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samedi 27 octobre 2012

Buenos Aires, le roman national argentin et la culture populaire : la fin du séjour [Agenda de Barrio de Tango]


L'un des deux patios du Museo Mitre

Ces deux derniers jours seront comme la conclusion de cette plongée de 11 jours consécutifs, déjà, dans l'histoire et la culture de Buenos Aires et en partie aussi de l'Argentine mais ici, je ne décrirai que l'avant-dernier jour, le dernier étant laissé totalement libre pour que vous en fassiez ce que vous voulez jusqu'à l'heure où le bus viendra nous chercher à l'hôtel pour nous ramener à Ezeiza, l'aéroport international d'où nous nous envolerons à nouveau pour Paris.

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Dernier épisode par conséquent de ma série d'articles, entamée le 18 septembre, pour vous décrire pas à pas ce séjour culturel que je vous propose à Buenos Aires en plein automne.

Rappel des épisodes précédents :
Synthèse initiale du programme des 14 jours (article du 18 septembre)
Programme des jours 2 et 3 (le jour 1 est celui du vol aller)
Programme des jours 4 et 5
Programme des jours 6 et 7
Programme des jours 8 et 9
Programme des jours 10 et 11
Tous ces articles sont rassemblés sous le mot-clé Viaje, sur lequel vous pouvez cliquez dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.

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L'avant-dernier jour, considéré comme le n°12, je l'ai conçu comme un résumé de tout ce que nous aurons vu précédemment. Je l'ai intitulé Histoire et identité nationales : de l'oligarchie au peuple d'aujourd'hui.

Après le petit-déjeuner, nous irons ainsi à pied de notre hôtel de la rue Salta (sur l'hôtel, voir l'article de synthèse du séjour) jusqu'au Museo Mitre, situé dans la rue San Martín, à quelques cuadras de la cathédrale. Nous passerons donc par la statue du général Roca, tout près de la Manzana de las Luces (programme de la journée 3). Une statue dont le piédestal est continuellement couvert de grafittis et d'affiches protestataires contre la politique anti-indienne ou revendicatives des mouvements ouvriers (dont le PO, dont je vous parlais il y a peu au sujet d'une manifestation en souvenir de Mariano Esteban Ferreyra), des courants politiques dont Roca est la bête noire par excellence. C'est en effet lui qui conçut et conduisit cette épouvantable Conquista del Desierto (1878-1885) dans le but avoué de détruire les populations mapuches et tehuelches vivant alors en Patagonie pour en distribuer les terres (1) à ceux qui avaient déjà tout, les richissimes propriétaires fonciers qui allaient par la suite l'élire président de la Nation en remerciement de ses bons services. Roca personnifie tout ce que la gauche actuelle argentine exècre : le racisme, la violence d'Etat, la corruption, la concussion, les magouilles en tout genre, ce qui ne manque jamais de se voir sur ce piédestal dont la hauteur monstrueuse protège la statue des outrages des manifestants.
Roca fut le premier président de ce qu'on a appelé la Generación del Ochenta. L'emplacement de la statue, à quelques mètres de ce qui fut la maison provinciale des jésuites jusqu'en 1767, donc des premiers défenseurs des Indiens sur le territoire de l'actuelle Argentine, n'est sans doute pas un hasard !

De la statue de Roca jusqu'au Museo Mitre, il nous faudra passer une nouvelle fois sur la Plaza de Mayo, que nous connaissons déjà (voir le programme du jour 2).

Le Museo Mitre est installé dans ce qui fut la demeure privée de Bartolomé Mitre (1821-1909), qui fut président de la Nation (1862-1868), un combattant unitaire portègne dans la guerre civile contre les fédéraux (2) et, encore plus important, l'un des trois grands intellectuels de la droite argentine qui ont façonné la pensée dominante dans le pays dans la deuxième partie du 19ème siècle : Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888), lui-même et Juan Bautista Alberdi (1810-1884).
Le premier est fut chantre d'une organisation sociale conservatrice tout en valorisant le rôle de l'instruction généralisée dès le plus jeune âge et pour les filles autant que pour les garçons, ce qui ne manquait pas d'audace, et en luttant de toutes ses forces contre les pratiques électorales frauduleuses qui, depuis la chute de Rosas, maintenaient au pouvoir une oligarchie dont la puissante économique, politique et sociale allait grandissant.
Le second fut le fondateur du premier quotidien argentin, le journal La Nación qui existe toujours (voir mon article sur les 140 ans de ce titre prestigieux), et un historien-idéologue (comme tous les historiens du 19ème siècle, soit dit en passant) qui fixa une histoire officielle nationale qui est toujours enseignée à l'école, jusqu'au baccalauréat, et qui régla leur sort à tous les révolutionnaires qui, dans les années 1810, secouèrent et dénoncèrent l'ordre social établi qui écartait du pouvoir politique les non-possédants, en donnant, à maintes reprises, la parole au peuple (Moreno, Belgrano, San Martín, Güemes, Artigas, pour ne citer que les cinq noms les plus maltraités dans l'œuvre de Mitre).
Le troisième est le plus attachant des trois car c'est le plus moderne, le plus proche de notre conception de la démocratie. Musicien, poète et écrivain, Alberdi fut un partisan en son temps des droits de l'homme (ce que les deux autres n'étaient pas vraiment), il ne fut pas raciste (ce qui était exceptionnel pour un homme blanc de sa génération, en Amérique comme en Europe), il sut respecter l'existence de courants antagonistes dans la révolution et se garda de travestir, comme les deux autres, les grands héros de cette période fondatrice. Pour toutes ces raisons, il eut souvent maille à partir avec les deux autres et mourut en France, exilé pour cette raison.

Le Museo Mitre restitue ce qu'était une maison patricienne dans la deuxième moitié du 19ème siècle. On y voit clairement la fascination qu'exerçait sur cette classe sociale le mode de vie victorien. Le musée expose une partie de la collection de documents historiques constituée par Mitre, notamment plusieurs pièces très émouvantes touchant José de San Martín, qui lui furent données par son gendre, Mariano Balcarce, dans les années 1860. D'autres concernent  Manuel Belgrano (voir le programme du jour 8), d'autres viennent de Juan Martín Pueyrredón - les trois révolutionnaires dont Mitre écrivit la biographie (très partisane et dont hautement contestable selon nos paramètres actuels, surtout pour les deux premiers). D'autres enfin retracent l'action politique et militaire de Mitre lui-même, dont on perçoit, à travers ces vitrines, l'exceptionnelle puissance intellectuelle (même si l'on conteste la manière dont il l'a mise en œuvre, mais attention aux anachronismes !). Il y a aussi des expositions temporaires, parfois en contradiction avec ce que fut la politique de Mitre (j'ai ainsi vu l'année dernière une exposition sur les Indiens de Terre-de-Feu). Sa bibliothèque personnelle est devenue une bibliothèque académique qui accueille des chercheurs de tout le pays et même des pays étrangers. Comme bibliothèque d'un particulier, elle est plus qu'imposante.

Après cette visite, nous prendrons avec notre mini-bus la direction de Palermo où nous visiterons le musée qui représente l'axe antagoniste de l'histoire et de la politique argentine : le Museo Evita, consacré à l'action politique et sociale de Eva Duarte de Perón, qui mit en place un embryon d'Etat-Providence dans les années de la guerre froide, avant sa mort très précoce en 1952, à l'âge de 32 ans. On quittera ce musée en ayant définitivement rayé de nos tablettes le stéréotype qu'une comédie musicale nous a mis en tête à propos de cette femme, qui, loin du personnage de la revue nord-américaine, était une militante révolutionnaire passionnée à laquelle l'historien (sympathisant péroniste) Felipe Pigna vient de consacrer une épaisse biographie (voir l'ensemble de mes articles sur elle en cliquant sur le mot-clé Evita dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus). Très beau musée, à la pointe des technologies nouvelles, consacré à la femme, à l'actrice, à l'épouse, à la militante, installé dans un ancien foyer social dont le luxe vous surprendra. Et ce luxe dans lequel elle faisait installer les plus nécessiteux a beaucoup fait et pour sa légende et pour la haine que continue de lui vouer la droite argentine.

