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vendredi 6 juin 2025

Felipe Pigna franchit le pas et publie son premier roman [Disques & Livres]

La couverture nous fait le coup habituel en Argentine
de l'énorme anachronisme de service :
en 1814-1815, Londres avec l'actuel palais de Westminster
et des réverbères au gaz ou à l'électricité
et un passant habillé comme Sherlock Holmes...
Ils sont fous, ces Argentins !


Felipe Pigna est un historien argentin à la fois intéressant et très critiqué. Il appartient à un courant appelé Revisionismo, parce qu’il conteste fortement la doxa historique, portée par la droite libérale, qui constitue la colonne vertébrale de l’histoire scolaire, jusqu’au bac, depuis la loi de l’école obligatoire et gratuite, en 1883.

Le Revisionismo est né dans les années 1930 à gauche, chez les partisans de l’UCR, le radicalisme argentin. Dans les années 1980, il a définitivement basculé dans le péronisme. Felipe Pigna adhère à cette lecture idéologique de l’histoire, contre la doxa, tout aussi idéologique (mais dont les tenants n ne veulent pas ou ne peuvent pas l’admettre). Le revisionismo a ceci de positif qu’il n’avance pas masqué. Sa part de propagande est facilement identifiable et le fait qu’il combatte l’histoire dogmatique est une bonne chose : il permet de se poser des questions plutôt que de répéter des « vérités » toutes faites.

On fait assez souvent à Pigna le reproche de romancer l’histoire dans ses livres, ses documentaires, ses articles de presse et ses émissions diverses et variées à la télévision et à la radio. En fait, c’est assez injuste : en excellent vulgarisateur, qui veut donner le goût de l’histoire aux petits et aux grands, alors que l’école les en a souvent dégoûtés (et on le serait à moins), il écrit en s’appuyant sur des procédés littéraires propres au roman. Il utilise l’action comme le fait un romancier et découpe ses chapitres comme pour un scénario de cinéma. Et ça marche ! Ses bouquins se vendent comme des petits pains et sont lus avec plaisir par un public très large.

"Deux héros historiques à bord", dit le gros titre
sous cette photo de Pigna dans son bureau
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Cette fois-ci, Felipe Pigna saute le pas et publie un vrai roman. Un roman historique qui suit les pas et imagine l'état d'esprit de deux grands personnages historiques, l’un qu’il présente comme le gentil de l’histoire, Manuel Belgrano (1770-1820), le premier économiste latino-américain qui devint général au début de la guerre d’indépendance, et l’autre qui, sous sa plume, a toujours le rôle du méchant, Bernardino Rivadavia (1780-1845), qui allait devenir le premier Président de la République argentine de 1826 à 1827, deux figures dont Pigna fait des ennemis irréconciliables.

Raccourci des plus contestables pour la vérité historique : Belgrano et Rivadavia avaient de bonnes relations lorsqu’ils se sont embarqués fin 1813 pour se rendre à Londres avec la mission d’y trouver un prince libéral, éclairé, susceptible d’accepter la couronne d’une future Argentine dotée d’une constitution à l’anglaise, qui n’a jamais vu le jour. Le grand général Belgrano, héros incontesté de la Révolution de Mai (1810), était très amical envers son jeune compagnon d’ambassade qu’il avait vu naître, dans une maison voisine de celle de sa famille. Il lui faisait confiance. Belgrano faisait a priori confiance, quitte à changer d’attitude lorsque son analyse des faits l’y invitait. Une fois à Londres, il s’est rendu compte, avec amertume, que Rivadavia suivait sa propre ambition politique, en ne s’occupant plus que vaguement ou mal de leur mission diplomatique et en le trompant assez souvent sur ses véritables intentions. La confiance a alors disparu. Ils ne sont cependant jamais devenus des véritables ennemis, Rivadavia ayant décidé de rester en Europe où il a voyagé en France puis en Espagne (ce qui pose des questions politiques sur son compte : comment alors qu'il avait été l’un des acteurs, certes mineurs, mais acteur tout de même, de la révolte de Buenos Aires contre l’ordre colonial dès 1810, comment a--t-il pu librement mettre les pieds dans l’Espagne d’après Waterloo, en pleine tentative infructueuse de recolonisation de l’Amérique !). Belgrano, quant à lui, était de retour en Argentine dès le début de 1816 et il ne lui restait plus alors que quatre ans à vivre. Il était donc mort depuis un certain temps quand Rivadavia est rentré d’Europe et s’est lancé, avec succès, dans une carrière politique marquée par son hostilité, fort antipathique, aux héros de l’indépendance (désormais acquise), à commencer par des manigances ignobles contre José de San Martín (1778-1850), l’autre héros de cette période fondatrice. En revanche, à l’égard de Belgrano, Rivadavia a toujours affiché une grande admiration. Sans prendre aucun risque puisque le révolutionnaire n’était plus là pour contester sa politique ni dénoncer son hypocrisie, si hypocrisie il y eut.

Ce nouveau livre romance donc ce voyage et cette mission à Londres ainsi que la relation entre les deux hommes. Les amateurs de Mauricio Druon et d’Alexandre Dumas s’y retrouveront sans doute. Les historiens, coincés dans leur académisme, beaucoup moins. Et pourtant, l’auteur annonce la couleur. Il est honnête envers le public.

