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dimanche 18 avril 2010

La Suisse CEPEC s'appuie sur la Academia Nacional del Tango pour former ses étudiants au tango [à l'affiche]

Affiche diffusée par la Academia Nacional del Tango

La Suisse dont il s'agit ici n'est pas la Confédération Helvétique dont je salue les habitants, essentiellement romands mais parfois aussi alémaniques, qui viennent visiter régulièrement Barrio de Tango. La Suisse est un institut privé de formation supérieure spécialisé dans les métiers du tourisme, de la restauration et de l'hôtellerie, très réputé à Buenos Aires. La Suisse propose en particulier une formation supérieure pour les guides touristiques professionnels, qui portent le titre officiel de Guía de Turismo e Intérprete del Patrimonio Cultural y Natural. Cette école supérieure a conclu un partenariat avec la Academia Nacional del Tango pour proposer une formation (catedra) professionnalisante sur la culture du tango.

Le lancement de ce cursus de formation professionnelle supérieure aura lieu à la Esquina Carlos Gardel, demain, lundi 19 avril 2010, à 12h30.

Le programme pédagogique affiché par La Suisse est très ambitieux et couvre un champ particulièrement complet et exigeant de la matière : il est présenté en détail sur le site de La Suisse Cepec, que je vous invite à consulter. Il s'agit donc de donner aux étudiants, qui seront les acteurs qualifiés du secteur touristique de Buenos Aires et de la Province, une connaissance solide du tango (qui, pour l'heure, fait encore défaut dans le secteur).

Le cursus propose 5 niveaux différents de formation :

- un choix de cours pour le grand public pour auditeurs libres,

- sept séminaires de culture tanguera, dont le premier, Historia social del Tango est confié à Alejandro Molinari, de la Academia Nacional del Tango,

- un cursus qualifiant (capacitación) destiné aux futurs ou actuels guides touristiques professionnels, qui devront, pour recevoir l'attestation de formation conjointe de La Suisse et de l'ANT, suivre 3 séminaires parmi les 4 proposés ainsi que l'un des 4 cours (cursos) retenus pour ce niveau,

- une maîtrise (magisterio) de tango (formation diplômante), pour laquelle les étudiants devront avoir suivi 4 des sept séminaires proposés, dont obligatoirement celui sur l'histoire sociale du tango ou celui sur l'histoire générale du tango, et 4 des 12 cours proposés

- et enfin une école de tango danse, animée par les professeurs de tango qui exercent à la Academia Nacional del Tango, et où il sera proposé aux étudiants de s'initier à la danse pour que les guides touristiques sachent au moins se débrouiller sur la piste (1) et puissent faire bonne figure avec les touristes qu'ils accompagneront, ce qui va dans le même sens que ce qu'annonçait Hernán Lombardi, le Ministre de la Culture et du Tourisme de Buenos Aires, lorsqu'il inaugurait, chez Mora Godoy, l'année dernière, le futur Ballet-Escuela de Tango de Buenos Aires (2) : il est nécessaire d'élever le niveau technique et esthétique du tango-danse dans la ville de Buenos Aires, notamment après l'inscription du tango au Patrimoine de l'Humanité (3).

Bien entendu, cette initiative, venant tant d'une école privée comme La Suisse que d'une institution officielle comme la Academia Nacional del Tango, ne manquera pas de faire hurler une certaine gauche tanguera et portègne, celle-là même qui conteste précisément l'inscription du tango au patrimoine de l'humanité de l'UNESCO, parce que celle-ci ne répondrait qu'à une seule finalité, l'exploitation touristique du tango (4).

Le lieu de cette présentation est symbolique : la Esquina Carlos Gardel se situe à deux pas du bâtiment de l'Abasto, lieu touristique s'il en est à Buenos Aires, l'ancienne halle centrale aux fruits et légumes qui a donné son nom (Abasto = les halles) à un coin de la capitale qui chevauche les quartiers de Balvanera, Almagro (au sud) et Recoleta et Palermo (au nord). C'est dans ce quartier que Carlos Gardel a vécu toute son enfance et une bonne partie de sa vie d'adulte. Et c'est dans cette bâtisse qu'occupe aujourd'hui la Esquina Carlos Gardel que le grand artiste a fait ses débuts comme chanteur. C'était alors une gargotte, le bar Cuatro Chanta, fréquentée par les forts des halles qui travaillaient à côté. Il y imitait les chanteurs lyriques du Teatro Colón, qu'il observait souvent le soir, car au milieu de mille métiers peu qualifiés, il aidait les machinistes et assurait la claque dans la salle quand le besoin s'en faisait sentir. En paiement de son numéro d'imitation, le patron du Chanta Cuatro, que Gardel aimait comme un père de substitution, lui offrait un repas gratuit. A l'époque, Gardel était un jeune homme obèse qui pesait 120 kg... (5)

A Buenos Aires, la Esquina Carlos Gardel est aujourd'hui un cena-show (6), un de ces lieux emblématiques et luxueux de l'exploitation commerciale du tourisme et du tango pour touristes (le tango for export) et cela se voit du premier coup d'oeil sur la page d'accueil de son site (en anglais). Le danseur Juan Carlos Copes s'y produit très régulièrement, malgré ses 80 printemps, et la danseuse Dolores de Amo en est la chorégraphe attitrée. Contrairement à la maison soeur, la Esquina Homero Manzi, qui se trouve dans le quartier de Boedo, la Esquina Carlos Gardel n'est plus un café fréquenté le jour par les Portègnes. L'établissement de l'Abasto ne propose que des spectacles avec repas et n'accueille que des touristes et des manifestations de prestige.

Ce sera le cas lundi midi.

La Suisse, qui est à Buenos Aires ce que les grandes écoles de commerce sont en Europe, va sortir ses plus beaux atours pour se lancer dans un projet de tourisme durable à haute valeur culturelle ajoutée...

Acceptons-en l'augure !

Pour en savoir plus :
Visitez le site de La Suisse CEPEC
Visitez le site de la Esquina Carlos Gardel
Le site de la Academia Nacional del Tango se trouve dans la Colonne de droite (partie basse, sur fond blanc), dans la rubrique Les Institutions.
Pour accéder aux autres articles publiés dans Barrio de Tango sur les activités de la Academia, cliquez sur son nom dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.

