mercredi 4 mars 2026

Une autre grande entreprise argentine en danger en cette rentrée sociale [Actu]

Le titre est un jeu de mots intraduisible :
"dar el cuero", littéralement "le cuir donne"
signifie "avoir les moyens", avoir assez d'argent pour...
Autrement dit : "Galperín n'a plus les moyens"
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Marcos Galperín est le petit-fils d’un industriel allemand qui a immigré en Argentine où il a développé il y a quatre-vingts ans une grande tannerie, la SADESA, pour envoyer du cuir en Europe. Il compte parmi les principaux représentants du patronat de Argentine, l’un des tenants d’une politique très peu sociale avec le moins de redistribution possible. Tout en restant à la tête de l’entreprise familiale, il a investi une bonne partie de sa fortune dans une entreprise innovante, la vente en ligne, Mercado Libre qui a longtemps dominé le marché argentin jusqu’à ce que Javier Mileí ouvre toutes les frontières et laisse ses gigantesques concurrents internationaux comme Amazon, Ali Express, Temu et autres du même genre opérer en toute liberté dans le pays.

Hier, Marcos Galperín a annoncé publiquement que la tannerie n’avait plus les moyens de régler sa cotisation à son organisation patronale sectorielle, laquelle ne s’élève qu’à 360 000 pesos. C’est une somme considérable pour un budget familial mais c’est vraiment très peu pour une entreprise industrielle de la classe de la SADESA. La vieille tannerie se trouve donc au bord du dépôt de bilan tandis que l’existence de Mercado Libre est menacé par la concurrence internationale et son application pour téléphone menacée par le développement de l’intelligence artificielle.

"La UIA répond à Mileí et les chefs d'entreprise
de la AEA demande du dialogue", dit le gros titre
L'image est elle consacrée à la guerre contre l'Iran
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Dimanche soir dernier, lors de la traditionnelle ouverture de la session parlementaire du 1er mars, Mileí a prononcé un discours très agressif contre l’opposition et contre l’Union des Industries Argentines, la UIA, qui constate depuis quelques temps que les activités de l’ensemble du secteur sont en danger partout dans le pays. Si Página/12, quotidien de gauche, fait sa Une sur la situation de la tannerie, qui a employé jusqu’à 2000 salariés et n’en compte plus que 400, les deux autres journaux nationaux (de droite, eux), Clarín et La Nación, préfèrent parler des déclarations de la UIA qui dénonce les propos hostiles du président, lequel a annoncé dimanche soir son projet de faire passer 80 nouvelles lois pour parachever la dérégulation de toute l’économie en vue de ramener l’Argentine à ce qu’elle était au 19e siècle, un pays dont toute l’économie reposait, comme à l’époque coloniale, sur le secteur primaire, essentiellement l’agriculture et l’exportation de produits bruts, cuir compris. Halluciné, Mileí est persuadé qu’à cette époque-là, l’Argentine était une puissance mondiale, ce qu’elle n’a jamais été. Il confond le PIB par tête avec la constitution de la puissance internationale. Certes, le PIB par tête était très élevé mais la redistribution était à peu près nulle, donc la population était très précaire et le pays, très peu peuplé, était très mal équipé pour se faire respecter dans les domaines qui assoient la puissance d’un pays : l’équité dans les échanges internationaux (or l’Argentine vendait beaucoup de produits bruts donc à bas prix tout en achetant la quasi-totalité des produits élaborés, donc très chers, dont elle avait besoin), l’influence diplomatique et la capacité d’intervention militaire, deux domaines dans lesquels l’Argentine était fort peu reconnue par les autres États, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord (à l’époque seuls les États-Unis et le Mexique, puisque le Canada est encore un dominion britannique, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et que Cuba vient tout juste de se détacher de l’Espagne), tandis que le reste du monde, mis à part le Japon, ne comptait pas puisque l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient étaient encore sous régime colonial.

"Après les critiques de Mileí, les grandes entreprises
exigent que le gouvernement les respecte", dit le gros titre
La photo est consacrée à un effondrement
dans un groupe d'immeubles à Buenos Aires
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Fondée en 1941, la SADESA a été la plus grande tannerie du monde. Elle fournit en cuir des marques comme Nike et Adidas. Il est probable que le gouvernement argentin ne lèvera pas le petit doigt pour la sauver, comme il a refusé de sauver l’entreprise pneumatique Fate, qui a cessé toute activité à la mi-février dernier. Pourtant, une grande partie de ce haut patronat argentin a voté pour Mileí ou au moins contre son adversaire de gauche, Sergio Massa, il y a deux ans et demi.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

Les militants des droits de l’homme demandent justice pour Cristina [Actu]


Hier, dans une annexe de la Chambre des Députés, les associations des droits de l’homme accompagnées par Adolfo Pérez Esquivel, le prix Nobel de la Paix argentin, ont tenu une conférence de presse pour réclamer que justice soit rendue à Cristina Kirchner, qui subit depuis plusieurs mois une lourde peine d’incarcération à domicile sous bracelet électronique, avec des conditions qui ne cessent de s’alourdir au point que l’ex-présidente n’a même plus le droit de sortir sur la terrasse de son appartement portègne (alors qu’on est encore en été), qu’elle n’a droit à la visite que de quatre personnes par semaine pour deux rencontres de deux heures maximum chacune alors que d’autres condamnés, à des peines beaucoup plus lourdes (réclusion criminelle à perpétuité pour crimes contre l’humanité) ont maintenant droit à une détention à domicile, sans bracelet et sans restrictions ni pour sortir ni pour recevoir du monde.

Les militants ont montré des documents prouvant que les sbires de la dictature militaire désormais revenus à la maison se la coulent douce, avec fête d’anniversaire en toute liberté et en tout cynisme.

Ils ont répété qu’il y avait là deux poids deux mesures, d’autant qu’ils estiment que l’ancienne présidente constitutionnelle, élue à deux reprises lors d’élections libres, est innocente des méfaits pour lesquels elle a été condamnée, ce qui est exact puisqu’elle l’a été sous le prétexte qu’en tant que chef d’État, elle aurait dû savoir tout ce que faisait l’ensemble des personnes composant la structure hiérarchique dépendant de son autorité, ce qui est humainement insoutenable et qui prouve que la Justice n’a pas trouvé contre elle de faits véritablement incriminants puisque sa condamnation repose sur des agissements dont ses subordonnés se sont rendus coupables et non pas elle.

Cette conférence de presse faisait suite aux insultes et aux menaces dont Javier Mileí a parsemé, dimanche soir, son très long discours d’ouverture de la session parlementaire (le président argentin a tout fait pour égaler en durée et en chaos le discours sur l’état de l’Union de Trump, son modèle).

Bien sûr, seul Página/12 a rendu compte de cette conférence de presse.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :