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mardi 4 décembre 2012

Lima : victoire à la Pyrrhus ou couronnement de l'œuvre politique du général San Martín ? [Disques & Livre]



Envers de la médaille de l'indépendance du Pérou
que San Martín fit frapper par la Monnaie de Lima
et distribuer dans toute la capitale le 28 juillet 1821.
L'inscription proclame :
"Lima libre prêta serment à son indépendance le 28 juillet 1821".
Le revers dit :
"sous la protection de l'armée libératrice du Pérou sous les ordres de San Martín".
Lord Cochrane en fit un esclandre auprès de San Martín,
l'accusant d'avoir confisqué une victoire
pour laquelle, lui, Cochrane, avait plus combattu que San Martín,
qui mentait avec sa propagande.
Dans ses Mémoires, il déploie un paragraphe long comme le bras sur ce thème...

Les campagnes d'émancipation des colonies espagnoles d'Amérique avaient tenu en haleine toute l'Europe de l'époque de la Restauration, après la fin de l'épopée napoléonienne. C'est l'Angleterre qui mit sur le marché les premiers récits des acteurs de cette épopée, avec les Mémoires du général William Miller en 1828, et ceux des négociants, qui en avaient été les témoins avant d'y jouer un certain rôle politique, comme l'avait fait Samuel Haigh qui publia ses souvenirs en 1831.

En 1841, un officier de la marine marchande française, Gabriel Lafond de Lurcy, décidait de consacrer un volume entier de ses voyages autour du monde aux événements du Pérou dont, âgé alors d'une vingtaine d'années, il avait été lui aussi témoin, avant d'en devenir acteur quelques mois à peine avant la démission de San Martín. Il avait été recruté par le gouvernement protectoral du Pérou pour mener à bien une expédition militaire et se trouvait, dans le cadre de sa mission, au Chili lorsqu'il vit arriver à Valparaíso le Belgrano, qui ramenait San Martín de Lima à Santiago, trois semaines après sa démission qui avait fait l'effet d'un coup de tonnerre dans un ciel serein (et pourtant c'était encore un ciel d'orage)... Lafond avait conservé un souvenir lumineux de son service au Pérou sous commandement de San Martín et un autre, épouvantable, du chaos qui suivit son départ.

Vingt ans plus tard, il veut publier LE travail de référence en français pour les historiens futurs mais il est encore psychologiquement très partagé sur ce qu'il a vécu là-bas et son récit, ses analyses s'en ressentent.

La France coule des jours paisibles sous la Monarchie de Juillet. Louis-Philippe ne cache pas son admiration pour la révolution sud-américaine et en particulier pour son héros, réfugié en France, le général José de San Martín, qu'il a même reçu au palais des Tuileries, au milieu d'une grande réception officielle. C'est donc avec la plus grande liberté d'esprit que notre capitaine de marine se plonge consciencieusement dans la lecture des ouvrages londoniens. Toutefois, il ne parvient pas à digérer les flots de médisances contenus dans les Mémoires de Thomas Sutcliffe, le secrétaire de Lord Cochrane. Et comme San Martín s'est installé dix ans auparavant à Paris, Lafond prend sa plus belle plume et, dans un espagnol parfait, il lui demande audience en lui rappelant son éphémère prestation militaire à Lima sur la fin de son gouvernement...

Eloigné de son pays natal à cause de la guerre civile qui le ravage depuis 1820, José de San Martín partage sa vie retirée d'ancien homme d'Etat entre son appartement de Paris, dans le quartier nouveau où les légations sud-américaines sont aussi installées, et sa jolie maison de campagne située à Evry-sur-Seine, un petit village qui se trouve alors à une heure de train de la capitale. San Martín passe les beaux jours dans cette maison, qu'il a baptisée Grand-Bourg en réponse au voisinnage avec le château seigneurial d'à côté, appelé Petit-Bourg. Il y profite autant qu'il le peut de la compagnie de sa fille, de son gendre et de ses deux petites-filles, Merceditas qui a huit ans et Josefina qui en a cinq. L'hiver, le général, qui a passé son enfance et sa jeunesse en Andalousie, fuit les frimas parisiens et descend dans le midi, vers Naples ou une autre ville de Campanie, où l'amateur d'histoire antique qu'il a toujours été visite les premiers champs de fouilles archéologiques de l'ère contemporaine. Entre deux mouvements de son héros, Lafond obtient quelques entretiens et se fait éclairer certains détails qu'il n'est pas parvenu à établir à travers ses sources livresques qu'il trouve parfois peu fiables. Et lorsqu'il prend enfin la plume, se voulant impartial, il tâche de ne pas tomber dans l'hagiographie. Et vous allez le voir, ce n'est pas si facile...

Gabriel Lafond était arrivé à Lima en qualité d'officier subalterne à bord du Mentor au moment même où San Martín exerçait, bien contre son gré, le pouvoir exécutif du nouvel Etat indépendant, avec le titre de Protecteur de la Liberté du Pérou (1). Il venait de renoncer à un voyage à Quito, où il devait rencontrer Bolívar car celui-ci était encore retenu sur un théâtre d'opération militaire. Pour le remplacer temporairement à la tête du pays, ce qui ne fut pas nécessaire, San Martín avait nommé un jeune aristocrate qui avait été parmi les premiers ralliés à l'Armée Libératrice du Pérou pendant la campagne de 1820-1821, le marquis de Torre-Tagle, qui fut maintenu dans son poste malgré le report sine die de la rencontre avec Bolívar, dans l'espoir que l'exemple de ce jeune homme convaincrait la noblesse péruvienne restée attachée à l'Ancien Régime. La situation politique au Pérou demeurait fragile, car la classe dirigeante du pays n'était que partiellement indépendantiste. Certes, San Martín avait obtenu la capitulation de la ville sans combat (comme on l'a vu dans mon article du 28 novembre 2012) et la déclaration d'indépendance du pays dans le même élan mais les forces vice-royales n'étaient pas vaincues, elles s'étaient réfugiées en altitude, dans des villes  inexpugnables, et San Martín disposait d'une armée insuffisamment loyale, motivée et entraînée. Il n'était pas en mesure de répéter ses exploits du Chili. Il attendait donc avec impatience de se réunir avec Bolívar et espérait obtenir la fusion des forces du sud, qu'il commandait, et celles du nord, aux ordres du Vénézuélien, pour mettre fin à cette guerre d'indépendance qui menaçait de tourner à l'affrontement fratricide, ce dont il ne voulait à aucun prix...

Gabriel Lafond tenta donc, en son temps et avec ses moyens méthodologiques très réduits, d'analyser ce qui s'était passé à Lima et de comprendre pourquoi San Martín avait si longtemps évité le combat avant de démissionner, contre toute attente, le 22 septembre 1822, à l'ouverture de la séance inaugurale du premier Congrès élu du Pérou. Dans les lignes qui suivent, j'ai conservé l'orthographe, la typographie et la ponctuation originales, en signalant par une astérique les orthographes aujourd'hui caduques.

Planche illustrée tirée de l'ouvrage de Gabriel Lafond : le Pérou

"Peu de temps avant mon arrivée à Lima, le général San-Martin* avait fait nommer le marquis de Torre-Tagle suprême délégué de la république. Quant à lui, il s'était conservé le titre de protecteur et généralissime des armées, et c'était de toute justice, car il gouvernait effectivement le Pérou; tandis que Torre-Tagle n'était qu'un instrument passif placé sur le fauteuil de la présidence, sans pouvoir et sans volonté. San-Martin* jouissait alors d'une haute renommée parmi les Péruviens ; mais ses démêlés avec lord Cochrane lui avaient fait des ennemis, et les opinions malveillantes de l'escadre sur son compte étaient répétées et accréditées par ceux des officiers de l'armée qui lui étaient contraires.
L'arrivée de Canterac sous les murs de Lima, son entrée dans les forts du Callao, sous les yeux de l'armée indépendante, qui le laissa passer par deux fois l'arme au bras sans l'inquiéter, jetaient des doutes sur la valeur et l'habileté du général. Ses ennemis imputaient sa prudence à lâcheté, et prétendaient qu'il aurait pu d'un seul coup anéantir les armées espagnoles, et qu'il n'avait agi ainsi que pour se rendre nécessaire et conserver plus long-temps* la dictature. Ses amis l'applaudissaient de n'avoir pas voulu risquer le sort de tout le pays en le confiant à des troupes dont il n'était pas sûr. Dans le cas d'une défaite, il eût fallu évacuer Lima, sans autre refuge que l'escadre, qui avait à peine des vivres pour ses équipages. Selon eux, enfin, le pays n'était pas suffisamment organisé pour se suffire à lui-même et se défendre contre une armée victorieuse, et par conséquent, le général avait fait preuve d'une haute sagesse et d'un admirable désintéressement en sacrifiant sa gloire aux intérêts de son pays. Ces raisons étaient spécieuses ; et pour moi qui ai pu juger de la force respective des deux partis, je crois qu'il eût été possible à San-Martin* de détruire les forces de Canterac ; mais je crois aussi que la moindre circonstance eût pu faire tourner la chance en faveur de l'armée espagnole. Le général Canterac l'emportait par ses connaissances et ses talents militaires sur tous les chefs de l'armée indépandante. Sa descente de la Sierra et sa marche vers la côte montraient assez ce qu'on devait attendre de sa bravoure et de son adresse. Jamais mouvements stratégiques ne furent mieux concertés ni mieux exécutés. Il tourna les troupes indépendantes de l'intérieur, se présenta devant Lima avec une division peu nombreuse, mais bien tenue, entra au Callao et en sortit peu de jours après pour ne pas affamer cette place. San-Martin* eut tort de ne pas faire poursuivre avec vigueur lors de cette retraite, la division de Canterac, qu'il aurait sans doute anéantie ; mais je repousse énergiquement l'opinion de ceux qui attribuaient sa conduite à des motifs d'ambition personnelle. Son abdication (2) a d'ailleurs victorieusement réfuté toutes ces calomnies : il est même vraisemblable que l'excès de prudence du général San-Martin* provenait de la mollesse des chefs qu'il avait sous ses ordres, et desquels il ne pouvait rien attendre de décisif. Il est permis de croire qu'avec de tels adversaires, Canterac aurait pu sans crainte risquer la bataille et espérer d'anéantir les indépendants. Au contraire, si San-Martin* perdait la bataille, les principaux chefs du Chili et de Buenos-Ayres* étaient faits prisonniers ou tués. Le vice-roi pouvait alors envoyer une division au Chili, et reprendre ces provinces.
Dans l'hypothèse d'une victoire, on n'aurait guère eu à se louer du succès : la division espagnole se réfugiait dans les forteresses en attendant des renforts que le vice-roi aurait trouvés facilement dans la vallée de Jauja et dans l'intérieur ; il était donc sage de ne pas compromettre de graves intérêts pour obtenir des avantages presque illusoires.
Ce fut là un des griefs de lord Cochrane contre le général San-Martin* ; mais la plupart des officiers de l'armée indépendante finirent par comprendre, comme leur général, que le courage même a besoin d'être soumis à la raison, et que lorsque le sort de toute une nation, l'avenir d'une cause aussi sainte, se trouvent à la merci du destin d'une bataille, il n'est permis à personne de la livrer imprudemment et dans le seul but de faire parade d'une valeur dont nul n'a le droit de douter.

