vendredi 20 juin 2025

L’une des plus vieilles églises de Buenos Aires menacée par un temple mormon [Actu]

Santa Catalina aujourd'hui (source : site Internet du centre pastoral)
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L’une des plus vieilles églises de Buenos Aires toujours debout est l’église Santa Catalina de Siena, dédiée à celle que nous appelons en français sainte Catherine de Sienne. Elle a été bâtie en 1745 sur un terrain qui se situait alors en dehors de la ville, bien au nord, pour abriter son premier monastère féminin. A l’époque coloniale, on comptait surtout des communautés régulières masculines, appartenant à des ordres missionnaires insérés dans la ville, les franciscains, les dominicains, les jésuites entre autres, et des communautés féminines cloîtrées. Santa Catalina a donc abrité les « catalinas », que l’on retrouve dans de nombreux toponymes de la ville, des moniales de la famille dominicaine. Le monastère accueillait en ses débuts les filles des grandes familles du vice-royaume du Río de la Plata, jusqu’à ce qu’un évêque l’oblige à accepter une sœur de couleur, pour mettre fin à un grand scandale qui secouait toute l’agglomération. Le recrutement resta élitiste jusqu’à la Révolution de 1810 tant et si bien que seule une petite centaine de femmes y ont fait profession de 1745 jusqu’à cette année qui marque la fin du système colonial. De 1745 à 1810, le monastère a possédé une quinzaine d’esclaves, des femmes affectées aux bas travaux (ménage, cuisine, soin des cultures vivrières et de la basse-cour, etc.)

La même église encore dans sa sobriété coloniale

Ce domaine, déclaré monument historique national en 1942, a cessé d’être un monastère en 1974. Il est aujourd’hui un centre pastoral, à la charge d’une petite équipe de trois prêtres, qui dépend directement de l’archevêque et qui propose des retraites prêchées ou en silence, une boutique d’objets religieux (santería), des conférences, un espace de prière et d’adoration au beau milieu du quartier commercial (la rue Florida) et financier (la rue San Martín, qui traverse la « City » portègne). C’est aussi un lieu historique de grande importance pour la mémoire locale et nationale : de grandes figures indépendantistes sont liées au monastère qui conservent aussi certaines pièces historiques relatives aux Invasions Anglaises (1806-1807), pendant lesquelles le monastère s’est transformé en hôpital pour soigner les soldats blessés, aux premières années post-coloniales et aux années postérieures à l’épidémie de fièvre jaune de 1872, quand les familles aisées du sud de Buenos Aires vinrent s’installer définitivement au nord, réputé plus aéré et plus sain. Et n’oublions pas le patrimoine architectural, dont il reste peu de témoignages dans une ville qui a pratiqué la destruction active de tout ce qui rappelait son passé espagnol.

Or l’une des manzanas, quadrilatères bâtis qui entourent l’ensemble monastique, a été racheté dernièrement par un promoteur immobilier lié à la communauté mormone de l’Utah, qui entend y bâtir un temple hors dimension. Comme tout ce que font en Amérique du Sud ces sectes d’origine protestante qui pullulent aux États-Unis et qui ont aujourd’hui un rôle politique actif à la droite de la droite, cela promet d’être un énorme machin très agité, drainant une population bruyante et particulièrement invasive, notamment par ses actions prosélytes. Or pour ce qui est du bruit et de l’agitation, le quartier est le champion local. Il tient donc à cet îlot de tranquillité.

Or à l’occasion des nombreux projets immobiliers qui ont vu successivement le jour dans les années 2000 pour aménager cette manzana, qui accueillait alors un parking désaffecté (playa de estacionamiento), des fouilles préventives ont permis la découverte de vestiges archéologiques qui documentent la vie quotidienne du monastère. Un trésor pour l’histoire de la ville coloniale ! Il a donc été convenu que cette manzana resterait non bâtie et accueillerait un espace vert dont ce coin ultra-urbanisé à le plus grand besoin.

L'ensemble conventuel aujourd'hui
(vue aérienne tirée du site Internet du centre pastoral)

Le projet mormon réveille les habitants qui réclament désormais qu’on respecte ce qui a été convenu : ils veulent ce qu’on appelle une place en Argentine, un coin de verdure, avec des arbres !

© Denise Anne Clavilier


Página/12 et Clarín en ont parlé ces derniers jours mais les deux journaux ont réservé leurs articles sur le sujet à leur abonnés.

Le Caras y Caretas de juillet rendra hommage à Pepe Mujica [Disques & Livres]

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En juillet, le nouveau numéro du mensuel Caras y Caretas, du groupe médiatique Octubre, qui possède Página/12, rendra hommage à Pepe Mujica, le président uruguayen qui vient de mourir à près de 90 ans, à Montevideo.

La rédaction du mensuel a en fait une réincarnation de José Gervasio Artigas, le père de l’indépendance de l’Uruguay, un personnage historique, lui aussi décédé à un âge très avancé, que la gauche s’est pleinement approprié au prix parfois de quelques entorses à la réalité historique mais c’est le seul leader indépendantiste qu’elle peut revendiquer sans trop être contredite. Elle pourrait aussi en revendiquer d’autres mais comme l’histoire conventionnelle écrite pour l’école par des penseurs de droite en ont déformé la légende, ils ne leur reste qu’Artigas. L’occasion était trop belle pour l’équipe de Caras y Caretas, menée par l’historien péroniste Felipe Pigna.

Beau portrait en couverture !

