samedi 18 septembre 2021

Les éléphants du PJ sont de retour [Actu]

"Les voilà, ce sont eux", dit le gros titre
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Dimanche dernier, le pré-premier tour, dit PASO (primaire obligatoire pour tous les candidats et tous les partis), a abouti à une défaite inattendue et sévère pour l’actuelle majorité. Par manque de recul devant l’inédit de l’actuelle pandémie et de ses possibles effets à court, moyen et long terme sur nos sociétés, on se perd en conjectures sur les raisons de cette défaite dont rien ou presque rien n’annonçait l’ampleur.

Les résultats pour les candidats députés nationaux (source : Página/12)
En bleu, l'actuelle majorité
En orange, l'alliance ultra-libérale et centre-droit
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Toujours est-il que, si ces résultats correspondent à un revirement effectif de l’électorat et non pas à un « simple » mouvement d’humeur ou à une mobilisation générale à droite pendant que la gauche serait restée chez elle pour bouder, le contrôle du Congrès pourrait échapper au gouvernement en place pour les deux ans qui restent du mandat (1).

"Cristina gagne du terrain dans le gouvernement :
Manzur entre, Aníbal F. revient à la Sécurité
et De Pedro reste"
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Dès lundi, ont éclaté au grand jour plusieurs fragilités de la majorité que le président avait réussi jusqu’à présent à peu près sinon à dissimuler, du moins à rafistoler, à commencer par les désaccords entre lui et la vice-présidente, Cristina Kirchner, à laquelle la droite et la partie machiste de la gauche a fait depuis longtemps une solide réputation de femme avide de pouvoir et qui n’a rien trouvé de mieux dans ces circonstances que de publier une lettre ouverte pour forcer le chef de l’État à mener sa politique à elle. Autrement dit, elle a donné du grain à moudre à l’opposition et de quoi nourrir la haine que celle-ci lui voue. Pour couronner le tout, elle a été aidée dans cette opération par plusieurs ministres qui ont posé publiquement leur démission, non pour marquer leur déférence envers l’autorité du président mais pour lui lancer un défi et désavouer sa politique générale.

Résultats pour les candidats sénateurs nationaux (source : Página/12)
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Pour limiter la casse, Alberto Fernández a donc dû remanier son équipe en quatrième vitesse, d’autant que ce n’est pas la première fois que la vice-présidente critique publiquement le chemin qu’il prend. Hier, l’annonce du nouveau gouvernement a donc vu revenir sur le devant de la scène quelques poids lourds du Partido Justicialista version Kirchner qui avaient déjà occupé des ministères significatifs sous Cristina et même sous le mandat de son défunt mari, Néstor Kirchner, dont Alberto Fernández avait été le Premier ministre (jefe de gabinete, dit-on en Argentine), poste où il s’était déjà sérieusement frité avec Cristina. Ce remaniement ramène à Buenos Aires quelques barons locaux du péronisme et laisse les provinces concernées aux mains un peu moins expertes de vice-gouverneurs et autres suppléants locaux quand la répartition provinciale issue des élections de 2019 apportait sur un plateau à l’actuelle majorité nationale un solide réseau pour relayer fidèlement sa politique sur presque tout le territoire.

"Cristina s'impose : Manzur et Aníbal Fernández
obtiennent une ministère et De Pedro reste"
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Des ministères aussi importants que les Affaires étrangères, la Défense, la Sécurité (notre Intérieur), l’Agriculture, l’Éducation nationale, la Recherche scientifique et le porte-parolat du gouvernement changent de patron. Des ministères cruciaux dans la crise sanitaire et économique actuelle gardent tout de même le leur (ce qui veut peut-être dire que le président a pu résister à la pression cristiniste) : l’Économie (Martín Guzman s’était fait reconnaître dans le monde entier lorsqu’il avait brillamment réussi à restructurer la dette argentine envers les investisseurs privés au tout début de l’année dernière), le Développement productif, le Travail, la Santé et la Culture. Le secrétariat d’État au Commerce conserve sa responsable (une universitaire brillante arrivée dans les bagages du président en décembre 2019) et la Justice son ministre, un kirchneriste éprouvé issu d’un précédent remaniement, avec à la clé une éventuelle réforme du système fédéral dont on ne sait ni quand ni comment le Congrès, partiellement renouvelé, pourra la traiter. Le nouveau gouvernement a perdu la belle parité qu'il avait en décembre 2019 entre hommes et femmes.