4e de couverture du roman
telle qu'on la trouve sur le site des Editions Planeta
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Il est bon de savoir que Felipe Pigna occupe des fonctions importantes dans le groupe médiatique de gauche Octubre (qui détient le quotidien Página/12) : il y exerce les fonctions de directeur de la rédaction de Caras y Caretas, le mensuel historico-culturel du groupe. Pour être tout à fait franche, nous sommes nombreux à nous demander comment il trouve le temps de faire tout ce qu’il fait : il a un poste de professeur d’histoire dans une université nationale, un poste de directeur de la rédaction d’un magazine, il publie au moins un livre par an, sans parler des émissions de radio et de télévision dont il était chargé dans le service public lorsque celui-ci avait une véritable existence, ce dont il a été privé à l’arrivée de Mileí au pouvoir il y a un an et demi. Cela fait tout de même beaucoup pour un seul homme !

Le livre est en vente sur le site de l’éditeur, Planeta Argentina, au prix astronomique de 39 900 pesos argentins. S’offrir un livre maintenant en Argentine, c’est devenu un luxe inaccessible !

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article de Página/12, qui en fait la Une de son supplément culturel quotidien (on n’est jamais mieux servi que par soi-même)
lire l’article de Clarín (longue interview de l’auteur, assez surprenant au demeurant car cette rédaction a l'habitude de présenter assez souvent cet auteur comme un adversaire politique)

vendredi 23 mai 2025

La catastrophe continue : plusieurs instituts nationaux sont dissous, dont le Sanmartiniano et le Belgraniano [Actu]


Trois jours avant la fête nationale, ce dimanche, qui célèbre la Révolution de Mai (1810), laquelle a mis fin à l’Ancien régime colonial pour lui substituer une première forme d’autonomie grâce à l’instauration d’un gouvernement collégial élu parmi les principaux patriciens de la ville de Buenos Aires, Javier Mileí a fermé plusieurs instituts culturels nationaux, dissolvant les uns, comme l’Instituto Nacional Belgraniano, consacré à l’étude de la vie et de l’œuvre politique de Manuel Belgrano, l’un des principaux acteurs du 25 Mai 1810, n transformant d’autres, comme l’Instituto Nacional Sanmartiniano, consacré à José de San Martín qu’on surnomme en Argentine le Padre de la Patria (rien que ça !), qui va devenir un musée (n’importe quoi !) et fusionnant les troisièmes comme l’Instituto Nacional del Teatro qui va être vidé de toute raison d’être (il avait pour vocation d’organiser les professions du théâtre, de les représenter dans le dialogue avec les pouvoirs publics, de soutenir les activités théâtrales et notamment les festivals).

D’autres instituts historiques disparaissent aussi. Comme par hasard, ceux consacrés à des personnages historiques qui déplaisent fortement à cette droite dictatoriale qui s’est installée à la Casa Rosada depuis l’élection de Mileí : ceux consacrés à Juan Domingo Perón, à Guillermo Brown (un amiral de la période indépendantiste) et à Juan Manuel de Rosas, un gouverneur fédéraliste de la Province de Buenos Aires à l’époque romantique, pendant la Guerre civile qui opposait les libéraux, partisans d’un État unitaire, aux fédéraux qui s’appuyaient plus sur le peuple que sur le développement du commerce international (Rosas a tenté, sans y parvenir, de créer une culture et une société qu’on appellerait aujourd’hui multiraciales en donnant une place aux descendants d’esclaves d’origine africaine et aux Amérindiens de la région que les gravures historiques nous montrent fréquemment dans le paysage urbain de Buenos Aires). Ces personnes ont existé, elles ont marqué l’histoire de l’Argentine, que cela plaise ou non au parti au pouvoir ! Même l’institut consacré au pionnier de l’aviation Jorge Newberry n’échappe pas à l’hécatombe !!!

Le musée Eva Perón échappe, pour le moment, au massacre parce qu’il constitue une attraction touristique importante… à cause de Don’t cry to me, Argentina, qui n’a strictement rien à voir avec elle mais bon, passons ! Tant mieux si ce très intéressant musée survit. En revanche, l’institut d’études historiques Eva Perón disparaît corps et biens.

Les instituts historiques ainsi dissous sont censés voir leurs activités regroupées dans un nouvel Instituto Histórico Nacional qui a surtout, semble-t-il, pour objectif de permettre de supprimer quelques postes de travail.

De toute manière, d’un point de vue scientifique, c’est une nouvelle décision d’une crétinerie sans fond : la recherche sur l’histoire argentine n’est pas encore assez mûre pour mélanger ainsi tous les sujets. Pour l’heure, ce dont le pays a besoin, c’est de se raconter son roman national, sans lequel aucune nation ne peut exister. Toute communauté, nationale ou même plus petite, a besoin de ses mythes fondateurs et il faut bien produire le récit qui fera un jour consensus, or ce consensus sera porté par des figures humaines, des héros à aimer et à admirer. Historiquement, en Europe, ce processus a duré environ 4 siècles, soit 16 générations, dans chacun de nos nombreux États-nations. Les États-Unis ont été les seuls à résoudre ce problème grâce à la littérature et au cinéma. Eux seuls en ont eu les moyens financiers et techniques. Et l’université a fait tranquillement son travail de recherche, de son côté et sans bruit. Cela a eu un prix : les travaux des historiens n’ont pas atteint le grand public et on s’en rend bien compte quand on entend Trump énoncer les âneries qu’il accumule en la matière. Ce qu’il connaît de l’histoire de son pays, c’est ce que racontent quelques films quand ils passent à la télé !