Le portrait conventionnel du héros
par un peintre largement postérieur (1889)
qui ne l'a jamais rencontré
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Dimanche dernier, ce nouveau numéro était en vente avec l’édition du jour du quotidien Página/12. Il est ou sera disponible, indépendamment du journal, très prochainement dans les kiosques.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’éditorial de Felipe Pigna sur le site du magazine.

jeudi 19 juin 2025

La justice a raté son coup : on n’avait pas vu autant de monde dans les rues depuis longtemps [Actu]

"Le 18", dit le gros titre en allusion au 17 octobre 1945,
le jour où le peuple a montré sa loyauté à Perón
et l'a fait rappeler d'un exil sans procès.
Certains manifestants, conscients du parallèle historique,
ont répété l'image iconique de 1945 : ils se sont assis sur le bord
du bassin de la Place de Mai, se sont déchaussés
et ont mis les pieds dans l'eau.
Ils ont du courage ! En octobre, il fait chaud mais en juin,
gla gla : l'eau de la fontaine devait être frisquette !
La photo représente Plaza de Mayo hier
En biais à gauche, on voit le Cabildo et son toit rouge.
A sa droite, Avenida de Mayo.
A droite encore la Diagonal Norte avec l'obélisque
qui se dresse dans la perspective
Et tout à droite de l'image, la façade néo-classique de la cathédrale.
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Il semble qu’environ un million d’Argentins, sur une population totale de moins de 50 millions, ont arpenté les rues des grandes villes du pays hier dans l’après-midi, donc en plein jour, pour soutenir l’ancienne présidente Cristina Kirchner et protester contre le traitement judiciaire qui lui est appliqué et qu’ils sont nombreux à estimer injustifié. Le gouvernement tente en vain de prétendre que le nombre de manifestants n’a guère dépassé les 48 000 personnes, un peu comme ce conseiller de Trump prétendait samedi soir que le défilé militaire avait été un grand succès tandis que les manifestations No Kings avaient connu un fiasco retentissant (on sait que c’est exactement l’inverse qui s’est passé).

Le gros titre parle comme d'un enterrement :
"La foule pour un adieu ?"
Quelle mauvaise foi !
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La presse de droite brûle d’envie, elle aussi, de minimiser les chiffres mais les journalistes avouent qu’ils doivent se rendre à l’évidence. Les photos démontrent clairement qu’il y a eu environ un demi-million de manifestants hier dans la seule capitale où la Plaza de Mayo ainsi que les rues et avenues qui y mènent étaient noires de monde sur plus d’un kilomètre en profondeur.

Une photo de la manifestation à La Plata
dans cette édition locale de Página/12
Cristina Kirchner est native de La Plata
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La presse de droite prétend aussi, contre toute évidence, que le mouvement péroniste serait divisé alors qu’il est clair que pour l’occasion, il a refait son unité dans la diversité des courants et des personnalités qui le composent. A Buenos Aires, les bannières les plus visibles étaient celles de la Campora, le mouvement de jeunesse, passablement radicalisé, que dirige Máximo Kirchner, le fils quarantenaire de l’ex-présidente, lequel se présente désormais en héritier politique de ses deux présidents de parents. Pour autant, il n’est pas certain que ce mouvement constituait la majorité du cortège à Buenos Aires.

"Cristina a obtenu une grande manifestation*
mais elle n'a pas eu son 17 octobre", dit le gros titre
avec une mauvaise foi patente !
Bien sûr, Cristina n'a pas été libérée à minuit
mais son procès était maquillé en procès constitionnel
Ce n'était pas le cas pour Perón en 1945
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Patricia Bullrich, la très droitière ministre de la sécurité, a tenté de mettre des bâtons dans les roues aux manifestants, multipliant les contrôles tatillons et délibérément vexatoires aux entrées de Buenos Aires et à la descente des bus spécialement affrétés pour l’occasion aux quatre coins du pays mais elle a dû rapidement se rendre à l’évidence : il était impossible de faire appliquer ses règles restrictives anti-manifestants comme celle qui veut que les participants n’occupent que le trottoir et laissent la chaussée libre pour ne pas entraver la circulation. Elle a dû laisser les gens occuper la voirie tout entière sur les différents parcours dessinés par les organisateurs. Ce qui prouve bien que ses chiffres sont faux, que la foule était impressionnante et que cette convocation est donc un succès pour l’opposition, qui semblait moribonde et qui a ressuscité la semaine dernière à la publication de cet arrêt de la Cour suprême qui n’en impose à personne.

"Une autre Place de Cristina", dit le gros titre
de cette autre édition locale de Página/12
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Sur Plaza de Mayo, les organisateurs ont fait retentir la voix de la prisonnière la plus populaire du pays : un message enregistré et qu’elle avait fait sortir de chez elle. Il semble qu’on lui ait conservé le droit d’utiliser les réseaux sociaux et qu’elle garde, pendant la durée de sa peine, sa pleine liberté d’expression, dont elle va sans doute faire un grand usage. C’est tout ce qui lui reste mais c’est beaucoup, car c’est une excellente oratrice et on ne peut pas en dire autant dans les rangs de la majorité. Cristina a déclaré que le modèle politique, social et économique suivi par Mileí était en train de s’effondrer et que les responsables actuellement au pouvoir en étaient conscients. Elle a traité Mileí de cachivache : un Tartarin, un baratineur qui ne se réalise que dans l’esbroufe. C’est assez bien vu, ,non ?

