mardi 23 juin 2015

Un nouveau festival à Balvanera du 25 au 28 juin [à l'affiche]


Un nombre considérable d'organisations tangueras se sont réunies pour organiser le premier festival Marechal de Balvanera, en l'honneur double de l'écrivain Leopoldo Marechal (1900-1970), l'un des créateurs de la mythologie urbaine portègne, qui est aussi honoré à la Casa Nacional del Bicentenario, et de Carlos Gardel, dont on célèbre demain, 24 juin 2015, le quatre-vingtième anniversaire du décès, c'est-à-dire pour les Argentins le passage à l'immortalité.

Six lieux se sont fédérés pour accueillir les événements de ce nouveau festival hivernal avec entrée libre et gratuite.

Concerts, milongas, cours et ateliers, bref tout ce qu'il faut pour un festival digne de ce nom dans la République du Tango qu'est la capitale argentine.

Une soirée de chansons contemporaines ce mercredi au CCC [à l'affiche]


Ce mercredi 24 juin, la Ciudad del Tango a rassemblé dans la salle Osvaldo Pugliese du CCC Floreal Gorini, Corrientes 1543, une belle fournée d'auteurs et d'interprètes :
Alejandro Guyot et Marisa Vázquez sont à la fois chanteurs et paroliers.
Alejandro Swarcman, Raimundo Rosales, Matías Mauricio, vous les connaissez déjà comme poètes si vous suivez l'actualité de ce blog, ils étaient la semaine dernière à l'hommage rendu à Horacio Ferrer à la Academia Nacional del Tango...

Plusieurs d'entre eux seront d'ailleurs représentés la semaine prochaine à Toulouse, à Tangopostale, dans Expoésie, l'exposition itinérante qui circulera dans toute la Ville Rose.

Pour ceux qui se trouvent à Buenos Aires, mieux vaut aller les écouter en direct, à 20h30. L'entrée est libre et gratuite (la manifestation prend place dans un festival de poésie latino-américaine).

Aquí se baila el tango, anthropologie appliquée à la milonga porteña [Disques & Livres]


Au début du mois de juin, est sorti à Buenos Aires, à Siglo XXI Editores, un essai qui analyse les pratiques dans les milongas de Buenos Aires d'un point de vue anthropologique : quels conflits, quelles alliances se nouent à travers ce qui ne semble être qu'une danse de société ? Aquí se baila el tango, un clin d'œil à un célèbre tango rendu immortel par son interprète, Alberto Castillo (1), le résultat de quinze ans d'observation et de recherche de la part de Julia María Carozzi qui a fait ses études en Californie et a découvert son objet d'étude en commençant à le pratiquer comme danseuse elle-même. Et elle s'est si bien prise au jeu qu'elle donne maintenant des cours de tango-danse !

Dans son livre, elle se penche sur la construction de la danse de tango des trente dernières années, c'est-à-dire depuis le retour de la démocratie en Argentine (décembre 1983), puisque aussi bien le tango dans toutes ses dimensions est très lié au destin politique du peuple argentin, ce que nous méconnaissons trop souvent de ce côté-ci de l'Atlantique. Elle y révèle, dit-on, comment la dimension mythique intervient dans ce renouveau des milongas dans la capitale fédérale. Le deuxième angle d'analyse vise la conscience du corps et du mouvement, qui est en effet un aspect fondamental de l'expérience du danseur de tango, un peu plus peut-être que dans les autres danses de société qui sont construites à partir de figures et non pas de la complète improvisation dont seul le tango argentin a le secret. Et le dernier axe de son travail porte donc sur les types de relations sociales dont la danse est un prétexte ou que ce mouvement et cette conscience du corps provoquent chez les milongueros.

La chercheuse du CONICET (le centre de recherche scientifique national argentin) répond ce matin aux questions de Andrés Valenzuela dans les colonnes de Página/12 (cahier culturel).
Son livre a également fait l'objet d'une critique dans Infobae et dans un blog sur l'actualité bibliographique, Envolvelo para regalo (Faites un paquet, c'est pour offrir).

Le livre est disponible à la vente en ligne internationale sur Tematika (qui donne le prix en pesos argentins, en dollars US et en euros, quel luxe !)
288 pages, 200 $ ARG.


(1) Así se baila el tango : c'est comme ça que ça se danse, le tango !

lundi 22 juin 2015

L'hommage officiel à Gardel le 24 juin [à l'affiche]

La Ville Autonome de Buenos Aires rendra un hommage officiel à Carlos Gardel, le 24 juin, de 14h à 20h, en s'appuyant sur le Centro de Estudios Gardelianos, le Museo Casa Carlos Gardel et la Legislatura.

Visa d'entrée au Venezuela le 23 avril 1935 lors de la dernière tournée de Carlos Gardel
Vous voyez qu'il faut alors avoir été vacciné et avoir un casier vierge pour entrer au Venezuela
qui enregistre l'appartenance racial des étrangers qui pénètrent sur son sol

Premier rendez-vous au cimetière de la Chacarita, sur la tombe de l'artiste à 14h, avec un discours de José Blotta (Centro de Estudios Gardelianos)

Puis rendez-vous à 17h au Museo Casa Carlos Gardel, avec une courte conférence de Julián Barsky, auteur d'une biographie contestée et contestable de l'artiste. La conférence s'intitulé Carlos Gardel, un viajero (Carlos Gardel un voyageur).
A 17h40, des projections et un concert de guitare aux soins de Jorge Kohan
A 19h, lancement d'un disque de circonstance du chanteur Marcelo Ezquiaga, Morocho, entouré d'artistes invités : le disque rassemble plusieurs musiciens de rock qui rendent hommage au Morocho del Abasto (ou Morocho Argentino, il avait les deux surnoms, entre autres nombreux sobriquets).

A la Legislatura, on se réunira au Salón Presidente Perón pour un concert de la chanteuse María José Mentana à 18h (1), suivi d'une conférence du directeur (ou ex-directeur semble-t-il) de la musique au Ministère de la culture portègne, Diego Mario Rivarola, intitulée Gardel en el Mundo.
A 19h15, le président du Centro de Estudios Gardelianos, Enrique Espina Rawson, conclura les manifestations par une autre conférence, intitulée Gardel Asignatura pendiente (Gardel, un domaine qui reste à explorer).