Le marquis de Torre-Tagle, qui était à la tête de l'administration, avait alors trente-cinq ans : son extérieur avantageux, son affabilité, l'éclat de sa naissance, son grade de colonel des milices espagnoles, sa dignité de gouverneur de Trujillo, lorsqu'il se déclara pour les indépendants, et sa brillante fortune, lui avaient donné une grande prépondérance : avec plus d'énergie, il eût pu devenir le chef d'une monarchie péruvienne constitutionnelle ; mais son caractère n'était pas à la hauteur de sa capacité ; il n'aurait pas eu la force morale nécessaire pour faire face aux circonstances difficiles dans lesquelles se trouve toujours le chef d'un nouveau gouvernement ; si bien que cet homme, avec de riches et brillantes facultés, devait être un instrument passif entre les mains de sa famille. C'est ainsi qu'après avoir été plusieurs fois président de la république, il se laissa de nouveau entraîner dans le parti espagnol, et se retira plus tard avec le général Rodil dans les forts du Callao, où il mourut misérablement avec presque tous ceux qui l'avaient rendu coupable : triste exemple d'une faiblesse que le sentiment du devoir ne sait pas dominer !
Les hommes d'état qui influaient le plus sur la marche des affaires étaient alors : Monte-Agudo*, ministre de l'intérieur et directeur de la police générale ; don Thomas* Guido, ministre de la guerre et de la marine, et Unanué, ministre de la justice et des finances.
Don Thomas* Guido, natif de Buenos-Ayres*, colonel de cavalerie dans l'armée expéditionnaire de Buenos-Ayres* au Chili et du Chili au Pérou, brillait moins comme guerrier que comme administrateur ; il avait toute la finesse d'un diplomate sans en avoir la rouerie et la fausseté ; il était plutôt propre à mener à fin une affaire à force de persévérance et d'habileté, qu'à concevoir de larges plans de réforme ou d'administration.
Monte-Agudo* était un tout autre homme. Né dans le haut-Pérou, de race mêlée (3), il avait dans toute sa plénitude le caractère perfide et cruel du Zambo (4), et l'imagination ardente et ambitieuse de la plupart des mulâtres, caste moyenne, qui n'aspire à se délivrer du joug ds blancs que pour gouverner à son tour la classe noire et donner l'essor à ses instincts de domination et d'orgueil. Monte-Agudo* est du nombre de ces hommes qui surgissent spontanément dans les temps de révolution, comme pour en personnifier les plus monstrueux excès ; espèce de vampires dont notre patrie a été trop souvent la proie à la première époque de son émancipation politique; encore Monte-Agudo* n'avait-il pas la fougue aveugle et la franche fureur d'un Danton ; la ruse dominait ses emportements ; il tenait plus du tigre que du lion. Il suivit long-temps* le général San-Martin*, fit avec lui les campagnes du Chili et du Pérou, et fut l'exécuteur de ses hautes-œuvres légales : seulement il est plus que vraisemblable qu'un pareil instrument devait outrepasser l'impulsion qu'on lui imprimait, dût-il salir la main qui l'employait.
Le général San-Martin*, comme tout chef de parti dans des moments de crise violente où le sort de sa cause est en péril, n'a sans doute pas reculé devant de terribles mesures que, dans sa pensée, le but final justifiait ; mais un agent de la trempe de Monte-Agudo* ne voit dans ces effrayantes nécessités qu'une occasion de représailles et de vengeance, un prétexte de meurtres et d'assassinats. Par ses ordres, les officiers espagnols détenus à San-Luis, dans les Pampas, furent massacrés ; de riches Espagnols se virent exilés de Lima et dépouillés de leurs biens. Monte-Agudo* faisait de la terreur au profit de sa cupidité. Il était spirituel, subtil, persévérant et studieux ; mais ces avantages étaient au service de son égoïsme et de ses implacables passions.
Inanué, né à Lima, qui a écrit sur la médecine et les finances plusieurs ouvrages assez intéressants, mais un peu diffus, avait la facilité et l'instabilité des Péruviens, et, comme on dit vulgairement, faisait plus de bruit que de besogne ; il n'avait guère été promu à ses hautes fonctions que parce qu'on désirait voir un Liménien participer à la direction des affaires. Toutefois, le docteur Unanué passait pour un médecin habile et pour bon financier ; il jouissait de l'estime de ses concitoyens et même des Espagnols, qui cependant déploraient qu'un homme aussi honorable trempât plus ou moins directement dans les monstrueuses iniquités de son collègue Monte-Agudo* !..." (5)


Gabriel Lafond fait alors un retour en arrière sur la carrière de San Martín qu'il raconte jusqu'à la traversée des Andes (dont je vous ai parlé dans mon article du 16 novembre 2012). Je reprends la citation à ce moment-là et vous allez retrouver les épisodes que nous avons vus dans mes articles précédents, qui sont tous rassemblés sous le mot-clé SnM bio Jasmin, dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus...


Frontispice vraisemblablement ajouté à l'édition originale sortie d'imprimerie
par le bibliothécaire universitaire en charge de l'ouvrage
comme c'était alors l'usage lorsque l'on faisait relier les livres en les personnalisant.
L'image représente la rencontre de San Martín et Bolívar à Guayaquil en août 1822.
Aucun témoin n'a jamais reproduit cette scène.
Toutes les images sont donc apocryphes,
mais celle-ci bat tous les records de fantaisie...

"Le passage des Cordillères par San-Martin* peut être considéré comme l'un des plus beaux faits de l'histoire moderne. Il les traversa dans les premiers jours de février 1817, gagna la bataille de Chacabuco le 12 février, confia le commandement du pays à O'Higgins, et le 5 mai 1818 défit à Maïpu* les Espagnols, dont il envoya les officiers prisonniers de l'autre côté des Cordillères, à la Punta de San-Luis (6). Le général San-Martin* est d'une taille élevée, il a une figure noble et agréable, son regard est bienveillant et digne, il est affable, accessible aux conseils. On disait à Lima qu'il aimait beaucoup les femmes, et que Miraflores était la Capoue du héros américain.(7)
Quant aux exécutions qui ont eu lieu sous son commandement, elles ne doivent être attribuées ni à un instinct cruel, ni à la soif de l'or, mais bien aux nécessités politiques et à l'influence de ceux de ses officiers généraux qui les crurent nécessaires, car San-Martin* a donné maintes fois des preuves d'humanité et de désintéressement, alors qu'il eût pu commettre les plus terribles exactions. Sa retraite volontaire, la simplicité et la modestie austère de sa vie actuelle, qui rappelle celle de Cincinnatus, prouvent au monde que sa seule ambition avait été de faire le bonheur de l'Amérique méridionale. Lors de son entrée à Lima, il refusa des cadeaux de la plus grande valeur, et s'il eût voulu, il eût emporté des millions en Europe lorsqu'il laissa le commandement suprême de la république. (8)
Le général San-Martin* s'est toujours montré généreux envers les officiers qui l'ont accompagné ; tous ses compagnons d'armes lui ont conservé une vive et profonde affection. Puisque, malgré ses incertitudes, il était parvenu à prendre Lima et à faire capituler ses forteresses, il est permis de supposer qu'avec plus d'énergie et de fixité dans ses desseins, ou plutôt plus de confiance dans les troupes péruviennes, sur lesquelles il comptait peu, il eût empêché que l'armée espagnole, en se réorganisant, ne vint prolonger la guerre indéfiniment, épuiser les ressources du pays, et, ce qui est plus malheureux encore, familiariser en quelque sorte les populations au spectacle de ces dissensions civiles qui les rongent jusqu'au cœur.

Si le général San-Martin*, au lieu de confier le commandement de ses troupes à des hommes comme don Domingo Tristan, se fût mis lui-même à leur tête, il eût assurément achevé de détruire la puissance espagnole dans le Pérou, parce qu'il avait pour lui le pays et l'opinion publique ; mais, je le répète, Lima, la ville non moins corruptrice que corrompue, eut peut-être trop d'attraits pour un générateur. Il s'y endormit sur ses lauriers avec les compagnons de sa gloire, et quand il vit la fausse position qu'il s'était faite, au lieu de se roidir* contre les difficultés, il abandonna les Péruviens à leur anarchie et se retira au Chili, emportant pour toute richesse l'oriflamme de Pizarro (9), le titre de protecteur (10), qu'il avait pris à son arrivée sur la plage péruvienne, et celui de généralissime, que lui décerna le Congrès avant son départ, alors qu'il pouvait si aisément y ajouter celui plus glorieux encore de pacificateur !

Cependant, s'il est permis de penser que le général San-Martin* douta de ses forces, on peut croire aussi qu'il avait eu en vue, dans cette sorte d'abdication, d'éviter la guerre civile entre le Pérou et la Colombie, et d'acheter les secours de cette république en laissant à Bolivar la gloire de terminer la tâche qu'il avait commencée.

Les mesures de rigueur du général San-Martin* n'étaient bien souvent que des mesures d'humanité. Lorsque les troupes de Canterac s'approchèrent si près de Lima qu'on craignit un instant que l'armée patriote ne fût contrainte d'évacuer la capitale, San-Martin* fit enfermer dans le couvent de la Merced la plupart des Espagnols résidant à Lima. Cette mesure avait plutôt pour objet de les garantir de l'effervescence populaire que de les priver de leur liberté. Et quand la populace avide d'excès vint se ruer contre les portes de ce couvent pour en massacrer les prisonniers, ce fut le général San-Martin* qui se chargea de la résistance et se fit le défenseur intrépide et victorieux des droits de l'humanité."

Gabriel Lafond de Lurcy
Voyages autour du monde et naufrages célèbres
Voyages dans les Amériques, tome II
Paris, Administration de Librairie, 26 rue Notre-Dame-des-Victoires, 1844

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San Martín, à rebours des conquistadors, biographie en français de San Martín, est encore en souscription, au prix promotionnel de 14 €, soit 12,5% de réduction sur le prix public.
Le livre paraîtra prochainement. En librairie, il sera au prix de 16 $ (montant inscrit au dos).
Le bon de souscription est téléchargeable et imprimable dans mon article de présentation générale du 23 octobre 2012, intitulé San Martín, à rebours des conquistadors, biographie en souscription.

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Pour aller plus loin :
- Ecouter mon interview d'août 2012 en français, par Magdalena Arnoux, sur Radio Nacional (Radiodifusión Argentina al Exterior).
Elle porte surtout sur les rumeurs (d'origine malveillante) concernant l'identité de San Martín dont une légende absurde veut qu'il ait été un métis adultérin, ce qui l'aurait absolument empêché d'entrer comme élève officier dans l'armée espagnole en 1789.
- Ecouter mon interview d'août 2012 en espagnol sur la même station.
Le journaliste Leonardo Liberman et moi-même y parlons du San Martín intime de l'exil à Paris, entre 1831 et 1850, de son implication dans la vie intellectuelle et artistique de son temps, de sa relation aimante avec sa fille ainsi que de la ville de Boulogne-sur-Mer où sa vie s'est achevée le 17 août 1850.