"Le parti péroniste a défilé dans la division
pour soutenir Cristina, qui a lancé un défi :
Nous reviendrons", dit le gros titre
avec une contradiction manifeste entre le texte et l'image
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Et pour couronner le tout, on trouve dans la presse internationale de beaux échos de l’événement. Tout ce que les pouvoirs publics voulaient précisément empêcher en trafiquant les procédures des audiences après l’arrêt de la Cour suprême. Eh bien, c’est raté !

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article principal de Página/12
lire l’article de La Prensa
lire l’article principal de Clarín
lire l’article de Clarín sur les chiffres (où le journaliste reconnaît lui-même que ceux du gouvernement ne peuvent qu’être très en-dessous de la réalité)
lire l’article principal de La Nación

mercredi 18 juin 2025

Incarcération de Cristina : la justice double en côte [Actu]

"Proscrite chez elle", dit le gros titre
en faisant allusion à la perte d'éligibilité (proscripción)
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Pour court-circuiter la foule des militants qui s’apprêtaient aujourd’hui à accompagner Cristina Kirchner en masse devant le palais de justice où devait se tenir l’audience d’application des peines ainsi que la presse nationale et internationale et les réseaux sociaux qui n’auraient pas manqué de publier les photos de la manifestation, ce dont en haut-lieu à Buenos Aires on ne voulait à aucun prix, l’audience s’est tenue hier, par visioconférence, et Cristina est donc déjà sous écrou, chez elle, dans son appartement du quartier de Constitution, dans le centre de la capitale fédérale argentine.

Quoi qu’ils en disent au palais de justice, ces précautions sont la preuve qu’il s’agissait bien d’un procès avant tout politique puisque c’est une manifestation politique que l’on a voulu empêcher !

Le juge a donc accordé un aménagement de peine qui, en Argentine (comme en France, soit dit en passant), est d’ordre public pour une personne de plus de 70 ans (Cristina en a 72) : elle subira ses six ans de privation de liberté chez elle, sans la surveillance permanente et humiliante du personnel pénitentiaire, sans la promiscuité avec les autres détenues, dans le confort qu’elle a elle-même choisi pour ce domicile, situé dans un quartier de classe moyenne.

"Elle purge déjà sa peine chez elle, à Constitución",
dit le gros titre sur cette image qui entend
humilier l'ancienne présidente
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En revanche, le juge a ordonné le port d’un bracelet électronique, sous prétexte d’entraver toute tentative de fuite, décision qui correspond à une indéniable volonté d’humilier la condamnée qui est tout le temps restée en Argentine, à part quelques courts séjours autorisés à l’étranger, généralement dans des pays limitrophes, en Uruguay, au Brésil, pendant l’instruction, pendant les audiences de jugement, tout au long de la procédure, jusqu’au jour où la Cour suprême s’est prononcée, plus rapidement qu’à l’accoutumée d’ailleurs. Et puis, d’un point de vue logique, la décision du juge tient d’autant moins debout que Cristina est bel et bien entourée d’un service de sécurité qui appartient à la police fédérale. Il faudrait donc que ces fonctionnaires soient eux-mêmes corrompus pour qu’elle puisse s’enfuir. Encore faudrait-il le prouver plutôt que de mettre en doute a priori l’honneur de ces policiers !

Cristina peut sortir sur son balcon, d’où elle a salué la foule de ses partisans tous les jours depuis l’arrêt de la Cour, mais le juge a posé des restrictions à ce droit pourtant modeste quand on voit le balcon en question, d’une vingtaine de centimètres en avant de la fenêtre. Ce faisant, le magistrat prouve une nouvelle fois le caractère politique de la condamnation.

"Cristina est déjà en prison chez elle
et elle doit porter un bracelet électronique.
Manifestation de soutien", dit le gros titre
sans photo de Clarín
Une façon de l'invisibiser déjà comme le souhaite
l'ensemble du spectre de la droite argentine
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De surcroît, il a aussi restreint son droit à des visites. La défense de Cristina doit présenter dans les deux jours une liste nominative des personnes pouvant venir chez elle, famille, médecins, avocats et officiers de sécurité auquel lui donnent droit ses deux mandats présidentiels (en effet, elle reste à ce titre dépositaire d’informations d’État et ne doit pas pouvoir faire l’objet d’enlèvement, de chantage, de menaces, elle qui a déjà subi une tentative d’assassinat il y a trois ans à la sortie d’une audience judiciaire au Palais de justice et qui ne doit la vie sauve qu’au fait que l’arme de poing du meurtrier potentiel s’est enraillée). Espérons que l’ancienne présidente gardera bel et bien la possibilité de communiquer par téléphone et que ses lignes ne seront pas sur écoute. Et puis bien sûr, il faudra qu’elle puisse se ravitailler et, comme elle n’a droit à aucune sortie, il faudra que quelqu’un lui fasse régulièrement des courses dans le quartier.

Pour l’heure, il est probable qu’elle va rester très discrète car tout ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, surtout de loin, à une violation de ses conditions de résidence surveillée entraînerait sans aucun doute leur révocation immédiate et son incarcération dans une prison de droit commun. Il ressort aussi de cette audience tenue en catimini que le juge lui a accordé un régime pénitentiaire plus léger que celui qui avait été imposé à Lula de l’autre côté de la frontière. Le magistrat n’a tout de même pas osé suivre les réquisitions du parquet.