(1) Aussi curieux que cela puisse nous paraître à nous autres Européens, pour qui le tango est essentiellement une danse, ce en quoi nous nous trompons du tout au tout, beaucoup d'Argentins et même de Portègnes sont incapables de faire un seul pas sur une piste de tango. Et le niveau que montrent les premières épreuves du Mundial de Tango dans la catégorie Tango Salón l'indique assez bien : ce n'est pas brillant. Or parmi les candidats, il y a une majorité d'Argentins. En fait, si le style dansé de l'Argentin lambda est différent de celui (ou de ceux) de l'Européen, le niveau technique de l'un est assez proche du niveau technique de l'autre. C'est au-delà de cette moyenne que la différence éclate à l'oeil nu.
(2) A ce propos, lire
mon article du 30 octobre 2009 sur le lancement du Ballet-Escuela de Tango de Buenos Aires.
(3) Et il faut avouer que ce que l'on voit, surtout dans les lieux de Buenos Aires qui sont connus et fréquentés par les touristes, est assez souvent déplorable, comme aux premières phases du Mundial de Tango, mais en pire. C'est laid, c'est techniquement faiblard, c'est souvent du niveau des débutants ici en Europe. En fait, en ce qui concerne le tango danse, n'importe qui se donne en spectacle dans la rue (en spectacle au chapeau), voire dans les cafés, en spectacle payant et c'est pire, en se faisant passer pour danseur de tango. Et la plupart des touristes n'y voient que du feu...
Sur l'inscription du tango au Patrimoine de l'Humanité, lire
mon article du 30 septembre 2009.
(4) J'ai peur qu'en cela cette gauche, qui se veut populaire, progressiste et anti-capitaliste, ne fasse finalement que figer la situation présente et empêcher le développement de la culture, qui ne peut exister, me semble-t-il, sans un développement économique qui ne peut, à son tour, se passer de rentabilité, de productivité et de profit.
Sur ce thème ultra-polémique du bien fondé ou non de l'inscription du tango au Patrimoine de l'Humanité et de l'exploitation commerciale du genre qui en serait la finalité cachée, vous pouvez vous reporter à mes autres articles, notamment celui que j'ai consacré à une table-ronde du récent 1er Festival du Tango Indépendant.
L'ensemble des articles sur ce sujet est rassemblé sous le mot-clé TPH (pour Tango Patrimoine Humanité) dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, situé sous le titre de chaque article.
A lire tout particulièrement l'article du 6 mars 2010 sur l'interview accordée par Juan José Mosalini à Página/12 et celui du 20 février 2010 sur l'interview croisée de Guillermo Fernández, Adriana Varela et Mora Godoy en février, dans le même quotidien.
(5) Carlos Gardel n'est venu qu'assez tard au tango, en 1916 seulement, à l'âge de 26 ans, lorsque Pascual Contursi est venu le trouver pour lui proposer la letra qu'il avait écrite sur la mélodie de Lita, un tango instrumental du pianiste Samuel Castriota, qu'il n'avait pas consulté avant de coller sur cette partition son histoire, fort émouvante et éminemment triste, d'un jeune ouvrier que sa bien-aimée a quitté pour un plus riche. En 1916, Carlos Gardel était un interprète et un auteur-compositeur à succès de folklore pampero et non pas de tango (le tango de qualité n'existait pas encore vraiment). Il se produisait tous les soirs devant le public huppé du restaurant El Armenonville dans le quartier de Palermo (1910-1920). Que Gardel adoptât Mi noche triste, la version chantée de Lita, et c'était sans doute pour Pascual Contursi l'assurance que Castriota se calme et abandonne ses menaces de poursuite judiciaire. Et Gardel accepta. Il enregistra même ce tango en 1917. Quelques mois plus tard, il avait abandonné le folklore pour se consacrer au tango. On peut dire de lui qu'il a inventé ce qui allait devenir le tango-canción, grâce à son choix pertinent des meilleurs poètes populaires de son temps, comme Celedonio Flores, dont il adopta très vite le premier poème publié, Por la pinta, qu'il rebaptisa Margot, Enrique Cadícamo, Homero Manzi, Enrique Santos Discépolo et plus tard, Alfredo Le Pera (pour lire mes articles liés à ces poètes, cliquez sur les raccourcis à leurs noms situés dans la rubrique Vecinos del Barrio, section Toujours là, dans la partie haute de la Colonne de droite, sur fond gris).
(6) Il y a donc deux manières de donner un sens cette nouvelle initiative selon qu'on voit le verre à moitié plein ou à moitié vide. La vision pessimiste sera celle de la gauche militante qui voit la main du capitalisme et de l'exploitation commerciale partout et pensera que cette initiative sert les intérêts de Mauricio Macri, l'actuel chef (libéral) du Gouvernement de la Ville Autonome de Buenos Aires, et de ses pairs, chefs d'entreprise comme lui. La vision optimiste soulignera qu'il s'agit d'élever le niveau culturel des professionnels au service des touristes et donc d'affiner et d'améliorer à terme la perception que ceux-ci pourront avoir sur place de la réalité du tango.
A titre personnel, le contenu très approfondi et solide du programme détaillé sur le site de La Suisse (qui reprend rubrique par rubrique le programme de culture générale dispensé à la Academia Nacional del Tango, au grand public et aux artistes professionnels) me fait pencher du côté de l'optimisme, même si je suis sans illusion sur le peu d'authenticité que conserveront longtemps encore les spectacles vendus (à prix prohibitifs) dans les cena-shows de Buenos Aires.
De l'exploitation touristique de mauvaise qualité culturelle, il y en aura toujours et partout. Il y en a en Grèce à côté des plus beaux sites antiques. Il y en a en Italie dans les hauts-lieux de l'histoire romaine et italienne. Il y en a à Paris juste à côté du Louvre et de Notre-Dame. Il y en avait dans la Cour des Gentils du Temple de Jérusalem, au 1er siècle ! Il n'y a donc aucune raison que Buenos Aires et le tango échappent au sort commun. Ceci étant concédé à la vulgarité qui plaît à une partie du genre humain, l'histoire montre que partout et en tout temps, l'école, l'Université et la formation professionnelle ont toujours permis à un pays, une région ou une ville d'élever le niveau culturel et intellectuel général de sa population et d'améliorer ainsi, parfois à un rythme rapide, la qualité des activités économiques, celle du secteur touristique incluses, et que tout le monde y gagne, les professionnels et les clients, y compris quand ils sont étrangers de passage. A Paris même, le secteur touristique a même fini par se mettre à l'anglais, en commençant par les couches économiques supérieures (palaces et magasins de luxe) et en descendant peu à peu vers des couches de plus en plus populaires, jusqu'à arriver récemment dans plusieurs stations de métro, où il y a encore quelques années, il n'était pas même pas imaginable qu'un guichetier ou un contrôleur parle un seul mot d'anglais !

samedi 6 mars 2010

Juan José Mosalini à la Une de Cultura & Espectaculos [à l'affiche]

Une de C&E de Página/12 du 26 février 2010

Samedi dernier, au théâtre IFT, du quartier de l'Abasto, Juan José Mosalini donnait un concert, comme je l'ai annoncé dans un précédent article consacré à l'émission-podcast Fractura Expuesta, qui l'avait invité à son micro jeudi 25 février (lire mon article du 25 février 2010). Sur la scène du teatro IFT, jouaient avec lui Pablo Agri, au violon, Cristián Zárate au piano, Roberto Tormo à la contrebasse et Ricardo Lew à la guitare (remplaçant lui-même Leonardo Sánchez, le musicien avec lequel Mosalini avait travaillé).

