Un coup de feu dans la nuit,
tel est le titre, traduit en français, de ce nouveau CD, avec
documentaire filmé, que le pianiste et compositeur Julián
Peralta, fondateur et directeur musical du groupe Astillero Tango, a
présenté les 24 et 25 novembre 2012 (1) à Buenos
Aires : un ensemble de douze morceaux nouveaux, écrits par des
poètes et paroliers (letristas) de la jeune génération,
pour faire mentir les rumeurs selon lesquelles le tango-canción
n'existerait plus dans l'actuelle relève artistique du
genre...
L'enregistrement de ce disque a été filmé
puis monté par le réalisateur Alejandro Diez, sous
forme d'un documentaire qui veut rendre compte de ce complexe travail
d'interprétation et des chanteurs contemporains qui peinent
encore à se faire connaître (sauf Omar Mollo, un
transfuge du rock très chevelu et très en vue sur la scène argentine
actuelle). Les cinq heures et demi de travail en studio ont été
résumées dans un long-métrage de 70 minutes.
Dans ce disque, une équipe
de chanteurs qui appartiennent tous à la même mouvance
revendicative de l'authenticité socio-culturelle du genre :
Aureliano Marín, Juan
Subirá, Cucuza Castiello, Alejandro Guyot, le murguero Ariel
Prat, Juan Pablo Villarreal, Black Rodríguez Méndez...
Quelques extraits de l'interview donnée par Julián
Peralta, à Página/12 et publiée ce matin :
La idea surgió de una nota periodística en la que
alguien dijo que no había más autores de tango. Eso es
cualquiera... acá tenemos, de entrada, doce autores, doce
músicos y doce cantores, y es la punta del iceberg, porque hay
muchos más” [...] “Se trata de mostrar todo lo nuevo que
está pasando con las canciones del género, porque en la
cosa instrumental hay muchos grupos que lo están sosteniendo
bien, pero la canción tiene una dificultad mayor. Llegado el
momento en que hay un material importante de canciones de un tango
muy under, de tugurio y de barrio, se me ocurrió que era
importante darle visibilidad.
Julián Peralta, interviewé par Cristián
Vitale
L'idée a surgi d'un article de journaliste dans lequel
quelqu'un disait qu'il n'y avait plus d'auteurs de tango. C'est
n'importe quoi, ça... Là, nous avons, d'entrée,
douze auteurs, douze musiciens et douze chanteurs, et c'est la pointe
de l'iceberg, parce qu'il y en a beaucoup plus [...] Il s'agit de
montrer toute la nouveauté qu'il y a dans les chansons du
genre, parce que pour ce qui est de la chose instrumentale, il y a
beaucoup de groupes qui le soutiennent bien en ce moment, mais la
chanson présente une difficulté plus grande. C'est
l'époque où il y a beaucoup de matière dans la
chanson, dans un tango très underground, de taudis et de
quartier. Il m'est apparu important de lui donner de la visibilité.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
Le disque s'ouvre sur un récit
désormais classique de notre ami Alorsa, fondateur du groupe dissous La Guardia Hereje, dont le monde du tango nuevo ne se remet
pas du décès soudain en août 2009 (voir mon article à ce sujet) : Vuelve el Tango (le retour du
Tango), une très belle parabole à la fois poétique
et pleine d'humour sur la renaissance du tango à partir du
retour de la démocratie dans les années 1990, que j'ai
moi-même traduite et présentée dans Deux cents
ans après, le Bicentenaire de l'Argentine à travers le
patrimoine culturel du tango, paru en janvier 2011 chez Tarabuste
Editions (2). Le texte est simplement dit par un récitant,
Martín Otaño, sans partition aucune... Peralta s'en
explique dans son interview :
La verdad es que no puedo arreglar nada de Alorsa y pretender que
quede bien. Su obra es maravillosa, pero relajada, y yo escribo cosas
más obsesivas, trabadas. La conclusión fue: tiene que
ir el recitado pelado, porque si le pongo algo arruino al Gordo, le
rompo el humor.
Julián Peralta, interviewé par Cristián
Vitale
A vrai dire, je ne peux faire aucun arrangement de Alorsa et dire
ensuite que ça sonne bien. Son œuvre est merveilleuse, mais
relax, et moi j'écris des choses très obsessionnelles, complexes.
J'en ai conclu qu'il fallait que le récitatif y aille franco,
à poil, parce que si j'y mets de la musique, je massacre le
Gordo (3), je lui casse son humour.
(Traduction Denise Anne Clavilier)
Pour aller plus loin :
lire l'article de Tinta Roja, une nouvelle revue du tango nuevo (qui ne s'intéresse
pas à l'expression dansée du tango).
Le site Internet de Tinta
Roja intègre aujourd'hui la rubrique des Institutions, en
espérant qu'elle tiendra bien le coup économique...
Elle n'a pas sa place dans la rubrique Eh bien, dansez maintenant !,
où vous trouverez les revues spécialisées El
Tangauta ou La Milonga Argentina
à côté des revues francophones.
(1) Le 24 novembre est l'anniversaire de naissance de Alorsa.
(2) Cette anthologie bilingue
de cent neuf textes, de dix auteurs, sur 140 pages, constitue le numéro
spécial 2010 de la revue Triages.
(3) El Gordo (le gros), c'était un surnom de Alorsa (ce qui
était déjà en soi un surnom et un nom de scène,
sa famille continue à ne parler que de Jorge et nous avons
pris l'habitude d'utiliser ce prénom de baptême pour
parler de lui avec ses parents). Rien à voir avec le fait
qu'il était enveloppé, comme aurait dit Obélix.
Il aurait été maigre comme un clou que ça aurait
bien pu ne rien changer. El Gordo, c'est un terme d'affection. C'est
aussi l'un des surnoms que l'on donna de son vivant à Aníbal
Troilo...