Un programme peu ambitieux, peu attractif, passablement pédant et mondain, il faut bien le dire, et très opportuniste avec la promotion de ce disque... Que c'est bas !

Carlos Gardel sur le pas de sa porte dans les années 30
La porte de ce qui est aujourd'hui le Museo Casa Carlos Gardel, Jean Jaurés 733

Le Museo Histórico Nacional, qui dépend du ministère de la Culture national, aura fait beaucoup plus digne, il n'y a pas de doute à ce propos. Et la Academia Nacional del Tango ce soir aussi avec un programme festif et projeté vers l'avenir et vers l'action...

Ajout du 24 juin 2015 :
lire à cet égard l'entrefilet publié aujourd'hui à Montevideo par El País. au sujet de ce disque, auquel a collaboré un chanteur et multi-instrumentiste uruguayen, Martín Buscaglía.

lire l'article de Rolling Stones, le supplément rock de La Nación sur ce nouveau disque. Vous pourrez vous faire votre idée de cet album en écoutant l'original de Por una cabeza de et par Gardel (un youtube embedded comme on dit en français), avec cette voix somptueuse inscrite au patrimoine culturel de l'Humanité à l'UNESCO, puis la version (désastreuse à  mon goût, y compris et surtout sur le plan vocal) du même morceau par le rockeur argentin Kevin Johansen.



(1) La seule participante véritablement digne de l'événement.

Les premières élections partielles donnent leurs résultats à Santa Fe, à Mendoza, en Tierra del Fuego [Actu]

A Santa Fe, les élections provinciales pour le gouvernorat avaient lieu la semaine dernière. Il s'agissait d'une élection à un tour à la majorité simple. Les résultats ne sont toujours pas définitifs car il a été demandé un recomptage des voix au tribunal électoral qui veille à la constitutionnalité et à la sincérité du scrutin. L'électorat s'est divisé en trois tiers avec deux ex-aequos : le candidat socialiste, qui au premier dépouillement avait quelques milliers de voix de plus, le candidat du PRO (un ancien comique passablement vulgaire qui roule pour Mauricio Macri). A quelques décimales près, les deux ont remporté 30% des voix exprimées. Derrière, déjà éliminé semble-t-il quel que soit le recomptage, le candidat FpV (soutenu par l'actuelle majorité nationale kirchneriste), qui arrivait avec 26% des voix. De 12 à 14% des électeurs se sont répartis sur des candidatures de témoignage, comme disent les politologues français.

Malgré ce mauvais résultat pour elle et cette incertitude, Cristina Kirchner a pourtant tenu à se rendre à Rosario samedi pour célébrer le drapeau, selon la coutume, puisque c'est à Rosario, aujourd'hui capitale économique et culturelle de la Province de Santa Fe, que Manuel Belgrano a inventé le drapeau argentin en 1812.

A Mendoza et en Terre de Feu, les élections se sont tenues hier. Aucune surprise puisque les résultats correspondent à ceux des PASO (les élections primaires obligatoires) : à Mendoza, c'est le candidat UCR, allié à de nombreuses autres formations d'opposition, qui a emporté avec plus de 46% des voix contre la majorité kirchneriste sortante et à Ushuaia, c'est la candidate FpV qui arrive en tête avec 42% des voix, contre un candidat d'une formation provinciale. En Terre de Feu, il y aura un second tour la semaine prochaine. Rappelons qu'en Argentine, même au niveau national, l'élection du chef de l'Etat est acquise à 46% des voix dès le premier tour.

Ainsi, on a deux provinces passées aujourd'hui à l'opposition actuelle, probablement socialiste dans un cas (étant entendu qu'on attend encore un arbitrage), nettement à droite dans l'autre (UCR-PRO et diverses formations qui se réclament de la gauche mais très minoritaires à tous niveaux, comme le GEN). Dans un cas comme dans l'autre, ces deux provinces votent selon une longue tradition locale : Sante Fe est socialiste depuis longtemps, Mendoza est radicale, malgré une parenthèse de huit ans avec l'actuel gouverneur Paco Pérez (FpV).

Reste à savoir si, avec ses 132 000 électeurs, Terre de Feu se maintiendra dans le giron de l'actuelle majorité. Il y a quatre ans, la même candidate était arrivée en tête au premier tour, à tel point qu'elle avait été donnée quasi-élue. Et puis au second tour, patatras ! La majorité avait basculé. Il faudra donc attendre.

Les journaux nationaux commentent ces résultats dans leurs éditions du jour. Vous pouvez les consulter à partir des liens permanents présents dans la rubrique Actu de la partie basse de la Colonne de droite.

Ajout du 29 juin 2015 :
La sénatrice FpV a finalement remporté cette fois-ci l'élection provinciale. C'est la première fois que Tierra del Fuego se dote d'une Gouverneure.
Lire à propos de ces résultats l'article de Pagina/12 de ce matin.

samedi 20 juin 2015

Milonga avec Cucuza au Morán [à l'affiche]


Le chanteur Cucuza Castiello et son trio de musiciens, la pianiste Noelia Sinkunas, le bandonéoniste Sebastián Zasali et le guitariste Mateo Castiello, animeront ce soir, samedi 20 juin 2015, à partir de minuit, la milonga du quartier du Club Social y Deportivo Morán de la rue homonyme, à Agronomia (ceinture ouest de Buenos Aires).

De tout récents champions de milonga seront présents pour des exhibitions.

La soirée commence à 20h avec un cours de milonga (et non pas de tango) ouvert, suivi du début du bal, à 21h30, animé par un DJ.

Une vraie fête par les Portègnes pour les Portègnes. A part mes lecteurs, il est peu probable que vous y rencontriez beaucoup de touristes, à l'inverse de ce qui se passe dans les milongas du Centre (Monserrat, San Nicolás, San Telmo, Balvanera) et du Nord (Recoleta, Palermo).