En Argentine, le grand mérite des Instituts, depuis la fondation du Sanmartiniano dans les années 1930, aura été de commencer à opérer la transition entre mémoire et histoire (au sens scientifique du terme). Or cette transition est loin d’être achevée et la séparation des instituts, leur autonomie, chacun avec son personnage tutélaire, donnait déjà un travail de fou aux historiens qui en faisaient partie, dont certains étaient membres de plusieurs d’entre eux.


Il n’est pas habituel dans ce blog que je me mette aussi franchement en avant mais il se trouve que, sous deux statuts différents et depuis plusieurs années, je suis la correspondante en France de l’Instituto Nacional Sanmartiniano et de l’Instituto Nacional Belgraniano. Et je le resterai en dépit de cette nouvelle forfaiture de Mileí et de ses sbires !

Cette double fermeture me concerne donc personnellement et je m’associe aux amis que j’ai dans ces deux sociétés pour vous inviter à signer la pétition qu’ils ont lancée hier dès la nouvelle connue :

NO AL CIERRE DEL SANMARTINIANO
Y DEL BELGRANNIANO

Voici le lien pour accéder à cette pétition.

Le site Change.org vous demandera en français (si vous vous connectez depuis la France) vos nom et prénoms, votre ville, votre pays et votre adresse mail où un message de confirmation vous sera envoyé pour valider votre signature.

Pour les quelques salariés, dont certains sont devenus mes amis et qui viennent de perdre leur travail, historiens, archivistes et agents administratifs, pour tout le travail accompli ces dernières années, notamment la tâche disproportionnée de transcrire l’ensemble des archives connues de l’un et l’autre personnages, pour les dizaines d’historiens qui animent bénévolement ces structures et y apportent leur travail, pour le matériel rassemblé dont on ignore ce qu’il va devenir, je vous remercie pour la signature de notre pétition.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article d’aujourd’hui de Página/12
lire l’article d’hier de Clarín
lire l’article d’hier de La Nación
Página/12 a consacré aussi aujourd’hui un article à la défense du bien-fondé du musée de la Mémoire de la ex-ESMA que le gouvernement menace aussi de détruire : l’objectif du président est de faire disparaître tout ce qui a trait à la mémoire douloureuse de la dernière dictature militaire entre 1976 et 1983 et des crimes contre l’humanité dont elle est rendue coupable et en général de détruire l’histoire, de faire des Argentins un peuple amnésique et donc plus facile à dominer sous la forme d’une nouvelle dictature, celle d’une certaine oligarchie comme en rêve Trump.
Quant à Clarín, il publie aujourd’hui un billet d’opinion concernant la liberté de la presse et les héros de la Révolution de Mai 1910 (ce sont ceux qui l’ont été établie en Argentine pour la première fois).

mardi 20 juin 2023

Fête du Drapeau… en musique [Coutumes]

Affiche de l'Instituto Nacional Belgraniano,
qui dépend du ministère de la Culture
L'illustration est un portrait de Belgrano réalisé à Londres en 1815
le peintre était un réfugié français qui avait fui le retour des Bourbons à Paris
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C’est jour férié aujourd’hui en Argentine : el Día de la Bandera se fête à l’anniversaire de la mort du général Manuel Belgrano (1770-1820), qui créa l’emblème national en février 1812 sur le front de Rosario, contre les absolutistes qui voulaient rétablir l’ordre colonial aboli le 25 mai 1810.

Une cérémonie officielle s’est tenue ce matin à 11h (heure locale) dans le patio de la basilique du Rosaire, l’église de la maison provinciale des dominicains, qui accueille le mausolée du héros depuis 1903 (et où il avait été enterré au lendemain de son décès, selon les coutumes locales).

Le même jour, le ministère de la Culture publie une nouvelle version d’une partie des chansons patriotiques que tous les Argentins apprennent à l’école : elles ont été enregistrées par différentes formations musicales nationales, orchestres et chœurs, et doivent être rendues disponibles avec téléchargement gratuit sur le site du ministère dans la journée…

Prochain férié national : le 9 juillet. Les Argentins fêteront alors l’anniversaire de la déclaration d’indépendance, en 1816, à Tucumán.

L'article est annoncé dans le petit titre violet
Le gros titre est dédoublé entre la manifestation
contre la disparition d'une jeune fille à Chaco
(de forts soupçons de féminicide pèse contre
une famille qui figure dans les petits papiers
du gouverneur péroniste
qui s'est pris dimanche une veste de première aux primaires)
et la visite de Blinken en Chine
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© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

lire l’article de La Prensa sur ces enregistrements à haute valeur symbolique (un article annoncé en une)
lire le communiqué officiel sur le portail du gouvernement national.

mercredi 7 juin 2023

A Olavarría, ils ont tous quelque chose en eux du Beauvaisis [à l’affiche]

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Samedi prochain, le 10 juin 2023 à 18 h, le musée municipal de Olavarría, ville située dans l’ouest de la province de Buenos Aires, inaugure une exposition qu’il organise autour de son principal trésor, le portrait en pied de Manuel Belgrano (1770-1820), que celui-ci avait fait faire pendant sa mission diplomatique à Londres, dans la deuxième moitié de 1815.

Un portrait réalisé par un disciple de David et d’Ingres qui s’était récemment réfugié dans la capitale britannique pour ne pas être contraint par la Restauration de renier ses engagements politiques : Casimir Carbonnier.

