’est donc qu’exceptionnellement que les journaux mentionnent tel ou tel événement relatif à leur art ou à leur présence. Le poids extraordinaire qu’ils conservent dans l’imaginaire collectif rioplatense s’est transmis de génération en génération jusqu’à nous à travers des récits dont il n’est pas aisé de séparer la réalité historique et la légende.

mercredi 18 février 2009

Horacio Ferrer et Litto Nebbia sur Noticia Buena [radio]

Marcelo Villegas vient d’avertir l’ensemble de ses correspondants de la nouvelle mise à jour du site de Noticia Buena. Je vous répercute l’info, car il y a à nouveau des nouveautés qui valent le coup. Deux nouveautés importantes sur deux pages différentes du site (lien au site complet dans la rubrique Cambalache, en partie inférieure de la colonne de droite) :

Sur la page de Luis Alposta, baptisée Mosaïcos Porteños, un nouveau document historique. Cette fois, Luis nous parle du grand payador que fut Gabino Ezeiza et d’un festival auquel il assista et où il connut plusieurs descendants et parents du grand artiste (voir la photo jointe à son papier). Le document audio qui illustre l’article date de 1913 : c’est l’un des enregistrements de Gabino Ezeiza (1858-1916), considéré à son époque comme un des plus grands chanteurs du pays, sinon le plus grand. Ces enregistrements nous surprennent toujours : au-delà des grésillements et des souffles qu’on trouve toujours sur les disques de ce temps-là, l’esthétique des payadores n’est plus guère la nôtre. Vous pouvez aller écouter aussi, sur Todo Tango (colonne de droite, rubrique Ecouter, dans les liens externes), les voix de José Betinotti (1878-1915) et de Angel Villoldo (1861-1919), le compositeur de El Choclo, pour vous faire une petite idée de ce qu’était cette manière de chanter. Ignacio Corsini, comédien et chanteur contemporain de Carlos Gardel, aujourd’hui pratiquement inconnu des amateurs de tango dans le monde et qu’on n’entend quasiment jamais sur les ondes de la 2x4 (rubrique Ecouter), est resté dans la même veine interprétative que les grands devanciers. Mais Carlos Gardel, lui, s’en est progressivement éloigné et c’est donc à une autre esthétique qu’il a formé notre oreille. Dans le premier disque qu’il a enregistré en 1912, on entend qu’il chante encore comme eux. En 1917, lorsqu’il enregistre pour la première fois Mi noche triste, le premier tango-canción (tango à texte), on dénote déjà des changements dans sa technique vocale mais on est encore très loin de cette voix qui nous est familière et qui incarne pour nous le tango, sa voix des années 30, celle avec laquelle il chante Tomo y obligo puis Volver. Il avait tout changé, l’esthétique, la technique vocale, la musique, la place de la guitare... Et on comprend ainsi pourquoi les Argentins disent de Carlos Gardel qu’il a fondé le tango ("nuestro tango") et que quelqu’un comme Horacio Ferrer, qui l’admire profondément, affirme qu’il a tout inventé dans le genre...

Allez voir cette page, lire la mini-conférence de Luis Alposta sur la métempsychose (toujours passionnant, ces petits articles, nourris d’une érudition inouïe et réjouissante), parcourir le quatrain (pas trop compliqué) improvisé un jour par Gabino Ezeiza et écouter cette voix si particulière que nous ne connaissons pas sur Mosaicos Porteño en cliquant sur ce lien.

Le quatrain de Gabino Ezeiza (1).

Al que me mete en psicosis...
Al que me mete en psicosis
le digo en estilo vario...
por qué al mandarme el temita
no me mandó el diccionario.
Gabino Ezeiza

A celui qui me fourre de la psychose
A celui qui me fourre de la psychose
Je lui dis dans un autre style...
Pour quelle raison en m’envoyant ce petit thème
Il ne m’a pas envoyé un diccionnaire ?

