jeudi 1 novembre 2012

La tango-thérapie se développe en Argentine [Actu]


Je prends toujours des gants avec cette question car je vois, sous ce nom de tango-thérapie, se développe en Europe une nouvelle mode dans laquelle s'engouffrent certains professeurs de danse, qui ne sont pas toujours formés aux métiers thérapeutiques, et parfois même pas à la danse, ou qui cherchent l'originalité à tout prix pour se distinguer du reste de leurs confrères. Voilà que l'on commence à la voir présentée dans les magazines féminins comme la dernière nouveauté au goût du jour, à côté du dernier complément alimentaire soi-disant miracle contre la cellulite ou l'anxiété ou la chute de cheveux de Monsieur, entre les conseils de cuisine-minceur et les recettes pseudo-ayurvédiques pour améliorer ses performances au lit... Alors prudence !

En Argentine, une bonne partie de ce qui rend l'usage du tango particulièrement efficace en thérapie, c'est que le patient se retrouve plongé dans sa propre culture à travers plusieurs de ses sens (ouïe, toucher et vue, au minimum), le mouvement et la mémoire (la voix de tel chanteur, l'attaque de tel orchestre, l'émotion provoquée par ce vers de Manzi, ce refrain de Cadícamo ou cette pirouette de Discépolo, les souvenirs personnels...). C'est donc, là-bas, une thérapie très globale, qui ne découpe pas le sujet en tranches comme un saucisson. Faire danser des patients, quelle que soit leur pathologie (1), ne relève chez les Argentins d'aucun déplacement culturel alors que ce déplacement est requis chez nous, sans quoi on ne pratique pas le tango mais une danse quelconque, décontextualisée et sans authenticité. Mieux vaudrait alors faire appel à n'importe quelle danse de société, la java ou la valse musette, le cha-cha-cha, le madison, le tango standard (rien à voir avec le tango argentin) ou cette version du paso-doble qui se pratique ou se pratiquait dans les salons hors d'Espagne.... Même si ça fait très plaisir aux Argentins de voir leur tango mis en valeur par un usage médical, au Canada, en Italie ou en Espagne, les trois pays cités dans l'article de La Prensa.

En thérapie et en Argentine, le tango ne permet pas seulement d'exercer le corps, ce qui en soi est une excellente thérapie pour beaucoup d'affectation et une excellente méthode de prévention de bien des problèmes de santé. A travers la gestuelle et la musique, il permet aussi de renouer avec des sensations très profondes, esthétiques, psychiques, émotionnelles, liées à de souvenirs souvent très anciens, parfois enfouis mais en général agréables. A Buenos Aires et dans sa banlieue (pas nécessairement plus loin), le tango est, ou du moins était jusqu'à la fin des années 50 (ce qui concerne donc pas mal de monde du troisième âge), de tous les mariages, de tous les anniversaires, d'un bon nombre de soirées du samedi soir, de tous les réveillons, de tous les carnavals... Ce n'est pas notre cas car, chez nous, eu égard à l'âge mûr auquel nous abordons cette danse, elle ne relie les patients à aucune expérience émotionnelle fondatrice, sauf chez les personnes qui auraient passé leur enfance et une partie de leur jeunesse en Argentine, comme certains anciens élèves du lycée français de Buenos Aires, ou d'autres qui auraient beaucoup voyagé tout au long de leur vie (diplomates et journalistes, par exemple) et ayant par là-même pris l'habitude des déplacements culturels autant que géographiques, ce qui réduit singulièrement le public européen éligible à ce type de thérapie.

Or donc, La Prensa de ce matin a publié un article sur une expérience de tangothérapie qui se déroule depuis le mois de mai dernier à l'hôpital Ramos Mejía, à l'initiative d'une équipe pluridisciplinaire, pour des sujets souffrant de la maladie de Parkinson.

"Una cosa es escucharlo, otra es bailarlo. Al escucharlo entra en juego la poesía de la letra y hasta la historia argentina. Hay tangos que reflejan parte del momento histórico en el que fueron escritos... Cuando lo bailo, es otra cosa..." dit un participant de cet atelier de tangothérapie, âgé de 72 ans.

C'est une choses d'écouter [le tango], une autre de le danser. Quand on l'écoute, entre en jeu la poésie des paroles et même l'histoire argentine. Il y a des tangos qui reflètent une partie de l'époque historique dans laquelle ils furent écrits... Quand je le danse, c'est autre chose...
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Plus loin, le médecin à l'origine de l'atelier, Nélida Garretto, accorde une interview au quotidien La Prensa. Elle y explique que la pratique du tango redonne aux patients de la souplesse dans le mouvement, améliore la marche (qui forme la base technique de cette danse), l'assurance et la confiance en soi, l'équilibre corporel et à un moment de l'entretien, elle glisse une précision :

"Para muchos de nuestros pacientes, -por la edad que tienen o porque han tenido un contacto auditivo en la infancia con el tango- es una música que les suena y el hecho de poder bailar tango surge como una asignatura pendiente".

Pour beaucoup de nos patient, à cause de l'âge qu'ils ont ou parce qu'ils ont eu un contact auditif dans l'enfance avec le tango- c'est une musique qui sonne bien à leurs oreilles et le fait de pouvoir danser le tango apparaît comme une matière [scolaire] qui reste à apprendre.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :


(1) En Argentine, et à titre plutôt expérimental à ce jour, le tango-danse se pratique pour soigner des affections psychiques ou neurologiques, aider à surmonter des handicaps mentaux ou moteur. On l'utilise aussi en soins post-opératoires ou post-traumatiques comme en prévention gérontologique des effets du vieillissement, qu'il soit neurologique, musculaire, squelettique et psychique.