Nous déjeunerons à notre guise dans le quartier, du côté de la toute proche Plaza Italia ou, pourquoi pas, au restaurant magnifique du musée. Splendide décor mais les prix ne sont pas donnés au regard du niveau de vie local (ceci dit, rien de bien nouveau sous le soleil. Si vous allez déjeuner ou dîner dans un musée ou un théâtre du 8ème ou du 16ème arrondissement de Paris, le phénomène est le même).


Dans l'après-midi, nous nous rendrons en mini-bus dans un autre coin de ce même quartier de Palermo (ce sera donc notre troisième journée passée dans ce quartier immense) : l'ex-ESMA, un ancien campus de formation et d'instruction de mécanique de la Marine qui fut converti en camp de détention clandestin, en centre de torture et d'exécution, pendant la Dictature (1973-1983) et est devenu aujourd'hui un vaste ensemble de centres culturels qui cultivent ensemble les arts et les droits de l'homme. La visite de l'ex-ESMA en elle-même dure trois heures. Nous nous contenterons donc de voir l'un des centres, celui dédié à l'écrivain Haroldo Conti, qui est l'un des 30 000 disparus de la Dictature. Nous pourrons nous entretenir avec les responsables de ce centre qui participent à célébrer la vie là où a régné la mort. Nous profiterons de la lumière du jour pour apprécier l'exposition du moment à la lumière naturelle qui tombent des immenses verrières donnant sur un parc magnifique.

La nuit tombante, nous finirons notre journée à l'église San Carlos y Santa María Auxiliadora au cœur du quartier de Almagro, là où Carlos Gardel (journée 10) chanta souvent dans le chœur scolaire qui lui offrit son premier apprentissage vocal et où Ceferino Namuncurá fit sa première communion.
Ceferino est le premier béatifié argentin (novembre 2007). Dans cette église, son autel occupe une petite chapelle latérale, avec deux images contradictoires, l'une qui en fait un étudiant oxfordien (alors qu'il étudiait à Rome lorsque la tuberculose a eu raison de sa vie) (3), l'autre qui le montre en prince mapuche qu'il était aussi. Je vous raconterai son histoire et celle de sa famille, qui s'opposa avec courage à Roca et ses troupes sanguinaires, et vous verrez combien, aujourd'hui encore, il s'avère compliqué pour les Argentins, ici les catholiques (mais c'est la même chose avec les libre-penseurs), d'intégrer cette population précolombienne dans le grand roman national argentin que le pays élabore depuis les années 1850.... (sur cette difficulté, voir mon article du 12 octobre 2012 sur la réédition de Taki Ongoy de Víctor Heredia)

Le dîner et la soirée seront libres (une dernière milonga ?) et toute la journée du lendemain également. Comme ce sera un jeudi, vous pourrez, si vous le souhaitez, aller vous régaler d'un dernier concert gratuit, au Teatro Presidente Alvear, sur Avenida Corrientes : à l'heure du déjeuner, la Gran Orquesta del Tango de la Ciudad de Buenos Aires y donne un concert avec au moins deux de ses trois chefs, Raúl Garello (le fondateur de la formation), Néstor Marconi et Juan Carlos Cuaccci...

Pour aller plus loin :
Visitez le site Internet de la paroisse San Carlos Borromeo (actuellement en construction)
Sur Ceferino Namuncurá, voir mon article du 21 août 2008 sur la vénération dont il fait l'objet et les contradictions qui la sous-tendent.


(1) On n'avait pas encore découvert les gisements pétroliers. Sinon, ça aurait été encore pire, encore plus sanglant, encore plus inhumain.
(2) Ce n'était pas un génie militaire. L'historien Felipe Pigna, qui le méprise, dit de lui, non sans humour, qu'il est un "général mythique qui n'a jamais gagné une seule bataille". Il l'oppose en cela à San Martín, général victorieux s'il en est, qu'il accuse volontiers Mitre de l'avoir maltraité dans ses travaux. Mais Mitre n'a rien d'un mythe, contrairement à San Martín, il est juste une figure historique ultra-valorisée par la droite argentine, et donc par l'école, depuis plus d'un siècle.
(3) Les intellectuels de droite ont martelé dans la pensée argentine une référence omniprésente à la supposée suprématie de l'Angleterre dans tous les domaines, y compris universitaire, comme nous l'aurons vu dans l'histoire de l'immigration. Voir mon article sur les jours 8 et 9.

lundi 22 octobre 2012

Buenos Aires, le roman national argentin et la culture populaire, jours 10 et 11 [Agenda de Barrio de Tango]


Museo Casa Carlos Gardel

Nous y voici donc enfin : les deux jours consacrés exclusivement au tango argentin, dans toutes ses dimensions artistiques et culturelles, qui ne se limitent donc pas et de loin à la danse...

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Avant-dernier épisode de ma série d'articles hebdomadaires, ouverte le 18 septembre dernier, pour vous décrire le programme du séjour culturel que je vous propose de faire à Buenos Aires dans l'automne austral.

Rappel des épisodes précédents (pour lire les articles, cliquez sur le lien) :
le programme des jours 2 et 3 (le jour 1 est celui du vol aller)
Tous ces articles sont rassemblés sous le mot-clé Viaje, sur lequel vous pouvez cliquez dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.

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Le 10ème jour de notre séjour sera consacré, à tout seigneur tout honneur (1), à Carlos Gardel. Le titre de la journée : Carlos Gardel, un immigrant comme les autres ?

Promenade matinale (à une heure raisonnable, on est en vacances) dans le quartier dit El Abasto, où il passa une bonne partie de sa vie, depuis son enfance (il est arrivé à Buenos Aires à tout juste deux ans, en mars 1893), et presque jusqu'à sa mort, intervenue au retour d'une tournée de dix-huit mois, à Medellín, en Colombie, le 24 juin 1935, alors qu'il n'avait pas encore 45 ans.

Ce quartier est habité encore aujourd'hui par son souvenir presque palpable. Il est partout sur les murs et dans les esprits. Le coin doit son nom aux anciennes Halles aux fruits et légumes (Abasto), qui commencèrent comme un marché de plein air en 1893. Il y gagna un peu sa vie en déchargeant des cageots et en aidant les maraîchers et les marchands. A partir de 1936, le marché s'abrita dans ce qui est maintenant le shopping (centre commercial) del Abasto. Un magnifique bâtiment ! Tout près de là, il y avait ce bar où, tout jeune, il gagnait quelques autres sous en imitant les chanteurs lyriques du Teatro Colón où il allait le soir faire la claque ou donner un coup de main aux machinistes. Ce café, fréquenté autrefois par les forts de halles, est devenu un cena-show ultra-sélect, la Esquina Carlos Gardel, dîner-spectacle où les Portègnes ne mettent jamais les pieds. C'est dans ce coin qu'il a habité à partir de 1927 dans une maison toute neuve qu'il avait achetée et qui est aujourd'hui le Museo Casa Carlos Gardel, dont je vous parle quasiment toutes les semaines, rue Jean Jaures 735.

C'est là que nous aurons rendez-vous avec le tango-danse, en fin de matinée, vers 11h sans doute, dans ce patio où il aimait répéter : cours exclusif avec Aurora Lubiz et Luciano Bastos (2).
En fonction du groupe que nous formerons, ce sera soit un cours d'initiation, pour faire cette expérience physique de déplacement culturel (si vous voulez, personne ne vous forcera), soit un autre type de cours, si les danseurs ont déjà une certaine pratique (encore que le retour aux bases n'est jamais mauvais, surtout avec des bons profs ! L'humilité, c'est la seule voie du progrès en tout), soit un mixte des deux.
Les Argentins sont très forts pour s'adapter aux situations les plus variées, je fais entièrement confiance à Aurora et Luciano dans ce domaine comme dans le reste...
Cours exclusif comme il se doit, avec une professeur argentine qui se débrouille en jonglant entre espagnol, italien et anglais, avec une touche de français par ci par là (ça aussi, ça fait partie intégrante de l'expérience du tango-danse, qui est né comme une danse entre des gens qui ne parlaient pas la même langue), et un professeur, brésilien, qui parle français (+ espagnol + portugais + anglais, enfin bref, la totale !).