Pour en savoir plus, consultez le blog de la milonga.

¡Feliz Día de la Bandera! [Coutumes]


Aujourd'hui 20 juin, c'est la fête du Drapeau en Argentine, en l'honneur de son créateur, le général Manuel Belgrano, décédé à Buenos Aires de maladie le 20 juin 1820, à l'âge de cinquante ans. Grand héros de la Révolution et de l'Indépendance, il inventa, dans la ville de Rosario (province de Santa Fe), ce drapeau aux couleurs du manteau de la Vierge de Luján dont il était un grand dévot pour distinguer ses propres troupes des troupes absolutistes, puisque tout le monde arborait encore la bannière rouge et or de l'Espagne patriotique, en lutte pour son indépendance en Europe contre les troupes de Napoléon (dont ce fut le début de la fin).

A chaque fête son chant... Voici Aurora, l'hymne au drapeau, dans l'une de ses meilleures interprétations vocales (vous retrouverez une petite partie du texte dans mon prochain livre, Contes animaliers d'Argentine, dans Haute Voltige, le conte provenant de Santa Fe dont le décor est le Paraná, le fleuve qui borde Rosario).


Le chanteur lyrique (argentin) José Cura, dont vous apprécierez la voix splendide, chante Aurora, dans une version peu connue en Argentine, avec l'introduction originale de l'opéra du même nom, composée pour l'inauguration du Teatro Colón en 1908. José Cura chante ici à Prague, en 2003, accompagné par l'orchestre symphonique de la ville, dirigé par Tulio Gagliardo. Il explique dans un anglais impeccable, le tout sous-titré en tchèque (le concert était retransmis à la télévision), ce que représente ce morceau pour les Argentins... C'était la première fois que montait cette musique dans ce somptueux théâtre pragois qui a vu créer les œuvres de Mozart et de tant d'autres grands compositeurs d'Autriche-Hongrie... Il faut arriver au milieu de la vidéo pour entendre l'introduction officielle de Aurora (l'hymne).

Gustavo Santaolalla et Miguel Rep à New York pour la résolution 2065 de l'ONU [Actu]

La représentation argentine à l'ONU organise ce 24 juin en fin de journée un grand concert pour célébrer le demi-siècle de la résolution n° 2065, votée le 16 décembre 1965, qui ordonne à la Grande-Bretagne et à l'Argentine d'entamer un dialogue sur la souveraineté des Malouines.


On sait ce qu'il en a été : refus absolu du Royaume-Uni, qui tient à ces îles qui lui donnent une base stratégique dans l'Atlantique Sud et un droit sur le continent antarctique, attaque armée de l'archipel en avril 1982 ordonnée par la Junte militaire au pouvoir en Argentine, soutenue par la plupart des Etats sud-américains mais condamnée très rapidement par l'ONU (alors dirigée par un secrétaire général péruvien) puis la sanguinaire guerre des Malouines au cours de laquelle Margaret Thatcher prit des poses à la Churchill en avril-mai et enfin le retour de la Grande-Bretagne au statu quo ante, un refus crispé, souvent arrogant et la plupart du temps très discourtois (1), d'entamer le moindre dialogue sur la question, très crispé sous tous les gouvernements tories (conservateurs) et à peine plus détendu avec des Premiers ministres travaillistes.

Rappelons l'histoire car les Malouines étaient bel et bien argentines au moment où l'indépendance du pays s'est jouée sur le continent (entre 1810 et 1816).

Ces îles ont été découvertes par les Européens en 1520, par Esteban Gómez, à la tête d'une expédition financée par la Couronne espagnole. Cependant, en 1690, un marin anglais, John Strong, passe par le détroit qui sépare les deux îles principales et baptise ce détroit du nom de Falkland, en l'honneur du second vicomte Falkland. En 1764, Bougainville et son équipage malouin atteignent l'archipel et lui donnent le nom de leur ville : ce seront désormais en français les îles Malouines. Des tractations entre la France et l'Espagne permettent à cette dernière de prendre possession du port San Luis (pour mieux amadouer Louis XV, on lui donne le nom d'un roi de France qui plus est saint patron du roi régnant). Par courtoisie pour les Français, l'Espagne rebaptise aussitôt les îles Malvinas mais l'année suivante, une expédition de la Royal Navy arrive sur zone. Les hommes s'emparent des îles et les rebaptisent aussitôt du nom de Falkland. C'est l'époque troublée où la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal se disputent la maîtrise des mers et les accès au détroit de Magellan. En 1770, forte de l'accord obtenu six ans plus tôt avec la France, l'Espagne déloge les Britanniques par la force et fait légitimer ensuite entre Etats européens sa prise de possession par la voie diplomatique. En 1776, alors que George Washington déclare l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, Carlos III, arrière-petit-fils de Louis XIV, crée le vice-royaume du Río de la Plata en scindant le vice-royaume du Pérou et place les îles dans le nouveau district. C'est ainsi que l'archipel appartiendra à la future Argentine, qui va naître entre 1810 et 1816.
En 1820, le nouveau pays, qui est en train de sombrer pour soixante ans dans une guerre civile acharnée, parvient néanmoins à envoyer une frégate pour prendre officiellement le contrôle de ces terres inhospitalières dont il a besoin ne serait-ce que pour offrir une escale à ses navires qui doivent doubler le Cap Horn pour atteindre le Chili de Bernardo O'Higgins, voisin et officiellement allié grâce à sa collaboration avec José de San Martín qui prépare l'expédition libératrice du Pérou.
En 1824, à Londres, à la demande de la corporation des marchands, la Chambre des Communes vote la reconnaissance de l'indépendance de l'Argentine, du Chili et de la Colombie (celle de Simón Bolívar, qui réunit les actuels Colombie et et Venezuela). Le Gouvernement britannique envoie dès l'année suivante une légation officielle à Buenos Aires, qui n'accueillait jusqu'alors que des observateurs diplomatiques faisant office de consuls pour le Royaume-Uni et les Etats-Unis. La Grande-Bretagne est ainsi le premier pays du monde à reconnaître l'Argentine, avant même les Etats-Unis. Il faudra attendre 1830 et la Monarchie de Juillet pour que la France fasse de même. Et en 1828, l'Argentine peut distraire de ses maigres ressources un représentant officiel pour l'archipel : le Gouverneur de la Province de Buenos Aires, Manuel Dorrego, choisit un commerçant avisé et audacieux d'origine allemande, Luis Vernet.
De très lointaine ascendance française (2), Luis Vernet était né à Hambourg, en 1792 (3). Il s'était installé à Buenos Aires en 1817 pour fonder une maison de commerce, comme de nombreux Européens aventureux après que la traversée des Andes et l'éclatante victoire de Chacabuco due à San Martín (12 février 1817) eut mis la région et son potentiel politico-économique en pleine lumière grâce à la presse, qui répandit l'admiration pour l'exploit militaire. Dix ans plus tard, à la tête d'une belle fortune, Luis Vernet achète des terres dans l'archipel et obtient en réponse la concession de Puerto Soledad avec mission d'y implanter un comptoir agricole en vue d'approvisionner les convois sur la route du Chili. Il s'embarque avec une centaine de gauchos, blancs et indiens, et du bétail. Il réussit si bien dans sa mission que l'année suivante, Juan Manuel de Rosas, qui a succédé à Lavalle lui-même successeur de Dorrego, le nomme gouverneur des Malvinas avec tous les pouvoirs, civils et militaires, et une minuscule garnison qui ne pourra soutenir l'attaque navale de 1833, malgré le courage de plusieurs des gauchos qui ont tenté de participer à la lutte aux côtés des soldats. En effet, en 1833, neuf ans après la reconnaissance de l'Argentine, la Royal Navy reprend par la force l'archipel tandis que dans les chancelleries européennes, le gouvernement britannique en Europe fait soutenir par ses ambassadeurs l'antériorité de la découverte (par ailleurs contestable) pour justifier ses revendications territoriales (4). Que pèse alors l'Argentine, perdue dans le chaos de la guerre civile, contre la volonté de puissance de l'Empire britannique ? Luis Vernet est bien parti aussi vite qu'il a pu pour alerter Buenos Aires. La capitale, fortement déstabilisée par les manœuvres du clan Rosas, qui travaille à son retour au pouvoir, n'avait aucun moyen de s'opposer à cette agression, que la diplomatie européenne valide sans barguigner selon le principe bien connu : La loi du plus fort est toujours la meilleure.

