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mercredi 17 avril 2013

Tango Negro est sorti en français et en France [Disques & Livres]



Tango Negro est un manifeste (selon la classification en vigueur en France) que Juan Carlos Cáceres a rédigé et conçu en espagnol et qu'il a fait paraître en Argentine en mai 2010 comme essai, selon la terminologie employée par les Editions Planeta Argentina (voir mon article du 26 juin 2010).

Il y expose et y défend avec son opiniâtreté ordinaire ses théories, souvent polémiques, parfois subjectives et dans tous les cas délibérément anticonformistes, sur les racines afro-américaines du tango argentin, théories élaborées à partir de ses recherches empiriques de musicien et de compositeur formé par le jazz avant qu'il n'aborde les rivages du tango en France où il s'est installé en mai 1968 et où il a découvert comme tant de ses compatriotes l'importance que le genre revêt pour sa propre identité d'Argentin Anclao en París (1). Cette recherche expérimentale nous vaut une analyse ultra-fouillée des entrecroisements musicaux, rythmiques et harmoniques, entre le jazz et le tango mais aussi le tango et toute la famille des musiques de l'Afrique de l'ouest, des Caraïbes et de l'Amérique latine (Brésil compris). Rien que pour cette analyse-là, il fallait absolument mettre l'ouvrage à la portée du public francophone.

Ailleurs dans ce blog et en particulier à travers plusieurs articles relatif au Bicentenaire de l'Argentine (voir le raccourci situé dans la partie médiane de la Colonne de droite), j'ai tâché de montrer combien là-bas l'historiographie est marquée par de vigoureux enjeux idéologiques qui fracturent le pays et cet état de fait durera sans doute encore quelques décennies. Peu d'historiens y pratiquent leur discipline avec le souci d'objectivité qui caractérise la démarche herméneutique de leurs homologues en Europe ou en Amérique anglo-saxonne. Et c'est une singularité de l'historiographie en Argentine que j'ai soulevée aussi dans les annexes de San Martín, à rebours des conquistadors (2). En ce sens, l'édition originale de Tango Negro (Planeta) n'échappe pas à la règle. Elle regorge de prises de position aussi passionnées et intéressantes que méthodologiquement discutables, comme il est inévitable d'en trouver chez les penseurs argentins qui se sont formés en Argentine (3). Chez un lecteur francophone, imprégné du cartésianisme qui caractérise notre culture, ce phénomène provoque des surprises et des réticences intellectuelles qui auraient condamné le livre s'il avait été jeté tel quel sur le marché français, d'autant plus que notre approche se heurte au peu de connaissance que nous avons de l'histoire de l'Amérique du Sud en général et de celle de l'Argentine en particulier.

Dans cet ouvrage, qui est le quatrième que je publie et le troisième aux Editions du Jasmin, j'ai donc dû m'aventurer bien au-delà de la simple traduction et concevoir un ensemble de commentaires pluridisciplinaires, allant de l'histoire à la littérature, pour situer les propos de l'auteur initial dans leur contexte politique et philosophique et indiquer aux lecteurs les événements factuels que Juan Carlos n'avait pas pris la peine d'exposer lorsqu'il s'adressait à des Argentins dotés d'une certaine perception de leur passé national (4).

Tango Negro se compose donc de deux parties distinctes, la traduction du texte original (5) et un corpus de notes, numérotées chapitre par chapitre, rassemblées en fin de volume. Certaines sont de simples indications de dates, de titres d'œuvre ou d'instrument (pour vous aider à situer tel ou tel artiste cité sans plus de détail par l'auteur en première partie). D'autres sont des explications critiques plus approfondies sur telle légende appelée à la rescousse par Juan Carlos Cáceres à l'appui de ses thèses (les mythes de José de San Martín, Manuel Dorrego, Juan Manuel de Rosas ou Juan Lavalle) ou tel épisode historique, que les Argentins connaissent bien (ou croient connaître) mais qui ne nous évoquent rien (la Campagne du Désert, la guerre du Paraguay, le ponceau de la Fédération, la Década Infame, l'époque d'Alvear...). Pour ma part, j'aurais préféré restructurer complètement l'ouvrage initial pour l'adapter d'emblée aux exigences du public européen et lui proposer un travail d'un seul tenant, mais Juan Carlos en a écarté l'idée alors que je venais de terminer la phase préparatoire (qu'il ne nous restait plus qu'à réorganiser le matériel ainsi élaboré) et, devant son refus, pour ne pas abandonner un travail déjà fort avancé, je me suis résolue à ce plan dual qui frustre mon goût de l'exposé pédagogique simple et fluide mais qui a au moins le mérite de faire la part de ce que chacun de nous a mis dans l'ouvrage commun, sans qu'aucune confusion ne soit possible entre l'un et l'autre co-auteur.


Le livre de 236 pages (24,90 €) peut être commandé sans difficulté dans toutes les librairies de la zone euro (6). Hors de la zone euro, dans des pays ayant des accords avec l'Union Européenne, cela ne pose pas de problème majeur non plus (en Suisse par exemple). Cela peut être un peu plus complexe en dehors de l'Union Européenne mais le livre ne tardera pas à être référencé comme tous les titres du Jasmin sur les grands sites de vente en ligne. Il sera bien entendu disponible sur le stand de l'éditeur dans tous les salons sur lesquels il expose (voir son actualité sur son site internet).

Juan Carlos Cáceres en parlera aussi lors de ses concerts, à travers les festivals et autres manifestations auxquelles il participe si souvent (Tarbes notamment tous les mois d'août et tout prochainement un salon consacré à la musique latino-américaine à Deauville). A ces occasions, vous devriez pouvoir vous procurer le livre directement auprès de lui ou sur un stand dédié, comme vous pouvez lui acheter ses disques ou même la version originale de cet essai (en espagnol). Il est probable aussi qu'il organisera prochainement une présentation à Paris dans son studio de l'Espace Tango Negro.

De mon côté, il va sans dire que je présenterai Tango Negro, comme mes autres ouvrages, à toutes mes séances de dédicace que je tiens en général sur le stand du Jasmin, dans les prochains salons du livre auxquels je participerai (Le Plessis-Robinson, Saint-Malo, Le Chesnay...) et à l'issue de mes conférences (à Toulouse, Roquebrune-sur-Argens, Nice...) (7). Donc rendez-vous au plus tôt pour les Parisiens et les Franciliens au Plessis-Robinson, samedi 20 avril 2013 (voir mon article du 8 avril 2013) où je ferai moi aussi la connaissance du bouquin dûment imprimé (je n'aurai pas le temps d'ici là de faire un saut chez mon éditeur qui m'a appelée ce matin pour m'annoncer cette parution avec un jour d'avance sur le calendrier fixé par l'imprimeur).


(1) Anclao en París est un tango de Enrique Cadícamo (paroles) et Guillermo Barbieri (musique) écrit pour Carlos Gardel, qui en 1931 séjournait à Paris. Il est traduit à la page 284 de Barrio de Tango, recueil bilingue des tangos argentins, le premier des ouvrages que j'ai publié aux Editions du Jasmin en mai 2010... Je vous laisse aller y découvrir l'histoire.
(2) Editions du Jasmin, décembre 2012.
(3) Et le malheur veut que les intellectuels argentins qui se sont formés à l'étranger renient souvent leur argentinité dans ce qu'elle a d'irréductible au profit d'une imitation de l'Europe et des Etats-Unis, ce qui donne à leurs travaux un ton suffisant peu agréable, quelque soit l'intérêt du contenu qu'ils développent.
(4) Connaissance elle-même très fragmentaire et passablement erronée comme vous le savez si vous lisez mes articles sur l'histoire dans ce blog. En effet, l'enseignement scolaire reste très marqué par l'idéologie anglophile et libre-échangiste de Bartolomé Mitre (1821-1906) tandis qu'un autre courant monte dans la société, une lecture péroniste, sociale et souverainiste (avec des personnalités médiatiques dont je vous parle parfois, comme Felipe Pigna et Norberto Galasso). A cette querelle qui divise le pays en deux, s'ajoute une opposition secondaire, qui pèse moins dans la politique actuelle, le courant dit conservateur-catholique (traditionnellement assez présent au sein de el Instituto Nacional Sanmartiniano par exemple) contre le courant anarchiste, dont la figure de proue est l'historien Osvaldo Bayer et auquel Juan Carlos Cáceres se rallie (sans lui appartenir vraiment puisqu'il n'est pas du tout historien). Il en ressort que Tango Negro est un livre très orienté et même tendancieux pour les Argentins eux-mêmes, mais ils ont à leur disposition tout ce dont ils ont besoin pour prendre leurs repères et se construire leur propre opinion, dans leur propre langue et leur propre pays, avec profusion de livres, d'articles, de conférences et même d'émissions de radio et de télévision. Contrairement aux Européens qui ne disposent que d'une documentation très réduite, très parcellaire, y compris en Espagne, les productions argentines de toute nature étant peu diffusées en dehors de l'Amérique Latine.
(5) Très légèrement amendée pour lui faire respecter les règles minimales qui s'imposent en France (et en Europe en général). Si l'argentin et l'espagnol supportent les répétitions lexicales, la langue française, depuis Louis XIII au moins, en a une sainte horreur et il était donc indispensable de toiletter le texte original et de le débarrasser aussi de ses redites qui ne choquent personne en Argentine mais qui, passées dans notre langue, se révélaient aussi hideuses que les répétitions de vocabulaire. J'ai néanmoins dû maintenir, à la demande insistante de l'auteur, différents éléments qui restent le péché mignon de la plupart des essayistes en Argentine : des affirmations péremptoires qui ne s'appuient sur aucune argumentation et des digressions, que nous avons tous vu nos enseignants stigmatiser comme hors sujet barrés d'un gros trait de stylo rouge sur nos copies d'écolier, de collégiens et de lycéens (et parfois encore au-delà !). Il m'a toutefois autorisée à remettre dans l'ordre chronologique un petit chapitre consacré à l'histoire de l'Argentine depuis la Révolution de Mai en 1910 jusqu'à l'âge d'or du tango dans les années 1940 qui, dans l'édition originale, donne tous les événements dans le plus grand désordre (cela n'est nullement gênant quand on connaît l'histoire mais quand elle est inconnue !)
(6) Pour autant que vous ayez affaire à un libraire qui fait correctement son métier et il y en a beaucoup. Je constate cependant sur les salons qu'un petit nombre de libraires indépendants et peu consciencieux préfèrent répondre à leurs clients qu'un livre est épuisé plutôt que de le commander à un éditeur indépendant (ce qui n'est pas plus compliqué qu'auprès d'un gros diffuseur), comme ce libraire de Saint-Jean-de-Luz qui a répondu récemment à quelqu'un que San Martín, à rebours des conquistadors n'était pas disponible tout en lui parlant des autres ouvrages dans la même collection qu'il voyait apparaître sur son écran d'ordinateur (et qui portent le même nom d'auteur mais un autre prénom, donc qui ne sont pas de moi et qui n'ont rien à voir avec mes sujets de prédilection) et en lui communiquant le numéro de téléphone de l'éditeur. Et débrouille-toi avec ça ! C'était pourtant bel et bien à lui, le libraire professionnel, de passer ce coup de fil et cette commande ! Que ce genre de commerçant ne vienne pas geindre ensuite dans les médias en se plaignant que les géants comme Amazon ou la FNAC leur dévorent leurs parts de marché. Ils l'auront bien cherché.
(7) En dehors des annonces que je fais dans ce blog au fur et à mesure que les manifestations s'approchent, vous pouvez connaître les dates et lieux de mes rencontres publiques en consultant mon agenda sur mon site Internet.

