vendredi 13 mars 2026

Le Premier ministre dans de beaux draps [Actu]

Montage de Une pour servir de gros titre :
"Nous sommes tous Adorni", prétend Mileí
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Depuis quelques mois, Manuel Adorni est le Jefe de Gabinete (chef du Cabinet), un terme emprunté au système institutionnel britannique. Il désigne le gouvernement (l’ensemble des ministres, hors chef d’État), un emploi attesté dans la France de l’Ancien Régime quand on parlait du cabinet du Roi. En terminologie francophone, c’est donc le Premier ministre. Cependant son champ d’action est bien plus restreint que celui de son homologue de la Ve République. Le Jefe de Gabinete se contente de coordonner le travail des ministres entre eux et d’assurer la liaison entre ceux-ci et le président. En aucun cas, il n’est le chef de la majorité (si tant est qu’elle existe comme telle, ce qui n’est pas le cas actuellement). Le Jefe de Gabinete ne joue aucun rôle, même pas fictif, dans le choix des ministres et il ne répond que de lui-même devant le président, en toutes circonstances, comme devant le Congrès, lors des séances de questions au gouvernement. S’il démissionne, il n’entraîne personne avec lui.

La semaine dernière, le titulaire du poste, qui estime « se casser le dos » (me deslomo) au service du pays, a emmené avec lui, pour se sentir moins seul (ce sont ses propres explications), son épouse dans un voyage aux États-Unis, d’abord du côté de Miami pour signer l’accord du prétendu Bouclier des Amériques avec Donald Trump et les autres chefs d’État d’extrême-droite du continent, puis à New York où se tenait la Argentina Week, destinée à attirer en Argentine des investisseurs états-uniens. La dame a donc voyagé à bord de l’avion présidentiel puis elle a été logée avec son époux dans des palaces d’un standing inouï. Le tout aux frais du contribuable, même si Adorni s’époumone en cherchant à nous démontrer le contraire.

La presse de droite préfère traiter le sujet en seconde place
Ici, en haute à gauche, avec une photo du ministre
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Or, avant d’être ministre, Adorni n’avait pas de mot assez acide contre la casta, la caste, l’establishment dirait-on en franglais, l’élite au pouvoir ; il s’agissait alors des péronistes entourant Alberto Fernández et Cristina Kirchner. Ces gens qui osaient, paraît-il, voyager aux frais du contribuable pour aller s’amuser un peu partout sur la planète, critique que Adorni formulait aussi contre des voyages tout ce qu’il y avait de plus officiel. Or le nombre de déplacements des ministres actuels semblent battre tous les records, les chiffres du précédent gouvernement inclus. Pris le doigt et même les deux mains dans le pot de confiture, Manuel Adorni ne sait plus à quel saint se vouer pour s’en sortir.

Clarín a mis son titre secondaire en haut à droite
et préféré mettre l'accent sur l'inflation
et sur l'enquête pour corruption contre
le président de la Fédération de Football, la AFA
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Ajoutez à cette triste situation qu’il n’est guère aidé par ceux de ses amis dont la langue fourche, volontairement ou non. C’est ainsi qu’un animateur de télévision pro-Mileí, appartenant au cercle intime du ministre, qui avait invité le couple d’amoureux il y a quelques temps dans le manoir rural qu’il possède en Uruguay, a avoué que Adorni avait payé l’avion-taxi ami qu’il lui avait recommandé avec « l’argent de l’État ». Les autres ministres ont beau jurer, la main sur le cœur, « croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer » que le très cher Manuel a bien réglé tout seul la facture du voyage de sa dulcinée aux États-Unis ou que le surcoût en a été si faible qu’on ne le distingue même pas dans la facture globale, que le scandale prend de l’ampleur dans toute l’Argentine. Même la presse de droite se moque des lamentables explications du ministre. Le scandale vient de déboucher sur une plainte devant les tribunaux. L’enquête est ouverte.

Manuel Adorni pourrait donc bien avoir à répondre un jour devant un magistrat de l’emploi qu’il fait de l’argent public. Lui et à peu près tous ses collègues puisqu’on ne peut que constater que le train de vie des membres du gouvernement ne correspond en rien à ce qu’il devrait être, surtout en cette période de coupe budgétaire à tous les étages, sous prétexte de résorber le déficit budgétaire national.

Même stratégie à La Nación :
Un gros titre sur l'inflation
Une grosse photo du président de la AFA
et un titre secondaire en haut à droite
sur "Le gouvernement [qui] serre les rangs
pour soutenir Adorni face au scandale"
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Ainsi donc, pendant qu’à l’étranger, les puissants font trempette dans les piscines à jacuzzi d’hôtels de luxe, l’économie du pays s’effondre dans à peu près tous les secteurs, l’inflation remonte, le chômage et le travail au noir grimpent, la consommation plonge en eaux profondes et le ministre de l’Économie, Toto Caputo, se vante de ne jamais acheter le moindre vêtement en Argentine, quand la plupart des hommes d’État des pays démocratiques se font un devoir et un honneur de porter du « made chez nous » pour mettre en valeur le savoir-faire national ! C’est ainsi, ces derniers temps, que le lunetier choisi par Macron, quand il avait un problème oculaire, a vu son carnet de commande exploser et que les couturiers et autres artisans qui habillent autant Zelensky que son épouse ont du mal à suivre, qu’ils travaillent le t-shirt de coupe militaire, la vychyvanka (chemise et chemisier brodés), le collier traditionnel ou les produits de maquillage à base d’ingrédients 100 % ukrainiens…

Tout est fermé dans ce quartier fermé (barrio cerrado) :
la bibliothèque, le centre culturel, la librairie, le théâtre, le cinéma,
le club sportif et l'académie de musique (l'équivalent du conservatoire)
Dessin de Miguel Rep, hier, dans Página/12

Même politiquement, ça ne va pas : 2 Argentins sur 3 condamnent la guerre déclenchée par Trump et Netanyahu contre l’Iran, alors que Mileí la soutient à fond (sans toutefois y mettre ni soldat ni armement), se vantant même, à New York, d’être « le président le plus sioniste du monde ». Si seulement il prenait un peu plus le parti de son propre pays, avant de s’occuper d’Israël, ce ne serait déjà pas si mal...

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :

lire l’article de Une de Página/12
lire l’entrefilet de La Prensa
lire l’entrefilet de La Prensa sur le paiement de l’avion-taxi pour Punta del Este, en Uruguay
lire l’article de Clarín sur le pédalage du ministre
lire l’article de Clarín sur l’ouverture de l’enquête au sujet des deux voyages suspects du ministre (Punta del Este et États-Unis)
lire l’article de La Nación