dimanche 10 janvier 2010

La danseuse Milena Plebs se raconte dans Clarín pour la reprise de Tramatango [à l’affiche]

Affiche tirée du blog de Milena Plebs

La danseuse Milena Plebs, formée par la danse classique et passée depuis plusieurs années désormais au tango, reprend à partir du 14 janvier 2010 son spectacle chorégraphique Tramatango, dont elle est la chorégraphe, l’une des 15 interprètes, titulaires et remplaçants confondus, et la co-productrice (MilenaTango) avec le Teatro Presidente Alvear, Corrientes 1659. Tramatango a été créé le 14 novembre dernier et s’est donné jusqu’au 13 décembre 2009. Les décors sont du fileteador Jorge Muscia et ça se voit (allez regarder les photos que propose le site du Complexe Théâtral de Buenos Aires et cette affiche, publiée par Milena Plebs, sur laquelle elle exhibe sa jambe fileteada par ce pinceau passablement reconnaissable. Vous pouvez aussi lire cet article de décembre 2008 que je lui ai consacré, pour sa participation au Festival Tango Danza Teatro dans la capitale argentine). Jorge Muscia travaille souvent pour le théâtre et pour la danse (il a récemment fait aussi un body painting sur le corps nu d’une danseuse pour la couverture du numéro 174 de El Tangauta, celui d'avril 2009, qui a mis la Buenos Aires du tango tout sens dessus-dessous). Il est aussi l’artiste qui a signé la couverture que je publie prochainement aux Editions du Jasmin en France (voir mon article sur ce livre, qui fait la part belle à la couverture réalisée par Jorge). Vous trouverez son site dans la Colonne de droite, dans la partie basse, celle des liens externes, dans la rubriques Artistes plastiques.

Tramatango, d’une durée approximative de 75 minutes, se déroule en 3 tableaux, Sintonías, Pugliese Yumba et Tango Congo et il mêle le tango et la danse contemporaine. Les trois tableaux sont comme autant de paysages, de regards et de styles différents. Le premier tableau s’attache au monde urbain d’aujoud’hui, le second à un hommage à Osvaldo Pugliese et à son orchestre, le troisième pose la question de l’origine africaine du tango. Au milieu de nombreux tangos, valses et milongas classiques, dont Ninguna, Negracha, A Evaristo Carriego, La Yumba, Milonga del 900 et la traditionnelle Cumparsita qui termine le spectacle comme de bien entendu, Milena Plebs a choisi aussi des morceaux de musiciens contemporains, comme les compositeurs Sonia Possetti et Ramiro Gallo.

Le spectacle reprend le 14 janvier et se donnera toutes les semaines du jeudi au dimanche à 21h30 au Teatro Alvear. Prix des places : de 45$ à 15$, sauf le jeudi, où les prix sont plus bas, à 25 et 10$. C’est ce qu’on appelle le día popular. Le Teatro Alvear est un théâtre public et ce prix est vraiment très bon marché. Dans les théâtres privés des alentours, vous pouvez constater la différence !

A l’occasion de cette reprise, le quotidien Clarín donne la parole à la danseuse et chorégraphe qui se raconte...

Verbatim
Comencé a tomar clases de danza a los 10 años. A los 13, comencé a viajar de Temperley al centro a tomar clases. A los 15 quería dejar la secundaria y dedicarme a bailar. Cuando bailaba era de los pocos momentos en que sentía plenitud total: los conflictos adolescentes se evaporaban. De grande, tras 20 millones de años de psicoanálisis, puedo decir que encontré plenitud en muchos otros momentos más allá de la danza.

J’ai commencé à prendre des cours de danse à 10 ans. A 13, j’ai commencé à aller de Temperley au centre de Buenos Aires pour prendre des cours. A 15 ans, je voulais laisser le lycée et me consacrer à la danse. Quand je dansais, c’était l’un de ses rares moments où je ressentais une plénitude totale : les conflits de l’adolescence s’évaporaient. Plus vieille, après 20 millions d’années de psychanalyse, je peux dire que j’ai trouvé la plénitude à beaucoup d’autres moments au-delà de la danse.

Con Tramatango lo que sucedió fue muy fuerte emocionalmente hablando: volver a estar vinculada al Complejo Teatral Buenos Aires. Estuvimos ensayando en el octavo piso del San Martín, donde tomaba clases cuando estaba en el grupo de danza contemporánea, de los 18 a los 25, y después, en los '90, con Tango x 2, también hicimos funciones en el San Martín y en el Alvear.

Avec Tramatango, ce que s’est passé a été très fort du point de vue émotionnel : me retrouver attachée au Complexe Théâtral de Buenos Aires. Nous avons répéter au 8ème étage du Complexe San Martín (1), où je prenais des cours quand j’étais dans le groupe de danse contemporaine, de 18 à 25 ans, et plus tard, dans les années 90, avec Tango x 2 (2), nous donnions aussi des spectacles au San Martín et à l’Alvear.

Copes me enseño mucho. Postura, la colocación de los pies, la dinámica. Y me decía: hay que maquillar tus piernas. Mis piernas tenían la fuerza de la danza y él las quería más elegantes: me aconsejaba medias de red y hasta el tipo de zapatos que tenía que usar. [...]

Copes (3) m’a appris beaucoup. La posture, le placement des pieds, la dynamique. Et il me disait : il faut que tu maquilles tes jambes (4). Mes jambes avaient la force de la danse et lui les voulait plus élégantes. Il m’a conseillé des bas résilles et jusqu’au type de chaussures qu’il fallait que je porte. [...]

A los once años mi mamá me llevó a ver el ballet de Oscar Araiz al San Martín, a la sala Martín Coronado. Se paró el mundo. Me acuerdo el programa: Aló, un dúo con música de Albinoni, Big Sweet con música de Cat Stevens y Casa de Puertas, una adaptación de Ana Itelman de La casa de Bernarda Alba. Yo quiero hacer eso, le dije a mi mamá, cuando salimos caminando por la avenida Corrientes.

Quand j’ai eu 11 ans, ma mère (5) m’a emmenée voir le ballet d’Oscar Araiz au San Martín, dans la salle Martín Coronado (6). Le monde s’est arrêté de tourner. Je me rappelle le programme : Aló, un duo sur une musique d’Albinoni, Big Sweet sur une musique de Cat Stevens et Casa de Puertas, une adaptation par Ana Itelman de La Casa de Bernarda Alba [de Federico García Lorca]. C’est ça que je veux faire, ai-je dit à ma mère, quand nous sommes sorties à pieds dans l’avenue Corrientes.

Estaba con Miguel Zotto, estábamos juntos. Había aprendido con él a bailar tango. Y nos ofrecen integrar Tango Argentino. Fue una enorme duda dejar el Ballet del San Martín. La obra estaba rompiendo todo y me mandé: fue una gira de ocho meses, la más larga que hice en mi vida. Todo un desafío: hacía poco que estaba con Miguel, y era un baile nuevo, y bailar con tacos, y siguiendo a un hombre. En un mundo bravísimo. En Tango Argentino eran todos unas águilas: había, la verdad, una competencia feroz.

J’étais avec Miguel Zotto. Nous étions ensemble. J’avais appris à danser le tango avec lui. Et on nous a proposé de faire partie de Tango Argentino (7). J’ai énormément hésité à quitter le Ballet du San Martín. Il s’agissait de rompre avec tout et je me suis lancée : ça a été une tournée de huit mois, la plus longue que j’ai faite dans ma vie. Un défi complet : cela faisait peu de temps que j’étais avec Miguel et c’était une danse nouvelle [pour moi] et danser avec des talons et suivre un homme. Dans un monde pas commode. Dans Tango Argentino, c’était tous des rapaces : à vrai dire, il y avait une concurrence terrible.

No es fácil explicar cómo se fragua el tango en mi cuerpo. Mi familia es de clase media, nada que ver con el bajo fondo tanguero, pero es algo que vibra en mí, que me trasciende. Yo hago una interpretación un poco delirante: mi apellido, Plebs, es una palabra en latín que tiene que ver con los plebeyos, con el pueblo. En el sentido más profundo, me siento muy cómoda en el tango. Los movimientos en espiral del cuerpo, esta cosa de acción y reacción de la pareja, siento que es como una identidad mía.

Ce n’est pas facile d’expliquer comment le tango s’installe dans mon corps. Ma famille appartient à la classe moyenne, rien à voir avec la bas-fond tanguero, mais c’est quelque chose qui vibre en moi, qui me transcende. Je donne une interprétation un peu délirante : mon nom de famille, Plebs (8), est un mot qui en latin a à voir avec les plébéiens, avec le peuple. Dans le sens le plus profond, je me sens à l’aise dans le tango. Les mouvements en spiral du corps, cette affaire d’action et de réaction du couple, je ressens que c’est comme mon identité.

Durante varios años escribí en El Tangauta sobre aspectos de la danza. Estoy en 24 artículos y empecé a pensar en un libro. No creo que lo del tango sea una moda. En tiempos de tanta redefinición de los roles masculinos y femeninos, no es casual que aparezca esta danza del abrazo, para volver a jugar en los planos activos y receptivos: porque la mujer, en el tango, no es pasiva sino receptiva.

Pendant plusieurs années, j’ai écrit dans El Tangauta (9) sur des aspects de la danse. Je figure dans 24 articles et j’ai commencé à penser à un livre. Je ne crois pas que ce qui tourne autour du tango soit une affaire de mode. Dans une époque où il y a une telle redéfinition des rôles masculins et féminins, ce n’est pas un hasard qu’apparaisse cette danse de l’étreinte pour se remettre à jouer sur les plans actifs et réceptifs : parce que la femme, dans le tango, n’est pas passive, elle est réceptive.
(Traduction Denise Anne Clavilier)




Pour aller plus loin :
Vous reporter à l’article complet de Clarín
Visiter la page consacrée à Tramatango sur le site du Complejo Teatral de Buenos Aires
Visiter le site de Milena Plebs
Visiter le blog de Milena Plebs
Lire le numéro 182 de El Tangauta de décembre de 2009 (c'est le dernier numéro publié). Pour télécharger les textes, il faut vous identifier sur le site et pour effectuer votre premier téléchargement, créer votre compte au préalable. Dans ce numéro 182, vous trouverez aussi un hommage original que Jorge Muscia a rendu à "San Pugliese", à l'occasion de l'anniversaire de naissance de Osvaldo Pugliese, "canonisé" par le peuple portègne et presque tous les musiciens populaires argentins.