samedi 26 juin 2010

Interview de Juan Carlos Cáceres dans Página/12 [Disques & Livres]

C'est une interview passionnante et tous azimuts que Juan Carlos Cáceres accorde à un Cristian Vitale qui reconnaît avoir quelque peine à le suivre dans les circonvolutions de ses propos et de son érudition. Nous sommes là en pleine querelle récurrente en Argentine entre histoire déniée et histoire officielle.

Comme je l'ai expliquée à d'autres occasions en cette année où l'Argentine célébre les deux cents ans de sa fondation mythico-historique du 25 mai 1810, il y a deux histoires antagonistes du pays : d'un côté l'histoire qui s'est imposée comme l'histoire officielle et qui a été élaborée dans les années 1860 par des hommes politiques eux-mêmes journalistes et historiens, qui étaient habités par le projet politique d'une Argentine à construire sur le modèle de l'Angleterre victorienne, puissance commerciale qui dominait le monde ; de l'autre côté, ce que le peuple a vécu et qui est resté dans l'ombre, voire qui a été nié par la classe dominante, notamment l'existence de l'esclavage (aujourd'hui encore, plus de 25 ans après le retour de la démocratie, de nombreux Argentins ignorent qu'il y a eu des esclaves noirs sur le territoire de leur pays), l'apport culturel afro-américain, la réalité de l'immigration pan-européenne des années 1880-1930, l'existence de courants de pensée européen ou autochtone comme l'anarchisme (autour du Río de la Plata, l'anarchisme russe a rencontré l'anarchisme pampero), les théories socialistes, le marxisme, etc. En parallèle à cet antagonisme entre les deux histoires, il y a l'antagonisme entre les deux visions de l'Argentine : d'un côté une Argentine qui serait un pays d'Europe comme un autre, malgré la réalité géographique, de l'autre, une Argentine proprement sud-américaine avec une culture et une société originales et une automonie économique à construire pour faire basculer le pays d'une économie coloniale (production de matières premières et achat à l'étranger de produits manufacturés) à une économie de production complète, de matières premières et de produits manufacturés, pour une balance commerciale en équilibre. Sur ces questions lancinantes, je vous renvoie notamment à mon article du 22 juin 2010 sur l'historien Norberto Galasso et à de nombreux articles référencés sous le mot-clé histoire (dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus ou dans la partie haute de la Colonne de droite).

Le travail de Juan Carlos Cáceres, qui vit à Paris depuis 1968, appartient sans aucune hésitation possible à la vision d'une Argentine résolument sud-américaine, à l'Argentine piétinée par la morgue des élites intellectuelles et économiques auxquelles Bartolomé Mitre (1821-1906) et Domingo Sarmiento (18/11-1888) ont donné un lustre culturel incontestable.

Dans le tango, cet antagonisme historique et politique se décline en acceptation, voire revendication, et refus de la composante noire dans la genèse du genre. Le tango for export, celui qui est utilisé par l'industrie du show-business et du tourisme de masse à l'intention d'un public étranger qui n'y connaît rien ou pas grand-chose, est un tango totalement négateur de la négritude argentine. Dans le tango authentique, il existe, encore aujourd'hui, un mur invisible qui sépare les deux tangos. La séparation de Buenos Aires en deux entre les admirateurs de Juan D'Arienzo et ceux de Osvaldo Pugliese dans les années 30, 40 et 50 fut très symptômatique de cet antagonisme politico-culturel : D'Arienzo ignore les racines noires, Pugliese les interroge à sa façon et compose plusieurs morceaux qui font référence à cette négritude alors tout à fait souterraine et même clandestine... Dans cette interview comme dans tous ses propos ent toutes circonstances, Juan Carlos Cáceres (et il n'est pas le seul) assimile ceux qui ne veulent pas entendre parler de la négritude du tango à des négationistes.