Pour en savoir plus sur la haute figure qu'est José de San Martín en Argentine en restant dans Barrio de Tango, cliquez sur son nom dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus (sous le titre de chaque article).
Pour connaître l'ensemble de mes articles sur ce livre, le troisième que je publie, le second aux Editions du Jasmin, cliquez sur le mot-clé SnM bio Jasmin, dans le même bloc Pour chercher.
Des raccourcis vers les présentations de chacun de mes livres sont disponibles en partie haute de la Colonne de droite.


(1) Pour bien marquer le caractère temporaire de l'exercice de son pouvoir, San Martín n'avait pas voulu prendre le même titre que celui qui avait été adopté quelques années plus tôt à Buenos Aires puis à Santiago. Il n'était donc pas Directeur Suprême mais Protecteur de la Liberté du Pérou sous un statut temporaire qui lui servait de constitution et lui attribuait, jusqu'à la convocation d'une assemblée constituante élue, les pouvoirs législatifs et exécutifs tout ensemble, sous un régime d'exception qui devait tenir jusqu'à ce que les armées du vice-roi cessent de représenter un danger pour l'indépendance et d'empêcher la tenue des élections. Personne n'avait cru qu'il tiendrait si exactement sa promesse et quitterait le pouvoir si peu de temps après l'avoir accepté. Pendant l'année que dura ce régime, dans sa correspondance privée comme dans ses écrits publics, San Martín exprima sans cesse son intention déterminée de ne pas conserver le pouvoir plus que nécessaire, ce qui laisse encore les historiens dans l'incertitude quant aux motifs de cette spectaculaire et surprenante démission du 22 septembre 1822. Etait-elle réellement une décision libre de sa part, indépendante des circonstances, prise de très longue date, comme il l'a présentait lui-même ? Etait-elle la reconnaissance de l'échec de sa politique ? Ou constituait-elle plutôt un recul devant Bolívar et sa volonté de tout dominer, un refus d'affronter son pair, un renoncement suprême pour éviter une guerre civile entre ses propres partisans et ceux de son homologue nordiste ? Or il se trouve que cette explosion de violence fratricide que San Martín craignait de provoquer en se maintenant au pouvoir, comme il l'expliqua à un ami le 22 septembre au soir, se produisit bel et bien malgré son retrait dans les rangs des indépendantistes. Les nostalgiques de son gouvernement, qui voulaient rester fidèles à sa politique (ou à ce qu'ils croyaient être son héritage), finirent par s'allier à d'autres pour bouter Bolívar hors du Pérou où, San Martín parti, le général vénézuélien se comportait en despote napoléonien.
(2) C'est le terme que l'histoire a retenu tant l'opinion publique s'attendait à voir San Martín établir un régime monarchique de style napoléonien, une évolution qui paraissait naturelle aux contemporains eu égard au prestige militaire de l'homme et au précédent français. Pourtant il s'agit bien d'une démission mais le vocabulaire et les concepts restaient ceux du régime monarchique.
(3) Racisme bien-pensant et affiché sans l'ombre d'une mauvaise conscience des notables de la Monarchie de Juillet ! Le même raciste régnait alors aussi en Amérique du Sud à la même époque et on y a souvent attribué à ses origines afro-indiennes les violences et l'intolérance politiques dont Bernardo Monteagudo a fait preuve dans toutes les missions qu'il a remplies tout au long du processus révolutionnaire. Le fanatisme de ses convictions, qui n'est pas sans nous rappeler les excès des meneurs de la Terreur, le conduisit à sa perte, il fut assassiné à Lima en 1824. San Martín avait assez vite compris qu'il fallait qu'il s'en défasse et il songeait à lui attribuer une mission diplomatique en Europe lorsque la classe dirigeante de Lima se chargea de démettre Monteagudo de ses fonctions ministérielles tandis que le Protecteur rencontrait Bolívar à Guayaquil. Parmi les contemporains de tous ces événements, je n'en ai repéré que fort peu dans les écrits desquels je n'ai jamais lui d'arguments racistes : José de San Martín, Guillermo Miller (William de son prénom anglais), Tomás Guido qui eut maille à partir avec Monteagudo au Chili et à Lima et n'utilisa jamais ce type de propos contre lui, et Bernardo O'Higgins.
(4) Zambo : personne née d'un parent indien et d'un parent noir. C'était le plus bas niveau social imaginable, puisque le zambo était censé n'avoir que du "sang de sauvage" dans les veines. La grande majorité des zambos naissaient au Pérou et dans le Haut-Pérou (actuelle Bolivie) où subsistait une forte population indienne intégrée à l'univers colonial à travers le servage dont ces gens étaient victimes depuis trois siècles. Au Chili et en Argentine, une certaine partie de la population amérindienne échappait à l'interaction avec le système colonial car les ethnies des régions sud, les régions les plus froides, étaient nomades, et elles avaient donc échappé à la persécution des colons blancs. Il y avait donc moins de rencontres entre Indiens et Africains. En ce qui concerne Monteagudo, la situation est très spéciale dans la mesure où il a pu accéder à des études universitaires (il avait un diplôme de droit), ce qui normalement n'était possible que pour un Blanc. Sa famille, quoi que de couleur, avait donc dû à un certain moment recevoir un certificat de blancheur, un document validé par le roi d'Espagne lui-même qui sortait la personne de sa situation sociale et lui ouvrait des droits réservés aux Blancs. Par ailleurs, son portrait, réalisé en Amérique, de visu ou non, ne montre aucun trait de métissage mais le peintre peut les avoir dissimulés par bienséance.
(5) En fait, mais Lafond ne peut pas le savoir, les documents n'étant pas encore publiés, Hipólito Unanué (rendons-lui son prénom) n'était pas du tout dupe des mœurs contestables de Monteagudo mais sans doute, n'avait-il pas la force de s'affronter franchement à lui. En tout cas, il ne leva pas le petit doigt pour lui sauver la mise en août 1822, lorsque les notables de Lima vinrent exiger et obtenir son bannissement. Monteagudo devait revenir à Lima dans les bagages de Bolívar et il reprit, sous ce nouveau commandement, les mêmes pratiques qui lui avaient déjà valu la haine des Péruviens, jusqu'à tomber sous les coups d'un assassin.
(6) Notez que contrairement à l'immense majorité de ses contemporains et aux usages de son temps, Lafond évite de traduire les noms propres. Dans une lettre adressée à San Martín, il lui explique qu'il lui écrit en espagnol parce qu'il aime passionnément cette langue et qu'il ne veut surtout pas l'oublier. Sinon, San Martín maîtrisant le français mieux que lui, il lui écrirait dans notre langue...
(7) Lafond rapporte ici des ragots qui circulaient à Lima, comme ils avaient déjà circulé à Santiago. Le Français qu'il est ne peut pas s'imaginer le chef de guerre autrement que prenant le repos du guerrier, à l'instar d'un Napoléon ou d'un Bolívar. San Martín semble avoir beaucoup souffert de ces médisances incessantes sur son compte et sur sa vie privée, qui n'ont pas cessé à sa mort. Aujourd'hui encore, des auteurs qui se prétendent historiens lui attribuent une vie de patachon dont ils sont bien incapables d'apporter la moindre preuve. Qu'à cela ne tienne, ils s'en justifient en invoquant l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. De son vivant, les pires ennemis de San Martín n'ont jamais trouvé la moindre preuve d'un tel comportement, malgré les moyens qu'ils ont mis pour les trouver. Une fois San Martín rentré à Mendoza, Bernardino Rivadavia, son ennemi juré, fit voler et ouvrir systématiquement son courrier, acheta l'un de ses serviteurs, envoya des sbires l'espionner chez lui et dans sa propriété de campagne et chargea d'autres spadassins de l'assassiner si l'occasion s'en présentait... Rivadavia n'a jamais rien pu se mettre sous la dent qui soit un tant soit peu compromettant ni sur le plan financier ni sur le plan des mœurs. Rivadavia poursuivit José de San Martín jusque dans son exil à Londres puis à Bruxelles et là aussi, il fit chou blanc... Chacun tirera les conclusions qui s'imposent sur ces rumeurs dénuées de documentation historique.
Quant à la ville de Miraflores, c'était alors une ville appréciée des riches Limègnes comme lieu de villégiature. Mais la maison de campagne de San Martín se trouvait en fait à La Magdalena, un autre village à proximité de Lima apprécié de la bonne société mais un peu moins chic tout de même. Cette maison est toujours debout. Elle a accueilli Bernardo O'Higgins et sa famille, après sa démission de Directorat suprême du Chili en janvier 1823, puis Simón Bolívar lorsqu'il vint occuper militairement Lima et le Pérou en 1824.
(8) Lafond combat ici les arguments montés en boucle par Cochrane et ses affidés, qui sont encore assez puissants puisqu'ils se trouvent en Grande-Bretagne, et ceux de Rivadavia et de Alvear, des arguments qui ressortent encore périodiquement sous la plume de certains sud-américains et que des historiens doivent toujours combattre deux cents ans après les faits !
(9) C'était le Cabildo de Lima qui lui avait offert cette relique du conquérant du Pérou à la Renaissance. A Lima, dans le syncrétisme qui naquit de la rencontre entre le catholicisme et la religion inca, cet oriflamme était supposé doter son détenteur d'une puissance magique. San Martín emporta le trophée avec lui, peut-être pour que Bolívar, en qui il avait perdu toute confiance lors de leur rencontre à Guayaquil (actuel Equateur), en août 1822, ne puisse pas s'en service pour justifier la dictature qu'il n'avait que trop tendance à vouloir imposer dans tout pays dont il se rendait maître par les armes. A Boulogne-sur-Mer, la statue du général, sur le boulevard Sainte-Beuve, le représentant avec cet étendard en main. C'était en fait une pièce d'étoffe très fragile, que personne ne pouvait plus exhiber de la sorte, qu'il fallait manier avec des trésors de prudence...
(10) En fait, San Martín avait renoncé au titre de Protecteur de la Liberté du Pérou qui était celui du chef de l'Etat provisoire du Pérou, mandat dont il venait de se défaire. Mais il reçut du Congrès du Pérou le titre de Fondateur de la Liberté Péruvienne et c'est avec celui-ci que Lafond fait une confusion. Le titre de Généralissime lui avait été remis par ce même Congrès le 22 septembre 1822 au soir, avec l'espoir de la part de l'Assemblée qu'il accepterait de continuer à diriger les opérations militaires du jeune Etat.

mercredi 28 novembre 2012

Interview exclusive : au large de Lima, le général San Martín nous reçoit à bord de la Moctezuma [Histoire]


Reproduction du premier drapeau du Pérou indépendant dessiné par José de San Martín
et qu'il utilisa dès le printemps (austral) 1820.
Il fut remplacé par l'actuel drapeau peu de temps après la fin de premier gouvernement libre.
On y retrouve les principaux symboles du drapeau de l'armée des Andes :
le soleil (qui représente à la fois l'Inca et les lumières des droits de l'homme,
dont San Martín allait faire le symbole de la première décoration péruvienne, l'ordre du Soleil,
qui permettait de ne pas rompre d'un coup avec les conventions auxquelles le pays restait attaché),
les sommets des Andes, la mandorle de lauriers.
Aujourd'hui, le drapeau péruvien comporte toujours les deux mêmes couleurs,
le blanc et le rouge, sous forme de bandes et non plus de triangles,
et le motif central du drapeau solennel a été modifié.
Juliette Laude, illustratrice de plusieurs biographies de la collection Signes de Vie
aux Editions du Jasmin,
a agrégé, sur la couverture de mon livre,
l'actuel drapeau péruvien aux deux autres, le drapeau argentin et le drapeau chilien.