(1) Un autre théâtre du Complejo teatral de Buenos Aires, situé à quelques centaines de mètres du Teatro Alvear, sur l’avenue Corrientes, un peu plus à l’est et sur le trottoir opposé...
(2) Tango par deux, tango pour deux, nom de la compagnie qu’elle avait fondée avec son compagnon, dont elle s’est récemment séparée avec pertes et fracas, le danseur Miguel Angel Zotto, dont le frère cadet vient de disparaître (voir
mon article d'hier sur Osvaldo Zotto).
(3) Il s’agit du danseur et chorégraphe Juan Carlos Copes.
(4) Elle a donc bien retenu la leçon !
(5) Quel que soit leur âge et leur rang dans la société, les Argentins parlent plus volontiers de leur mamá et de leur papá, voire de leur vieja et de leur viejo, que de leur père et mère, là où les francophones européens nous n’employons que ces derniers termes, réservant à un cercle intime les diminutifs Papa et Maman.
(6) Le théâtre San Martín a une multitude de salles. L’un des étages est même occupé par les studios des deux radios publiques de Buenos Aires, la 2x4 et Radio Ciudad, que vous pouvez écouter par streaming en direct, sur Internet. Les liens aux deux chaînes se trouvent dans la rubrique Ecouter, de la partie inférieure de la Colonne de droite.
(7) Une troupe de danse.
(8) C’est encore plus vrai qu’elle ne le croit. Plebs, -bis, en latin, c’est la plèbe, les hommes libres les plus humbles de la Rome républicaine, c'est-à-dire les artisans et paysans, qui exprimaient leur vote après les patriciens, et donc généralement dans le même sens qu’eux. Les membres de la plèbe n’avait qu’un très rare accès aux magistratures de la République et une culture distincte de celle de la classe plus aristocratique que constituaient les patriciens.
(9) Une revue de référence pour le tango danse à Buenos Aires. Vous trouverez le lien à son site dans la rubrique Eh bien dansez maintenant !, dans la Colonne de droite (partie inférieure).

samedi 9 janvier 2010

Nouveau deuil pour la danse à Buenos Aires [Actu]

Après Tete, le Maestro décédé jeudi, voici que le danseur Osvaldo Zotto, le petit frère de Miguel Ángel Zotto, vient d'être lui aussi découvert sans vie dans son appartement de Boedo. Il avait 46 ans (selon la dépêche de Telam). Son frère, qui se trouvait en tournée en Italie, rentre précipitamment à Buenos Aires. La veillée funèbre du danseur est organisée dans le même funérarium où s'est tenue celle de Tete il y a moins de 48 heures...

Alors que Tete était un danseur de bal, Zotto était lui un danseur de scène, de tango escenario, plus spectaculaire, à la technique plus visible, plus éclatante. Osvladito Zotto avait été le partenaire, à la ville comme à la scène, de la danseuse Mora Godoy, qui vient d'être choisie par le ministre Hernán Lombardi comme directrice du Ballet Escuela de Tango de Buenos Aires (voir mon article du 30 octobre 2009 à ce sujet). Il fut aussi membre de la compagnie de son frère aîné, Tango x 2, avec laquelle il a fait plusieurs tournées aux Etats-Unis et dans divers pays d'Europe et qu'a récemment quittée la danseuse Milena Plebs, sur laquelle je tiens un article, un article dont je décale la publication à un autre jour par respect pour le deuil qui vient de s'abattre sur un certain nombre de mes amis à Buenos Aires, qui sont des passionnés de danse... (1)

Il est probable que les sites de El Tangauta, La Milonga Argentina et la Asociación de Bailarines Maestros y Coreografos de Tango argentino, dont vous trouvez les liens dans la Colonne de droite, dans la rubrique Eh bien dansez maintenant !, feront, soit dans les prochains jours, soit à la rentrée, en mars, à la fin de l'été, des hommages appuyés, voire des numéros spéciaux. Ce sont trois sites que les amateurs de danse doivent surveiller étant donné les circonstances exceptionnelles de ce début d'année...

En savoir plus :
Lire la dépêche d'agence de Telam, l'agence de presse argentine
Visiter la page d'aujourd'hui du site de la ABMCTA qui vient de publier une annonce minimaliste : on les sent laissés sans voix (sin palabras, comme ils disent dans leur mail) par ce double deuil...
Lire l'article d'aujourd'hui sur Infobae (site argentin d'actualité sur Buenos Aires)

Ajout du 10 décembre : lire l'article de Clarín de ce jour.

(1) Lorsqu'il y a une disparition comme c'est le cas aujourd'hui, généralement, je ne publie que des articles consacrés à la personne disparue. Et ce sera donc le cas aujourd'hui, comme c'était déjà le cas hier...

vendredi 8 janvier 2010

Le tango orillero en deuil pour Tete [Actu]

Image extraite par copie d'écran du site de Tete et Silvia


On vient d’apprendre la mort de Tete Rusconi, de son vrai nom Pedro Rusconi.
Voilà plus de 60 ans que ce maître du tango salón dansait et enseignait son style si particulier, d’inspiration éminemment faubourienne, ce faubourg qu’il portait en lui comme une identité personnelle et non comme une posture destinée à épater la galerie. Lui-même définissait ce style comme orillero (des rives, des bords de la ville, de la ceinture, de la périphérie). Il n’employait pas le mot canyengue, le jugeant sans doute un peu trop dévalué par l’usage intempestif et ô combien commercial qu’en font des tas de gens qui n’hésitent pas à en dévoyer la nature et confondent la plupart du temps ce qui est populaire, plébéien et ce qui est vulgaire, voire grossier. Tete, avec sa partenaire Silvia Ceriani, travaillait surtout à Buenos Aires mais il a aussi tourné un peu partout dans le monde. Il avait enseigné en Italie, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse, en Espagne, aux Etats-Unis...

Pour ma part, j’ai eu la chance immense de suivre, avec d’autres, un de ses cours lors de ce qui fut, je crois, son dernier séjour à Paris, au cours de l’été 2005. Il était venu participer à un festival d’une grande qualité qui n’a malheureusement jamais eu de suite, la Milonga Oxidada, dans le quartier de la Bastille. Il était jovial, drôle, entraînant, précis, exigeant, rigoureux. Un vrai titi portègne dans l’allure, le comportement, la gestuelle, la bedaine en plus et le chapeau en moins. Je me souviens qu’il avait multiplié les enchaînements exécutés seul et c’était une merveille à voir. Je me souviens qu’il nous avait incité à apprendre en dansant seul et non pas seulement en couple : "il n’y a que comme ça qu’on finit par bien danser", disait-il. Je me souviens qu’il avait fait tout son cours en truffant son discours de lunfardo. Heureusement qu’il montrait à chaque fois ce qu’il demandait aux élèves et que les professeurs locaux traduisaient tant bien que mal, sinon personne n’aurait rien compris. Mais c’était authentique et cette authenticité-là passait auprès de tous et permettait de surmonter l’idiosyncrasie extrême du lunfardo pour nos oreilles parigotes...

Avec Silvia, qui était depuis 1995 sa partenaire d’enseignement, il avait son propre site Internet que je vous invite à visiter. Un peu tard, hélas... Vous pourrez y visionner plusieurs vidéos qui vous donneront une idée du personnage haut en couleurs et de l’excellent danseur qui nous a quittés hier.

Tete est mort à l’âge de 80 ans (c'est du moins l'âge que lui prête l'agence Telam) dans la maison qu’il habitait à Palermo. La veille, 6 janvier, il avait passé une partie de la nuit à la milonga El Beso (Riobamba 416). Ses proches l’ont retrouvé sans vie dans la matinée d’hier. Il a été veillé par ses parents et ses amis depuis minuit la nuit dernière dans un funérarium de son quartier (Velazco 1070, tout près du carrefour avec l'avenue JB Justo).

Tete disait :

Yo digo la verdad. No disfracemos el tango porque lo vamos a arruinar. Sin querer ofender a nadie, yo amo el tango. No castigo a nadie pero no disfracemos el tango.
El tango tiene mil formas de bailarse pero primero pisemos el suelo porque en el piso está la energía y es donde bailamos la música. No perdamos el placer y el amor por bailar pisando el suelo.
Los chicos de hoy andan por el aire: todos ustedes son capaces de hacer cosas muy lindas, háganlas en el piso, como los grandes Maestros lo hicieron. Los compaces y la melodía del tango son muy especiales, es una lástima perderlos.
(Tete Rusconi, extrait du site de Tete y Silvia)

Moi je vous parle vrai. Gardons-nous de travestir le tango sous peine de le détruire. Sans offense à personne, moi, j’aime le tango. Je ne veux citer personne mais gardons-nous de travestir le tango.
Il y a mille manières de danser le tango mais commençons par rester rivés au sol parce que c’est au sol qu’est l’énergie et c’est là que la musique se danse. Ne nous privons pas du plaisir, du bonheur
(1) de danser le tango en restant rivés au sol.
Vous, les jeunes d’aujourd’hui, vous êtes en l’air : vous êtes tous capables de faire des choses très chouettes mais faites-les au sol, comme le faisaient les grands Maestros. La mesure
(2) et la mélodie du tango sont bien particulières, c’est une désolation de les laisser échapper.
(Traduction Denise Anne Clavilier)




Copie d'écran du message diffusé par El Tangauta


D’ici quelques jours, vous trouverez un hommage bien mérité à ce grand maître du genre sur le site de El Tangauta, l’une des revues phares du tango dansé à Buenos Aires, c’est El Tangauta qui l’annonce lui-même (attention : sur la photo, le lien est inactif. C’est du jpg). Il est probable que La Milonga Argentina, l’autre revue, fera aussi quelque chose en sa mémoire (les deux ont un lien sur Barrio de Tango, dans la rubrique Eh bien dansez maintenant !, dans la partie basse de la Colonne de droite). Ce décès intervient au début des vacances d’été. Il y aura donc peut-être un peu de retard à l’allumage dans les différents médias argentins. Mais ils se rattraperont sans doute à la rentrée, qui a lieu là-bas début mars.
Vous pouvez lire le message publié par l'Association argentine des Danseurs, Maîtres et Corégraphes de Tango sur son site, disponible dans la rubrique Eh bien dansez maintenant ! de la Colonne de droite. Le rédacteur est si ému et si touché que l'article ne fait que reprendre quelques paroles du Maestro en guise d'hommage et de remerciements.

Ajout du 9 janvier : lire l'article que Gabriel Plaza vient de consacrer à la disparition de Tete dans le quotidien La Nación. Gabriel Plaza est journaliste et DJ de milonga. Il travaille notamment à la Ciudad cultural Konex. C'est lui qui animait la soirée du 11ème Festival de Tango de Buenos Aires où Alorsa a donné son dernier concert (lire mon article sur cette soirée du 27 août). C'est à cette occasion que j'ai fait la connaissance de Gabriel...



(1) Tete emploie le mot amor, qu’il aimait bien, qu’il employait souvent mais qui, dans cet emploi spécifique à la culture tanguera, ne veut pas dire ce que le français dit avec le substantif amour. Ce qu’il dit là est passablement intraduisible. Je le situe pour ma part quelque part entre ce que nous disons avec l'expression aimer (passionnément) danser et avoir du plaisir (au sens jouissance quasi-physique) à danser.
(2) compás : c’est la mesure au sens du solfège, l’unité rythmique élémentaire d’un morceau, celle qui est délimitée par les barres de mesure sur les portées. Le terme à Buenos Aires désigne plus largement le rythme, au sens métronomique du terme.

mercredi 6 janvier 2010

Jour des Rois spécial pour et sur Barrio de Tango [Disques & Livres]

Les Rois Mages, qui distribuent les cadeaux le 6 janvier dans tout le monde hispanophone, ont fait cette année un détour par Barrio de Tango. Leur passage m’a été signalé par mon éditeur qui, lundi soir, m’a annoncé la sortie, fin mars ou début avril 2010, d’un ouvrage qui lui aura demandé, à lui, un an (voire plus) d’un minutieux travail de mise en page et à moi plus 18 mois de recherche et de traduction non-stop en 2006-2007 suivi de 18 autres mois passés à peaufiner l’écriture, à établir les index et à cadrer les illustrations...