Le compositeur, pianiste, chanteur et artiste-peintre, vient de publier, à Buenos Aires, un ouvrage de recherche sur l'histoire du tango, une commande des éditions Planeta, groupe éditorial majeur du monde hispanique, qui souhaitaient le voir écrire le contenu des conférences qu'il donne un peu partout dans le monde, et qu'il distille aussi auprès d'un public intime plusieurs fois par mois dans son studio de la rue Rochechouart, dans le 9ème arrondissement de Paris. Ce travail de recherche ultra-poussée porte un titre long comme le bras : Tango negro, la historia negada: orígenes, desarrollo y actualidad del tango (Tango noir, l'histoire niée : origines, développement et actualité du tango). Ceux qui connaissent déjà un peu Juan Carlos Cáceres reconnaissent immédiatement les thèmes qui traversent son oeuvre depuis des années, au point d'en indisposer plus d'un. Car ici aussi la querelle existe, entre ceux qui s'intéressent à cette histoire cachée et ceux qui préfèrent s'en tenir à un tango monolythique, pas trop compliqué à comprendre, pas trop éloigné finalement des clichés imposés par l'exploitation commerciale du genre. Dans le même temps, pendant ces deux mois passés en Argentine, Juan Carlos Cáceres a sorti à Buenos Aires un nouveau disque, intitulé Cáceres 40 ans pour ses 40 ans de carrière, passés essentiellement en France.

Verbatim de cette interview fleuve :

“Cuando regresé a Francia, entusiasmado por todo lo que había visto y vivido allí, empecé a tener el afán de mostrar la música de mi país y noté la ausencia de tambores en el tango. Me pregunté por qué en la Argentina no se usaba el tambor en el género, por qué a los músicos les costaba entrar en la percusión. ¿Tal vez porque se había perdido la espontaneidad ligada al ritmo candombero original o a la improvisación cuando estallaba la verdura rabiosa?”, copia hablando lo escrito en la página 50. [...]
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

Quand je suis rentré en France [d'une rencontre internationale d'artistes au Mexique en 1973], enthousiasmé par tout ce que j'avais vu et vécu là-bas, j'ai commencé à sentir une grande envie de montrer la musique de mon pays et j'ai remarqué l'absence de tambours dans le tango. Je me suis demandé pourquoi en Argentine, on ne se servait pas du tambour dans ce genre, pourquoi les musiciens avaient tant de mal à se mettre à la percussion. Peut-être parce qu'on a perdu la spontanéité liée au rythme du candombe originel ou à l'improvisation où éclatait une verdeur enragée ? (1) dit-il en répétant ce qu'il a écrit à la page 50.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Cáceres derriba de varios plumazos a los negacionistas [...], hermana al género con el ragtime, la habanera y el jazz, y defiende su postura oponiendo con argumentos sólidos ciertas frases hechas del tipo “el tango de negro no tiene nada”, “los negros vinieron, se fueron y se llevaron su música”, “la percusión nunca fue utilizada en el tango”, “el tango nació por generación espontánea” o “el tango no se improvisa”. “¿De dónde salió eso de que en el tango no se improvisa? ¿Quién lo inventó?”, interroga en voz alta. “Es cierto que no todos los músicos del género tenían esa disponibilidad de espíritu para lanzarse a la improvisación, pero había muchos más de los que uno cree. Bandoneonistas como Troilo o Ruggiero eran tipos que zapaban, que improvisaban, y el más grande de todos fue Roberto Pansera, que llegó a tocar en jam session de bebop con el Gato Barbieri y Lalo Schifrin. Así que no me vengan a decir que con el bandoneón no se puede improvisar”, se exaspera.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