Et depuis plus de cent-quatre-vingts ans, l'Argentine maintient ses réclamations : Las Malvinas es Argentina (les Malouines, c'est l'Argentine) ou Las Malvinas son argentinas (Les Malouines sont argentines).


En 1965, l'ONU a donc fait un tout petit geste pour réparer ce que la loi du plus fort a d'injuste dans les relations entre Etats mais la Grande-Bretagne a toujours pour elle d'être membre du Conseil de Sécurité. Il y a donc fort à parier que la loi du plus fort continuera de s'appliquer encore un bon moment. D'autant que David Cameron n'est pas homme à se laisser impressionner dans cette affaire surtout après la découverte, il y a quelques années, d'importants gisements de pétrole dans les eaux territoriales autour de l'archipel et devant le risque de perdre le pétrole trouvé au large d'Aberdeen si jamais le référendum écossais...

Ce statu quo est ce à quoi l'Argentine ne se résigne pas, surtout depuis que la reprise économique dans le pays a permis à Néstor et Cristina Kirchner d'agiter à nouveau ce serpent de mer de la fierté patriotique de leurs électeurs. Et ce n'est pas l'entame d'un dialogue qui est réclamée à travers les dessins de Rep agrémentés des cachets officiels, c'est une souveraineté indiscutée et incontestée sur les îles.
Quel succès rencontrera la délégation argentine à l'ONU le 24 juin prochain, à New York, avec ce concert de rock, animé par Gustavo Sanaolalla, et l'intervention graphique du dessinateur de presse et peintre, Miguel Rep ?

L'Argentine avait préparé le terrain en offrant à l'artiste plastique une belle exposition dans cette même ville, dans les locaux du consulat général argentin. Cela suffira-t-il à faire pencher la balance de l'opinion publique internationale, il est permis d'en douter et de voir dans la manœuvre une démarche à l'intention des seuls Argentins car, à n'en pas douter, le concert sera retransmis en direct par la TV Pública comme cela avait déjà été le cas, il y a quelques temps d'un concert donné à l'UNESCO par la délégation argentine...

Quoi qu'il en soit, Miguel Rep n'est pas peu fier de participer à l'événement comme vous pourrez le constater dans son blog personnel.

Ajout du 25 juin 2015 :
lire l'article de Página/12 au lendemain de cette soirée de revendication.



(1) On a vu des Premiers ministres britanniques tourner ostensiblement le dos au représentant argentin lors de rencontres internationales officielles, quitter, tout aussi ostensiblement la salle, lorsque ce même représentant y entrait, ou refuser de serrer une main (de femme) qui se tendait...
(2) Nombreux sont les Français protestants qui se sont installés en Hollande ou sur la côte aujourd'hui allemande lorsqu'il a fallu fuir devant les dragonnades de Louis XVI après la Révocation de l'Edit de Nantes. D'où le grand nombre de noms à consonnance française que l'on trouve dans ces régions.
(3) Luis Vernet est mort à Buenos Aires, en 1871.
(4) C'est très contestable mais en 1833, l'Espagne n'est pas en état de soutenir la paternité d'une découverte de 1520 et de toute manière, elle n'en a que faire, puisqu'elle n'a plus aucun pouvoir de ce côté-là du monde. Elle est tombée dans une décadence sans fonds à laquelle, cinq ans plus tard, Victor Hugo pense toujours en écrivant la fameuse tirade de Ruy Blas :
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,
Tout s'en va. […]
Mais voyez. – du ponant jusques à l'orient,
L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,
La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant bavarois
Se meurt, vous le savez. [...]

vendredi 19 juin 2015

Lundi prochain, grand hommage à Carlos Gardel et Alfredo Le Pera [à l'affiche]


Le 24 juin 2015, l'Argentine célébrera le quatre-vingtième anniversaire du passage à l'immortalité de Carlos Gardel, qui avait quarante-cinq ans, et de son partenaire de création, le poète et scénariste Alfredo Le Pera, de dix ans son cadet.