Casimir Carbonnier était né à Beauvais en 1787. Fils d’un maître menuisier, il avait attiré l’attention de ses enseignants et avait ainsi obtenu une place au lycée du département (à cette époque, il n’y en avait qu’un et il se situait dans la préfecture). Le jeune garçon y avait fait reconnaître en particulier ses talents de dessinateur. Plus tard, il était allé se former à Paris et avait pu intégrer l’atelier de Jacques Louis David, à peu près à l’époque où cet atelier réalisait l’immense tableau du Sacre de Napoléon. Carbonnier a fait une jolie carrière à Paris sous l’Empire, participant à tous les salons annuels où la reine de Naples, Caroline Murat, finit par le remarquer en 1812. Elle lui commanda diverses œuvres pour son palais italien, dont un portrait dont il semble qu’on ait perdu la trace aujourd’hui.

A Londres, où Carbonnier s’est installé depuis quelques mois, Manuel Belgrano est l’un de ses tout premiers clients prestigieux. Il n’en manquera pas par la suite. Sans doute ont-ils pu communiquer en français, car le général argentin parlait notre langue et plutôt bien, disent les contemporains. Ce qu’on peut facilement croire car la maîtrise de notre langue était alors indispensable à tout travail diplomatique.

On doit la majeure partie de ce que l’on sait de sa vie à un prêtre féru d’histoire locale qui s’est attaché à sauvegarder l’histoire de cet artiste qui avait illustré sa Picardie natale.

Le tableau de Londres, non signé, destiné à la famille du modèle tout là-bas, dans la lointaine Argentine, est resté dans la famille pendant quelque cent-cinquante ans et il a été donné, il y a plusieurs années, à ce musée de la ville où une branche de la famille vit toujours.

Belle exposition autour de ce portrait récemment nettoyé et restauré par les soins du musée. Inauguration en présence de Manuel Belgrano, le président de l’Instituto Nacional Belgraniano, descendant du général à la sixième génération et qui a connu ce tableau chez lui dans sa jeunesse. Olavarría, c’est loin de Buenos Aires mais ça vaut le coup !

© Denise Anne Clavilier


En 2017, à Buenos Aires, dans l’une des salles de la caserne du Régiment de Patricios, à l’invitation du président Manuel Belgrano et de l’équipe qui anime l’Instituto Nacional Belgraniano, j’avais pu donner une conférence sur la vie et l’œuvre de Casimir Carbonnier, mort à Paris, en 1873, dans la maison provinciale des Missions étrangères de Paris où il avait pris l’habit quelques années plus tôt et où on lui doit une grande partie de l’actuelle décoration religieuse, tant dans la chapelle que dans les parties communautaires.

lundi 24 avril 2023

Une exposition s’ouvre demain sur Belgrano au Museo Mitre [à l’affiche]

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Le Museo Mitre, situé dans la rue San Martín, derrière la cathédrale de Buenos Aires, est installé dans la maison de maître qu’a habité le général Bartolomé Mitre (Buenos Aires, 1821 - ibidem, 1906), qui fut l’un des géants de la vie intellectuelle argentine dans la seconde moitié du 19e siècle.

Lecteur infatigable, maîtrisant plusieurs langues, il est considéré, non sans raison, comme le premier historien argentin puisqu’à partir de 1856, il publia de nombreuses études sur les débuts de l’indépendance, consacrant en particulier des biographies plus que fournies de Manuel Belgrano, José de San Martín et Miguel Martín Güemes. D’orientation libérale, philo-britannique, plutôt hostile à la culture espagnole ou en plus exactement à ce qu’il en percevait dans le nouvel Etat qui se dégageait avec difficulté de la gangue coloniale tricentenaire, Bartolomé Mitre fut aussi un acteur incontournable de la presse quotidienne (il a fondé et dirigé La Nación, le quotidien qui brille encore aujourd’hui au firmament des journaux sud-américains), un poète (dont les œuvres ont beaucoup souffert des outrages du temps), un précieux collectionneur de documents historiques (on lui doit la conservation d’une impressionnante quantité d’archives)n et un homme politique d’une grande importance, puisqu’il fut président de la République, au tout début des vingt années connues dans l’histoire comme La República Conservadora (de 1862 à 1968, quand la constitution prévoyait encore un mandat de six ans).

Lorsqu’en 1903, on installa les restes de Manuel Belgrano dans le fastueux mausolée qu’on venait de lui construire sur le parvis de l’église provinciale des dominicains, la basilique de Santo Domingo y Santo Rosario, c’est lui qui prononça l’éloge funèbre en présence de quelques descendants et du gratin de la République.

Demain, le Museo Mitre inaugure une exposition temporaire qui mettra en scène quelques uns des documents écrits de la main de Manuel Belgrano (1770-1820), le premier penseur de l’indépendance, le premier économiste sud-américain, l’un des tout premiers généraux ayant combattu pour l’indépendance, dès 1811, contre les restes de l’armée coloniale espagnole.

Cela promet une très belle et passionnante visite pour tous les amoureux de l’histoire.

L’exposition partira en tournée un peu plus tard.