Après le cours, nous irons déjeuner au Café de los Angelitos, qui était un peu la cantine de Gardel à partir du moment où il a gagné suffisamment bien sa vie avec son art pour se permettre d'aller manger au restaurant toutes les nuits, à partir de 1911 ou 1912.
Dix ans après sa mort, José Razzano, le partenaire de duo de Gardel jusqu'en 1925, écrivit, avec Cátulo Castillo, un tango sur cet établissement pour rendre hommage à l'ami disparu. Ce tango s'intitule Café de los Angelitos et vous pouvez l'écouter, chanté ici par Libertad Lamarque, dans l'audiothèque du site argentin Todo Tango.

Pour ma part, j'ai au Café de los Angelitos le très beau souvenir d'une merienda (five o'clock tea, à la mode argentine) avec mon ami Chilo Tulissi, qui nous a quittés le 11 septembre dernier (voir mes articles sur lui)... Il m'y avait invitée après une longue promenade que nous avions faite en devisant tous les deux le long de Avenida Rivadavia... Que de beaux souvenirs !


Après ce déjeuner, qui est bien entendu compris dans le prix du voyage, nous nous rendrons, sans doute en métro, jusqu'au cimetière de la Chacarita, où la tombe de Gardel (illustration ci-dessus) fait l'objet d'un véritable culte des plus étranges pour nous. Les plaques dont le monument est recouvert au point de presque disparaître sont autant d'ex-votos adressés à un homme qui est presque devenu un dieu. Gardel es Dios, dit-on en Argentine (on le dit aussi de Maradona, d'ailleurs !).
On ne pourra pas voir tout du cimetière de la Chacarita. Il est immense. Mais on passera devant d'autres tombes, qui sont autant de témoignages de ce qu'est la culture populaire là-bas. Car la Chacarita, c'est avant tout le cimetière populaire. Le beau monde préfère reposer du dernier sommeil à la Recoleta...
Sur la photo, vous repérerez (avec de bons yeux, la photo est petite), le monument du poète Celedonio Esteban Flores, l'un des partenaires de création de Gardel : il y a, tout au bout de l'allée, sur la gauche de l'image, une masse grise sous les branches des arbres...

En fin d'après-midi, nous retournerons à notre point de départ : el Abasto et le Museo Casa Carlos Gardel, où nous prendrons le temps de regarder les expositions du moment, l'exposition permanente dans les deux premières pièces et l'exposition temporaire, qui occupe la troisième pièce, tandis que la quatrième est occupée par l'exposé de la carrière de Gardel au cinéma, avec écran sur lequel défilent des extraits de ses films. Dans le patio, quelques recoins fonctionnels évoquent la vie quotidienne, surtout celle de sa mère, qui mourut dans ces murs en juillet 1943 (elle l'a rejoint dans sa tombe de la Chacarita).

A 18h30, comme tous les lundis ou presque, nous pourrons assister au concert habituel, Mis tardes con Gardel, avec les artistes qui seront programmés à ce moment-là...

On sortira très probablement entre 20h30 et 21h. Il sera donc temps d'aller dîner dans un restaurant du coin, ou de rentrer directement à l'hôtel (dînette dans la kichnette dont chaque chambre est équipée et trempette à la piscine ou au jacuzzi pour dormir comme un bébé ?), ou enfin d'aller danser dans l'une des milongas du lundi (la liste est publiée dans les deux revues spécialisées que sont La Milonga Argentina et El Tanguata, dont vous avez les liens permanents dans la Colonne de droite de ce blog, à la rubrique Eh bien ! dansez maintenant).

Le lendemain, nous continuons avec la suite de l'histoire du tango argentin.
C'est Gardel qui lui a donné sa dimension mythique, identitaire, poétique, vocale et son prestige international. Mais il y a un tango après et à côté de Carlos Gardel...

Le lendemain, après le petit-déjeuner, nous commencerons donc notre journée par la visite, à cent mètres de notre hôtel dans la même rue, de la Casa del Bandoneón, du maître-facteur Oscar Fischer.
Ce n'est pas seulement un musée. C'est aussi un atelier de fabrication d'instruments, un atelier d'accordeur, car le bandonéon ne peut pas être accordé par l'instrumentiste, et une école artisanale où Oscar Fischer veut transmettre les bons gestes, la bonne technique, le respect du métier et son éthique (un programme ambitieux et humble à la fois !). Oscar, c'est toute une figure. Cordial, passionné, patriote, cultivé, goguenard... C'est lui qui est à l'initiative de la loi qui protège l'instrument en Argentine et en surveille la sortie du territoire (et ça marche, malgré les doutes que cette mesure avait fait naître en 2009 ! Les douaniers contrôlent en effet, à l'entrée et à la sortie du pays !). Lire à ce propos mon article du 3 novembre 2009 (du temps où la Casa del Bandoneón se trouvait encore, mal logée, dans la rue Defensa, à San Telmo).

Après le déjeuner ou avant (car il y a plein de restaurants sympas de ce côté-là), nous nous retrouverons dans ce carrefour mythique qu'est la esquina Corrientes y Callao. C'est là qu'est implanté le plus emblématique disquaire de Buenos Aires, celui qui offre le choix le plus vaste, même si le phénomène du téléchargement illégal, un désastre en Argentine, l'affaiblit tous les ans un peu plus : Zivals expédie même ses commandes dans le monde entier, à travers sa boutique en ligne tout à fait sécurisée (voir les liens permanents dans la rubrique Les commerçants du Barrio de Tango, dans la partie basse de la Colonne de droite). En face, une autre institution : l'hôtel Bauen, repris de force il y a plusieurs années par ses salariés licenciés qui en ont relancé l'activité à travers une coopérative, l'une des formes de la résistance ouvrière au capitalisme sauvage, dérégulé, des années Menen, qui a conduit le pays dans le mur à Noël 2001 (3).

Après une visite chez le disquaire -ça s'impose quand on est à Buenos Aires- nous prendrons doucement l'avenue Corrientes qui est l'axe historique et névralgique de la culture populaire et du tango comme nous le monteront les théâtres, les musées, les cafés, les librairies, les plaques commémoratives que nous ne pourrons même pas compter, tantôt sur le trottoir nord, tantôt sur le trottoir sud, jusqu'au Luna Park, en passant par l'Obélisque et cette Plaza de la República qui est le grand lieu où les Portègnes se rassemblent dès qu'il y a quelque chose à fêter : la neige tombée le 9 juillet 2007 (ça n'arrive jamais à Buenos Aires, ça !), le Bicentenaire de la Révolution de Mai, un grand match de foot type Argentine-Brésil ou Argentine-Uruguay, une demi-finale de coupe du monde de rugby (si les Pumas ont des chances d'aller en finale) ou n'importe quoi d'autre du moment que c'est un peu exceptionnel.
Cet Obélisque, je vous en parle parfois : il est à Buenos Aires ce que la Tour Eiffel est à Paris, la notoriété mondiale en moins. Il n'imite pas celui de la place de la Concorde comme les Français ont tendance à le croire. Il imite celui qui se dresse sur le National Mail à Washington, celui que l'on voit dans les champs larges des retransmissions de prestation de serment des présidents des Etats-Unis (surveillez votre écran de télé en janvier prochain !). L'Obélisque de Buenos Aires rappelle quatre grandes dates de l'histoire nationale, à commencer par les deux fondations de Buenos Aires. Il a été érigé là en 1936, pour les 400 ans de la première fondation, par Pedro de Mendoza. En mai 2011, en avant-première de la fête nationale du 25 mai, Clarín lui avait consacré un article fouillé auquel j'avais bien entendu fait écho ici, en français (voir mon article du 22 mai 2011).
Avant d'arriver au Luna Park, stade et scène mythiques, nous nous recueillerons devant "Corrientes 348"... Cela ne vous dit rien ? C'est pas possible !
Mais si ! c'est le tout début d'un très célèbre tango qui est au genre ce que La vie en rose est à la chanson française : A medialuz (ici chanté par Gardel, dans l'audiothèque de Todo Tango) (4)

De part et d'autre de l'avenue Corrientes, on rencontre aussi une montagne d'éléments de la tradition du tango.
C'est dans une des rues adjacentes, Uruguay, que se trouve l'adresse où Berthe Gardes a habité avec son fils à partir de 1893.
C'est dans une des rues adjacentes, Montevideo, que se trouvait la fameuse parilla de Bachín, celle rendue si célèbre par la valse de Astor Piazzolla et Horacio Ferrer, Chiquilín de Bachín (à écouter aussi sur Todo Tango) (5).
C'est dans une des rues adjacentes que se dresse la Confitería la Ideal, fondée par un Français, aujourd'hui l'une des meilleures milongas d'après-midi de Buenos Aires.
C'est dans une rue adjacente que l'on lit la plaque qui rappelle l'emplacement du Chantecler, le célèbre cabaret où Juan D'Arienzo connut ses plus beaux succès dans les années 30 et 40.
C'est dans une rue adjacente qu'on trouve le célèbre Teatro Maypo...
Tous les grands du tango ont laissé des souvenirs dans ces parages : Troilo, Di Sarli, Pugliese, Caló, Canaro, Discépolo, Piazzolla sans reparler de Gardel qui est partout.