Lundi 22 juin, la soirée Quiero Al Tango sera consacrée à leur rendre un vibrant hommage au sein du Museo Mundial del Tango Horacio Ferrer, dans les locaux du Palacio Carlos Gardel, le siège de la Academia Nacional del Tango, comme l'avait baptisé le fondateur et poéte, Horacio Ferrer.

Quiero Al Tango est une campagne de promotion du tango argentine organisée conjointement par plusieurs institutions, dont l'AMBCTA (association des professionnels du tango danse) et la 2 x 4, la radio publique de Buenos Aires 100% tango (toutes les deux en lien permanent dans la partie basse de la Colonne de droite). La campagne a été déclarée d'intérêt culturel par la Legislatura de Buenos Aires, le parlement local de cette Ville Autonome (qui fonctionne comme une Province et non comme une municipalité). L'un des buts de la campagne est d'inscrire davantage le tango dans les programmes de télévision et les programmes scolaires, comme partie intégrante de la culture nationale. La campagne se tient tous les 4èmes lundis du mois à la Academia Nacional del Tango.

Ce sera aussi l'occasion de saluer la mémoire du poète qui nous a quittés le 21 décembre dernier alors que le 28 de ce mois, l'institution fêtera ses vingt-cinq ans d'existence.

Participeront à la soirée, entre autres, le chanteur El Negro Falotico, le journaliste et producteur de radio et de télévision qu'est Gabriel Soria, nouveau président de l'académie, les académiciens Oscar Fresedo, Walter Piazza et José María Kokubu (qui aime se faire appeler El Ponja Malevo). La soirée académique sera suivie d'un cours de tango danse, lui-même suivi d'une milonga...

Entrée libre et gratuite au n° 833 de Avenida de Mayo (juste à côté du Tortoni).

Quiero Al Tango est sur Facebook.

Grande soirée libertaire ce soir au CAFF [à l'affiche]

Affiche de Rep

Ce soir, vendredi 19 juin 2015, à 21h30, le Quinteto Negro La Boca et le dessinateur de presse et peintre Miguel Rep (qui dessinera en direct) unissent leurs efforts et leurs convictions pour animer une grande soirée dans la meilleure tradition anarchiste portègne autour de textes de l'historien et militant Osvaldo Bayer...

Ce sera au CAFF, Sánchez de Bustamante 764, au nord du centre commercial Abasto (les anciennes halles aux fruits et légumes qui s'étaient établies à cet endroit, d'abord en plein air, puis dans ce magnifique bâtiment, à l'orée du XXème siècle, au moment où les anarchistes faisaient la pluie et de beau temps dans le milieu tanguero (1)...

Le Quinteto Negro La Boca est un grand repreneur de cette riche tradition culturelle dont le quartier de La Boca était l'un des repaires, autour du peintre Benito Quinquela Martín et le pianiste Juan de Dios Filiberto.

On annonce des invités surprise.

Le prix d'entrée n'est pas indiqué. A sa place, l'affiche annonce « prix bon marché ». Il faut savoir vivre dangereusement ! Et avec conviction.


(1) A tel point que les anarchistes furent durement combattus par les pouvoirs publics de la Generación del Ochenta, qui préparait les fêtes du Centenaire de l'Argentine et craignait la survenue d'attentats pendant les festivités. Retrouvez les grands repères de l'histoire argentine dans les liens de la rubrique Petites chronologies, dans la partie médiane de la Colonne de droite.

jeudi 18 juin 2015

Ciné chez Jacqueline Sigaut samedi prochain [à l'affiche]

L'une des affiches du film

Une fois par mois, la chanteuse Jacqueline Sigaut ouvre sa maison au public pour la projection d'un film qui parle du tango, à Palermo, tout près de Plaza Italia. Ce samedi 20 juin 2015, qui est un jour férié, la Fête du Drapeau, elle vous propose une fiction en VO bien entendu.

Il s'agit d'un film tourné en 2013 et sorti en avril 2014, il a été réalisé par Hernán Filding et Oliver Kolker, lequel signe aussi le scénario.


Le Dr. Ezequiel Kaufman prend son poste dans un hôpital psychiatrique.
Parmi ses patients, il découvre Fermín Turdera
qui n'a pour toute famille que sa petite-fille, Eva, qu'il a élevée.
Il a été hospitalisé il y a dix ans
et il présente un cadre clinique qui reste un mystère pour les médecins.
Ezequiel découvre qu'il ne s'exprime qu'à travers des citations de tango...

Une autre affiche du film

Pour participer à la soirée, il est impératif de vous inscrire à l'avance auprès de Jacqueline Sigaut (mail sur l'affiche).

Pour en savoir plus :
consulter le site Internet du film
consulter la fiche du film sur le site Cine Nacional

Demain, la milonga solidaire mensuelle du CETBA [à l'affiche]


Demain, vendredi 19 juin 2015, à 21h, le Centre Educatif du Tango à Buenos Aires (CETBA), ancienne Universidad del Tango, vous invite à venir danser pour une bonne action, dans ses locaux du quartier de Balvanera... Plein de DJ, une chanteuse, des musiciens, du couple de danseurs pour des exhibitions, un buffet, un vestiaire, des stands de produits artisanaux, une tombola...

La soirée sera marquée par l'anniversaire prochain de la mort de Carlos Gardel, le 24 juin 1935.