© Denise Anne Clavilier

dimanche 2 octobre 2022

Prix Général Belgrano et interview à la télé dans l’émission de Nolo Correa – article n° 7100 [Chronique d’Argentine]

En compagnie du président de l'INB, Manuel Belgrano,
un descendant du général dont un portrait imaginaire trône derrière nous


Le 23 septembre dernier, à Buenos Aires, le président de l’Instituto Nacional Belgraniano m’a remis le prix General Manuel Belgrano pour l’ensemble de mon travail de vulgarisation de la culture argentine en français et tout particulièrement pour la biographie de Manuel Belgrano que j’ai publiée en France en 2020, quelques semaines à peine avant le premier confinement (Manuel Belgrano, l’Inventeur de l’Argentine, Éditions du Jasmin).


Ce travail avait été présenté à l’Ambassade argentine, le 27 février 2020, une date symbolique qui émeut beaucoup les membres de l’Institut puisqu’il s’agit de la date de la création du drapeau national, imaginé par Manuel Belgrano afin de distinguer sur le champ de bataille les troupes révolutionnaires qu’il commandait de celles de l’ennemi, les troupes coloniales fidèles à l’Ancien Régime, alors que jusqu’à cette date, tout le monde combattait sous les mêmes couleurs rouge et jaune, celles de l’Espagne.


Le titre que j’ai donné à cette biographie a lui aussi beaucoup plu car il rend compte de l’un des aspects du personnage qui est très peu et très mal développé dans le discours que les Argentins tiennent traditionnellement sur lui. Trop souvent, Belgrano y est en effet réduit à la seule création du drapeau. Or dans sa courte vie, il a réalisé infiniment plus. Dans ces conditions, qu’une historienne française en parle ainsi ! Surtout si en plus, elle a travaillé directement à partir des sources et non pas de l’habituel salmigondis de biographies publiées en Argentine pas d’autres auteurs… cela pouvait impressionner ce public de connaisseurs.

Une partie de la promotion 2020-2022.
Je suis entourée de l'historien Matías Dibb et de l'aumônier de l'INB
au premier rang

A cause de la pandémie, cette année, la cérémonie a exceptionnellement rassemblé trois promotions successives de récipiendaires. En ce jour du 23 août qui marque l’anniversaire de l’Évacuation de Jujuy (Exodo Jujeño), elle résonnait d’autant plus pour moi qu’au même moment, dans un autre point du globe où je vis, en Europe, un autre pays était en train d’assurer son avenir en évacuant une partie de son territoire avant de lancer une contre-offensive dont on admire maintenant le succès… Comme en 1812 ! Puisque que l’Exode Jujègne fut suivi d’une spectaculaire reconquête du territoire perdu, Belgrano remontant avec succès jusqu’en Bolivie !

Avec l'historienne Norma Ledesma lors de la remise du prix
sous les yeux de l'actuel colonel des Patricios

Tout le monde s’était rassemblé à Palermo, dans le grand hall d’honneur de la caserne du 1er Régiment d’infanterie dit de Los Patricios, dont Manuel Belgrano (1770-1820) a été le second commandant. Los Patricios est le plus ancien régiment du pays. A Buenos Aires, il assure les missions de protocole et de sécurité des autorités municipales. Il a en effet été constitué en 1806 comme milice citoyenne de volontaires de Buenos Aires pour repousser un corps expéditionnaire britannique qui cherchait à s’emparer d’un bout de l’empire espagnol puisque le roi Carlos IV était alors allié de Napoléon : il s’agit d’un épisode épique, baptisé Las Invasiones Inglesas, dont les Portègnes tirent une légitime fierté et dont Manuel Belgrano, encore économiste civil à la tête de la Corporation des Marchands, a été considéré par ses contemporains comme l’un des principaux héros, au point que les autorités municipales encore coloniales ont donné son nom à l’une des rues de la petite bourgade qu’était alors Buenos Aires. C’était la première fois que la ville introduisait des noms historiques dans sa toponymie, remplie jusqu’alors de saints et de notions religieuses.

Après toutes ces émotions matinales, on avait faim !
Un magnifique et très bon gâteau au dulce de leche nous attendait
sous ce décor en pâte d'amande réalisé par une pâtissière amateure très douée

En ce 210e anniversaire de l’Exodo Jujeño, la musique du régiment a participé à la fête... avant de retourner à ses répétitions de l’hymne ukrainien, puisque le lendemain, le 24 août, l’ambassade de ce pays fêtait sa propre fête nationale, son jour de l’Indépendance (restée parfaitement inaperçue dans ce pays gouverné par des prorusses qui ne savent pas trop comment, à l’heure actuelle, ils vont se dépatouiller quand il faudra se prononcer d’ici quelques jours, à l’assemblée générale de l’ONU, sur les rapines de la dictature russe sur le territoire ukrainien).



Une semaine plus tard, cette fois-ci à San Telmo, dans la salle de La Vereda de Beba, un cena-show de taille modeste, je participais à une émission que je connais depuis plusieurs années, Hablando de Arte con Nolo Correa. Un talk-show culturel, en espagnol bien sûr, diffusé à la radio puis à la télé, sur une chaîne de la TNT argentine. Depuis plusieurs années, Nolo Correa, qui en est le producteur et l’animateur principal, diffuse aussi l’émission sur Youtube, où l’on peut donc regarder l’ensemble de la collection, semaine après semaine. Et comme Nolo est un excellent intervieweur, cela vaut la peine de s’abonner à cette chaîne digital.

Un petit retour sur images que je suis heureuse de partager sur Barrio de Tango.

