vendredi 25 mars 2016

Hier, une Plaza de Mayo comble et tous les journaux en parlent [Actu]

Le une de Página/12, en haute résolution pour une fois
Dans la manchette, un dessin de Daniel Paz et Rudy
brocardant l'hommage qu'Obama a rendu avant-hier à San Martín
(très drôle mais assez injuste)
et une interview de Dilma Roussef, qui s'entête à vouloir faire de Lula un ministre
contre son parlement et contre la magistraturen qui s'y oppose.
Elle parle même de coup d'Etat en préparation par voie judiciaire !
("Lula fera partie du gouvernement, qu'on le veuille ou non",
affirme-t-elle, avec un sens démocratique qui m'échappe)

La nouveauté n'est pas tant que cette place plus que symbolique ait été pleine de monde hier (elle l'est tous les ans à la même date) mais que tous les journaux s'en fassent également l'écho en ligne aujourd'hui qui plus est un Vendredi Saint, car ce jour est férié et les kiosques à journaux sont fermés. Les quotidiens ne paraissent donc pas, sauf ce mécréant de Página/12 qui met son édition à disposition du lecteur, gratuitement, en format pdf (il n'y a pas d'édition imprimée).

C'est aussi la première grande manifestation traditionnelle de la gauche péroniste qui connaisse un réel succès de masse depuis l'arrivée au pouvoir de Mauricio Macri et ça ne loupe pas : Página/12 y consacre largement sa une (c'est la première fois depuis le 10 décembre que le quotidien d'opposition peut montrer un rassemblement à forte dimension kirchneriste qui comble les attentes des organisateurs, à savoir les associations de droits de l'homme qui se veulent apolitiques mais ne le sont pas) (1).

La une de Clarín hier (il n'y en a pas aujourd'hui)
La photo ne met pas particulièrement en valeur Mauricio Macri,
bien au contraire : il apparaît petit, posture inélégante, sourire béat,
nettement dominé par son invité...

La Nación et Clarín publient tous les deux en ligne et sans tricher une galerie de photos qui rend compte de ce rassemblement massif. La Nación profite aussi de l'occasion pour publier une longue interview, intéressante et émouvante, de Graciela Fernández Meijide, militante des droits de l'homme, membre de la commission instituée par Raúl Alfonsín au retour de la démocratie pour faire l'état des lieux sur les crimes commis, ex-ministre du développement social sous le gouvernement de Fernando De La Rúa, lui qui était aux affaires lorsque l'Argentine a fait faillite et qui s'est enfui en hélicoptère de la Casa Rosada. Pour cette raison, elle est restée dans l'ombre médiatique, y compris dans la presse de droite, qui ne voulait pas s'occuper de droits de l'homme pendant les trois mandats kirchneristes pour bien se démarquer des deux présidents successifs, Néstor et Cristina (qui avaient en quelque sorte confisqué le sujet). Cette dame a le même âge que Estela de Carlotto, elle a 85 ans. Sous la dictature, elle a perdu un fils, tué par le terrorisme d'Etat. Il avait 17 ans, il serait sexagénaire aujourd'hui. Elle parle de ses relations difficiles avec les organisations des droits de l'homme et leurs deux figures emblématiques, la présidente de Abuelas de Plaza de Mayo, Estela de Carlotto, pour laquelle elle a du respect mais dont elle regrette qu'elle se soit laissé récupérer par le système kirchneriste, et la présidente de Madres de Plaza de Mayo, Hebe de Bonafini, dont elle souligne le caractère sectaire et intolérant qu'elle assimile à du fascisme (2), et qui, hier, défilait à part, tandis que Abuelas, Madres Linea Fundadora, H.I.J.O.S. et Familiares avançaient côte à côte et parlaient d'une même voix (elles ont lu un communiqué partisan, critiquant la politique du gouvernement en place et long comme un roman fleuve).