Le bandonéoniste et compositeur vient en effet de sortir dans son pays natal un album édité en France il y a 12 ans : Conciertos para bandoneón y guitarra.

A l'occasion de ce concert et de cette sortie, le quotidien Página/12 a publié vendredi 26 février une interview de Mosalini par Karina Micheletto et a mis la photo du musicien installé en France à la une de son supplément Spectacles et Culture.

Verbatim :

Juan José Mosalini dice que, de un tiempo a esta parte, aquello de “el cuore partido”, a lo que se acostumbró desde hace treinta y tres años, se materializó en una forma disfrutable de ida y vuelta. “Ahora hasta tengo un bulín porteño”, sonríe. Tal como le dijo alguna vez Julio Cortázar en una reunión parisina, la figura geométrica que mejor le cabe, concluye ahora, es la del triángulo: ese cuore está dividido entre París, Buenos Aires y Marsella, donde, igual que el escritor, el bandoneonista tiene “una base de operaciones” para escapada de descanso y también de buena comida. Desde hace tres meses, el bandoneonista, compositor y arreglador está en la Argentina, y son varios los motivos profesionales que lo traen a esta esquina del triángulo.
Karina Micheletto, Página/12

Juan José Mosalini dit que, depuis quelque temps, ce truc du coeur partagé (1), auquel il s'est habitué depuis maintenant 33 ans, s'est matérialisé sous une forme agréable d'allers-retours. "Maintenant, j'ai même un pied-à-terre portègne", dit-il en souriant (2). Tout comme le lui avait dit un jour Julio Cortázar dans une rencontre à Paris, la figure géométrique qui lui va le mieux, c'est la conclusion à laquelle il est arrivé, c'est celle du triangle : son coeur est divisé entre Paris, Buenos Aires et Marseille, où, comme l'écrivain, le bandonéoniste a une base opérationnelle pour des escapades de repos et de bonne chère aussi. Depuis trois mois, le bandonéoniste, compositeur et arrangeur est en Argentine et elles sont nombreuses, les motivations professionnelles qui le conduisent à ce coin-là du triangle.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–El disco que acaba de salir en la Argentina, Conciertos para bandoneón y guitarra, comienza con una obra de Piazzolla que usted grabó por primera vez, “Milongón festivo”. ¿Cómo llegó a sus manos?
–Es cierto, era una obra inédita, tan inédita que el propio hijo de Astor, Daniel Piazzolla, no la conocía. ¡Cuando la escuchó, no daba crédito! Poco importan los entretelones, pero para resumirlo puedo contar que José Bragato, colaborador incansable de Astor durante más de medio siglo, fue quien la puso en mis manos. Bragato fue, digámoslo así, un filtro de toda la música que compuso Piazzolla. Porque Astor era alguien que –digámoslo también así, finamente– meaba la música: la capacidad de trabajo que tenía ese tipo era algo monstruoso. Y en esa vorágine creativa iba escribiendo y tirando flechas para todos lados, anotaciones extrañas, códigos suyos. Bragato era el que después pasaba en limpio, distribuía ese pensamiento musical en partituras. Por eso tiene guardada absolutamente toda la obra de Piazzolla. Con Bragato somos muy amigos, nos conocemos de la época en que gané el concurso de Canal 13, hay una relación medio paternalista de parte suya. Un día apareció con esta obra increíble y me dijo: “Tomá pibe, te la doy a vos”. Era una obra para tres bandoneones y orquesta sinfónica; yo reduje los bandoneones a uno y con Leonardo (Sánchez) agregamos una línea para la guitarra. Quedó tal como se escucha en el disco.
Página/12

Karina Micheletto : Le disque qui vient de sortie en Argentine, Concerts pour bandonéon et guitare, s'ouvre avec une oeuvre de Piazzolla dont vous avez fait le premier enregistrement, Milongón festivo. Comme est-elle arrivée dans vos mains ?

Juan José Mosalini : Pour une oeuvre inédite, c'était une oeuvre inédite, tellement inédite que le propre fils d'Astor, Daniel Piazzolla, ne la connaissait pas. Quand il l'a écoutée, il n'y a pas cru ! Les coulisses importent peu et pour le dire rapidement, ce que je peux vous raconter c'est que c'est José Bragato, partenaire infatigable d'Astor pendant plus d'un demi-siècle, qui me l'a mise entre les mains. Bragato a été, disons-le comme ça, un filtre de toute la musique qu'a composée Piazzolla. Parce qu'Astor était quelqu'un qui, disons-le aussi comme ça, donnait de la musique comme une vache du lait
(3) : la capacité de travail qu'avait ce type était quelque chose de phénoménal. Et dans ce déferlement créatif, il écrivait et mettait des flèches dans tous les sens, des notes bizarres, de codes à lui. Bragato, c'était celui qui mettait tout ça au propre après, qui disposait toute cette pensée musicale en partitions. C'est pourquoi il a conservé absolument toute l'oeuvre de Piazzolla. Bragato et moi, nous sommes amis, nous nous sommes connus à l'époque où j'ai gagné le concours de Canal 13 (4), il y a [entre nous] une relation à moitié paternaliste de sa part. Un jour, il est arrivé avec cette oeuvre incroyable et il m'a dit : "tiens, prends ça, gamin, c'est à toi que je le donne". C'était une oeuvre pour trois bandonéons et un orchestre symphonique. J'ai réduit les bandonéons à un seul et avec Leonardo (Sánchez), j'ai ajouté une ligne pour la guitare. Et ça a donné ce que l'on entend sur le disque.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
–Era un bicho raro...
–Claro, con mi bandoneón era algo así como un marciano, por algo no hubo en mi generación muchos solistas de bandoneón. Esa generación rechazaba el tango y por supuesto rechazaba el bandoneón. Imagínese, con 15 o 16 años, un momento de la vida en que uno se enamora a altísima velocidad, he pasado malos momentos. En las fiestas de chicos y chicas, que en la época se llamaban asaltos, me hacían llevar el bandoneón y después se burlaban.
Página/12