La milonga solidaire aura un petit air patriotique, à la veille de la Fête du Drapeau, dont l'épicentre sera Rosario, la ville où le général Manuel Belgrano a inventé le drapeau argentin en 1811. D'où la cocarde nationale qui s'affiche sur le tract...

mercredi 17 juin 2015

Contes animaliers d'Argentine : de l'oral à l'écrit [Disques & Livres]

Depuis le début mai et jusqu'au 20 juin 2015 (1),
mon prochain livre,
Contes animaliers d'Argentine,
est en souscription chez son éditeur,
les Editions du Jasmin,
au prix de 12 € frais de port compris.

Cliquez sur la couverture pour lire le contenu

Il s'agit d'un recueil de 126 pages présentant dix-huit contes traditionnels, d'origine orale, repris en français pour être mis à la portée des francophones, tout à la fois les adultes et les enfants (à partir de 9 ans en lecture autonome).
Le livre a été illustré depuis Buenos Aires par l'illustratrice argentine Jimena Tello.

* * *

Après une présentation générale du livre (fin avril) puis trois autres articles,
où j'ai successivement abordé le monde animal argentin etses enjeux d'hier et d'aujourd'hui,
les apports des peuples originaires à l'imaginaire national du pays
(l'ensemble de ces articles étant accessible sous le mot-clé Contes A Arg dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search),

je vous parlerai ici de la façon dont je m'y suis prise pour faire passer, dans un livre qui réponde aux attentes de lecteurs européens, des récits oraux qui se développent au milieu de la collectivité rurale locale qui se réunit régulièrement pour entretenir les liens sociaux en dépit de la dispersion de l'habitat dans un pays grand comme cinq fois la France continentale et peuplé de 40 millions d'habitants en tout et pour tout (dont 11 millions vivent à Buenos Aires et dans sa grande banlieue).

Les contes originaux ne sont donc pas particulièrement destinés aux enfants mais à une communauté locale qui se rassemble régulièrement dans un patio, sur une place de village ou un terrain vague autour d'un feu, le fameux fogón argentin qui réunit souvent les adultes tandis que les enfants jouent parfois entre eux, les garçons au foot au clair de lune ou à la lumière des phares d'une ou deux voitures, tandis que les filles bercent leurs poupées, sautent à la corde ou jouent à cache-cache.

Or pour répondre aux exigences de la collection Contes d'Orient et d'Occident et parce qu'en Europe le public réserve -à tort- les contes au public juvénile, il m'a fallu dans cet ouvrage épurer un peu le vocabulaire des conteurs. Pas question de glisser dans le recueil le moindre gros mot. Exit donc les hijos de p... et autres ¡C...! (2) dont le locuteur argentin raffole dès qu'un personnage est mécontent de ce qui lui arrive. J'ai pris exemple sur le langage plus châtié des nombreux conteurs instituteurs qu'avait enregistrés Berta Elena Vidal de Battini pour trouver des expressions plus convenables qui ne trahiraient pas l'esprit argentin, fondamentalement frondeur et irrévérencieux. Je suis donc passée à des formules atténuées comme "enfant de cochon" ou "espèce d'andouille". C'est plus digeste.

Dans le même ordre d'idées, j'ai dû faire face à un véritable dilemme en adaptant un conte de la Province de Santa Fe, que Berta Elena Vidal de Battini avait baptisé El premio al mejor vuelo et que j'ai intitulé Haute voltige (p 73) : il y est en effet question d'oiseaux qui roulent leurs cigarettes dans des feuilles de maïs comme c'était et c'est encore la coutume dans les régions productrices de tabac. C'est le cigarro de hoja, très apprécié des connaisseurs. Bien évidemment, à l'heure où les cigarettiers ne manquent pas de ressources pour faire consommer leurs produits à une clientèle de plus en plus jeune et où cette pratique mortifère creuse les comptes de la Sécurité Sociale, pas question de raconter ça comme on parlerait d'un concours de pêche à la ligne. Il a donc fallu faire quelques acrobaties d'écriture pour insérer sans lourdeur moralisatrice (franchement barbant !) un petit mot d'avertissement santé. J'aime bien les défis littéraires !

Mais la plus grosse difficulté d'écriture n'était pas dans ces détails ni même dans la prise en compte des jeux de mots qui émaillent certains contes dans la langue originale. La plus importante difficulté consistait à conserver le caractère rural et simple de ces contes sans traduire puisqu'ils sont intraduisibles et en passant des conventions de l'oralité à celles du livre qui ne propose pas d'interaction en dehors de celle que voudra bien se créer le lecteur dans son imagination.

Don Juan de Molière, dans une édition de 1818
La scène entre les deux amoureux paysans du second acte

Lorsque la professeur Vidal de Battini a retranscrit ses enregistrements, elle a reproduit très exactement les accents et les particularismes grammaticaux et syntaxiques des locuteurs. Il en résulte une langue qui nous rappelle aussitôt le parler des paysans de Molière. Et cette coïncidence me fait imaginer que si notre grand dramaturge a fait parler ses paysans comme il s'y est pris, ce n'est peut-être pas tant pour appliquer une convention dramatique (qui faisait rire grassement les citadins) que parce que, peut-être, c'est bien ainsi qu'il les avait entendu parler lorsque l'Illustre Théâtre parcourait le royaume de long en large, avant que la faveur de Monsieur ne fixât la troupe à Paris.


El animal más poderoso, Vidal de Battini, tome III
A donné dans mon livre Don Leoncito, le petit puma qui était déjà presque grand (Río Negro)

Aujourd'hui, il aurait été absurde de vouloir transcrire en français ces phénomènes linguistiques qui ne valent que dans un travail de philologie comme celui de cette universitaire argentine (voir ci-dessous). En outre, une telle écriture paraîtrait aujourd'hui artificielle, non dénuée d'un certaine outrecuidance de classe de la citadine (que je suis) contre les paysans et elle aurait définitivement éloigné les lecteurs, de quelque âge qu'ils soient, pour qui cela aurait été on ne peut plus indigeste. Il fallait donc basculer le matériel en un français fluide tout en développant le récit pour retenir l'attention d'un lecteur individuel à travers l'écrit autant que le conteur tient en haleine son auditoire (collectif) par sa présence, sa gestuelle, ses intonations, le son de sa voix et les expressions de son visage.