C'est une des raisons pour lesquelles Corrientes a tant inspiré les auteurs et compositeurs de tango.
Je vous ai fait une petite sélection dans l'audiothèque de Todo Tango :
Café Domínguez, où Pugliese commença sa carrière de pianiste dans la formation de la bandonéoniste Paquita Bernardo (une plaque commémorative marque la hauteur du café disparu sur la façade du CCC Floreal Gorini)
Corrientes y Esmeralda, autre carrefour qui a certes bien changé depuis les années 20 que raconte Celedonio Flores (6)
Tristeza de la calle Corrientes, qui parle des artistes sans le sou "qui se voyaient déjà en haut de l'affiche" et qui ne s'en sortent pas vraiment. Rien n'a beaucoup changé en revanche de ce côté-ci... (7)
et dans le répertoire post-piazzollien, ce Obelisco, de Hipólito Torres, pas très connu comme à peu près toutes les œuvres postérieures à 1975 mais il n'en mérite pas moins un coup d'oreille (8).

Nous finirons notre journée, à un horaire raisonnable, par une visite du Palacio Carlos Gardel, qui n'est autre que le siège de notre chère Academia Nacional del Tango et là, je vous fais mettre, comme au Museo Casa Carlos Gardel, les petits plats dans les grands. Je vous ferai bien entendu moi-même les honneurs du Museo Mundial del Tango, voulu et décrété par le président, Horacio Ferrer, et constitué et conservé par ce collectionneur qu'est Gabriel Soria, premier vice-président de l'institution. Ce sera pour moi une joie particulière, comme vous pouvez l'imaginer.
Et nous nous retrouverons ensuite dans le Salón de los Angelitos Horacio Ferrer pour écouter une conférence en français, donc en exclusivité pour nous : José María (Pepe) Kokubu nous parlera de la longue continuité de l'art vocal occidental qui a abouti au tango-canción tel que Carlos Gardel l'a inventé il y a environ un siècle et tel qu'il continue d'exister de génération en génération, depuis l'art vocal du Moyen-Age en passant par le chant baroque, la dramatisation inventée par Mozart pour la scène d'opéra et par l'île de Cuba, où s'est développé le fonds musical afro-américain qui a ensuite ensemencé toute la musique américaine, le ragtime, le blues et le jazz puis le rock au nord du continent, et au sud, la salsa, la samba, la rumba et jusqu'au candombe, à la milonga et au tango, à travers l'influence de la habanera... Un vrai bijou de conférence que Pepe délivre indifféremment en espagnol, en anglais, en français, en japonais (et je crois bien aussi en italien)... Et si notre Président est à Buenos Aires à cette date sans être occupé à l'autre bout de la ville, il viendra nous saluer ! Il y tient, je vous le promets...

Palacio Carlos Gardel
(au rez-de-chaussée et en sous-sol, le Gran Cafe Tortoni)

Nous finirons donc notre soirée vers 21h30. Donc en début de soirée pour des Argentins. Comme la veille, il restera donc encore pas mal de temps, soit pour aller danser, soit pour aller dîner (un dîner plus festif que ce qu'on peut faire si on enchaîne ensuite sur une milonga), soit pour rentrer sagement à l'hôtel et profiter ou non de la piscine et du jacuzy... Vous faites ce que vous voulez !

Pour aller plus loin :
Sur la Academia Nacional del Tango, le Museo Casa Carlos Gardel, Carlos Gardel, Pepe Kokubu, Gabriel Soria et Horacio Ferrer, vous pouvez en savoir plus avec les articles déjà publiés sur ce blog en cliquant sur leur nom soit dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus, soit dans la liste Vecinos del Barrio, dans la Colonne de droite (partie haute).
Dans la rubrique Eh bien ! dansez maintenant, dans la Colonne de droite, vous trouverez le lien vers le site Internet de Aurora Lubiz.
Sur la Buenos Aires de Carlos Gardel, voir mon article n° 1000 du 23 novembre 2009


(1) J'ai déjà utilisé cette expression pour la journée consacrée au Général San Martín et en effet, ils sont deux figures argentines majeures, chacun dans son domaine, San Martín pour la politique et la Révolution, Gardel pour la culture populaire, appelée à devenir peu à peu, dans les décennies qui viennent, la culture argentine tout court. Borges relève lui d'un autre domaine, la culture élitaire et élitiste avec une aspiration affichée à l'universalisme que le tango a pu obtenir en cultivant une idiosyncrasie, notamment linguistique que Borges méprisait copieusement... C'est d'ailleurs souvent dans l'enracinement local que se forge l'universalité d'un genre ou d'une œuvre, mais rarement en recherchant délibérément cette qualité.
(2) Aurora Lubiz et Luciano Bastos sont les deux danseurs dont la photo orne la couverture de mon libre, Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, éditions du Jasmin, mai 2010.
(3) Depuis, le gouvernement fait ce qu'il peut pour rétablir un équilibre régulateur au sein d'un système capitaliste dont le libéralisme n'est tempéré que par la loi. Encore faut-il que cette loi ne soit pas lettre morte, or en Argentine et en matière d'économie, la loi n'est pas toujours respectée...
(4) Chiquilín de Bachín est présenté et traduit dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 156.
(5) A media luz, dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 100
(6) Corrientes y Esmeralda, dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 194.
(7) Tristezas de la calle Corrientes, dans Barrio de Tango, ouvrage cité, p. 207
87) J'ai moi-même présenté à travers mes deux anthologies de nombreux morceaux consacrés à la rue, devenue avenue, Corrientes, et à Carlos Gardel, tant dans Barrio de Tango que dans Deux cents ans après, tant ces deux symboles du tango occupent de place dans le répertoire depuis 1916 jusqu'à aujourd'hui. Mais Todo Tango ne les présente pas tous encore, loin de là...

lundi 15 octobre 2012

Buenos Aires, le roman national argentin et la culture populaire, jours 8 et 9 [Agenda Barrio de Tango]


Un frutero du marché de San Telmo (à la fin du mois d'août, avec les premières fraises, en bas à gauche)

Nouvel épisode de ma série d'articles hebdomadaires où je décris, depuis le 18 septembre, le programme du séjour culturel à Buenos Aires que je vous propose pour le printemps prochain, qui sera aussi l'automne portègne (donc avec une faible différence de température).

Résumé des épisodes précédents (pour lire les articles concernés, cliquez sur le lien) :
La synthèse initiale du programme des 14 jours (article du 18 septembre)
le programme des jours 2 et 3 (le jour 1 est celui du vol aller)
Tous ces articles sont rassemblés sous le mot-clé Viaje, sur lequel vous pouvez cliquez dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.

Aujourd'hui, je vous présente le programme des jours 8 et 9, conçus sur un samedi et un dimanche (on pourrait penser à modifier certains détails sur des jours de semaine en tenant compte du calendrier variable de musées cités ci-dessous).

Une grande partie de ces deux jours sera occupée par de longues promenades à pied, où nous irons à notre rythme, tranquillement, sans rechercher le record de kilomètres parcourus mais en prenant le temps de savourer visites et parcours, avec, le cas échéant, quelques pauses dans tel ou tel café que nous trouverons sur notre chemin...