Le titre : Barrio de Tango (ça nous aurait étonné aussi qu’il en soit autrement, vous entends-je dire derrière vos écrans).
Le sous-titre : recueil bilingue de tangos argentins (vous vous en doutiez aussi, c’est sûr).
L’éditeur : Les Editions du Jasmin, dirigées par Saad Bouri (ça, vous ne pouviez pas le deviner).
Petite maison indépendante française fondée en 1997, les Editions du Jasmin ont leur siège à Clichy (92), à la limite nord-ouest de Paris.

Ce broli (libro en verlan), de 380 pages, présentera, dans le texte et en français, 231 letras (c’est ainsi qu’on désigne le texte d’une chanson en espagnol), 231 letras de tango, vals, milonga et candombe, dans et avec leur contexte, leurs non-dits, leurs sous-entendus. La sélection couvre une période qui va de 1916, année du premier tango-canción (je ne vous apprends rien), jusqu’en 2008. Elle concerne 96 auteurs (letristas) et plus de 100 compositeurs.

Barrio de Tango (le livre) est aussi un ouvrage illustré, avec dessins et photos (en noir et blanc pour que le prix de l’ensemble reste abordable pour tous, selon une politique commerciale constante des Editions du Jasmin, qui veulent mettre des ouvrages de qualité, agréables à lire et à tenir en main, à la portée du plus grand nombre). J’ai pris moi-même sur place, là-bas, en Argentine et toujours en hiver, lors de mes séjours, la plupart de ces clichés : j’avais envie d’entraîner le lecteur avec moi dans la Buenos Aires que j’aime, le plus loin possible des chromos touristiques (hideux et kitch, alors que l’authenticité portègne recèle un charme irrésistible)... D’autres illustrations m’ont été offertes, non pas tant à moi d’ailleurs qu’au public auquel le livre est destiné : photos inédites envoyées par le poète et essayiste Luis Alposta, par les labels discographiques indépendants Melopea (Litto Nebbia) et Pichuco Records (Francisco Torné), portrait original offert par le peintre Chilo Tulissi (et sa femme Teresa), et sans doute aussi des partitions originales des compositeurs et arrangeurs Javier González et Néstor Tomassini... (1)



La couverture du livre est l’oeuvre d’un grand maître du fileteado, le Maestro Jorge Muscia, membre de la Academia Nacional del Tango, où il est chargé de tout l’enseignement relatif aux arts plastiques. Jorge dispose d’un atelier dans le quartier de San Telmo, dans le coeur historique de Buenos Aires, un atelier qu’il est possible de visiter (sur rendez-vous, bien sûr). En sa qualité d’artiste, Jorge s’investit beaucoup au service de ce qu’il est convenu d’appeler chez nous le bien commun, à travers l’enseignement et le développement du tourisme culturel dans sa ville. Il est aussi l’auteur de la première oeuvre d’art plastique qui ait rendu hommage à Carlos Gardel dans sa ville natale de Toulouse, en Haute-Garonne, et celui d’un Obélisque modèle réduit de celui qui se dresse à Buenos Aires et qu’il a transformé en Totem porteño, avec, pour peintures de guerre, le tango et le visage de Carlitos.... Horacio Ferrer et Raúl Garello lui ont dédié un tango, El fileteador, que vous pouvez entendre dans Diálogo de Poeta y Bandoneón, un disque Pichuco Records et un DVD Aguila Taura (pour vous les procurer, voir la boutique en ligne de Zivals, dans la partie basse de la Colonne de droite).

Sur fond de Croix du Sud, cette constellation de quatre étoiles qui n’est visible qu’au sud de l’équateur et qui symbolise l’Argentine aux yeux de ses habitants, un couple de danseurs, Aurora Lubiz et Luciano Bastos, qui exercent leurs talents eux aussi à Buenos Aires (ici photographiés par Ciro Jeolás). Ils étaient, récemment encore, au nombre des professeurs qui animaient le Festival Bailemos Tango, en décembre dernier, dans un grand hôtel de San Telmo (voir mon article à ce propos). Lorsque vous aurez en main le livre, vous pourrez admirer, dans sa taille définitive, le très beau filete qui entoure le buste des deux danseurs et la très subtile asymétrie de la composition qui est le sceau de ce fileteador (2). Et puis regardez comment le pied d’Aurora désigne la première étoile de la Croix du Sud, dans ce ciel nocturne qui nous est inconnu et qui révèle à nos imaginations de Septentrionaux le "ciel perdu" (cielo perdido) et les étoiles avec lesquelles Homero Manzi éclairait les "marches sans querelle dans les nuits de Pompeya" (Ya nunca alumbraré con las estrellas / nuestras marchas sin querellas / por las noches de Pompeya) dans Sur, sublime tango co-signé avec Pichuco, Aníbal Troilo, qui fut avec Sebastián Piana, José Dames et Cátulo Castillo, l’un des compositeurs des nombreux chefs-d’oeuvre que ce grand poète nous a laissés en héritage, après une carrière aussi courte que féconde (Homero Manzi est mort avant d’avoir atteint ses 44 ans). Pour écouter Sur, chanté ici par Edmundo Rivero, cliquez sur le lien qui vous conduira vers Todo Tango.

Et puis je voulais aussi que cet ouvrage ait une postface.
Je souhaitais qu’elle vienne d’un des poètes présentés et traduits dans le livre.
Luis Alposta, sollicité par moi en août à Buenos Aires, a eu la gentillesse et m’a fait l’honneur d’accepter, sans hésiter une seule seconde. En octobre, il m’a envoyé par mail une des ces pages sobres et concises dont il a le secret et que vous pourrez lire en español, avec traduction en français en face (ouf !). Les lecteurs habituels de ce blog connaissent déjà bien Luis Alposta. Les internautes qui débarquent rencontrent peut-être son nom pour la première fois. En deux mots : c’est un poète, un essayiste et un médecin et vous pourrez vous en rendre compte en lisant les articles que je lui ai consacrés (cliquez sur son nom pour y accéder). Luis a beaucoup travaillé avec Edmundo Rivero jusqu’à la mort de ce grand créateur et interprète, en 1986. Edmundo Rivero a mis en musique, chanté et enregistré plusieurs de ses poèmes. Aujourd’hui, Luis travaille avec des musiciens comme Daniel Melingo, Juan Tatá Cedrón (le chanteur, guitariste et compositeur du Cuarteto Cedrón) et avec cet autre guitariste et compositeur du tango contemporain qu’est Acho Estol, qui anime avec sa femme, la chanteuse Dolores Solá, le groupe La Chicana qui se produira à Paris le 13 février prochain (Festival Au fil des Voix, à l’Alhambra dans le quartier de la République).
Luis Alposta est membre de la Academia Nacional del Tango, où il occupe le siège Tiempos Viejos (un tango à écouter ici chanté par Carlos Gardel) et il est Vice-président de la Academia Porteña del Lunfardo.

Dans Barrio de Tango (le livre), vous trouverez, dans le texte et en traduction française, un bon nombre de morceaux traditionnels et quelques autres récents, donc beaucoup moins connus, et même des inédits, dont une chanson de Alorsa (l’insertion de Para verte gambetear étant prévue depuis très longtemps, bien avant qu’une crise cardiaque ne nous enlève l’ami et l’artiste le 30 août dernier), un poème de Luis Alposta en hommage à Osvaldo Pugliese, un autre de Alberto Ortiz en hommage également au troesma (maestro en verlan) dont les enregistrements ont marqué les plus beaux moments de mon initiation au tango, une letra de Juan Vattuone et une autre de Alejandro Szwarcman.

Je les remercie tous du fond du coeur de leur générosité et de la confiance qu’ils me font en s’en remettant ainsi à moi pour faire connaître leur travail ici.

Parmi tous ces tangos qu’on entend si fréquemment dans les milongas, dans les cours et sur les compilations discographiques, Barrio de Tango (le livre) présente, en version originale et en traduction française, 23 letras de Homero Manzi (le recueil a été conçu pour le plus gros pendant l’année Homero Manzi, dans les 8 premiers mois de 2007), 14 letras de Enrique Cadícamo, 5 de Cátulo Castillo, 7 de Pascual Contursi, 11 de Enrique Santos Discépolo, 8 de Homero Expósito, 12 de Horacio Ferrer, 12 aussi de Celedonio Esteban Flores, 11 de Alfredo Le Pera. Vous trouverez aussi des tangos, des valses et des milongas de grands compositeurs consacrés par le temps et le succès : de Francisco Canaro, il y en a 4, de Juan D’Arienzo 5, de Carlos Di Sarli 4, de Carlos Gardel 13, de Sebastián Piana et de Astor Piazzolla 8 chacun, de Osvaldo Pugliese 9 et de Aníbal Troilo 10, pour ne citer qu’une huitaine de noms parmi les plus prestigieux.

Le livre se présente comme un guide touristique, une sorte de promenade dans Buenos Aires, sa géographie, son histoire, ses coutumes, son actualité artistique et urbanistique, puisque cette ville est intimement liée au tango et vice-versa, comme vous l’avez déjà bien compris si vous visitez ce blog régulièrement. Le recueil s’agence ainsi en 37 chapitres, comportant chacun 5 à 7 textes en version bilingue. On passera d’un chapitre à l’autre grâce à des récits d’une ou deux pages, qui éclairent, en français, des points cruciaux du contexte, car sans ce contexte, le lecteur non argentin passe à côté de la moitié des richesses d’un tango, quand ce n’est pas plus.

Le livre fera très prochainement l’objet d’une souscription dont je vous tiendrai informés.
Les animateurs du réseau tanguero francophone (professeurs de danse, associations, responsables de milonga et j’en passe) auront bien sûr la possibilité de passer des commandes groupées. Ils peuvent pour cela prendre directement contact avec Monsieur Saad Bouri, patron des Editions du Jasmin par mail (le fax et le téléphone sont sur son site), selon l'adage que les méthodes les plus simples sont aussi les plus efficaces.

Les libraires eux aussi peuvent d’ores et déjà se rapprocher de l’éditeur lui-même (par mail, ou téléphone ou fax selon leur préférence).

Barrio de Tango sera présenté, en France, en Belgique, en Suisse, ailleurs... au gré des invitations (conférence, rencontre-débat ou séance de signature) qui me seront adressées soit personnellement sur ma messagerie par mail, soit par l’entremise de Saad Bouri, des Editions du Jasmin (contact mail). Au fur et à mesure que des dates seront prises, elles seront annoncées dans ces colonnes.

Pour découvrir les Editions du Jasmin et leur catalogue consacré aux cultures du monde et à la littérature jeunesse, vous pouvez visiter le site de cette maison à la politique culturelle courageuse et originale (mail, fax, téléphone et adresses s’y trouvent qui vous permettront de prendre contact avec Saad Bouri, le directeur).