K. M. : Vous étiez un type à part...
J.J.M. : Pour ça, oui. Avec mon bandonéon, j'étais une espèce de martien. Ce n'est pas pour rien qu'il n'y a pas beaucoup de solistes de bandonéon de ma génération. Cette génération-là rejetait le tango et bien sûr elle rejetait le bandonéon. Imaginez un peu : à 15 ou 16 ans, une époque de la vie où on tombe amoureux en moins de deux, j'ai passé des mauvais quarts d'heure. Dans les fêtes de jeunes, qu'à l'époque on appelait des assauts (asaltos), on me faisait apporter mon bandonéon et après on se moquait de moi.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–Para conquistar chicas no era. Seguro que al que llevaba la guitarra le iba mejor...
–Fíjese que aquella que era la destinataria de mi atención fue una de las que una vez se burló. Pero bueno, fue también la que me indujo a anotarme en aquel concurso donde empezó todo. Resultó que al final gané y llegó un telegrama para dar la noticia. Ahí tuve que contarle a mi padre: “Mirá, tal día te mentí, no fui al colegio, fui a anotarme a este concurso”. El premio era integrar la orquesta estable de Canal 13 durante seis meses. Al final me quedé un año, y de ahí fui conociendo a un artista y a otro. Así integré primero la orquesta de Jorge Dragone, después toqué con Argentino Ledesma, con Baffa-Berlingieri, y después con Leopoldo Federico, con Osvaldo Pugliese, con tantos... hasta llegar al presente. Un camino largo para un chico de José C. Paz.
Página/12

K.M. : Pas très efficace pour séduire les filles. A coup sûr, celui qui avait une guitare, il s'en sortait mieux...

J.J.M. : Imaginez-vous que cette même fille qui était l'objet de mes attentions a été de celles qui se sont moqué de moi. Mais, bon, c'est aussi elle qui m'a poussé à m'inscrire dans ce concours avec lequel tout a commencé. En fin de compte, c'est moi qui ai remporté la finale et la nouvelle est arrivée par télégramme. Là, il a fallu que j'en parle à mon père : "Ecoute, l'autre jour, je t'ai raconté des histoires. Je ne suis pas allé à l'école, je suis allé m'inscrire à ce concours". Le prix à gagner, c'était d'entrer dans l'orchestre en titre de Canal 13 pour une durée de 6 mois. Pour finir, je suis resté un an et à partir de là, j'ai rencontré un artiste et puis un autre. C'est comme ça que je suis entré dans l'orchestre de Jorge Dragone, après j'ai joué avec Argentino Ledesma, avec Baffa et Berlingieri, et après avec Leopoldo Federico, avec Osvaldo Pugliese, avec tant et tant... jusqu'à aujourd'hui. Un long chemin pour un gamin de José C. Paz (5).
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–¿No era un “barrio de tango”?
–Para nada. En aquella época mi barrio estaba totalmente descolgado del mundo urbano, era campo. A 38 kilómetros de “la gran ciudad”, era un pueblo con inmigrantes sirio-libaneses, colonias judías y de japoneses que llegaban para trabajar como horticultores, porque parece que en la zona había buena tierra. Venir a comer una pizza a Las Cuartetas era la gran salida a la ciudad, una vez cada tanto. De allí venía yo, en una época en que el tango estaba en crisis, desplazado por nuevas modas, un período de mucha crisis cultural de los ’60. Un pibe de campo, que tocaba el bandoneón... Sí, era raro.
Página/12

K.M. : Ce n'était pas un quartier de tango ?
J.J.M. : Pas le moins du monde. A cette époque-là, mon quartier était totalement separé de l'univers de la ville, c'était la campagne. A 38 km de la Grande Ville, c'était un village d'immigrants syrio-libanais, de colonies juives et de Japonais qui arrivaient pour travailler comme horticulteurs, parce qu'il paraît que dans le coin la terre était bonne. Aller manger une pizza à Las Cuartetas, c'était LA sortie en ville, une fois de temps en temps. C'est de là que j'arrivais moi, à une époque où le tango était en crise, détrôné par de nouvelles modes, une période de grande crise culturelle dans les années 60. Un gamin de la campagne, qui jouait du bandonéon.... Pour ça, non, ce n'était pas ordinaire.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

–Desde su última visita, el tango fue declarado Patrimonio Cultural Intangible de la Humanidad. ¿Qué implica para usted esa declaración?
–Un reconocimiento enorme. Escuché que hubo polémicas, hasta hay músicos que directamente se oponen a la declaración, dicen algo así como que el tango es nuestro y no de la humanidad. No me interesa entrar en esas polémicas, no me siento representado. Pero puedo dar mi parecer. El tango no necesita ser Patrimonio de la Humanidad, eso es seguro. Jerusalén tampoco, tantas joyas arquitectónicas que son Patrimonio de la Humanidad tampoco, tienen valor per se. Pero un reconocimiento unánime de una entidad tan heterogénea, me parece valioso. Estuve en una reunión de la Unesco en la que se trató el tema, me convocó Miguel Angel Estrella, que es el embajador argentino ante ese organismo. Cuando vi el espíritu de unanimidad que había ante la declaración, entre los representantes de todos los países, me quedó en claro que era una revalorización. Así lo siento.
Página/12

K.M. : Depuis votre dernière visite, le tango a été déclaré Patrimoine Culturel immatérielle de l'Humanité. Qu'est-ce que cette déclaration implique selon vous ?

J.J.M. : Une reconnaissance énorme. J'ai entendu parler des polémiques, il y a même des musiciens qui s'opposent directement à cette déclaration. Ils disent quelque chose dans le genre "le tango est à nous et pas à l'humanité" (6). Entrer dans ces polémiques ne m'intéresse pas, je ne me sens pas représenté là-dedans. Mais je peux dire comment je sens les choses. Le tango n'a pas besoin d'être Patrimoine de l'Humanité, ça c'est sûr. Jérusalem non plus. Tant et tant de joyaux de l'architecture qui sont Patrimoine de l'Humanité non plus. Tout ça a sa valeur en soi. Mais une reconnaissance unanime d'une institution aussi hétérogène, je crois que ce n'est pas rien. J'ai assisté à une réunion à l'Unesco au cours de laquelle le sujet a été débattu, j'avais été invité par Miguel Angel Estrella (7), qui est l'ambassadeur argentin auprès de cet organisme. Quand j'ai vu l'esprit d'unanimité qui règnait avant la déclaration, entre les représentants de tous les pays, il m'est apparu clairement que c'était une grande reconnaissance de la valeur du tango. C'est comme ça que je le sens.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour aller plus loin :
Lire l'intégralité de l'interview sur le site de Página/12
Pour lire les autres articles relatifs à l'inscription du tango au Patrimoine de l'Humanité, cliquer sur le mot-clé TPH dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus, sous le titre de l'article. Les mots-clés du bloc Pour chercher vous permettent d'accéder à des ensembles d'articles de Barrio de Tango triés à partir de critères thématiques.