Le 8ème jour du séjour sera consacré à découvrir la vie quotidienne d'hier et d'aujourd'hui.
Nous commencerons donc par une visite du musée de la Ville de Buenos Aires, Museo de la Ciudad, en fonction des expositions qui s'y tiendront à ce moment-là, le musée disposant de plusieurs locaux, tous dans le même bloc architectural, situé à l'angle des rues Alsina et Defensa. Ce musée est installé dans un ancien hôtel particulier, transformé ensuite en plusieurs appartements L'actrice et comédienne argentine Niní Marshall (1903-1996) y passa une partie de son enfance (elle était née dans le quartier de Caballito) et le musée lui rend d'ailleurs un discret hommage. Elle fut surtout une interprète comique, d'un talent qui a marqué plusieurs générations, une sorte d'Arletty argentine, pour vous donner une idée de la manière dont ce nom résonne dans la mémoire nationale...

Sur le site Internet du musée, hébergé par le portail de la Ville de Buenos Aires, vous trouverez un "tour virtuel" (recorrido virtual) au contenu très "touristique" au sens grassement commercial du terme. C'est passablement décevant à regarder mais ça vous permettra de reconnaître et repérer un peu les lieux une fois sur place (tout est photographié un dimanche d'été, pendant la feria de San Telmo, laquelle est en train de perdre son caractère convivial et authentiquement populaire pour devenir un centre commercial à ciel ouvert pour gadgets internationaux.... Préférez donc et de loin les pages consacrées aux collections, aux expositions temporaires, à l'histoire du quartier et du musée, si toutefois vous lisez l'espagnol car le site est unilingue).

Dans les alentours immédiats, on trouve encore pas mal de bâtiments d'un grand intérêt historique. Nous verrons, à quelques mètres de là, la façade de la maison de María Josefa de Ezcurra, la belle-sœur de Juan Manuel de Rosas (voir le programme des jours 6 et 7 consacrés aux quartiers de Palermo et de Recoleta) et la supposée et sans doute éphémère maîtresse de Manuel Belgrano. Cette vieille demeure cossue du 19ème siècle est en cours de restauration, elle n'est donc pas encore ouverte au public. Croisons les doigts : si elle l'est enfin en mai prochain, on la visitera !

A quelques centaines de mètres de là, se dresse le mausolée du général Belgrano (1770-1820), l'autre grand héros de l'indépendance avec José de San Martín. Il repose dans un tombeau monumental, veillé par deux flammes éternelles, dans le patio du couvent Santo Domingo, toujours occupé par une communauté dominicaine, le long de Avenida Belgrano.

Fils d'un couple d'Italiens ayant immigré (déjà !) à Buenos Ayres comme on écrivait alors, Don Manuel fut un juriste, un économiste, un homme de lettres, un traducteur, un fondateur d'écoles primaires et d'écoles techniques. Il se transforma en chef d'armée pour reprendre Buenos Aires aux Anglais en 1806 main dans la main avec Santiago de Liniers, ce Français qui s'était mis au service du roi d'Espagne et que l'administration coloniale de Buenos Aires allait nommer elle-même vice-roi en 1807 (nous aurons visité ce qu'il reste de la maison de Liniers au jour 2 de notre séjour).
En mai 1810, Belgrano fut l'un des membres de la Junta de Mayo (collège gouvernemental) qui remplaça le vice-roi Cisneros, déposé la veille (voir mes articles de mai 2010 sur cette Semana de Mayo). Par la suite, il se battit dans le Haut-Pérou (1), qu'il chercha à maintenir dans la juridiction de Buenos Aires de 1811 à 1820. En 1812, Belgrano fut le créateur du drapeau national (dont on a fêté au début de cette année les 200 ans).
De sa vie privée, à part des ragots destinés à le déconsidérer aux yeux du peuple qui ne cessa de l'admirer et de l'apprécier, on sait peu de choses mais il a eu une relation amoureuse avec María Josefa de Ezcurra et il en a eu un fils, que ce catholique dévot et pratiquant n'aurait jamais reconnu. A ce que l'on peut reconstituer, il fut éduqué par Juan Manuel de Rosas qui lui donna son nom en premier patronyme, accolé à celui de Belgrano, qui apparaissait ainsi comme le nom de la mère, ce qui avait sans doute pour objectif de préserver l'honneur de María Josefa.
Belgrano mourut chez lui, à Buenos Aires, des suites du paludisme contracté en 1812 à Tucumán, épuisé par la maladie et tant d'années de lutte dans des conditions matérielles et politiques épouvantables. Pour autant qu'on puisse le savoir aujourd'hui, la cause immédiate de sa mort fut un œdème (le diagnostic de l'époque est celui d'une hydropisie).
Dans un premier temps, il fut enterré comme un miséreux, qu'il était devenu en ayant tout sacrifié à sa patrie, et son corps échappa de peu à la fosse commune. La Gaceta de Buenos Aires, l'organe officiel du gouvernement, qui, l'année précédente, avait salué, comme il convenait, la mémoire d'un autre général émérite mort dans la fleur de l'âge, Antonio González Balcarce, ne mentionna même pas la mort de Belgrano. Plus tard, sa mémoire fut même roulée dans la boue par l'oligarchie des années 1860 et suivantes (Sarmiento, Mitre, Avellaneda, Roca, etc..), ce qui fut le cas pour tous les révolutionnaires de la tendance sociale (Moreno, San Martín, Castelli, French, Berutti, Monteagudo, etc...). Et de manière très ambiguë pour lui comme pour San Martín, on lui rendit aussi des honneurs dithyrambiques, en le limitant étroitement à son rôle militaire, avec l'installation de sa très martiale statue équestre devant la Casa Rosada, sur Plaza de Mayo (programme du jour 2) et celle de ce tombeau aussi pompeux que celui de San Martín dans la cathédrale (jour 2).

Une galerie marchande dans une vieille casona du 19ème siècle,
à l'emplacement supposé de la maison de French,
l'un des leaders du soutien populaire à la révolution de Mai :
el solar de French. Rue Defensa, à la hauteur de Plaza Dorrego (San Telmo)

Après le déjeuner, qui est libre et que nous prendrons à notre guise, ensemble ou non, comme chacun le souhaitera, nous passerons cet après-midi à nous promener dans le quartier, qui fourmille de petites rues très caractéristiques, de vieilles casonas patriciennes qui connurent des fortunes diverses à partir de 1871, quand elles furent abandonnés par leurs propriétaires qui fuyaient dans leurs chacras de Recoleta la contagion de la fièvre jaune (voir notre programme du 7ème jour). Après le luxe que nous aurons pu apprécier les deux jours précédents, à Palermo et à Recoleta, nous découvrirons ce quartier de classe moyenne, donc encore populaire. Le contraste sera saisissant. Deux pays différents en une seule ville !

Après avoir la plupart du temps servi de conventillo (2) jusqu'à l'orée des années 1930, ces vieilles casonas abritent maintenant des studios d'artistes ou des galeries d'artisans, des restaurants au cachet inimitable, pas toujours bon marché, ou des brocantes (les fameux cambalaches portègnes), parfois mêmes des hostels (sorte de maison d'hôtes où chaque client dispose d'une chambre et partage le reste des installations avec les autres, cuisines, salles de bain, salles de séjour et à manger, patios...).

Nous visiterons à coup sûr le marché de San Telmo, un marché couvert tout ce qu'il y a de plus quotidien à Buenos Aires, à ceci près qu'il dispose aussi d'une très belle partie brocante que les autres n'ont pas. Ce marché a été fondé en 1887, lorsque l'immigration qui déferlait sur Buenos Aires a obligé la ville a aménagé des lieux d'approvisionnement un peu partout dans le sud où s'amassait cette population pauvre. Elle le fit en 1893 dans l'actuel quartier de l'Abasto (les Halles), et dans les mêmes années sur Avenida San Juan, avec le Mercado San Juan, qui existe toujours lui aussi (mais il est moins vivant et moins achalandé que le Mercado  San Telmo). Je vous montrerai quelques secrets des bouchers, des charcutiers (ceux dont je suis cliente quand je suis à Buenos Aires), des boulangers-pâtissiers et des fromagers de là-bas, très différents de leurs homologues d'ici. Nous admirerons les compositions magiques des marchands de fruits et légumes, avec sans doute, en mai, pas mal de prunes, de raisins, de figues, de poires d'automne (à Buenos Aires, en fruits et légumes, on ne trouve guère que des produits de saison car le pays importe très peu dans ce domaine, à part les bananes et les ananas, qui viennent du Costa Rica, comme pour nous). C'est là que vous pourrez, si vous le voulez, acheter mate (3) et bombilla à prix local ou trouver des vieux vinyles de tango dans leurs pochettes originales, des vielles cartes postales, des vieux bouquins (y compris des éditions françaises !)...