Pour en savoir un peu plus, en français, sur les auteurs et musiciens cités ci-dessus, vous pouvez cliquer sur leur nom dans la rubrique Vecinos del Barrio, dans la partie haute de la Colonne de droite, ou dans le corps même de l’article que vous lisez. Ces raccourcis et ces liens vous conduiront à l’ensemble des articles que je leur ai consacrés dans ce blog, à l’heure où vous parcourez cette page.
Pour découvrir les deux peintres dont j’ai parlé, Jorge Muscia et Chilo Tulissi, vous pouvez faire de même et vous reporter aussi à leurs sites respectifs. Vous en trouverez les liens dans la partie basse de la Colonne de droite (rubrique Artistes plastiques).

Pour ceux qui veulent se faire une idée préalable du style de mes traductions, au-delà des extraits que j’ai semés au long de mes déjà 1100 articles depuis le 19 juillet 2008, ils peuvent se rendre sur le site de Gisela Passi et Rodrigo Rufino, mes professeurs de tango ici en France (Colonne de droite, rubrique Eh bien dansez maintenant !). Sur la page Ecouter de la version française du site, Rodrigo et Gisela mettent en ligne diverses traductions que j’ai réalisées en exclusivité pour eux et leurs élèves, la mise en ligne est renouvelée périodiquement toutes les 2 à 3 semaines.
Il s’agit bien sûr de grands tangos du répertoire et ils ne figurent pas pour autant dans le corpus de l’anthologie à paraître dans trois mois. Dans un seul volume papier maniable, en version bilingue et avec des commentaires, il est en effet impossible de rassembler l’intégralité du répertoire traditionnel du tango. Celui-ci compte beaucoup trop de titres. Pas loin de 300 rien que pour le tango-canción et presque autant pour les morceaux instrumentaux ! Imaginez un peu ce travail de Romain ! (3)

En guise de conclusion et parce que c’est aujourd’hui Día de Reyes et que c’est donc le jour des cadeaux, je vous invite à cliquer sur le lien qui suit, pour écouter une très belle version de Barrio de Tango, le chef d’oeuvre immortel de Homero Manzi et Aníbal Pichuco Troilo, qui donne son nom à ce livre et à ce blog.
Ajout du 7 avril 2010 :
Lire mon premier article de présentation du disque joint (à l'ouverture de la souscription)
Lire
mon second article sur le disque joint (avec facsimilé de la page du livre)

(1) Ce à quoi, les vedettes du jour, Gaspard, Melchior et Balthazar auront peut-être ajouté un bonus (sans supplément de prix, cela va sans dire). Mais chut ! On saura ça en sortie de presse. Je reviendrai vers vous avec la bonne nouvelle à ce moment-là. D’ici là, comme on dit à Buenos Aires pour attirer las buenas ondas : Pugliese, Pugliese, Pugliese... le compositeur a la réputation de porter chance et on l’invoque à tout bout de champs pour cela ! Je vous promets que c’est vrai.
(2) A Buenos Aires, vous pourrez rencontrer quantité de fileteadores plus faiseurs qu’artistes qui vous enseigneront que le secret de "leur art" consiste à décalquer sur papier le motif de droite pour le reproduire parfaitement à gauche. Le résultat donne un dessin qui, sur le coup, vous en fiche plein les mirettes et déclenche la mitraille photographique des cars de touristes mais au bout de quelques secondes, cette émotion se sera évaporée sans même que vous sachiez où elle est passée. Jorge n’utilise pas le papier calque, ni pour les fresques murales qu’il réalise dans les bâtiments publics (en particulier à l’Ambassade d’Argentine à Mexico), ni pour les enseignes, ni pour les décors de théâtre ni pour les pochettes de disque, ni pour les couvertures de livre que tous les connaisseurs de fileteado lui commandent d’un peu partout...
(3) Sans parler du prix exorbitant auquel serait vendue une telle somme....

mardi 5 janvier 2010

Interview d'Alfredo Arias sur Télérama Radio à l'occasion du succès de son triptyque tango [ici]

Sans doute ne serais-je pas revenue pour ce tryptique qui rencontre un succès phénoménal au Théâtre du Rond-Point sans l’interview d’Alfredo Arias que Télérama Radio vient de mettre en ligne, en libre accès par téléchargement et sous forme de podcast. Une interview conduite par la chroniqueuse musicale Fabienne Pascaud, d’un peu plus de 45 minutes, où le dramaturge et comédien revient sur les quarante ans de son parcours théâtral en France et les quelques années qu’il a vécues en Argentine, sous un régime de plus en plus répressif vis-à-vis des artistes contestataires, ce qui l’a contraint à choisir l’exil en 1968.

Au cours de cet entretien, il s’explique longuement sur ce que représente pour lui Eva Perón et la tendresse qu’il voue à cette femme du peuple, comme lui, et qui a su rester du peuple tout en accédant au plus haut niveau de pouvoir politique de son pays. Eva Perón, sous le nom d’Eva del Sur, est l’un des deux personnages principaux du deuxième volet du triptyque, Tatouage, dont j’ai déjà parlé dans un article précédent.

Il parle aussi de l’Argentine, cet immense chaos d’où la vie jaillit. Il parle de son homosexualité en refusant de tenir des propos de victime (et pourtant, ce serait facile de s'abandonner à ce genre de discours - en plus, c'est plutôt à la mode, là-bas comme ici). Il déclare même avec beaucoup de force que la victimisation, dont certains milieux et groupes de pression se servent comme d’un discours politique, est en fait une imposture, qu’ils se mettent eux mêmes dans ces situations impossibles en refusant de jouer le jeu du reste de la société. Et je trouve que venant d’un Argentin, avec tout ce que l’Argentine véhicule de stéréotypes machistes et homophobes, ces propos donnent à réfléchir...

Dimanche dernier, en début de soirée, je suis allée au Théâtre du Rond Point voir le 3ème volet du triptyque, une oeuvre qui ne se donne que le dimanche, mais à deux reprises à 16h puis à 18h30. Un spectacle qui évoque le cabaret, ses numéros, son répertoire musical, le cabaret des années 30 aux années 70 : Cabaret Brecht Tango Broadway, avec les chanteuses, danseuses et comédiennes Alejandra Radano et Sandra Guida (qui jouent respectivement Conchita/Malena pour la première et Eva del Sur pour la seconde dans Tatouage en semaine) et le pianiste Ezequiel Spucches (un excellent pianiste doublé d’un bon comédien lui aussi).

Le répertoire de la soirée est un mélange de toutes les époques et de toutes les lattitudes. On passe de Buenos Aires à New-York, de Milan à Paris, de Londres à Berlin. Le tout dans un bazar savamment organisé... Côté tango, vous entendrez Nostalgias de Juan Carlos Cobián et Enrique Cadícamo interprété en soliste par Sandra Guida, Taquito Militar de Mariano Mores et Dante Gilardoni interprété par une Alejandra Radano déchaînée, à la diction précipitée (c’est le morceau qui le veut) mais aussi impeccable que grimaçante, et bientôt en un duo des deux chanteuses, Che Tango Che de Astor Piazzolla, avec un texte en français de Jean Claude Carrière qui ne m’a guère emballée (je préfère la poésie compliquée mais infiniment plus belle de Horacio Ferrer, mais enfin ! les goûts et les couleurs, n’est-ce pas ?), El Choclo de Villoldo, en trois versions aux interprétations aussi hilarantes les unes que les autres : le texte en anglais (que chanta Louis Amstrong sous le titre Kiss of Fire), le texte en italien (complètement différent) et enfin, la letra authentique, celle de ce remarquable poète que fut Enrique Santos Discépolo (1901-1951). Le morceau est interprété en duo alterné et c’est à mourir de rire. Enfin un Caminito, celui de Juan de Dios Filiberto, dans une version particulièrement déjantée, dans la letra originale de Gabino Coria Peñalosa et une version en japonais impossible à décrire, aussi caricaturale que le lieu de la Boca qui porte le nom de ce tango... Le final est un bouquet de feu d’artifice composé de trois faux bis (en fait partie intégrante du spectacle) et une apparition finale, très applaudie, d’Alfredo Arias qui vient donner lui-même les explications les plus loufoques à la dernière chanson-chorégraphie, un numéro de jumelles en miroir aussi divertissant que creux et crétin (il faut que les deux artistes aient une belle présence pour réussir ce tour de force) et que Sandra Guida et Alejandra Radano nous redonnent avec les commentaires en direct d’Alfredo Arias, debout sur un côté de la scène à côté d’elles et qui les surveille en débitant négligeament un chapelet de propos d’une platitude que le degré extrêmement poussé de leur absurdité rend parfaitement réjouissante...

Pour le reste, qui fait partie du spectacle aussi ô combien !, lumières, costumes et décor, l’économie de moyens est à l’ordre du jour comme pour les deux autres volets. Le décor reprend les panneaux noirs des deux autrs spectacles. Le chef des lumières se fait oublier. Et les comédiennes disposent de 3 jeux de tenues, intégralement noire, un costume pantalon qui évoque la mode garçonne des années 30, un fourreau-cape qui rappelle les vamps des années 40 et 50 et un costume très dénudé qui renvoit à la mode des pompom girls qui règnait dans les années yéyé.

Il serait cruel de ma part de vous dire que ce spectacle est à découvrir absolument car il est plus que probable qu’il n’y a plus une seule place à vendre sur les 5 représentations supplémentaires des prolongations de janvier. Mais je peux tout de même vous inviter à vous consoler, si vous n’avez pas vu le spectacle, en vous plongeant dans l’interview de Télérama (vous pouvez la télécharger et l’écouter grâce à votre lecteur MP3 préféré) et en allant visionner le reportage que France 3 avait consacré à l’ensemble des ces spectacles en novembre et que la chaîne de télévision publique a mis à disposition du public sur son site Culturebox (voir mon article à ce sujet).

Vous pouvez aussi retrouver une bonne partie de l’interview dans l’autobiographie et livre d’entretien qu’Alfredo Arias a fait paraître l’année dernière aux Editions du Rocher : L’écriture retrouvée. L’interview reprend plusieurs éléments du livre. Les deux sont donc complémentaires.

Pour l’interview de Télérama radio :
Visitez la page écrite avec lien vers le document audio
Allez directement au document audio
Lire mon article sur le reportage de France 3 (avec lien vers le document vidéo sur le site)
Pour en savoir plus sur l’ensemble de ce spectacle, vous pouvez lire tous les articles que je lui ai déjà consacré en cliquant sur le nom d’Alfredo Arias dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, en haut de l’article, sous le titre.

Un dimanche 10 janvier très tango à Paris [ici]

En ce début d’année, après la galette des Rois, Frédérique Behar et Carmen Aguiar vous proposent chacune une après-midi tango à ne pas louper...

La Casa del Tango de Paris organise ce dimanche 10 janvier 2010, de 15h à 22h, une grande et longue milonga au Cabaret Sauvage au Parc de la Villette (Paris, 19ème arrondissement).
Trois prix sont possibles : si vous achetez votre entrée à la Casa del Tango, qui organise des milongas toutes les après-midi de semaine dans le passage Darius Milhaud dans le 19ème arrondissement, votre place vous coûtera 12 €. Si vous achetez votre place sur FNAC, Virgin ou Digitick, elle vous coûtera 13,80 € et vous pourrez aussi réserver une table. Le jour même à la caisse du Cabaret Sauvage, l’entrée sera à 15 € (ce qui reste extrêmement modeste pour une milonga de cette taille et dans ce lieu bien connu de la capitale française).
C’est la deuxième grande manifestation que Frédérique Behar organise au Cabaret Sauvage. Il y a un mois, elle y avait monté une milonga qui avait duré toute un nuit...