Le 8 septembre 1820, l'Expédition libératrice du Pérou, conduite par José de San Martín, arrivait dans les eaux péruviennes et son chef proclamait aussitôt la liberté du pays, pourtant toujours sous la coupe effective du vice-roi Joaquín de la Pezuela. L'expédition, du seul fait qu'elle se présentait devant les côtes péruviennes, devait sonner la fin de l'Ancien Régime. Une sorte de méthode Coué avant la lettre pour les Péruviens plus que pour San Martín lui-même qui ne se faisait guère d'illusion sur la difficulté de la tâche. A partir de cette proclamation, il data tous les documents adressés aux Péruviens de l'An I de la Liberté du Pérou...

Pendant près d'une année, San Martín allait, avec sa stratégie, dérouter tout le monde en choisissant, au lieu d'attaquer Lima, de se livrer à une véritable guerre psychologique pour discréditer le régime colonial et gagner la majorité des habitants, un petit peuple exploité et opprimé par une riche oligarchie encore plus raciste qu'ailleurs en Amérique latine. Lord Cochrane, le contre-amiral qui commandait la flottille de 24 bâtiments et ne rêvait que d'en découdre avec l'armée légitimiste, estima que cette attitude relevait de la couardise et se mit en devoir de saper la réputation de San Martín auprès des officiers, dont il s'aliéna peu à peu un grand nombre.

Sachant ses forces très inférieures en nombre à celles du vice-roi, conscient du danger que représentait le comportement de son contre-amiral et du peu d'enthousiasme indépendantiste des colons péruviens, même des plus libéraux d'entre eux, San Martín multiplia les va-et-vient le long de la côte pour contraindre l'armée ennemie à s'épuiser en marches et contremarches sur des distances redoutables, tout en effectuant lui-même des incursions à terre où, entouré de petits détachements de grenadiers à cheval, il rencontrait en chair et en os les populations civiles des campagnes.
D'abord terrifiés par la réputation épouvantable que les légitimistes faisaient à San Martín, les Péruviens découvraient peu à peu, à travers les proclamations écrites qui leur parvenaient et sa présence physique ici et là, un général philanthrope, aimable, respectueux de leurs biens et de leurs personnes... Ainsi San Martín favorisait-il les désertions dans l'armée vice-royale et obtenait-il des ralliements qui venaient grossir les rangs révolutionnaires. Assez vite, la ville portuaire de Guayaquil, au nord du Pérou, se déclarait indépendante, ouvrant la voie à la création ultérieure d'un nouvel Etat, l'actuel Equateur. Cette stratégie fit perdre leur latin à tous les acteurs politiques du moment, les lointaines chancelleries européennes tout comme Cochrane et Pezuela, qui y laissa de surcroît sa place, renversé par un coup d'Etat libéral de quelques officiers francs-maçons dont quelques uns étaient prêts à fraterniser avec l'armée libératrice...

Pendant cette longue période d'incertitude, un commandant de la Royal Navy longeait la côte pacifique du nord au sud et du sud au nord, entre El Callao, le port de Lima, et Valparaíso, celui de Santiago, à la tête d'une petite escadre. Le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté avait chargé le Comodore Basil Hall de veiller aux intérêts britanniques tant au Chili qu'au Pérou car la Grande-Bretagne entretenait des relations commerciales ambiguës avec les deux capitales, en particulier en vendant des armes aux deux parties. La position du Royaume-Uni -prétendument neutre mais ceci est une autre histoire- donna à l'officier britannique accès à toutes les parties en présence.

Basil Hall était né dix ans après San Martín, en 1788, à Edimbourg, dans une famille de hobereaux écossais. Doué pour l'organisation, la négociation et l'écriture, il fut chargé à plusieurs reprises de missions diplomatiques en Asie d'abord, jusqu'en Chine, dont il nous a rapporté un précieux témoignage, puis en dernier lieu en Amérique du Sud. Sur la fin de sa carrière, en rentrant d'Amérique, il fit une escale à Sainte-Hélène et fut reçu par Napoléon, dont il rapporta les propos dans ses carnets de voyage. De retour dans son pays, désormais retraité de la Marine, il fut ami de son compatriote écossais Walter Scott. Atteint de symptômes neurologiques graves, il mourut à l'hôpital, à Portsmouth, en 1944, sans doute d'une syphilis contractée durant ses voyages au long cours en Asie et en Amérique.

Dans sa mission de protection des sujets de Sa Majesté, cherchant à savoir à quel saint les négociants britanniques installés à Lima devaient se vouer pendant cette guerre larvée, il rencontra à plusieurs reprises San Martín, plus souvent en mer que sur terre, et notamment au cours de l'armistice de l'hiver 1821. Il prenait des notes sur tout ce dont il était témoin et il les publia sous la forme d'un journal de voyage, à Londres, dès 1823. Le livre connut un succès phénoménal et connut plusieurs rééditions, légèrement remaniées, jusque dans les années 1840. Dans la préface de 1840, il déclare avoir été tenté de remanier ses notes de fond en comble pour en faire un essai structuré et didactique mais y avoir renoncé en constatant que ce traitement nuisait à la clarté des propos initiaux. Dans les lignes qui suivent, il est donc possible et même fort probable que nous soyons en présence, à quelques détails près, du récit rédigé dans les heures qui suivirent cette rencontre, en tout cas jusqu'à « but they shall now experience its strength and importance ». La suite ne peut avoir été écrite qu'après coup, sans doute lors de l'élaboration du manuscrit définitif près de 20 ans plus tard (1).


On the 25th of June, I had an interview with General San Martin, on board a little schooner, a yacht of his own, anchored in Callao Roads for the convinience of communicating with the deputies, who, during the armistice, had held their sittings on board a ship in the anchorage. There was little, at first sight, in his appearance to engage the attention; but when he rose up and began to speak, his great superiority over every other person I had seen in South America was sufficiently apparent. He received us in very homely style, on the deck of his vessel, dressed in a surtout coat, and a large fur cap, seated at a table made of a few loose planks laid along the top of two empty casks.
[...]

Le 25 juin [1821], j'eus un entretien avec le général San Martín, à bord d'une petite goélette, un yacht à lui (2), ancré dans les passes du Callao pour communiquer facilement avec les députés qui, durant l'armistice, tenaient leurs quartiers à bord d'un bateau au mouillage. Au premier regard, il n'y avait dans son apparence guère de quoi attirer l'attention mais quand il se leva et se mit à parler, sa grande supériorité sur toutes les autres personnes que j'ai vues en Amérique du Sud était assez visible. Il nous reçut comme chez lui, sur le pont du vaisseau, vêtu d'un pardessus et [coiffé] d'un grand bonnet de fourrure, assis à une table faite de quelques planches libres posées sur deux fûts vides.
[...]
(Traduction Denise Anne Clavilier)

During the first visit I paid to San Martin, several persons came on board his vessel privately, from Lima, to discuss the state of affaires, upon which occasion his views and feelings were distinctly stated; and I saw nothing in his conduct afterward to cast a doubt upon the sincerity with which he then spoke. The contest in Peru, he said, was not of an ordinary description - not a war of conquest and glory, but entirely of opinion; it was a war of new and liberal principles against prejudice, bigotry, and tyranny. "People ask, said San Martin, why I don't march to Lima at once; so I might and instantly would, were it suitable to my views - which it is not. I do not want military renown. I have no ambition to be the conqueror of Peru. I want solely to liberate the country from oppression. Of what use would Lima be to me, if the inhabitants were hostile in political sentiment! How could the cause of Independence be advanced by my holding Lima, or even the whole country, in military possession?- Far different are my views. I wish to have all men thinking with me, and do not choose to advance a step beyond the gradual march of public opinion. The capital is now ripe for declaring its sentiments, and I shall give them the opportunity of doing so in safety. It was in sure expectation of this moment that I have hitherto deferred advancing; and to those who know the full extent of the means which have been put in action, a sufficient explanation is afforded of all the delays that have taken place. I have been gaining indeed, day by day, fresh allies in the hearts of the people, the only certain allies in such a war. In the secondary point of military strength- I have been, from the same causes, equally succesful in augmenting and improving the liberating army; while that of the Spaniards has been wasted by want and desertion. The country has now become sensible of its true interests, and it is right the inhabitants should have the means of expressingwhat they think. Public opinion is an engine newly introduced into this country; the Spaniards, who are utterly incapable of directing it, have prohibited its use; but they shall now experience its strength and importance."

Lors de la première visite que je rendis à San Martín, plusieurs personnes montèrent à bord à titre privé, en provenance de Lima, pour discuter de l'état des affaires. A cette occasion, il fit connaître clairement ses vues et ses sentiments. Et je n'ai rien vu dans sa conduite par la suite de nature à jeter le moindre doute sur la sincérité avec laquelle il nous parla alors (3). La querelle au Pérou, disait-il, n'était pas ordinaire à décrire. Ce n'était pas une guerre de conquête et de gloire mais une guerre entièrement d'opinion. C'était une guerre des idées (4) nouvelles de liberté contre les privilèges, l'intolérance et la tyrannie. Les gens demandent, disait San Martín, pourquoi je ne marche pas sur Lima tout de suite. Je le pourrais et je le ferais à l'instant si cela convenait à mes vues, ce qui n'est pas le cas. Je ne cherche pas la renommée militaire. Je n'ai aucune ambition d'être le conquérant du Pérou. Je ne cherche qu'à libérer le pays de l'oppression. De quelle utilité me serait Lima si les habitants étaient hostiles du point de vue politique ? Comment la cause de l'indépendance pourrait-elle avancer si je tenais Lima et même tout le pays en mon pouvoir militaire ? Mes vues sont tout autres. Je souhaite amener tout le monde à adopter ma pensée et c'est mon choix de ne pas faire un pas plus rapide que l'avancée graduelle de l'opinion publique. La capitale est mûre maintenant pour déclarer son point de vue (5) et je vais lui donner les moyens de le faire en sécurité. C'était dans l'attente de ce moment, dont je ne doutais pas, que j'ai jusqu'à présent sursis à mon avancée. Et pour ceux qui savent tous les moyens qui ont été mis en action, c'est assez expliqué tous les retards pris. J'ai en fait gagné, jour après jour, de nouveaux alliés dans le cœur des gens, les seuls alliés sûrs dans une telle guerre. Sur le point secondaire de la force militaire, j'ai eu, pour les mêmes raisons, tout autant de succès dans l'accroissement et l'amélioration de l'armée de libération tandis que celle des Espagnols a été dévastés par la pénurie et la désertion. J'ai maintenant amené le pays à la raison sur ses propres intérêts et c'est justice que les habitants puissent disposer des moyens d'exprimer ce qu'ils pensent. L'opinion publique est une machine nouvellement introduite dans le pays, les Espagnols, qui ont au plus haut point incapables de la conduire, ont interdit son usage mais ils vont maintenant éprouver sa force et son importance. (6)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

On another occasion I heard San Martin explain the peculiar necessity there was for acting in this cautious and, as it were, tardy manner, in revolutionising Peru. Its geogaphical situation had in his opinion, great influence in continuing that state of ignorance so favourable to the mistaken policy of the Spaniards; long after the other country of South America has awakened from their apathy. Buenos Ayres, from its vicinity to the Cape of Good Hope, and the facility of intercourse between it and Europe, had many years before acquired the means of gaining information, which had not yet reached Peru. Chili originally derived her knowledge through Bueunos Ayres,but more recently by direct communication from England and North America. Columbia, although the scene of terrible wars, had the advantage of being near the West Indies and North America; and Mexico was also in constant communication with those places, as well as with Europe. Thus they had all, more or less, enjoyed opportunities of obtaining much useful knowledge, during times little favourable, it is true, to its culture but which did not, indeed could not, prevent its influence from being salutary. Peru, however, was unfortunately cut off by nature from direct communication with the more enlightened countries of the earth, and it was only very recently that the first rays of knowledge had pierced through the clouds of error and superstition which the folly and bigotry, of the government had spread over it; and the people were still not only very ignorant of their own rights, but required time and encouragement to learn how to think justly on the subject. To have taken the capital by a coup-de-main, therefore, would have answered no purpose, but would probably have irritated the people, and induced them to resist the armes of the Patriots, from a misconception of their real intentions.
The gradual progress of intelligence in the other states of South America, said San Martin, has insensibly prepared the people's minds for the Revolution. In Chili and elsewhere, the mine had been silently charged, and the train required only to be touched; - in Peru, where the materials were yet to be prepared, any premature attempt at explosion must have been unsuccessfull.