© Denise Anne Clavilier

samedi 13 août 2022

Remise du prix / Entrega del Premio General Manuel Belgrano le 23 août/agosto [ABT]

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[…] nuestro Instituto quiere reconocer su trayectoria como historiadora, escritora, ensayista, traductora y consultora en comunicación intercultural, y muy especialmente por el profundo y exquisito trabajo de investigación que ha plasmado en la obra: "Manuel Belgrano, L'inventeur de l'Argentine", primera biografía de nuestro Prócer en francés, y que fuera presentado en la Embajada Argentina en París (Francia), el 27 de febrero de 2020.

Asimismo, le informamos que el “Premio General Manuel Belgrano” le será entregado en la “Ceremonia por el 210 Aniversario del Éxodo Jujeño”, el 23 de agosto de 2022, a partir de las 11:00 horas en el cuartel del Regimiento de Infantería 1 “Patricios”, en la avenida Bullrich 481 de la Ciudad Autónoma de Buenos Aires.

Tomado de una carta del presidente del Instituto Nacional Belgraniano, lic. Manuel Belgrano (chozno del prócer)

Il y a quelques jours, j’ai reçu confirmation de la part de l’Instituto Nacional Belgraniano du prix Général Manuel Belgrano qui m’avait déjà été attribué en 2020 mais n’avait pu m’être remis à cause du covid et de l’impossibilité d’entrer en Argentine du fait des mesures sanitaires très sévères alors en vigueur.

Les membres de l’INB se sont donc réunis à nouveau pour tout refaire et organiser la prochaine remise de la médaille (à porter en pendentif, avec ruban aux couleurs nationales) et du brevet qui fait foi de la récompense.

Cette remise aura lieu le 23 août à Buenos Aires, dans un des salons de réception de la caserne du 1er régiment d’Infanterie dit des Patricios, dont Manuel Belgrano fut le second colonel à partir de 1811, avant de devenir le général qui sauva le nord-ouest de l’actuelle Argentine d’une nouvelle attaque des troupes coloniales.

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La cérémonie se tiendra pendant la commémoration de l’Exode Jujègne, que Manuel Belgrano avait ordonné afin d’évacuer la ville de Jujuy avant sa prise par l’armée coloniale, comme aujourd’hui Volodymyr Zelenski fait vider Donietsk pour éviter les morts et mieux préparer la contre-offensive contre l’occupant. Tous les jours, je retrouve d’ailleurs dans la guerre d’indépendance que mène l’Ukraine des échos des événements que j’ai étudiés en suivant les trajectoires des généraux José de San Martín (1778-1850) puis Manuel Belgrano (1770-1820). C'est la raison pour laquelle j'ai glissé dans l'affiche que j'ai conçue pour cette annonce sur ce blog une vignette du dessinateur de presse états-unien Hall réalisée cet été pour le blog de Cartooning for Peace, l'association internationale des dessinateurs pour la paix fondée et animée par Jean Plantu.

Chappatte (Suisse), Cartooning for Peace, 24 février 2022

Cette année, mon séjour en Argentine ne ressemblera pas aux précédents. Tous les jours, je constate que là-bas mes amis et connaissances se débattent dans une crise profonde à côté de laquelle celle que nous traversons ne mérite même pas ce nom. Mais cela ne m’empêche pas d’espérer quelques photos le 23 à côté de distingués historiens belgraniens argentins dont certains sont maintenant devenus des amis personnels.

La cérémonie est ouverte à tous.
L’entrée est libre et gratuite.
Mais attention ! Tout se passe dans une enceinte militaire. Vos papiers d’identité seront exigés et contrôlés à l’entrée.

© Denise Anne Clavilier

jeudi 9 juin 2022

Un spectacle sur Belgrano à… Belgrano [à l’affiche]

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L’historien contestataire et animateur radio-télévisuel Felipe Pigna proposera samedi 11 juin 2022, à l’Auditorio Belgrano, Virrey Loreto 2348, dans le quartier homonyme, un spectacle multimédia intitulé Felipe Pigna busca las huellas de don Manuel (Felipe Pigna sur les traces de don Manuel). Je vous laisse aprécier sur l'affiche la taille respective des noms propres. Pigna n'est pas une demi-vedette, comme vous le constatez !

Il y aura une récitante, de la musique et du dessin.

Il s’agit de raconter la vie et l’œuvre émancipatrice de Manuel Belgrano (1770-1820), avocat devenu économiste, le premier en Amérique du Sud, puis général pour repousser les forces contre-révolutionnaires et coloniales qui tâchaient de mettre en échec la révolution indépendantiste qui avait été déclenchée, sur l’initiative de Belgrano, le 25 mai 1810 lors d’une réunion des notables de Buenos Aires, à l’hôtel de ville, le Cabildo. La légende nationale retient surtout qu'il a inventé le drapeau argentin, à Rosario, sur les rives du Paraná, le 24 février 1812 (d'où l'iconographie que l'on observe sur l'affiche ci-dessus).

Dans sa démarche d’inlassable vulgarisateur, qui a le sens du public, Felipe Pigna entend entamer avec les spectateurs un échange. La figure historique de Manuel Belgrano est à la fois très célèbre, très aimée et passablement méconnue dans sa dimension historique réelle. Adopter une démarche qui préfère le dialogue à la parole magistrale trop fréquente en Argentine sur ces thèmes n’est donc pas du luxe.

L’entrée est fixée à 1 400 pesos argentins.