Pour plus d’information, consultez le site de la Casa del Tango.


Le même jour, de 15h30 à 17h30, la professeur de tango Carmen Aguiar vous propose à la Milonga El Patio dans le 1er arrondissement, tout à côté de l'église Saint Eustache (où fut baptisé Molière), un stage d’initiation à l’usage des débutants avec travail en deux parties sur la perception du corps et du mouvement, d'abord en chaussettes puis en chaussures, sur l’équilibre, le changement de poids, le relâchement des articulations, bref des basiques du tango dansé. Carmen Aguiar vous aidera aussi à mettre en place un écoute de votre corps et de celui de votre partenaire. Sans cette écoute, il n’est pas possible de danser correctement le tango argentin.

Si vous vous inscrivez à titre individuel, le stage vous reviendra à 30 €. Si vous vous inscrivez en couple de partenaires, il vous en coûtera 25 € (renseignez-vous auprès de Carmen Aguiar pour savoir si ce montant s’entend par personne ou pour les deux. A mon avis, c’est par personne...).
Pour vous informer, il faut soit téléphoner le matin à Carmen Aguiar (01 48 57 33 15), soit lui envoyer un mail et là, peu importe l’heure et le jour.

Sur De Pungas y gayola de Hernán Sotulo : présentation par Luis Alposta. Article n° 1100 [Disques & Livres]

Pour ce numéro 1100 de Barrio de Tango, voici, comme je l’avais annoncé il y a quelques jours, en décembre, une allocution, très légèrement allégée, prononcée par Luis Alposta, lorsqu’il a présenté le livre de Hernán Sotulo le 12 décembre dernier, à la Foire du Livre lunfardo et tanguero qui s’est tenue tout au long du mois dernier à la Academia Porteña del Lunfardo (voir mon article précédent sur cette présentation).

Pour être tout à fait honnête, je me dois d’ajouter que ce n’est pas par hasard que je publie cet article à cette place-là. Certes, il y avait l’actualité assez intense du mois de décembre dernier. Certes, je n’ai reçu le texte de cette causerie que le jour même où Luis la prononçait, il a dû me l’envoyer juste avant de prendre sa voiture pour traverser tout Buenos Aires et se rendre à l’Académie... Néanmoins, cet article était prêt hier et j’ai choisi de vous le présenter aujourd’hui, en guise de remerciement à Luis Alposta, qui m’a fait l’honneur et l’amitié de postfacer l’anthologie de tango que je vais très prochainement sortir aux Editions du Jasmin. Dans les prochains jours, je vous en dis plus sur le contenu de cet ouvrage, sa date prévisible de parution et les modalités d’achat par souscription qui pourraient vous intéresser...
D’ici là, la parole est au Maestro. Attachez vos ceintures, on décolle !

El tango es, esencialmente, un arte de síntesis [...] una novela existencial musicalizada [...] sin necesitar para eso más de dos o tres minutos.
Y puede ser, también, dentro de la universalidad temática que nos ofrece en sus letras, crónica policial y catálogo de ilícitos, que van desde la prostitución al homicidio, desde la tentativa a la reincidencia y desde el robo a la cárcel, como lo viene a demostrar este libro de Hernán Sotullo, que hoy presentamos.

Le tango est, par essence, un art de la synthèse [...], un roman existentiel mis en musique [...] sans que cela nécessite pour autant plus de deux ou trois minutes.
Et il peut être aussi, à l’intérieur de l’universalité thématique qu’il nous offre dans ses textes, une chronique et un catalogue de faits illicites, qui vont de la prostitution au meutre, de la tentative à la récidive et du vol à la prison, comme arrive à le démontrer ce livre de Hernán Sotulo que nous présentons aujourd’hui
.

Una obra en la que nuestro amigo, recientemente incorporado a la Academia Porteña del Lunfardo, como miembro de ella, en calidad de académico correspondiente en Trenque Lauquen, su ciudad natal, analiza con solvencia y en prosa coloquial, la presencia y tratamiento de los más variados delitos y contravenciones en las letras de tango.

Un ouvrage dans lequel notre ami, récemment admis au sein de la Academia Porteña del Lunfardo, en qualité de correspondant à Trenque Lauquen, sa ville natale, analyse avec pertinence et en prose de tous les jours, la présence et la manière de traiter des crimes et délits les plus variés dans les textes de tango.

Tangos y poemas lunfardos en los que se vincula al amor con el sufrimiento, hasta el extremo de considerarlo un padecimiento natural, casi virtuoso, en el que el dolor es aceptado como prueba inexorable de su intensidad.
El amor asociado con la carencia y el sufrimiento, algo que heredamos de Platón, que identificó el amor con el deseo y el deseo con la ausencia de todo aquello que no tenemos y ambicionamos.

Tangos et poèmes lunfardos dans lesquels l’amour se marie à la souffrance, jusqu’au point ultime de considérer qu’il s’agit d’une souffrance naturelle, presque vertueuse, en quoi la douleur est accepté comme preuve inexorable de son intensité.
L’amour associé à la carence et à la souffrance, quelque chose que nous avons hérité de Platon, qui identifiait l’amou au désir et le désir à l’absence de cela même que nous n’avons pas mais ambitionnons d’obtenir.

Pero las historias que más predicamento han tenido en las letras que aquí se citan y analizan, son las que entienden el amor como una enfermedad, como una forma de locura, que vincula el eros con la pasión y el enamoramiento y que presupone tanto la completa pasividad del amante engañado que sólo atina a preguntar: - ¿Quien sos, que no puedo salvarme,...?, como el impulso irrefrenable de aquel otro que, sin más vueltas, trenzó sus manos en el cogote de aquella perra, o el que se presentó espontáneamente facilitando el trámite policial y el del juez, llevando, en su maleta, las pruebas del doble homicidio que acababa de perpetrar.

Mais les histoires qui ont eu plus de prégnance dans les textes de tango qui sont cités et analysés dans ce livre, sont celles qui entendent l’amour comme une maladie, comme une forme de folie, qui lie l’éros d’une part et la passion et le fait de tomber amoureux de l’autre et qui suppose autant la complète passivité de l’amant trompé qui n’ose que demander : "Qui es-tu, que je ne puisse pas m’en sortir ?" (1) que la pulsion qu’il ne peut refreiner de cet autre qui, sans autre forme de procès, "tressa ses mains au cou de cette garce" (2) ou celui qui se présenta spontanément facilitant ainsi la procédure policière et celle du juge, apportant, dans sa valise, les preuves du double homicide qu’il venait de commettre (3).

La mayoría de los homicidios que nos relata el tango son cometidos por individuos que caen presos en redes de pasiones negativas: temor, odio, furia, ansiedad, celos, resentimientos.
Historias que se cantan. Algo que no debe extrañarnos, dado que, si bien la mayoría de la gente no ha matado a nadie, no son pocos los que suelen leer los obituarios con placer.

La majorité des homicides que nous raconte le tango sont commis par des individus que se retrouvent prisonniers de passions négatives : la peur, la haine, la fureur, l’ambition, la jalousie, le ressentiment. Des histoires qui se chantent. Quelque chose qui ne doit pas nous surprendre, étant donné que, si bien entendu la majorité des gens n’a jamais tué personne, les personnes qui prennent plaisir à lire les chroniques mortuaires ne sont pas peu nombreuses.

Y Hernán Sotullo, hombre vinculado al Derecho, analiza también los tangos que aluden al “oficio más viejo del mundo”, haciendo referencia a los edictos policiales que ya no son y al Código Contravencional. Letras que nos hablan del engaño, la trampa, la vileza y la corrupción. La crueldad y el sometimiento. Tangos como “Milonguita”, “Esclavas blancas”, “Carne de cabaret” y muchísimos más. Y la Migdal. Una historia que, en su momento, produjo un resonante escándalo y puso de relieve los entretelones más aberrantes de la prostitución legalizada.

Et Hernán Sotullo, homme qui a des liens avec le Droit, analyse aussi les tangos qui font allusion au métier le plus vieux du monde, faisant références aux édits de police qui n’existent même plus dans le Code Pénal. Des textes qui nous parlent de l’escroquerie, du guet-apens, de la bassesse et de la corruption. La cruauté et la soumission. Tangos comme Milonguita, Esclaves blanches, Chair à Cabaret et tant d’autres. Et la Migdal (4). Une histoire qui en son temps a provoqué un scandale retentissant et a mis en lumière les coulisses les plus aberrantes de la prostitution légalisée.

Y aquí viene a cuento recordar que, del cruce entre papjerosi (cigarrillo en polaco) y papusa (mujer hermosa en lunfardo), se originó la voz papirusa, con el significado de mujer joven, hermosa y coqueta.
Digamos de paso que la expresión tirar la chancleta encuentra su origen dentro del mismo ámbito. La pupila se asomaba al vestíbulo vestida con batón y sandalias. Por cada cliente que atendía debía descalzarse, tirando la chancleta. La frase en sentido lato, significa rendirse al acto sexual, capitular, entregarse.
Y de aquellas desdichadas, de las que se decía que eran mujeres alegres o de vida alegre, tal vez provenga la palabra grela como una deformación del adjetivo.

Il convient ici de rappeler que du croisement entre papjerosi (cigarette en polonais) et papusa (jolie femme en lunfardo) vient le mot papirusa, qui signifie femme jeune, belle et coquette. (5)
Disons au passage que l’expression
tirar la chancleta (jeter la galoche) trouve son origine dans le même milieu. La pensionnaire se montrait dans le vestibule vêtue d’une blouse et en sandale. Pour chaque client dont elle s’occupait, elle devait se déchausser, en jetant ses galoches. La phrase, au sens figuré, signifie s’adonner à l’acte sexuel, capituler, se rendre.
Et de ces malheureuses, dont on disait qu’elles étaient des filles de joie (
alegre) ou des filles de vie légère, il se pourrait que provienne le mot grela (fille), comme déformation de l’adjectif alegre. [...]

Y está también El penado 14, que murió haciendo señas, un hecho que, por asociación, me remite al lenguaje de señas que en el mundo del hampa se impone como lengua secreta.
Hablando de este tema, ya que el título del libro alude a la gayola, Edmundo Rivero, que cantó [...] en casi todas las cárceles de Buenos Aires, solía traer a cuento estos ejemplos: pasarse la mano por la solapa quiere decir: ¡Ojo, viene la cana!; pasarse el dedo por la mejilla o rascársela, significa “Cuidado, el tipo que tenés al lado es un batidor”. Pasarse el dorso de la mano por la mejilla de arriba abajo quiere decir “ese tipo es un cara afeitada, un cara lisa, un cafishio o explotador de mujeres”. Una vez, en una cárcel, Rivero le preguntó a un interno por qué estaba allí. Y la respuesta fue la siguiente: “¡Dequerusa, La Prensa!” y dejó de hablar. Lo que ocurrió fue que en ese momento pasaba un guardián, y se dio cuenta de que estaba siendo vigilado. El preso había querido decir: ¡Cuidado, el guardián! Y lo de Prensa, porque lo informa todo.