A une autre occasion, j'ai entendu San Martín expliquer la nécessité particulière qu'il y avait pour employer cette manière prudente et aussi lambine de révolutionner le Pérou. Sa situation géographique avait, à mon avis, une grande influence sur le maintien de cet état d'ignorance si favorable à la politique erronée des Espagnols, bien longtemps après que les autres pays d'Amérique du Sud se soient éveillés de leur apathie. Buenos Aires, à cause de sa proximité avec le Cap de Bonne Espérance et la facilité de ses relations avec l'Europe, avait plusieurs années auparavant acquis les moyens de recueillir des informations qui n'avaient pas encore atteint le Pérou. Le Chili, à l'origine, tira son savoir de Buenos Aires mais plus tard il le fit par des communications directes avec l'Angleterre et l'Amérique du Nord. La Colombie (7), bien qu'elle fût le théâtre de guerres terribles, avait l'avantage d'être près des Caraïbes et de l'Amérique du Nord et le Mexique était aussi en constante communication avec ces lieux autant qu'avec l'Europe. Aussi avaient-ils tous, plus ou moins, profité d'opportunités pour obtenir un savoir fort utile en ces temps peu favorables, il est vrai, à le cultiver (8) mais qui ne put même pas, à la vérité, empêcher son influence d'être salutaire. Le Pérou cependant était malheureusement privé par la nature de toute communication directe avec les pays les plus éclaires de la terre et ce ne fut que sur le tard que les premiers rayons du savoir avaient percé à travers les nuages de l'erreur et de la superstition que la folie et l'intolérance du gouvernement avait répandues partout et les gens étaient encore non seulement très ignorants de leurs propres droits mais avaient besoin de temps et d'encouragement pour apprendre comment penser correctement sur ce sujet (9). Prendre la capitale à la hussarde n'aurait donc servi à rien mais aurait probablement irrité les gens et les aurait induits à résister à l'armée patriote, à cause d'un malentendu sur leurs intentions réelles. Les progrès par degrés de la science (10) dans les autres Etats d'Amérique du Sud, disait San Martín, a insensiblement préparé les esprits des gens à la Révolution. Au Chili et ailleurs, on avait chargé l'explosif en silence et il ne fallait plus que mettre le feu aux poudres. Au Pérou, où il fallait encore préparer le matériel, toute tentative prématurée d'explosion aurait été vouée à l'échec.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

La suite de l'épopée de San Martín au Pérou au prochain épisode...

Source : Biblioteca Nacional de España

Ce titre d'une édition extraordinaire de la Gazette de Lima,
encore sous le régime colonial, est très intéressant.
Pezuela avait accepté la réforme orthographique établie en Espagne
lors de la restauration de Fernando VII, en 1814.
On écrit désormais gaceta, comme aujourd'hui.
A la même époque, à Buenos Aires, on continue d'écrire gazeta,
ne serait-ce que pour dire au roi d'Espagne qu'on a cessé d'être ses sujets.
De l'autre côté, si la constitution en vigueur depuis mars 1820 en Espagne,
qu'on appelle la Pepa, du nom de celui qui la fit voter à Cadix en 1812,
l'éphémère roi Joseph (Pepe) Bonaparte,
a été proclamée au Pérou par le vice-roi à l'arrivée de l'expédition libératrice,
elle est bien évidemment restée lettre morte
et la vie politique et administrative au Pérou n'a pas bougé d'un iota
jusqu'à l'entrée des troupes de San Martín dans la capitale.

* * *

San Martín, à rebours des conquistadors, biographie en français de San Martín, est d'ores et déjà en souscription au prix promotionnel de 14 €, soit 12,5% de réduction sur le prix public.
Le livre paraîtra en décembre et sera alors vendu en librairie au prix officiel de 16 $ (prix inscrit au dos).
Le bon de souscription est téléchargeable et imprimable dans mon article de présentation générale du 23 octobre 2012, intitulé San Martín, à rebours des conquistadors, biographie en souscription.

* * *

Pour aller plus loin :
- Ecouter mon interview d'août 2012 en français, par Magdalena Arnoux, sur Radio Nacional (Radiodifusión Argentina al Exterior).
Elle porte surtout sur les rumeurs concernant l'identité de San Martín car une légende absurde veut que cet homme n'ait pas été le fils de ses parents mais un métis adultérin selon des formules abracadabrantes qui ressemblent beaucoup dans leur processus d'élaboration aux mêmes rumeurs qui traînent sur l'identité de Carlos Gardel. Dans les deux cas, ces bruits ont la vie dure !
- Ecouter mon interview d'août 2012 en espagnol sur la même station.
Le journaliste Leonardo Liberman et moi-même y devisons du San Martín intime et quotidien de l'exil à Paris, entre 1831 et 1850, de son amour pour la musique, les arts, la littérature, de sa profonde amitié avec un personnage flamboyant aujourd'hui oublié mais qui inspira à Alexandre Dumas son personnage du comte de Monte-Cristo, de l'affection du général pour sa fille ainsi que de la ville de Boulogne-sur-Mer où sa vie s'est achevée le 17 août 1850.

Pour en savoir plus, à travers les articles de ce blog, sur la haute figure qu'est José de San Martín en Argentine, cliquez sur son nom dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus (sous le titre de chaque article).
Pour connaître l'ensemble de mes articles sur ce livre qui sera le troisième que je publie, cliquez sur le mot-clé SnM bio Jasmin, dans le même bloc Pour chercher.
Des raccourcis vers les présentations de chacun de mes livres sont disponibles en partie haute de la Colonne de droite.


(1) Basil Hall a été le premier Britannique à publier ainsi des souvenirs de la guerre d'indépendance sud-américaine et à parler de San Martín. Par la suite,le général William Miller, subalterne de San Martín au Chili puis au Pérou, publia ses Mémoires, qui furent un véritable best-seller à la fin des années 1820 : deux tomes très fidèles à l'action de San Martín, dont l'auteur se rapprocha beaucoup, d'abord pour les besoins de son livre et ensuite pour cultiver l'authentique amitié qui s'était nouée entre eux à cette occasion. Presque au même moment, un commerçant anglais qui avait tenu un comptoir à Santiago entre 1818 et 1823, avait lui aussi écrit des souvenirs fort appréciés en leur temps puis tombés totalement dans l'oubli. Au moment où Basil Hall rééditait pour la quatrième ou cinquième foi son ouvrage, le secrétaire de Lord Cochrane, Thomas Sutcliffe, rédigeait à son tour ses propres souvenirs, pour apporter sa pierre au vain édifice de la réhabilitation judiciaire et politique de son ancien patron, qui se battait toujours pour recouvrer son honneur de citoyen, flétri à tort, disait-il, par une condamnation pénale, et d'ancien amiral de la Royal Navy, qui avait subi une injuste dégradation en 1814. Lors de sa sortie en 1841, l'ouvrage de Sutcliffe, très hostile à San Martín comme on peut s'en douter, provoqua la colère des amis de celui-ci à Buenos Aires. Alors en exil à Paris, avec la dignité dont il ne s'était jamais départi, l'intéressé choisit, quant à lui, d'ignorer superbement ces énièmes "cochraneries"... Une autre série d'ouvrages avait été publiée à Londres, de 1838 à 1843, signée par un certain John Parish Robertson. Dans les années 1850-1880, les historiens de la droite argentine accordèrent beaucoup de crédit à ces six volumes construits de telle manière qu'il est très difficile d'y suivre un vrai fil historique entre anecdotes personnelles et description de célèbres batailles auxquelles on peut douter que l'auteur ait vraiment assisté puisque ce qu'il en dit correspond bien au récit mythique mais aucunement aux rapports militaires qui en furent établis par les protagonistes. Aucun historien d'aujourd'hui ne tiendrait ces pseudo-confidences pour des sources fiables : de toute évidence, ce sont les souvenirs d'un espion qui tâche laborieusement de dissimuler la véritable nature de ses activités en Amérique du Sud et se trompe de manière grossière sur de très nombreux faits biographiques dont il dit pourtant avoir été témoin (l'anecdote du mariage de San Martín ressemble à un gag dans un pastiche de film noir à la Georges Lautner, auquel il ne manquerait que les moues patibulaires de Lino Ventura et Francis Blanche !). En 1844 enfin, un officier de la marine marchande française décida de publier lui aussi une version, cette fois dans la langue de Molière, de cette prestigieuse campagne de libération du Pérou à laquelle, jeune marin d'à peine 20 ans, il avait participé de loin. Il publia son livre à Paris et y fit participer le protagoniste lui-même, qu'il avait alors sous la main, dans son appartement de la rue Neuve Saint-Georges dans le 9ème arrondissement de Paris (actuelle rue Saint-Georges).
(2) La goélette Moctezuma avait été prélevée sur la maigre flotte chilienne par le Directeur suprême, Bernardo O'Higgins, pour offrir à San Martín un peu d'intimité et de tranquillité pendant la campagne, car à l'époque de la marine à voile, où il fallait beaucoup de monde pour la moindre manœuvre, toute embarcation était surpeuplée. Donc plus le bateau était petit, plus on avait de chance d'y trouver un peu de calme. Cochrane n'avait jamais accepté que la Moctezuma ne fût pas directement placée sous son commandement. Un jour, il fit main basse sur des sommes publiques et privées déposées sur des navires accostés au port de El Callao. San Martín, excédé par toute la série d'actes d'indiscipline du lord flibustier, comme il l'appelait, le déclara persona non grata au Pérou et l'obligea à quitter immédiatement les eaux du nouvel Etat. Alors Cochrane vola la Moctezuma et deux autres bâtiments chiliens et partit, de sa propre initiative, porter la guerre aux Espagnols au nord, en Californie, pendant un an.
(3) Basil Hall semble savoir que Cochrane s'est répandu dans la bonne société anglaise en propos contraires dès leur retour à tous deux en Grande-Bretagne, un retour presque simultané.
(4) C'est moi qui traduis principles par idées, pour maintenir le vocabulaire ordinaire de San Martín lui-même dans ses propres écrits. Ici, ses propos ont déjà subi une traduction. Principles est certainement un terme plus exact que ideas dans l'anglais politique de la première moitié du 19ème siècle.
(5) Il faut croire que c'est vrai, puisque Lima se déclarera ville ouverte quelques semaines après cette entrevue, alors que Basil Hall a déjà pu constater à Lima même que les esprits évoluaient à vive allure. En juin, la réputation de San Martín est déjà très bonne dans presque toutes les campagnes et petites villes. Seule la capitale reste inquiète...
(6) L'ensemble de ces propos correspondent aux documents historiques de la même époque qui ne furent publiés qu'après la mort de San Martín, intervenue en 1850, d'abord par un historien chilien puis par plusieurs auteurs argentins, qui se piquaient d'être eux aussi des historiens. La correspondance avec Bernardo O'Higgins et Tomás Guido, et même les échanges écrits avec Cochrane, montrent qu'en effet San Martín tenait ce raisonnement. Ce qui, entre autres caractéristiques, fait de Basil Hall un témoin très exploitable pour cette période.
(7) Il est plus que probable que la Colombie dont parle ici Basil Hall est celle que Bolívar s'efforçait de constituer en agglomérant en un seul pays ce qui est actuellement le Venezuela, la Colombie et une bonne partie de l'Amérique Centrale.
(8) Il s'agit bien de cultiver le savoir. L'expression n'est plus guère en usage de nos jours mais elle était très fréquente jusqu'à la seconde moitié du 19ème siècle. Ici, on sent encore les vestiges littéraires de la fin du siècle précédent, celui des Lumières.
(9) Il suffit pour se rendre compte de la justesse de cette analyse partagée entre Hall et San Martín de regarder le portrait complètement anachronique que fit du Protecteur de la Liberté du Pérou, le peintre officiel de la cour vice-royale, José Gil de Castro, avec une esthétique en retard de trois siècles. Voir à ce sujet mon précédent article intitulé Les carottes (coloniales) sont cuites, d'après le Diario Constitucional de Barcelona.
(10) Intelligence est ici synonyme, me semble-t-il, de savoir en général. Le substantif "science" avait alors le même sens puisqu'il ne s'était pas encore spécialisé dans le seul domaine scientifique.