Que cela plaise ou non aux puissants de l’heure en Argentine et même si la presse de droite maintient le contraire, Cristina bénéficie d’un soutien populaire fort (sans quoi, on n’aurait pas procédé en catimini). La confirmation de sa condamnation a sans doute déjà resserré les rangs à gauche, ce qui, en octobre prochain, lors des élections de mi-mandat, donnera peut-être la victoire à plus de candidats qu’il était raisonnablement prévisible avant cet arrêt de la Cour. Et puisque les autorités judiciaires jouent à cache-cache avec l’opinion publique, c’est la preuve qu’il faut parler, en Argentine et hors du pays, et dénoncer ce qu’il se passe parce que ce n’est pas ainsi que des magistrats se comportent dans un État de droit où la justice est publique.

Même technique qu'à Clarín : gros titre sans photo
"Cristina est détenue en résidence surveillée
et on lui mettra un bracelet électronique"
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Aujourd’hui, 18 juin, aura lieu en fin de journée un rassemblement en soutien à Cristina Kirchner sur Plaza de Mayo sous le mot d’ordre : « Nous avions déjà un 17 et voilà qu’il nous arrive un 18 ». Un slogan lourd de sous-entendus politiques, c'en est presque menaçant. Le 17 en question, c’est en effet le 17 octobre 1945 : ce jour-là, Perón, alors très populaire ministre du Travail et second personnage d’un gouvernement de fait surgi en 1943 pour empêcher l’Argentine d’entrer dans le conflit mondial sous la pression des États-Unis, a été arrêté en catimini et envoyé dans le bagne de l’île fluviale de Martín García, au large de Buenos Aires. Une foule considérable de ses partisans s’était alors rassemblée sur Plaza de Mayo, débordant dans les rues alentours, à tel point que la junte avait pris peur et l’avait fait libérer. Il était apparu au balcon de la Casa Rosada à minuit passé. C’est sans doute ce jour-là que Perón a gagné l’élection présidentielle de 1946 où son score, dés le premier tour, a écrasé pour plusieurs années toutes ses oppositions, à droite comme à gauche ! Le 17 octobre est aujourd’hui fêté tous les ans par les militants péronistes à grand renfort de rassemblements et d’événements culturels festifs : c’est le jour de la Loyauté (el Día de la Lealtad).

De toutes les provinces, des élus locaux prennent l’avion pour converger sur la place qui a vu la Révolution de Mai 1810. Dans la plupart des capitales de province, il y aura probablement des manifestations et à l’étranger, partout où il y a des Argentins en nombre, des rassemblements sont en cours d’organisation.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article principal de Página/12
lire l’article de La Prensa
lire l’article principal de Clarín
lire l’article principal de La Nación

mercredi 11 juin 2025

La Cour suprême envoie Cristina en prison et fait avorter sa candidature législative [Actu]

"Cristina derrière les barreaux pour corruption"
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Cristina Kirchner avait été lourdement condamnée dans une sombre affaire de corruption. Hier, elle attendait le résultat de son dernier recours sur le sol argentin : un arrêt de la Cour suprême sur la validité de cette condamnation. Or la Cour, qui ne se compose plus que de trois magistrats, tous les trois de droite, vient de valider l’ensemble du jugement contre elle et tous ses co-inculpés. L’ancienne présidente est donc définitivement reconnue coupable de corruption (sur des affaires de travaux publics dans la province de Santa Cruz, dont était originaire son mari) et elle devient inéligible à vie. C’est le premier chef d’État argentin de la démocratie à connaître ce sort. Carlos Menem y avait échappé à force de recours d’abord et du fait de son âge ensuite (il est mort avant que toutes les instances aient été épuisées).

Or Cristina venait d’annoncer sa candidature aux prochaines élections de mi-mandat, en octobre prochain, comme députée pour la province de Buenos Aires dont elle est personnellement originaire (elle est née à La Plata, la capitale provinciale, et elle y a fait ses études). Elle avait de grandes chances d’être élue puisqu’elle est et reste LA voix de la gauche de gouvernement, sans aucun compétiteur à sa hauteur en matière de popularité, d’expérience et de charisme. Sans doute espérait-elle que cette annonce, en faisant apparaître clairement la nature partisane d’une décision de la Cour contre elle, pourrait faire hésiter le trio judiciaire.

"L'amour est plus fort", préfère titre Página/12
en allusion aux manifestations de soutien à la condamnée
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Cet arrêt bouscule donc la situation politique en faveur de la droite et singulièrement du président en place. Du côté péroniste, il y a sûrement des gens qui se réjouissent secrètement parce que ce retrait forcé leur offre des opportunités dont le charisme de Cristina aurait entravé l’apparition. Publiquement, le mouvement politique fait cependant front et tout le monde dénonce le caractère arbitraire et partisan de l’arrêt d’une Cour qui confirme ainsi sa tendance à juger en fonction de ses intérêts de classe dès lors que ceux-ci sont menacés, ce qui était le cas en l’espèce.