Cáceres démolit de quelques traits de plume les négationistes, [...] fait du genre le frère du ragtime, de la habanera et du jazz et défend sa position en s'opposant avec de solides arguments à certaines phrases toute faites du type : "le tango des noirs n'a rien à dire", "les noirs sont venus, sont partis et ont emporté leur musique", "la percussion n'a jamais été utilisée dans le tango", "le tango est né par génération spontanée" ou "le tango ne s'improvise pas" (2). D'où sort cette histoire que le tango ne s'improvise pas ? Qui a inventé ce truc ? demande-t-il à haute voix. Il est évident que tous les musiciens du genre n'avaient pas la disposition d'esprit de se lancer dans l'improvisation mais il y en avait beaucoup plus que ce que l'on croit. Des bandonéonistes comme Troilo et Ruggiero étaient des types qui partaient à l'aventure, qui improvisaient, et le plus grand de tous fut Roberto Pansera, qui a même jouer en jam sessions de bebop avec el Gato Barbieri et Lalo Schifrin. Alors qu'on ne vienne pas me dire qu'au bandonéon, on ne peut pas improviser, s'exaspère-t-il.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿Quién fogoneó esa postura, según su visión?
–Creo que es un fenómeno de las nuevas generaciones que salen de las academias, de músicos jóvenes que son más papistas que el Papa (risas). Pueden tocar muy bien imitando a Pugliese, pero escarbando un poco tienen una actitud de jóvenes viejos.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

- Qui a mitonné cette position, à votre avis ?
- Je crois que c'est un phénomène des nouvelles générations que sortent des académies (3), de musiciens jeunes qui sont plus papistes quele Pape (rires) (4). Ils peuvent jouer très bien en imitant Pugliese mais si vous fouillez un peu, ils ont une attitude de jeunes vieux.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–Eso se condice con su frase de batalla: “La modernidad está en los orígenes”.
–Es obvio. Y es algo que no digo solamente yo. Ya lo había dicho Norberto Gandini, el hermano de Gerardo, que era un genio tocando la corneta en La Porteña Jazz Band. El decía que en el jazz evolucionar era retroceder. Bueno, Wynton Marsalis, que es una de las figuras centrales del jazz de hoy, empezó a escarbar en el jazz tradicional pre Armstrong.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

- Cela va avec votre cri de guerre : La modernité est dans les origines.
- Cela coule de source. Et c'est quelque chose que je ne suis pas le seul à dire. Déjà Norberto Gandini, le frère de Gerardo, l'avait dit, qui était un génie pour jouer du piston dans la Porteña Jazz Band. Lui, il disait que dans le jazz, évoluer c'était aller en arrière. Tiens, Wynton Marsalis, qui est une des figures centrales du jazz d'aujourd'hui, a commencé par fouiller dans le jazz traditionnel pré-Armstrong.
(Traduction Densie Anne Clavilier)

[Cáceres] se las arregla con rigurosidad de fundamentos para detectar los estilos musicales que dieron origen al tango (habanera + milonga surera + candombe urbano + “el elemento europeo”) y lo enmarca en una historia política, social y económica que lo envuelve. Por ejemplo, todo el período de Juan Manuel de Rosas y su vinculación con la cultura afro. “Hay un trabajo esencial sobre esto, que incluso está escrito por alguien de la contra, que es Ramos Mejía. Me refiero a Rosas y su tiempo, un libro que leí al detalle, y que tiene un pasaje referido al candombe, encerrado dentro de un capítulo que se llama ‘Rosas y las mujeres’. Mejía describe a las mujeres del primer círculo, a las guarangas, que son como las nuevas ricas, el medio pelo de la época, y luego a la chusma, que incluye a las negras, el candombe y la descripción de esos ritos similares a la santería, al vudú, que luego van a estar presentes en el primer tango”
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