(1) Mosalini emploie deux fois ce terme venu de l'Italie en Argentine pour désigner le coeur : el cuore.
(2) Bulín : autre terme de lunfardo, typique du parler quotidien de Buenos Aires. On désigne par bulín un nid d'amour, un pied-à-terre, un petit logement sans grand luxe mais bien à soi. Les connaisseurs du répertoire connaissent bien ce mot grâce à un tango comme El bulín de la calle Ayacucho (Prácanico-Flores).
(3) La métaphore ne peut être traduite littéralement, en français elle donnerait lieu à contre sens. Mear, c'est pisser. Or un pisse-copie en français, c'est quelqu'un qui écrit beaucoup, avec facilité mais qui manque de personnalité. Cela ne peut bien évidemment pas s'appliquer à Piazzolla.
(4) Canal 13 est une chaîne de télévision très importante dans le paysage audiovisuel argentin.
(5) José Paz, une commune du Gran Buenos Aires.
(6) Voir l'interview des artistes du Festival de tango indépendant dans Página/12 de ce matin (lire mon article de ce jour) et, il y a 15 jours, la réaction spontanée de la chanteuse Adriana Varela, dans une autre interview, toujours dans le supplément culturel de Página/12 (lire
mon article du 20 février 2010)
(7) Miguel Angel Estrella est un pianiste classique argentin, grand artiste qui a beaucoup milité pour la démocratie pendant la Dictature. Il a été arrêté, torturé, il a dû s'exiler en France comme réfugié politique et il a fondé l'association Musique Espérance pour apporter la musique aux défavorisés de son pays et aux prisonniers dans le monde entier. Il a en particulier donné des concerts dans les prisons françaises. Il est maintenant l'Ambassadeur de son pays à l'UNESCO, dont le siège est à Paris. C'est à ce titre qu'il a conduit une bonne partie des négociations qui ont abouti à la déclaration de fin septembre 2009.

samedi 20 février 2010

Ce soir, 19h, à l'Obélisque [à l'affiche]

Une du supplément culturel de Página/12

Ce soir, la Ville de Buenos Aires clôt son cycle culturel d'été Aires Buenos Aires par un grand concert au pied de l'Obélisque. Pour l'occasion, Página/12 fait la une de son supplément Spectacles et Culture sur les trois vedettes du spectacle : la chanteuse Adriana Varela (premier plan), le chanteur et auteur-compositeur Guillermo Fernández et la danseuse Mora Godoy, qui dirige depuis la fin de l'année dernière le futur Baile Escuela de Tango de Buenos Aires (lire mon article sur le lancement de cette nouvelle école).

C'est la journaliste Karina Micheletto qui interviewe dans l'article principal du cahier culturel les trois artistes sur trois axes : l'état de santé du genre, le marché du tango et les problèmes de diffusion qu'il a toujours connu depuis les origines vers 1880, tant à travers les labels discographiques et les salles qu'à travers les médias auquel Internet s'est ajouté il y a quelques années (voir mon article Grandes dates du tango, dans la Colonne de droite, rubrique Petites Chronologies, dans la partie médiane).

Comme je l'ai dit dans l'article précédent de ce même jour (sur les murgas belges au Carnaval de Buenos Aires), le temps me manque ce soir pour m'attarder à traduire comme je l'aimerais cette longue interview (1). Je vous en livre donc deux extraits bilingues, dont la première sur leurs réactions à tous les trois au sujet de la déclaration du tango comme Patrimoine culturel de l'Humanité (voir mes articles sur cette déclaration y compris celui-ci). Entre autres passages, celui-ci vaut son pesant d'or...

Y la reciente declaración de patrimonio intangible de la humanidad, ¿qué implica para el género?
A. V.: –¡Yo quiero que el tango sea nuestro, y de nadie más! (risas).
M. G.: –Es un gran título, es como ganarse un premio, sirve para ser más mirados. Debería traer más sponsors, abrir más salas, acercar a empresas nacionales o de afuera que podrían ayudar a desarrollar muchos espectáculos. Y desde ya, debería ayudar a que se den cambios que para mí son prioritarios: el baile de tango debería ser obligatorio en las escuelas, por ejemplo.
G. F.: –No sé cómo es en el resto de Estados Unidos, pero en California hay una orquesta de jazz en cada escuela. Me encantaría que hubiera una orquesta de tango, al menos en cada escuela de la ciudad de Buenos Aires.
A. V.: –Sería genial. Me parece una propuesta no solamente divertida para los chicos, sino también una gran posibilidad de mostrarles una forma copada de encuentro entre varón y mujer. En estos tiempos tan complicados para el encuentro, tan agresivos, abrirles el camino que hace posible el baile del tango me parece alucinante.
Página/12

Karina Micheletto :
Et la récente déclaration comme patrimoine immatériel de l'Humanité, qu'implique-t-elle pour le genre ?
Adriana Varela :
Moi, je veux que le tango soit à nous et à personne d'autre ! (rire).
Mora Godoy :
C'est un titre prestigieux. C'est comme remporter un prix. Cela sert à gagner de la visibilité. Cela devrait rapporter plus de sponsors, ouvrir plus de salles, intéresser des entreprises nationales ou de l'étranger qui pourraient aider le développement de nombreux spectacles. Et à partir de là, ça devrait aider à ce qu'il y ait des changements qui selon moi son prioritaires : danser le tango devrait être obligatoire à l'école, par exemple.
Guillermo Fernández :
Je ne sais pas comme ça se passe dans le reste des Etats-Unis mais en Californie, il y a un orchestre de jazz dans chaque école. Cela m'enchanterait qu'il y ait un orchestre de tango, au moins dans chaque école de la ville de Buenos Aires.
Adriana Varela :
Ce serait génial ! Cela me paraît une proposition non seulement sympa pour les gamins mais aussi une grande possibilité de leur montrer une manière singulière de relation entre homme et femme. A notre époque où il est si difficile de se trouver, où il y a tant d'agressivité, leur ouvrir le chemin qui leur rende possible la danse de tango me paraît quelque chose de fantastique
.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Et en dessous, sur le rôle social du tango danse (il est très rare que des non-danseurs s'expriment sur ce que la danse représentent pour eux dans le tango) :