"Un jour historique pour la République",
dit La Prensa
En Argentine, le terme "République" ne désigne
pas l'Etat démocratique qui rassemble tous les citoyens.
Il désigne l'Etat libéral tel qu'il est souhaité par la droite
contre la gauche, depuis la guerre civile de 1820-1880.
A gauche, on n'emploie jamais ce terme
Sur la photo, on voit Cristina hier soir
et derrière elle, tête baissée, son fils
(dont ce n'est pas le genre de baisser la tête,
comme vous pouvez le voir sur la une de Clarín plus bas)
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Du côté du gouvernement, toujours à l’école de Trump et compagnie, on fait un étalage obscène de satisfaction et de triomphe. Ce qui ne peut étonner personne : l’obscénité est leur mode de communication politique permanente depuis la première campagne électorale de Javier Mileí, il y a quatre ans, lorsqu’il s’était présenté à la chambre basse du Congrès fédéral. Mauricio Macri fait mine quant à lui de déplorer "un jour triste pour l’Argentine" même si, selon lui, la justice a fonctionné "de manière impeccable" (on ne peut pas en dire autant des affaires dont il était la vedette et dont il a obtenu l’extinction sans aller devant l’instance de jugement).

"Les juges ont exécuté une vendetta", dit l'édition
platense de Página/12, citant
Axel Kiciloff, le gouverneur provincial (en photo)


L’avocat de Cristina Kirchner a déjà annoncé qu’il se pourvoyait devant la cour internationale de La Haye, pour y démontrer le caractère partial et partisan de la décision de la Cour suprême. Il est en effet de notoriété publique que la magistrature argentine dans son ensemble, en particulier au niveau fédéral, dont sont issus les membres de la Cour, est majoritairement de droite, notamment parce qu’elle est surtout recrutée au sein d’une haute bourgeoisie très bien structurée.

En première instance comme en appel, le procès de Cristina n’a en effet pas apporté la preuve irréfutable qu’elle était coupable, contrairement à ce qu’il s’est récemment passé en France tant pour Sarkozy que pour Le Pen où les preuves de la corruption sont établies, même si les intéressés disent le contraire et font jouer tout l’arsenal du code pénal, comme c’est bien entendu leur droit le plus absolu.

En ce qui concerne Cristina, on a affaire à un faisceau d’indices dont le caractère de preuve est assez fragile puisqu’il change du tout au tout selon la façon dont il est organisé : les adversaires politiques de l’ancienne présidente peuvent affirmer que la culpabilité est largement prouvée par ce faisceau en présentant les indices dans un certain ordre ; ses partisans prétendent le contraire en s’appuyant sur une autre configuration. Pour l’observatrice étrangère que je suis, la démonstration de culpabilité est donc loin d’être acquise. Elle ne saurait en l’état justifier une telle condamnation, puisque le doute doit bénéficier à l’accusé(e). Un verdict de six ans de prison ferme assortis de l’inéligibilité à vie et d’une amende gigantesque de nature à la priver de tout son patrimoine ressemble donc bien à un complot de la droite, comme celui qui a conduit Lula en prison, il y a quelques années, avant que la démonstration éclatante ne soit faite d’une intrigue de la magistrature contre lui : une instruction volontairement truquée avait fabriqué un dossier à charge. Les kirchneristes, hommes politiques et électeurs militants, disent aujourd’hui conserver l’espoir qu’il en soit ainsi pour Cristina (mais ça prendra des années !) alors qu’aucune figure charismatique ne se détache ni n’est capable de s’imposer dans le paysage politique actuel de l’Argentine, pas même Kiciloff qui, de toute manière, devrait rester gouverneur de la Province de Buenos Aires, la plus peuplée du pays.

"Place de la Défense", dit le gros titre
de l'édition de Rosario de Página/12
en mettant l'accent sur les manifestants kirchneristes
(La défense est un événement historique de 1807
lorsque les Portègnes ont défendu le Vice-royaume
du Río de la Plata contre la seconde invasion britannique,
la Grande-Bretagne tentant de profiter des troubles politiques
en Espagne pour mettre la main sur les colonies américaines)
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Le recours à La Haye n’est toutefois pas de nature à empêcher ni à retarder l’incarcération de Cristina Kirchner qui a fait savoir hier devant ses partisans rassemblés devant le siège du mouvement dans la capitale argentine qu’elle ne prendrait pas la fuite, puisque les péronistes ne sont pas des mafieux, et qu’elle assumerait jusqu’au bout la situation. Elle demande toutefois à bénéficier de la prison domiciliaire (beaucoup de condamnés y ont droit, notamment à son âge), sans bracelet électronique (ce qui est aussi le cas de beaucoup de justiciables, même parmi les condamnés pour crime contre l’humanité !) et avec maintien du personnel de sécurité auquel elle a droit du fait de ses anciennes fonctions de présidente et vice-présidente. Elle est d’ores et déjà convoquée, avec les autres condamnés, devant le juge d’application des peines le 19 juin prochain.

La confirmation de sa condamnation a rassemblé des foules impressionnantes dans tout le pays pour soutenir la femme politique « injustement » condamnée (par trois « vieux mâles blancs » assez caricaturaux au demeurant sur ce plan). La gauche de gouvernement et au-delà (la gauche minoritaire) voit dans cette décision une intervention politique contre l’alternance de mi-mandat, et il est possible que ce soit le cas mais ce ne serait pas nécessairement une manœuvre utile au regard de la faible participation aux scrutins que l’on a jusqu’ici observée un peu partout lors des élections locales avancées dans diverses provinces. Or jusqu’à présent, cette participation, qui s’élève à la moitié du corps électoral seulement, a laissé le champ libre à Mileí et à ses affidés qui ont presque partout réalisé de bons résultats dans les parlements provinciaux. Le résultat de l’arrêt de la Cour suprême risque donc d’être non pas tant une mobilisation lors du scrutin (encore qu’on ne sait jamais) qu’un motif rassembleur de manifestations grandissantes contre le gouvernement et sa politique anti-sociale, anti-culturelle, anti-scientifique et anti-démocratique. Il est probable que cet arrêt entretienne l’instabilité majeure qui secoue l’Argentine, en particulier depuis l’investiture de Javier Mileí, ce qui n’a pas manqué de se produire dès cette nuit avec le saccage en règle par des partisans de Cristina du siège de la chaîne de télévision du groupe Clarín. Il n’est pas impossible d’ailleurs ce soit l’objectif poursuivi par la droite au pouvoir et ses alliés, afin de justifier une politique de répression supplémentaire et la suppression d’autres libertés publiques. D’ailleurs, la presse de droite tente en vain de cacher une joie mauvaise devant cet arrêt !

