mardi 5 mai 2026

Le complot contre Cristina exposé au grand jour [Actu]

Le dossier des Carnets résumé dans ce montage de La Nación

En 2018, un journaliste de La Nación sort des photocopies de carnets d’un chauffeur de taxi qui prétend avoir transporté régulièrement de hauts responsables du gouvernement de Cristina Kirchner vers des lieux où de l’argent liquide leur aurait été remis, ce dont visiblement ces gens ne se cachaient pas devant lui.

L’authenticité de ces documents a été, c’est le moins qu’on puisse dire, très contestée. Des experts les ont validés, d’autres experts ont déclaré qu’il s’agissait de faux, voire de faux grossiers. Poursuivie depuis toutes ces années dans cette affaire, Cristina Kirchner a toujours nié les agissements que les magistrats lui attribuent.


Or il y a quelques années, on a vu apparaître un grand nombre d’entrepreneurs qui ont avoué avoir participé à ce grand schéma de corruption, sous le statut, créé pour cette affaire, de « repentis », statut emprunté à l’Italie qui l’a inventé pour lutter contre la Mafia, la Ndrangueta et la Camorra. Sur la foi de ces aveux, les inculpations ont poussé comme des champignons dans le cabinet d’instruction du très contesté juge Claudio Bonadio, aujourd’hui décédé. Il y en a eu jusqu’à 87, dont beaucoup ont aujourd’hui abouti à des casiers judiciaires chargés pour des personnes qui semblent bien avoir été innocentes.

Or depuis quelques jours, voilà que ces hommes d’affaires reviennent sur leurs aveux et apportent la preuve que ceux-ci ont été obtenus sous la contrainte, un chantage qu’exerçaient contre eux le procureur, Claudio Stornelli, 66 ans aujourd’hui, et le juge d’instruction. Les deux hommes leur avaient mis un marché en mains : reconnaître leur participation au système de corruption ou être envoyé en détention à la suite immédiate de leur audition. Beaucoup d’entre eux sont alors allés voir leur notaire pour déposer chez lui une déclaration attestant de cette situation irrégulière dans l’attente de jours meilleurs. Sous seing privé, ils déclaraient donc s’apprêter à faire des faux témoignages pour éviter la prison. L’un d’entre eux a refusé le chantage et il en a payé le prix, ce qui a fait peur aux autres. Ce monsieur s’est effectivement retrouvé derrière les barreaux en un rien de temps, avec à la clé de lourdes condamnations, puisqu’il s’est vu confisquer sa liberté et ses biens.

Il vient de raconter son histoire au micro de Radio 750 du Groupe Octubre, auquel appartient aussi le quotidien Página/12. Ce qu’il décrit correspond à ce qu’on appelle en Amérique latine du lawfare, ce système anti-démocratique qui permet à la droite de se débarrasser des personnalités les plus en vue de l’opposition de gauche en les envoyant dans un cul de basse-fosse, comme Jair Bolsonaro l’a fait avec Lula jusqu’à ce que le pot-aux-roses soit révélé, ce qui a abouti à la libération puis à l’annulation de la condamnation prononcée contre l’ancien président.

Le procès des carnets (la causa de los cuadernos) tenait surtout sur les aveux des repentis. Les révélations de ces jours-ci devraient donc marquer le début du détricotage de l’affaire. Elles devraient aboutir à la fin des poursuites et à une condamnation au moins professionnelle du procureur Stornelli si toutefois les magistrats fédéraux parviennent à respecter les principes démocratiques de leur métier et de leur fonction.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :


Ajout du 6 mai 2026 :
lire l’article de La Nación sur la déposition de son journaliste devant la justice au cours de laquelle il a redit sa certitude que les carnets sont des originaux. Deux autres journalistes de la rédaction sont convoqués dans les jours qui viennent.

Ajout du 13 mai 2026 :
Comme cela avait été annoncé, les deux journalistes de La Nación ont témoigné de l’enquête du journal sur les carnets sur lesquels est fondée toute l’instruction du dossier dit de los Cuadernos, carnets manuscrits qui rapportent par le menu les transferts d’argent incriminés. Les deux journalistes ont dit sous serment tenir ces documents pour authentiques. Cette audition n’aurait pourtant pas dû se tenir, elle aurait dû céder la place à la reprise de l’enquête après la rétractation des supposés corrupteurs.
A ce propos, lire l’article de La Nación

Ajout du 15 mai 2026 :
Le policier à la retraite qui a remis les carnets de Centeno, le chauffeur de taxi, au premier journaliste de La Nación a lui aussi été entendu comme témoin. Hier, son audition sous serment a duré huit heures et elle reprendra la semaine prochaine. Cet homme était un ami de Centeno qui lui aurait confié « noter tout » sur ces carnets à propos de ces valises d’espèces sonnantes et trébuchantes qu’on lui faisait transporter. L’octogénaire, qui n’a jamais dépassé le grade de sergent dans les forces de l’ordre, dit avoir agi « pour la Patrie ». Chez un policier, dans sa génération et à ce niveau hiérarchique très modeste, il ne serait pas insensé d’imaginer qu’il l’ait surtout fait par opposition politique à la gauche péroniste représentée par Cristina et son gouvernement. C’est probablement un homme de droite et d’une droite dure, conservatrice, voire franchement réactionnaire. En général, c’est ce qui se cache sous le mot « la Patria » dans ces circonstances. S’il avait été d’une autre couleur politique, il déclarerait tout simplement avec agi « contre la corruption », ce qui est aussi un motif très noble. En l’occurrence, chez ces deux hommes qui n’ont pas dû dépasser l’école élémentaire et qui ont trimé toute leur vie pour s’en sortir, beaucoup de ressentiment et de frustration pourraient avoir trouvé un exutoire dans un acte destiné à compromettre cette gauche, qui plus est, représentée alors par une femme, et qui clamait haut et fort, depuis son arrivée au pouvoir, sa volonté de et sa capacité à faire condamner par les tribunaux les criminels de la dictature militaire dont beaucoup de gens de droite, à tous les échelons de la société et dans cette génération en particulier, croient dur comme fer qu’elle a « sauvé l’Argentine du communisme »…
A ce sujet, lire l’article de La Nación

Ajouts du 20 mai 2026 :
La suite de l’audition du retraité de la police montre des accointances entre lui, son prétendu ami chauffeur de taxi, lui-même ancien militaire, et les services de renseignements intérieurs, ceux de la Policia Federal, dite La Federal, avec lesquels il était en contact téléphonique très fréquents au moment où il a remis les carnets à la presse. Dès lors que l’on a cette information, toute la manipulation autour des carnets pourrait devenir beaucoup plus claire. En effet, pour une partie non négligeable de leurs effectifs, l’armée et la police étaient et demeurent très hostiles à la politique des Kirchner, essentiellement parce que celle-ci épousait le Nunca Más (plus jamais ça) des militants des droits de l’homme et a relancé les procès contre les criminels du régime putschiste.
Ce témoin est par ailleurs poursuivi pour des falsifications que certains experts ont repérées sur les carnets autour desquels tourne tout le dossier monté contre Cristina et certains de ses alliés politiques. Ces altérations des documents seraient de sa main et visiblement, l’homme n’est pas le roi des faussaires.
A ce sujet, lire l’article de Página/12
De son côté, l’administration pénitentiaire reconnaît ne pas pouvoir protéger l’un des « repentis » du dossier. Toujours en détention, il a reçu des menaces de mort contre lui-même, son épouse et leur fils  A ce sujet, lire l’article de La Nación