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jeudi 17 juillet 2025

YPF : un scandale met la Chancellerie du Trésor dans de beaux draps ! [Actu]

"Des deux côtés de la barre", dit le gros titre
En haut à droite : le scandale de la cryptomonnaie
rebondit tous les jours. Cette fois, Mileí est fait !
(Il a promu la crypto-monnaie à partir de son compte Twitter,
mais comme l'aurait fait un particulier, s'est-il défendu.
Or dans une autre affaire, celle d'un jeune autiste, un gamin de 11 ans
 qu'il a insulté à travers le même compte Twitter, un juge a établi
que lorsqu'il s'exprime publiquement, le président est le président
et qu'il engage donc sa responsabilité publique).
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Alors que le président et la vice-présidente s’échangent des noms d’oiseau depuis le 9 juillet, date de la fête de l’Indépendance, voilà que la chancellerie du Trésor (Procuradoría del Tesoro de la Nación), département officiel qui este en justice au nom de la République argentine dans les affaires de gros sous, annonce faire le ménage dans ses rangs.

Une soixantaine de personnes sont limogées du jour au lendemain, soupçonnées d’avoir transmis des informations confidentielles à la partie adverse, l’un des deux fonds-vautour auxquels une juge locale new-yorkaise a récemment ordonné de livrer les 51 % du capital de la compagnie pétrolière nationale argentine, YPF, que possède l’État.

Pour La Prensa, une seule information dans ce dossier :
Trump se place du côté de l'Argentine
(pourtant avec la justice locale new-yorkaise,
ce n'est pas ce qu'il peut faire de mieux)
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Or, le titulaire de ce poste à haute responsabilité, Santiago Castro Videla, nommé en février dernier après le départ inattendu de son prédécesseur, exerçait antérieurement comme avocat dans un cabinet dont il était le dernier de trois associés (selon l’ordre dans lequel les noms apparaissent dans la raison sociale dudit cabinet). Or, avant février, ledit cabinet a été (ô surprise !) consulté par l’un des deux fonds-vautours. Le croiriez-vous si l’on vous disait qu’il s’agit de celui-là même qui aurait bénéficié des fuites dont Castro Videla fait porter le chapeau aux 60 nouveaux chômeurs cités plus haut.

Ce client très particulier aurait demandé à cet honorable cabinet d’avocats de Buenos Aires de lui expliquer le fonctionnement institutionnel argentin et le lien existant entre l’État et YPF. Le résultat du procès en première instance laisserait penser que les trois associés ont fourni du bon boulot et bien mérité leurs confortables honoraires.... Dans un pays civilisé, cela s’appelle un conflit d’intérêts. Pire encore : ce conflit d’intérêts n’est pas né du verdict de la juge new-yorkaise, il ne concerne pas uniquement la phase actuelle du procès avec ce recours en appel. Il date bien de la nomination au poste de directeur de la chancellerie. La presse, de gauche comme de droite, parle de « purge ».

Maintenant le bonhomme, qui a la tête idéale pour jouer les traîtres visqueux dans un film de série B dopé aux stéréotypes, tente de faire porter la responsabilité de ses actes et de ses propres trahisons envers son pays sur le personnel subalterne de son département, n’hésitant pas par là-même à affaiblir l’ensemble de la structure qui doit porter la défense de l’Argentine devant la cour d’appel locale new-yorkaise. Non content de réduire les effectifs qui peuvent s’atteler à cette tâche lourde et complexe, il va désormais faire travailler tout le monde dans la terreur d’une nouvelle rumeur entraînant une autre vague de limogeage. Le meilleur moyen sans doute pour rendre tous ces juristes et les agents administratifs qui les assistent plus efficaces… Castro Videla ne s’y prendrait pas autrement s’il voulait que l’Argentine perde son procès. Surtout quand on sait que, depuis de nombreuses années, la justice des États-Unis est fort peu respectueuse de la souveraineté des autres États, qu’elle s’est octroyé en bien des domaines une compétence extra-territoriale exorbitante et qu’elle n’hésite jamais à favoriser toujours et en toutes circonstances les intérêts publics et privés des États-Unis et/ou de ses entreprises et/ou de ses citoyens et le reste de la planète peut bien aller au diable. Et pour faire bonne mesure, le bonhomme annonce aussi qu’il supprime l’institut qui formait les avocats de l’État. Comme cela, n’importe qui va pouvoir exercer ces fonctions qui requièrent pourtant une spécialisation technique.