–¿Cuál sería esa forma de encuentro para un bailarín amateur?
G. F.: –Estoy totalmente convencido de que la danza del tango devuelve a la humanidad el rol de macho y hembra. Porque no hay hombre más interesante que un macho ni mujer más interesante que una hembra. Por eso son tantos los que eligen bailar tango, porque la gente está buscando volver a esa forma de encuentro primordial.
A. V.: –¡Totalmente! Y esto va más allá de la sexualidad, tiene que ver con el género (2) y con lo cultural. Es una invitación muy interesante para acercar las diferencias con los cuerpos. ¡Qué me van a hablar de Internet! (risas). (3)
Página/12

Karina Micheletto :
Quelle serait cette forme de relation pour un danseur amateur ?
Guillermo Fernández :
Je suis complètement convaincu que la danse du tango rend à l'humanité le rôle de la virilité et de la féminité. Parce qu'il n'y a pas d'homme plus intéressant que l'homme viril et de femme plus intéressante que la femme féminine. C'est pour ça qu'il y a autant de gens qui choisissent de danser le tango, parce que les gens recherchent en ce moment de retrouver cette forme primordiale de relation.
Adriana Varela :
Exactement ! Et ça va bien plus loin que la sexualité. Cela a à voir avec le genre (2) et la culture. C'est une invitation très intéressante à aborder les différences à travers le corps. Qu'est-ce que vous venez me parler d'Internet !
(3) (rires)
(Traduction Denise Anne Clavilier)

Pour le reste et entièrement en espagnol, sauf à utiliser les services de la traduction en ligne Reverso, dont vous trouverez le lien dans la rubrique Cambalache (casi ordenado), dans le bas de la Colonne de droite, je vous invite à aller lire l'ensemble de l'article sur le site du journal...
Pour aller plus loin :
Lire l'article de Página/12

(1) Je consacre la majeure partie de mon week-end à relire les épreuves de Barrio de Tango, Recueil bilingues de tangos argentins, qui doit paraître début avril aux Editions du Jasmin.
(2) El género ou le genre dont il est question ici, c'est le genre masculin (mâle) ou féminin (femelle) et non pas un synonyme de tango (genre musical et artistique). Les violences de genre en espagnol sont ce que nous appelons en français d'Europe les violences domestiques, c'est-à-dire les violences exercées par des hommes sur des femmes.
(3) Citation de Homero Expósito (1918-1987) : ¡Que me van a hablar de amor! Un tango où un Don Juan, fat et intimement blessé dans son amour-propre, se vante de ses multiples conquêtes, sans doute toutes aussi imaginaires les unes que les autres, depuis que la femme qu'il aimait et qu'il feint de compter pour rien l'a abandonné.

lundi 12 octobre 2009

De la transmission du tango aux générations futures [à l’affiche]

C’est le thème qu’abordera le prochain Plenario de la Academia Nacional del Tango, le premier plenario organisé après l’inscription du Tango au Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par l’UNESCO à la fin septembre (voir mes articles sur ce thème).
Cette réunion se tiendra, comme d’habitude, dans le grand salon du 1er étage au siège de la Academia (Avenida de Mayo 833 ou Rivadavia 830), lundi 19 octobre à 19h30 (la veille, les Argentins passent à l’heure d’été, il y aura donc pendant une semaine un décalage horaire de 4 heures avec la façade atlantique européenne).

Comme pour tous les Plenarios, l’entrée est libre et gratuite (dans la limite des places disponibles, bien entendu).
Le tango rituel de la soirée sera Concierto en la luna, de et par Osmar Maderna (1918-1951) et son grand orchestre.

Avant la conférence, Horacio Ferrer remettra à deux dirigeants de l’Université du Sauveur (Universidad del Salvador), l’Université de la Compagnie de Jésus à Buenos Aires, un diplôme d’Académicien Honoris Causa, les Docteurs Juan Alejandro Tobias, qui est le recteur de l’USAL, et Juan Carlos Lucero Schmidt, qui est le doyen de la Faculté d’Histoire, de Géographie et de Tourisme de la même Université du Sauveur (1).

La conférence sera donnée par Marcela González, qui coordonne la formation musicale à la Academia Nacional del Tango. Elle parlera de la transmission du tango et des façons d’enseigner et d’apprendre la musique du tango.
Et c’est une académicienne qui enseigne au sein de l’institution qui animera l’espace artistique de la soirée, la pianiste Sonia Ursini.

Pour en savoir plus sur l’ensembles des activités proposées par la Academia Nacional del Tango, cliquez sur le mot-clé dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.
Dans la Colonne de droite, vous trouverez aussi un raccourci sur les conférences (rubrique Tangoscope, dans la partie supérieur de la Colonne).
(1) Il s’agit d’un acte de réciprocité normale entre deux institutions culturelles : l’USAL vient de faire d’Horacio Ferrer un Docteur Honoris Causa (voir mon article de septembre sur ce sujet).

jeudi 1 octobre 2009

Milongas à gogo ce soir et ce week-end à Montevideo et à Buenos Aires [Actu]

Les deux capitales du Río de la Plata ont prévu de fêter avec ferveur la déclaration du tango comme Patrimoine de l’Humanité, hier, par l’UNESCO, à Abou Dhabi...