"Arrêt historique : la condamnation est confirmée
et Cristina ira en prison", dit Clarín
sur cette photo où l'on voit Cristina parler devant ses partisans
avec son fils, appelé à lui succéder à la tête du mouvement, derrière elle
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La plupart des voix autorisées dans la défense des droits de l’homme, plusieurs associations et un prix Nobel de la Paix, disent haut et clair que la Cour a voté contre les quarante ans de démocratie que l’Argentine avait réussi à parcourir depuis décembre 1983, sous la conduite de Raúl Alfonsín, le président du retour à la Constitution, et de ses successeurs, bon an mal an. La plus longue période de vie démocratique que le pays a connue depuis sa fondation en 1810-1816, aujourd’hui clairement menacée par le président Mileí qui veut détruire l’État et l’État de droit et y parvient plutôt bien.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article principal de Página/12
lire l’article principal de La Prensa
lire l’article principal de Clarín
lire l’article principal de La Nación


Ajouts du 16 juin 2025 :
lire cet éditorial de Página/12 signé Matías Bailone et Baltazar Garzón. Les deux auteurs analysent les irrégularités qui ont marqué le procès de Cristina Kirchner.
Baltazar Garzón, juge espagnol qui s’est illustré dans son pays dans la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent, a lui-même expérimenté ce type de persécution lorsqu’il a voulu quitter la magistrature pour s’engager dans la politique à gauche (alors que le Partido Popular, qui rassemblait encore la droite libérale et les nostalgiques de Franco, partis depuis à Vox, était au pouvoir à Madrid). L’homme est détesté par la droite tant en Espagne qu’en Amérique hispanique, ce qui ne retire rien à ses compétences juridiques, judiciaires et procédurales. Le 14 juin, Garzón s’est également exprimé au micro de La 750, la radio du groupe Octubre, le seul groupe médiatique d’envergure à l’inviter à parler en Argentine :
lire à ce sujet l’article de Página/12


samedi 7 juin 2025

La doctrine Chocobar fait sa première victime : un enfant de 7 ans est décédé [Actu]

"La pire gâchette", dit le gros titre
sur cette photo tirée d'une caméra de surveillance
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Il s’appelait Thiago Correa Medina, il était supporter du Boca Juniors et, à sept ans, dans une ville de la banlieue sud de Buenos Aires, La Matanza (la bien-nommée : ce nom signifie « la tuerie », allusion probable au massacre d’un grand nombre d’Amérindiens à l'époque coloniale), il attendait le bus, avec son papa, pour rentrer à la maison. A deux cent mètres de l’arrêt de bus, des cambrioleurs profitaient de la nuit de ce début d’hiver pour commettre leur forfait. Encouragé par la complaisance criminelle et de longue haleine de la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, un fonctionnaire de la police fédérale a sorti son arme, mis en fuite la petite bande de délinquants puis il a tiré dans le tas. Il a atteint, en pleine tête, le petit garçon qui est mort de ses blessures cette nuit, après deux jours d’hospitalisation.

Et, une fois encore, la ministre ose défendre le policier impliqué et prétendre qu’il a agi en situation de légitime défense.

L'info est perdue sur cette Une de Clarín
Sous la photo du gamin : "Un assaut, 11 tirs
de la part d'un policier et un gamin de 7 mort"
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C’est elle et l’ex-président Macri, il y a donc un paquet d’années, qui ont inventé cette horrible doctrine de sécurité publique selon laquelle un policier qui sort son arme et tire est présumé en situation légitime pour le faire. Cette doctrine assassine porte le nom d’un autre policier qui avait tué un homme qui venait de poignarder un passant, sans doute en vue de le dépouiller, sur un carrefour de La Boca, un quartier sud de la ville de Buenos Aires mais, au moment où le policier a tiré, sans aucune sommation, l’homme, sans doute effrayé par le sang qu’il venait de répandre, était déjà en fuite. Il lui tournait le dos ! Ce policier, Luis Chocobar, appartenait aux forces de l’ordre de la Province (et non de la Ville) de Buenos Aires. Il n’était pas en service aux moment des faits. Pire encore, il n’était même pas dans sa juridiction. Malgré l’inculpation sous laquelle il était déjà placé pour cet homicide, Mauricio Macri et sa ministre d’alors l’avaient reçu, avec tous les honneurs, dans un des beaux salons de la Casa Rosada, et, sans attendre que la justice se prononce, ils avaient déclaré qu’il avait fait son devoir en agissant comme il avait agi. Aujourd’hui, Macri est politiquement dans les choux, pour un bon moment semble-t-il, mais, depuis un an et demi, Bullrich, qui vient de le trahir en quittant le PRO, leur parti, pour rejoindre LLA, celui de Mileí, a retrouvé son chouette portefeuille ministériel sous l’autorité d’un autre président qui est en train de détricoter l’État argentin et l’État de droit. Et elle défend cet autre policier qui a du sang sur les mains.