(Traduction Denise Anne Clavilier)

Et comme je parlais de l’admiration d’Horacio Ferrer pour Carlos Gardel et son oeuvre de créateur originel du tango, pensez donc aussi à cliquer sur l’onglet Para escucharnos en los valores (pour nous entendre sur les valeurs). Marcelo Villegas a disposé 4 interviews d’une heure que je vous invite à savourer.

De ces quatre interviews, que Marcelo tire parfois de ses archives, il y en a deux qui concernent directement la passion qui nous réunit, moi qui écris et vous, derrière votre écran, qui lisez : le tango argentin.

La première est une interview d’Horacio Ferrer, enregistrée au moins en partie dans son bureau de la Academia Nacional del Tango (c’est facile à deviner, on entend, très très atténué, le bruit de la Avenida de Mayo, en léger bruit de fond. La Academia est située à quelques pas d’un feu rouge, donc le trafic automobile en bas, on l’entend toujours un peu, même fenêtre fermée). La seconde est une interview de Litto Nebbia, réalisée en 2007 au téléphone (ce qui fait que la voix de Litto Nebbia est un peu voilée, ça peut gêner la compréhension si vous débutez en argentin, mais vous n’aurez pas ce problème avec Horacio Ferrer : son impeccable et une diction particulière, tellement nette que c’en est un rêve pour l’apprenti argentinophone qui veut s’entraîner avant d’aller là-bas voir sur place comme c’est, le tango en liberté).

Les deux émissions sont accompagnées de morceaux musicaux. Rien que des Astor Piazzolla-Horacio Ferrer pour la première émission : La bicicleta blanca par Raúl Lavie, Chiquilín de Bachin par le Cuarteto Supai (en duo de chanteurs : une rareté !) et Balada para un loco, interprété par Roberto Goyeneche (sur la toute fin de sa vie) et Adriana Varela (dans un disque édité par Melopea). A ne pas louper, ce qu’Horacio Ferrer raconte de l’éducation reçue de ses parents et de ses fréquentations dans le quartier de son enfance, son déguisement tout gamin en Superman et le théâtre de marionnettes que sa mère l’avait aidé à construire, la découverte de la lecture par des cadeaux de son père, sa collaboration avec Astor Piazzolla, l’histoire de la fondation de la Academia en 1990 dont il voulait que ce soit un "Titanic qui ne coule pas" ("la métaphore est grossière et je sais très bien quand j’emploie des métaphores pleines de finesse et quand j’en utilise d’autres, plus vulgaires"), où tout le monde pourrait embarquer ("et si on a des choses à se dire, si quelqu’un n’est pas d’accord, il le dit mais à bord") et les conseils que Marcelo lui demande pour les jeunes qui rêvent de se lancer dans l’art ("écoute ton corps. C’est une machine rudement bien faite, l'organisme. Si ton corps te dit d’aller te coucher, fais-le. Et écoute ton âme. Très important d’écouter ton âme. C’et comme ça que tu découvriras ton destin et que tu pourras l’accomplir. Hacé caso al cuerpo. Hacé caso al alma. Et puis la maîtrise d’une technique. On n’est pas poète si on ne maîtrise pas la grammaire").

Pour illustrer l’émission consacrée à Litto Nebbia, Marcelo Villegas a choisi Distraidos (distraits) chanté par Litto Nebbia, La Balsa (le radeau), chanté par Litto Nebbia avec son groupe historique Los Gatos (les chats ou les rien du tout, il y a un double sens possible), Cosas sencillas (des choses simples), toujours chanté par Litto et pour finir un merveilleux tango de Enrique Cadícamo, La historia vuelve a repetirse, qui sert aussi de titre à un documentaire que Litto Nebbia a réalisé sur Cadícamo (disponible en format DVD chez Melopea).