Et celui-ci aussi : El penado 14 (le condamné n° 14), qui est mort en faisant des signes, un fait qui, par association d’idées, me renvoie au langage des signes que le milieu s’impose comme langue secrète.
Et puis que nous parlons de ça et que le titre du livre fait allusion à la gayola (le trou, la cabane, la tôle), Edmundo Rivero
(6), qui s’est produit [...] dans presque toutes les prisons de Buenos Aires, rapportait souvent ces exemples : se passer la main sur le revers veut dire "Attention, voilà le maton qui s’amène !" se passer le doigt sur la joue ou se gratter la joue : "attention, le type à côté de toi est un cafard !". Se passer le dos de la main sur la joue de haut en bas veut dire : "ce type est un "visage bien rasé", un "visage lisse", un exploiteur de femmes". Une fois, dans une prison, Rivero a demandé à un détenu pourquoi il était là. Et la réponse fut la suivante : "Fais gaffe ! La Presse !" (7) et il arrêta de parler. Ce qui s’était passé, c’est qu’à ce moment-là un gardien était passé et qu’il s’était rendu compte qu’il était en train de surveiller. Le prisonnier avait voulu dire : "attention ! Le gardien !" Et La Prensa, c’était parce qu’il rapportait tout.

Pero… estaba hablando del libro de Sotullo [...]
Es esta una notable recopilación [que] no excluye a la protesta, traduciendo situaciones sociales que mucho tienen que ver con la justicia o el Derecho mismo.
Y el clásico ejemplo de “Dios te salve m’hijo”, en el se enfatiza en la violencia de las prácticas electorales, la crisis económica, el delito relacionado con la miseria, y la represión del movimiento obrero.
Y como contrapartida, el fraude y la estafa, cuya figura emblemática en el tango esta dada por el ruso Stavisky que dejó un tendal en Francia y el registro indeleble de su nombre en la letra de Cambalache. El mismo Alexander Stavisky que, a comienzos de la década del veinte regenteaba en París el cabaret Sans Souci, en el que por las tardes solía actuar la orquesta de Manuel Pizarro.

Mais j’étais en train de parler du livre de Sotulo [...]
C’est une remarquable compilation [qui] n’exclut pas la protestation, traduisant des situations sociales qui ont beaucoup à voir avec la justice ou le Droit lui-même.
El l’exemple classique est celui de
Dios te salve m’hijo (Dieu te sauve, mon petit) qui insiste sur la violence des pratiques électorales, la crise économique, la délinquance liée à la misère et la répression du mouvement ouvrier (8).
Et en contrapartie, la fraude et l’escroquerie, dont la figure emblématique dans le tango est offert par le "ruso Stavisky" (9) qui laissa ses os en France et le souvenir indélébile de son nom dans le texte de Cambalache (10). Ce même Alexandre Stavisky qui, au début des années 20, dirigeait à Paris le cabaret Sans Souci, où le soir venu se produisait régulièrement l’orchestre de Manuel Pizarro. (11)

En este libro desfilan todos. Desde el que anda escabio, se droga o levanta juego, hasta el que mata en duelo porque le insultaron a la madre [...]
Un libro en el que se nos enseña que entre la estafa y el abuso de confianza hay un antes y un después a tener en cuenta, al igual que entre la participación y el encubrimiento.
En síntesis: se trata de una versión tanguera y lunfa, documentada al mango, de las principales figuras del código penal, escrita por Hernán Sotullo, un predestinado a cursar Derecho Romano por ser hijo de Tito Livio y que, por ser nieto, hijo y hermano de escribanos, es alguien que está acostumbrado a dar fe de lo que dice y escribe.
Luis Alposta
Academia Porteña del Lunfardo

Dans ce livre, ils défilent tous. Depuis celui qui ne marche pas droit, qui se drogue ou qui joue gros jeu jusqu’à celui qui tue en duel parce qu’on a insulté sa mère [...]
Un livre où on vous montre qu’entre l’escorquerie et l’abus de confiance, il y a un avant et un après dont il faut tenir compte, comme entre la participation et l’obstruction.
En résumé : il s’agit d’une version tanguera et lunfa, documentée aux petits oignons, des principales figures du code pénal, écrite par Hernán Sotulo, qui était prédestiné à étudier le Droit romain puisqu’il est fils de Tite Live et que, pour être petit-fils, fils et frère de notaires, c’est quelqu’un qui a l’habitude d’attester de ce qu’il dit et de ce qu’il écrit.
(Traduction Denise Anne Clavilier)

(1) Citation de Secreto de Enrique Santos Discépolo. Ecouter Secreto chanté ici par Carlos Gardel.
(2) Citation de Dicen que dicen, letra de Alberto Ballestero et musique de Enrique Delfino.
(3) allusion à A la luz del candíl où le gaucho Alberto Arenas qui a tué sa compagne et l’amant de celle-ci, apporte au commissariat où il se constitue prisonnier et avoue son crime, le coeur du type et les cheveux de la fille !!! Ecouter A la luz del candíl chanté par Carlos Gardel.
(4) La Migdal était une fausse association cultuelle juive qui animait une fausse synagogue où un faux rabbin célébrait de faux mariages, le tout pour couvrir une vraie traite des blanches, dont étaient victimes de jeunes juives qu’un réseau de proxénètes faisait venir de Pologne en Argentine sous prétexte de les marier avec de jeunes juifs immigrés, avec l’aide de marieurs et marieuses véreux, en s’appuyant sur l’obligation religieuse du mariage pour les juifs pratiquants. Le réseau est tombé, grâce au courage d’une prostituée, Raquel Lieberman, qui a dénoncé les faits à la police. Plusieurs musiciens, tous juifs, ont dédié des tangos à Raquel Lieberman pour la remercier de son action de sauvetage de tant et tant de ses correligionnaires.
(5) les yiddishophones vous diront eux que le mot papirusa vient du yiddish papirojsn (lui-même certainement apparenté au mot polonais déjà cité, ne serait-ce que par la promiscuité qui existait alors entre chrétiens et juifs dans la Pologne de la fin du 19ème et du début 20ème siècle).
(6) Edmundo Rivero, célèbre chanteur, guitariste et compositeur de tango, dont Luis Alposta fut très ami et qui se dépensa beaucoup en défense du lunfardo et de l’authentique tango populaire. Edmundo Rivero est le fondateur de El viejo almacén, celui d’avant, qui n’avait pas grand chose à voir avec le cena-show très touristique qui occupe le même lieu sous le même nom commercial aujourd’hui.
(7) Ici, Luis Alposta cite le titre d’un quotidien qui existe toujours : La Prensa. Un journal qui est plusieurs fois mentionné dans les tangos et qui est traditionnellement le porte-parole de la classe possédante argentine. Ce pourquoi il est pris à parti par les auteurs de tango, bien sûr. Mais on peut aussi entendre la prensa avec une minuscule, c’est-à-dire l’ensemble de la presse en général. Auquel cas il faudrait traduire en français Les canards, comme dans le Tango interminable des Perceurs de Coffres-Forts, de Boris Vian et Jimmy Walter, immortalisé par les Frères Jacques....
(8) Luis décrit ici ce qui se passait sous la Década Infame, une série de gouvernements anti-constitutionnels qui se mit en place pour 13 longues années après le coup d’Etat du 6 septembre 1930 qui renversa le président Hipólito Yrigoyen. Du 6 septembre 1930 au 4 juin 1943, on vit tout ce que des dictatures diverses et variées peuvent inventer pour faire taire le peuple, couvre-feu et arrestations arbitraires, bourrage des urnes et violences sur les électeurs aux alentours des bureaux de vote pour qu’ils comprennent bien comment voter...
(9) ruso a deux sens à Buenos Aires et dans le deuxième sens, il est strictement intraduisible (surtout ici) en français : ruso peut vouloir dire russe (si vous parlez de Vladimir Poutine ou des choeurs du Bolchoï), sinon ça veut dire juif. Mais le terme ruso (dans le sens de juif, comme c’est le cas ici) ne présente aucun caractère raciste ni anti-sémite ni méprisant et dans le contexte présent, il est impossible, en français, de parler du "Juif Stavisky" sans induire ipso facto une ignoble et immonde coloration raciste totalement absente de la pensée et du coeur de Luis Alposta, surtout si le lecteur se souvient combien le scandale qui porte le nom de cet escroc alimenta l’anti-sémitisme virulent de l’extrême-droite française jusque la découverte des camps de concentration nazis à la Libération. L’Argentine et la France (la Belgique et la Suisse sont à peu près à la même enseigne qu’elle sur ce point) n’ont pas la même histoire. Les mêmes mots ne résonnent donc pas de la même manière. A Buenos Aires, appeller ruso un juif, c’est très amical et très cordial, c’est même très affectueux, surtout sous la forme du diminutif rusito. Comme à chaque fois qu’on appelle quelqu’un par un terme lié à son origine : tano (italien), francesito (français), alemán, turco avec son diminutif turquito (arabe en général et plus couramment syrien ou libanais), polaco (polonais), gallego ou vasco (espagnol), pour ne pas citer negro (qu’il ne faut jamais traduire par nègre et pas toujours par noir), même si le mot prend bien sûr racine dans la présence des noirs sur le sol argentin du fait de l’esclavage sous l’Empire colonial.
(10) célèbre tango de Enrique Santos Discépolo. Ecouter Cambalache chanté ici par
Adriana Varela
(11) Bandonéoniste et compositeur de tango qui passa la majeure partie de sa vie en France, après y avoir été envoyé par un impresario véreux, Alejandro (Alexandre) Lombart, un Marseillais établi à Buenos Aires et qui y dirigeait l’autre grand réseau de traite des blanches qui concurrençait la Migdal, un réseau qui amenait des Françaises en Argentine pour alimenter en chair fraîche divers bordels portègnes et approvisionner en milongueras appétissantes et exotiques le cabaret El Tabaris, sur la rue Corrientes, l’établissement le plus sélect (et le plus cher) du genre dans toute la ville et que dirigeait Lombart lui-même à qui cet établissement chic servait de couverture légale. Manuel Pizzaro avait débarqué à Marseille, en 1923, pour jouer, pour un cachet de misère, dans le cabaret du petit frère Lombart, le Tabaris de Marseille. Il parvint à quitter la cité phocéenne au bout d’un an et monta alors à Paris, où il joua donc au Sans Souci et au Garrón (dont j’ai déjà parlé ailleurs, à l’occasion d’un billet de Luis sur Noticia Buena, dans le cadre de Mosaicos Porteños). Manuel Pizarro (1895-1982) s’est éteint, en France, à Nice, où il vivait retiré depuis plusieurs années. Luis Alposta l’a connu lors d’un de ses séjours à Buenos Aires dans les années 70.

lundi 4 janvier 2010

Un dessin de Rep pour saluer le Bicentenaire [Actu]

Le bâtiment renversé, c’est le Cabildo de Buenos Aires, siège du pouvoir colonial, tel qu’il existait en 1810, sur ce qui s’appelait alors Plaza de la Victoria et qui a été rebaptisé depuis Plaza de Mayo. Depuis, au gré des différents grands travaux urbanistiques, comme le percement de la Avenida de Mayo dans les années 1880, le Cabildo a perdu presque toutes ses arcades et n’est plus qu’un tout petit bâtiment de style colonial qui fait face, comme il peut, à la Casa Rosada, qui occupe, elle, toute la largeur de Plaza de Mayo.

