jeudi 8 janvier 2026

Disparition de Fats Fernández : le jazz en deuil [Actu]

Roberto Fats Fernández devant l'iconique pont transbordeur de La Boca


Le musicien avait 88 ans. Roberto « Fats » Fernández était un grand du jazz argentin, un improvisateur génial dans la plus pure tradition. Trompettiste renommé, il avait joué avec les plus grands du genre, dont Lionel Hampton et Ray Charles, Chick Correa et Wynton Marsalis Sans oublier de s’illustrer aussi dans le tango, un genre dont les cuivres sont traditionnellement absents. Il l’avait ainsi enrichi d’un timbre original.

Fats Fernández est mort hier. Il laisse derrière lui une carrière longue de soixante-dix ans ! Il avait commencé à gagner sa vie à 14 ans avec son instrument, après un « apprentissage » avec une bande de ses camarades de l’école Don Bosco, là où vivait la famille.

L'un de ses disques sortis chez Discos Melopea,
la maison fondée et dirigée par Litto Nebbia, géant du rock argentin

Né dans le quartier sud de Buenos Aires, à La Boca, un quartier populaire très italien situé à l’embouchure du Riachuelo lorsqu’il se jette dans le Río de la Plata, il avait apporté au jazz un phrasé puisé dans le tango de ses origines, quelque chose comme un swing portègne...

Admiratif, Astor Piazzolla, qui s’y connaissait dans les deux genres, l’avait surnommé le Troilo de la Trompette. Un grand compliment dans sa bouche !

Fats Fernández a passé ses derniers mois hospitalisé. Aujourd’hui, la musique populaire argentine est en deuil.

Vous pouvez découvrir ses albums sur les plateformes numériques.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

mercredi 7 janvier 2026

La presse argentine et l’attaque contre le Venezuela [Actu]

L'Empire, dit le gros titre
Cliquez sur l'image pour une haute résolution


Globalement, depuis le 2 janvier, la presse argentine s’est partagée en deux de part et d’autre d’une ligne de fracture idéologique qui est de plus en plus difficile de réduire : la presse de droite a dans l’ensemble approuvé le coup de force états-unien et la capture de Maduro tandis que la presse de gauche a condamné fermement l’interventionnisme impérialiste des États-Unis, une nouvelle fois dirigé contre l’Amérique du Sud, trente ans après la fin de la Guerre Froide.

Cliquez sur l'image pour une haute résolution

Comme d’habitude, les Unes de Página/12 ont été les plus imaginatives et les plus créatives. Les plus accusatrices aussi. Samedi dernier, la rédaction du quotidien a pourtant été la plus longue à rendre compte des premières informations qui étaient pourtant rendues publiques par le gouvernement américain, tout rengorgé de la gloriole d’une massue qui aurait réussi à écraser un moustique. Son site ne s’en ait fait l’écho que plusieurs heures après Clarín et La Nación qui se frottaient déjà les mains à l’idée de voir Maduro en prison à Guantanamo ou à New-York, alors qu’on ignorait encore sa destination finale.

"Trump a chassé Maduro et dit qu'il prend le Venezuela
en charge, mais le chavisme reste en place", dit le gros titre
Cliquez sur l'image pour une haute résolution