"YPF : clin d'œil des Etats-Unis et plainte
pour une fuite de données en faveur du Fonds Burford"
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Cependant, dans la politique des petits copains qui règne dans les deux pays, tout comme Trump s’était entremis auprès du FMI pour que celui-ci accorde un prêt disproportionné et hors des règles statutaires à l’Argentine que présidait alors son prétendu pote Mauricio Macri alors en lice pour un second mandat (qu’il n’a pas obtenu), le même Trump, second mandat cette fois-ci, a annoncé qu’il allait, avec sa qualité de président des États-Unis, ester devant la cour d’appel de New-York, en soutien de l’Argentine, dirigée désormais par un membre de son fan-club ! C’est pas mignon, ça ?

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12, le plus fouillé et le plus accusateur de tous
lire l’entrefilet (de deux paragraphes) de La Prensa
lire l’article de Clarín, dont on sent les doutes sur la bonne foi de Castro Videla
lire l’article de La Nación, elle aussi assez circonspecte
On atteint une étape du mandat où quand c’est trop gros, c’est trop gros.

mercredi 2 juillet 2025

L’affaire YPF relance le débat public en Argentine [Actu]

Un "aigle" à deux têtes : celle de ce vautour (carancho)
et de la juge new-yorkaise Preska
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Le discours quelque peu discordant du président Javier Mileí (1), qui interjette appel du jugement exigeant de l’Argentine l’abandon à un plaignant institutionnel de 51 % du capital de YPF, laisse dubitatifs les juristes, les observateurs et de nombreux acteurs politiques : en effet, Mileí fait porter à un gouvernement précédent, celui de Cristina Kirchner, la responsabilité, voire la faute originelle. Ce qui revient à l’attribuer au pays lui-même et par conséquent à fragiliser la position en défense que les avocats de l’Argentine vont devoir développer devant la cour d’appel. Le chef de l’État devrait au contraire avoir à cœur de montrer la continuité de l’action publique argentine et l’unité de la nation dans la défense de sa souveraineté, de sa liberté d’action économique et du respect de ses lois démocratiquement établies.

Qui plus est, on découvre que l’un des avocats qui représente les intérêts de l’Argentine est aussi l’un de ceux qui travaillent pour Donald Trump ! Sans parler des honoraires exorbitants qu’il facture (jusqu’à 1 796 dollars de l’heure, selon Clarín).

"Le gouvernement ne cède pas devant Preska", dit le gros titre
avec cette photo de la juge, cette fois de face
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Répondant aux insultes du président, le gouverneur de la Province de Buenos Aires, Axel Kiciloff, qui était ministre de l’Économie lors de la nationalisation de YPF en 2012, a répliqué fortement : il annonce lancer un enquête sur les conflits d’intérêts probables de Mileí dans cette histoire. En effet, il soupçonne le président d’avoir des liens avec la société bénéficiaire de l’absurde décision de la juge new-yorkaise, en paiement d’une condamnation elle-même très discutable. On ne prête qu’aux riches et Mileí a déjà démontré qu’il avait conservé dans l’exercice de son mandat présidentiel des intérêts contraires à ceux du pays.

Tout le monde a désormais compris en Argentine que, par les temps qui courent, maîtriser l’extraction, le raffinage et la distribution des combustibles fossiles avantage le pays et sa population, même si à la pompe, le carburant reste trop cher à cause de l’inflation qui ne cède pas (contrairement à ce que Mileí veut faire croire au monde entier avec la complicité de journalistes qui ne connaissent pas l’Argentine). A peu près tous les Argentins conviennent maintenant qu’il s’agit de faire respecter la souveraineté nationale. Et ils ont tous un exemple en tête : il y a plusieurs années, toujours sous la présidence de Cristina Kirchner, des créanciers, qui ne parvenaient pas à obtenir satisfaction devant les tribunaux, avaient exigé du Ghana la saisie du navire-école de la Marine argentine, qui venait de faire escale dans un port de ce pays, au cours d’un voyage de formation de son équipage. Christina Kirchner avait porté l’affaire devant la justice internationale et obtenu que celle-ci ordonne au Ghana de libérer la frégate, un outil de souveraineté insaisissable par nature.