L'autre must du quartier, c'est la très fameuse Plaza Dorrego, centre névralgique de la Feria de San Telmo le dimanche (mieux vaut la visiter un samedi quand elle est vide, on la voit mieux). Et si nous avons assez de jambes pour cela, nous pousserons jusqu'à Parque Lezama, un très bel espace vert devant le Centro Cultural Torquato Tasso dont je vous parle fréquemment pour ses très belles soirées musicales. Au Parque Lezama, se trouve aussi le Museo Histórico Nacional, le MHN de son petit nom. Ce musée n'est pas inclus dans le parcours déjà fixé mais il fait partie de ceux que vous pourrez ajouter à votre parcours personnel, soit ce jour-là, avec ou sans moi, soit un autre jour, à votre guise. Le MHN raconte la création de l'imagerie nationale, aux environs du premier centenaire du pays, lorsqu'il fallait faire feu de tout bois pour intégrer cette énorme masse d'immigrants qui affluaient de toute l'Europe. On le fit à travers l'école obligatoire pour leurs enfants et on le fit aussi en créant de toutes pièces des images, devenues depuis autant de stéréotypes, pour fédérer dans les mêmes représentations ce qui devenait l'histoire commune à tous. Inutile de vous dire que ce musée nous montre aussi combien cette imagerie est éloignée de la la réalité historique qu'elle prétend raconter...

Le dîner est libre. La soirée aussi. Milonga pour ceux qui brûlent de "raboter (4) la piste" (vous disposez dans la Colonne de droite, dans la rubrique Eh bien ! Dansez maintenant, de liens actifs et permanents vers plusieurs magazines de la communauté portègne des danseurs, où vous avez toutes les annonces des milongas jour par jour, quartier par quartier). Ce sera un bon jour pour aller danser car, à Buenos Aires aussi, les milongas du samedi sont favorisées par la grasse matinée du lendemain dimanche. Concert (en fonction de l'affiche pour ceux qui le souhaiteront, ils pourront m'en parler la veille pour que je consulte mes sources, celles-là même avec lesquelles je construis ce blog jour après jour). Ou dodo !

Le lendemain, après le petit-déjeuner dominical, dans la salle de réunion de l'hôtel, je vous dresserai un tableau succinct de ce phénomène historique, politique, démographique, économique, linguistique et culturel tout-à-fait capitale dans la constitution de ce pays et singulièrement de sa capitale que fut l'immigration massive des années 1880-1930.
Pour vous en donner simplement une petite idée, imaginez qu'entre 1870 et 1895, soit en un quart de siècle sur un phénomène qui s'attela sur 50 ans, la population de Buenos Aires, au sens strict, a augmenté de 370%, alors même que l'épidémie de fièvre jaune avait tué 7,3% des habitants à l'été 1871. Seule la première guerre mondiale parvint à interrompre quelque temps ce flot d'immigrants qui débarquaient jour après jour, par navire de 1000 passagers à la fois au bas mot, sur le port, dans sa partie aujourd'hui transformée en port de plaisance de Puerto Madero.

Comme vous pouvez l'imaginer, il reste peu de témoignages urbains de ce phénomène qui ne fut pas, bien au contraire, ce qu'attendait ses initiateurs, les gros propriétaires terriens qui s'emparèrent du pouvoir en 1880 à l'occasion d'élections grossièrement truquées, ce qu'on appelle la Generación del 80, l'un des gouvernements les plus corrompus de l'histoire argentine, qui se maintint à la tête de l'Etat, dans le népotisme, les prévarications et la persécution forcenée de toute forme d'opposition démocratique ou anarchiste, jusqu'en 1916. Ils voulaient attirer des capitaines d'industrie et des professionnels libéraux anglosaxons et virent débouler des Galiciens sans terre, des révolutionnaires italiens, des anarchistes russes, des juifs d'Europe de l'Est et des Libanais maronites qui fuyaient la politique turquisante de l'Empire Ottoman...

Après ma conférence, une bonne partie de notre journée se passera donc dans ce qui est aujourd'hui le Vieux Port et constitue désormais le quartier ultra-moderne et ultra-chic de Puerto Madero. Ce qui est tout compte fait une victoire posthume de la Generación del 80 ! Nous nous rendrons d'abord au Museo de la Inmigración, qui est actuellement en travaux. S'il est ouvert en mai, on le visitera. Sinon, on pourra voir le bâtiment de l'extérieur (en tout cas, je l'espère) car il s'agit d'une institution très particulière, el Hotel de los Inmigrantes, établissement sinistre où les nouveaux arrivants, qui n'avaient personne pour les accueillir à leur descente du bateau (5), étaient parqués, quelques jours seulement et dans le plus absolu dénuement, histoire de ne pas les habituer à être assistés, ce qui (l'oligarchie le croyait et le croit toujours fermement) rend les pauvres encore plus paresseux qu'ils ne le sont naturellement (6).
Aujourd'hui, le port populeux, boueux, avec ses dockers en sueur et ces flots incessants d'immigrants épuisés par le voyage en troisième classe, a fait place à un élégant quartier insouciant, qui a réhabilité pour son agrément les quais, les hangars en briquettes rouge-sang et les grues jaune-orangé, y installant de fastueux cafés, restaurants, hôtels et commerces de luxe, avec vue imprenable sur la blancheur immaculée d'un spectaculaire pont suspendu (Puente de la Mujer). La promenade est somptueuse et il faut faire un gros effort d'imagination pour se représenter le phénomène qui se produisit là pendant 50 ans...

Le long des quais, deux bâtiments de la Marine Nationale ont été amarrés définitivement pour être transformés en musée : la frégate Sarmiento, le plus gros des deux, et la corvette Uruguay, magnifiques voiliers qui furent, l'un, un navire-école qui sillonna le monde (et vint longtemps rendre les honneurs à San Martín le 17 août, dans le port de Boulogne-sur-Mer) (7), l'autre, un bâtiment d'exploration qui fit plusieurs missions scientifiques dans les eaux du pôle sud. Très impressionnants l'un et l'autre. La visite n'a pas été intégrée au programme fixé sur le papier pour dégager des marges de manœuvre sur place mais si le groupe le souhaite, on pourra mettre le pied à bord. En août, la visite s'élevait à 1 peso (ce qui fait quelque chose comme 20 centimes d'euro). Je n'ai donc pas jugé utile de faire inclure cette éventualité dans l'établissement du devis qu'Intermèdes a calculé et vous propose (2 785 € par personne, hors taxes aéroportuaires).

Si le temps le permet (c'est-à-dire s'il ne pleut pas), nous irons nous promener aussi sur la Costanera Sur ou dans la Réserve écologique, deux bandes de terre qui ont été gagnées sur le fleuve avec la technique des polders hollandais pour abriter flore et faune, en particulier une riche biodiversité d'oiseaux de toutes tailles...

Dans la soirée, nous partagerons une nouvelle soirée musicale, dans un lieu et avec des artistes qui dépendront de ce que l'affiche nous offrira ce jour-là. Un mini-bus est prévu pour nous emmener sur place et nous raccompagner à l'hôtel en toute fin de soirée...

Et le lendemain, nous aborderons enfin le sujet mythique de tout voyage à Buenos Aires : le tango.
Nous y consacrerons deux journées complètes pour pouvoir l'examiner sous toutes ses coutures, musique instrumentale, chant, fileteado, danse, histoire et mémoire, et même une conférence en français d'un académicien qui ne sera pas moi (ça changera), un Argentin...

Suite au prochain numéro !

