vendredi 22 mai 2026

Affaire des Carnets : les faux témoignages s’avouent et se ressemblent [Actu]

"Un scandale incarnets", dit le gros titre
avec le jeu de mots habituel à la Une de ce journal
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Ces derniers jours, on a vu 27 chefs d’entreprise revenir sur leurs aveux désormais anciens dont ils disent qu’ils ont été obtenus par chantage de la part des deux magistrats chargés de l’instruction, lesquels voulaient coûte que coûte faire condamner pour corruption l’ex-présidente Cristina Kirchner et plusieurs de ses partenaires politiques. Devant les juges du siège, qui n’ont pas daigné interrompre le cours du procès pour autant, ces hommes ont produit des attestations rédigées et datées qu’ils avaient fait enregistrer en leur temps par un notaire afin de prouver qu’ils n’avaient jamais participé au réseau de corruption censément dirigé par Cristina et son mari, décédé en 2010, alors qu’elle était présidente juste après lui.

Hier, c’est le gardien de l’immeuble où vivait Cristina Kirchner à Palermo, dans le nord chic de Buenos Aires, à l’époque des témoignages en question, qui est venu dire à la barre qu’il avait lui aussi dû faire un faux témoignage alors que les deux magistrats exerçaient sur lui la même pression que sur les chefs d’entreprise en proférant les mêmes menaces contre sa famille : jamais, dit-il à présent, il n’a vu circuler et échanger des sacs d’argent dans les parties communes de l’immeuble dont il avait la charge. L’homme de nationalité uruguayenne et non pas argentine n’a pas fourni la preuve de ce qu’il avance. Sans doute n’a-t-il pas pu recourir à la procédure notariée, faute de la culture juridique qu’avaient les chefs d’entreprises choisis par feu le juge Claudio Bonadio et le procureur de l’époque, toujours en vie, pour compromettre l’ancienne présidente (de gauche).

Comme d’habitude, seul Página/12 rapporte ce rebondissement du procès. Les quotidiens de droite préfèrent parler d’autre chose. Le même phénomène s’observe d’ailleurs en France avec le procès Sarkozy, portant sur ce qu’on appelle « l’Affaire libyenne », que ce soit en première instance ou actuellement en appel. Les journalistes et experts, ou soi-disant tels, de la quasi-totalité des médias appartenant à des grands groupes sont muets sur le sujet et vont se réveiller, comme l’année dernière, au prononcé du jugement pour le contester si l’ancien président est à nouveau condamné (comme c’est probable) ou pour crier victoire dans le cas contraire, les mêmes qui hurlaient contre Cahuzac (de gauche ou supposé tel) pendant son audition parlementaire puis pendant son procès...

A Buenos Aires, il faut le noter, ces témoins qui se reprennent le font dans un contexte politique très peu favorable à leur retournement. Javier Milei, il l’a dit ouvertement, veut voir Cristina condamnée à la prison ferme, si possible à vie, effectivement incarcérée et dépouillée de tout son patrimoine par confiscation judiciaire, parce qu’il veut que disparaisse du paysage politique une personnalité charismatique qui, à plus de 70 ans, lui fait toujours de l’ombre. Ces hommes agissent donc à contre-courant du pouvoir en place.

Sans doute ne serait-il pas inutile de suspendre le procès pour engager un complément d’enquête et voir si par hasard l’accusation n’aurait pas été viciée à un moment ou à un autre. Or ce n’est pas du tout ce que font les magistrats chargés de juger les prévenus, dont Cristina qu’ils obligent à s’exprimer en visio, depuis chez elle, où elle est en prison domiciliaire avec bracelet électronique, interdiction de sortir, de minuit à minuit, et droit de visite réduit à deux heures et deux personnes par semaine (pour des faits, rappelons-le, qui ne lui ont pas été imputés personnellement mais qu’elle aurait dû connaître parce que le chef de l’État doit savoir tout ce que font ses subordonnés, selon une jurisprudence inventée pour elle et qui, curieusement, ne s’applique pas en ce moment à Milei). A titre d’illustration, en France, lorsque Sarkozy était sous bracelet électronique pour une condamnation ferme dans une autre affaire, les autorités judiciaires avaient aménagé ses horaires de sortie pour qu’il puisse se rendre au palais de justice et faire face à ses juges en chair et en os.

A côté de ce scandale dans cette procédure contre Cristina en première instance, Página/12 révèle aujourd’hui ce que l’on pouvait soupçonner depuis un bon moment, à savoir que la cour de Cassation fédérale siégeant à Buenos Aires est tenue par un certain nombre de magistrats qui manquent à leur devoir d’impartialité et d’équité : en octobre 2010, on a déploré le meurtre d’un jeune cheminot, militant au Partido Obrero (trotskyste), tué sur une voie de chemin de fer qu’il occupait avec plusieurs camarades dans le cadre d’une manifestation. Il avait été assassiné par une milice privée, illégale (d’extrême-droite), et le meurtrier a été protégé par les magistrats de la Cour, qui avaient eux-mêmes truqué le tirage au sort pour se faire désigner sur ce dossier, qui arrivait devant eux quinze ans après la mort du jeune homme. De surcroît, ils ont couvert des transferts d’argent impliquant la SIDE, les services de renseignement de la République argentine. Or si en Argentine l’attribution des affaires aux juges se fait par tirage au sort, c’est précisément pour éviter la partialité et les dessous-de-table, deux des maux qui affectent la magistrature argentine depuis sa création, laquelle remonte à l’époque coloniale et, dans sa forme actuelle, à la moitié du 19e siècle, lorsqu’une constitution a enfin été adoptée et appliquée.... Il faut croire qu’au palais de justice fédéral, cette précaution procédurale ne suffit pas. Un magistrat et un greffier viennent d’être condamnés pour avoir, en toute connaissance de cause, faussé le traitement ultime de cette affaire avec mort d’homme.

© Denise Anne Claviler


Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12 à la Une de ce jour sur les nouvelles déclarations du gardien d’immeuble
lire l’article de Página/12 sur l’affaire de la Cour de Cassation.