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En 2020, l’année était consacrée au 250e anniversaire de la naissance de Manuel Belgrano et au bicentenaire de sa disparition. La programmation culturelle, prévue de longue date dans tout le pays, avait été gâchée par les confinements et autres mesures sanitaires contre le covid. On sent que les animateurs culturels se rattrapent maintenant que la contagion semble moins dangereuse.

Seul Página/12 en fait un article aujourd’hui (pas étonnant, Felipe Pigna est très lié au groupe Octubre, actionnaire principal du quotidien). La Nación présente rapidement le spectacle dans ses pages consacrées aux nouveautés à l’affiche.

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :

lire l’article de Página/12 qui propose une interview approfondie de l’historien

mardi 7 juin 2022

Ce soir à la Legislatura, découvrez la maison natale de Belgrano [Disques & Livres]

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Roberto Collimodio et Alejandro Maddoni présenteront ce soir, mardi 7 juin 2022, à 18 h, leur ouvrage sur l’histoire de la maison familiale de Manuel Belgrano, où il est né, le 3 juin 1770, et où il est mort, le 20 juin 1820.

Il s’agit d’une maison qui a disparu. Elle a été démolie au début du 20e siècle parce qu’elle tombait progressivement en ruine et qu’aucun propriétaire privé ne voulait se charger de sa restauration. A cette époque, l’État, aux mains de la Generación del Ochenta, une clique oligarchique incroyablement corrompue, n’avait aucune conscience de l’existence d’un patrimoine historique national. Cette très belle maison patricienne, qui avait appartenu à l’un des plus riches, si ce n’est le plus riche des marchands coloniaux de la ville, le père du général Belgrano, s’élevait sur ce qui est aujourd’hui l’avenue Belgrano, à quelques pas à peine du couvent des dominicains, dans l’église desquels les membres de la famille avaient obtenu le droit de sépulture et sur le parvis de laquelle se trouve aujourd’hui le fastueux tombeau du général.

Le livre préfacé par deux autorités, d’une part le président de l’Instituto Nacional Belgraniano, qui est un descendant de Manuel Belgrano dont il porte le nom, et d’autre part le très grand archéologue de Buenos Aires qu’est l’architecte Daniel Schávelzon, est donc l’histoire enfin reconstituée de ce morceau de patrimoine perdu. Cette histoire qui restait à faire. Merci à eux de s’y être collés.

La présentation aura lieu au Salón San Martín de la Legislatura, le parlement unicaméral de la Ville Autonome de Buenos Aires, à quelques centaines de mètres à peine de ce petit coin de la capitale où a vécu et où est mort le général Manuel Belgrano, créateur du drapeau national et défenseur par les armes de l’intégrité du territoire du pays que la révolution de Mai mettait au jour.

© Denise Anne Clavilier

Quatrième de couverture de l'ouvrage
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mardi 24 mai 2022

Les nouveaux billets de banque arrivent [Actu]

En haut : "Un taliban sort, un technocrate entre"
Allusion au fait que le ministre de l'Economie
a réussi à se défaire d'un secrétaire d'Etat trop proche de Cristina
(Au moins, maintenant il peut déployer sa politique sans craindre
des coups tordus à l'intérieur de son ministère)
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C’était une promesse de campagne puis de prise de fonction de l’actuel président : remettre des figures historiques sur les billets de banque, ces personnages que Mauricio Macri, au pouvoir de 2015 à 2019 sur un programme ultra-libéral avait effacé au profit d’animaux sauvages. Sous prétexte que le rappel des figures historiques créait de la dissension idéologique dans la population. Quel crétin !

Avec un soin pervers, il avait donc effacé l’histoire sous prétexte de dépolitiser la monnaie plutôt que d’inviter les historiens et les vulgarisateurs afin d’approfondir peu à peu les démarches scientifiques et les développer à côté du récit idéologisé qu’est l’élaboration actuelle (nécessaire) du roman national en gestation et donc encore très peu consensuel. Il avait même fait retirer les billets à l’effigie de San Martín et de Belgrano, les deux pères-fondateurs de l’Argentine !

Les billets actuels
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Hier, au Musée du Bicentenaire, dans l’enceinte de la Casa Rosada, là où se trouvent encore des vestiges de deux bâtiments historiques disparus, l’ancienne forteresse coloniale qui servait de résidence au vice-roi espagnol puis au gouvernement révolutionnaire à partir du 22 mai 1810, et les douanes de la fin du XIXe siècle, le président Alberto Fernández a présenté les nouveaux billets qui vont être mis prochainement en circulation. Ils sont au nombre de quatre dont la valeur d’étale de 100 (les billets de valeur inférieure ont été retirés les uns après les autres depuis trois ans) à 1 000 pesos. Une gamme de billets dont la valeur faciale a juste été multiplié par 10 depuis la dernière série des billets à figures historiques (5, 10, 20, 50 et 100 pesos).

Les anciens billets, avec les effigies historiques (San Martín a été oublié)

Les grands hommes détestés par la gauche ont disparu : Sarmiento (50 pesos) et Roca (100 pesos).

Le nouveau Evita

Reviennent dans les portefeuilles José de San Martín (1778-1850) et Manuel Belgrano (1770-1820), les deux seuls personnages historiques unanimement aimés et vénérés par tous les Argentins (même si sur le plan idéologique, ils sont tirés à hue et à dia par les différents auteurs qui se piquent d’écrire leur biographie, en se passant royalement des sources historiques). Au verso des billets, figurent ce qui est considéré comme leurs plus hauts faits d’armes et comme emblèmes de leur lutte pour la liberté et l’indépendance, la Traversée des Andes à l’été 1817 pour San Martín et la création du drapeau national, à la fin de l’été 1812 à Rosario, pour Belgrano.