"YPF : le gouvernement demande à la juge Preska
de suspendre son arrêt et dit qu'il ne négociera pas",
dit le gros titre, sans photo cette fois-ci
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Cette fois-ci, c’est la justice d’un État fédéré, dépourvu de compétences régaliennes, qui s’en prend à un autre bien argentin, dont le caractère souverain sera plus difficile à argumenter dans le droit new-yorkais et washingtonien (et non pas encore devant la justice internationale).

"Le gouvernement demande la suspension de l'arrêt Y.PF :
C'est inapplicable", dit le gros titre
En-dessous : le même fait divers affreux
(une famille est morte cette nuit à Villa Devoto,
à Buenos Aires, à cause d'une fuite de monoxyde de carbone
alors qu'un froid polaire règne sur la région depuis plusieurs jours
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L’intrication des affaires judiciaires lancées par de multiples investisseurs institutionnels et racheteurs sériels de dettes publiques ou privées, autour des nationalisations et des renégociations successives de la dette argentine, permet de faire porter une accusation grave contre Cristina dont la condamnation définitive et la mise en résidence surveillée il y a quelques semaines n’ont en rien diminué le prestige, la popularité et l’influence politique, contrairement à ce que la droite espérait. Il faut donc lui taper dessus encore et encore, devoir dont un éditorialiste de La Nación s’acquitte ce matin avec une perversité écœurante. Comme Mileí, il s’efforce en effet de démontrer que Cristina porte la responsabilité ultime de la décision de la juge new-yorkaise, qui, de toute évidence, a pourtant outrepassé ses compétences territoriales en traitant un pays souverain en simple justiciable qui aurait le devoir de répondre de ses actes devant la justice de l’État de New-York.

C’est la loi de la jungle qui règne désormais un peu partout et certaines personnalités en Argentine en profitent pour se faire mousser. Or ce sont des dirigeants comme Mileí, Trump et Poutine qui permettent que cela existe.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article de Une de Página/12
lire cet article de Página/12 sur les déclarations de Kiciloff
lire l’article de La Prensa
lire l’article de Clarín
lire l’article de Clarín sur les propos de Kiciloff
lire l’éditorial ultra-partisan de La Nación



(1) Mileí vient de se faire publiquement renier par son « copain » Elon Musk à qui il avait offert une « magnifique » tronçonneuse plaquée en métal précieux (qui a payé ?) lors d’une rencontre du CPAC (le forum des droites) aux États-Unis. Menacé de se faire expulser du pays par Donald Trump, Musk, qui, on l’a vu, ne respecte aucun principe éthique, vient de jeter Mileí sous le bus, comme on dit en anglais, en reconnaissant avoir fait preuve d’un « manque d’empathie » lorsque, sur scène, il avait brandi le cadeau que le président argentin, qu’il traitait en faire-valoir, venait de lui remettre. Musk était alors à la tête du DOGE, que tout le monde vomit chez l’Oncle Sam, à part quelques MAGA irrécupérables, et qu’un Mileí mégalomane prétendait tout droit inspiré de sa propre politique de destruction du budget de l’État en Argentine.

mercredi 26 février 2014

YPF, Repsol et Cadícamo : un tango pétrolier [Actu]


YPF, l'entreprise nationalisée qui gère et exploite désormais pour le compte de l'Argentine les gisements pétroliers du sud du pays, vient de signer un accord avec son ancien actionnaire majoritaire, exproprié par le Gouvernement et le Congrès il y a bientôt deux ans, accord qui met fin au long contentieux qui opposait depuis lors les deux sociétés et les deux pays, car le gouvernement de Mariano Rajoy avait très mal réagi à la nationalisation décrétée par l'ancienne colonie de l'Espagne (1) (sur l'expropriation, voir mes articles du 17 avril 2012 et celui du 4 mai 2012).

Ce matin, c'est avec une citation de Enrique Cadícamo, extraite du célèbre tango Los Mareados, composé en 1942 par Juan Carlos Cobián, que Página/12 annonce la conclusion de l'accord : "Ce soir, tu vas passer dans mon passé", l'une des plus belles phrases que s'échangent les amants sur le point de se séparer.

¡Qué importa que se rían
y nos llamen los mareados!
Cada cual tiene sus penas
y nosotros las tenemos...
Esta noche beberemos
porque ya no volveremos
a vernos más...

Hoy vas a entrar en mi pasado
en el pasado de mi vida
Enrique Cadícamo

Qu'importe qu'on rie
et qu'on nous appelle les naufragés (2)
Chaque a ses chagrins
et nous avons les nôtres...
Cette nuit, nous boirons
parce que plus jamais
nous ne nous reverrons.

