Le 15 mars 1986, deux ans après le retour de la démocratie en Argentine, Luis Puenzo, qui vient de nous quitter à l’âge de 80 ans, aura été, le premier réalisateur argentin récompensé aux Oscars. Celui du meilleur film étranger pour un long-métrage de fiction qui a marqué l’histoire cinématographique et politique. C’est en effet dans La historia oficial que la thématique ultra-sensible des bébés volés, de la recherche de l’identité et de la vérité, celles qui caractérisent depuis cinquante ans la lutte de Abuelas de Plaza de Mayo, fait son entrée dans le patrimoine cinématographique argentin et mondial. Après Puenzo, seul un autre réalisateur argentin a eu droit au même honneur, Juan José Campanella, pour El secreto de sus ojos (Dans ses yeux en français), en 2009. La historia oficial fut aussi récompensée au festival de Cannes.
L’histoire officielle dont
parle le titre, c’est le récit présenté par le régime pour
justifier et travestir sa politique, un récit que le personnage
principal commence par accepter comme une évidence. Peu à peu,
cette femme, professeure d’histoire tranquille dont le mari
entretient une amitié personnelle avec un criminel de la dictature,
en vient à se douter que sa fille adoptive de cinq ans pourrait bien
être celle de disparus politiques et elle s’embarque alors dans
une quête exigeante et douloureuse, qui est, depuis les premiers
soupçons de disparition en 1976, l’année même du putsch
militaire, celle qui n’a pas cessé de travailler le pays tout
entier.
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| La première affiche, à la sortie du film, avant les récompenses internationales |
Mais il n’y a pas que ce film dans la carrière de Luis Puenzo, il y en a beaucoup d’autres, et il n’y a pas non plus que la réalisation. Le cinéaste fut en effet l’un de ceux qui, parmi les professionnels, dont son aîné, le regretté Pino Solanas, mort du covid à Paris en novembre 2020, imaginèrent et mirent en forme la loi de 1994 sur le cinéma (sous Carlos Menem), une loi devenue lettre morte ou peu s’en faut avec le gouvernement libertarien actuel. En 2004, Puenzo fonda, avec d’autres, de la Academia de las Artes y Ciencias Cinematográficas de la Argentina. De 2019 à 2022, il fut enfin le président de l’INCAA, l’institut national du cinéma et des arts audiovisuels, qui, avant Javier Milei, avait pour mission d’encourager et de soutenir la création, la diffusion et la distribution cinématographiques et télévisuelles nationales et qui a été depuis dépouillé de son budget et de la plupart de ses compétences dans le secteur. Hélas pour lui, une cabale politique, venue de la gauche qui plus est, devait le conduire à démissionner de son poste, épisode final et douloureux que rappelle La Nación aujourd’hui. Luis Puenzo a enfin été également producteur de cinéma.
Né dans le quartier de Floresta
en février 1946, à Buenos Aires, il a fait ses toutes premières
armes dans la publicité où il s’est distingué par des très
courts formats qui ont marqué les esprits avant d’écrire et de
réaliser son premier long-métrage de fiction en 1973, quand
l’histoire du pays basculait à nouveau dans la tragédie, trois
ans avant le dernier coup d’État, celui de Videla et consorts.
L’idée de La historia oficial, qui allait transformer sa
vie et sa carrière, lui était venue dès 1982. Pour les besoins du
projet, il se rapprocha de l’association Abuelas de Plaza de Mayo
afin de comprendre la mécanique cynique qui avait conduit à ces
crimes contre l’humanité, un système génocidaire que l’on
connaissait encore très mal à la sortie de la dictature (10
décembre 1983). Le film fut tourné sous le mandat, démocratique,
de Raúl Alfonsín.
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| Affiche française du film Cliquez sur l'image pour une meilleure résolution |
En 1992, en transportant l’action du roman dans un port d’Amérique du Sud, Luis Puenzo tourna une adaptation de La Peste de Camus, un film franco-britannico-argentin distribué par Gaumont, avec, entre autres, Sandrine Bonnaire et Jean-Marc Barr.
C’est donc une grande figure du 7e Art qui vient de disparaître, un jour après l'acteur Luis Brandoni, veillé puis porté en terre par le ban et l’arrière-ban de la culture et de la politique nationales. Aujourd’hui, la presse quotidienne ne dit pas un mot de la veillée funèbre et des obsèques qui pourtant se tiennent très vraisemblablement aujourd’hui. Sans doute Luis Puenzo n’avait-il pas le bon profil pour que la majorité politique actuelle, à Buenos Aires comme au niveau fédéral, lui ouvre les portes d’un salon institutionnel.
Le cinéaste a transmis le virus du cinéma à ses deux fils et ce patronyme n’a donc pas fini d’apparaître sur les génériques.
Pour aller plus loin :
lire l’article de La Prensa
lire l’article de Clarín
lire l’article de La Nación

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