Même Página/12 met en une le conflit à la tête de l'Etat
"Front à front" (comme on dit face à face), dit le gros titre
dans le soleil choisi comme logo par le Frente de Todos
(tous ensemble), la formation électorale de la majorité
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Bref, l’Argentine n’avait pas besoin de cet énième épisode de la guerre des chefs à un moment où un peu de stabilité institutionnelle remettrait en selle la confiance, sinon intérieure du moins extérieure (et elle n’est pas à négliger). Les membres de l’actuelle majorité qui n’ont pas disjoncté dans la nuit de dimanche à lundi espèrent encore qu’il est possible de renverser ce mauvais résultat en faisant revenir vers les urnes les électeurs fidèles qui les ont désertées, au mieux par peur de la contagion.

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

Ajout du 20 septembre 2021 :

lire cet entrefilet de Página/12 sur l’analyse donnée sur les ondes de Radio 10 par un politologue, surpris lui aussi par l’ampleur de la défaite.



(1) Beaucoup de facteurs pourraient expliquer cette défaite, qui reste pour l’heure relative puisque les PASO ne font qu’écarter des candidats qui n’arrivent pas en tête de leur formation ou qui ne recueillent pas le taux de voix exprimées fixé pour la participation au premier tour ; les PASO, qui se tiennent deux mois avant le premier tour, ne permettent donc en aucun cas d’élire qui que ce soit. Par conséquent, ce scrutin peut offrir à l’électeur en colère un défouloir qu’il croit sans risque, comme c’est le cas des élections européennes dans presque toute l’Union. Parmi les facteurs qui pourraient expliquer ce qu’il s’est passé dimanche, on peut d’ores et déjà citer, sans craindre de se tromper, l’exaspération de beaucoup de gens privés par les protocoles sanitaires de tout ou partie de leurs activités économiques et/ou de loisir, le seuil de rationalité individuelle et collective que la pandémie abaisse partout dans le monde avec la montée corollaire d’un complotisme et d’une crédulité qui nous ramènent aux grandes épidémies du Moyen-Age, le poids au quotidien de l’inflation dont le ralentissement ne peut pas se sentir dans la vie quotidienne, la forte abstention dans un pays où le vote est obligatoire (22 millions de votants pour 34 millions d’inscrits), la kyrielle d’infox servie notamment par la droite (les politiques Patricia Bullrich et Mauricio Macri ou l’intellectuelle Beatriz Sarlo), quelques gaffes retentissantes de certaines personnalités de la majorité (une candidate qui parle de relations sexuelles comme s’il s’agissait d’un point de son programme, une ministre, brillante universitaire pourtant, qui, à propos du sentiment d’insécurité ressenti par de nombreux citoyens, lance un mot d’esprit on ne peut plus déplacé au détriment de la Suisse, explosant par là-même tous les compteurs intérieurs et extérieurs de l’impair politique), sans oublier bien entendu les deux « affaires » impliquant le gouvernement : la vaccination VIP (passe-droit pour des copains du ministre de la Santé, aussitôt démis par le président) et la petite fête d’anniversaire de la Première dame avec dix invités dans un palais gouvernemental pendant le confinement, qui fait depuis l’objet d’une instruction judiciaire. On a aussi repéré des résultats aberrants comme le score écrasant d’un agitateur politique d’extrême-droite, dont la vulgarité, la violence, l’agressivité et même l’invraisemblable coupe de cheveux rappellent celles de Trump, dans un des bidonvilles de Buenos Aires traditionnellement ancré à gauche.