mercredi 21 novembre 2012

Les carottes (coloniales) sont cuites, d'après le Diario Constitucional de Barcelona [Actu... d'il y a près de deux cents ans]



Portrait officiel de José de San Martín (1778-1850), réalisé en 1821 ou 1822 à Lima.
Il s'agit d'une œuvre de José Gil de Castro, peintre officiel de la cour vice-royale de Lima,
à qui l'on devra aussi, deux ans plus tard, un portrait de Simón Bolívar (du même ordre).
Il est bien difficile de reconnaître San Martín dans ce portrait
qui, mis à part la coupe de l'uniforme, si typique du 19e siècle, semble dater de Charles Quint.
Aucune perspective, des proportions corporelles fausses,
l'absence des mains trop difficiles à représenter,
la quasi-incapacité du peintre à reproduire la posture de son modèle,
auquel il donne la cambrure propre au pourpoint du 16e siècle.
Cet artiste avait appris son métier sur le tas,
contrairement à la plupart de ses confrères et contemporains,
qui avaient presque tous appris dans un atelier, sous la direction d'un maître,
ou dans une académie de beaux-arts où l'on enseignait
l'anatomie humaine et animale, la construction, les conventions esthétiques,
les règles de la perspective...
Or Lima passait pour la plus avancée des villes d'Amérique hispanique.
A l'aune de ce portrait, on peut donc imaginer dans quelle ignorance et quelle absence de maîtrise technique, les populations d'Amérique étaient tenues par l'administration coloniale.
Lorsqu'il prendra les rênes du nouvel Etat en juillet 1821,
San Martín n'aura pas de mots assez durs pour dénoncer cette politique délibérée
qui laissait ces pays désarmés et inaptes à se gouverner eux-mêmes.
Ce portrait est exposé aujourd'hui
au Museo del Regimiento de Granaderos a Caballo, à Palermo (Buenos Aires).
Il en existe une reproduction à la Casa San Martín à Boulogne-sur-Mer.
Une miniature en a été tirée,
elle est sertie dans un petit médaillon exposé au Museo Nacional Histórico,
installé dans le bâtiment du Parque Lezama, dans le quartier de San Telmo.
Il illustre mon article du 19 septembre 2012, rédigé à l'occasion des deux cents ans
du mariage de José de San Martín avec Remedios de Escalada (1797-1823)
qui a droit, elle aussi, à un petit portrait
exposé en vis-à-vis de celui de son mari,
comme s'il s'agissait de leurs médaillons de fiançailles,
lesquels, s'ils ont jamais existé, ne nous sont pas parvenus.

Présentation générale et bon de souscription dans mon article du 23 octobre 2012


En août 1820, l'Expédition Libératrice du Pérou quittait le port de Valparaíso, au Chili, et faisait cap au nord pour abattre une fois pour toutes la forteresse coloniale que constituait Lima, capitale du Vice-Royaume du Pérou, unique vestige du grand empire espagnol des Indes Occidentales.

A la tête de cette expédition qui levait l'ancre, le général José de San Martín (1778-1850), portant grade de brigadier (correspondant à celui de général d'armée dans la France actuelle) et de général-en-chef de l'Armée libératrice du Pérou, qui rassemblait des hommes très disciplinés et fort motivés dans un grand mélange de nationalités et de langues. Il y avait là une majorité de Chiliens et d'Argentins mais aussi des Britanniques, des Irlandais, des Français, quelques libéraux espagnols, nés en Espagne péninsulaire, et des citoyens des Etats-Unis.
L'année précédente, en désaccord radical avec le gouvernement des Provinces-Unies (future Argentine), qui préférait combattre les fédéraux de la Province de Santa Fe et de la Banda Oriental (futur Uruguay) plutôt que de porter la guerre au Pérou pour en finir avec l'Ancien Régime sur le sol américain (sur l'autre façade du continent), San Martín avait renoncé à ses titres et emplois argentins. Il avait quitté Mendoza d'où il était revenu du Chili pour tenter, tout au long de l'année 1819, de faire entendre raison aux deux belligérants d'une guerre civile en passe de mettre à feu et à sang tout le pays, les fédéraux, très solidaires de sa politique continentale, et les unitaires, repliés sur Buenos Aires et ses intérêts locaux à court terme. Excédé par l'entêtement de la capitale à ne rien prendre en compte de la situation générale, il avait rejoint le Chili, sans même attendre l'autorisation officielle qui l'aurait relevé de ses fonctions du côté oriental de la Cordillère. Depuis plusieurs mois, il souffre d'une arthrose prononcée aux membres inférieurs et supérieurs au point d'être presque continuellement alité. Il a donc traversé les Andes en litière, porté à dos d'homme par soixante grenadiers triés sur le volet parmi les plus sûrs de ses soldats, les moins susceptibles d'être tentés par les querelles intestines qui empoisonnent les Provinces-Unies. Il est assisté par le docteur Colesberry, un médecin homéopathe né et formé aux Etats-Unis qui l'a déjà soigné lors de la terrible crise d'asthme et d'hémorragie stomacale qui a failli le tuer à Tucumán en 1814 (voir mon article du 6 novembre 2012 sur cet épisode de sa vie publique en Amérique). Dès son arrivée sur le sol chilien, sans même se rendre à Santiago, San Martín a passé deux semaines à Cauquenes dont les eaux sont souveraines contre les douleurs articulaires. C'est de là qu'il a envoyé sa première note d'organisation sur la libération du Pérou à son ami et allié politique, son presque alter ego, Bernardo O'Higgins, Directeur suprême du Chili depuis février 1817.

Le 20 août 1820, José de San Martín embarque avec 4 500 hommes à bord d'une flotte hétéroclite de toutes tailles et provenances : Grande-Bretagne et Etats-Unis pour la majeure partie des navires, Chili et même Provinces-Unies, qui auront été le moins généreux contributeur à cette grande opération dont dépendait la liberté définitive de l'Amérique du Sud, et enfin, mais bien malgré elle, l'Espagne, avec plusieurs bâtiments saisis par les patriotes tandis qu'ils longeaient d'un peu trop près les côtes chiliennes sur leur route de la Patagonie à Lima. C'est Lord Cochrane qui commande les équipages, dont une importante minorité (1) sont, comme lui, des sujets de Sa Gracieuse Majesté, et le reste des citoyens des Etats-Unis d'Amérique.

Entre José de San Martín et Lord Thomas Cochrane, le torchon brûle déjà depuis un bon moment.

Cochrane est arrivé avec femme et enfants à Valparaíso le 28 novembre 1818. Ce sont des envoyés de San Martín et O'Higgins qui sont rendus à Londres pour lui proposer cette mission qui pouvait lui rendre tout son prestige militaire et naval. Pendant les guerres napoléoniennes, Cochrane avait gagné la réputation tout-à-fait méritée d'être un très grand marin et en effet, l'homme a du courage physique (il le prouvera encore la veille de sa mort) et une habileté tactique hors pair. Sur mer, il a semé la terreur parmi les marins français et espagnols. Il connaît admirablement son élément, maîtrise la navigation par tous les temps et ses connaissances techniques vont jusqu'à la construction navale, puisqu'il est capable de réparer de ses propres mains une avarie complexe et peut faire à bord office d'architecte naval. Mais il a connu l'humiliation d'être chassé de la Royal Navy et dégradé alors qu'il avait atteint les fonctions d'amiral pour une complexe affaire d'escroquerie à la Bourse de Londres, dont il s'est toujours proclamé innocent mais pour laquelle il a été condamné à un an de prison ferme, qu'il a intégralement purgé en 1814-1815, tout héritier qu'il fût du comte Dundonald, pair d'Ecosse, et dont il ne sera jamais complètement ni amnistié ni relevé.