Dans les points de l’émission qui ont particulièrement retenu mon attention et mon émotion : la grande variété des musiciens et des artistes qu’aime Litto, qui l’ont nourri esthétiquement et culturellement et l’ont aidé à accoucher de lui-même et de sa propre musique et son refus de hiérarchiser les genres musicaux ("c’est idiot. De la vulgarité, il y en a partout. De la qualité, de la sincérité, du coeur aussi"). Ce qu’il dit aujourd’hui de l’influence de l’argent dans la production musicale, de l’importance du profit qui lui fait préférer son artisanat personnel et son travail avec des gens qu’il respecte ("il faut arracher de la tête des jeunes que le succès vient de la chance alors qu'il faut travailler avec le coeur, avec l'âme"). Marcelo le fait enchaîner sur l’aventure de Melopea, la maison de disques qu’il a fondée en 1988 et où il édite, avec des petits moyens tout simples dans une modeste maison anonyme de Villa Urquiza, des gens de grand talent auxquels d'autres studios se refusent. Et l’heure se conclut sur les disques consacrés à Cadícamo (surtout le Nebbia canta a Cadícamo, dont était tiré le La Luz de un fósforo dont je vous parlais la semaine dernière au sujet de l’interview accordée à Marcelo par Roberto Fontanarrosa) et sur les trois derniers disques de Roberto Goyeneche que Litto lui fit enregistrer à la toute fin de sa vie, lorsqu’il était déjà bien atteint par la maladie qui devait l’emporter à 69 ans (en 1994), qu’il avait même des difficultés de respiration et que les autres, les labels et les organisateurs de spectacle l’avaient déjà enterré et ne le programmaient plus. Ces disques Melopea sont parmi les meilleurs de la discographie de El Polaco comme les Argentins le surnomment avec tendresse et respect.
J’espère que je vous ai donné envie d’aller écouter tout ça. Ne perdez pas trop de temps, Marcelo Villegas veille à renouveler souvent son site et comme il est riche en merveilles diverses et variées, il faut que ça tourne pour que tout y passe...

Dans la colonne de droite, en partie haute, les raccourcis internes vous permettent de sélectionner les articles que vous voulez lire selon les thématiques qui vous intéressent. Des thèmes connexes sont donc disponibles sous les intitulés Les chanteurs, les poètes, les Troesmas, radio.
Les mots-clés, en haut, entre titre et corps de l’article, vous offre aussi une pré-selection thématique.
Les articles sont aussi consultables dans l’ordre chronologiques dans les Archives de Barrio de Tango.
Enfin, la partie basse de la colonne de droite rassemble les liens externes, avec Melopea, avec la Academia Nacional del Tango, avec Todo Tango (le site encyclopédique dirigé par Ricardo García Blaya) avec encore plein d’autres radios et podcasts (très intéressants aussi).

(1) Lors d'un "contrapunto" de payadores (un concours d'impro), le public lançait un thème à l'artiste (ou aux concurrents quand c'était un tournoi) et celui-ci devait improviser sur l’instant une chanson qui fasse autant que faire se peut rire l’assistance. Ou le cas échéant la faire pleurer. Ici il s'agit de faire rire. "Mete en psicosis" se prononce comme "metempsicosis" lorsqu'on élide, comme on le fait couramment à l'oral, la finale de mete.

mercredi 19 novembre 2008

Page sportive [jactance & pinta]

"Page sportive, comme annoncent toujours les journalistes de radio et de télévision, un peu trop souvent (à mon goût) à l’ouverture de leur flash d’info ou de leur journal... Comme si le football gouvernait le monde. Quoique ! comme disait Raymond Devos (1).

En effet, ce soir, la sélection d’Uruguay va jouer un match amical contre la sélection française, au Stade de France, dans la ville tout à la fois royale et populaire de Saint-Denis (no muy lejos de la cancha, se encuentra la Basílica Saint Denis, necrópolis gótica de los reyes de Francia) ce stade mythique où les Bleus furent un jour, il y a déjà 10 ans, champions du monde contre un voisin de ceux de ce soir, un voisin nordiste et lusitanophone. Cette rencontre amicale fait partie de la préparation des deux équipes aux épreuves éliminatoires de la Coupe du Monde.