On demande au Vice-Roi : Quelque chose de nouveau pour cette année 1810 ?
Et le Vice-Roi répond : Tout est normal. Qu’est-ce qui pourrait bien se passer ? Pardi !

En fait, il pourrait bien se passer que les patriotes argentins contestent assez fermement la légitimité de ses fonctions le 25 mai prochain....
L’Argentine fête en effet cette année le bicentenaire de sa première déclaration d’indépendance, proclamée dans ce même Cabildo de Buenos Aires qui est devenu aujourd’hui un musée consacré à la Revolución de Mayo.
Sur ces grandes dates historiques, vous reporter à mon article que vous trouverez en partie centrale de la Colonne de droite, sous l’intitulé Petites chronologies.

Le quotidien La Nacion fête aujourd’hui ses 140 ans [Actu]

Le 4 janvier 1870, le général Bartelomeo Mitre (1821-1906) fondait le quotidien La Nación, un journal toujours très important dans le paysage médiatique argentin contemporain.

Mitre, héros des guerres étrangères et civiles qui suivirent l’Indépendance, venait de quitter les fonctions de Chef de l’Etat qu’il avait exercées de 1862 à 1868. Auparavant, il avait lui-même été chroniqueur au quotidien El Progreso, le journal (disparu depuis) fondé par un autre grand homme politique, Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888), qui, bien que son aîné, devait lui succéder à la Casa Rosada.

Les deux présidents ont pour point commun d’avoir tous les deux été hommes de lettres, journalistes, officiers, d’avoir oeuvré successivement pour l’avancée sociale et intellectuelle du pays à l’imitation des pays européens et dans la ferme dénégation, inconsciente cela va sans dire, des spécificités culturelles sud-américaines (1). L’un fut historien et il a raconté dans les colonnes de La Nación la guerre d’Indépendance argentine, l’autre fut un ingénieur et un scientifique particulièrement brillant.

Mitre voulait faire de son quotidien un journal de fond, ce qu’il appelait une tribuna de doctrina, autrement dit ce que nous appellerions aujourd’hui un organe idéologique. Lui-même était libéral, militant du Partido Colorado uruguayen (2), il était profondément attaché aux valeurs démocratiques, au développement social du pays et de sa population et avait une conception centraliste de l’Etat. Il n’accepta la Constitution de 1853, qui faisait de l’Argentine un Etat fédéral, qu’un an avant sa propre élection à la Présidence, en 1861, après avoir remporté (probablement sans combat) la bataille de Pavón contre l’instigateur de cette constitution, Justo José Urquiza, qui avait chassé Rosas du pouvoir portègne en février 1852. En 1890, lorsque la classe moyenne de Buenos Aires se souleva contre la corruption et le népotisme du Gouvernement de Juárez Celman (Gouvernement dit Generación del Ochenta), Mitre prit rang dans le parti Unión Cívica, un rassemblement de citoyens démocrates qui voulaient obtenir la fin de la gouvernance de la Generación del Ochenta (génération de 1880) mais qui n’y parvint pas, en tout cas dans ces années-là (3). La Unión Cívica s’est dissoute au bout d’un an quand elle s’est divisée en deux groupes idéologiquement irréconciliables, dont le plus important est la Unión Cívica Radical, un parti de gauche, qui prône l’interventionnisme d’Etat et qui traverse de nos jours une crise majeure, dont on ne sait pas s’il pourra sortir vivant (4).

Le premier numéro de La Nación, le 4 janvier 1870, a été tiré à 1000 exemplaires, dans une capitale argentine qui ne comptait alors que 308 000 habitants. Quelques années plus tard, la grande vague d’immigration allait faire exploser cette démographie non seulement dans la ville et sur toute la côte du Río de la Plata jusqu’à la côte Atlantique à Mar del Plata (+ 370 % d’habitants à Buenos Aires stricto sensu entre 1870 et 1895). Un an seulement après cette première édition de La Nación, presque jour pour jour, commençait à Buenos Aires une épidémie de fièvre jaune qui allait presque décimer une capitale qu’on appelait encore La Gran Aldea (le gros village). 7,3% des Portègnes moururent pendant ce terrible été 1871 (de janvier à mai).

Dans l’histoire intellectuelle et politique de l’Argentine, La Nación a été un formidable vecteur d’innovations. En cela, elle a participé à donner du "Cône Bleu" (Cono Azul) l’image d’un pays moderne, comparable à un pays européen. Elle a donc rempli la mission que lui avait assignée son fondateur. C’est La Nación qui a publié le premier article sportif argentin sur une course de chevaux (comme dans un journal britannique) dès mars 1870. La Nación a eu son propre correspondant en Europe dès 1879, a introduit la photo dans ses colonnes dès 1900 et publié son premier reportage depuis l’étranger sur un match de football en 1903 (c’est vous dire ce que représente ce sport si, dès 1903, même La Nación s’y intéresse au point d’envoyer un reporter sur place suivre un match !).
Il y a un siècle, La Nación avait salué le Centenaire de l’Argentine en publiant une faramineuse édition spéciale de 700 pages le 25 mai 1910.

La Nación est sur Internet depuis 1995.
Pour aller plus loin : lire l’article que La Nación consacre à son anniversaire dans l’édition de ce jour.
(1) Dans ces années-là, personne, dans l’élite exerçant le pouvoir, ne pouvait concevoir le progrès, qu’il soit économique, social ou technique, autrement que comme une exacte réplique de ce qui se passait en Europe. Nul ne pouvait imaginer un quelconque intérêt à développer une culture qui ne fût pas européenne. Seuls les jésuites avaient tenté de et réussi à cultiver une identité locale, au 17ème et au 18ème siècles, mais encore était-ce dans les Missions, dites aussi Réductions, territoires concédés durant quelques décennies par le Roi d’Espagne pour l’évangélisation des Indiens, dans une région aujourd’hui à cheval entre Argentine, Paraguay et Bolivie. Une des provinces du nord de l’Argentine porte encore ce nom de Misiones et la population, largement rurale, y cultive toujours cet esprit d’acculturation insufflé par les jésuites avant la décolonisation. L’idée d’une culture proprement argentine, qui avait bel et bien existé sous Rosas, dans une Province de Buenos Aires encore très métissée, très agricole et essentiellement rurale, a émergé à nouveau au tournant du siècle. Elle fut à la fois une réaction de rejet contre la Generación del Ochenta, sa corruption abyssale et son népotisme éhonté et le fruit de la grande vague d’immigration : les ouvriers fraîchement débarqués d’Europe, parmi lesquels se trouvaient de nombreux idéologues anarchistes et socialisants, ont presque tous très vite pris conscience que l’infrastructure technique du pays était entièrement au pouvoir de capitaux anglais qui de fait le colonisaient. La revendication d’une culture propre, l’élaboration progressive et obstinée de cette culture propre, dont la genèse et le développement du tango est l’une des plus éclatantes manifestations, est donc aussi celle d’une indépendance effective du pays, sur les plans économique, politique et stratégique, alors que l’imitation de l’Europe, tant vantée par Mitre et Sarmiento, avait eu l’effet inverse à celui recherché : livrer l’Argentine pieds et poings liés au pouvoir de la Grande-Bretagne victorienne et post-victorienne, qui eut vis-à-vis de l’Argentine une conduite très largement impérialiste.
(2) Mitre avait dû s’exiler en Uruguay pendant le gouvernement fédéraliste de Juan Manuel de Rosas qui gouverna Buenos Aires de 1835 à 1852.
(3) La Generación del 80 quittera le pouvoir en 1916 avec l’élection, pour la première fois au suffrage universel (masculin) et à bulletin secret, du président radical Hipólito Yrigoyen (1852-1933).
(4) c’est le parti de l’actuel Vice-Président, Julio Cleto Cobos.

Le Gouvernement argentin réaffirme sa revendication territoriale sur les Malouines [Actu]

Il y a 177 ans, à la force des armes, la Grande-Bretagne prenait position dans les Malouines et en chassait les Argentins qui y vivaient, les civils et les militaires, puisque les Malouines étaient alors argentines et ce depuis la nuit des temps. On était le 3 janvier 1833, l’Argentine venait tout juste d’accéder à l’indépendance à travers une longue guerre qui avait commencé en 1810 pour ne s’achever que vers 1824 et que le pays se trouvait encore partiellement en guerre civile, notamment à Buenos Aires, déchirée entre Fédéralistes et Unitaristes.
En ce début d’année du Bicentenaire, le Ministère des Affaires étrangères argentin a renouvelé dans un communiqué officiel l’expression solennelle de la revendication territoriale de son pays sur ces îles, rappelant que jamais la République Argentine n’a accepté l’état de fait constitué par les Britanniques et qu’elle considère toujours aujourd’hui que les Malouines, les îles de Georgie du Sud et les îles Sandwich du Sud font bel et bien partie intégrante de son territoire ainsi que les eaux qui entourent ces îles.

Le Chancelier argentin a déclaré être "disposé à reprendre le processus de négociation bilatérale" pour mettre fin à ce qu’il appelle "une situation coloniale anachronique incompatible avec l’évolution du monde moderne".
Depuis que l’école a été rendue obligatoire jusqu’à 14 ans, en Argentine, en 1883, toutes les générations d’Argentins ont entendu dire et répéter en cours de géographie et en cours d’histoire que les Malouines (Malvinas) sont argentines. Vous voyez donc quel poids d’ambiguïté porte aujourd’hui la guerre des Malouines de 1982, lorsque la Junte militaire a pensé pouvoir redorer son blason et pérenniser son pouvoir en rejouant, mais en sens inverse et au mois avril (en automne), le scénario du 3 janvier 1833 (en été)... Et que l’armée argentine, constituée essentiellement d’appelés mal armés, mal habillés pour les froids intenses de cette saison et à peine, voire nullement formés, a été piteusement mise en déroute par la puissante armada britannique. Or c’est cette humiliante défaite qui a contraint, un an plus tard, la Junte à organiser des élections libres qui ont rétabli la Démocratie dans le pays.

Imaginez aussi que ce sont des capitaux anglais qui tout au long du 19ème siècle et jusqu’en 1930 au moins ont développé tout ce que le pays a vu s’installer d’industries et d’infrastructures. Anglaises les postes et télécommunications. Anglais le métro portègne et les chemins de fer de tout le pays et avant eux le tramway hippomobile puis électrique. Anglais le tout à l’égout et les premiers travaux hydrauliques pour prévenir les crues du Riachuelo au sud de la capitale et celle du Maldonado au nord. Anglaises les infrastructures des deux ports, sur le Riachuelo à la Boca et sur le Río de la Plata, dans l’actuel Puerto Madero. Anglais l’éclairage public. Anglais le polo. Anglais les hippodromes. Anglais le nom du Jockey Club, cette société d’encouragement de la race chevaline où se retrouvait dans les années 10, 20, 30 le Tout Buenos Aires dans un très bel immeuble de la rue Florida, qui existe toujours aujourd’hui mais a été transformé en grande surface de High-tech au décor hyper-criard.