Comme ce fut le cas de beaucoup en Europe, l’information qui m’est arrivée assez tard dans la matinée d’un lendemain de fête un peu tranquille, dans le calme d’un village de la vallée de La Bièvre où j’ai grandi, m’a d’abord sidérée. Tout en sachant que l’information était exacte, j’ai du du mal à y croire et du mal à l’analyser. En quelques heures, Trump venait de réussir au Venezuela, armé par la Fédération de Russie, ce que Poutine, et heureusement !, ne parvient pas à faire en Ukraine depuis presque quatre ans. Les États-Unis font donc désormais la même politique internationale, cynique et mensongère, que leur rival, un ennemi de plus de 80 ans, un pays-continent qu’ils ont combattu de toutes leurs forces, de toute leur intelligence, parfois retorse, parfois droite, depuis 1945 et l’imitation est à présent si parfaite que Trump veut transformer l’OTAN en un nouveau Pacte de Varsovie, la seule alliance militaire connue au monde pour avoir été mise en place pour donner à son leader le pouvoir d’attaquer ses alliés, la Pologne, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie, la Tchécoslovaquie (précédemment démembrée par Hitler avec l’accord de la France et la Grande-Bretagne en 1938) et encore la Pologne, cette fois, celle de Solidarność, des grévistes de Gdańsk, la Dantzig de l’âge des empires européens, et de Lech Wałęsa. A présent, c’est donc un pays européen qui est menacé, le Danemark et ses 6 millions d’habitants, à travers son territoire ultra-marin du Groenland dont les 56 000 Inuïts, qui en constituent la population originelle, ont dit et répété clairement qu’ils ne voulaient pas faire partie des États-Unis.

"Les Etas-Unis ont capturé Maduro" dit le gros titre
Cliquez sur l'image pour une haute résolution

Force est de constater que, au pied du mur, pris en étau entre Poutine et Trump et stupéfaits d’être attaqués par le seul allié qu’ils aient jamais eu en commun pendant presque un siècle, nos dirigeants et au-delà nos pays, nous-mêmes, leurs citoyens, ne semblons pas parvenir à mobiliser nos ressources stratégiques, nos intelligences, nos immenses champs de connaissance et nos imaginations jadis si fertiles pour nous défendre en commun. En Europe, il n’y a qu’un pays qui sache pleinement faire cela et croire en son avenir sans défaillance. C’est l’Ukraine. C’est elle aujourd’hui qui nous montre le chemin dans tous les domaines, y compris celui de la complexe lutte contre la corruption, y compris celui des nécessaires compromis économiques et politiques. L’Ukraine détient les clés de notre avenir.

Le gros titre parodie un classique des Beattles
D'un pays pétrolier à un autre...
Cliquez sur l'image pour une haute résolution

En mai 2022, ayant constaté comme tout le monde sa redoutable résistance et son efficacité, presque toute seule contre le mastodonte corrompu qui tâchait de l’envahir, je me suis mise à apprendre la langue, sans aucune connaissance préalable d’aucune autre langue slave, mais tant pis ! Il fallait y aller pour comprendre en profondeur, sans passer par les traductions en anglais, les seules à peu près disponibles à l’époque. Maintenant, les Ukrainiens, les particuliers comme les institutions, se sont constitué un grand nombre de ressources linguistiques et on trouve assez facilement des traductions d’à peu près toute l’actualité en espagnol, en allemand et même parfois en français, le tout sans intelligence artificielle laquelle, non contente de détruite la planète, nous envoie dans le mur à grand renfort de contresens carabinés et d’erreurs sémantiques.

Après les Beattles, Charlie Chaplin
En anglais, le titre est The Great Dictator
(et non pas comme en français Le Dictateur)
Cliquez sur l'image pour une haute résolution