Souhaitons la bienvenue aux joueurs et à la hinchada oriental (2). Espérons que le Stade de France saura les accueillir avec l’hospitalité qu’ils méritent, qu’on n’entendra aucun sifflet sur aucun des deux hymnes nationaux (odieuse habitude qui s’est répandue depuis peu, et espérons-le pour peu de temps, dans les stades de ce pays) et que tout le monde sera content de sa soirée (couvrez-vous bien, les sudistes : il fait froid à Paris !).

Si vous souhaitez en savoir plus (en castellano) sur les redoutables adversaires des Bleus (ils ont déjà 4 étoiles ! deux fois plus que l’Argentine, pour un pays nettement plus petit ! C’est même eux qui ont été les premiers champions du monde, en 1930, à domicile, contre... l’Argentine), allez visiter le site de l’AUF (Asociación Uruguaya de Fútbol) qui dispose bien sûr d’une page spéciale sur le match de ce soir (18h pour les Uruguayens, 21h pour les Français) et d’une page générale consacrée à l’équipe nationale.

Y si los uruguayos se interesan por los azules (sólo una estrellita), la dirección del sitio de la FFF (Fédération de Football Française) está acá.

Pendant ce temps-là, l’équipe argentine (los blancocelestes), pour la première fois sous la direction technique de Diego Maradona, nommé il y a trois petites semaines à la surprise générale, dispute un match amical avec l’Ecosse, à Glasgow (bon courage, les gars, parce que gla gla gla !) (3).
Les infos sur cette grande première sont bien sûr sur le site de la AFA (Asociación de Fútbol Argentina). Le match est à 21h pour les Français, les Belges et les Suisses, 18h pour les Argentins. Pour les Ecossais, ce sera à 20h. Une de moins que sur le continent. Alors bien sûr, si là-dessus, j’ajoute qu’à midi aujourd’hui même, à Glasgow, selon le site de la SFA (Scottish Football Association), il restait encore des places à vendre pour ce match historique, vous allez tous croire comme un seul homme que je prête foi à la réputation d’avarice des Ecossais. Eh bien, non ! c’est juste que les Ecossais ne causent pas le Diez dans le texte (4) et qu’ils ont peut-être une dent contre lui (5). Les deux Directeurs Techniques de ce soir, l’Ecossais et l’Argentin, se sont en effet déjà affrontés. Pas sur le banc de touche. Sur un terrain. A Mexico. C’était lors de la Coupe du monde de 1986, il y a 22 ans, pendant ce match dont les Argentins ne se lasseront jamais et où le plus célèbre volante au monde (volante : joueur rapide capable de couvrir tout le terrain et de tenir plusieurs postes de jeu, en défense, en attaque, sur les flancs, pendant un même match) avait traversé d’une traite tout le terrain en dribblant pour, au terme de cette course d’anthologie, marquer un but de la main (pas la sienne, celle de Dieu), qui vengea momentanément mais somptueusement l’Argentine de la victoire militaire (et politique) de la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher aux Malouines.

Sur ce, à Paris comme à Glasgow, selon la formule consacrée et avec une petite pensée pour l’ami Cucuza qui doit être devant un poste à l'heure qu'il est (je suis prête à le parier et il ne sera pas le seul ; je pense à Alorsa, à Alejandro Szwarcman, à Javier González, au Maestro Héctor Negro, aux enfants des uns et des autres...), que le meilleur gagne ! Et puisque je suis très, très, très, très chauvine (vous l’aviez deviné à la lecture des autres articles de ce blog), je ne traduis pas...