A peu près la même politique éditoriale
à La Nación, en plus superficiel encore :
ici, la Une s'intéresse à Roland Garos !
Quant au titre pour Thiago, c'est une honte !
"Thiago : encore une mort à cause de la folie
que vit la banlieue"
La responsabilité du policier est aux abonnés absents !
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Entre eux, cette fois-ci, l’ignoble ministre et le flic à la gâchette chatouilleuse, il n’y a pas le corps d’un petit voyou à quelques semaines de sa majorité, qui aurait pourtant dû avoir un juste procès et qui n’a pas trouvé beaucoup de voix dans l’opinion publique pour le dire haut et fort tant son parcours était peu reluisant.

Cette fois, il y a le corps encore chaud d’un petit garçon de 7 ans ! Et une famille, ordinaire et modeste, en deuil.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article de Página/12
lire l’article de La Prensa
lire l’article de Clarín
lire l’article de La Nación

vendredi 6 juin 2025

Felipe Pigna franchit le pas et publie son premier roman [Disques & Livres]

La couverture nous fait le coup habituel en Argentine
de l'énorme anachronisme de service :
en 1814-1815, Londres avec l'actuel palais de Westminster
et des réverbères au gaz ou à l'électricité
et un passant habillé comme Sherlock Holmes...
Ils sont fous, ces Argentins !


Felipe Pigna est un historien argentin à la fois intéressant et très critiqué. Il appartient à un courant appelé Revisionismo, parce qu’il conteste fortement la doxa historique, portée par la droite libérale, qui constitue la colonne vertébrale de l’histoire scolaire, jusqu’au bac, depuis la loi de l’école obligatoire et gratuite, en 1883.

Le Revisionismo est né dans les années 1930 à gauche, chez les partisans de l’UCR, le radicalisme argentin. Dans les années 1980, il a définitivement basculé dans le péronisme. Felipe Pigna adhère à cette lecture idéologique de l’histoire, contre la doxa, tout aussi idéologique (mais dont les tenants n ne veulent pas ou ne peuvent pas l’admettre). Le revisionismo a ceci de positif qu’il n’avance pas masqué. Sa part de propagande est facilement identifiable et le fait qu’il combatte l’histoire dogmatique est une bonne chose : il permet de se poser des questions plutôt que de répéter des « vérités » toutes faites.

On fait assez souvent à Pigna le reproche de romancer l’histoire dans ses livres, ses documentaires, ses articles de presse et ses émissions diverses et variées à la télévision et à la radio. En fait, c’est assez injuste : en excellent vulgarisateur, qui veut donner le goût de l’histoire aux petits et aux grands, alors que l’école les en a souvent dégoûtés (et on le serait à moins), il écrit en s’appuyant sur des procédés littéraires propres au roman. Il utilise l’action comme le fait un romancier et découpe ses chapitres comme pour un scénario de cinéma. Et ça marche ! Ses bouquins se vendent comme des petits pains et sont lus avec plaisir par un public très large.

"Deux héros historiques à bord", dit le gros titre
sous cette photo de Pigna dans son bureau
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Cette fois-ci, Felipe Pigna saute le pas et publie un vrai roman. Un roman historique qui suit les pas et imagine l'état d'esprit de deux grands personnages historiques, l’un qu’il présente comme le gentil de l’histoire, Manuel Belgrano (1770-1820), le premier économiste latino-américain qui devint général au début de la guerre d’indépendance, et l’autre qui, sous sa plume, a toujours le rôle du méchant, Bernardino Rivadavia (1780-1845), qui allait devenir le premier Président de la République argentine de 1826 à 1827, deux figures dont Pigna fait des ennemis irréconciliables.

Raccourci des plus contestables pour la vérité historique : Belgrano et Rivadavia avaient de bonnes relations lorsqu’ils se sont embarqués fin 1813 pour se rendre à Londres avec la mission d’y trouver un prince libéral, éclairé, susceptible d’accepter la couronne d’une future Argentine dotée d’une constitution à l’anglaise, qui n’a jamais vu le jour. Le grand général Belgrano, héros incontesté de la Révolution de Mai (1810), était très amical envers son jeune compagnon d’ambassade qu’il avait vu naître, dans une maison voisine de celle de sa famille. Il lui faisait confiance. Belgrano faisait a priori confiance, quitte à changer d’attitude lorsque son analyse des faits l’y invitait. Une fois à Londres, il s’est rendu compte, avec amertume, que Rivadavia suivait sa propre ambition politique, en ne s’occupant plus que vaguement ou mal de leur mission diplomatique et en le trompant assez souvent sur ses véritables intentions. La confiance a alors disparu. Ils ne sont cependant jamais devenus des véritables ennemis, Rivadavia ayant décidé de rester en Europe où il a voyagé en France puis en Espagne (ce qui pose des questions politiques sur son compte : comment alors qu'il avait été l’un des acteurs, certes mineurs, mais acteur tout de même, de la révolte de Buenos Aires contre l’ordre colonial dès 1810, comment a--t-il pu librement mettre les pieds dans l’Espagne d’après Waterloo, en pleine tentative infructueuse de recolonisation de l’Amérique !). Belgrano, quant à lui, était de retour en Argentine dès le début de 1816 et il ne lui restait plus alors que quatre ans à vivre. Il était donc mort depuis un certain temps quand Rivadavia est rentré d’Europe et s’est lancé, avec succès, dans une carrière politique marquée par son hostilité, fort antipathique, aux héros de l’indépendance (désormais acquise), à commencer par des manigances ignobles contre José de San Martín (1778-1850), l’autre héros de cette période fondatrice. En revanche, à l’égard de Belgrano, Rivadavia a toujours affiché une grande admiration. Sans prendre aucun risque puisque le révolutionnaire n’était plus là pour contester sa politique ni dénoncer son hypocrisie, si hypocrisie il y eut.