Lorsque j’ai découvert l’originalité de la culture argentine il y a environ vingt ans, je partais de bien moins loin puisque je maîtrisais déjà l’espagnol d’Espagne. Il ne m’a fallu que m’habituer aux innombrables idiosyncrasies du Río de La Plata. Dès le premier jour, j’ai été fascinée par les promesses d’avenir qui étaient alors celles de ce pays. Avec une dignité qui faisait l’admiration du monde démocratique, l’Argentine s’était enfin dégagée de sept ans d’une dictature féroce. Elle sortait, avec beaucoup d’efforts mais bien réellement, d’une crise économique gigantesque et, surtout, elle pouvait compter sur une activité culturelle luxuriante, incroyablement endurante, vivante, diversifiée et créative. L’Argentine n’avait qu’une seule faiblesse et c’est peut-être celle qui l’a perdue en l’envoyant voter majoritairement pour Javier Mileí : collectivement, je n’ai qu’exceptionnellement vu les Argentins avoir vraiment confiance en eux-mêmes et en leur avenir en tant que nation et en tant que pays. Comme individus, doués de talent et de courage, et parfois aussi ceux qui en étaient dépourvus, ils peuvent certes avoir confiance en eux-mêmes mais ils restaient très peu conscients des avantages compétitifs à l’échelle planétaire dont leur pays disposait, assez peu conscients d’avoir à les développer et à les exploiter. Ils ont laissé passer sans jamais s’y appuyer pour agir onze ans d’un pontificat dont le monde entier parlait tous les jours. Ils ont fait partir plusieurs fois le Dakar de Buenos Aires sans que personne en dehors de leur continent se rappelle que la capitale argentine possède un gigantesque obélisque au pied duquel était donné le départ. Hors de l’Amérique du Sud, qui est capable de citer une spécialité ou une marque argentine (le puchero, l’asado, les facturas, Havanna, Taraguï ou YPF…) ? Qui est capable de reconnaître sur une vidéo d’actualité un monument de la capitale, sans parler des autres grandes villes ? La Casa Rosada ? Le Cabildo ? La statue de San Martín ou celle de Carlos Gardel ? Même cette horreur touristique qu’est devenu Caminito n’est que très peu identifié sur une carte postale. Les Argentins sont comme un orchestre philharmonique dont les musiciens n’arriveraient pas à accorder leurs instruments. Ils ne parviennent pas à faire du soft-power efficace et quand les pouvoirs publics s’y sont essayé depuis le retour à la démocratie, ils ont systématiquement raté la cible.

Vignette de Une de Página/12 hier par Daniel Paz et Rudy
Le conseiller : Le monde entier s'inquiète de ce qu'on a fait au Venezuela
Trump : OK... Je vais envoyer un tweet pour dire que tout va bien
Traduction © Denise Anne Clavilier
Cliquez sur l'image pour une haute résolution

La situation est à l’opposé de cela en Ukraine. Comme les Argentins, les Ukrainiens doivent se battre contre notre scepticisme mais eux, ils le font, sans se décourager et en ramant tous dans le même sens. Ils connaissent et reconnaissent leurs forces, ils ont conscience de qui ils sont, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils défendent contre le pays agresseur et de ce qu’ils peuvent apporter au monde, en particulier aux autres Européens. Avec une tradition politique tout aussi anarchisante que celle des Argentins, une division qui leur a coûté leur indépendance en 1653, après de la Révolution cosaque de 1648, les Ukrainiens font bloc. Tous derrière leur président, même s’ils votent pour l’opposition. C’est ce mélange d’individualisme et de conscience collective partagée à l’échelle d’un pays qui donne cette puissance à leur dynamisme militaire, à la construction d’un État de plus en plus efficace malgré le manque de moyens et à leur soft-power, qui attaque au bélier nos réserves imbéciles et pleutres.


Vignette de Une de Página/12 ce matin
La journaliste : Comment savez-vous que le Venezuela
fait du trafic de drogue et qu'il faut le bombarder ?
Le ministre américain : Parce qu'il y a beaucoup de pétrole là-bas
La journaliste : Je ne vois pas le rapport. Vous m'expliquez ?
Le ministre : Nous, on n'est pas là pour expliquer mais pour envahir
Traduction © Denise Anne Clavilier
Cliquez sur l'image pour une haute résolution

A nous, Européens, d’en prendre de la graine. Il est urgent maintenant de regarder vers eux pour reprendre notre élan. Les Argentins seraient bien inspirés, eux aussi, de se tourner vers Maïdan ! J’en sais quelque chose : j’ai beaucoup d’amis là-bas (à gauche) qui détestent l’Ukraine et prennent Volodymyr Zelensky pour un dictateur au petit pied.