Imaginez enfin que le Royaume-Uni a toujours voulu avoir un pied-à-terre sur ces lointaines terresde l’Amérique du Sud. Songez que ce sont les tentatives d’invasions anglaises en 1806 et 1807 qui ont révélé aux Argentins la nécessité de devenir les maîtres chez eux, eux qui avaient défendu ces terres du Roi d’Espagne avec quelques armes de fortune tandis que les garnisons envoyées par Madrid comptaient les points entre troupes anglaises et milices patriotiques.
Ceci dit, il serait plus qu’étonnant que les Argentins obtiennent quoi que ce soit du gouvernement britannique de 2010 et le Gouvernement argentin le sait pertinemment. La déclaration est de pure forme et elle flatte le nationalisme, en ce début d’année si symbolique pour le pays. Il y a quelques mois, la Grande Bretagne a présenté à l’ONU des revendications que les Argentins jugent exorbitantes, dans le cadre de la redéfinition des frontières territoriales nationales en Antarctique, actuellement en cours de renégociation multilatérale entre tous les pays souverains de ce continent glacé, dont la France. Ces îles sont le seul titre qui donne à la Grande-Bretagne un bout de souveraineté sur une parcelle de ces terres gelées au sous-sol sans doute intéressant à prospecter. Comptez donc qu’elle les lâchera pour les beaux yeux de Buenos Aires et buvez de l’eau fraîche, comme on dit en français (autant attendre assis, comme on dirait en espagnol, en Espagne qui réclame toujours aux Anglais la souveraineté sur Gibraltar, comme en Argentine).

dimanche 3 janvier 2010

Le Teatro de la Ribera devient la salle de tango officielle de la Ville de Buenos Aires [Actu]

Le 28 décembre 2009, le Teatro de la Ribera, dans le quartier de La Boca, est devenu le théâtre public consacré au tango à Buenos Aires. Ce théâtre, qui appartient au complexe théâtral de Buenos Aires, composé de toutes les salles de théâtre appartenant à la ville, est situé dans le quartier de la Boca. Il fait face au vieux port sur le Riachuelo et voisine avec Caminito, un coin hyper-touristique, complètement artificiel et archi-surfait de ce quartier qui brille par ailleurs par sa pauvreté insigne, et avec le Musée des Beaux-Arts de la Boca, qui fut fondé par le peintre Benito Quinquela Martín et reste pour sa part conforme à l'esprit d'origine.

Terrible décision qui va priver cette zone passablement déshéritée de Buenos Aires de l'accès à la culture autre que tanguera, comme le théâtre et la musique classique. Mais cette décision a été prise pour d'évidentes raisons commerciales et touristiques comme la plupart des actions de promotion du tango par l'actuel gouverment de la ville de Buenos Aires: il s'agit d'exploiter et de renforcer le flux touristique qui passe à Caminito, qui y laisse beaucoup d'argent sans que le quartier n'en bénéficie d'aucune manière, hormis le café La Perla de la Boca, situé tout près de là. Terrible décision puisqu'il y a au Centre Culturel San Martín, qui jouxte le Teatro San Martín et appartient au Complejo teatral de Buenos Aires, plusieurs salles de taille respectable et très bien équipées qui auraient fait l'affaire sans que la Avenida Corrientes, qui regorge de théâtres, d'auditoriums et de cinémas, ne soit privée de rien en matière culturelle.
Toujours est-il qu'à partir de mi-février (tiens donc ! Peu ou prou au moment où le Carnaval de Buenos Aires battra son plein), le très spartiate Teatro de la Ribera accueillera des milongas gratuites dans son hall d'entrée, baptisé pompeusement "foyer" (en français dans le texte officiel, comme si on était au Palais Garnier !) et dans la salle des concerts, notamment de la Orquesta de Tango de la Ciudad de Buenos Aires, qui se produit déjà tous les jeudis midi (dans l'année) au Teatro Alvear (avenida Corrientes), des conférences et des expositions.

Les manifestations culturelles de tango auront lieu toutes les semaines, du mercredi au dimanche, à l'heure du déjeuner, dans l'après-midi et en soirée.

L'annonce a été faite dans le cadre d'une manifestation très courue comme Hernán Lombardi a l'habitude d'en organiser autour des communiqués qu'il veut solenniser. Le ministre de la culture portègne, flanqué de son Directeur de la Musique, Diego Rivarola, a répété, comme il le fait désormais à chaque fois qu'il parle de tango, qu'il s'agissait d'une décision prise en cohérence avec l'inscription récente du genre au patrimoine de l'humanité par l'Unesco, donnant ainsi du grain à moudre à tous les gens de culture de gauche qui ont toujours craint qu'avec le présent gouvernement (ultra-libéral), ce vote à l'UNESCO serve d'abord (pour ne pas dire uniquement) des intérêts commerciaux décérébrants avant de servir l'art et la culture populaires.

Participaient à cet événement festifs entre Noël et Jour de l'An, le poète Horacio Ferrer, en sa qualité de président de la Academia Nacional del Tango, les compositeurs et bandonéonistes Raúl Garello et Néstor Marconi en leur qualité de co-directeurs de la Orquesta de Tango de Buenos Aires, le chanteur et compositeur Guillermo Fernández, les danseurs Juan Carlos Copes (tango de scène) et Eduardo Arquimbau (tango salón) ainsi que le cuarteto Viejo Rincón qui s'est produit au cours de la cérémonie, avec différents couples de danseurs qui ont fait là des démonstrations comme on sait en faire à Buenos Aires dans ces occasions-là.
La manifestation n'a cependant eu que très peu d'écho dans la presse, sitôt après l'énorme scandale dela nomination et de la démission d'Abel Posse, éphèmère et fort peu démocrate ministre de l'Education du gouvernement de Mauricio Macri, sans parler des vacances d'été qui ont commencé et des fêtes de fin d'année qui, là-bas comme ici, occupent beaucoup les esprits...

La décision d'attribuer une salle au tango avait été annoncée par Mauricio Macri, le Chef du Gouvernement de Buenos Aires, en août 2008, au cours d'une conférence de presse pendant laquelle il avait aussi annoncé que la station de métro Malabia porterait bientôt le nom d'Osvaldo Pugliese (promesse qu'il vient de tenir, voir mon article du 13 décembre à ce sujet) et avait présenté le programme du 10ème Festival de Tango de Buenos Aires, la première édition de son mandat à la tête de la Capitale argentine (voir mon article du 31 juillet 2008 à ce sujet). Le souhait qu'une salle publique soit consacrée au tango était une revendication très ancienne des artistes professionnels, elle remonte à la fin des cabarets, au début des années 60. Ce souhait du monde artistique avait poussé Osvaldo Pugliese à fonder la Casa del Tango, qui se trouve aujourd'hui à Almagro, rue Guardia Vieja. On peut raisonnablement douter que la décision, telle qu'elle a été prise par le Ministère de la Culture portègne, satisfasse vraiment les professionnels soucieux de promouvoir le genre en le préservant des compromissions empoisonnées avec les nombreuses entreprises commerciales du tourisme et du show bussiness qui cherchent à l'accaparer et le réduisent à une bouillie insipide une fois qu'elles lui ont mis la main au collet...
Pour aller plus loin :
lire l'article de l'AMBCTA sur cette décision (l'AMBCTA est l'association des professeurs, danseurs et chorégraphes de tango argentin, dont vous trouverez un lien vers le site dans la rubrique Eh bien dansez maintenant ! dans la Colonne de droite).
Lire le communiqué officiel paru sur le Portail de la Ville de Buenos (le lien vers ce portail est disponible dans la rubrique Les villes - Las Ciudades de la Colonne de droite).

samedi 2 janvier 2010

Le Festival de Tango de Mar del Plata est suspendu jusqu'à nouvel ordre [Actu]

Pour des raisons qui n'ont pas été rendues publiques, le Festival International de Tango de Mar del Plata, qui devait se tenir du 6 au 10 janvier 2010 dans la cité balnéaire qui a vu naître Astor Piazzolla en 1921, n'aura pas lieu.
Le Festival International de Mar del Plata, principalement organisé autour de la danse mais qui comportent aussi quelques concerts et des conférences, est conjointement organisé par des personnalités tangueras de différentes villes argentines (Córdoba, Rosario et dans la Province de Buenos Aires Comodoro Rivadavia, Tandíl et La Plata), et hors d'Argentine des villes de Washington DC aux Etats-Unis et de Casales Monferrato en Italie.
Le communiqué officiel de la manifestation parle de recherche d'autres dates qui seront communiquées au public en temps voulu.

Pour vous tenir informés, consulter le site du Festival.

vendredi 1 janvier 2010

Voeux fleuris de la part de Marcela Bublik


Ce matin, Jour de l'An, la poète et chanteuse Marcela Bublik a trouvé cette fleur de jasmin ouverte dans sa maison du nord-est de Buenos Aires. Elle en fait profiter tout le monde avec cette photo et ces voeux : que cette fleur de jasmin parfume toute notre année...

Clásica y Moderna reste ouvert en janvier [à l'affiche]

La librairie-café, inscrite sur la liste des Bares Notables de la Ville de Buenos Aires et située dans le sud de Recoleta, sur l'avenue Callao (au numéro 892), propose des concerts de la chanteuse Lidia Borda les deux samedis qui viennent, le 2 et le 9 janvier 2009, à 22h (elle sera accompagnée de Daniel Godfrid au piano et Ariel Argañaraz à la guitare), des concerts de Dolores Solá, les 4 vendredis du mois (hors Jour de l'An), les 8, 15, 22 et 29 janvier à 22h (Dolores Solá chantera à Paris avec son groupe, La Chicana, le 13 février prochain), et enfin trois concerts de l'actrice et chanteuse Rita Cortese, les samedis 16, 23 et 30 janvier à 22h également (elle sera accompagnée par Fabián Leandro à la guitare et Hernán Valencia au piano)...
Le chanteur Luis Filipelli sera également sur cette scène les jeudis 7 et 14 janvier, à 21h30. Il sera accompagné par le pianiste Franco Polimeni et avec Néstor Basurto en chanteur guitariste invité.

Le répertoire des années 20 sera lui aussi bien représentés avec les shows de Las Minas del Tango Reo dont j'ai déjà parlé dans un article précédent (et qui seront accompagnées par Daniel Pérez à la guitare) et le duo Francisco Casares (chanteur et guitariste) et Marco Nápoli (guitariste), qui s'y produiront les mercredis 6 et 20 janvier à 21h30.

Pour mieux connaître ces artistes :
vous trouverez dans la partie inférieure de la Colonne de droite les sites internet de Lidia Borda, de La Chicana et de Lucrecia Merico (pour Las Minas del Tango Reo).
Rita Cortese, dont c'est le premier article dans ce blog, n'a pas à ma connaissance de page ou de site Web.
Voici le lien vers la page Myspace du duo Casares-Nápoli
En cliquant sur le nom des musiciens dans le bloc Pour chercher, para buscar, to search, vous pouvez accéder à l'ensemble des articles que je leur ai consacrés au moment où vous lisez cette entrée.
Enfin vous pouvez suivre la programmation de Clásica y Moderna en visitant le site de cet établissement prestigieux de la vie culturelle authentique de la capitale argentine.