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"Interdit d'interdire", dit le gros titre sur le tableau En haut, la condamnation de l'ex-présidente non élue de la Bolivie à plusieurs années de prison pour putsch Cliquez sur l'image pour une meilleure résolution |
Depuis quelques années, les
Argentins connaissent un phénomène de langage inclusif qui
introduit un genre neutre dans une langue espagnole qui jusque là
l’ignorait. Il y avait un masculin avec des terminaisons
généralement en -o au singulier et en -os au pluriel et des
terminaisons généralement en -a au singulier et en -as au pluriel.
Quelques substantifs et adjectifs ont une terminaison en consonne au
singulier, ce qui donne une désinence en -es au pluriel : par
exemple joven / jovenes (jeune).
Au début, le neutre, inventé
par des militants LGBTI pour répondre aux besoins de reconnaissance
linguistique et grammaticale des personnes non-binaires, était
marqué par un -x ou un @ qui prenait la place du -o ou du -a précédents.
Ce qui était imprononçable, comme le langage inclusif français.
Avec la pratique, les Argentins sont donc passés au -e. Ce qui,
comme m’a dit un jour une de mes amies assez hostile au phénomène,
revient à « parler français ». Et maintenant, ce langage
peut passer à l’oral.
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Clarín traite le sujet très discrètement : en bas à droite Cliquez sur l'image pour une haute résolution |
Progressivement, ce courant
linguistique s’est ainsi étendu dans les milieux intellectuels, la
presse et la littérature de gauche. On en trouve assez souvent la
trace dans les colonnes de Página/12 et dans les autres
périodiques du groupe Octubre. Le gouvernement de l’actuel
président, qui est personnellement concerné dans sa proche famille
par le phénomène (il a un enfant non binaire qui milite dans ce
sens), pratique assez souvent ces innovations dans les discours
officiels et les communiqués.
Avant-hier, le ministère de
l’Éducation de la Ville
Autonome de Buenos Aires a annoncé qu’il interdisait l’application
du langage inclusif dans les écoles publiques de son ressort.
L’argument de la ministre est assez simple et pas entièrement faux
(mais pas entièrement vrai non plus) : la langue espagnole
disposerait de tout ce qu’il faut pour respecter les exigences de
reconnaissance et de bienveillance envers les personnes non-binaires.
C’est un peu faux parce que la règle, qui vaut aussi en français,
selon laquelle au pluriel le masculin l’emporte sur le féminin est
encore plus rigoureuse qu’en français, où elle est déjà très
forte. Il n’existe par exemple aucun mot pour désigner ensemble le
père et la mère. On dit padres (père au pluriel). Même
chose pour les enfants qui sont los hijos (hijo =
fils). Idem pour les frères et sœurs qui sont los hermanos.
Cela est vrai aussi pour un couple royal : ils sont « los
reyes », les rois. En Espagne, jusqu’à il y a peu, le
duché d’Albe était aux mains d’une femme, la Duquesa de
Alba. Lorsqu’elle était mariée et qu’on parlait du couple, on les désignait comme « los duques de Alba »,
ce qui montre bien à quel point l’espagnol est grammaticalement
peu adapté à toutes ces situations dont la société reconnaît peu
à peu la légitimité !
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Un peu moins discret ici : à gauche, à mi-hauteur Cliquez sur l'image pour une haute résolution |
Le gouvernement de Buenos Aires
et la droite en général affichent un argument qui convainc beaucoup
de gens, comme il convainc en France : cela complique
l’apprentissage de la langue qui a déjà suffisamment à faire
avec deux genres. En fait, il existe de nombreuses langues
indo-européennes qui ont conservé les trois genres, masculin,
féminin et neutre. C’est le cas de l’allemand ou de l’ukrainien,
pour en prendre deux. Il est vrai que les langues latines ont
généralement réduit le phénomène. Et l’espagnol est bel et
bien une langue latine mais en Argentine, il a absorbé tant et tant
de matériel linguistique venant de toute l’Europe et au-delà
qu’il n’est pas à un enrichissement près.
La décision, hautement
politique, de la ministre portègne de l’Éducation
provoque donc bien du chahut dans le paysage pédagogique et
idéologique du pays. A gauche, elle est vue comme une régression,
un refus de la politique orientée vers l’égalité entre les sexes
et l’accueil des personnes LGBTI développée par le gouvernement
national pour secouer des traditions qui ont la vie dure. La ministre
agit à dessein : dans un an et demi, ce sera les élections
présidentielle et législatives. Et la droite s’apprête à partir
à l’assaut du pouvoir au niveau national. La faible cote de
popularité et de confiance du président actuel ainsi que les
divisions partisanes à l’intérieur de la majorité lui laissent
en effet beaucoup d’espoir.
© Denise Anne Clavilier
Pour aller plus loin :
Ajout du 13 juin 2022 :
La
ministre a menacé de sanctions disciplinaires les enseignants qui
continueraient à utiliser le langage inclusif.
A ce propos :
Ajout du 15 juin 2022 :
Telle
le petit village irréductible gaulois, une professeure d’histoire,
elle-même trans, résiste encore et toujours à la répression
ministérielle à Buenos Aires.
Pour en savoir plus :
lire l’article
de Página/12