Ce nouveau livre romance donc ce voyage et cette mission à Londres ainsi que la relation entre les deux hommes. Les amateurs de Mauricio Druon et d’Alexandre Dumas s’y retrouveront sans doute. Les historiens, coincés dans leur académisme, beaucoup moins. Et pourtant, l’auteur annonce la couleur. Il est honnête envers le public.

4e de couverture du roman
telle qu'on la trouve sur le site des Editions Planeta
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Il est bon de savoir que Felipe Pigna occupe des fonctions importantes dans le groupe médiatique de gauche Octubre (qui détient le quotidien Página/12) : il y exerce les fonctions de directeur de la rédaction de Caras y Caretas, le mensuel historico-culturel du groupe. Pour être tout à fait franche, nous sommes nombreux à nous demander comment il trouve le temps de faire tout ce qu’il fait : il a un poste de professeur d’histoire dans une université nationale, un poste de directeur de la rédaction d’un magazine, il publie au moins un livre par an, sans parler des émissions de radio et de télévision dont il était chargé dans le service public lorsque celui-ci avait une véritable existence, ce dont il a été privé à l’arrivée de Mileí au pouvoir il y a un an et demi. Cela fait tout de même beaucoup pour un seul homme !

Le livre est en vente sur le site de l’éditeur, Planeta Argentina, au prix astronomique de 39 900 pesos argentins. S’offrir un livre maintenant en Argentine, c’est devenu un luxe inaccessible !

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article de Página/12, qui en fait la Une de son supplément culturel quotidien (on n’est jamais mieux servi que par soi-même)
lire l’article de Clarín (longue interview de l’auteur, assez surprenant au demeurant car cette rédaction a l'habitude de présenter assez souvent cet auteur comme un adversaire politique)

Ce week-end, la gastronomie française à l’honneur à Palermo [à l’affiche]

C'est joli, mais le macaron bleu me fait un peu peur !
Le pâtissier a forcé sur le colorant chimique, non ?


C’est un rendez-vous désormais traditionnel que les institutions françaises donnent tous les ans au public argentin à Buenos Aires : une fête de la gastronomie française, cette année dans la Roseraie (el Rosedal) de Palermo, un espace vert qui remonte au 19e siècle, installé sur un ancien et immense domaine particulier d’un important personnage historique, maudit par la droite libérale mais resté cher à la mémoire de la gauche, Juan Manuel de Rosas (1793-1877). L'endroit est somptueux même si la saison n’est plus celle des roses dans l’hémisphère sud.

Vont se retrouver pendant ce week-end, samedi et dimanche, la vingtaine d’enseignes de spécialités françaises membres de l’association Lucullus, laquelle propose cette manifestation soutenue par l’ambassade et par l’Alliance Française, l’organisation qui assure partout dans le monde le rayonnement culturel de la France à travers des cours de langue, des bibliothèques et des programmes divers et variés (cinéma, théâtre, conférences, rencontres avec des écrivains et des artistes, expositions…), dont j'ai moi-même bénéficié pour présenter plusieurs de mes livres.

En tout, l’événement rassemblera une trentaine d’exposants.

De grands noms de la cuisine et de la pâtisserie seront les uns présents, les autres représentés par leurs recettes, dans des ateliers où l’on apprendra à faire un pot-au-feu, du vin chaud, des croissants aux amandes, des choux à la crème ou une tarte tatin, à déguster un macaron, un vin ou un fromage...

L’entrée à la Feria est libre et gratuite. Pour consommer, il faudra sortir le porte-monnaie.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article de El Planeta Urbano, magazine de Buenos Aires lié à Página/12
lire l’article de La Prensa
lire l’article de La Nación
visiter le site Internet de Lucullus

jeudi 5 juin 2025

Comme un pied de nez aux autorités, Tango + Tango s’offre une deuxième édition [à l’affiche]


Le festival Tango + Tango se tient à partir de ce soir et jusqu’à dimanche à Hasta Trilce, un café et salle de spectacle du quartier de Almagro.

Ce festival, petit par la taille et les moyens mais grand par le courage qu’il suppose en ces temps si difficiles à Buenos Aires, rassemble la fine fleur du tango d’avant-garde : instrumentistes, chanteurs, groupes, paroliers, compositeurs et danseurs.

Comme tout festival digne de ce nom, il enchaînera tout au long de ces quatre jours des concerts, des tables-rondes, des milongas et des ateliers d’initiation et d’apprentissage.

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Prix des places pour chaque élément du programme : 15 000 pesos argentins. Et ça vaut le coup même si c’est une dépense que beaucoup de gens sur place hésiteront à engager par les temps qui courent.

© Denise Anne Clavilier


Pour aller plus loin :
lire l’article de Página/12 qui a interviewé les trois organisateurs de la manifestation
accéder au site Internet de Hasta Trilce qui présente en détail tout le programme et permet de réserver des places