Horacio Ferrer était lui-même sur scène pour réciter, dans son style si particulier, différentes pièces (souvent fort longues) de sa composition (
de su autoría, comme on dit en Argentine). C'est lui qui a ouvert le spectacle sous un tonnerre d'applaudissements avec
Moriré en Buenos Aires, un texte sublime entre tous... Le choix qui a été fait m'a touchée à de nombreuses reprises : je retrouvais dans sa voix (en su voz) des textes que j'ai moi-même traduits et publiés dans un petit cahier d'hommage que je lui avais fait consacrer pour ses 75 ans, dans le numéro de juin 2008 de la revue
Triage (Editions Tarabuste, cf. mon profil, en bas de la
Colonne de droite). Parmi ces poèmes :
Existir, qu'il récita avec une interprétation chorégraphiée sans musique de
Miguel Angel Zotto avec beaucoup de sobriété et une technique impeccable,
Mi viejo Piazzolla, un poème écrit à Paris deux ans après la mort du compositeur et mis en musique ensuite par le fils de ce dernier,
Daniel Piazzolla.
Participèrent à la soirée :
Guillermo Fernández, avec un
Chiquilín de Bachin qu'ils finirent tous les deux en duo,
Raúl Lavie avec son interprétation de
La Bicicleta Blanca, l'un des morceaux phares de ce chanteur,
Julia Zenko avec
Preludio por el año 3001,
Susana Rinaldi qui ne devait faire qu'une apparition de courtoisie, pour saluer le public et le Maestro, et qui arriva tenant à la main son exemplaire de la première édition de
Romancero Canyengue, le recueil initial de Horacio Ferrer, en 1967. Elle entreprit alors de lire
in extenso la préface que
Cátulo Castillo avait rédigée sous forme d'une lettre puis elle enchaîna, de manière improvisée, avec une interprétation
a capella de
La última grela, un poème de
Romancero Canyengue, mis un peu plus tard en musique par
Astor Piazzolla (il était prévu en fait qu'Horacio Ferrer récite ce texte après son départ). Ce fut époustoufflant. D'abord pour la beauté de la voix. Susana Rinaldi est une des plus grandes chanteuses actuelles (n'hésitez pas à ce propos à vous reporter à son interview d'avril dernier dans
Página/12,
lire mon article à ce sujet). Ensuite pour la sobriété de l'interprétation en contraste absolu avec ce que j'avais pu voir dans ce même théâtre l'année dernière, une version de
Che bandoneón (Troilo-Manzi), qu'elle avait chantée accompagnée du seul
Leopoldo Federico avec un jeu de scène exacerbé (cf.
mon article sur le concert d'ouverture du Festival 2008).
La plupart du temps, c'était
Juan Trepiana qui accompagnait tous ces chanteurs, seul au piano. Là aussi, la sobriété était au rendez-vous, pour laisser tout l'espace à la poésie. Et c'était très puissant, car cette poésie n'a besoin d'aucun effet de manche, contrairement à ce que trop de chanteurs, dont le talent n'est peut-être pas à la hauteur, se sentent obligés de faire lorsqu'ils chantent
Chiquilín de Bachin,
Balada para un loco o
Mi loco bandoneón.
En dernier lieu, vint le
Maestro Raúl Garello avec qui Horacio Ferrer rendit hommage à sa femme,
Lulú Michelli, présente dans une baignoire du second étage : la valse
Lulú, un texte atypique et très touchant, lui aussi, sur une mélodie infiniment délicate (tout cela s'écoute sur
Homenaje a Woody Allen chez Melopea, ou
Diálogo de poeta y bandoneón, chez Pichuco Records). Et ils ont fini le spectacle avec un
Balada para un loco, récité-chanté par Horacio Ferrer accompagné d'un solo de bandonéon du Maestro Garello... Une splendeur, qui fut applaudie à tout rompre.
Par le biais d'archives filmées participèrent aussi à la soirée
Amelita Baltar dont on admira la création (mouvementée, façon bataille d'
Hernani) de
Balada para un loco (on en fêtera en novembre le quarantième anniversaire comme on fêtait l'année dernière les 40 ans de
María de Buenos Aires) et feu
Gustavo Nocetti (un grand chanteur uruguayen que vous pouvez retrouver dans cet
Homenaje a Woody Allen, déjà cité). Ce chanteur, grand ami personnel du Maestro Horacio Ferrer, a trouvé la mort dans un accident de voiture à 42 ans en 2002. L'artiste a laissé le souvenir d'une présence rayonnante sur scène et il a laissé sur le disque la trace d'une voix très particulière, à l'esthétique très caractéristique du Río de la Plata.
En sortant de cette soirée tous très émus, nous avons été un petit groupe de grupies et pour quelques uns d'amis personnels du Maestro à aller dîner ou tenter de le faire dans un restaurant de la rue Montevideo, un peu plus au nord, à l'angle avec l'avenue Corrientes (le teatro Avenida se trouve lui sur Avenida de Mayo). Quelques uns se sont perdus en route et pour ma part et avec trois autres personnes, dont le directeur du festival international de Granada (que je ne pouvais rencontrer qu'à Buenos Aires, c'est tellement plus simples pour des Européens !), j'ai fini cette soirée chez Ramos, un resto de quartier à une cuadra de Chiquilín. Après ce dîner très animé, j'ai pris mon taxi devant l'enseigne lumineuse de cette parilla (grill) qui occupe l'emplacemetn de ce qui fut le Bachín, le grill où toutes les nuits Piazzolla voyait passer entre les tables un petit vendeur de roses, sale et pouilleux, un enfant des bidonvilles d'au-delà du Riachuelo. Cet enfant (ou plutôt ces enfants, car il y a eu plusieurs), c'est celui dont parle
Chiquilín de Bachin. Après cette soirée poétique et musicale, il y avait là un bon paquet d'émotions...
Le lundi précédent, malgré un énorme rhume, j'avais pu assister au Plenario de la Academia Nacional del Tango, où Horacio Ferrer avait reçu des mains de
Julio Maffia, au bord des larmes, le bandonéon du
Maestro Pedro Maffia. J'ai entendu jouer
Gabriel Chula Clausi, 98 printemps et un jeu de jeune homme. Raúl Garello était là lui aussi. Et j'ai pris des photos...
Pour aller plus loin : consultez dans la
Colonne de droite les raccourcis Festival de Tango de Buenos Aires (rubrique
Grands Rendez-vous du Tango) et Festivals (rubrique
Tangoscope), voir aussi le raccourci rassemblant mes articles sur les poètes (rubrique
Les artistes) et celui consacré à Horacio Ferrer (rubrique
Vecinos del Barrio, sections
Les Poètes).