Pour aller plus loin :
visiter la page Internet du Museo Histórico Nacional sur le site du Secrétariat d'Etat à la Culture
visiter la page Internet de la frégate Sarmiento sur le portail de la Marine Argentine
visiter la page Internet de la corvette Uruguay sur ce même portail


(1) Le Haut-Pérou, attaché au vice-royaume du Río de la Plata en 1776 lors de la scission en deux du vice-royaume du Pérou, est devenu aujourd'hui la Bolivie.
(2) conventillo (ou petit couvent) : nom dérisoire donné par les immigrants aux logements délabrés, humides et insalubres qu'ils s'organisèrent comme ils le purent pendant la grande vague migratoire qui sera le sujet de notre 9ème jour. Donc dans la suite de ce même article.
(3) le récipient qui sert à confectionner le breuvage et non pas la plante (yerba mate) qui s'achète au supermarché. Je vous emmènerai si vous voulez. Ce n'est pas très compliqué. Il y en a à tous les coins de rue.
(4) sacar viruta al piso : littéralement "enlever un copeau au plancher", est une expression qui s'applique aux danseurs, si passionnés qu'ils usent le plancher de la piste à force de danser... C'est pour cette raison qu'une des milongas les plus connues de Buenos Aires s'appelle la Viruta.
(5) Berthe Gardes, par exemple, lors qu'elle arriva en mars 1893 avec son bébé de deux ans dans les bras, un petit garçon qui allait donner quelques lettres de noblesse à la musique populaire du lieu sous le nom de Carlos Gardel, fut accueillie tout de suite par une de ses amies françaises, Anaïs Beau, qui l'avait fait venir en lui offrant un emploi de repasseuse dans sa blanchisserie. Elle échappa donc à l'enfer de cet Hotel de los Inmigrantes. Mais pour une Berthe Gardes, combien de pauvres hères s'entassèrent là pour passer deux nuits à même le sol, avec à peine un drap pour se couvrir et un bagage en guise d'oreiller, paysans sans terre, artisans chassés de leur métier par la révolution industrielle désormais terminée, révolutionnaires interdits de séjour dans leur pays de naissance ou famille ashkénaze fuyant les pogroms de l'Empire russe qui ne connaissaient personne à destination et n'avaient pas la moindre idée réaliste du pays dans lequel ils débarquaient, croyant encore pour quelques heures qu'ils allaient y faire une fortune rapide...
(6) Cet hôtel imitait les homes de charité qui accueillaient les miséreux de Londres et où Chaplin enfant avait vécu à plusieurs reprises. Et l'idée que l'assistanat invite à la paresse, qui traînent dans le discours des démagogues en Europe, est encore très, très forte en Argentine, et l'actuelle politique de redistribution sociale de Cristina Fernández de Kirchner fait ressortir ces vieilles lunes un peu partout au café du commerce...
(7) Actuellement, ce rôle de navire-école a été repris par la frégate Libertad, qui se trouve depuis plusieurs jours saisie dans un port du Ghana par des fonds financiers privés créanciers d'une partie de la dette contractée par l'Argentine avant la faillite de décembre 2001. Le gouvernement argentin s'efforce de faire libérer le navire mais l'opération juridique a été admirablement bien montée par le fonds créancier et la frégate semble au mouillage africain pour un bon moment...

lundi 8 octobre 2012

Buenos Aires, le roman national argentin et la culture populaire, jours 6 et 7 [Agenda de Barrio de Tango]



Suite de ma série d'articles sur le programme du séjour culturel que j'ai conçu en partenariat avec des professionnels du voyage et que j'accompagnerai à Buenos Aires d'ici quelques mois.

Le lundi 24 septembre, je vous donnai le programme des jours 2 et 3 : la Révolution de 1810, avec Plaza de Mayo et ce qui s'y rattache, puis le lendemain, la Buenos Aires coloniale, moins connue mais tout aussi dépaysante (le jour 1, c'est le vol lui-même, le 11 mai 2013).
Le lundi 1er octobre, je complétai avec le programme des jours 5et 6 : le Général San Martín, grand héros de l'indépendance, et une excursion à Luján, cité rurale de la pampa avec sa basilique rose, sa Vierge nationale et ses bords du Luján qui nous évoquent les impressionnistes des bords de Marne...
Le 18 septembre dernier, je vous avais fait un rapport d'ensemble sur tout le programme.
Vous pouvez accéder à la série d'articles en cliquant sur le mot-clé Viaje dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, ci-dessus.

Aujourd'hui, nous continuons le fil de l'histoire nationale avec deux époques du 19ème siècle qui ont façonné successivement deux quartiers nord...

Nous abordons ainsi le quartier Palermo, surgi après 1852 pour avoir constitué, dans les années précédentes, l'immense propriété privée de Juan Manuel de Rosas, gouverneur de la Province de Buenos Aires depuis 1835 jusqu'au 3 février 1852, où il fut défait militairement. Vae victis (1) : sa propriété fut aussitôt confisquée et démantelée et elle se transforma peu à peu, de 1852 à 1880, en un quartier périphérique, par conséquent d'abord populaire puis de plus en plus chic, au fur et à mesure qu'on y créa de grands espaces verts qui font encore aujourd'hui les délices des Portègnes (on les voit s'y prélasser par beau temps, quand il ne fait pas trop chaud. Par grosses chaleurs, ils restent à l'abri, autant que possible protégés par la climatisation).

On ouvrira la journée, après le petit-déjeuner, avec l'histoire de ce quartier. Je vous la raconterai dans la salle de conférence que l'hôtel mettra à la disposition de notre groupe.
Nous partirons ensuite visiter le quartier, dont nous aurons déjà vu une petite partie le 14 mai (c'est à Palermo en effet que se trouve le Musée du Régiment des Grenadiers à cheval, qui conserve une bonne partie des reliques de San Martín). J'ai prévu de vous emmener au MALBA, le grand musée d'art contemporain de Buenos Aires, somptueux et lumineux bâtiment abritant un centre culturel complet ou presque, avec expositions permanente et temporaires d'artistes argentins et sud-américains que l'on voit rarement à jamais sous nos latitudes, cinéma, café-restaurant et librairie.
Un cadre exceptionnel, à connaître impérativement.
Dans la suite de l'après-midi, vous disposerez de toute liberté pour visiter ce gigantesque quartier en fonction de vos préférences personnelles : il y a l'embarras du choix en matière de musées (je vous fournirai la liste !) et d'espaces verts, qui, à eux seuls, valent le détour (Parque del 3 de Febrero, Jardín Botánico, jardin zoologique...). Qui plus est, c'est à un Français, Carlos Thays, que l'on doit la plupart de ces parcs et jardins qui font la réputation de Palermo. C'est dans cette partie que l'on trouve le Jardín Japonés, offert à Buenos Aires par la communauté nippone reconnaissante du bon accueil que les Argentins lui avaient fait à une époque où le Japon était une terre d'émigration, le Planetarium Galileo Galilei, les vestiges (tout récemment trouvés) du fameux Café de Hansen (voir mon article du 27 décembre 2008 sur ce sujet), un des berceaux présumés du tango (à en croire surtout Jorge Luis Borges, qui traite l'histoire nationale avec la liberté que lui permet son génie littéraire).
C'est là aussi qu'on trouvait, de 1910 à 1920, le restaurant El Armenonville (2), où Carlos Gardel commença d'être célèbre et où il créa sa version de Mi noche triste (3), le premier tango qu'il chanta, sans doute en décembre 1916 (4).
C'est le quartier qu'a chanté le poète Evaristo Carriego (1883-1912) et celui où est né Jorge Luis Borges (sa maison natale est l'un des nombreux musées du quartier).
C'est aussi et enfin le quartier de l'hippodrome argentin, du terrain de polo, du vélodrome, du golf, du Tennis Club et il est si vaste qu'on y a même construit l'aéroport domestique (Aeroparque Jorge Newberry).

En fonction de ce qu'il y aura à l'affiche ce soir-là, nous nous retrouverons, de préférence dans le quartier de Palermo, pour une soirée musicale, avec une restauration sur place (ou avant et ailleurs si vous préférez). A des horaires traditionnels portègnes, c'est-à-dire vers 22h (le show, comme disent les Argentins, est compris dans le prix global)..

A noter :
Palermo a inspiré de très nombreux tangos. En voici quelques uns que je vous invite à écouter, chacun dans la version proposée par Todo Tango, l'encyclopédie spécialisée argentine sur le Web :
Palermo, chanté ici par Gardel, accompagné par deux de ses plus célèbres guitaristes, José María Aguilar et Guillermo Barbieri (5)
Armenonville, un instrumental de Juan Maglio (sans date de création mais enregistré en 1929)
Juan Manuel de Rosas, comme je l'ai montré dans Barrio de Tango (ed. du Jasmin), a lui aussi inspiré une grande quantité de tangos, de valses, de candombes et de milongas...
Parmi eux, La Mazorquera de Monserrat (ici chanté par Carlos Vidal en 1947, en pleine ère péroniste), tango créé par Ignacio Corsini, dans ce qu'on appelle el ciclo federal, série de pièces en l'honneur de Rosas et du souvenir mythique que sa politique a laissé dans la mémoire populaire (6), composées et enregistrées en 1929, sous la seconde présidence de Hipólito Yrigoyen, petit-fils d'un mazorquero, exécuté pendant l'épuration sanglante qui suivit la défaite de 1852.