Ce soir, il y aura à Montevideo, sur l’esplanade du Palais Municipal (l’hôtel de ville), toute une série de spectacles avec les Argentins du Dúo Fain-Mantega et le quatuor El Chamuyo, à partir de 18h30.
Demain, toujours à Montevideo, à 19h30, au même endroit, concert de la Orquesta Filarmónica de Montevideo, intitulé Galas de Tango -Gran Milonga callejera (grande milonga dans la rue).
L’accès est gratuit.
A Buenos Aires, il est prévu une Gran Milonga Abierta esquina San Juan y Boedo (devant la Esquina Homero Manzi), en pleine rue et à ciel ouvert ce samedi et ce dimanche. Ce sont les Cantores de Típica, Rubén Cané, Osvaldo Ribo, Lalo Martel, Juan Carlos Godoy et Alberto Podestá, qui ouvriront la fête en reprenant le spectacle qui leur avait valu un succès d’anthologie pendant le Festival de Buenos Aires, au Teatro Avenida. Ils seront accompagnés par la orquesta típica (c’est la moindre des choses) du Maestro José Ogiviecki, le tout monté par Gabriel Soria et Cecilia Orrillo, les initiateurs de ce retour sur scène. A 19h45, les champions du monde du Tango Salón, Hiroshi et Kyoko Yamao, feront une démonstration qui sera suivie dès 20h par la Gran Milonga avec orchestre. Vale Tango, Ariel Ardit et Esteban Riera sont attendus pendant la milonga.
Le lendemain à 19h, c'est Rubén Rada qui créera le tango qu'il a composé pour l'occasion. A 19h15, on attend Susana Rinaldi et la Orquesta de Tango de la Ciudad de Buenos Aires (l'annonce officielle ne précise pas qui sera le chef pour l'occasion). A 20h15, les champions du monde de Tango Escenario de cette année, Jonathan Spitel et Betsabé Flores, feront une exhibition avant le début de la Gran Milonga, accompagnée par la Orquesta de Tango de la Ciudad...
La nouvelle d’hier n’a donc pas vraiment pris les Argentins et les Uruguayens par surprise. En août, tout le monde me parlait de cette déclaration comme d’une chose acquise. Hernán Lombardi, le ministre de la culture portègne, a fait le déplacement d’Abou Dhabi et c’est de là-bas qu’il a lui-même lancé un communiqué triomphal dont le contenu semble avoir couru dans la capitale argentine comme une traînée de poudre...
Le quotidien Clarín annonce pour demain la parution d’un supplément spécial tango, avec dessins de son dessinateur vedette, l’Uruguayen Hermengildo Sabát.
Quel contraste avec l’indifférence qui règne en France sur les trois déclarations d’hier (tapisserie d’Aubusson, le Mayola réunionais et l’art de la charpente à la française), avec l’indifférence des Belges et même, plus étroitement, des Flamands, devant la déclaration de la Procession du Saint Sang à Brugges ! Il est vrai que nous sommes affrontés à différents faits divers particulièrement ignobles et à des scandales dans notre vie publique qui accaparent la presse écrite et audiovisuelle... Les Espagnols, qui ont bénéficié de deux déclarations, l’une pour le Silbo Gomero (l’art de siffler tel qu’il est pratiqué sur l’île de Gomera, dans les Canaries) et les tribunaux des irrigants à Murcie et à Valence (une justice de paix orale séculaire), sont eux aussi assez peu enthousiastes...

mercredi 30 septembre 2009

Le tango est inscrit au Patrimoine immatériel de l'Humanité [Actu]

Voilà, c'est fait... La demande avait été faite en octobre de l'année dernière par les villes de Buenos Aires et de Montevideo et le Comité Intergouvernemental de Sauvegarde du Patrimoine immatériel, composé des représentants de 24 pays membres de l'Unesco, réuni en ce moment à Abu Dhabi, vient d'inscrire 76 expressions culturelles du monde entier à ce Patrimoine de l'Humanité.

Le communiqué de l'UNESCO, en français, cite le tango en premier lieu (Argentine, ça commence par un A dans toutes les langues) avec le texte suivant :

Argentine, Uruguay - Le Tango : La tradition argentine et uruguayenne du Tango, aujourd’hui renommé dans le monde entier, est née dans les milieux populaires des villes de Buenos Aires et de Montevideo, dans le bassin du Rio de la Plata. Dans cette région où se mêlent des immigrants européens, des descendants d’esclaves africains et des autochtones, les criollos, a émergé un mélange hétéroclite de coutumes, de croyances et de rituels qui s’est mué en une identité culturelle caractéristique. Parmi les formes d’expression les plus connues de cette identité, la musique, la danse et la poésie du Tango sont à la fois le reflet et le vecteur de la diversité et du dialogue culturel.

Ce vote intervient alors que je comptais terminer mes publications d'aujourd'hui par l'hommage à Alorsa. Mais je crois que là où il est, il se réjouit encore plus que nous de cette réussite de son pays et du pays frère. Ce vote intervient aussi au moment où l'Argentine et l'Uruguay s'affrontent, et de méchante façon, devant la Cour du Tribunal international de La Haye, pour des problèmes de gestion d'un autre bien commun, très matériel celui-là, géographique et hydrologique, le fleuve Uruguay, l'un des deux principaux cours d'eau qui forment le Río de la Plata (avec un accent sur le i).

L'Uruguay de son côté a obtenu l'inscription du Candombe au Patrimoine, une tradition venue des esclaves noirs et demeurés très vivante à Montevideo et dans tout le pays, sans solution de continuité, à la différence de l'Argentine, où cet héritage noir a été un temps nié et le candombe oublié avant d'être redécouvert par des artistes comme Alberto Castillo, Sebastián Piana et Homero Manzi, et plus près de nous Juan Carlos Cáceres, Juan Vattuone, Néstor Tomassini (et Alorsa lui-même qui adorait cette musique). Le texte du communiqué dit :

Uruguay - Le Candombe et son espace socioculturel : une pratique communautaire - Les dimanches et jours fériés, les llamadas de tambores de candombe ou appels de tambour du candombe retentissent dans les districts de Sur, Palerme (1) et Cordón, au sud de Montevideo, en Uruguay, où réside une population d’origine africaine. Marquant le début des festivités, des feux communaux sont allumés autour desquels tous se rassemblent pour accorder leurs tambours et discuter entre eux avant le défilé.

Parmi les 76 expressions culturelles déclarées aujourd'hui Patrimoine de l'Humanité, on en trouve 21 qui ont été présentées par la Chine, dont l'opéra tibétain (!). Et la Procession du Saint-Sang à Bruges en Belgique, une tradition qui remonte au 13ème siècle. Félicitations aux amis belges, qu'ils soient francophones, néerlandophones ou germanophones... La Croatie a six éléments culturels désormais inscrits eux aussi au Patrimoine de l'Humanité. La France obtient trois inscriptions, dont la Tapisserie d'Aubusson (les deux autres sont une tradition de musique et de danse de la Réunion, le Mayola, et la tradition du tracé de la charpente française). Le Japon fait pas mal non plus avec neuf éléments ! La République de Corée, quant à elle, compte trois inscriptions, ce qui n'est pas rien non plus...

Bravo ! Les bouchons de champagne, français, ou de vin blanc pétillant nacional, vont sauter ce soir des deux côtés du large estuaire du monde, mais aussi du côté d'Aubusson et un peu partout dans la Creuse, à Bruges (et à Bruxelles aussi, en tout cas, je l'espère, à Paris, la déclaration de la tapisserie d'Aubusson laisse la presse plutôt indifférente) et dans quelques autres coins du monde.

Pour en savoir plus :
Lire le communiqué (en français) de l'UNESCO sur la déclaration du tango et du candombe Patrimoine culturel immatériel de l'Humanité
Lire mon article du 2 octobre 2008 sur la demande conjointe qui avait été présentée par Buenos Aires et Montevideo.