© Denise Anne Clavilier

Le gros titre dit : "Les soleils s'évaporent"
allusion au gang dit des Soleils, inventés par l'administration Trump
pour justifier l'intervention au Venezuela
et dont les autorités des Etats-Unis viennent de reconnaître
qu'il n'a jamais existé.
Cliquez sur l'image pour une haute résolution

Une histoire socio-politique du Tango : le nouveau livre de Sergio Pujol [Disques & Livres]

La couverture du livre reprend une image
très célèbre du film El Día que me quieras
(le jour où tu m'aimeras) - New York 1935
Elle réunit Carlos Gardel à droite
et le tout jeune Astor Piazzolla, 12 ans, à gauche
Titre : Les âges du Tango de 1897 au 21e siècle


La tradition et la politesse voudraient que je commence ce premier article 2026, après ma pause pendant la trêve des confiseurs, en vous souhaitant à vous tous, tous mes lecteurs, une Bonne et Heureuse Année mais je dois avouer qu’il m’est difficile aujourd’hui d’y voir autre chose qu’une formule creuse, alors que le monde s’enfonce dans la violence politique généralisée et que les empires, qu’on croyait condamnés par l’histoire du 20e siècle, refont surface en Russie, en Chine et même aux États-Unis, le grand défenseur pendant plus d’un siècle, au moins dans le discours et parfois dans les faits, de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. J’espère donc que l’année démentira ses sombres débuts et que nous parviendrons ensemble, tous les démocrates de tous les pays, à commencer à faire reculer le monstre partout où il se manifeste en ce moment, presque partout en Afrique, le long de la côte occidentale du Pacifique, dans l’Océan Indien, autour de la Mer Caspienne et de la Mer Rouge, sur la rive orientale de la Méditerranée, en Europe, dans l’Océan Arctique et dans toute l’Amérique d’un pôle à l’autre.

Historiquement, en Argentine et en Uruguay, le tango a été le véhicule d’une revendication sociale et politique pour la liberté de tous dans les deux pays et une plus juste répartition des richesses et de leurs fruits. A la fin de novembre dernier, l’historien argentin de la musique et du spectacle qu’est Sergio Pujol a publié chez Planeta Argentina une analyse biographique de plusieurs grands artistes du genre pour montrer comment cette musique et ses acteurs, compositeurs, poètes et interprètes, témoignent des enjeux de leur temps.

Sergio Pujol a ce matin les honneurs de la Une
de Cultura & Espectáculos, le supplément culturel
quotidien de Página/12
En gros titre : "D'abord il faut savoir",
le premier vers écourté de Naranjo en Flor (oranger en fleurs),
un tango classique de Virgilio Expósito pour la musique
et Homero Expósito, son frère, pour les paroles,
un poète anarchiste...
Primero hay que saber sufrir
Después amar, después partir
...
D'abord il faut savoir souffrir,
et puis aimer, et puis partir...
Naranjo en flor fait partie du corpus littéraire
que j'ai traduit dans Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins,
publié aux Editions du Jasmin
Cliquez sur l'image pour une meilleure résolution

Cet angle d’attaque n’est pas très fréquent en Argentine où les chercheurs en sciences sociales a du mal à déployer une analyse historique transversale ailleurs que dans de rares articles scientifiques sur des thématiques très strictement limitées. Cet ouvrage est donc très précieux, surtout dans les temps agités que traverse le pays, notamment en matière d’économie de la connaissance : budget de la recherche réduit à presque rien, monde de la culture abandonné par l’État fédéral, école publique gratuite délaissée au profit de l’école privée payante, politique de la santé laissée pour compte, sous l’impulsion toxique de Javier Mileí qui s’abrite sous l’aile agressive de Donald Trump, que son Congrès peine encore à contraindre.

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

lire la présentation de l’ouvrage sur le site internet de l’éditeur