Ce soir (3), tu vas passer dans mon passé
dans le passé de ma vie
(traduction Denise Anne Clavilier)

Et pendant que je rédige cet article plusieurs heures avant de le publier, j'écoute en direct sur la place Saint-Pierre de Rome la fin de l'audience générale : pendant que le Pape salue les dignitaires de l'Eglise présents sur la place, les musiques militaires, italienne et vaticane, jouent pour faire patienter les pèlerins. En ce moment, surmontant le bruissement de cette foule en liesse (malgré un ciel plutôt menaçant), on reconnaît distinctement la mélodie de Por una cabeza (4)... Arrangement tout en cuivres et en percussion, qui nous prouve que les gendarmes adaptent leur répertoire à la personnalité du Souverain Pontife (qui ne s'est jamais caché d'aimer le tango).

Pour aller plus loin :
lire l'article économique de Página/12 si les aventures pétrolifères vous passionnent.
Si, aux hydrocarbures et à leurs querelles pécuniaires, vous préférez la musique, alors rendez-vous sur Todo Tango, pour lire et écouter Los Mareados (et en cherchant bien, vous trouverez aussi Por una cabeza dans cette vaste musicothèque qui fait référence pour le tango dans le monde entier).


(1) Il faut voir comment ABC, le quotidien de la droite post-franquiste espagnole, parle de Cristina de Kirchner. Propos vulgaires, violents, injurieux. On se croirait revenu deux cents ans en arrière pendant la guerre d'indépendance !
(2) En fait, être mareado, c'est avoir mal au cœur, avoir le mal de mer. Mais c'est intraduisible en l'état dans un tel contexte.
(3) Textuellement hoy, c'est aujourd'hui, mais ce long mot de trois syllabes casserait le rythme du vers.
(4) De Gardel et Le Pera

vendredi 4 mai 2012

YPF exproprié : Cristina en fille de Mai (1810) [Actu]


Après un vote très largement en faveur de l'expropriation de la majorité du capital d'YPF en la possession du géant pétrolier espagnol Repsol au Sénat argentin, il y a une dizaine de jours, la Chambre des Députés a approuvé hier le projet de loi qui permet au pays de récupérer l'exploitation des gisements et des raffineries situés sur son territoire. La mesure a été acquise par 207 votes pour, 32 contre et 6 (ou 5) abstentions (1).


Déjà au Sénat, le même projet de loi avait été voté haut-la-main. La même union nationale avait été observée, il y a 4 ans, lors de la renationalisation de la compagnie d'aviation Aerolineas Argentinas. La présente loi sera sanctionnée par la Présidente dès aujourd'hui et publiée dans la foulée au bulletin officiel pour que l'Argentine passe aussitôt à la phase pratique de l'expropriation, à laquelle le Gouvernement espagnol, empêtré dans la terrible crise qui ravage la Péninsule, oppose beaucoup moins d'agressivité qu'au lendemain de l'annonce.


Seule fausse note, à en croire La Nación, à la fin de la séance, les députés de la majorité kirchneriste ont entonné la Marcha Peronista, sous le nez des membres de l'opposition qui venaient, non sans abnégation patriotique, de les rejoindre dans le scrutin. Quitte à revendiquer la souveraineté nationale sur l'ensemble des ressources du territoire, ils auraient été mieux inspirés de choisir l'hymne national. Les élus argentins n'ont pas encore acquis tous les bons réflexes de respect de l'autre qui s'imposent en démocratie...

Tous les journaux titraient ce matin sur ce vote historique et aucun n'affiche cette fois-ci son opposition à la mesure, contrairement à ce qui s'était passé à la mi-avril, lors de l'annonce du projet par la Présidente. Sans doute une preuve que l'opinion publique la soutient massivement.

Rudy et Daniel Paz, les deux joyeux lurons de la une de Página/12 en profitent pour nous faire rire avec un clin d'oeil à cet élément fondateur du roman national qu'est la guerre d'indépendance contre l'Espagne, entamée avec la Révolution de Mai 1810 (Revolución de Mayo), dont l'Argentine continue à fêter le bicentenaire, jusqu'au 9 juillet 2016, pour les 200 ans de la déclaration formelle d'indépendance.