(1) Le quartier de Palermo, celui de Montevideo, pas celui de Buenos Aires.

jeudi 2 octobre 2008

Patrimonio de la Humanidad [actu]

Photo GCBA


Hier, 1er octobre, après une longue période de discussion de part et d’autre du Río de la Plata, les deux capitales, Buenos Aires et Montevideo, ont adressé leur demande officielle à l’UNESCO pour faire inscrire au Patrimoine de l’Humanité... le tango, art populaire propre à cette région du monde.

Accorder les violons n’a pas été une sinécure entre les deux rivales. Voilà presque trois ans que le projet avait été lancé par Buenos Aires puis interrompu par Montevideo qui exigeait d’y participer, ce qui entraîna des transformations en profondeur du premier projet. Buenos Aires et Montevideo adorent se disputer et quand un sujet de différend s’éteint, elles n’ont de cesse d’en faire jaillir un autre le plus rapidement possible. Sans doute parce que les deux villes sont soeurs. Elles partagent les mêmes idiomatismes linguistiques, la même musique, à quelques nuances près, et appartinrent au même vice-royaume de l’Empire colonial espagnol. Mais l’une a connu un développement beaucoup plus important que l’autre et aspire à elle toute seule la majeure partie de la vie culturelle et même économique de la région. Dans le champ culturel, les deux plus grandes disputes entre les deux capitales sont de savoir si le tango est argentin ou rioplatense (vous voyez qui soutient quoi) et de savoir où se trouve le lieu de naissance authentique de Carlos Gardel et partant quelle est sa nationalité foncière. La première dispute date des premiers succès internationaux du tango et la seconde a commencé au lendemain de la mort de Gardel, fin juin 1935. Judiciairement et diplomatiquement, elle est censée être close depuis février 1936, au moment du rapatriement des restes de l’idole à Buenos Aires. Au niveau académique néanmoins, elle a la vie dure ! Historiens et admirateurs uruguayens de Carlos Gardel continuent à faire des pieds et des mains pour prouver qu’il est né à Tacuarembo (donc chez eux), au grand agacement des tangueros argentins que cette querelle insupporte. Comme me l’a soufflé Luis Alposta dans un sourire : "il aurait fallu que les deux pays consultent la Pythie de Delphes. Vu qu’elle ne rendait que des oracles ambigus, elle aurait répondu qu’il est né dans une ville dont le nom commence par un T" (1).

Or donc, jeudi 1er octobre, au célèbre café 36 Billares de l’avenida de Mayo, l’artère la plus prestigieuse de Buenos Aires, entre les deux palais nationaux que sont el Congreso et la Casa Rosada, s’est tenue la conférence de presse annonçant l’acte commun de candidature. L’animaient du côté argentin Hernán Lombardi, Ministre de la Culture et du Tourisme du Gouvernement de la Ville de Buenos Aires (cravate rouge), et du côté uruguayen, Eduardo León Duter, Directeur de l’office de Promotion culturelle de Montevideo (cravate anthracite). Josefina Delgado, Sous-Secrétaire du Patrimoine de la Ville de Buenos Aires, assistait aussi à la manifestation. Parmi les personnalités accompagnant une annonce aussi symboliques, Atilio Stampone, Président de la Sadaic (la société des auteurs et compositeurs argentins), Horacio Ferrer, Président de la Academia Nacional del Tango, Raúl Garello, directeur de la Orquesta de Tango de la Ciudad de Buenos Aires, les chanteurs Raúl Lavie, Susana Rinaldi, Guillermo Fernández, les musiciens Osvaldo Requena et José Colángelo et les danseurs Gloria et Eduardo d’une part (célèbre couple de tango-salón) et Miguel Angel Zotto et Mora Godoy (deux étoiles du tango escenario) d’autre part.

Le lieu était symbolique : 36 Billares fait partie des Bares Notables de la capitale argentine et propose un cena-show de qualité. Horacio Ferrer, l’une des rares personnalités du tango à avoir les deux nationalités, l’une par sa naissance à Montevideo, l’autre par sa naturalisation argentine, a récité un poème de sa composition, Susana Rinaldi a pris la parole en sa qualité d’Ambassadrice itinérante de l’Unesco et d’artiste de tango internationalement reconnue et la conférence de presse s’est conclue par une exhibition des tout nouveaux Champions du Monde de Tango, couronnés fin août, Daniel Nacucchio et Cristina Sosa, deux Argentins, qui ont dansé... La Cumparsita (auraient-ils pu faire un autre choix ?), de l’Uruguayen Gerardo Matos Rodríguez.

L’acte de candidature n’est que le premier pas, viendront ensuite de multiples démarches où il faudra que les deux villes puissent prouver le caractère de trésor universel du tango et démontrer les qualités de leur plan de promotion et de défense de ce trésor. Sans doute seront-elles aidées par le succès international dont jouit le tango presque depuis son apparition dans les faubourgs de Buenos Aires dans les années 1880. Dès le début du 20ème siècle, il a en effet gagné l’Europe, où il a conquis ses premiers titres de noblesse en étant admis dans les beaux salons de la haute société parisienne dès 1907.

La réponse de l’Unesco devrait être connue au cours du second semestre de l’année prochaine.

En ce qui concerne Buenos Aires, elle n’en est pas à sa première candidature. La capitale argentine avait déjà essayé en avril 2007 de faire classer au Patrimoine de l’Humanité les paysages urbains du Río de la Plata mais en vain (dommage, ça aurait peut-être empêché certains promoteurs immobiliers de continuer à faire n’importe quoi en front de fleuve !). Parmi les phénomènes culturels inscrits à ce Patrimoine de l’Humanité, on compte des carnavals d’Amérique Latine (en Bolivie et en Colombie), le Ballet Royal du Cambodge, les chants polyphoniques pygmées de la République Centrafricaine. Et, last but not least, la voz del Zorzal Criollo... La voix de Carlos Gardel, vous savez ? celui qui est né dans la Ville R..., pardon, dans une ville dont le nom commence par un T...

J’arrête de dire des bêtises qui fâchent et je vous laisse l’écouter... La Cumparsita... Cela s’imposait !

(1) pour ceux d’entre vous qui ignoreraient la vraie de vraie vérité du lieu de naissance de Carlos Gardel, je leur répondrai qu’il s’agit d’une ville bien connue du sud de la France, qui doit son surnom à la couleur de ses murs et dont la Mairie se prend pour une des collines de Rome. En 8 lettres... Pour donner votre langue au chat, cliquez ici.