(1) Raymond Devos (1922-2006), poeta y artista cómico, malabarista del verbo (un jongleur du verbe), de nacionalidad belga. Se puede leer y saborear unos de sus textos en su sitio (haciendo clic en el enlace citations). "Quoique, quoique" ("no obstante", "al mismo tiempo" como concesión) es el estribillo de un sketch surrealista y absurdo, como a él le gustaron más, Mon chien, c’est quelqu’un (mi perro es una persona o mi perro es cabrero), donde poco a poco, a lo largo del texto y al cabo de varios desplazamientos semánticos y desvíos de giros populares, termina con intercambiar completamente los roles de amo y perro.
(2) La hinchada : le groupe de supporters (hincha). Vient d’un verbe, hinchar, qui se traduit "gonfler" et qui s’applique à la baudruche qu’on remplit d’air, à la brioche qui lève dans le four, au cours d’eau en crue... Sans doute parce que les supporters gonflent leurs poumons pour crier très fort.
Le dernier film d’Enrique Santos Discépolo, tourné en 1951, celle de sa mort, s’intitule El hincha et raconte les aventures d’un supporter si entiché de son équipe de foot qu’il en perd le sens commun. L’équipe, professionnelle, est celle de son club de quartier en pleine Bérésina (derrota terrible, por la derrota napoleónica en Rusia) financière et donc sportive et le brave garçon fait des pieds et des mains (hacer todo lo posible con mucho esfuerzo) pour sauver el equipo au besoin contre les joueurs eux-mêmes, désabusés par plusieurs mois sans salaire et passablement retirés des voitures (alejados de la cancha - en el caso). Le pauvre fou rend complètement chèvre tout son entourage. Enrique Santos Discépolo déploie une dernière fois devant la caméra, celle d’un honnête cinéaste sans génie particulier, ses dons de comédien quasi-burlesque, avec un jeu de jambes, de bras et de voix dévastateur. L’acteur, réalisateur, compositeur et poète est décédé d’une crise cardiaque le 23 décembre 1951, moins d’un an après la sortie de ce film, le 13 avril 1951. El Hincha est disponible en format VHS et DVD, ed. Cine del Mundo qui tient boutique sur Corrientes (mais casette et DVD sont difficiles à se procurer par correspondance, même sur Internet, je dois bien le reconnaître et c’est dommage). Sur le cinéma argentin, et en particulier ce film, renseignez-vous -en VO- sur le site de Cinenacional.
Oriental : des Uruguayens, on dit toujours qu’ils sont "orientales" quel que soit l’endroit du globe où ils se trouvent, tout simplement parce que leur pays (capitale : Montevideo) est situé à l’est du río Uruguay. Evidemment, dit comme ça chez nous, en Europe, ça fait un peu cancre en géo !
(3) gla gla gla : onomatopea francofona para el frio (imitación del castañeteado de dientes).
(4) El Diez, l’un des surnoms de Diego Maradona en Argentine. Je vous ai déjà souvent renvoyés à la page My Space de La Guardia Hereje pour écouter le très bel hommage que Alorsa et ses musiciens rendent à Diego dans cette chanson, Para verte gambetear (Pour te voir dribbler). Mais quand on aime, on ne compte pas, donc c’est reparti pour un clic... Mais je ne vous avais encore jamais parlé du poème que Horacio Ferrer (si, si, Horacio Ferrer himself et en personne) a dédié au héros du terrain... Or il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Con las manos se hace el arte
la pasión y la oración;
suerte que nos diste el fútbol
hecho con los pies, Señor.
[...]
En lunfardo diez es diego
y es de diez el que es mejor,
diez, sensualidad, maestría
maradónica explosión

(extrait de Horacio Ferrer, Versos del Duende, ed. Corregidor, BsAs, 2003, p 92)

C'est avec les mains que se fait l'art
la passion et la prière ;
Une chance que tu nous aies donné le football
fait avec les pieds, Seigneur.
[...]
En lunfardo, 10 se dit Diego
et celui qui est le meilleur il est en 10,
10, sensualité, maestria,
explosion maradonique.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Et Horacio Ferrer n’est pas le seul. Alejandro Szwarcman, Héctor Negro, entre autres, ont aussi leur tango ou leur poème sur el Diez. Vous pouvez lire à ce sujet l'anthologie d'Héctor Negro, El lenguaje y la poesía del fútbol, ed Corregidor, Buenos Aires 2005 et d'écouter Pompeya para Diego era París, d'Alejandro Szwarcman et Javier González, chanté par Patricia Barone, dans Gestación (CD autoproduit), Buenos Aires, 2004.