Début d'un des premiers contes transcrits par Berta Elena Vidal de Battini
(Tome 1)
Cliquez sur l'image pour lire le texte

Je suis donc souvent passée d'un conte original très court (deux fois plus long que l'extrait servant d'exemple ci-dessus), une sorte de sketch minute, à un récit structuré en trois ou quatre étapes, avec une relance tous les deux à quatre paragraphes : au résultat, on obtient un récit de 5 à 7 pages pour le plus grand nombre d'entre eux.
Le plus bref, L'exécution du crapaud (Province de Buenos Aires), tient tout entier en une page.

Ce format est très adapté à la lecture pour les enfants, dont le jeune âge exige qu'ils passent plus vite que les adultes d'un centre d'intérêt à un autre. Il est aussi adapté à la lecture dans les transports en commun sur les petites distances quotidiennes. Il est enfin adapté aux personnes qui, du fait de leur état de santé, ont une mémoire défaillante, ce qui les empêche d'apprécier la lecture d'un roman.

Comme pour mes autres ouvrages sur la culture populaire argentine, je voulais aussi pouvoir toucher un public adulte, celui des lecteurs ouverts aux cultures du monde, l'un des deux axes de développement des Editions du Jasmin. Il fallait donc choisir des contes qui avaient la potentialité d'une lecture à plusieurs degrés.
A côté de quelques contes-plaisanteries (comme L'exécution du crapaud ou Le baptême du perroquet, de Santiago del Estero), j'ai choisi une majorité de contes à dimension politique, des petites histoires sans prétentions qui cachent la trace de faits historiques fondateurs pour le pays :
  • confrontation entre les Amérindiens et les colons européens (qui n'ont pas vraiment cessé à ce jour, même si cela ne prend plus la forme d'un conflit armé),
  • guerre d'indépendance et guerre civile qui suivit,
  • Conquête du Désert,
  • sédentarisation des gauchos contrainte par la République Conservatrice qui voulait les mettre à la merci de pouvoir arbitraire d'un patron unique, seul fixateur des salaires, et éviter la dissémination des idées subversives dont ils étaient censés être porteurs (3). Il en résulta une paupérisation extraordinaire des journaliers ruraux qui perdirent la marge de négociation qu'ils avaient auprès des grands propriétaires agraires, lorsque, suivant les saisons d'élevage et de récolte d'une région à une autre, ils pouvaient obtenir de meilleurs salaires lorsque les patrons voulaient les fidéliser d'année en année.

C'est l'autre facette de cette vaste élaboration de l'identité nationale que j'explore depuis une dizaine d'années, dont bientôt huit avec ce blog : la première que j'ai abordée aura été le tango qui, avec le rock mais dans une moindre mesure, est le socle de la culture des grands centres urbains. Le conte et la chanson dite folklorique, quant à eux, constituent celui de la culture des vastes zones rurales, qu'il s'agisse des plaines herbeuses des pampas ou pelées de la Patagonie, de zones humides et des forêts du Litoral ou des reliefs du Nord-Ouest ou de Cuyo.
Les deux cultures, celle de la ville et celle des champs, commencent à s'interpénétrer. Le phénomène est récent, il a à peine quinze ans mais il est de plus en plus sensible dans la musique et le cinéma. Aujourd'hui, les contes traditionnels argentins sont encore peu connus en ville, mais il va sans dire qu'ils vont trouver peu à peu leur place et contribuer à façonner cet imaginaire populaire commun dont un pays a besoin pour lire son passé et se projeter dans l'avenir.


Clip tourné fin mai aux Editions du Jasmin

La sélection effectuée dans Contes animaliers d'Argentine permettra, je l'espère du moins, à un lecteur francophone adulte d'aborder la manière dont fonctionne ce pays, de comprendre un peu sur quelles expériences historiques ce peuple est fondé. Or ces expériences conditionnent la manière dont il construit aujourd'hui la démocratie, dont il veut se tailler une place dans le monde et dont il bâtit des revendications sociales.
Bien souvent, tout cela, nous l'interprétons, non sans arrogance, comme une disposition immature qui serait propre aux Argentins à tomber entre les griffes de ce que nous appelons des populistes (4), en oubliant que nous regardons tout cela du haut de notre vieille industrialisation dont nous avons toujours gardé les bénéfices pour nous. Et quand les Argentins (ou les autres Sud-Américains) veulent toucher les dividendes de leurs efforts, exploiter leurs ressources pour leur propre compte, lorsque leurs dirigeants (qui ne sont ni meilleurs ni pires que les nôtres) s'efforcent de donner de la fierté à leurs compatriotes comme l'a fait Louis XIV en son temps, qu'ils arrachent aux pays dominants de quoi garantir leur souveraineté (5), ils le font contre nos intérêts, ce qui ne fait que renforcer nos préventions à leur égard et nos préjugés (cf. les nationalisations de secteurs économiques comme le pétrole ou le transport aérien, jusqu'alors contrôlés par des capitaux espagnols). Eh oui, le vin argentin taille des croupières aux nôtres ! Mais pourquoi n'auraient-ils pas eux aussi leur part du gros gâteau dont nous nous bâfrons depuis plus longtemps qu'eux...

* * *

Contes animaliers d'Argentine
est en souscription jusqu'au 20 juin 2015,
avant sa sortie prévue cinq jours plus tard
(le livre pourra être en librairie dès le 29 ou le 30 juin,
compte tenu des délais de transport entre la maison d'édition et le point de vente).
Prix : 12 € frais de port compris,
en offre de lancement.

Vous pouvez entendre parler de cet ouvrage dans l'émission animée par Serge Davy C'est pas à moi que tu vas faire écouter ça, qui est disponible en ligne sur le site Internet de Tempo Tango, l'association de tango de Caen. L'entretien est également accessible à partir des pages Radio de mon site Internet.