Le cacique madrilène : L'expropriation de YPF n'est pas quelque chose de nouveau.
Le journaliste : Que me dites-vous là ?
Le cacique : Il y a quelques années, profitant que Napoléon nous avait envahis, ces gens-là nous ont pris quelques terrains que nous avions.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Et voilà comment Cristina Fernández de Kirchner se fait consacrer digne héritière de l'esprit de Mayo ! Comme quoi, la ressemblance que j'avais détectée en avril entre la phraséologie de la presse actuelle avec celle de la presse madrilène et portègne des années 1810 n'était pas un mirage de lecture de ma part... (cf. mon article du 17 avril 2012 à ce sujet).

Pour aller plus loin :
lire l'article de Página/12
lire l'article de Clarín
lire l'article de La Nación
lire l'article de La Prensa
lire la dépêche de Telam
Visiter le site Internet de la Chambre des Députés de la Nation argentine.

(1) Le chiffre varie en fonction des journaux consultés. Et le site Internet de la Chambre des Députés a 15 jours de retard par rapport aux séances dans sa mise à jour. Le site de l'agence Telam reproduit le tableau électronique de la séance et on y voit clairement le chiffre de 6 abstentions ainsi que celui des absences, plutôt basses (seulement 11 députés avaient fait la chambre buissonnière, nouveau signe que tout le personnel politique argentin a pris l'affaire très au sérieux).

mardi 17 avril 2012

Prendre le taureau par les cornes, acte II [Actu]

Cela faisait quinze jours environ que le sujet était dans toutes les conversations politiques en Argentine : le pays renationalise sa compagnie pétrolière, YPF, privatisée sous le gouvernement de Carlos Menem qui en céda le capital et la pleine propriétaire à la pétrolière espagnole Repsol.


Cristina Fernández de Kirchner continue la politique de reprise en main des activités économiques clés qui assurent au pays son indépendance économique. Après la renationalisation de la compagnie aérienne transcontinentale Aerolineas Argentinas et de sa filiale intérieure Austral (voir mes articles sur ce sujet), après la suppression des régimes de base de retraite par capitalisation au profit d'un régime général par répartition qui a le vent en poupe depuis maintenant plusieurs années et porte une partie de la consommation intérieure (voir mes articles sur ce sujet), voilà que l'Etat reprend le contrôle de l'exploitation des réserves de pétrole patagoniennes, une région dont la Présidente et son défunt mari ont longtemps été des élus locaux (lui comme maire puis gouverneur de la capitale puis de la Province de Santa Cruz et elle comme sénatrice de cette même province pétrolifère).

YPF avait été créé, comme régie nationale des gisements et raffineries d'hydrocarbures, en 1922 par le premier président de gauche élu en Argentine (en 1916), Hipólito Yrigoyen, l'un des co-fondateurs de l'UCR, le plus vieux parti argentin, aujourd'hui en pleine déconfiture politique, idéologique et électorale mais qui fut néanmoins un des axes de la vie politique nationale tout au long du 20ème siècle. La vente de ce bijou de famille pendant l'ère ultra-libérale de Menem (qui imitait Thatcher et Reagan) avait été l'un des plus violents coups portés contre la souveraineté et le développement économiques nationaux, Repsol n'ayant pas hésité dès la prise de contrôle à se comporter en prédateur sans scrupule, comme l'ont fait successivement dans le ciel Iberia puis le groupe Marsans contre Aerolineas.

La nationalisation d'YPF prendra, comme ce fut le cas pour le transporteur aérien, la forme de l'expropriation du capital, après le vote d'une loi dont le projet a déjà été déposé sur le bureau du Congrès. Le Gouvernement national possédera 51% des actions, laissant à Repsol 6% sur les 57 dont elle dispose actuellement. Sur cette part du capital, l'Etat national conservera 51% et cèdera les 49% restant aux différentes Provinces pétrolières du pays. Le tribunal des évaluations financières (tribunal de tasación) aura la charge de fixer un prix pour ces actions, prix qui sera alors versé à Repsol par les nouveaux actionnaires publics, si tout se passe bien. Cette même opération avait été rendue beaucoup plus compliquée avec Marsans, il y a quelques années, parce que le gouvernement espagnol avait appuyé le voyagiste de tout son poids, en exerçant sur le gouvernement argentin un véritable chantage. Mais les choses ont changé depuis. L'Espagne est frappée par une crise épouvantable qui tire sa croissance vers le bas tandis que l'économie argentine est sur la pente ascendante avec ce que les Argentins appellent des taux [de croissance] chinois (tasa china). Le gouvernement de Mariano Rajoy pousse des cris d'offraie, il s'est même réuni en urgence hier soir mais il n'est pas dit qu'il disposera cette année d'autant de pouvoir qu'autrefois dans les relations bilatérales, d'autant que le reste du Mercosur risque bien de se ranger du côté de Cristina alors que l'Union Européenne est plutôt en panne de solidarité surtout avec les pays méridionaux, comme on le voit depuis tous ces mois où les Etats jouent chacun pour soi.