Dès le retour au Chili de San Martín à peu près à la même date, on a senti le lord écossais se raidir en présence du héros de la Traversée des Andes. Mais lorsqu'au bout d'une année passée à Mendoza, San Martín est revenu au Chili en janvier 1820, quelque chose s'est brutalement détraqué dans le comportement de l'aristocrate flamboyant et séduisant, qui se transforme définitivement en un personnage hautain et arrogant : il terrorise ses subalternes, impose sans plus aucune mesure les us et coutumes britanniques à toute la flotte jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne, à bord et à terre, alors que ces marins se sont pour la plupart engagés pour mettre fin à l'impérialisme européen sur leur propre sol. A plusieurs reprises, Lord Cochrane revendiqua de garder pour lui ses prises de guerre, comme il était encore d'usage dans la Royal Navy, où elles étaient vendues au profit du commandant et de l'équipage en guise de solde et de prime. San Martín ne voulait pas entendre parler de ces pratiques de flibusterie : les marins avaient une solde et devaient s'en contenter, comme le fait une armée professionnelle soumise au pouvoir politique et non à un caprice mercenaire de son chef. Cochrane continuait d'attaquer, de sa propre initiative, des positions de son choix et certains navires espagnols sans même en référer au préalable au Gouvernement ou au général-en-chef vis-à-vis duquel il refusait le moindre lien de subordination. Il estimait qu'il avait été recruté pour être le futur chef suprême de l'expédition vers le Pérou. Il avait d'ailleurs accepté pour cela une naturalisation expéditive. Le retour au Chili de San Martín semble l'avoir pris de court et à froid ! Il adopta aussitôt contre lui une attitude de rivalité procédurière qui exaspéra assez vite les dirigeants chiliens, presque tous des anciens de l'Armée des Andes, très attachés à la personne de "leur" général, en qui ils voyaient un bon chef, juste, éclairé, courageux et beaucoup plus légitime que n'importe quel Européen refusant de se faire à leurs manières de vivre et de suivre les chemins politiques qu'ils souhaitaient emprunter. Qui plus est, tous les officiers d'état-major et les dignitaires du Chili indépendant savaient les ennuis de santé de San Martín et les efforts surhumains qu'il déployait pour les surmonter et se trouver à son poste tous les matins, de l'aube jusque tard dans la nuit...
Avec son mode de vie notoirement spartiate, cette santé fragile, unie à une force morale exceptionnelle, ne contribuait pas médiocrement à son prestige et à sa popularité...
Aucun contemporain ne comprit jamais ce qui se passait dans la tête de l'invivable contre-amiral venu d'Albion, et pour cause ! L'homme était en fait atteint d'une forme aiguë de paranoïa, avec des bouffées délirantes, une maladie dont le cadre clinique ne fut établi que quatre-vingts ans plus tard par Freud et qui lui valut toute sa vie durant de nouer les pires relations avec tous ceux avec qui il a travaillé, les égaux, les supérieurs, les subordonnés. On reconnaît très nettement les symptômes de cette pathologie dans ses nombreux livres de souvenirs et de mémoires publiés par la suite en Angleterre. Dans une logorrhée intarissable, il y griffe et déchire la réputation et l'image de San Martín avec une rancœur et une jouissance qui font encore froid dans le dos, un siècle et demi après leur publication.

Quelques semaines avant de lever l'ancre, San Martín, devinant les ennuis qu'allait lui coûter un élément aussi incontrôlable, avait envisagé de démettre Cochrane au profit d'un Anglais, Guise, moins brillant et moins expert mais plus discipliné. Mais son caractère conciliant lui fit hésiter devant une mesure aussi humiliante pour l'officier écossais et l'escadre partit avec ce feu qui couvait entre les deux chefs qui ne parvenaient pas à s'entendre.

Au Pérou, régnait alors Joaquin de Pezuela, vice-roi nommé par Fernando VII et absolutiste convaincu. En 1818, son gendre, le général Osorio, l'avait mis en mauvaise posture en s'enfuyant lâchement du champ de bataille de Maipú, au Chili, dès qu'il avait vu les troupes de San Martín prendre l'avantage sur les siennes. Au moment où l'expédition voguait vers Lima, Pezuela cachait encore à la population, malgré les ordres de Madrid, ce qui s'était passé en Espagne au début de l'année : le 1er janvier, un coup d'Etat des Cortés avait écarté le roi du pouvoir exécutif et établi un gouvernement parlementaire libéral. En mars, les Cortés avaient même contraint Fernando VII à prêter serment à la Pepa, la constitution de 1812, établie sous Joseph Bonaparte dit Pepe Botella (d'où le surnom de la constitution adoptée sous son règne puis abolie en 1814), à la première Restauration. De son côté, le roi écarté mais non pas détrôné tentait en vain de convaincre le reste de l'Europe qu'il était prisonnier des Cortés comme Louis XVI en son temps l'avait été de la Convention. Les Péruviens ne savaient officiellement rien de ce renversement de la situation en métropole. Certes, ils en entendaient parler dans les informations que répandaient sous le manteau les agents sanmartiniens mais ils étaient incapables de discerner le vrai du faux. De San Martín, ils entendaient dire qu'il était un brigand féroce, un conquérant sans pitié qui semait la désolation sur son passage, un révolutionnaire impie capable de tous les sacrilèges et qui allait instituer la Terreur comme dans la France des années 1793-1795. D'un autre côté, des déclarations au ton ferme mais mesuré et étonnamment fraternel circulaient que l'on disait de sa main. Où était la vérité ? Bien malin était celui qui pouvait le dire. Démoralisés, les Limègnes interrogeaient les officiers de la Royal Navy et les capitaines des navires marchands britanniques, tous officiellement neutres, qui faisaient escale au Callao ou y livraient des marchandises et parfois, la réponse obtenue augmentait encore la confusion générale. Du sud, montait San Martín et ce qu'ils prenaient pour un ramassis de hors-la-loi. Du nord, les troupes de Bolívar, redoutées de tous les royalistes, semblaient vouloir elles aussi fondre sur Lima. Isolée entre l'ennemi brésilien, la montagne et la mer, la ville ne savait plus à quel saint se vouer et un mode de vie décadent s'y était développé dans une atmosphère de fin du monde.

L'Espagne, de son côté, était irrésolue. L'intérêt économique du pays, ruiné au-delà de l'imaginable par les guerres révolutionnaires et la cessation du commerce colonial, voulait que l'on réprime sans flancher les fauteurs de troubles comme San Martín, Bolívar et leurs lieutenants, et qu'on rétablisse dans l'empire la soumission due à la Métropole mais la conviction libérale des nouveaux gouvernants voulait que prévale la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes et que l'esclavage des noirs et la servitude des Indiens disparaissent à jamais de la surface du globe, ce qu'on ne pouvait raisonnablement guère attendre de l'ancien ordre colonial... Dans un pays qui avait retrouvé la pleine liberté de presse, les chroniqueurs ne savaient plus sur quel pied danser comme le montrent ces deux unes, la première désorientée et la seconde contradictoire et confuse, du Diario Constitucional pólitico y mercantil de Barcelona de septembre et novembre 1820.
Source : Ministère de la Culture espagnol

Amérique Espagnole
Les nouvelles de Buenos Aires (2) reçues à Londres (3) vont jusqu'au […] juin. Ramos Mejía à cette date continuait d'exercer les fonctions de gouverneur, don Manuel Obligado celles de président de la Junta (4) et la communication avec le Chili serait ouverte (5).
Les dernières nouvelles de Valparaíso datent du 24 avril. L'expédition de Lord Cochrane et du général San-Martín (6) vers le Pérou était bien près de lever l'ancre. On avait réuni 70 bâtiments de transport et le régiment des grenadiers à cheval de San Martín (7) et un corps considérable d'infanterie destiné à l'avant-garde. Les troupes restantes de l'expédition marchaient vers Valparaíso. On avait retenu dans le port toutes les embarcations jusqu'au départ de l'expédition. On supposait que San Martín était en relation avec Bolívar (8) et que la première opération des deux armées serait une attaque contre Guayaquil par les troupes combinées du Venezuela et du Chili (9).
Diario Constitucional de Barcelona, numéro 174, du dimanche 3 septembre 1820.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Source : Ministère de la Culture espagnol

Amérique espagnole
Les journaux français nous annoncent de nouveau les plus funestes nouvelles au sujet de nos possessions de l'Amérique méridionale. Très bientôt, disent-ils, en se référant à des lettres de Santiago de Chile du 25 juin, très bientôt, le sort du Pérou sera irrémédiablement décidé. Le Général San Martín (10), à la tête de six mille hommes, se propose d'attaquer d'ici quelques jours ce royaume. Tout paraissait y être préparé pour la réussite de cette expédition car les patriotes eux-mêmes (11) désiraient avec ardeur et avaient sollicité la coopération des indépendants du Chili (12) et c'est dans ce but qu'on a embarqué sur l'escadrille de Valparaíso dix mille fusils pour les leur distribuer et de nombreux officiers de mérite pour les organiser et les instruire.
Les Espagnols ont environ 12 à 13 000 hommes mais disséminés dans un vaste et immense pays (13) et les distances et la difficulté des chemins, des lacs, des montagnes presque inaccessibles doivent rendre très difficile toute coopération. Sans compter par ailleurs les six milles hommes de San Martín, une autre armée de force presque égale procédant de Córdoba, Tucumán, Salta et Jujuy est sur le point d'occuper le Haut-Pérou (14), c'est-à-dire le Potosí (15), Cochabamba, La Paz, etc... (16). La situation des Espagnols est très critique eu égard à l'immense nombre de patriotes du Pérou qui veulent imiter notre exemple (17) et [le nombre] des Noirs non moins prompts à profiter de la première occasion de rompre leurs chaînes et de se venger de leurs oppresseurs. Par malheur, de surcroît, le gouvernement (18) a établi un tel système d'espionnage et de délation qu'il a presque détruit toute relation d'amitié et de confiance mutuelle entre les habitants. Des indigènes (19) très respectables ont été arrêtés sur de légers soupçons et on n'évite enfin aucun recours à la violence pour s'assurer de la fidélité des natifs.
Il est inutile d'ajouter que le commerce est entièrement nul, puisqu'on ne voit aucun bâtiment espagnol sur ces mers et que toute communication avec la mère-patrie (20) semble interrompue.
A la différence de Buenos Aires (21), dans ce royaume (Chili), nous jouissons d'une tranquillité parfaite et de tous les avantages d'un gouvernement qui reconnaît que la meilleure base pour le bonheur public est la plus scrupuleuse bonne foi. Les marchandises étrangères qui ont inondé nos marchés au début ont toutes été vendues ensuite et aujourd'hui même, on commande beaucoup d'articles et à des prix élevés.
Le peu ou l'absence de succès des fusées à la Congreve contre le port de Callao (22) et les troubles de Buenos Aires doivent contribuer puissamment au bon résultat de l'expédition qui va lever l'ancre de Valparaíso. Ces événements ont inspiré au Vice-Roi de Lima une telle sécurité qu'il s'est à peine occupé de prendre la plus légère mesure pour la défense du pays comme il l'aurait sans doute fait sans eux et on assure même que, se croyant très à l'abri de toute attaque et de tout risque, il a démobilisé deux corps de volontaires de Lima. (Il semble que Monsieur le Vice-Roi du Pérou n'a pas autant dormi pendant ce temps que le suppose l'extrait qui précède. Nous savons qu'il avait pris la disposition de former un camp mobile de 4 000 hommes à Guayaquil et sollicité et obtenu du conseil général (23) un enrôlement extraordinaire de 10 000 hommes. De surcroît, si l'occupation et la conquête du Pérou n'ont pas donné lieu à ce coup de main, et rien n'indique qu'il ait été commis, nous devons à juste titre espérer qu'une fois arrivée dans ces beaux pays lointains la nouvelle du triomphe constitutionnel dans la mère-patrie contribuera plus que toute autre mesure à les défendre et à les conserver car les amis de la liberté doivent voir leur triomphe assuré (24) et résolu le grand problème du bien-être de la société sans l'impertinent orgueil de l'oligarchie ni les désordres de la démagogie. Les habitants du Pérou doivent aussi, mieux que nous, connaître ces républicains rédempteurs (25) qui, depuis tant d'années, dévastent le meilleur pays du monde et qui font semblant de guerroyer mais ne travaillent en réalité que pour leur propre compte. Les rédacteurs.
Diario Constitucional de Barcelona, numéro 255, du vendredi 24 novembre 1820
(Traduction Denise Anne Clavilier)