Deux pages de Página/12 pour rendre l'intégralité du message des ONG des droits de l'homme
Comme pour renouer avec la tradition kirchneriste ou castriste des discours interminables
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Hier, à côté de la manifestation populaire de Plaza de Mayo, les deux présidents, Mauricio Macri et Barack Obama, ont rendu hommage aux disparus dans le Parque de la Memoria, comme cela s'était produit lors du voyage officiel de François Hollande (3). Tôt le matin, seuls, sans aucune des organisations des droits de l'homme à leurs côtés, ils ont jeté une couronne de fleurs dans les eaux limoneuses du Río de la Plata qui borde le parc de l'ex-ESMA à Palermo. Sandra Russo, journaliste à Página/12 (4), croit voir dans cette solitude d'un côté et cette foule de l'autre la preuve de l'illégitimité populaire de ces deux hommes en matière de droits de l'homme tandis que la gauche qui défilait hier aurait fait la preuve de sa légitimité dans ce domaine. C'est oublier bien vite que si Barack Obama était tout seul pour rendre hommage aux disparus de la dictature, c'est parce que cette même gauche et ses mêmes organisations avaient annoncé qu'il risquait de passer un très mauvais quart d'heure s'il foulait le sol de l'ex-ESMA. Bien entendu, les services diplomatiques et de sécurité n'ont pas pris le risque... En tout esprit de démocratie, les organisations des droits de l'homme auraient dû accepter qu'un président étranger, représentant un pays démocratique (5), en visite officielle dans un pays avec lequel il est en paix depuis des années, se recueille sur ces lieux et elles auraient dû l'y accompagner comme elles ont accompagné Hollande, dont le pays n'a pas toujours été irréprochable dans ses rapports avec la junte argentine. Il existe dans le monde de très nombreux pays où une grande foule, bien disposée, aurait accompagné les deux chefs d'Etat dans un tel hommage, comme ce fut le cas le jour où De Gaulle et Adenauer se retrouvèrent à la cathédrale de Reims après la seconde Guerre mondiale, pour ne prendre que cet exemple connu de mes lecteurs français. Et quand on considère qu'Obama est le président qui s'efforce de donner aux Etats-Unis une diplomatie moins interventionniste et moins impérialiste, plus respectueuse de l'indépendance des Etats membres de l'ONU, on ne peut que constater que la gauche anti-macriste pratique dans ce domaine comme dans d'autres e le deux poids-deux mesures. Ce que dénonce Graciela Fernández Meijide dans son interview.

"Obama à Buenos Aires rend hommage aux victimes de la dictature militaire
Pour ne pas oublier"
La conférence épiscopale argentine a d'ailleurs elle aussi émis
un communiqué à l'occasion de ce triste anniversaire
Lire à ce propos l'article de Radio Vatican (en français)

L'Osservatore Romano, publié aujourd'hui et daté de demain (ci-dessus), a d'ailleurs préféré l'image diplomatique de Macri et Obama à celle de la foule remplissant Plaza de Mayo pour parler de la dictature militaire.

Force est de constater que le comportement de ce secteur politico-social ralentit et entrave le processus de réconciliation nationale et que cet éditorial de Sandra Russo, dont par ailleurs j'aime bien le style rédactionnel, participe à entretenir le malentendu et la discorde dans l'opinion publique alors que pour la première fois, la droite, revenue au pouvoir, a marqué cet anniversaire avec dignité en reconnaissant le caractère antidémocratique et illégitime du régime mis en place par les putschistes il y a quarante ans. Non seulement Mauricio Macri a tenu à faire un geste et plusieurs déclarations dans ce sens mais il en a été de même de la Gouverneure de la Province de Buenos Aires qui a elle aussi marqué l'anniversaire, ce qu'on n'aurait pas spontanément attendu d'elle...

Pour aller plus loin :

Ajout du 26 mars 2016 :
lire l'éditorial de Alfredo Leuco dans Clarín.
Avec un raisonnement articulé et posé, et non pas avec des invectives comme cela était si fréquent jusqu'en décembre, il y critique, sévèrement, la dérive politicienne et partisane de Madres de Plaza de Mayo (qui a, de surcroît, un grave problème de corruption ou au moins de gestion douteuse), de Abuelas et du CELS (l'organisme présidé par Horacio Verbitsky, journaliste plus militant qu'autre chose et dont chaque intervention a le don d'irriter tous les non-kirchneristes de la planète, et ça fait un bon paquet de monde).
L'article est très dur mais il fort intéressant à lire pour comprendre certains enjeux d'une alternance qui a été voulue par le peuple souverain argentin, quoi qu'on en dise et quoi qu'on en pense (il est trop facile en effet, quand un résultat d'élection nous déplaît, de le nier en prétendant que le peuple a été trompé. Peut-être l'a-t-il été mais c'est alors que ceux qui prétendent qu'ils ne le trompaient pas n'ont pas su se faire entendre). Cet éditorial reflète assez bien ce que j'ai entendu dans la bouche de gens raisonnables et qui,en août dernier, lorsque je les ai vus, ne supportaient plus de voir ne serait-ce qu'une photo de Cristina ni d'entendre le simple son de sa voix. Au sens littéral.


(1) En particulier depuis l'élection de Mauricio Macri, elles ont toutes plus ou moins donné la preuve de leur caractère très partisan, même dans leurs positions les plus conciliantes.
(2) Le terme est beaucoup moins fort en Argentine qu'en Europe et il n'a pas grand-chose à voir avec les idéologies abominables qui ont ravagé l'Europe entre les deux conflits mondiaux. Le mot désigne plutôt une collusion entre le délit et le crime de droit commun (la corruption en particulier) et l'extrémisme politique.
(3) A ceci près que François Hollande a posé le même geste entouré par les associations et seul, sans Macri, qui était déjà à l'aéroport pour prendre l'avion d'Alitalia qui le conduisait à Rome, où le Pape François l'attendait pour une audience officielle, le 27 février.
(4) Et ex-animatrice de la très polémique émission ultra-kirchneriste 678 qui occupait le prime-time de TV Pública du lundi au vendredi jusqu'à la mi-décembre.
(5) Certes d'une démocratie imparfaite mais encore heureux ! Une démocratie parfaite n'existe pas et ne pourrait pas être autre chose qu'une dictature et un masque.