Le Gouvernement a d'ores et déjà nommé une nouvelle direction composée, comme d'ordinaire dans ce cas, d'hommes politiques issus des futurs ministères de tutelle. C'est ce qu'on appelle en droit argentin une "intervención" (mise sous tutelle).


En commission parlementaire, le projet a déjà été discuté et il a reçu l'approbation très large, en réunissant pour une fois la majorité kirchneriste et une bonne part de l'opposition. L'unité nationale s'est formée dans les deux hémicycles comme pour la renationalisation d'Aerolineas. Il n'en va pas de même dans la presse où les journaux d'opposition font leur mauvaise tête accoutumée et tiennent un discours et des analyses à la limite de la déloyauté envers le pays, jouant à nouveau à fond toutes les cartes à leur disposition contre le gouvernement porté aux affaires par les élections d'octobre dernier (voir mon article du 24 octobre 2011 sur ce résultat en cliquant sur le lien).

De tous les quotidiens argentins, La Nación est celui qui va le plus loin dans ce sens en se faisant rien moins que le porte-parole de Repsol et des Espagnols contre les intérêts argentins (il est vrai aussi que les Provinces pétrolifères sont toutes gouvernées par la majorité, seules deux Provinces agricoles et viticoles ont voté à droite ou pour des alliés de la droite ultra-libérale si bien représentée à Buenos Aires par Mauricio Macri). Dans la presse argentine, l'affaire occupe plusieurs articles et largement plus de la moitié du contenu du jour sur les sites Internet. La presse espagnole est elle aussi déchaînée et plus elle se situe à droite, plus agressif est le ton général des articles. La comparaison de ce qui s'écrit de part et d'autre de l'Atlantique est d'ailleurs fort instructive. Depuis la mi-octobre, je me trouve plongée pour le besoin de mes prochains livres dans la consultation de documents historiques relatifs à la guerre d'indépendance en Amérique du Sud et en lisant l'un après l'autre Página/12 et ABC ou même El País de Madrid, j'ai la nette impression de me retrouver deux cents ans en arrière puisque les arguments que les uns et les autres s'envoient à la figure n'ont pas changé depuis cet "heureux temps" où tout ce joli monde s'affrontait à coup de canon et de baïonnettes. Il n'est question d'un côté que de souveraineté nationale, de liberté de décider de l'exploitation de ses propres ressources et de pouvoir jouir du produit de son travail et de l'autre de droits de propriété acquis et dont la violation serait la pire félonie exercée par des responsables politiques auxquels on ne pourrait pas se fier... Une machine à remonter le temps !

Pour les passionnés de linguistique, le même une mais en catalan !

Repsol, qui fait semblant d'être surpris, a déjà valorisé sa filiale à un prix exorbitant (tant qu'à faire !) et annoncé qu'elle se porterait devant la justice internationale. Ce qui pourrait indiquer que le gouvernement espagnol n'est en effet plus en aussi bonne posture qu'au temps de la récupération d'Aerolineas pour mettre des bâtons dans les roues argentines et épargner à la firme espagnole des frais de procédure grâce à ses interventions. Ce matin, le cours de Repsol a fait une chute spectaculaire à la Bourse de Madrid.

Daniel Paz et Rudy trouvent bien entendu à s'en amuser avec un cocktail relevé qui mélange à part égale l'accident de chasse à l'éléphant du roi Juan Carlos en Afrique et la charge furieuse du PDG de Repsol à Madrid. Jugez-en vous-même !



Le grand dadais : Qu'est-ce qui s'est passé entre le roi d'Espagne et l'éléphant ?
Le gros moustachu : On dirait que l'eléphant a voulu exproprier Repsol.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :
Lire l'éditorial par l'historien et économiste Mario Rapoport
En Espagne :
Lire l'article de El País (Madrid)
Lire l'article de ABC (Madrid)
Lire l'article de La Vanguardia (Barcelone - édition hispanophone)
Aux Etats-Unis (l'Oncle Sam goûte très modérément la mesure argentine)
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