Pour aller plus loin :
Lire mon article du 23 octobre 2012 sur la souscription et la biographie en elle-même (le bon de souscription, à 12,5% de réduction sur le prix public après parution, y est téléchargeable en format pdf à imprimer)
- Ecouter mon interview d'août 2012 en français, par Magdalena Arnoux, sur Radio Nacional (Radiodifusión Argentina al Exterior).
Elle porte surtout sur les rumeurs concernant l'identité de San Martín, rumeurs relancées il y a quelques années par des auteurs qui utilisent le scandale pour mieux vendre leurs livres (en mettant notamment en doute la filiation officielle du héros au profit du pseudo-secret d'une naissance illégitime, inventions auxquelles adhèrent d'autant plus volontiers la population argentine qu'elle connaît très mal la personnalité de San Martín et le contenu de son œuvre politique, au bénéfice d'une légende édifiante qui ne tient pas debout mais fait office de leçon d'histoire à l'école jusqu'au baccalauréat).
- Ecouter mon interview d'août 2012 en espagnol sur la même station.
Le journaliste Leonardo Liberman m'y fait parler du San Martín intime et quotidien de l'exil à Paris, entre 1831 et 1850. Nous nous y entretenons de son amour pour la musique, les arts, la littérature, de sa profonde amitié avec le financier hispano-français Aguado, qui inspira le personnage du comte de Monte-Cristo à Alexandre Dumas, et de son affection pour sa fille ainsi que de la ville de Boulogne-sur-Mer où San Martín est décédé le 17 août 1850.

Pour en savoir plus sur la figure que représente José de San Martín en Argentine à travers les articles de ce blog, cliquez sur son nom dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.
Pour lire l'ensemble des articles de Barrio de Tango correspondant à mon livre, cliquez sur le mot-clé SnM bio Jasmin, dans le même bloc Pour chercher.


(1) 600 Anglo-Saxons et 1 000 Chiliens bien déterminés à en finir avec la menace permanente que le Pérou contre-révolutionnaire fait peser sur leur pays depuis les premières tentatives de celui-ci de secouer les entraves de l'Ancien Régime, en septembre 1810, après que l'Espagne soit presque tout entière passée sous occupation française, sous le règne forcé de Joseph Bonaparte.
(2) Remarquer la modernisation orthographique, très visible sur le nom de la ville : Buenos Ayres est devenue Buenos-Aires en Espagne, alors qu'on gardera encore longtemps l'ancienne orthographe en Argentine et dans le reste de l'Europe, où l'on emploiera pas le trait d'union.
(3) Comme je le disais dans le précédent article de cette série, celui du 16 novembre 2012, dans ces années où la Grande-Bretagne possédait le quasi-monopole des relations maritimes transatlantiques, les Espagnols apprenaient ce qui se passait en Amérique par Londres, la presse et le personnel diplomatique en poste auprès de la cour de Saint-James.
(4) Peut-être le rédacteur confond-il ici avec l'assemblée législative. Il y a belle lurette que le régime de la Junta de 1810 a disparu à Buenos Aires !
(5) En réalité, on est au pire moment des relations entre les Provinces-Unies (que San Martín appellent alors les Provinces Désunies) et le Chili. Le gouvernement de Buenos Aires réclament à Santiago le remboursement des frais engagés pour l'armée libératrice du Chili (Armée des Andes) et le gouvernement chilien négocie des coopérations stratégiques avec les Provinces andines frontalières (Salta, Tucumán, Mendoza...). Mais les Espagnols n'ont qu'une piètre connaissance de la géographie et de la nouvelle organisation politique de l'Amérique du Sud.
(6) Les Espagnols sont tellement dépossédés de leurs propres sources d'information qu'ils écrivent ce nom propre comme s'il s'agissait d'un patronyme français ou anglais, sans faire le lien avec un officier supérieur qui n'a pas dû leur être inconnu au début de la guerre d'indépendance, entre 1808 et 1811.
(7) Où l'on constate que, depuis sa fondation en mars 1812 (voir mon article du 9 mars 2012 sur l'arrivée de San Martín à Buenos Aires), ce régiment a déjà gagné une solide réputation qui lui permet d'être cité simplement par son nom dans l'Espagne déboussolée de 1820. C'était une formation redoutée et redoutable depuis son baptême du feu, le 3 février 1813, où elle défit en un quart d'heure un détachement royaliste lors d'un combat fulgurant à San Lorenzo, près du fleuve Paraná, un combat dont le récit avait aussitôt passé à la légende dans toute la partie méridionale de l'Amérique du Sud (voir mon article du 30 octobre 2012 sur ce dessin où Rep rassemble toute la vie de San Martín en une seule vignette)
(8) Fausse informations. Les premiers contacts furent pris en septembre, lorsque San Martín se trouvait déjà dans les eaux péruviennes. C'est là qu'il reçut un courrier de Bolívar qui le félicitait pour son expédition et lui disait vouloir bientôt joindre ses forces aux siennes. Ce qu'il ne fit jamais, au grand désespoir de San Martín qui espérait de cette fusion la fin rapide de la guerre d'indépendance et du bain de sang qu'elle entraînait.
(9) Pas mal vu. Mais c'est pourtant une autre rencontre qui se tiendra à Guayaquil, celle des deux généraux en chef, à un moment où, sans attendre de négocier ce point avec son homologue du sud comme cela était convenu entre eux, Bolívar aura déjà annexé de force Guayaquil à la Colombie. En pure perte, car Guayaquil ne voulait appartenir ni au Pérou ni à la Colombie et en s'alliant à Quito, la ville formera quelques années plus tard un nouvel Etat indépendant, l'actuel Equateur.
(10) Ouf, ils ont retrouvé leur orthographe et réintégré l'homme dans son univers hispanophone.
(11) Il s'agit ici des libéraux installés au Pérou, lesquels dans leur majorité se montrèrent assez peu efficaces dans l'entreprise de leur propre libération. Mais il est vrai que les vues sociales de San Martín, et notamment sa volonté de mettre fin à l'esclavage des noirs et à la servitude des Indiens, ce qui bouleversait tout l'ordre économique en place depuis trois cents ans, n'était guère pour leur plaire.
(12) Une toute petite partie d'entre étaient déjà en contact avec San Martín et entretenaient avec lui une correspondance secrète depuis au moins 1819.
(13) En réalité, les effectifs et leur répartition étaient très largement en faveur du vice-roi. Mais la légitimité était du côté des patriotes et la fidélité des troupes vice-royales loin d'être acquise. Il y eut d'ailleurs très vite de nombreuses défections et des retournements dans la population civile, épuisée par dix ans de mouvements révolutionnaires qui la cernaient de plus en plus près.
(14) Actuelle Bolivie
(15) Le Potosí est une région minière avec un grand gisement d'argent toujours exploité aujourd'hui. Elle a longtemps été la source du métal précieux monétisé en Espagne et lui a donné cette opulence que l'Europe lui a connue aux 17ème et 18ème siècles.
(16) Une manœuvre de diversion négociée entre plusieurs chefs fédéraux argentins d'un côté et O'Higgins et San Martín de l'autre pour diviser les troupes coloniales et réduire d'autant l'opposition qu'elles étaient susceptibles d'opposer à l'expédition libératrice aux alentours de Lima ou de son port, El Callao.
(17) Allusion au coup d'Etat libéral du 1er janvier contre la politique réactionnaire absolutiste de Fernando VII.
(18) Pezuela.
(19) Des natifs d'Amérique, par opposition à des fonctionnaires venus d'Espagne. Ici, il s'agit de Blancs.
(20) la Métropole.
(21) Buenos Aires désigne probablement ici les Provinces-Unies, comme c'est très souvent le cas, jusqu'à ce que le nom Argentine s'impose peu peu comme le nom du pays. Le "nous" qui suit semble indiquer un changement de provenance de l'information car le Chili a lui aussi coupé les ponts avec l'Espagne après la victoire de Chacabuco le 12 février 1817 mais sans chasser du territoire les Espagnols qui s'y trouvaient (voir mon article du 16 novembre 2012). Les rédacteurs passent sans doute ici du résumé de certains journaux français, dont ils ne mentionnent pas les titres à leurs lecteurs, à d'autres sources, qui pourraient bien être des courriers de commerçants - espagnols ou peut-être plutôt britanniques (malgré les "marchandises étrangères" dont il est question plus bas). Les règles du journalisme moderne ne sont pas encore nées ! Le plus drôle, c'est de voir opposer la politique de O'Higgins à l'action de San Martín, alors que tous les deux sont absolument sur la même ligne. A méditer quand nous ne comprenons rien à ce qui se passe dans une partie du monde que nous connaissons mal (le Mali, la Somalie, la Lybie, la Syrie...).
(22) Allusion à une arme utilisée par Cochrane contre le port de Callao, attaqué de sa propre initiative avec des projectiles utilisant une technologie anglaise dernier cri, qu'il maîtrisait mal et qui a échoué. Cette initiative malheureuse avait exaspéré San Martín qui voulait éviter à tout prix les affrontements armés avec la côte péruvienne, pour ne pas se faire avant même le départ de l'expédition des ennemis de la population car il espérait la gagner à la révolution d'abord par des méthodes pacifiques.  Cochrane, lui, ne rêvait que de plaies et de bosses.
(23) Instance officielle dépendant du gouvernement madrilène. Pezuela avait besoin de cette autorisation parce que la solde des nouvelles recrues allait peser sur le budget de l'Etat. L'armée espagnole était organisée comme une armée nationale depuis 1768, elle n'était plus intéressée économiquement aux succès de ses armes et elle ne faisait plus appel aux mercenaires comme les autres armées d'Ancien Régime en Europe. Elle payait ses soldats au mois et ils avaient donc interdiction statutaire de se livrer au moindre pillage pour subsister. De cette différence foncière ont pu naître bon nombre de malentendus entre San Martín, qui vivait sur le modèle nouveau, et Cochrane qui en était resté à une armée mercenaire, payée au lance-pierre et qui se rémunérait sur les prises de guerre.
(24) Une fois renversé le vice-roi Pezuela qui avait fait la preuve de son incompétence devant l'arrivée de l'expédition libératrice, San Martín ne voulut pas entendre ce discours que lui tinrent en effet les libéraux de l'armée royaliste. San Martín, trop bien informé du peu de considération de l'Europe pour le nouveau régime espagnol, refusa tout compromis et exigea l'indépendance pure et simple du Pérou, quitte à mettre en place par la suite des accords commerciaux avec l'ancienne Métropole. Et il eut raison : la révolution libérale ne dura que trois ans et c'est une expédition ultra-royaliste française, les Cent-Mille Fils de Saint-Louis, qui rétablit le roi d'Espagne dans l'intégralité de ses pouvoirs pré-révolutionnaires.
(25) Malgré l'absence de guillemets, l'expression est ici ironique. Ce sont les révolutionnaires américains qui sont censés se présenter de cette manière. Les "désordres de la démagogie" évoqués à la phrase précédente désignent bel et bien l'action de San Martín et de Bolívar.