En outre, Maradona a aussi inspiré à trois honorables citoyens de Rosario la création d’une parodie d’église (cachant sous une couche d’humour très inventif une expression politique symbolique forte, anti-colonialiste et altermondialiste, dont il faut savoir décrypter le langage organisé selon un code typiquement rioplatense), la Iglesia de la Mano de Dios, de son nom officiel (qui parodie les noms de sectes protestantes nord-américaines), plus communément connue néanmoins comme Iglesia Maradoniana, avec tout un rituel complet pour l’initiation du fidèle (il faut marquer un but de la main dans une cage dépourvue de gardien pour être admis au baptême au sein de l’Eglise, dont tous les fidèles, hommes et femmes, porte en deuxième prénom celui de Diego), l’office liturgique avec autel et communion, le mariage (les deux époux prononcent leurs voeux au-dessus d’un ballon et marquent chacun un but dans la cage, toujours vide), des Tables de la Loi avec 10 commandements et pas un de moins (rien à voir avec celui de Moïse à part le chiffre), un grinçant détournement du Notre Père (désopilant et pas du tout blasphématoire, contrairement à ce qui se passerait chez nous), un calendrier de fêtes récurrentes, allant de la Nativité aux mystères glorieux... Sous ce lien, le site de ces hinchas auxquels Maradona lui-même, non sans l’humour arrabalero qui le caractérise, a accordé sa bénédiction politique.

Si un jour le film d'Emir Kusturica, Maradona, sort en format DVD, précipitez-vous dessus, surtout si vous n’avez pas pu le voir sur les écrans quand il est sorti, juste après le Festival de Cannes 2008. Vous comprendrez tout sur l’Eglise Maradonienne. A condition de bien vouloir comprendre ce qu’il y a à comprendre, ce qui n’a pas toujours été le cas des critiques de cinéma professionnels, de ce côté-ci de l’Atlantique.

Et enfin, pour en terminer avec ce chapitre qui semble si fort s’éloigner du match de Saint Denis de ce soir mais qui n’en est pas autant dissocié que cela, je vous propose de vous régaler avec le commentaire historique (dans le texte et avec traduction) que fit Victor Hugo Morales, commentateur sportif de haut vol, éditorialiste politique percutant, animateur d’émissions télé et radio vraiment culturelles et conteur hors pair, oriental de surcroît (maintenant que vous savez ce que veut dire cet adjectif là-bas), très présent depuis des décennies sur les ondes argentines, quand Maradona envoya l’Argentine en demi-finale du Mundial... Véritable poète dans son genre, comme vous allez pouvoir en juger, ce payador du foot dispose d’un site personnel à consulter ici (avant ou après la lecture de ce qui suit).

Ahí la tiene Maradona, lo marcan dos, pisa la pelota Maradona. Arranca por la derecha el genio del fútbol mundial. Puede tocar para Burruchaga... Siempre Maradona. ¡Genio, genio, genio! Ta, ta, ta, ta, ta ... ¡Gooooooool gooooooool! ¡Quiero llorar! ¡Dios santo, viva el fútbol, golaaaazo! ¡Diegoooool! ¡Maradona! Es para llorar, perdónenme, Maradona en recorrida memorable, en la jugada de todos los tiempos, barrilete cósmico, ¿de qué planeta viniste para dejar en el camino a tanto inglés, para que el país sea un puño apretado gritando por Argentina? Argentina 2 - Inglaterra 0. ¡Diegol, Diegol!, Diego Armando Maradona. Gracias, Dios. Por el fútbol, por Maradona, por estas lágrimas, por este Argentina 2 - Inglaterra 0.
Victor Hugo Morales, en la Ciudad de Mexico, el 22 de junio de 1986.