Le lendemain, nous passerons au second des beaux quartiers emblématiques, celui de la Recoleta (7).
Même schéma que la veille.
Conférence après le petit-déjeuner sur l'histoire du quartier, établi autour de ce qui fut un domaine conventuel (le couvent des Récolets). Une fois le couvent désaffecté pendant l'époque révolutionnaire, la zone commença peu à peu à se transformer... Elle accueillit d'abord le premier cimetière public de Buenos Aires, en 1822 (avant, on enterrait dans les églises et les couvents). Cet ancien potager-verger conventuel est devenu le très célèbre et très chic cimetière de la Recoleta, qui est à Buenos Aires ce que le Père Lachaise est à Paris. Par la suite, peu à peu, la zone se couvrit de quintas et autres chacras, ou résidences de campagne de la belle société. Jusqu'en 1871 où une terrible épidémie de fièvre jaune s'abattit sur la ville de Buenos Aires. Cet été-là, on vit toutes les grandes familles abandonner leurs belles et fastueuses maisons de San Telmo pour aller habiter les chacras du nord de la ville, jugé plus sain et mieux aéré, ce qui changea radicalement et définitivement la géographie sociale et la physionomie architecturale de la capitale argentine, les chacras faisant place peu à peu à des demeures plus confortables (la chacra, c'était le cabanon du dimanche, pas une villa pour vivre tous les jours).

Comme Palermo mais sur un territoire beaucoup plus restreint, La Recoleta regorge de musées, de places, de statues et de souvenirs historiques...
Nous tâcherons d'y faire un parcours cohérent en commençant sans doute par le musée national des Beaux-Arts, avec ses collections patiemment constituées pour lui par de riches patriciens au goût très solide. Contrairement à ce qui s'est passé en Europe, au British Museum, au Louvre ou à l'Hermitage de San Petersbourg, les Argentins n'ont pas pu confisquer les collections rassemblées par leurs rois ou leurs grands seigneurs féodaux qui n'ont jamais existé. Ils n'ont pas non plus pu piller leurs colonies. Au contraire, leurs propres documents se retrouvent dans nos propres musées, au British Museum, au Prado, au Vatican... Ce sont donc des particuliers, très argentés, qui ont joué le rôle de mécène en adoptant des conduites de ministre de la culture, poste qui n'existait pas encore, selon une longue tradition d'une forme de civisme inaugurée par des gens comme Manuel Belgrano ou José de San Martín qui fondèrent des écoles et des bibliothèques. C'est ce processus que nous raconteront ces salles, admirablement bien muséographiées.

En sortant, nous ferons un petit crochet pour nous arrêter sous les arbres majestueux de Plaza Francia (c'est un must).
Nous visiterons ensuite la zone centrale du quartier, qui abrite le cimetière (innombrables tombes de célébrités (8) et surtout de personnalités politiques), l'église Nuestra Señora del Pilar, qui, avec sa façade coloniale, reste l'unique vestige de l'antique couvent, et en contrebas la place dédiée au général Alvear, héros de la Révolution, maladivement jaloux de la gloire de son compagnon d'armes, José de San Martín (ça se voit dans le monument, signé Antoine Bourdelle !), et fondateur -posthume- d'une famille patricienne, qui est un peu à l'Argentine ce que les Kennedy sont aux Etats-Unis car elle compta,outre son indispensable héros révolutionnaire, un maire de Buenos Aires et un président de la Nation. Elle a en profité pour s'adjuger une bonne partie du quartier avec une mégalomanie dont vous n'aurez pas de mal à détecter les signes...
Puis nous descendrons vers le fleuve jusqu'au musée d'art hispano-américain Isaac Fernández Blanco, un musée réparti sur plusieurs adresses à Buenos Aires. Nous visiterons l'exposition permanente, installée dans le très beau Palacio Noel de la rue Suipacha (photo ci-dessus). Cette exposition, en quelques pièces bien agencées sur deux étages, reflète, grâce à sa collection d'oeuvres d'art coloniale des 17ème et 18ème siècles, la grande variété des styles et des influences géographiques qui ont façonné l'Argentine dès le début de la colonisation. A tomber par terre !

Après cette journée bien remplie, vous aurez quartier libre le soir.
Jacuzzi ou piscine au dernier étage de l'hôtel ou milonga quelque part en ville. Comme vous voulez...

Suite du voyage la semaine prochaine, ou directement auprès d'Intermèdes, qui vous fera parvenir le programme complet sur demande.

Pour aller plus loin :

(1) Malheur au vaincu (c'est du latin).
(2) Les Argentins parlent souvent de l'Armenonville largement au-delà de ces dates mais le restaurant avait changé de nom après 1920, en changeant de propriétaire. Aujourd'hui en revanche, lorsqu'un établissement a gagné une certaine réputation, comme Las Violetas ou El Viejo Almacen, il peut changer de mains autant qu'il veut, il garde son nom.
(3) Mi noche triste est présenté, dans le texte original de Pascual Contursi et en traduction française, dans Barrio de Tango, recueil bilingue de tangos argentins, Editions du Jasmin, mai 2010, p 18. Il marque symboliquement la naissance du tango-canción, ce que nous pourrions traduire en français par tango à texte. Avant cette date, Carlos Gardel chantait exclusivement du folclore, musique des zones rurales, notamment la musique de la pampa, parce que le répertoire chanté du tango relevait encore de la salle de garde, or il avait trop bon goût pour s'y frotter et l'imposer au public huppé de l'Armenonville.... Le letrista de tango, Francisco García Jímenez, dans son essai Así nacieron los tangos, donne d'autres dates (un an plus tard), un autre lieu et d'autres circonstances (Así nacieron los tangos, ed. Corregidor, 2ème édition, Buenos Aires, 2006).
(4) La date exacte n'est pas connue, mais on sait que le succès fut tel qu'il dût bien vite l'enregistrer. Or l'enregistrement date du début 1917. C'est le tango qui fit basculer la carrière de Carlos Gardel, qui devint, en l'espace de six mois, chanteur de tango, le premier de l'histoire.
(5) Palermo, in Barrio de Tango (ouvrage cité), p 80.
(6) Un souvenir très ambigu, car Rosas fut certes populaire mais il fut aussi un terrible despote, notamment à cause de cette garde prétorienne qu'était la Mazorca. Parce qu'il mit à l'honneur l'expression culturelle du peuple et notamment celle des noirs, dans une moindre mesure celle de certaines ethnies indiennes, il fut haï par l'oligarchie comme peu d'hommes politiques ont été haïs par elle. Ce qui explique que Sarmiento (1811-1888) fit détuire tout ce qui restait de lui dans Palermo pour y établir le Parque del 3 de febrero, baptisé d'après la date de la défaite de Rosas en 1852. Il avait la rancune tenace.
(7) Contrairement à Palermo, Recoleta a peu inspiré les letristas de tango. Mais l'un d'eux a relevé le défi. Toujours le même. Horacio Ferrer, qui y a passé enfant toutes ses vacances, dans sa famille maternelle, descendante de l'épouse de Rosas. J'ai traduit ce tango, intitulé Recoleta, un hommage facétieux à ce quartier, dans un cahier de 15 pages, revue Triages, n°20, juin 2008, Tarabuste Editions (rue du Fort, 36170 Saint-Benoît du Sault).
(8) dont l'épouse de San Martín, Remedios de Escalada, et les parents de celui-ci, exhumés d'Espagne pour être honorés dans un premier temps à Yapeyú, la ville natale de leur fils José, puis à Buenos Aires, où ils reposent tout près de leur bru, qu'ils n'ont pas connue. Ces deux très modestes monuments sont à deux pas du gigantesque mausolée du général Alvear. Ajout du 25 octobre 2012 : voir mon article de présentation sur la biographie que j'ai consacrée au général San Martín et qui sort en décembre 2012 aux Editions du Jasmin.