[Cáceres] compense [sa difficulté à écrire] (5) avec des bases de grande rigueur pour détecter les styles musicaux qui ont donné naissance au tango (habanera + milonga susera + candombe citadin + l'élément européen) et l'intègre dans une histoire politique, sociale et économique qui l'enveloppe. "Il y a un travail essentiel à ce sujet, qui est même écrit par quelqu'un de l'avis contraire, qui est Ramos Mejía (6) . Je veux parler de Rosas et son époque, un livre que j'ai lu en détail et où il y a un passage sur le candombe, pris dans un chapitre qui s'appelle Rosas et les femmes. Mejía décrit les femmes du premier cercle, les guarangas, qui sont comme les nouvelles riches, c'était les parvenus de l'époque, et après la populace, qui inclut les noires, le candombe et la description de ses rites similaires au chamanisme, au vaudou, qui seront présents ensuite dans le premier tango.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿En qué sentido, en concreto?
–Bueno, si uno estudia la cultura popular de barrios como Montserrat o San Telmo en esa época, va a darse cuenta de que hay una música que persiste en el tiempo, una tradición oral que se transmite de generación en generación y llega hasta el primer tango. Incluso muchos negros lo bailan, lo que pasa es que lo hacen encerrados y a oscuras, muy dentro de sus casas. Aquí aparecen las raíces negras, que son el ritmo fundamental del tango, aparecen el encuentro y el mestizaje de las diferentes tradiciones africanas, que después van a ser parte del tango, en el que el bandoneón en un principio era una curiosidad. Hay un dato contundente: en 1907 aparecen dos grabaciones cantadas por Villoldo y Arturo de Nava, que se llaman “El negro alegre” y “Tango de los negros”.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12

- Dans quel sens, concrètement ?
- Hé bien, si on étudie la culture populaire de quartiers comme Monserrat ou San Telmo à cette époque-là, on va se rendre compte qu'il y a une musique qui persiste à travers le temps, une tradition orale qui se transmet de génération en génération et qui aboutit au premier tango. Et même beaucoup de noirs le dansent. Ce qui arrive, c'est qu'ils le font enfermés et dans l'obscurité, bien à l'intérieur de leur maison. C'est là qu'apparaissent les racines noires, qui sont le rythme fondamental du tango, là qu'apparaissent la rencontre et le métissage des différentes traditions africaines, qui plus tard seront partie intégrante du tango, dans lequel le bandeonéon au départ était une bizarrerie. Il y a un fait incontournable : en 1907, apparaissent deux enregistrements chantés par Villoldo et Arturo de Nava (7), qui s'appellent El negro alegre (le joyeux noir) et Tango de los negros (tango des noirs) (8).
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Dernier extrait pour finir de se rattacher au thème de l'année, qui est cette grande interrogation des penseurs argentins sur ces 200 ans de construction si difficile de ce pays très complexe :

–Todo es político, al cabo...
–Es un problema vasto. El negacionismo no solamente alcanza a lo afroargentino. Es investigar un poco y encontrarse con un paquete de prejuicios que siguen programándose después de varias generaciones, fuera y dentro del tango, ¿no? Porque el tango es un epifenómeno que aparece en nuestra cultura como una manifestación que genera la expresión cabal de lo que es el pueblo rioplatense. Luego existen otras cosas que tienen que ver con la cultura general del pueblo entre las que el tango figura como una excrecencia más para las posiciones negacionistas que se perfilan desde fines del siglo XIX y que quieren contar y hacer el país según sus caprichos.
Juan Carlos Cáceres, cité par Cristian Vitale dans Página/12
(ci-contre photo de Sandra Cartasso)

- Tout est politique, en somme...
- C'est un vaste problème. Le négationisme ne touche pas seulement l'afro-argentin. Il faut chercher un peu et trouver un tas de préjugés qui continuent à être programmés après plusieurs génération, hors et dans le tango, n'est-ce pas ? Parce que le tango est un épiphénomène qui apparaît dans notre culture comme une manifestation générée par la parfaite expression de ce qu'est le peuple rioplantense. Après il existe d'autres choses qui ont à voir avec la culture générale du peuple parmi lesquelles le tango fait figure d'une excroissance de plus pour les positions négationistes qui se profilent depuis la fin du 19ème siècle et qui veulent raconter et faire le pays en fonction de leurs caprices.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :
lire l'intégralité de l'article sur Página/12 (édition d'hier)