Ça y est, c’est Maradona qui l’a, deux joueurs l’entourent, Maradona a le ballon sous le pied. Le génie du football mondial s’arrache vers la droite. Il peut toucher la balle pour Burruchaga. Toujours Maradona. Un génie ! Un génie ! Un génie ! Ah la la la la laaaaaaaa ! Buuuuuuut ! Buuuuuuut ! J’ai envie de pleurer !!!! Seigneur Dieu ! Vive le football ! Un but d’enfer ! Diegooooooal ! Maradona !!!!! C’est à pleurer, pardonnez-moi, Maradona dans une chevauchée mémorable, dans le match des siècles des siècles, cerf-volant cosmique... De quelle planète es-tu venu pour si bien laisser en chemin l’Anglais, pour que le pays soit un poing serré et levé acclamant l’Argentine. Argentine, 2, Angleterre, 0. Diegoal, Diegoal ! Diego Armando Maradona. Merci mon Dieu. Pour le football, pour Maradona, pour ces larmes, pour ce match Argentine 2 - Angleterre 0.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Vous pouvez aussi l’écouter sur You Tube. 10 secondes éternelles. En contrepoint, vous avez aussi le commentaire du même moment de la même rencontre sur la BBC. Le poids des mots, le choc des cultures !
(5) avoir une dent contre quelqu’un : sentir rencor en contra de alguien (como un perro que tendría ganas de morder)

lundi 4 août 2008

Exposition photographique sur la Buenos Aires pré-tanguera [à l’affiche]

Buenos Aires, memoria antigua
Cronología fotográfica del sigle XIX: primer periodo (1850-1880)

Du vendredi 1er au dimanche 31 août, une exposition présente d’anciennes photographies de la ville de Buenos Aires alors en pleine mutation sociologique et urbanistique, au sous-sol de la Casa de la Cultura (située au débouché de l’Avenida de Mayo sur la Plaza du même nom).

Cette exposition est la première partie d’une manifestation en 3 volets qui montrera par des documents d’époque comment Buenos Aires est passée en 50 ans de la Gran Aldea (le gros village) à la mégalopole qui vit fleurir le tango à l’aube du 20ème siècle. De 1870 à 1895, soit en un quart de siècle, du fait de l’immigration européenne et, dans une moindre mesure, d’un fort exode rural, la capitale a vu croître sa population de 370%. Et ce, malgré l’épidémie de fièvre jaune qui ravagea la ville pendant l’été 1871 ( de janvier à mai), tuant 7,3% de la population.

L’exposition actuelle a été organisée par le photographe, historien et directeur d’édition Luis Priamo (né à Santa Fe, en 1941). Il est l’auteur ou l’éditeur de nombreux ouvrages sur l’histoire de la photographie et sur l’histoire par la photographie.
L’exposition est ouverte tout le mois d’août, du mardi au vendredi de 14h à 20h et le week-end de 11h à 20h (entrée libre et gratuite).

La période couverte par les 3 volets (1850-1900) est une époque de leur histoire qui obsède les Portègnes. Elle ne cesse de hanter toute la vie culturelle : histoire universitaire, expositions de documents historiques ou d’art plastique, littérature... L’histoire officielle, celle transmise par les programmes scolaires définis en 1883, quand l’école est devenue obligatoire et qu’une école publique, gratuite et laïque a été mise en place (très lentement), l’histoire scolaire (comme toutes les histoires scolaires) a falsifié et lissé cette période, elle en a effacé le rôle de la population noire, elle a ignoré l’effervescence idéologique de ce vrai bouillon de culture socio-politique. Aujourd’hui, plus la démocratie s’enracine dans la société argentine, plus les historiens interrogent cette période et la distinguent des images d’Epinal qui tapissent la pensée collective (comme en France l’histoire du pays racontée aux enfants par les instituteurs de la IIIe République).
1850-1900, c’est le berceau des Argentins d’aujourd’hui, qui, selon la blague latino-américaine désormais éculée, descendent tous du bateau.