Apparaissent des figures chères à la gauche décentralisatrice.

Le premier est le général saltègne Martín Miguel Güemes (1785-1821), le seul héros de la guerre d’indépendance qui soit mort de mort violente, tué par un contre-révolutionnaire (tous les autres sont décédés dans leur lit ou, au moins, alors qu’ils étaient retirés du combat), le seul aussi qui relie une province historique très éloignée de Buenos Aires, Salta, à la lutte de la capitale coloniale puis nationale pour une indépendance alors encore très lointaine (il était cadet à Buenos Aires quand la ville a été attaquée par les Britanniques à deux reprises, en 1806 et 1807).

Même choix pour le gros titre
(avec une formule différente mais ça ne change pas grand-chose)
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Les deux autres figures sont deux femmes et ce sont celles que le président avait annoncées il y a très longtemps déjà, alors que la pandémie paralysait le pays. Pour la première fois depuis l’introduction très contestée par Cristina Kirchner, à la fin de son second mandat, de Evita Perón sur le billet de 100 pesos (1) destiné à remplacer à terme celui à l’effigie du général Julio A. Roca, premier président d’une période de malheureuse mémoire (la Generación del Ochenta, entre 1880 et 1916) et massacreur de Mapuches lorsqu’il commandait la campagne dite du Désert, dont le but était de faire occuper par des propriétaires blancs la Patagonie argentine à une époque où le Chili lorgnait sur ces terres de l’autre côté des Andes (les années 1870). L’une de ces femmes est María Remedios del Valle (circa 1768-1847), une des très rares combattantes de la guerre d’indépendance, qui plus est la seule femme qui accéda (et encore sur la fin de sa vie) à un grade d’officier supérieur. Et elle était noire ! Elle a combattu sous les ordres de Manuel Belgrano, le premier à l’avoir distinguée et fait progresser dans la hiérarchie militaire. Elle venait du fin fond de la société coloniale esclavagiste.

L’autre femme, Juana Azurduy de Padilla, était tout le contraire. C’était une femme issue de la meilleure société coloniale. Elle était riche et possédait une culture européenne de qualité. Ceci dit, elle n’a rien à faire sur des billets argentins puisqu’elle était bolivienne. Certes, elle a combattu du même côté que Manuel Belgrano et Martín Güemes parce que dans les années 1810, les deux pays n’en faisaient encore qu’un mais elle ne l’a jamais fait dans ce qui allait devenir l’Argentine ni même pour l’indépendance de ce pays au sud du sien. Elle guerroyait pour chasser les Espagnols de ce qu’elle appelait le Haut-Pérou et qui a pris son indépendance sous le nom de Bolivie, en hommage à Bolívar, en guise de compensation d’ailleurs (Bolívar ne voulait pas entendre parler d’indépendances séparées pour tous ces pays qu’il voulait centraliser sous son autorité politique et qui ont échappé à son étau). Sa renommée a atteint l’Europe, difficilement mais enfin, on trouve des allusions à ses actions dans la presse européenne du début du XIXe siècle.

S’approprier cette figure féminine épique, c’est le péché mignon de la gauche argentine, surtout péroniste. C’est l’un de ses côtés franchement pénibles.

Página/12 titre lui aussi sur les changements
au ministère de l'Economie
L'info est traitée tout en haut, au centre
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Il semble qu’il ait été difficile de concilier le nombre de billets à mettre en circulation (seulement quatre) et le nombre de próceres à célébrer en ligne avec la politique de développement de la parité de genre menée par le président Fernández. Le gouvernement a donc choisi de les présenter par paire homme-femme et le choix qui a été fait est, pour une fois, historiquement justifiable. On peut toutefois regretter que Manuel Belgrano, l’intellectuel qui a conçu avant tout le monde l’indépendance argentine dès 1806 avant de se battre pour elle y d’y risquer sa vie, méritait de retrouver un billet pour lui tout seul comme son ami et compagnon d’armes, José de San Martín.

La droite se montre très critique mais ne peut pas décemment critiquer les choix qui ont été faits, surtout avec le retour de Belgrano et San Martín. Elle tire donc sur le côté : il paraît qu’il y a plus urgent pour venir en aide aux Argentins. Pour tous (à droite), le gouvernement ferait mieux de lutter contre l’inflation (comme si l’inflation réagissait à un commandement de l’exécutif, dans ce cas, ça se saurait). Pour certains, il aurait mieux valu créer un autre peso, un peso nouveau, comme De Gaulle avait créé le nouveau franc, et lui donner une valeur cent fois supérieure. Bref, passons !

Pour la photo principale, Clarín a préféré Biden au Japon
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Comme ils avaient commencé à inonder la presse de leurs récriminations dès ce week-end, le président leur a répondu dans son discours de présentation en rappelant que la monnaie nationale est un instrument de souveraineté et qu’il est essentiel d’en bien traiter les dimensions symboliques.

© Denise Anne Clavilier

Pour aller plus loin :



(1) Ce billet de 100 pesos va un peu bouger mais pas tant que cela. Celui représentant Julio Argentino Roca (1843-1914) a probablement fini par disparaître à l’heure qu’il est.