ATTENTION : la présentation de ce livre le 23 juin 2015 au Café de la Mairie (à Paris) a été annulée par l'organisateur, malgré sa confirmation en avril de la date qu'il nous avait attribuée en décembre.
La première présentation informelle du livre devrait donc avoir lieu à Toulouse lors d'une séance de dédicaces à la librairie Ombres Blanches, au Festival Tangopostale, le 4 juillet 2015 à partir de 14h. Une seconde signature se tiendra à la librairie du musée du quai Branly à Paris, le 4 août à partir de 14h également. J'en parlerai un peu plus tard, à mon retour de Toulouse.

Pour aller plus loin :
découvrez la collection Contes d'Orient et d'Occident sur le site des Editions du Jasmin
lisez les pages consacrées à ce sixième ouvrage sur mon site Internet
lisez les autres articles de Barrio de Tango, rassemblés sous le mot-clé Contes A Arg.
Les articles concernant les peuples originaires ont pour mot-clé PO dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.


(1) A chaque campagne de souscription, nous faisons choix, l'éditeur et moi, d'un délai très serré pour éviter toute mauvaise surprise aux souscripteurs. Au fur et à mesure qu'évolue le plan de charge de la maison d'édition, qui travaille simultanément sur plusieurs livres, avec plusieurs auteurs et illustrateurs, sans compter l'agenda des imprimeries consultées, le calendrier initial bouge. C'est pourquoi le 10 juin avait été fixé comme première date-butoir et qu'elle est maintenant portée, définitivement cette fois, au 20 juin, en tenant compte des délais d'acheminement du courrier jusqu'à la maison d'édition (à Clichy, 92). Un éditeur n'a plus le droit d'accepter des souscriptions à partir du jour où le livre est paru et ce jour coïncide avec la livraison en sortie d'imprimerie, prévue pour le 25 juin dans la journée. Le lendemain, le livre est à la disposition des libraires qui voudraient le commander (à la demande de leurs clients). Les commerciaux feront, quant à eux, leurs tournées de présentation à la rentrée de septembre.
(2) L'insulte et le juron sont un art du langage en Argentine. Cela tourne très souvent autour de la sexualité, des prostituées, du corps et des mauvaises mœurs. Il était hors de question de traduire cette langue verte qui ne peut que tourner vulgaire au regard de l'histoire du français et de ses règles littéraires. Les enfants apprennent trop bien cette partie du langage dans les cours de récréation et à la télévision pour qu'on s'abstienne de le leur servir dans les livres que le Jasmin édite avec tant de soin.
(3) Les gauchos passaient pour être des asociaux, des anarchistes, des voleurs, dont la liberté et la capacité à se vendre au meilleur prix ne plaisaient pas à l'oligarchie des grands propriétaires fonciers. En Argentine, le prestige social se fonde sur la propriété de la terre agricole. Même un capitaine d'industrie ou un grand financier ne pourra se faire respecter dans la bonne société qu'autant qu'il aura constitué une propriété dans le secteur agraire et pourra s'inscrire à la Sociedad Rural.
(4) Comme si nous n'étions jamais nous-mêmes sensibles aux sirènes des démagogues les plus éhontés.
(5) Comme c'est le cas actuellement avec ce que nos médias désignent comme le default argentin, default qui n'existe pas. On prend pour une incapacité de l'Argentine à rembourser sa dette le fait que la justice de New York l'en empêche en interdisant aux banques de droit nord-américain de régler aux créanciers qui ont accepté la restructuration de la dette ce que l'Argentine a viré sur leurs comptes.

Le Cafetín de Buenos Aires (1) a fermé ses portes [Actu]

Entrée de Los Galgos

A l'angle que forment l'avenue Callao, la rue Lavalle et le Pasaje Enrique Santos Discepolo, le bar Los Galgos, qui accueillait une clientèle très populaire sans interruption depuis 1930, vient de fermer ses portes définitivement dix mois après le décès du patron, Don Horacio Ramos, malgré les efforts de sa veuve et de ses petits-neveux pour maintenir ouvert jusqu'en décembre dernier ce lieu où les employés de la voirie et autres petits métiers des environs (ceci inclut le gardien de la paix qui pourvoit à la sécurité du carrefour, el vigilante de la esquina) pouvaient venir prendre un café ou une bière en mangeant un sandwich, une viennoiserie ou une assiette froide à n'importe quelle heure.

Un panneau A louer est apparu sur le local qui n'a pas ré-ouvert après les vacances d'été.

Photo extraite de la page Facebook du café
Elle est adressée au patron pour la fête de la culture nationale
par la Fondation Enrique Santos Discépolo

Clarín salue ce matin cette institution, inscrite sur la liste des Bares Notables, qui vit s'accouder à son comptoir un grand du tango, qui habitait à deux pas, dans ce coin de San Nicolás qui touche à Balvanera : il s'appelait Enrique Santos Discépolo. C'était au temps du premier puis du second propriétaire, José Ramos, le père de don Horacio, qui l'avait acheté en 1948. Et Discépolo n'était pas tout seul, il avait ses amis avec lui, les Troilo, Manzi, De Caro et autres Cadícamo.

Horacio Ramos aimait à raconter que le futur président Arturo Frondizi, un des rares présidents démocratiques des années 1960, était venu s'asseoir dans sa salle.

Don Horacio Ramos derrière son comptoir

D'après la direction du Patrimoine de Buenos Aires, un autre patron de bar aurait manifesté son intérêt pour ce petit bistrot de quartier.

Pour aller plus loin :
visiter la page Facebook de Los Galgos (elle n'est plus tenue à jour depuis juin dernier)
écouter Cafetín de Buenos Aires sur Todo Tango, l'encyclopédie en ligne argentine sur le tango (deux versions différentes).

Couverture de la partition
(la photo est celle de Mariano Mores)
L'image est empruntée à Todo Tango



(1) J'ai traduit Cafetín de Buenos Aires pour Expoésie, l'exposition nomade consacrée aux letras de tango et proposée par le festival Tangopostale à Toulouse. J'en assurerai le commentaire le dimanche 28 juin 2015 à 17h. Cafetín de Buenos Aires date exactement de cette année où Pepe Ramos est devenu le propriétaire de Los Galgos, 1948 (musique de Mariano Mores).