(1) "La verdeur enragée" dont il est question ici est à prendre au sens sexuel de l'expression. La dimension érotique propre à la danse et à la musique que les esclaves noirs ont apportées avec eux lors de leur déportation en Amérique du Sud et qui a tant choqué les Européens jusqu'à il y a très peu de temps, quand on y pense. Les déhanchements d'Elvis Presley dans les années 50 ont beaucoup choqué les Américains blancs pour deux raisons : ils y voyaient une obscénité d'autant plus insupportables qu'ils appartenaient traditionnellement au vocabulaire chorégraphique noir, donc à des sauvages incapables de respecter la pudeur puritaine propre à la société blanche des Etats-Unis. Jusqu'où va se nicher ce racisme bien pensant typique de la civilisation occidentale dominatrice du 19ème siècle !
(2) Ce qui est une contre-vérité monumentale puisque tous les musiciens de tango savent qu'un des grands axes historiques de la musique du tango, c'est le jeu a la parilla (jeu sans partition), ce qui implique nécessairement une part non négligeable d'improvisation. Le jeu a la parilla était sans doute une des grandes vertus d'un Eduardo Arolas qui a longtemps joué et composé sans connaître l'écriture musicale et s'il n'avait joué que de mémoire, il n'aurait pas composé l'oeuvre qu'il nous a laissé. Mais cette idée permet aux partisans du tango 100% blanc d'en faire une musique qui n'ait rien à voir ni avec le jazz, ni avec le blues, ni avec la musique cubaine.
(3) Une académie en Argentine, cela peut-être une école de proximité, type patronage, comme une institution culturelle de très haut niveau, selon le sens qu'a ce mot en Europe.
(4) Là, je vous soumets une traduction littérale. En bon français, on dit "plus royaliste que le roi".
(5) Un peu plus haut dans l'entretien, Juan Carlos dit qu'il n'avait pas l'intention d'écrire un livre parce qu'il ne sait pas écrire et qu'il a cédé en fait aux instances de Planeta. Ceci dit, Juan Carlos Cáceres est aussi letrista de nombres de ses propres oeuvres, dont une, Tocá Tangó, figure dans mon anthologie bilingue, Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, aux éditions du Jasmin (mai 2010).
(6) José María Ramos Mejía (1842-1914) est un psychiatre, un sociologue et un historien argentin, qui fut l'un des pionniers de la psychiatrie en Argentine, bien avant l'arrivée en grand nombre des psychanalyses autrichiens fuyant l'Anschluss de 1938. Il est aussi l'un des ouvriers qui participèrent à sacraliser la vision mitriste de l'histoire argentine. Des hôpitaux, des écoles et des universités portent son nom un peu partout dans le pays. La ville de Ramos Mejía dans le Gran Buenos Aires ne lui doit rien. Elle porte en fait le nom de sa famille (les Ramos Mejía), à laquelle a appartenu cette zone des rives du Río de la Plata à l'époque coloniale.
(7) Tous deux exerçaient alors l'art du payador. L'Argentin Angel Villoldo (1861-1919) est le compositeur de El Choclo et de La morocha argentina, le premier tango arrivé en Europe, à Barcelone, en 1903. L'Uruguayen Arturo De Nava (1876-1932) a laissé son nom à l'histoire uniquement comme celui d'un payador remarquable, juste un peu moins connu que Gabino Ezeiza et José Betinotti qui étaient deux géants de la payada.
(8) Vous pouvez écouter cet enregistrement de El negro alegre, sur le site encyclopédique argentin sur le tango, Todo Tango, dont vous trouverez le lien dans la rubrique Ecouter, dans la partie inférieure de la Colonne de droite.