1850 - 1880 : une période charnière pour Buenos Aires.
Elle s’étend de la fin du gouvernement de Juan Manuel de Rosas (3 février 1851) à l’arrivée au pouvoir de la Generación del Ochenta en 1880 ; elle va de la défaite militaire d’un caudillo s’efforçant de développer l’indépendance économique et diplomatique de l’Argentine (ou tout au moins de la Province de Buenos Aires) et pratiquant une forme d’égalité sociale entre noirs et blancs exceptionnelle à son époque (1835-1851) à la prise du pouvoir par une oligarchie dont l’histoire se rappelle surtout la corruption, qui n’eût d’égal que le népotisme, et la reddition sans condition de l’Argentine et de sa modernisation industrielle à l’empire commercial britannique, dont les capitaux s’investirent dans le pays au bénéfice exclusif de Londres et de la coterie au pouvoir (1880-1916).

Dans la capitale, cette période a été marquée par cinq grands faits historiques :
l’adoption d’une Constitution en 1853,
l’ouverture des frontières à l’immigration européenne à partir de 1856,
la "Peste de 1871" (en fait une épidémie de fièvre jaune)
et la présidence de Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888), écrivain, scientifique, ingénieur et homme politique d’une immense probité, resté dans la mémoire collective comme la plus haute figure d’homme d’Etat après le fondateur de l’indépendance argentine, José San Martín. Sarmiento -et ce n’est pas fréquent- est une figure qui ne souffre pratiquement aucune contestation, ni à droite, ni à gauche.
Enfin, ces 30 ans virent le début de la grande vague d’immigration qui commença vers 1876 pour se tarir dans les années 1930, avec la dépression économique et le renforcement des régimes totalitaires en Europe.

Sur le plan artistique, la période est celle du premier peintre académique qui se soit intéressé à la vie du peuple, dans la campagne et dans les faubourgs, Prilidiano Pueyrredón (1835-1870), le fils d’un officier des guerres d’indépendance, formé à l’Ecole Polytechnique et à l’Ecole des Beaux Arts de Paris.
Elle voit aussi la publication des deux volumes de l’épopée rurale Martín Fierro, de José Hernández, qui est à l’Argentine et à l’Uruguay ce que Don Quijote est à l’Espagne ou Les Trois Mousquetaires à la France (El Gaucho Martín Fierro, 1872 ; La vuelta de Martín Fierro, 1879). Cette épopée héroïse un gaucho rebelle, seul contre tous dans l’immensité de la pampa, et chante une Argentine rurale, à l’opposé de la politique d’industrialisation à l’européenne qui prévaut alors à la tête de l’Etat, provoquant un début d’exode rural.
C’est la grande époque des payadores, ces poètes-improvisateurs, parfois illettrés, qui parcouraient la campagne, s’arrêtant pour la nuit de campement en campement, de hameau en hameau, de ferme en ferme, y animant, accompagnés de leur seule guitare, toute une vie culturelle faite de chansons (des milongas), de musique et de poésie improvisée à partir de la vie locale, et qui jouaient le rôle, très politique, de colporteur de nouvelles. La plupart d’entre eux était des anarchistes, fins observateurs de leurs contemporains et définitivement méfiants face à l’ordre établi. Ils sont à l’origine d’une des composantes de l’anarchisme argentin, métissage entre cette tradition des payadores et les apports théoriques européens (Bakounine et consorts) et l’une des sources de ce qui se cristallisera sous le nom de tango vers 1880, lorsque l’exode rural les implantera en grand nombre dans la ville où ils se mêleront aux immigrants piémontais et napolitains, galiciens et basques, aquitains et ashkénazes, scandinaves et polonais... Le plus grand payador dont l’histoire ait retenu le nom est un citadin de Buenos Aires, un descendant d’esclaves né à San Telmo et mort à Flores, Gabino Ezeiza (1858-1916).

C’est aussi l’époque d’un autre grand poète et penseur citadin mais qui ne mit presque jamais les pieds à Buenos Aires, que ses poèmes atteignirent néanmoins par le biais de la presse : Almafuerte, nom de plume de Pedro Bonifacio Palacios (1854-1917) dont tous les enfants d’Argentine et d’Uruguay apprennent les vers par coeur, comme de ce côté-ci de l’Océan ils apprennent ceux de Victor Hugo (1802-1885) et d’Emile Verhaeren (1855-1916)...