mardi 22 février 2022

La crise russo-ukrainienne dans la presse du Río de la Plata [ici]

Traitement discret par El País
(et la phrase se comprend toute seule !)
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La lecture des quotidiens nationaux argentins et uruguayens nous montre toute la relativité géostratégique de l’actualité brûlante qui nous préoccupe en Europe.

Ces journaux traitent souvent la crise en une mais non pas tous ni de la même manière.

Página/12 préfère un titre principal sur un nouveau contentieux
entre le patronat rural et le gouvernement (sur la fiscalité des exportations)
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Les journaux de gauche, Página/12 à Buenos Aires et Diario La R (anciennement La República) à Montevideo, sont embarrassés : d’un côté, une gros pays mange un plus petit et cela ne peut que leur rappeler de très désagréables souvenirs, celui de la colonisation encore très présent à la sensibilité des citoyens et celui du contentieux entre l’Argentine et la Grande‑Bretagne au sujet des Malouines, pour citer les deux motifs principaux) ; de l’autre côté, la Russie est, avec la Chine, le meilleur ennemi des États-Unis, or les ennemis de mes ennemis, n’est-ce pas ? D’où un traitement discret à la une de Página/12, qui y va tout de même malgré la diplomatie russe du vaccin, or Sputnik-V s’est révélé efficace (à défaut d’être produit en assez grande quantité) et il est maintenant produit en Argentine en quasi-autonomie grâce à l’aide de l’institut russe. A Montevideo, c’est encore plus discret : l’affaire n’apparaît même pas à la une. Il faut aller en pages 10 et 11 pour lire deux articles qui occupent une page et demie (sur un total de 26, dont plusieurs consacrées à la publicité, grâce à quoi le journal est téléchargeable).

La photo secondaire, en bas à gauche,
se rapporte aux incendies gigantesques
qui affectent la province de Corrientes
depuis une bonne semaine
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A droite, c’est très différent. D’abord parce que, dans l’un et l’autre pays, la droite voit en Poutine un redoutable communiste du temps de la Guerre froide puisqu’il était, à Berlin-Est, un fidèle serviteur du système soviétique au moment où le Mur est tombé. Ensuite parce les États-Unis lui sont à nouveau hostiles après l’ambivalent et étrange intermède trumpien. Or depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la droite du Cono Sur s’aligne sur les États-Unis, parfois au prix de contorsions philosophiques, notamment pour les catholiques, assez méfiants vis-à-vis du protestantisme d’Uncle Sam. Comme en prime, Poutine n’a jamais caché sa nostalgie de l’URSS... Ce matin, les unes de ces journaux s’étranglent donc d’indignation.

Pas de photo mais un gros titre qui se comprend sans traduction
En bas, l'actualité de la rentrée scolaire (la semaine prochaine)
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Les articles viennent soit des correspondants à Paris (Eduardo Febbro pour Página/12 et Luisa Corradini pour La Nación, dont l’introduction glace le sang : « Après 77 ans de paix, l’Europe est à nouveau confrontée au spectre de la guerre »), soit des synthèses ou des reprises de dépêches d’agence, la plupart du temps celles de l’AFP. Ce qui est assez étonnant, c’est que l’information ne vienne pas d’Espagne ou d’Italie, les deux premières haltes en Europe pour l’un et l’autre pays. Peut-être parce que les tentatives diplomatiques françaises ont marqué les esprits. Cette triste actualité donne toutefois souvent lieu à de nombreux articles dans chaque titre, dont un certain nombre pour exposer ou analyser la situation géographique. Évidemment, sur les bords du Río de la Plata, les deux enclaves indépendantistes ukrainiennes reconnues hier soir et ce matin par la Russie, on ne sait pas très bien ni où elles se trouvent ni en quoi elles méritent que des êtres humains perdent la vie.

Une photo et un gros titre qui se passent
là encore de commentaire (et de traduction)
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Dans la catégorie sensationnalisme, La Prensa remporte le prix en Argentine avec son « La Russie dévore encore un bout de l’Ukraine » et El Observador en Uruguay avec son « Il a signé la guerre ». Pour les nuances, que le lecteur se reporte à l’article, plus précis et surtout un peu plus exact que ce gros titre en forme de coup de poing en pleine figure.

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Historiquement, Russes et Ukrainiens sont arrivés en assez grand nombre dans cette région du monde, surtout en Argentine, lors de la grande vague d’immigration entre 1880 et 1930. La majeure partie d’entre eux était des juifs qui fuyaient les pogroms, à tel point que dans la conversation de tous les jours, à Buenos Aires, « ruso » veut dire « juif ». Un faux ami que l’on doit aux passeports de ces nouveaux venus délivrés par la Russie et au retard avec lequel ils ont osé révéler leur judéité (sait-on jamais avec le racisme, même aux antipodes !). Dans un second temps, des réfugiés politiques sont arrivés entre la Révolution d’Octobre et la prise du pouvoir par Staline. Certains d’entre eux ont fondé des paroisses orthodoxes. Buenos Aires leur doit une jolie église russe.

Et ici, nada, comme on dit si joliment en français
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© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

en Argentine
lire l’article de Página/12
En Uruguay (l’actualité y est dominée par la visite présidentielle au pavillon uruguayen de l’Exposition Universelle à Dubaï)
lire l’article principal de El País
lire l’article principal de Diario La R (Grupo R. Multimedio), ex. La República

Ajout du 23 février 2022 :
La Nación publie aujourd’hui une analyse tout à la fois fine et partiale de l’actuelle inertie politique du gouvernement argentin devant le conflit russo-ukrainien. Elle l’attribue à des postures essentiellement idéologiques : la méfiance péroniste traditionnelle envers les États-Unis (les péronistes ont de bonnes raisons pour cela) et la recherche, depuis les présidences Kirchner, d’un allié diplomatique avec qui partager cette orientation.

Pour aller plus loin :
lire l’article de La Nación

Ajout du 24 février 2022 :
Les journaux argentins ont bouclé trop tôt ce matin pour rendre compte du déclenchement par Moscou de la guerre pour anéantir l’Ukraine dans leur édition imprimée. Les rédactions tentent de rendre compte de la situation sur les sites Internet. Cette fois-ci, c’est Elisabeta Piqué, la correspondante de La Nación en Italie, qui fait l’article principal en ligne : elle se trouve à Kiev où elle est arrivée mercredi, il n'y a même pas 48 heures pour suivre ce qu’il se passe sur place. Elle raconte ce dont elle est témoin dans la capitale ukrainienne depuis l'hôtel où elle est descendue, sur la place Maidan. Son récit est tout aussi poignant que la première phrase de sa consœur parisienne hier.